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Clémentine Autain

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Robert Hue

Egalité et démocratie

ÉRIC FEFERBERG/AFP

Les paroles se sont déjà envolées, quant aux actes, ce sera pour après le 6 mai ! Éditorial En attendant, l’excellente émission Robert Namias politique de France 2 disparaît comme toutes les autres, victime de l’organisation de la campagne électorale. Celle-ci, qui, depuis janvier, imposait aux radios et aux télévisions de veiller à l’équité entre des candidats virtuels, oblige désormais à respecter une égalité absolue au profit de candidats bien réels. Conséquence de ces règles absurdes : plutôt que d’infliger aux téléspectateurs et aux auditeurs deux heures d’émission avec Philippe Poutou ou Nathalie Arthaud pour observer l’égalité avec les « grands », les chaînes ont choisi de renoncer aux programmes de longue durée et plus encore aux débats impossibles à organiser. Bref, les Français vont devoir se contenter jusqu’au premier tour d’une ennuyeuse campagne quasi officielle après avoir dû absorber une avalanche d’émissions excessivement concentrées pour cause d’équité. Le débat démocratique, désormais confisqué après avoir été surjoué pendant deux mois, va disparaître des écrans radars alors que la proximité de l’élection devrait au contraire inciter à l’échange, à la réflexion et au dialogue. La démocratie n’est pas l’égalité, et faire semblant de croire que la voix de M. Cheminade vaut celle de Nicolas Sarkozy ou de François Hollande relève d’une immense hypocrisie qui permet tout juste de donner bonne conscience à ceux qui ont imaginé une organisation de la campagne électorale où le ridicule le dispute au scandaleux. Donner légitimement la parole à chacun ne signifie pas que tout le monde vaut tout le monde et pèse du même poids politique. Ces règles de l’égalité obligatoire pendant le dernier mois figent le débat et expliquent que la cristallisation des votes soit très antérieure à la date du scrutin. Au détriment des candidats eux-mêmes qui se voient confiner pendant plusieurs semaines (les dernières et donc théoriquement les plus décisives) dans des créneaux si étroits qu’ils n’ont plus guère l’occasion de développer leurs idées et encore moins des propositions nouvelles. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel s’abrite derrière la défense des petits pour justifier cette imposture. La présidentielle vaut mieux que cela et les candidats à l’Élysée aussi. La question n’est pas mince ni légère, elle mérite d’être traitée dès le début du prochain quinquennat pour éviter qu’on se retrouve à nouveau en campagne avec des prétendants réduits au quasi-silence pour cause d’égalité. Grotesque !

Et aussi Villepinte vu par Fottorino

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Directeur : Robert Namias

Jean-Luc Mélenchon

L’autre gauche Jean-Luc Mélenchon, aujourd’hui crédité de 10 % d’intentions de vote, appelle à une « marche sur la Bastille » le 18 mars. Il affiche ainsi symboliquement sa volonté de peser sur le futur gouvernement de gauche en cas d’élection de François Hollande.

Ç C

a n’était pas gagné, ça ne l’est pas encore complètement mais Jean-Luc Mélenchon est déjà en passe de réussir son premier pari : reconstituer un mouvement puissant à la gauche du Parti socialiste. Avec 10 % et peut-être plus, il recrée entre l’extrême gauche trotskyste, bien esseulée depuis qu’Arlette Laguiller et Olivier Besancenot ont jeté l’éponge, et le parti de François Hollande, une force qui reconquiert peu à peu les terres abandonnées par le Parti communiste.

Si le candidat du Front de gauche réalise le score que lui prévoient aujourd’hui les sondages, il faudra remonter à 1981 et aux 15 % de Georges Marchais (à la tête d’un PC déjà en déclin) pour trouver à la gauche du PS un candidat obtenant un résultat supérieur. Ce score sera cependant suffisant pour que Mélenchon pèse d’un poids réel entre les deux tours et surtout au lendemain du 6 mai si François Hollande est élu. C’est le deuxième pari que fait l’ancien ministre

Le chiffre

900

millions d’euros !

