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ÉRIC FEFERBERG/AFP

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Jean-Marc Lech > P. 2

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L’HÉMICYCLE

Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier

Directeur : Robert Namias

Hollande-Sarkozy

Trouble-fête Elle l’avait dit, elle l’a fait. Marine Le Pen assurait que la surprise viendrait de son camp. Promesse tenue. Aucun sondage depuis l’été ne l’avait placée au-dessus de 17 %. Avec un point Édito de plus, elle déjoue la plupart des Robert Namias pronostics et oblige les deux finalistes à labourer des terres inconnues. Car s’il est une leçon de ce premier tour, c’est bien que près d’un tiers des Français ont exprimé en votant Marine Le Pen à la droite extrême ou Jean-Luc Mélenchon à la gauche de la gauche une exaspération grandissante à l’égard d’une démocratie parlementaire flageolante. Et sans doute une défiance vis-à-vis des politiques économiques et européennes suivies depuis trente ans. Que dire et que faire pour apaiser la colère de ces électeurs et les rassurer sur le sens de l’Histoire que les deux finalistes vont devoir écrire d’ici le deuxième tour et pendant les cinq années qui viennent ? C’est désormais la problématique de cette élection dont l’issue décidément restera incertaine jusqu’au bout. Ces électeurs « antisystème » sont-ils tous des antiEuropéens convaincus, partisans d’une France repliée sur elle-même, fermée aux étrangers, et persuadés que la crise identitaire sera résolue par le bâton sécuritaire ? Pour une partie d’entre eux peut-être, mais la majorité des Français qui se sont massivement déplacés dimanche pour voter Le Pen, Mélenchon, mais aussi Dupont-Aignan, Poutou ou Arthaud, l’ont d’abord fait pour témoigner de leur angoisse et de leur ras-le-bol d’une société dont ils se sentent mal-aimés voire exclus. Que proposer à ces millions de Français qui se sentent voués à la précarité et à l’insécurité citoyenne ou sociale ? C’est à eux que François Hollande et Nicolas Sarkozy vont devoir parler en priorité. Le Président sortant, dès dimanche soir, a montré qu’il entendait poursuivre sur le chemin de droite choisi dès son entrée en campagne. Pour François Hollande la voie sera autre mais l’objectif identique. Ramener dans le giron des partis de gouvernement ceux qui aujourd’hui semblent en refuser les règles du jeu. Et tenter de les convaincre qu’il y a d’autres routes que le rejet pour affronter la crise. En cela il ne s’agit pas seulement d’une médiocre « pêche aux voix », mais de la nécessité absolue de rassembler autour du prochain Président la majorité la plus large possible. C’est pour lui le seul moyen d’éviter que la rue devienne rapidement plus bruyante que les tribunes de l’Assemblée nationale ou du Sénat. Quoi qu’il en soit, au soir du 6 mai, la fête sera de courte durée et l’état de grâce, une séquence à peine plus longue que le temps de l’investiture. Les 18 % de Le Pen et les 11 % de Mélenchon l’ont sèchement signifié ce dimanche.

Face à face FRED DUFOUR/AFP

Meetings et rendez-vous télévisés, François Hollande et Nicolas Sarkozy doivent s’adresser en priorité aux dix millions de Français qui ont voté Marine Le Pen ou François Bayrou. Ce double objectif servira de toile de fond au débat qui aura lieu entre les deux candidats le 2 mai.

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out est possible. Vraiment ? L’entre-deux-tours offre aux finalistes une perspective à coup sûr différente de ce qu’elle a été depuis des mois. En particulier depuis que la campagne avait mis sur le même plan et au même niveau Philippe Poutou ou Nicolas Sarkozy, Jacques Cheminade ou François Hollande. La démocratie a parfois des vertus qui ressemblent à des vices. Pour autant, après ces dernières semaines de campagne, et avec cette diversité de candidatures, le premier tour a permis aux Français de s’exprimer et de dessiner au kaléidoscope la France

Les régions

Les régions exposées aux déserts numériques

chantre des héros inconnus Adepte de la philosophie du « ni dieu ni maître », Malek Boutih préfère l’héroïsme des anonymes à la gloire des personnages hors du commun. > Lire l’admiroir d’Éric Fottorino p. 15

www.lhemicycle.com

BERTRAND GUAY/AFP

Et aussi

Malek Boutih,

qu’ils composent. Le 22 avril a donné au Président sortant et au candidat socialiste une photographie réelle et pas seulement sondagière de la France que l’un ou l’autre dirigera dans deux petites semaines. À eux maintenant de reconstituer le puzzle. Mais chacun sait bien que les contours de la majorité qui au final les soutiendra sont déjà tracés en filigrane dans les résultats du premier tour. Les Français ne sont pas versatiles au point pour la plupart d’entre eux de ne pas déjà avoir choisi leur camp pour le deuxième tour. Et c’est pourquoi la période de l’entre-deux-tours est

Alors que le Nord-Pas-de-Calais a annoncé le déploiement de la fibre optique d’ici 2025, pour nombre de villages, l’Internet illimité reste encore un mirage technologique. Face à la menace d’une fracture numérique déjà évoquée dans le rapport Attali, les élus ruraux improvisent. > Lire l’article de Ludovic Bellanger p. 8 et 9 Au sommaire • Une majorité à géométrie variable ? par Nathalie Segaunes • La victoire du peuple par Marc Tronchot > p. 4 • L’après-6 mai et les dossiers qui attendent le Président par Axel de Tarlé > p. 7

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plus une période de confirmation que de bouleversement. Tout ne redevient donc pas possible et beaucoup est déjà écrit. Pour autant l’histoire n’est pas terminée, tant que le point final n’aura pas été inscrit au bas de la page électorale le 6 mai à 20 heures. Et c’est heureux, sinon à quoi bon une élection à deux tours ! Qui permettra notamment aux électeurs de Marine Le Pen de s’exprimer à nouveau et éventuellement de faire pencher la balance. C’est l’espoir de l’un et la crainte de l’autre.

Paul Fournier > Lire p. 2 et 3


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JEAN-MARC LECH POLITOLOGUE, COPRÉSIDENT D’IPSOS

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Le fait pour un candidat d’arriver en tête au premier tour n’a jamais été un enjeu. C’est Nicolas Sarkozy qui a fait de ce cas de figure une clé en 2007, parce que cela servait ses intérêts… »

Selon le coprésident d’Ipsos, à l’exception de 1974 où l’incertitude a demeuré jusqu’au résultat final, on a toujours pu lire le résultat du deuxième tour dans celui du premier. Pour Jean-Marc Lech, les désistements annoncés et le débat de l’entre-deux-tours n’ont que peu d’influence sur le choix des électeurs. Est-il exact de dire qu’au soir du premier tour commence une autre campagne ?

C’est une autre campagne à une condition : que les téléspectateursélecteurs soient surpris par le résultat de 20 heures. Cette campagne de 2012 a été rythmée par plusieurs centaines de sondages, relativement contradictoires. L’entourage de Nicolas Sarkozy a exercé une pression médiatique pour démontrer que l’entrée en campagne du Président susciterait une dynamique, que les courbes allaient se croiser entre le candidat de l’UMP et celui du Parti socialiste, et que le chef de l’État déboulerait en tête au soir du premier tour. Mais les résultats des sondages n’ont pas tous validé ce schéma, loin de là. Autre élément important pour établir le lien entre le score du premier tour et la suite : cette année, nous n’avons pas assisté à une campagne de supporters, mais de spectateurs. Le public s’attend donc à un ordre d’arrivée et à des scores. Si les résultats sont différents des attentes, par exemple en ce qui concerne la performance des petits candidats, l’écart entre Nicolas Sarkozy et François Hollande ou l’ordre d’arrivée entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, alors des éléments de mobilisation peuvent varier. J’ajoute un bémol sur l’influence des surprises : le dimanche soir, à 22 heures, tombent les premiers sondages sur le second tour réalisés auprès de personnes connaissant les résultats du premier. Ce sont ces sondages qui fixent le tableau de bord des

deux acteurs pour les quinze jours qui suivent ; c’est à partir de ces sondages que s’orientent les voix libérées par les candidats éliminés, qui se rabattent alors sur un autre candidat, par discipline de camp, ou, au contraire, par indiscipline, ou enfin par désir de ne plus participer.

sont ressemblé. En 2007, le débat incongru entre Ségolène Royal et François Bayrou, retransmis sur BFM TV, aurait pu être stratégique : je persiste à penser que si le candidat centriste avait clairement appelé à voter pour la socialiste, cette dernière aurait pu l’emporter. L’exception qui confirme la règle, c’est 1988,

Nicolas Sarkozy ne bénéficie pas de suffisamment de sympathie pour en bénéficier. Quel rôle joue le rendez-vous du débat télévisé ?

La surprise essentielle est venue du « monopole du cœur », et ce n’est pas un hasard si c’était au cours du

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LES TÉLÉSPECTATEURS VIENNENT VOIR EN MASSE LE DÉBAT DE L’ENTRE-DEUX-TOURS MAIS L’IMPACT EST FAIBLE » Connaît-on toujours le vainqueur de l’élection dès le soir du premier tour ?

Cela a été le cas à chaque fois depuis plus de trente ans. Il faut remonter à 1974 pour assister à un vrai suspense, mais cette élection était singulière : publicité politique dans la rue, premier débat télévisé – c’était le début de la modernité. Cette année-là, nous avions même fait des enquêtes après le face-à-face à la télévision, en réunissant des gens dans des salles – les résultats avaient été très contestés ! En quoi arriver en tête au premier tour est-il ou non un enjeu ?

Cela n’a jamais été un enjeu. C’est Nicolas Sarkozy qui a fait de ce cas de figure une clé en 2007, parce que cela servait ses intérêts… De 1965 à 2007, quelle typologie des entre-deux-tours peut-on établir ?

En général, il ne se passe pas grandchose, tous les entre-deux-tours se

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un cas vraiment particulier : rien n’a bougé entre les deux tours, sauf l’actualité, avec des événements extérieurs aux deux candidats très forts : le drame d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, et la libération des otages français retenus au Liban. Et pourtant jamais le score de François Mitterrand et de Jacques Chirac n’a varié, alors qu’était réalisé, pour la première fois cette année-là, un sondage quotidien entre le premier tour et le second. Quelles sont les lignes susceptibles de bouger au cours des quinze jours ?

Les sondages ont deux effets psychologiques contradictoires, mais incontestables. D’abord, une partie de l’électorat vole au secours de la victoire, elle veut monter à bord du train. Ces gens-là veulent donner de la légitimité à l’autorité. Leur nombre fluctue vraiment en fonction des scrutins. L’autre effet, c’est celui qui incite certains à aller au secours du perdant. En 2012,

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tout premier débat, en 1974. À partir de ce moment, tout le monde va chercher des formules. Les débats sont très corsetés : pas de contrechamp, le réalisateur officiel a à ses côtés un responsable de chaque camp. Pendant le débat entre Nicolas Sarkozy et Laurent Fabius, dans l’émission Des paroles et des actes sur France 2, le 7 mars, on a vu une caméra au-dessus du Président filmant les notes qu’il avait sous les yeux, avec des phrases soulignées au Stabilo jaune. C’est impensable pendant un débat entre les deux finalistes. Il ne faut pas davantage croire que cette émission mobilise les abstentionnistes. Les téléspectateurs viennent voir en masse l’affrontement, mais l’impact est faible. Ce moment de télévision sert à cadrer les images pour la suite, c’est comme si on assistait à la cérémonie d’investiture avant l’heure, dans un studio et pas encore à l’Élysée. Cela dit, une surprise est toujours possible. Cette année, elle

consisterait à redécouvrir un Nicolas Sarkozy inattendu, qui prouverait qu’il a changé (et non qui se contenterait de l’affirmer une fois de plus) ; ou un François Hollande beaucoup plus pétillant que pendant la campagne – il a un sourire enjôleur que n’a pas Sarkozy. On se souvient de Jacques Chirac en 1981 (votant « à titre personnel » pour Giscard mais refusant de demander à ses partisans de le faire) ou de Raymond Barre apparaissant aux côtés de Chirac en 1988. Quelle influence ont les consignes de vote données par les candidats ?