Le déficit budgétaire a été réduit de 0,9 milliard d’euros, entre janvier 2011 et janvier 2012. Une réduction due pour l’essentiel aux recettes exceptionnelles générées par l’attribution de fréquences mobiles 4G.

> Lire p. 6 Au sommaire • Le mur par Marc Tronchot > p. 5 • Les Cahiers de Michèle Cotta > p. 7 • François Hollande et la politique étrangère par François Clemenceau > p. 8 • Le réchauffement climatique oublié par Jean-Louis Caffier > p. 12 • Rousseau à l’Assemblée par Pierre de Vilno > p. 13 • L’admiroir d’Aurélie Filippetti > p. 15

www.lhemicycle.com

Denis Pingaud

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L’HÉMICYCLE

Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier

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NUMÉRO 438 — MERCREDI 14 MARS 2012 — 2,15 ¤

de Lionel Jospin. Tirer le plus possible de son côté le futur gouvernement de gauche et l’empêcher ainsi d’appliquer une politique social-démocrate qui lorgnerait un peu trop du côté des centristes. En aura-t-il les moyens ? Tout dépendra de sa capacité à former un groupe parlementaire et du poids qu’il pourrait avoir dans une future Assemblée de gauche. Le chemin est encore long pour l’ex-camarade de François Hollande. Paul Fournier > Lire p. 2, 3 et 4


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BERTRAND GUAY/AFP

Agora

CLÉMENTINE AUTAIN CODIRECTRICE DE LA REVUE REGARDS

«

Nous sommes dans un processus de refondation politique à gauche, où peuvent s’articuler de façon neuve des traditions et des cultures diverses, où les cartes sont rebattues en profondeur » Clémentine Autain estime que le succès du Front de gauche est dû au fait qu’il dépasse les clivages traditionnels entre socialistes, communistes et écologistes. Pour la directrice de la revue Regards, c’est la création d’une autre gauche à côté du PS qui se joue avec cette élection. Comment expliquez-vous la dynamique que connaît Jean-Luc Mélenchon ?

Il a visiblement une personnalité, un style qui est en phase avec notre époque, qui a besoin de renouer avec un discours de conviction et en a marre du fromage pasteurisé. Il est porteur d’une gauche « pour de bon » dont nous avons besoin à un moment où le capitalisme produit ses méfaits et où, après l’échec des modèles soviétiques, la social-démocratie est à bout de souffle et ne parvient pas à améliorer les conditions de vie du plus grand nombre. L’heure n’est pas au compromis avec les marchés financiers mais à l’affrontement. C’est cette double équation – personnelle et politique – qui fonctionne avec Jean-Luc Mélenchon, candidat d’un collectif divers mais profondément cohérent sur le fond. Le fait que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas communiste, tout en étant le candidat du PC, est-il un avantage ?

Sans doute. Mais le plus déterminant, c’est qu’il a réussi un pari difficile : rassembler l’autre gauche là où elle s’était divisée en 2007. L’unité que constitue le Front de gauche est un gage pour sortir des scores de nains politiques. Il a aussi été ministre du Gouvernement de Lionel Jospin, membre pendant des années du PS et pourtant cela ne lui nuit pas aux yeux de la gauche radicale…

Pour le grand public, je ne crois pas que cela constitue un handicap. Cela lui donne le statut d’un homme d’État, qui connaît l’exercice du pouvoir. N’est-ce pas un élément qui donne du crédit à son discours radical ? Quant à son ex-appartenance au PS, cela correspond à un mouvement de fond qui existe alors même que les repères classiques sont bousculés. Nous sommes dans un processus de refondation politique à

de leur tranchant, de leur force identificatrice. On peine d’ailleurs à trouver le mot juste, qui pourrait être approprié de façon large et populaire, pour définir cette nouvelle gauche du XXIe siècle porteuse des ruptures dont nous avons besoin. Quelle est la principale qualité de Jean-Luc Mélenchon ?

Sa profondeur intellectuelle. Il ne faut pas l’entendre au sens savant

Mélenchon s’est montré mordant au départ, car il y a vu un moyen de se faire connaître et de faire parler de lui dans les médias. Ensuite, il a modifié son style quand il a compris que cela pouvait se retourner contre lui et pouvait apparaître comme un défaut. En même temps, il reste lui-même : un homme de caractère qui appelle un chat, un chat, et un trader, un voyou. C’est ce qui fait une part de son succès.

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LA SOCIAL-DÉMOCRATIE EST À BOUT DE SOUFFLE ET NE PARVIENT PAS À AMÉLIORER LES CONDITIONS DE VIE DU PLUS GRAND NOMBRE. L’HEURE EST À L’AFFRONTEMENT AVEC LES MARCHÉS FINANCIERS »

gauche, où peuvent s’articuler de façon neuve des traditions et des cultures diverses (communistes, écolos, socialistes), où les cartes sont rebattues en profondeur. C’est à cela que la candidature de Jean-Luc Mélenchon peut œuvrer : à reconstituer une espérance dans une gauche de transformation sociale et écologique, loin des plans de rigueur et de cette austérité qui creuse les inégalités et accroît la dette. C’est un processus qui ne s’arrêtera pas là. Il y a d’autres socialistes, comme lui, qui feront le chemin vers nous, j’en suis convaincue. Enfin, je crois que les références classiques de communiste ou de socialiste ont perdu

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du terme, mais y voir l’expérience politique et personnelle forte qu’elle suppose. Il y a un socle très solide qui anime l’engagement de Jean-Luc Mélenchon. Ce n’est pas quelque chose de superficiel, de médiatique. Cela vient de loin. Jean-Luc a du souffle. Quel est son principal défaut ?

Il est soupe au lait. Ce n’est pas un scoop. Il le sait d’ailleurs. Au début de sa campagne, son agressivité était très commentée. Il l’a depuis corrigée. C’est une bonne chose ?

Oui. Il l’a d’ailleurs fait sciemment dans les deux sens. Jean-Luc

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Comment définissez-vous la relation entre François Hollande et Jean-Luc Mélenchon ?

C’est une relation politique classique où il y a une compétition. C’est une rivalité assumée pour savoir qui aura l’avantage à gauche. Ceci dit, nous sommes dans un temps particulier en raison d’une situation économique, sociale et démocratique particulièrement préoccupante. La question de l’austérité est centrale. Elle met en lumière des divergences fondamentales, structurelles et fortes entre eux, entre nous et le Parti socialiste. Nous ne sommes pas en 1997. La question du rapport à l’Union

européenne dans son orientation actuelle et à la doxa de la dette comme prétexte à une réduction des dépenses publiques est une épine dans le pied de la gauche. Nous proposons une relance par l’activité. Nous pensons qu’il faut taxer les transactions financières, augmenter les salaires, consolider les services publics, créer un pôle public et financier : c’est le seul moyen de sortir de la spirale de la récession que les plans de rigueurs successifs confortent, comme le montre de façon tristement spectaculaire le cas de la Grèce. Le PS, qui n’a pas fait barrage au Parlement européen au MES [Mécanisme européen de stabilité, ndlr], n’est pas dans cette logique. D’où la confron tation nécessaire entre deux visions, deux grandes orientations à gauche pour notre pays. Si la gauche l’emporte, Jean-Luc Mélenchon doit-il être ministre ?

Jean-Luc Mélenchon l’a dit et répété : il ne participera pas à un gouvernement qu’il ne conduirait pas. Sa réponse est on ne peut plus claire. Il va s’atteler à donner de l’élan au Front de gauche. Sa vocation est de travailler à l’émergence d’une nouvelle force, d’une gauche radicale à vocation majoritaire. Avoir à l’Assemblée nationale un groupe digne de ce nom y aiderait notamment.