Normalement, les candidats sont obligés de refléter leur électorat. Si Jean-Luc Mélenchon ne donnait pas une consigne en faveur de François Hollande, il se mettrait dans une grande difficulté par rapport à ses propres partisans. Aujourd’hui, l’attitude qu’a eue Jacques Chirac en 1981 aurait une importance plus grande qu’à l’époque, car les médias la décrypteraient à l’infini. De manière plus générale, les consignes de vote sont désormais beaucoup moins claires qu’avant : il y a moins d’obéissance vis-à-vis de celui qui donne une consigne, et le leader délivre luimême des instructions moins claires qu’avant. On sait par exemple que, quelles que soient les consignes, entre 15 % et 20 % des électeurs du FN votent pour le candidat de gauche. Propos recueillis

par Éric Mandonnet Rédacteur en chef adjoint de L’Express


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STÉPHANE ROZÈS PRÉSIDENT DE CONSEILS, ANALYSES ET STRATÉGIES (CAP), ENSEIGNANT À SCIENCES-PO ET HEC

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Depuis les dernières présidentielles, le second tour n’est pas le prolongement mécanique du premier car la dimension de personnalisation est plus importante dans les périodes où les Français pensent que demain sera pire »

Pour Stéphane Rozès, c’est la personnalité du candidat et sa capacité à démontrer la cohérence de son projet qui détermineront la décision des électeurs… après avoir vérifié que ce projet sera en adéquation avec leur vision du monde. Quel est l’enjeu d’un second tour ?

Il s’agit pour les deux finalistes de parler directement à l’imaginaire du pays, à la façon dont il s’approprie le réel et de lui proposer des voies de résolution des questions qui le hantent au moment précis de l’élection. Cette fois-ci, il y a deux questions. La première : avec la crise de la dette souveraine et le quinquennat de Nicolas Sarkozy, sa façon d’être et de faire, notre pays, avec son modèle social et républicain, a-t-il encore un avenir dans le monde tel qu’il est ? La seconde : quelle est la place de chacun des citoyens au sein de la nation ? Ces deux questions taraudent les Français, avant même la question de leur propre situation personnelle sur le plan économique et social. Ils se demandent si ce ne sont pas désormais les marchés financiers qui imposent leur loi aux peuples souverains, si au nom de la préservation de ce qu’on est (et qui représente peut-être le risque de mourir à petit feu) ou au nom de la survie nous devons ou pas renoncer à ce que nous sommes. Peut-on généralement lire dans les résultats du premier tour le résultat du second ? Autrement dit, connaît-on généralement le nom du gagnant dès le premier tour ?

Le second tour n’est pas une simple projection du premier. La présidentielle réactive notre imaginaire politique qui est une « dispute commune ». La diversité qui nous caractérise doit s’encastrer par le politique dans le commun. La campagne met

en scène la dispute. Au premier tour les choix qui traversent le pays se déploient sur la dimension temporelle des candidats, leur projet, leur programme. Au second tour la dispute s’encastre dans la dimension spirituelle des candidats, leur capacité à incarner le commun. Selon les moments historiques, ce sont davantage le commun ou la diversité qui sont en avant. Depuis les dernières élections présidentielles, le second tour n’est pas le prolongement mécanique du premier car la dimension de personnalisation est plus importante dans les périodes où les Français pensent que demain sera pire. L’incarnation devient alors essentielle, car ce qui tient ensemble le pays n’est plus la promesse d’un avenir meilleur dont on se disputerait idéologiquement le contenu, mais l’identification à une image commune. Malgré cette dimension personnelle, les reports de voix restent quand même un point essentiel ?

Évidemment les logiques politiques de reports de voix demeurent. De ce point de vue, François Hollande est dans une meilleure situation, à tout le moins plus simple. Il peut bénéficier des reports de Jean-Luc Mélenchon. L’électorat de gauche est un continuum. Celui-ci est antilibéral et pas anticapitaliste. Nicolas Sarkozy, lui, ne peut pas bénéficier d’un tel report du FN, composé de trois familles : la droite de la droite, un courant d’extrême droite dure assez minoritaire et un

courant renvoyant gauche et droite dos à dos. Seules la première et une partie de la deuxième peuvent éventuellement se reporter sur lui. L’électorat de François Bayrou est, lui, le plus à même de faire basculer l’élection car il est tiraillé entre la dimension temporelle du programme économique qui le rapproche de Nicolas Sarkozy et la dimension spirituelle d’incarnation de la fonction présidentielle qui l’en éloigne. Quel est l’enjeu de l’entre-deux-tours pour François Hollande ?

Il doit faire la démonstration qu’il y a un autre chemin pour sortir le pays de l’ornière. Il doit montrer que la justice sociale et le rassemblement seront au service du redressement et non l’inverse, de sorte à gagner l’électorat centriste. Il doit aussi convaincre qu’il sera en capacité de trancher et de prendre des décisions difficiles au nom de l’intérêt général, au-dessus des parties prenantes et non au milieu d’elles. Le futur Président doit faire la preuve qu’il n’est l’otage de personne. Et pour Nicolas Sarkozy ?

Il doit donner à voir là où il veut amener le pays : quelle est la finalité de son énergie et de son action ? Veut-il banaliser ce que nous sommes ou faire perdurer notre singularité ? Ses mots plaident pour notre modèle mais ses actes auront semblé être l’inverse, décrédibilisant de fait sa parole… Ainsi a-t-il retenu la leçon qu’on ne jouait pas

avec la symbolique présidentielle et, si oui, quelles conclusions en tire-t-il ? La crédibilité de la parole est, depuis le début, un enjeu crucial. Leur face-à-face sera-t-il aussi violent qu’attendu ?

Je ne le crois pas. Aucun des deux n’y a intérêt car ce face-à-face sera le moment le plus attendu de la campagne. Chacun devra aller au cœur de notre imaginaire. L’emportera celui qui parviendra à résoudre les tensions des Français tout en étant dans sa propre cohérence. À quel autre face-à-face le comparer ?

Au face-à-face Mitterrand/Giscard de 1981. Comme cette fois-ci, il y avait d’un côté un Président expérimenté et de l’autre un challenger menaçant. Par rapport à tous les autres duels où un Président sortant était l’un des deux protagonistes, Nicolas Sarkozy a une spécificité. Traditionnellement, le Président sortant porte le poids des politiques menées, des promesses tenues et non tenues. A fortiori, dans une période de crise, c’est toujours plus difficile pour les sortants. On leur reproche leur bilan, ce qu’ils ont fait ou n’ont pas fait. Mais à cela, Nicolas Sarkozy ajoute une autre chose. Au-delà de son action, ce qui lui aura été avant tout reproché est sa façon d’être et de faire, c’est-à-dire son manque de concordance avec la dimension spirituelle attendue de la fonction présidentielle.

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On peut donc en déduire que cette élection aura une dimension référendaire…

Non. Le danger du terme « référendum », c’est de penser qu’une présidentielle peut se gagner par simple rejet du sortant. Ce n’est pas aussi simple. Une présidentielle se gagne uniquement si l’adversaire du sortant donne à voir ce qu’est sa personnalité, son projet et sa cohérence. Nous ne sommes pas les États-Unis. On ne gagne pas une élection présidentielle uniquement en critiquant. François Hollande a d’ailleurs globalement évité ce piège, qui est souvent le péché mignon de la gauche. Au Bourget, il a fait au pays un récit intégrant sa vision de la France, sa personne, son projet. Le débat entre les deux finalistes a-t-il une conséquence électorale ?

Cela peut arriver. En 1974, le débat Giscard/Mitterrand avait fait bouger les lignes en faveur du premier, alors que les résultats étaient très serrés. À l’inverse, en 1981, leur second face-à-face avait tourné à l’avantage de Mitterrand et avait joué un rôle inverse. Le plus souvent le débat de l’entredeux-tours a un effet de consolidation des représentations. C’est le « baisser de rideau » de la représentation présidentielle dont le citoyen-téléspectateur est le juge ultime.

Propos recueillis par Ludovic Vigogne Chef du service politique de Paris Match


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Plan large Si Hollande est élu…

Une majorité à géométrie variable ? Le redécoupage électoral ne permet pas à François Hollande s’il est élu d’avoir une majorité absolue socialiste à l’Assemblée nationale. Il devra composer avec les écologistes, le Front de gauche et pourquoi pas se tourner parfois vers les élus de droite. Par Nathalie Segaunes ’il était élu le 6 mai prochain, sur quelle majorité François Hollande pourrait-il compter pour diriger le pays ? Au lendemain du premier tour de la présidentielle, qui a vu émerger sur la scène politique une nouvelle force à gauche du Parti socialiste, le Front de gauche (11,11 % des voix), la question, que nul n’aurait imaginé se poser il y a six mois seulement, circule avec insistance dans les états-majors. Le PS et Europe Écologie-Les Verts obtiendront-ils à eux deux, aux législatives

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Daniel Vaillant. L’ancien ministre de l’Intérieur socialiste souhaite que la majorité de gauche en cas de victoire ne soit prisonnière d’aucune de ses composantes. PHOTO MEHDI FEDOUACH/AFP

des 10 et 17 juin, la majorité absolue dans la nouvelle Assemblée, qui seule permettrait au nouvel exécutif de s’affranchir de Jean-Luc Mélenchon, bien décidé à mettre des bâtons dans les roues de François Hollande ? Rien n’est moins sûr. Une étude réalisée à l’automne 2011 par l’Observatoire de la vie politique et parlementaire et Le Monde montre qu’à l’issue du redécoupage de 2010 la gauche peut envisager détenir dans le nouvel hémicycle environ 300 sièges, alors que la majorité absolue s’établit à 289. Reste à savoir comment se répartiront ces 300 sièges entre les différentes composantes de la gauche. L’accord conclu en novembre 2011 entre le PS et EELV garantit à ces derniers la possibilité de constituer un groupe, soit un minimum de 15 sièges. « On aura 22-23 députés », prédit JeanVincent Placé, président du groupe écologiste au Sénat. Au PS, étant donné le faible score de la candidate écolo au premier tour (2,28 %), on calcule plutôt que le groupe écologiste comptera entre 15 et 20 députés. Car dans certaines des 60 circonscriptions « réservées » aux écolos, les socialistes locaux exigeront une « revoyure » de l’accord, que la rue de Solférino sera bien en peine de leur refuser. « Il y a des endroits où cet accord posera une difficulté, car on n’a pas tenu compte des réalités locales », explique Daniel Vaillant, fin connaisseur de la carte électorale au PS. Reste que les écologistes, quel que soit leur nombre à l’Assemblée, seront dans la nouvelle majorité : ils participeront au gouvernement, afin de « peser »

Soirée électorale : France 2 confirme son leadership La soirée électorale de France 2 présentée par David Pujadas, Élise Lucet et Laurent Delahousse a largement dominé celle de TF1 animée par Claire Chazal et Laurence Ferrari. Pendant la période où les deux chaînes ont été en concurrence frontale, c’est-à-dire entre 19h30 et 22h30, France 2 a été suivie par 6 600 000 téléspectateurs tandis que 5 572 000 étaient devant l’écran de TF1. À 20 heures, au moment de la diffusion des premières estimations, ils étaient 8 700 000 devant France 2. C’est une première dans l’histoire des soirées électorales. En 2007, TF1 avait totalisé 37 % de part d’audience contre 20,1 % dimanche dernier.