Propos recueillis par Ludovic Vigogne Chef du service politique de Paris Match


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Agora

ROBERT HUE SÉNATEUR DU VAL-D'OISE

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Les attaques de Jean-Luc Mélenchon contre François Hollande sont injustifiées. Elles sont dangereuses et risquent d’affaiblir toute la gauche »

L’ancien candidat communiste craint que la présence du Front de gauche à l’élection constitue un handicap plus qu’un avantage pour faire échec au Président sortant. Pour Robert Hue, la division au premier tour fragilise la gauche et peut hypothéquer ses chances de l’emporter le 6 mai. Estimez-vous que Jean-Luc Mélenchon fait une bonne campagne ?

Je préférerais plutôt qu’on dise qu’à gauche il y a de bonnes campagnes de manière générale. Personnellement, je m’intéresse davantage à celle de François Hollande, que j’ai décidé de soutenir dès septembre et les primaires citoyennes. Mais la question aujourd’hui, ce n’est pas seulement la façon habile ou pas, dont on mène une campagne. La question, c’est l’avenir de la gauche et ses chances de gagner le 6 mai. C’est cela ma préoccupation numéro un. Et si certains considèrent que les jeux sont faits et que la gauche a déjà gagné, disons-le, ils font courir à celle-ci un vrai risque. Si le seul candidat à gauche qui peut devenir président de la République, François Hollande, n’est pas au plus haut niveau au premier tour, rien n’est garanti au second. C’est pourquoi je pense que le vote efficace pour battre assurément Nicolas Sarkozy, c’est un vote unitaire et rassembleur dès le premier tour pour François Hollande. Il faut bannir la division. Vous visez d’abord Jean-Luc Mélenchon ?

Je ne lui fais aucune querelle personnelle. Et son engagement dans cette campagne mérite respect. Mais je pense malheureusement que sa campagne consiste trop souvent, pour se démarquer de son ancien parti, à porter des

attaques très dures et, à mon sens, injustifiées contre François Hollande. C’est dangereux et cela peut affaiblir toute la gauche. Qu’il réserve l’essentiel de sa faconde (qui est réelle) et ses discours à combattre Nicolas Sarkozy et la droite. Je vous confirme que cette division au premier tour fragilise la gauche et peut hypothéquer ses chances de l’emporter au bout du compte. Pourquoi tant dramatiser : les sondages sont aujourd’hui encourageants pour la gauche…

Ce n’est pas dramatiser, c’est tout simplement ne pas sous-estimer l’adversaire qui peut être redoutable. Ne prenons pas le moindre risque que la France en reprenne pour cinq ans de sarkozysme. Si Nicolas Sarkozy était réélu, il se lancerait dans une fuite en avant régressive et antisociale sans limites (ce serait son dernier mandat). Je continue de penser que la gauche ne doit pas disperser ses voix au premier tour, cela pourrait lui coûter cher. C’est pourquoi depuis trois ans, j’ai prôné le rassemblement de la gauche dès le premier tour autour d’un seul candidat. Le Front de gauche ne l’a pas souhaité. Je le déplore. Pour moi, son choix, je l’ai dit, n’est pas sans risque. Rappelons-nous que les suffrages de la « gauche de la gauche » se situaient à 14 % au premier tour de 2002. Nous savons ce qu’il en est advenu… Aujourd’hui, je suis aux côtés de François Hollande. Je ne suis pas socialiste. Je suis communiste.

Je reste fondamentalement attaché à mes valeurs et à mes amis communistes, mais j’appelle ceux d’entre eux qui restent dans l’incertitude ou le doute, voire tentés par l’abstention face à la division, à ne pas se tromper et à donner toutes ses chances à la gauche en se rassemblant sur le vote François Hollande dès le premier tour. Comment qualifiez-vous l’attitude de Jean-Luc Mélenchon dans cette campagne ?