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sur les sujets environnementaux, et soutiendront a priori la politique du gouvernement à l’Assemblée, notamment au plan économique. Le cas du Front de gauche s’annonce bien plus complexe pour les socialistes. Même si le score de dimanche n’est pas à la hauteur des attentes, le parti de Mélenchon compte bien surfer sur la dynamique de la présidentielle pour élargir son assise parlementaire. Il dispose aujourd’hui de 19 députés sortants, dont 15 communistes. « Notre espoir, c’est de doubler le groupe, et d’avoir une quarantaine de députés », annonce le communiste Roland Muzeau, actuel président du groupe de la gauche démocrate et républicaine (GDR) à l’Assemblée. Fidèles à leur tradition, les communistes ne passeront pas d’accord avec le PS pour les législatives. Mais dans un certain nombre de circonscriptions, étant donné le score élevé du Front national dimanche, il y aura des triangulaires, avec un risque fort d’élimination de la gauche. « Nous aurons peut-être besoin de présenter un candidat unique de gauche au premier tour, prévoit un responsable PS. Mais Mélenchon sera-t-il d’accord ? » Tout cela se discutera après le 6 mai entre PS et Front de gauche. Mélenchon lui-même pourrait être candidat aux législatives, à Paris ou dans le Val-de-Marne, et présider ensuite le groupe au PalaisBourbon. Même si cette hypothèse ne semble pas faire l’unanimité chez les communistes. « Ce sujet n’est pas à l’ordre du jour », coupe Roland Muzeau, rappelant que « ce sont les députés qui élisent leur président de groupe. » Or les communistes, qui auront des candidats dans 75 % des circonscriptions (les six autres formations du Front de gauche se répartissant les 25 % de circonscriptions restantes), pèseront lourd dans le futur groupe du Front de gauche. Mais 11 % en avril pour Mélenchon signifie-t-il automatiquement un succès en juin pour son parti ? Le socialiste Daniel Vaillant n’imagine pas une quarantaine de députés du Front de gauche dans l’Hémicycle le 26 juin. « Je ne crois pas à la durabilité du vote Mélenchon, dit-il. L’électorat vert ou d’ex-

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trême gauche qu’il a siphonné à la présidentielle retournera sur les candidats verts et d’extrême gauche aux législatives. » L’extrême personnalisation liée à la présidentielle empêche en outre de décalquer le résultat obtenu dimanche par Mélenchon, qui est une moyenne nationale, au niveau des circonscriptions. En 2002, malgré les 4,25 % des suffrages obtenus par Olivier Besancenot à la présidentielle de 2002 (1 210 562 voix), la Ligue communiste révolutionnaire était retombée à 1,27 % aux législatives (320 467 voix), quelques semaines plus tard. L’objectif du Front de gauche est d’obtenir à l’Assemblée une minorité de blocage. Il ne participerait pas, c’est ce qu’a annoncé Mélenchon, au gouvernement, et déciderait « texte par texte », explique Muzeau, de son soutien ou non à la politique de François Hollande. « Nous serons un groupe fortement ancré à gauche, avec toujours à la main le document L’humain d’abord, affirme Roland Muzeau. Il servira à tous nos travaux pendant cinq ans. » Les sujets sur lesquels les socialistes n’obtiendront pas le soutien du Front de gauche sont déjà parfaitement identifiés : « Si Hollande et sa majorité gardent la même position sur l’Europe ou la ligne de l’austérité, nous serons en totale opposition », prévient Muzeau. Certains députés socialistes pourraient être alors tentés de s’aligner sur la position du Front de gauche plutôt que sur celle de Hollande, comme l’a montré l’opposition d’une vingtaine d’entre eux à la ratification du MES (Mécanisme européen de stabilité) en février dernier. Hollande devrat-il alors se tourner vers la droite ou le centre pour faire passer ses textes ? On n’en est pas là, mais le scénario est déjà envisagé par certains responsables socialistes. « Il ne faut pas une majorité prisonnière » du Front de gauche, met en garde Vaillant, tout en rappelant qu’entre 1997 et 2002, sans majorité absolue, le PS a réussi à gouverner avec ses alliés « sans passer par le 49-3 ». Mais c’était au temps de la « gauche plurielle », aujourd’hui défunte.

L’opinion de Marc Tronchot

La victoire du peuple En politique tout comme en sport, l’essentiel est bien de participer. Pas question ici de détourner artificiellement la célèbre phrase attribuée au baron Pierre de Coubertin. Mais simplement, en marge des analyses sophistiquées et des considérations politiciennes, de rappeler qu’en matière électorale la participation est déjà une victoire, puisqu’elle légitime, renforce, distingue. De ce point de vue, le scrutin de dimanche dernier constitue une sorte de cadeau. Et agit comme un révélateur. Passons sur le fait que les sondeurs sont passés à côté de ces envies, désirs, frustrations, facteurs de mobilisation. Trop humain, trop sensible pour que cela puisse se rentrer dans une calculette ou se centrifuger dans un « opiniontron ». Les Français, nous a-t-on dit, jugent cette campagne ennuyeuse. Pour en conclure trop vite qu’une forte abstention risquait de s’inviter à la fête. Peutêtre cette campagne n’a-t-elle pas été à la hauteur. Sans doute telle ou telle considération sur la viande halal et le permis de conduire ont-elles fait un peu déplacé dans un paysage artificiel et sans âme, à peine marqué par quelques meetings plus importants que d’autres dont on retiendra surtout les coûts, les décors et les nombreux figurants ou sympathisants venus par cars entiers. L’élan, la vision, le naturel et l’ambition ont manqué, à l’évidence, ces derniers mois. Le contresens, c’est bien d’avoir tiré comme conclusion du manque d’inspiration des candidats la probabilité que les électeurs eux aussi n’avaient vraisemblablement rien à dire. Grossière erreur. Le candidat ne fait pas l’électeur. Et les Français avaient au contraire envie de s’exprimer. De dire, selon les cas, la déception inspirée par le sortant, l’espoir de changement incarné par son principal adversaire, d’exprimer pêle-mêle toute une gamme de sentiments, d’humeurs, de ressentiments, d’attentes, d’inquiétudes. Du lourd, comme on dit. Du ressenti. De l’humain. Des peurs nées de la dépression aux incertitudes de l’avenir, en passant par la colère et la volonté d’en découdre. Dont les « Fronts » de gauche et de droite ont su profiter. Mais l’essentiel est ailleurs, répétonsle : dans cette participation qui demeure y compris dans l’adversité et la crise le signe de la bonne santé démocratique d’une nation. Même s’il est aussi un cri, révélateur de son mal, de ses souffrances. De ses urgences.


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Plan large Le débat de l’entre-deux-tours

Point d’orgue et point final Par Pascale Tournier

Ultime tentative pour les deux candidats de convaincre les indécis, ce face-à-face très attendu reste d’abord un spectacle. Il a jusqu’à présent rarement changé la donne politique. Le débat qui aura lieu le 2 mai fera-t-il exception à la règle ? epuis 1974, c’est le point d’orgue de la campagne. Celui que les Français attendent avec impatience et regardent en masse. Pour les deux candidats et leurs écuries, ce débat télévisé de l’entre-deux-tours signifie une préparation intense et une tension extrême. Les plans de coupe, la longueur de la table, les lumières, l’utilisation des caméras, tout est âprement négocié, au millimètre près avec le CSA et l’équipe opposée. Et les pièges et les manœuvres de déstabilisation de l’adversaire mûrement pensés. Qui ne se souvient pas de la trouvaille de Serge Moati pour le débat de 1981 ? Le réalisateur avait conseillé à François Mitterrand de tapoter sur un dossier en fait vide, pour faire croire à Valéry Giscard d’Estaing qu’à tout moment il pouvait sortir des documents sur l’affaire Bokassa (voir encadré). Cette année, l’appétence des Français pour un tel exercice, prévu le 2 mai, semble considérable. Les électeurs veulent voir le combat sur le ring, qui fait partie intégrante de ce rituel cathodique.

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Mais aussi entendre Nicolas Sarkozy et François Hollande parler de leurs projets. « La campagne a été tellement désarticulée que les Français, inquiets pour leur avenir, se demandent s’il n’y a pas une volonté de ne pas tout dire », constate Jérôme Sainte-Marie, directeur du département politique-opinion de CSA. Et puis pour cette édition, les rôles sont inversés. Contrairement à 2007, où il faisait face à Ségolène Royal et bénéficiait d’une longueur d’avance, Nicolas Sarkozy endosse aujourd’hui le brassard de challenger. À lui d’aller chercher François Hollande pour le pousser à la faute. À lui de réaffirmer ses talents d’orateur face à un François Hollande qui peut aussi se révéler meilleur que ne le croit l’UMP. Avant le premier tour, Nicolas Sarkozy a déjà ouvert les hostilités en lançant l’idée d’organiser trois matchs télés. « Pourquoi trois débats pour la primaire socialiste et un seul pour l’élection présidentielle ? » s’interroge perfidement son entourage. Selon un sondage CSA-Direct Matin, deux tiers des Français approuvent, en effet, cette

Le débat école

idée de plusieurs débats entre les deux tours. À la demande formulée par le chef de l’État, François Hollande a opposé un non implicite. Le candidat socialiste n’a rien à y gagner. « Il est de l’intérêt de celui qui est en tête à ce que rien ne bouge et donc à limiter les risques », soutient Éric Bonnet, directeur d’études opinion de BVA. L’enjeu n’en vaut, en effet, pas la chandelle. Dans les faits, l’impact du débat télé de second tour sur les votes est faible. À l’exception de 1974, où l’élection de Valéry Giscard d’Estaing a été remportée avec moins de 500 000 voix d’écart – et donc le débat télé a pu avoir une incidence –, ce moment de confrontation est une instance de confirmation. « Chaque camp croit que son candidat est le meilleur », constate Éric Bonnet. « Il amplifie une dynamique déjà mesurable », ajoute Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion publique à l’Ifop. Ainsi en 2007, Ségolène Royal, déjà en mauvaise posture, n’a pas réussi à renverser la tendance. Au contraire. En 1988, François Mitterrand a su réaffirmer sa domination sur Jacques Chirac. Seule l’erreur fatale peut rebattre véritablement les cartes. Mais de-

puis 1974, il n’y en a pas eu. Pour éviter tout faux pas, les candidats restent sur leur garde. « Cette joute n’a rien du western. Toutes les vaches restent dans l’enclos », ironise JeanMarc Lech. Même si l’exercice est très contrôlé, contrairement aux apparences, il reste néanmoins quelques piques célèbres. On se souvient du « vous n’avez pas le monopole du cœur » lancé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand. Mais aussi de la phrase de Jacques Chirac adressée à François Mitterrand : « Ce soir, je ne suis pas le Premier ministre, et vous n’êtes pas le président de la République, nous sommes deux candidats à égalité. » Et de la réponse cinglante du Président sortant de l’époque : « Mais vous avez tout à fait raison, M. le Premier ministre. » Inefficace sur la majorité des électeurs déjà fixés sur leur choix, le débat télé peut avoir néanmoins un impact sur quelques indécis et les orphelins du second tour, comme les appelle Jérôme Fourquet. C’est sur cette catégorie d’électeurs que mise Nicolas Sarkozy pour rafler la mise. « Comment les voix en faveur de François Bayrou et de Marine Le Pen vontelles se reporter ? Il y a un suspense.

Tout n’est pas joué, contrairement aux voix de Jean-Luc Mélenchon, dont le report est très bon pour François Hollande », constate Éric Bonnet. Pour percer, Nicolas Sarkozy va vraisemblablement attaquer François Hollande sur la fiscalité, en affirmant que les classes moyennes seront assommées en cas de victoire de son adversaire. Avec le score de Jean-Luc Mélenchon, la question « Gouvernerezvous avec des communistes ? » ne manquera pas d’être posée sur la table. Pour Jérôme Sainte-Marie, « Nicolas Sarkozy va tenter également de neutraliser son rival sur la politique sociale et montrer que, avec lui, il y aura la rigueur, et la fermeté sur l’immigration. » Mais l’énuméré de ces thématiques montre que si le débat s’en tient là, il n’aura rien de surprenant et pas de quoi déstabiliser le candidat socialiste, qui, de son côté, devrait garder sa ligne et la cohérence qui lui a profité jusqu’ici. Seuls des événements extérieurs d’importance pourraient bouleverser le spectacle et perturber le jeu. « Comme pour un match de football, le scénario n’est jamais complètement écrit, constate Jean-Marc Lech. Et c’est bien pourquoi les gens le regardent jusqu’au bout. »

Le 5 mai 1981, à cinq jours du deuxième tour, le Président sortant Valéry Giscard d’Estaing et le candidat de la gauche François Mitterrand se sont affrontés pendant 2h17 dans un débat animé par Michèle Cotta et Jean Boissonnat. e débat entre François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing de 1981 sert aujourd’hui d’étalon. La configuration est la même. Un Président sortant s’oppose à un candidat socialiste. La partie coulisse sera-t-elle semblable ? En 1981, François Mitterrand, qui avait gardé un très mauvais souvenir de la confrontation de 1974, a voulu imposer les règles du jeu. Le réalisateur Serge Moati et Robert Badinter, qui le conseillaient, ont ainsi envoyé une série de conditions draconiennes à l’équipe de Valéry Giscard d’Estaing. Serge Moati, qui raconte dans un livre* cet événement télé, de confier : « À notre grande surprise, tout a été accepté.

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Au départ, tactiques, ces règles, comme l’absence de plan de coupe, ont fait jurisprudence. Elles se sont assouplies en 2007. » Le jour dit, la tension était très forte. Avant, pendant et après, personne ne devait sortir de la maison de la Radio ni croiser des personnes du camp adverse. Pour déstabiliser VGE, des pièges ont même été imaginés. François Mitterrand n’a pas serré volontairement la main de son concurrent. La manœuvre a réussi. Aujourd’hui, Serge Moati joue les nostalgiques : « Les politiques passent leur vie à faire des débats. L’exercice est devenu banal. »

LA FRANCE QUI SE LÈVE VRAIMENT TÔT.

Patrick Chene poltique matin

chaque matin-8h30

* 30 ans après, Seuil, 2011.

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Plan large Cahiers de campagne

Un soir de premier tour Par Michèle Cotta

JOËL SAGET/AFP

réalisé le meilleur score d’un candidat socialiste au premier tour sous la Ve République, exception faite des résultats de François Mitterrand en 1988, la gauche tout

« exemplaire », et le candidat du rassemblement file vers Paris, où il doit retrouver ses lieutenants pour préparer en quatrième vitesse sa profession de foi pour le second tour. Enfin, dernier des cinq grands candidats à prendre la parole, Nicolas Sarkozy fait front. On le sent presque soulagé à l’idée qu’un point seulement le sépare de François Hollande : il avait sûrement craint un sort pire encore. Le voici confiant, ou presque, dans ses chances pour le 6 mai. La partie n’est pas finie, et tant qu’elle ne l’est pas, on peut faire confiance à l’animal politique qu’est Sarkozy pour se battre jusqu’au bout.

Lundi 23 avril Depuis la fin de la soirée, les stratégies des deux finalistes se précisent. Étant donné le total des voix de gauche – cependant plus important qu’en 2007, où il était de 37 % seulement – François Hollande devra entraîner de nouveaux électeurs : une partie de ceux qui ont voté François Bayrou au premier tour, ou même ceux des électeurs du Front national qui entière représente 42 à 43 % de l’électorat, et pas les 44-45 % que lui prêtaient les sondages avant le premier tour. Nicolas Sarkozy n’est pas seul à être condamné à se trouver des alliés, François Hollande l’est aussi. Jean-Luc Mélenchon prend la parole en premier, après 20h15. Il a sa tête des mauvais jours et commence par un tonitruant « Honte à ceux qui ont préféré nous tirer dessus ! ». De qui parle-t-il ? Sans doute de ceux qui, au Parisien, au Nouvel Observateur, ont proféré des allusions perfides à ses liens supposés avec le conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, ou d’un déjeuner partagé il y a quel-

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qui le séparent du deuxième tour. Il souligne d’emblée – sans doute estime-t-il que cela n’a pas assez été fait par les différents commentateurs jusqu’ici – les « faits majeurs » de ce scrutin : il est en tête au premier tour, il l’a été en se fixant comme but « de maîtriser la finance, de réduire la dette, de promouvoir les valeurs de la République et de préparer l’avenir ». Et enfin, il voit dans ce premier tour « la sanction du quinquennat qui s’achève ». Des remerciements à Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly, un clin d’œil à François Bayrou lorsqu’il se dit le candidat des citoyens attachés à une République enfin

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KENZO TRIBOUILLARD/AFP

parce que le différentiel entre les deux hommes n’est que d’un point et demi : suffisant pour que François Hollande ait gagné son pari d’être le premier, mais pas assez pour que Nicolas Sarkozy ait perdu à coup sûr le second tour. Ensuite parce que derrière le duel Sarkozy-Hollande s’en déroulait un autre, entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, et que ce combat-là se solde, ce soir, par deux surprises. Consacré comme révélation de la campagne, lauréat du concours du meilleur orateur, appelant à la Révolution citoyenne et pourtant amusant les bourgeois, le leader du Front de gauche avait fixé lui-même son enjeu : il s’agissait de dépasser le Front national, de faire mordre la poussière à Marine Le Pen. Quant à Marine Le Pen, il s’agissait pour elle non pas de tuer le père, mais de faire au moins jeu égal avec lui. À l’un, les indignés de gauche, à l’autre, les exaspérés de droite. Marine Le Pen a gagné le match haut la main. Les premières estimations, qui varient d’un institut de sondage à l’autre, la font apparaître dans la fourchette de 17 à 20 %. Tandis que Jean-Luc Mélenchon, crédité de 11,5 % des voix seulement dès le début de la soirée alors que les sondages le créditaient avant le premier tour de 14 à 15 % des voix, apparaît comme le grand perdant. Il n’est pas le seul, puisque François Bayrou, avec moins de 10 %

ques années avec Henri Guaino. De cette attaque, il ne rend apparemment pas responsable François Hollande, puisque, immédiatement après cette envolée, il appelle, sans réserve, ses partisans à se mobiliser et à voter contre Nicolas Sarkozy le 6 mai, sans « traîner les pieds » et sans condition. Il ne nomme pas François Hollande, mais chacun le comprend : l’exhortation à la mobilisation pour battre le Président sortant est, pour les électeurs « mélenchoniens », plus facile à avaler qu’un appel à voter Hollande, qu’ils n’ont pas ménagé depuis plusieurs semaines. Vient le tour de Marine Le Pen, triomphante, presque messianique, d’Eva Joly, appelant ses 2 % d’électeurs à voter Hollande, celui de François Bayrou, mélancolique, se préparant néanmoins à poser ses conditions aux finalistes pour décider duquel des deux il choisira, dans les jours qui viennent, de se rapprocher. Puis François Hollande apparaît sur les écrans, depuis son fief de Tulle : il est moins souriant qu’en fin de semaine, plus tendu, semblet-il, dans la perspective des jours

JEAN-PIERRE MULLER/AFP

des voix, a perdu la moitié de ses suffrages par rapport à 2007. On le voit dès les premières minutes de la soirée : le score de Mélenchon, important mais largement inférieur à ce qui avait été prévu, affaiblit le total des voix de la gauche tout entière. François Hollande a beau avoir MARTIN BUREAU/AFP

Dimanche 22 avril Fin de la course du premier tour après une semaine de meetings acharnés. François Hollande arrivé en tête, Nicolas Sarkozy devancé, ne retrouvant pas ses électeurs de 2007, le deuxième tour, aujourd’hui, aurait dû être simple comme bonjour. Ce n’est pas le cas. D’abord

ne veulent à aucun prix de Nicolas Sarkozy. Il fera donc campagne essentiellement sur les échecs du quinquennat et de celui qui en a été le Président : Nicolas Sarkozy. Ce dernier, qui n’a pas de réserve de voix naturelle, devra, lui, aller chercher des voix essentiellement sur sa droite, puisque c’est là que se trouve, si l’on peut dire, le plus grand « réservoir » de suffrages. D’où une campagne pour le second tour où il abordera de préférence les questions de l’immigration, de l’identité nationale, ou de sécurité. En réalité, ses porte-parole en ont fait la démonstration ce matin sur les différentes antennes, Nicolas Sarkozy veut un débat homme contre homme. Il plaidera pour son expérience, et la supposée inexpérience de François Hollande ; il plaidera pour sa connaissance du monde international, et les liens qui l’unissent aux dirigeants de la planète. Il soulignera sa résistance et son énergie face à la crise qui est loin d’être réglée. Référendum anti-Sarkozy d’une part, référendum anti-Hollande d’autre part, telle sera sans doute la tonalité de l’avant-6 mai.


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Expertise L’après-6 mai

Des dossiers brûlants La situation de l’euro, le déficit, le chômage, les réformes à faire, ces dossiers au cœur de la présidentielle seront les priorités du Président élu, quel qu’il soit. Selon l’expression de François Mitterrand au soir du 10 mai 1981, après les promesses, « c’est maintenant que les difficultés vont commencer ». Par Axel de Tarlé ’euphorie de la victoire pourrait vite retomber. Et le nouveau Président ne doit pas s’attendre à un quelconque état de grâce. Certains estiment même que la France pourrait devenir rapidement l’épicentre de la prochaine crise de l’euro, d’autres moins pessimistes pensent que la monnaie européenne est sortie des turbulences les plus violentes. Il reste que le ciel économique demeure lourd voire orageux. Quel que soit le Président élu, les menaces existent. Revue rapide des principaux dossiers.

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Le domino espagnol En quelques semaines, l’Espagne a vu ses taux d’intérêt grimper de 4,9 % à 6,1 %, une situation dangereuse. La question est cruciale : l’Espagne pourra-t-elle toujours emprunter sur les marchés financiers ? Si non, il faudra dans l’urgence organiser une aide internationale. Le mécanisme européen de stabilité – le fameux MES – est là pour ça. Il est doté de quelque 500 milliards d’euros nets. Il doit entrer en fonction en juillet prochain. Devra-t-il être sollicité dès le mois de juin ? Fonctionnera-t-il ? Quel est le risque de contagion ? Faut-il craindre un effet domino ? Madrid est l’un des points chauds que le futur Président devra surveiller de près.

Le déficit français La France s’est engagée à ramener son déficit à 4,4 % cette année, après 5,2 % l’an dernier. Cet engagement sera-t-il tenu ? Le FMI est sceptique. Pour cette année, il table sur un déficit de 4,6 % au lieu de 4,4 %. Et pour 2013, le FMI voit le déficit français à 3,9 %, alors que la France s’est engagée sur 3 %. Faut-il craindre, au terme d’un audit, que le nouveau gouvernement annonce qu’étant donné la situation la France ne pourra pas honorer son objectif de réduction des déficits ? Attention, c’est ainsi que la crise a commencé en Espagne. Une fois élu, le nouveau gouvernement de Mariano Rajoy a annoncé, à Bruxelles, qu’il ne serait pas en mesure de tenir son objectif d’un déficit à 4,4 %, mais plutôt 5,8 %. Les marchés ont très mal réagi, estimant qu’il s’agissait là d’un manque de courage politique. Les taux d’intérêt se sont envolés. Et Madrid

doit aujourd’hui choisir entre la rigueur ou… la faillite !

L’envolée du chômage Le chômage est la priorité n° 1 des Français. 4,2 millions de Français sont inscrits à Pôle emploi, dont 2,8 millions sont sans emploi et 1,4 million en activité partielle. Que faire si ce chiffre devait progresser et tutoyer la barre des 5 millions de demandeurs d’emploi ? Hollande a promis l’embauche de 150 000 « emplois d’avenir » et la création de 60 000 postes dans l’Éducation nationale. Devra-t-il aller au-delà pour ne pas décevoir ? Comment réagiront les marchés ? Les dépenses publiques représentent déjà 56 % du PIB, à comparer avec 43 % dans l’OCDE. Peut-on dépenser plus sans s’exposer à un retour de bâton des marchés ?

Des réformes impopulaires Pour résoudre le problème du chômage, le futur gouvernement prendra-t-il le risque de mesures impopulaires ? Dans la torpeur de l’été, le nouvel exécutif pourrait faire passer des mesures dites de « flexisécurité », comme l’a fait Mario Monti en Italie, ou, avant lui, Gerhard Schröder en Allemagne ? Il s’agit d’assouplir les règles du travail, en facilitant les licenciements. Et pour inciter les chômeurs à retrouver plus vite un emploi, on diminue les indemnités chômage (12 mois au lieu de 24). Dans un rapport intitulé Pour une croissance riche en emplois, la Commission européenne recommande d’instaurer ces mesures de « flexisécurité »… « en accord avec les partenaires sociaux ». Mais, comment les syndicats pourraient-ils ainsi accepter une remise en cause du sacro-saint CDI et des coupes sombres dans les indemnités chômage ? Faut-il craindre une rentrée sociale bouillonnante, avec des grèves massives ? Et des reculades ? Comment les marchés réagiraient-ils face une France qui réclame, au printemps, « le changement » et qui, en automne, défile pour défendre « le statu quo » ?

un volet de croissance. L’idée étant que, comme aux États-Unis, la BCE ne se focalise pas uniquement sur l’inflation mais prenne en compte la croissance et l’emploi. En clair, si le chômage explose en Europe, la Banque centrale européenne doit mener une politique souple. L’Allemagne voit rouge ! Car une politique souple signifie baisser les taux d’intérêt, ou prêter davantage d’argent aux banques pour relancer le crédit. Problème : en augmentant ainsi la masse monétaire, on crée un risque d’inflation. S’il y a plus d’argent dans le circuit économique pour un même niveau de production, forcément les prix augmentent. Or, on le sait, les Allemands ont une sainte horreur de l’inflation. L’ironie, c’est que la BCE mène actuellement une politique accommodante, avec des taux de seulement 1 %. Et elle vient de prêter 1 000 milliards d’euros aux banques commerciales. Mais, justement, en Allemagne, beaucoup trouvent la politique actuelle extrêmement laxiste et veulent revenir à une gestion plus stricte de la monnaie, à rebours de ce que souhaite Nicolas Sarkozy. François Hollande, lui aussi, souhaite « réorienter le rôle de la Banque centrale euro-

péenne » vers plus de croissance. La BCE sera-t-elle un casus belli entre Paris et Berlin ?

Un conflit européen version Hollande François Hollande veut renégocier le traité européen pour y inclure plus de croissance. L’idée serait de lancer un grand emprunt européen pour développer des « grands projets d’avenir » dans les « domaines des technologies vertes ». En clair, il s’agit de construire des éoliennes et des fermes photovoltaïques financées par des eurobonds. Là aussi, l’Allemagne voit rouge ! Car il s’agirait de mutualiser les dettes. Un peu comme si, dans une colocation, chaque locataire acceptait d’être caution solidaire pour tout le monde alors même que certains locataires sont des insolvables notoires (Grèce, Portugal, Irlande). Pas question pour l’Allemagne de créer une dette européenne dont elle sait bien qu’elle devrait porter le fardeau. Cette question des eurobonds sera-t-elle un casus belli entre Paris et Berlin ? Certes, François Hollande peut espérer un changement de majorité à Berlin avec l’arrivée au pouvoir des sociaux-démocrates, favorables au principe des eurobonds. Mais

Un conflit européen version Sarkozy Nicolas Sarkozy veut réorienter la politique de la Banque centrale européenne (BCE) en y incluant NUMÉRO 444, MERCREDI 25 AVRIL 2012 L’HÉMICYCLE

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les prochaines élections fédérales n’auront lieu qu’en septembre 2013. La chancelière est candidate pour un troisième mandat. Le futur locataire de l’Élysée devra donc composer avec Angela Merkel pendant au moins un an. Dans l’hebdomadaire les Échos, Thomas Klau, du Conseil européen des relations étrangères (European Council on Foreign Relations, ECFR), relativise : « François Hollande est issu de l’école Delors, et c’est par ailleurs un homme personnellement enclin à chercher le compromis plutôt que le conflit. Son approche de l’Europe correspond sans doute mieux à la sensibilité allemande que celle de Nicolas Sarkozy, notamment en ce qui concerne le rôle de la Commission et du Parlement européen. » Cela fait, au final, beaucoup de dossiers sensibles. Gageons que nos responsables politiques sont avant tout des « responsables » et des Européens. Aucun n’a intérêt à jouer la politique du pire, au risque de rester dans l’histoire comme le fossoyeur de l’Europe. Après les élections, la banque Crédit Suisse prédit une montée des taux d’intérêt en France. L’écart entre les taux français et les taux allemands pourraient passer de 1,3 point à 2 points. Mais pas au-delà !


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Initiatives

Les régions exposées aux déserts numériques Alors que le Nord-Pas-de-Calais a annoncé le déploiement de la fibre optique d’ici 2025, pour nombre de villages, l’Internet illimité reste encore un mirage technologique. Face à la menace d’une fracture numérique déjà évoquée dans le rapport Attali, les élus ruraux improvisent. ans la Creuse, des panneaux en bordure de route assurent qu’« Ici, il y a la fibre optique »… Pour certains des 276 habitants de Fleurat, surfer sans limites sur la Toile, accéder à Twitter et Facebook semble en effet encore un lointain rêve de citadin, comme pour un tiers des foyers de la France rurale. Sur le papier, les habitants font pourtant partie des 98 % de Français qui peuvent se connecter grâce aux lignes de France Télécom. Mais dans les faits, l’ADSL ne fonctionne pas. Didier Bardet, maire (PS) de Fleurat, explique : « Le câble entre le répartiteur téléphonique et le village est trop long (7 km) et, au bout de la ligne, le débit ne dépasse pas 2 mégabits par seconde (Mb/s) », comme pour 27 % des foyers en milieu rural. Insuffisant pour recevoir ou transmettre de la vidéo.

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Dans la Creuse, la Haute-Vienne et la Corrèze, la région Limousin tente de remédier aux inégalités numériques en subventionnant, à travers le syndicat mixte Dorsal*, des solutions comme le WiMax, qui distribue Internet par le biais de pylônes diffusant le signal dans un rayon de 12 à 20 km. Mais cette technologie a ses limites. À Brézenty, la municipalité a fini par racheter un ancien pylône TDF qui émettra, d’ici à quelques mois, un signal Wi-Fi, bien que « l’on ignore à ce stade les conséquences des ondes sur la santé », confie avec franchise son maire, précisant qu’il a pris « une assurance pénale ». « On ne va pas laisser les gens sans rien jusqu’à ce que la fibre optique arrive », estime-t-il en évoquant l’actuel plan d’aménagement numérique du territoire qui promet la fibre pour 100 % des Français en… 2025.

Hervé Maurey. Le sénateur centriste s’inquiète du retard que prend la France en matière de couverture numérique. Selon lui, ce retard risque d’être rapidement irréversible. PHOTO LUC POYET/SÉNAT

Polémique autour des investissements de France Télécom En 2010, l’entreprise de télécommunications s’était engagée à neutraliser ses multiplexeurs, condition sine qua non pour permettre à 99 % des

programme « zones blanches » qui a permis depuis l’installation d’environ 2 000 antennes-relais grâce à un investissement de plus de 600 millions d’euros venant des opérateurs, de l’État et des collectivités territoriales. Pour la couverture en 4G, qui permet une utilisation de services en très haut débit mobile, le gouvernement a attribué les fréquences

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les chiffres s’entendent à l’extérieur des bâtiments et sans mobilité. La réalité est bien en deçà. » Selon son rapport, le plan France numérique 2012 – bien que « peu ambitieux » par le niveau de débit visé (à 512 kbit/s) – ne sera pas atteint.

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LES ESPOIRS SUSCITÉS PAR LES ANNONCES DE FRANCE TÉLÉCOM LAISSENT PLACE AUJOURD’HUI À LA DÉCEPTION, POUR NE PAS DIRE LA COLÈRE, DES ÉLUS ET DES HABITANTS DE NOS TERRITOIRES QUI SE SENTENT SACRIFIÉS » Hervé Maurey, sénateur UCR de l’Eure Français d’avoir accès à l’ADSL en 2013. Mais depuis, l’investissement prévu – 60 millions d’euros portant sur 86000 lignes – aurait subi quelques aménagements et reports dans le cadre d’un plan d’économies. Au point de déclencher la polémique. Pour le sénateur centriste de l’Eure en Haute-Normandie Hervé Maurey, auteur d’un rapport sur la couverture numérique insuffisante des territoires: « Les espoirs suscités par les annonces de France Télécom en matière de multiplexeurs laissent place aujourd’hui à la déception, pour ne pas dire la colère, des élus et des habitants de nos territoires qui, une fois de plus, se sentent sacrifiés par l’opérateur historique. » Le vice-président de la commission de l’économie, du développement durable et de l’aménagement du territoire constate ainsi que « seuls 77 % des foyers ont accès à une connexion ADSL à 2 mégabits, et seulement 50 % des foyers ont accès à une offre triple play ». Aussi

Un plan pour lutter contre les zones blanches « Il reste, comme dans tous les pays du monde, des zones blanches. Même dans les grandes villes, même à Paris, on trouve des zones où la couverture n’est pas satisfaisante », a admis Éric Besson, ministre chargé de l’Économie numérique, lors d’une audition au Sénat fin janvier. Pour y remédier, le gouvernement a mis en œuvre, depuis 2003, un

il souligne que, en suspendant ses investissements sur le haut débit, « Orange amène certains territoires à se priver d’une connexion à haut débit. C’est un frein incontestable au maintien de la vie et au dynamisme économique de nos campagnes. »

lors d’enchères, fin 2011, en tenant compte de critères d’aménagement du territoire. Une zone de couverture prioritaire a ainsi été définie, représentant 18 % de la population mais 60 % des territoires les plus ruraux du pays. « La 4G sera le premier réseau à être déployé simultanément dans les villes et dans les campagnes », avait alors précisé Éric Besson.

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Orange a certifié depuis que les investissements annoncés seraient bien réalisés. « Affirmer que l’entreprise arrête son programme ne correspond pas à la réalité », assure Bruno Janet, directeur des relations avec les collectivités locales. « Nous avons neutralisé 133 sites en 2011 pour apporter le haut débit sur 15000 lignes et nous prévoyons d’en neutraliser 158 autres correspondant à 16500 lignes, fin 2012. » Il confirme ainsi la poursuite du programme d’extinction des multiplexeurs GMux, tout en reconnaissant un certain retard. « Notre souhait est de réaliser cet objectif le plus vite possible, d’ici 2013 ou 2014, même si je comprends que certains élus soient déçus que cela n’aille pas aussi vite. » Bruno Janet ne souhaite pas pour autant fixer d’échéance pour la suite du programme en raison « des conditions actuelles du marché, d’un environnement concurrentiel et économique plus tendu », qui réduisent la visibilité. Une ambiguïté et un « vrai double langage », persiste Hervé Maurey. « Localement, on dit aux élus que ça ne se fera pas. Nationalement, on dit qu’il n’y a pas de problèmes. C’est intolérable. »

« Les collectivités devront agir » Du côté de la téléphonie mobile, les opérateurs affichent un taux de couverture proche de 98 %, mais « les outils de mesure sont inadaptés », tempête là encore Hervé Maurey. Il explique: « Il suffit qu’un seul point d’une commune reçoive le mobile pour être considéré comme couvert. En outre,

Le pays « peine à achever sa couverture en téléphonie mobile et en Internet haut débit » et « à déployer les réseaux à très haut débit qui leur succéderont, et ce, tout particulièrement dans les espaces ruraux », déplore Hervé Maurey. Car si les collectivités se mobilisent depuis plusieurs années, leurs initiatives se révèlent « insuffisamment soutenues par les pouvoirs publics ». Le sénateur propose donc d’élargir le champ de compétence des schémas directeurs d’aménagement numérique du territoire (SDANT) pour qu’ils concernent tous les aspects de la problématique numérique : très haut débit mais aussi haut débit et téléphonie mobile. Dans le Limousin, « Si on laisse faire seulement les opérateurs privés, seuls 43 % de la population sera couverte, 21 % dans la Creuse », analyse pour sa part le directeur de Dorsal, Yann Pamboutzoglou, expliquant qu’« une fois de plus les collectivités devront agir pour éviter une fracture numérique ». L’État a promis des financements pour les départements à fort taux de ruralité, comme la Creuse (77,8 %). Mais pour câbler tout le monde, le Limousin devrait dépenser 660 millions d’euros. Le service universel de fibre optique, à l’image du téléphone ou de l’électricité, reste donc pour le moment une lointaine utopie.

Ludovic Bellanger * Développement de l’offre régionale de services et de l’aménagement des télécommunications en Limousin.


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En bref

À Marseille

Le Vieux Port fait peau neuve En devenant semi-piétonnier, le cœur historique de la cité phocéenne initie une révolution culturelle. sphyxié par la circulation, le Vieux Port a entamé sa mutation. « Toutes les grandes villes l’ont fait : elles augmentent leur espace de promenade. On n’est pas très en avance, si l’on regarde Montpellier, Barcelone, Gênes, Bordeaux… », observe Jean Viard, vice-président (PS) de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM). Pour l’élu, le projet amorcé au printemps relève autant d’une démarche d’embellissement que d’une logique économique de développement du centre urbain. Le chantier doit être mené tambour battant durant neuf mois. Le Vieux Port devrait ainsi présenter son nouveau visage début 2013, quand Marseille accueillera nombre de festivités en tant que capitale européenne de la culture. Sur une vaste esplanade de grès clair, une astucieuse « ombrière » abritera alors les promeneurs, tandis que d’élégants « club houses » raviront la myriade de clubs nautiques. Quant aux zones de carénage, munies de grues de levage, elles permettront « de maintenir l’activité » qui fait le charme du lieu, souligne encore Jean Viard. Libéré de tout stationnement, le

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Le vieux port de Marseille va être réaménagé : augmentation des espaces de promenade et multiplication des pistes cyclables. PHOTO BOB DEWEL/AFP

Vieux Port s’offrira aux piétons. Tout un symbole, dans une ville où la voiture reste reine.

de voies dédiées au vélo ont été créées par an », précise Pascal Marchand, directeur général adjoint de Marseille Provence Métropole. « C’est dérisoire », s’insurge Philippe Cahn, porte-parole du collectif Vélos en ville, qui a décidé de porter devant le tribunal administratif le cas de cinq voies en réfection sur lesquelles aucune piste cyclable n’avait été prévue. Et d’obtenir gain de cause au titre de l’article L.228-2 du Code de l’environnement.

La place du vélo est « dérisoire » En charge de la voirie, la communauté urbaine admet d’ailleurs que les 83 km de pistes cyclables que comptent les 18 communes de la métropole sont « insuffisants par rapport à d’autres grandes villes ». Depuis le début de la mandature socialiste en 2008, « 4 km en moyenne

Seul point positif, l’arrivée depuis 2007 d’un millier de vélos en libreservice. L’objectif, en 2012, est d’augmenter le nombre d’abonnés (5 200 à l’année aujourd’hui, ndlr) de 20 à 40 %. Une ambition mesurée, comparée aux 10 000 abonnés toulousains. Conscient du retard, Pascal Marchand reconnaît ainsi que la semipiétonnisation du Vieux Port, « si elle est emblématique, ne doit pas pour autant servir de caution ». L.B.

La régionalisation en marche…

Le Pays basque crée sa monnaie locale Toulouse l’a fait, Nantes l’étudie, le Pays basque envisage à son tour de créer une monnaie locale en parallèle à l’euro.

«

ous voulons lancer une monnaie alternative à l’euro, qui ne se veut pas un instrument de concurrence et d’enrichissement, mais

LENNART PREISS/AFP

N

une monnaie locale basque, écologique et sociale », explique Dante Sanjurjo, membre de l’association pour la création d’une monnaie basque,

écologique et solidaire (Ambes), à l’origine du projet. Après avoir analysé les démarches de Villeneuve-sur-Lot et de Toulouse, dont les monnaies locales circulent depuis quelques années, ainsi qu’en Allemagne, où de nombreuses transactions se font grâce au « chiemgauer », Dante Sanjurjo considère que « Les exemples que nous avons étudiés montrent qu’une monnaie locale sert à dynamiser les entreprises, à relocaliser l’économie, à éviter la spéculation, à agir pour l’environnement et à créer du lien social. »

Favoriser la pratique du basque

En Bavière, plus de 6 millions d’équivalents euros s’échangent en « chiemgauer ». Le Pays basque a lancé une campagne publique auprès de la population pour choisir le nom de sa future monnaie locale.

L’association proposera dans un premier temps aux commerçants, aux artisans, aux entreprises, aux associations et aux professions libérales d’intégrer le réseau de la

nouvelle monnaie. « L’éventail des prestataires peut être très large, à l’image de la Bavière, où plus de 6 millions d’équivalents euros s’échangent en monnaie locale, sur un territoire de 288 000 habitants », comparable au Pays basque. Alors que la défense des langues régionales s’est invitée dans le débat de la présidentielle, les initiateurs de la future monnaie territoriale souhaitent par ailleurs que son introduction favorise la pratique du basque. « Nous allons inciter et aider les commerçants à proposer un étiquetage en basque, et les motiver pour qu’ils pratiquent la langue », avance encore Dante Sanjurjo. Les premiers coupons de cette nouvelle monnaie locale devraient être mis en circulation à partir du 1er janvier 2013. L.B.

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UNE MARQUE POUR LE TERRITOIRE FRANCILIEN G La démarche n’en finit plus de faire des émules. Soucieux de positionner la région Île-de-France et Paris dans la concurrence entre les grandes métropoles, les élus locaux ont engagé aux côtés des acteurs publics et privés une réflexion destinée à définir, d’ici juin, une marque de territoire francilienne. Comme en Bretagne et en Alsace (qui totalise à elle seule trois marques locales…), l’enjeu est d’attirer étudiants, chercheurs, entreprises mais aussi touristes. LES AGENCES DE NOTATION DANS LA LIGNE DE MIRE DU SÉNAT G Dans le cadre de la mission d’information qu’il mène sur le fonctionnement, la méthodologie et la crédibilité des agences de notation, le Sénat a annoncé le lancement d’une consultation en ligne*. Les trois questionnaires, disponibles en français et en anglais, sont destinés aux investisseurs, aux émetteurs et aux salariés des agences de notation. Les conclusions du rapport sont attendues à l’été. * http://blogs.senat.fr/agences_de_notation

LE LOT TESTE LA VENTE AUX ENCHÈRES EN LIGNE G Aux côtés des commissairespriseurs traditionnels, le conseil général du Lot expérimente la vente aux enchères sur Internet. Trois voitures ont été mises en ligne sur le site dédié aux collectivités locales, Agorastore. Séduit par la souplesse d’un système qui permet de toucher un public plus large, le département n’exclut pas d’étendre la démarche à d’autres équipements (matériels informatiques, mobilier…). DES « PASSEURS DE MÉMOIRE » À DIJON G Seize jeunes volontaires dijonnais participeront pendant six mois à une mission de service civique destinée à recueillir le témoignage des personnes âgées. Le concept, né avec l’association Unis-Cité, vise à collecter leurs récits de vie et à rompre leur isolement. Des souvenirs personnels (liés à la guerre, à mai 1968, aux congés payés…) qui seront par la suite mis en ligne. En France, 400 jeunes participent au projet. ART : LE DOUBS LANCE UNE SOUSCRIPTION PUBLIQUE G Le conseil général du Doubs a lancé une souscription publique afin de financer le rachat du tableau de Gustave Courbet Le Chêne de Flagey, estimé à 4 millions d’euros, et actuellement propriété d’un collectionneur japonais. L’œuvre peinte en 1864 pourrait rejoindre, dès l’automne prochain, le musée Courbet à Ornans, commune où le peintre vit le jour en 1819.


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Expertise Restriction des crédits affectés aux collectivités locales

Les communes entre le marteau et l’enclume Le programme de stabilité qui guide l’assainissement des comptes publics de la France doit être présenté prochainement aux institutions européennes. Il prévoit 2 milliards d’euros d’économies supplémentaires sur les crédits affectés aux collectivités locales pour la période 2013-2016. La situation financière des collectivités, déjà tendue, risque de s’aggraver encore. Par Florence Cohen iscipline budgétaire, quand tu nous tiens… ! Le gouvernement sortant a prévenu : pour parvenir à l’équilibre des finances françaises en 2016, tous les secteurs des administrations publiques devront se serrer la ceinture, y compris les collectivités locales. Et le programme de stabilité, présenté successivement ce mois-ci au Parlement français et à la Commission européenne, est sans appel : après 1,6 milliard d’euros d’économies générées en 2011 et 2012 par le gel des dotations, les collectivités territoriales se verront accorder 2 milliards d’euros de crédits en moins sur la période 2013-2016. Cela représente 1 % de la cinquantaine de milliards qui leur sont attribués chaque année. Évidemment, l’impact de ce tour de vis va dépendre de la taille et de la santé financière d’une collectivité donnée. Yann Le Meur – PDG de la société Ressources Consultants Finances, qui conseille les collectivités sur leur gestion – a pris sa calculatrice : « Le désengagement

D

Questions à

de l’État s’accompagne d’une péréquation horizontale consistant à prélever des ressources dans les budgets des collectivités riches pour les redistribuer aux pauvres. Alors que certaines villes en difficulté ne seront pas affectées par la réduction des crédits distribués, certaines communes aisées verront leurs dotations chuter annuellement de 3 % à 5 % (en y intégrant l’effet du nouveau Fonds de péréquation des ressources intercommunales et communales). Cela peut représenter 1 à 2 % de leurs dépenses courantes. » Mais le problème c’est que la situation financière de bon nombre de villes, groupes communaux, départements ou régions, est déjà extrêmement tendue et ce gel des dotations pourrait encore l’aggraver. Le but affiché du programme de stabilité est de les inciter à réduire leurs dépenses, ou tout au moins à en limiter l’augmentation. Cette démarche est déjà engagée, les dépenses publiques locales devraient évoluer de 0,6 % par an en volume d’ici

à 2016. L’heure est aux compressions de frais de fonctionnement, qui représentent environ les deux tiers des dépenses. Les élus achètent moins de fournitures, réduisent les budgets d’entretien, évitent de reconduire des CDD ou des intérimaires pour ne pas alourdir la masse salariale. La tendance à contenir les investissements va

«

CERTAINES COMMUNES AISÉES VONT VOIR LEURS DOTATIONS CHUTER ANNUELLEMENT DE 3 À 5 % » Yann Le Meur, président de Ressources Consultants Finances

également se poursuivre, pour tenter de limiter le recours à l’emprunt et, par voie de conséquence, dégager des soldes d’épargne suffisants. Des dotations de l’État en recul induisent en effet une re-

PIERRE ANDRIEU/AFP

C’est très difficile à apprécier. La difficulté, pour faire un budget, c’est qu’on ne sait jamais quelle sera la dotation l’an prochain. [Néanmoins] nous venons de recevoir le fonds de péréquation de ce qui était autrefois la taxe professionnelle, et nous avons 180 000 euros de moins. Toutes les autres dotations sont gelées. Or on sait bien que même s’il n’y a une inflation que de 2,5 % par an, sur trois ans, en cumulé, ça fait déjà du 8 % de diminution… Comment ce rabot sur les dotations va-t-il se traduire dans votre gestion de la ville ?

MAIRE MODEM DE TALENCE (GIRONDE), 42 000 HABITANTS

va sans doute augmenter encore dans les quelques années à venir. Avec une nuance de taille, pointée par Yann Le Meur : « Dans le cas des départements, ce scénario est contrarié du fait que

l’envolée de dépenses sociales normées rend difficile de maîtriser la dépense et que la modulation de la pression fiscale a été gravement limitée par la refonte de la fiscalité locale de 2010. » Même pour les autres collectivités, les recettes fiscales ne seront pas aisées à trouver. Elles croîtront, l’an prochain, à un rythme légèrement inférieur au PIB, en raison du faible dynamisme de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises. Autre écueil : si l’investissement ralentit, la croissance spontanée des taxes foncière et d’habitation est plus faible… Serait-on proche, alors, de la quadrature du cercle ? Les élus locaux sont bien conscients qu’ils doivent participer à l’effort national, mais ils s’arrachent les cheveux en essayant de combiner les compétences nouvelles qui leur sont dévolues et les nécessaires compressions budgétaires. Comme entre le marteau et l’enclume…

Une diète étouffante ! Que va représenter pour votre ville le plan d’économies qui s’annonce ?

ALAIN CAZABONNE

cherche accrue d’autofinancement, l’endettement n’étant jamais bienvenu en période de vaches maigres. Pour autant, travailler sur les dépenses ne comblera pas le manque à gagner. Il faudra trouver de l’argent ailleurs… probablement dans la poche du contribuable. La pression fiscale au niveau local

Pour les frais de fonctionnement, nous avons mis la barre à 1 % d’augmentation. Rien qu’avec les carburants, on sait que ce poste-là

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ne tiendra pas. Embauches : zéro. On n’a malheureusement pas reconduit des contrats aidés qui arrivaient à expiration. Nous avions deux écoles à refaire, nous sommes à peu près sûrs de ne pas trouver le financement… Pareil pour des changements de matériel, comme des balayeuses, ça vaut bien 200 000 euros, nous l’avons différé. Comment se portent vos recettes fiscales ?

Nous n’avons comme recettes que la taxe d’habitation et la taxe foncière. Elles sont déjà lourdes, donc nous avons décidé de ne pas toucher aux taux pour la troisième année consécutive. En revanche, nous cherchons à créer des recettes nouvelles « de poche » : jusqu’à présent, nous ne faisions pas payer l’occupation de l’espace public par les terrasses des cafés, nous n’avions pas de recettes sur la pu-

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blicité… Je souhaite par ailleurs que nous mettions en place le stationnement payant. Concevez-vous que ces efforts soient nécessaires pour participer au redressement national ?

Nous, nos budgets, tous les ans, ils sont à l’équilibre. Alors faire des économies, sur quel plan ? Sur la sécurité ? J’ai maintenant 18 ou 19 fonctionnaires de police municipale ASVP* pour compenser un peu la mission que l’État n’assume plus totalement. On peut ne pas remplacer des fonctionnaires qui vont partir, mais on va diminuer une qualité de service. Pour une ville qui est habituée à ses services traditionnels depuis vingt ou trente ans, on a très peu de marge de manœuvre.

Propos recueillis par F.C. * Agents de surveillance de la voie publique


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Lois L’application de la loi sur le voile intégral

Fermeté et discernement Après une période « d’information, de sensibilisation et d’accompagnement particulier », la loi sur l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public s’applique désormais. En un an, sur 354 femmes contrôlées en France pour dissimulation du visage, 299 ont été verbalisées. e fait de porter une tenue, quelle que soit sa forme, qui a pour effet de dissimuler le visage et de rendre ainsi impossible l’identification de la personne dans l’espace public est désormais passible de sanctions. Selon le porte-parole du ministère de l’Intérieur Pierre-Henry Brandet, « en un an, il y a eu 354 contrôles et 299 verbalisations ». Ce dernier souligne que le texte « s’est appliqué dans la sérénité, dans le respect des convictions des uns et de la loi par les autres ». Ce bilan a été arrêté fin mars pour l’ensemble du territoire. Il prend en compte les quatre personnes contrôlées, dont une verbalisée, lors du rassemblement de l’Union

L

des organisations islamiques de France (UOIF), qui s’est tenu au Bourget du 6 au 9 avril. La loi prévoit que les femmes qui portent un voile intégral dans la rue sont désormais passibles soit d’une amende de 150 euros, soit d’un stage de citoyenneté, ou des deux. Mais aucun chiffre n’a cependant été donné concernant le nombre de stages de citoyenneté. Pas plus qu’il n’a été fourni d’évaluation sur l’impact de la loi et son aspect dissuasif.

2 000 femmes voilées en France Au moment du vote, le législateur évaluait le nombre de femmes portant le voile intégral en France à 2 000 personnes.

Rappelons ici que la loi définit l’espace public comme « constitué des voies publiques ainsi que des lieux ouverts au public ou affectés à un service public ». Une circulaire du 31 mars 2011 précise que « sont considérés comme des lieux ouverts au public ceux dont l’accès est libre (parcs, plages, jardins publics, commerces) ou les lieux dont l’accès est possible, même sous conditions, dans la mesure où toute personne qui le souhaite peut remplir cette condition ». À titre d’exemple, un lieu dont l’accès est subordonné au paiement d’un droit d’entrée est un lieu ouvert au public (restaurants, théâtres, cinémas…). Les lieux affectés à un service public, tels

que les gares, préfectures, mairies, services publics accueillant du public, établissements d’enseignement, tribunaux, commissariats de police, brigades de gendarmerie, établissements de santé, musées, bibliothèques, stades et salles de sports, appartiennent à l’espace public. Il en va de même des transports collectifs.

Éviter les dérapages Dès le vote de la loi, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, avait adressé ses instructions aux préfets et des consignes avaient été données aux forces de sécurité pour éviter tout dérapage lors du constat d’une des deux infractions pénales créées.

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« Dans le cas où une personne refuse de se prêter à un contrôle […], les conséquences de ce refus devront lui être exposées et notamment la possibilité, si elle persiste, de la conduire dans des locaux de police ou de gendarmerie pour y procéder à une vérification d’identité », précisait la circulaire du ministre. Quant à l’infraction susceptible de viser les époux, relative au fait de forcer une personne à dissimuler son visage « par menace, violence, contrainte, abus d’autorité ou abus de pouvoir », elle est passible d’un an d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. La peine sera doublée si la personne contrainte est mineure.

Joël Genard


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Pratiques Les fiches thématiques de l’Hémicycle par Richard Kitaeff

Le FEDER, une arme lourde de la croissance territoriale

Le Fonds européen de développement économique et régional (FEDER) est le fonds structurel emblématique de l’Union européenne. Il finance les collectivités territoriales dans trois domaines principaux : développement régional, soutien aux infrastructures, aides directes pour créer des emplois durables dans les entreprises. nscrite dans l’Acte unique en 1986, la politique régionale de l’Union européenne (UE) symbolise une volonté politique : la cohésion économique, sociale et territoriale entre les États membres. Il en résulte des limitations apportées aux souverainetés étatiques, qui doivent être équilibrées par des aides économiques pour réaliser les buts de l’UE. Le FEDER correspond à cette logique d’intégration et intervient à la fois au niveau national et au niveau régional. Si la plupart des programmes opérationnels européens 2007-2013 concernent l’emploi et l’accessibilité territoriale, il existe une multitude de mesures – par exemple, la « Consolidation du tissu économique et des réseaux (hors tourisme) »… Il faut remarquer que les États membres de l’UE décident eux-mêmes des modalités de gestion de ces très nombreux programmes européens : programme d’appui stratégique en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC), programme Énergie intelligente Europe… Dès lors, de nombreux programmes étant régionalisés, le gouvernement en confie la gestion à la préfecture de région ou aux autorités décentralisées (régions, communes, établissements publics…). Pour les élus des territoires, l’enjeu n’est donc pas négligeable. Le plan de cohésion 2007-2013 est doté d’un budget de 44,7 milliards d’euros par an, dont 14 milliards d’euros pour la France (sur toute la période). De l’économie à l’environnement, du social aux transports, ils peuvent obtenir des aides à condition de bien comprendre l’esprit du Fonds : compenser les déséquilibres régionaux.

tion régionale de l’administration et la Datar sont également impliquées dans la gestion du Fonds. L’engagement du FEDER se formalise par deux actes : un arrêté (pour les subventions inférieures à 100 000 euros) et une convention, qui est systématique dans le cas des subventions accordées par le conseil régional (et selon le seuil de 100 000 pour celles accordées par la préfecture de région).

I

Mode d’emploi pratique Favoriser un développement harmonieux de l’Union est une grande ambition… La demande peut donc être très large. Il existe deux dossiers types pour demander une subvention. Dans le cas d’une maîtrise d’ouvrage privé, la demande peut être déposée par une association, une entreprise ou un particulier. Pour une maîtrise d’ouvrage public (nous aborderons dans nos

Mettre en œuvre le projet

Gron (Yonne). Le FEDER a financé le projet d’aménagement du port fluvial. Il a ainsi contribué à diminuer le trafic routier et à favoriser l’Yonne navigable. PHOTO DR rubriques ce seul cas), n’importe quelle collectivité locale peut porter le projet : une intercommunalité, une chambre consulaire, une université, une SEM… C’est la tâche de l’autorité de gestion (souvent le préfet de région) de formuler les axes et domaines d’intervention du FEDER suivant les besoins spécifiques de chaque région. Une fois s’être assuré, auprès du service compétent, que le projet peut s’inscrire dans la bonne thématique, il faut accorder une grande importance au montage du dossier pour tenir compte, entre autres, des « priorités transversales » (environnement, innovation, TIC et emploi). Le porteur de projet doit préciser son identité et réunir toutes les pièces administratives nécessaires. Il doit être vigilant en ce qui concerne le plan de financement, l’échéancier d’exécution et définir des résultats attendus précis en corrélation avec les exigences du droit communautaire. Comme c’est souvent le cas, il faut

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trouver d’autres partenaires et fournir des attestations de cofinancement (qu’il s’agisse de délibérations des collectivités locales ou de notifications des aides nationales). Une fois remis au service instructeur (préfecture de département ou organisme intermédiaire), celui-ci doit adresser un accusé de réception. Et l’instruction commence. Le service vérifie d’abord le caractère éligible. En 2007, le CNRS de Nancy a bénéficié de 3 245 280 euros au titre des thématiques « Recherche & Innovation » et « Développement durable, environnement ». La région Lorraine, qui a suivi le projet, a ainsi montré son intérêt pour l’innovation scientifique, bien ressenti dans l’opinion publique. En permettant de doter le CNRS d’une sonde ionique de premier plan, qui plus est prototype unique au monde, le pouvoir politique a contribué au développement de la recherche fondamentale dans le domaine des sciences de l’univers. Le projet était

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à la fois conforme aux thématiques du FEDER, et à la volonté politique des élus régionaux, ce qui le rendait éligible au Fonds. Précisions que, conformément au décret n° 2007-1303, le service doit s’assurer du respect des règles de cumul des aides, de la légalité des actes et de la transparence de la situation financière du maître d’ouvrage. Au niveau de la prise de décision, l’instance souveraine est la Commission régionale de programmation (CRP), coprésidée par le préfet de région et le président du conseil régional. Le CRP réunit les partenaires des programmes européens une fois par trimestre et sélectionne les projets qui recevront des fonds. Les critères de sélection tiennent compte des objectifs régionaux par rapport aux autres situations régionales dans toute l’Union, afin d’harmoniser le développement des territoires. Seules les dépenses totales éligibles seront prises en compte pour la contribution du FEDER. L’inspec-

Il ne faut pas s’y tromper, l’obtention d’une telle subvention n’est pas aisée. De très nombreux projets sont ainsi refusés pour manque de concrétisation des objectifs (la réhabilitation du Conservatoire du Grand Avignon n’avait pas été soutenue, par exemple). Il faut privilégier les axes les plus porteurs. Actuellement, les alternatives au transport routier sont particulièrement éligibles. Le FEDER a financé, pour 1 950 000 euros, le beau projet d’aménagement du port fluvial de Gron (89) pour implanter une plate-forme multimodale avec de nombreuses retombées environnementales. La chambre de commerce et d’industrie de l’Yonne a ainsi contribué à diminuer le trafic routier et à favoriser l’Yonne navigable. Le versement du FEDER s’effectue en fonction de l’avancement des travaux sur présentation d’une facture (remboursement). Chaque acompte ne saurait dépasser 80 % du montant de la subvention intégrale, le solde étant régularisé à la fin de l’opération une fois acquittée et vérifiées l’ensemble des factures. Le maître d’ouvrage dispose de six mois à compter de la notification de décision pour transmettre les premiers justificatifs, et ainsi débuter l’opération. Chaque dépense doit être for malisée et justifiée. La réalisation du projet fait l’objet de nombreux contrôles et le porteur doit notamment respecter des obligations de publicité issues des dispositions réglementaires du kit de communication « L’Europe s’engage pour votre projet… faites-le savoir ! ».

Richard Kitaeff Professeur à Sciences-Po Paris


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Culture À la Biennale de Lyon

Un parfum d’Asie La XVe édition de la Biennale de la danse de Lyon, qui réunira du 13 au 30 septembre 35 pièces chorégraphiques dont 15 en première mondiale, tournera autour de l’Asie et de la littérature et accueillera notamment Angelin Preljocaj, Philippe Decouflé et Mourad Merzouki. lacée pour la première fois sous la direction artistique de Dominique Hervieu, qui a succédé l’an dernier à Guy Darmet à la tête de la Biennale et de la Maison de la danse, la saison 2012 privilégiera « l’aide à la création » et la participation accrue du public, soulignent les organisateurs. Confrontée au désengagement financier du conseil général, la Biennale sera « resserrée sur trois semaines ». Moins de spectacles qu’en 2010 (35 au lieu de 57), mais elle accueillera huit compagnies hébergées par certaines institutions lyonnaises, une première voulue par Dominique Hervieu. La danseuse et chorégraphe, venue en 2011 du Théâtre national de Chaillot, souhaite à la fois « soutenir les artistes dans la

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Dominique Hervieu. La nouvelle directrice de la Biennale de la danse souhaite privilégier l’aide à la création. PHOTO FRANCK FIFE/AFP

dernière ligne droite » et « ouvrir les plateaux au public », invité cette année à découvrir les coulisses de ces créations. Accueilli à l’opéra de Lyon, le maître du butô Ushio Amagatsu ouvrira le festival le 13 septembre par sa nouvelle pièce, hantée par la catastrophe de Fukushima, qui « renforce son intention de toucher aux émotions les plus fondamentales, comme le chagrin », selon Dominique Hervieu. Le metteur en scène David Bobee, le duo burlesque Defoort-Goerger et le magicien Raphaël Navarro, illustreront la « diversité des esthétiques » déjà cultivée par Guy Darmet, ouvrant la danse au théâtre, au cirque, à la pantomime et même à l’architecture, avec la « déambulation » de Julie Desprairies.

Figure de la danse documentaire, Rachid Ouramdane poursuivra son œuvre de portraitiste en s’intéressant aux réfugiés climatiques, tandis que Maguy Marin reviendra « sur [sa] propre histoire », marquée notamment par la guerre d’Espagne. L’Asie, premier fil rouge du festival, sera représentée par 50 danseurs et musiciens de Bali, par une série d’« autoportraits » de la surdouée japonaise Kaori Ito, et par trois ambassadeurs du hip-hop nippon, dont l’inspiration court de Cab Calloway à l’esthétique manga. « On voulait aussi montrer ces performances virtuoses, qui constituent un réservoir de gestes pour les auteurs comme Mourad Merzouki », dont la dernière pièce, créée à Taïwan, occupera 16 représentations à la

Saint-Malo à l’heure du festival

Étonnants Voyageurs Le festival malouin Étonnants Voyageurs accueillera, du 26 au 28 mai, 250 invités réunis autour des littératures-monde, avec des thèmes variés allant des mers du Sud au Printemps arabe. Il fera une large place au cinéma ainsi qu’à la culture belge.

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as de thème unique à partir de cette année, mais les images multiples de ce monde qui vient », explique Michel Le Bris, président du festival : l’Europe, la France plurielle, les mers du Sud, le Printemps arabe, le dialogue entre les littératures d’expression française ou encore les cultures urbaines. La Belgique sera aussi à l’honneur à travers 40 auteurs, des expositions, des rencontres, des spectacles poétiques et des films qui permettront de découvrir un pays proche mais presque inconnu et les rapports si particuliers qu’il entretient avec le fantastique, les littératures populaires, le surréalisme et, bien sûr, la bande dessinée. Proposée par le Centre WallonieBruxelles, une grande exposition,

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« M’enfin Franquin ?! », sur les univers du père de Spirou et Fantasio, du Marsupilami ou de Gaston Lagaffe, sera présentée jusqu’en juin à Saint-Malo avant de circuler en Europe pour se poser fin novembre à Paris. Quelque 250 invités du monde entier, parmi lesquels Manon Loizeau, Stéphane Hessel, Alaa El Aswany, Arthur H, Achille Mbembe, Boris Pahor, François Place, Paolo Rumiz, Luis Sepúvelda, Chantal T. Spitz, Paco Ignacio Taibo II ou Eric Miles Williamson, participeront à des rencontres, des débats, des cafés littéraires et des projections de films. Le cinéma prend en 2012 une place très importante dans la programmation et la manière qu’a le festival de faire découvrir le

monde, avec des films sur Tanger, la Namibie, le Makay (plateau encore inexploré de Madagascar), les Aborigènes du centre rouge australien ou encore les images inoubliables d’une façade de banquise, gratte-ciel de glace qui s’effondre presque au ralenti. Étonnants Voyageurs a par ailleurs rejoint cette année sept des plus grands festivals littéraires mondiaux au sein de la Word Alliance. Édimbourg, Berlin, Pékin, Jaipur, Melbourne, Toronto et le Pen Club de New York : ils seront tous présents à Saint-Malo et rassemblés pour la première fois. Le festival sera « ainsi plus que jamais à l’heure des littératuresmonde », souligne Michel Le Bris.

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Maison de la danse, souligne le directeur adjoint à la programmation, Laurent Goumarre. En s’emparant d’un livre de Laurent Mauvignier inspiré d’un fait divers, Angelin Preljocaj explorera de son côté les liens entre danse et littérature. Un travail sur le texte partagé par Thierry Thieû Niang, qui a adapté avec Patrice Chéreau Le Sacre du Printemps pour des amateurs de plus de 60 ans. Prometteurs également, un Lac des cygnes dynamité par la SudAfricaine Dada Masilo, La Confidence des oiseaux de Luc Petton, dont les danseurs cohabitent avec des pies et des étourneaux, ou encore le Panorama de Philippe Decouflé, florilège conçu pour ses 50 ans par cet amoureux de l’expérimentation.

Pierre-Henry Drange


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2.0 Un exemple réussi de réindustrialisation ?

Les usines numériques Le développement du Web passe par l’implantation d’infrastructures lourdes. De plus en plus de « data centers » (centres de traitement des données) s’implantent en France, créant des emplois et de nouveaux revenus pour les collectivités territoriales. Par Manuel Singeot

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Qu’est-ce qu’une ferme de serveurs ? C’est souvent un grand entrepôt dans lequel sont regroupées des dizaines ou des centaines d’ordinateurs, tous reliés à un réseau, et dont la fonction est de délivrer à la demande l’énorme masse d’informations qui circule sur Internet

Telehouse 2. «Data center » installé boulevard Voltaire, en plein cœur de Paris. PHOTO TELEHOUSE

Web et des bases de données en est une, et cette industrie est en forte croissance : le marché des équipements réseaux pour « data centers » a connu une progression de 9 %, accompagnant la modernisation des grands centres informatiques professionnels.

ou sur les réseaux internes des grandes multinationales. Ces « data centers » sont le lieu de travail d’informaticiens dont les métiers vont de l’installation et la maintenance de ces ordinateurs à des fonctions de supervision du réseau ou de sécurité des informations.

Groupe IV, la Rolls des « data centers » Il existe plusieurs catégories de ces installations stratégiques. Les plus performantes d’entre elles ont des caractéristiques bien précises. Situés aux carrefours des réseaux électriques et de fibres optiques, les « data centers » de groupe IV sont équipés de plusieurs réseaux électriques

distincts, reliés à des transformateurs indépendants. Tous les équipements vitaux sont redondants afin de pouvoir accepter les pannes matérielles sans remettre en question l’activité du centre. Résultat de cette exigence : les « data centers » de groupe IV affichent un taux de disponibilité de 99,995 %.

« Data center » est aussi un mot qui fait rêver beaucoup d’élus qui y voient une possibilité de revitaliser les friches industrielles de leurs communes et de recréer de l’emploi. Comment ne pas rêver sur ces bâtiments industriels à l’abandon qui, avec un coup de peinture, un bon nettoyage et une connexion au réseau global, pourraient redevenir utiles en abritant les données d’Internet ? La réalité est plus compliquée. Tout d’abord, une ferme de serveurs est un lieu énergivore : entre l’alimentation en électricité des ordinateurs et la nécessité de refroidir les installations, la consommation de ces sites se chiffre en mégawatts. Une proximité avec les centrales de production d’électricité ou un emplacement sur les lignes à haute tension est donc un atout précieux. Et un accès à plusieurs réseaux indépendants est encore plus prisé. Ensuite, la fonction d’un « data center » est de recueillir et d’envoyer en permanence une masse énorme de données. Sa connexion à Internet doit donc être calibrée en conséquence. Tous les bâtiments doivent bénéficier d’une liaison via fibres optiques, ce qui ne se trouve pas partout en France. En réalité, peu d’endroits sont actuellement capables d’accueillir ces usines d’informations. La présence

Le chiffre

20 mégawatts Telehouse 2, plus gros « data center » parisien, consomme autant que la ville de Melun.

simultanée de grosses capacités électriques et d’un « backbone », ces axes majeurs du réseau Internet, est rare. La région parisienne est logiquement le principal lieu d’implantation de ces sites. De plus, les entreprises qui opèrent sur ces « data centers » ont besoin d’avoir leurs bureaux à proximité, elles ont donc naturellement tendance à les regrouper géographiquement.

L’investissement dans les infrastructures de transport d’électricité ou d’informations est donc un enjeu majeur pour l’économie française dans les prochaines années. D’autant que ces fermes de serveurs peuvent être installées n’importe où sur la planète. Notre réseau numérique mondial se joue en effet des frontières.

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* Soit environ un an, en fonction du calendrier parlementaire.

lors que la France connaît un mouvement de désindustrialisation continu depuis plusieurs dizaines d’années, la montée en puissance de l’économie numérique crée de nouvelles activités voire de nouvelles industries. L’hébergement des sites


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L’admiroir

Malek Boutih, chantre des héros inconnus Par Éric Fottorino

Malek Boutih n’aime pas les personnages hors du commun. Il préfère l’héroïsme des anonymes et s’inspire volontiers de la philosophie du « ni dieu ni maître ». À quelques exceptions près : Victor Hugo, Arafat, Mitterrand et… Julien Dray, fondateur de SOS Racisme. BERTRAND GUAY/AFP

n café de la place Pigalle, une terrasse au soleil. C’est ici que Malek Boutih nous accueille. Les idoles, il n’y croit pas beaucoup. « Clemenceau, superchef de guerre. Mais un million de morts n’ont pas de nom. » Le ton est donné, direct, simple, avec l’énergie spontanée de qui aime parler sans calcul. « Instinctivement, dans le champ politique, je suis rétif à l’idée des grands personnages qu’on admire. Je suis du fond de la gamelle, pas du dessus », dit tout sourire l’ancien président de SOS Racisme. « Je n’irai jamais à Jarnac pour une cérémonie en l’honneur de Mitterrand. Les héros du peuple, les élites les volent au peuple. Quand ils sont morts, ils redeviennent comme tout le monde : de la poussière. Ce qui compte, c’est leur énergie. Pour les honorer, on devrait plutôt rendre hommage à des gens qui s’inspirent d’eux, des héros inconnus. Il y en a, mais ils ne font pas de bruit… »

U

boucle bouclée : les anonymes plutôt que les héros. Là encore cependant, il distingue des visages et des noms. Par exemple celui de SaintJust. « Il faut lire son Discours sur la Constitution. C’est l’œuvre d’un visionnaire. C’est cela qui est extraordinaire. Dans les écrits révolutionnaires, il est question du mal français, des territoires, de l’évolution de la France. Tout cela a été pensé par ces hommes, c’est très actuel. En même temps on souffre pour eux car ils parlent d’un monde qui n’existe pas. » Sans transition il cite le nom de Julien Dray parmi ceux qu’il admire et respecte, même s’il s’en est désormais éloigné au point de le combattre. Pourquoi ? « Pour une raison simple : Julien Dray prend le temps de former les gens à la politique quand les autres ne font que s’en servir. » Comme d’autres, Malek Boutih a été pris en main par Dray qui lui a appris ce qu’est militer. Pas en gourou mais en éducateur.

Deux personnages

Une inspiration profonde

Malek Boutih croit beaucoup, en revanche, « à l’histoire des anonymes que l’on n’écrira jamais ». Ou alors qui fera l’objet d’ouvrages en autoédition, à la diffusion confidentielle. Il pense au destin de Jan Valtin, un ancien du Komintern qui termina sa vie aux États-Unis après avoir connu les purges staliniennes, la guerre, la torture, les attaques des meetings des sociauxdémocrates en Allemagne. « Il écrit un témoignage oublié de tous pour dire : regardez ce que j’ai vu. » Plus près de lui, il n’a pas oublié le nom de son instituteur de classe primaire à Levallois, M. Albertini, un instituteur de la première génération « post-68 », en décalage avec l’image traditionnelle de sévérité. « J’avais peur de l’école. Il m’a débloqué. » Pourtant, une fois exprimée sa réticence à louer les grands hommes, le socialiste ne cache pas son admiration intellectuelle pour Victor Hugo, « à cause de son parcours à l’envers. C’est tellement facile d’être révolutionnaire à 20 ans. Lui était conservateur et royaliste

Et quand il se projette dans l’avenir, il reconnaît sans détour qu’à ses yeux « la fonction politique la plus romantique, la plus porteuse d’histoire, c’est celle de député. » Candidat aux législatives dans l’Essonne, il voit dans ce genre de mandat l’expression de son aspiration profonde à rendre la politique aux modestes, aux anonymes. « Si le Parlement n’existait pas, je ne serais candidat à rien », observe Malek Boutih. « La plus grande injustice, c’est l’homogénéité sociale et culturelle des institutions. » Ce qui lui plaît, ce sont les parcours à la Bérégovoy avec son CAP, à la Monory dans le cambouis de son garage, ou encore à la Jean Lassalle, le député bayrouiste issu d’une lignée de bergers des Pyrénées. « Il manque de gens qui s’essuient les lèvres au revers de leur manche, comme chantait Ferrat », conclut celui qui se bat sans compter contre toutes les discriminations, avec à l’esprit chevillée cette pensée cardinale : « Quand on vient de mon milieu, il y a des choses qu’on voit plus que d’autres : le hasard et la chance. »

dans sa jeunesse. Plus il a vieilli et plus il est devenu révolutionnaire. » Réflexion faite, deux personnages ont compté avant tout pour le jeune homme Malek Boutih. Le premier, c’est Arafat, « à cause des Palestiniens ». Un attachement d’instinct mais profond : « Je ne savais pas bien qui il était. J’ignorais la notion de terroriste. Pour moi, il incarnait les déracinés. Les gens qui n’avaient rien, qui n’étaient pas chez eux. » L’autre figure est celle de Mitterrand. Par réaction. « Il se trouve que j’étais scolarisé au lycée Saint-James de Neuilly. Je ne m’intéressais pas à la politique. Pour moi, la politique c’était l’international. À Neuilly, Mitterrand était vécu comme le représentant de la masse profonde, celle des prolos, des ouvriers, les gens qui ont au maximum deux paires de chaussures par an. J’aimais bien Mitterrand car ceux de Neuilly ne l’aimaient pas. »

Sa réticence à admirer semble s’estomper quand il sort de la « posture intellectuelle » pour privilégier « les moments forts de l’histoire » où les valeurs de courage l’emportent sur tout le reste. « J’aime Manouchian et ceux de l’Affiche rouge », dit-il comme un cri du cœur, retrouvant la chanson de Léo Ferré sur un texte d’Aragon : « Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants L’affiche qui semblait une tache de sang Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants (…) ».

Un moment décisif Oui, cette histoire l’émeut. « Ces hommes avaient agi par esprit républicain car ils n’étaient pas français.

Ils ont accompli un acte de résistance non comme Français, mais comme patriotes. » C’est dans le même esprit qu’il rend hommage à Maurice Audin, ce jeune professeur de mathématiques qui fut torturé et assassiné par les services français parce qu’il soutenait la cause de l’indépendance algérienne. « Je me fous de ses idées, de savoir qu’il était communiste. Il était patriote. » Pour Malek Boutih, plus que des hommes, c’est un moment décisif de notre pays, de notre nation, qu’il admire par-dessus tout : la Révolution française. « Je ne la vois pas comme une institution mais comme un destin, explique-t-il. 1789 n’est pas 1917, c’est un événement plus important car cette période remplit l’histoire de l’humanité. Les révolutionnaires font franchir un cap à la société. Le reste de la pensée politique mondiale est né de la Révolution française qui met en avant le peuple. » Voilà sa

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