Il ne vous a pas échappé que je n’entends pas consacrer l’essentiel de mon propos à commenter la campagne d’un candidat qui n’est pas le mien. Je dis tout simplement que Jean-Luc Mélenchon, et c’est une certitude, ne sera pas président de la République. Cela altère à mes yeux terriblement la crédibilité de beaucoup de ses propositions, certes radicales, mais qui ne sont pas de nature à peser réellement à terme sur les réalités concrètes à venir, celles vécues douloureusement par des millions de Français. Le Parti communiste a choisi d’aller chercher un candidat à la présidentielle qui n’était pas issu de ses rangs. C’est un signe de faiblesse ?

Ce n’est pas une preuve de très grande forme, et ça ne me réjouit pas. Mais cela regarde ses militants. Le Parti communiste a pourtant encore dans ses rangs des hommes et des femmes en capacité de défendre son originalité dans une telle consultation. Je continue de

penser que le Parti communiste aurait dû se rassembler dès le premier tour autour du candidat des forces de gauche et sur la base de réformes majeures définies en commun. En 1965, le Parti communiste l’avait fait sous l’impulsion de Waldeck Rochet : François Mitterrand était son candidat. En 1974, il a aussi choisi l’union dès le premier tour. Je ne dis pas qu’il faut le faire systématiquement à chaque présidentielle. J’ai moi-même été deux fois candidat, en 1995 et 2002. Mais je prétends aujourd’hui que, dans la situation de la France, il fallait une démarche plus unitaire. Je pense que l’union est une exigence quand notre peuple souffre comme il souffre, quand le pouvoir sarkozyste a fait tant de mal à notre pays, quand il ne faut laisser aucune chance à l’adversaire de l’exercer de nouveau pour cinq ans. Que vous inspire l’ancienne appartenance de Jean-Luc Mélenchon au Parti socialiste ?

Moi-même, je ne suis plus au PCF et je reste attaché à mes valeurs communistes et progressistes. Lui est encore imprégné des idées dominantes du Parti socialiste. C’est normal. Sachant pertinemment qu’il n’avait aucune chance de devenir le candidat de ce parti à la présidentielle, il a pris une autre voie. Allons jusqu’au bout de votre raisonnement en faveur de l’union la plus forte possible : dans ces

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conditions, ne faudrait-il pas alors un parti unique de la gauche ?

Non. Les partis doivent aujourd’hui évoluer dans leur nature et leur structure. Ils doivent laisser plus de place à la diversité, à l’ouverture et à la transversalité. Et surtout se prémunir de toute hégémonie d’une formation politique ou d’un leader. Mais un parti unique ne serait pas une bonne chose. Je sais trop ce que cela a été ailleurs. Fédérer les efforts de la gauche oui ; la fusionner non. C’est ce que je fais avec le MUP [le Mouvement unitaire progressiste, ndlr], le mouvement que j’ai initié depuis 2009. Que devra faire François Hollande au soir du premier tour vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon ?

François Hollande l’a dit : il a un projet. Il s’agit d’une élection présidentielle. Tous ceux qui se rassembleront autour de lui et de ses choix majeurs contribueront à la victoire de la gauche et à la majorité nouvelle. Cela veut dire qu’il n’y aura pas de discussion sur le projet ?

Il conviendra simplement, je crois, de mettre en œuvre une des traditions républicaines de la gauche et des progressistes : le désistement en faveur du candidat de gauche choisi par les Français pour défendre ses couleurs au second tour. Le reste appartient au choix de François Hollande.

Propos recueillis par Ludovic Vigogne


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DENIS PINGAUD CONSEIL EN STRATÉGIE D'OPINION, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE BALISES

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Comment transformer un projet électoral en projet politique ? Pour l’heure, Jean-Luc Mélenchon n’a pas la solution. Et, au soir du premier tour, il aura mangé son pain blanc » Denis Pingaud doute encore de la capacité du Front de gauche à s’inscrire dans la durée. Pour l’ancien conseiller de José Bové, Jean-Luc Mélenchon n’a pas encore réussi à construire une force politique qui pourrait être une alternative au Parti socialiste. À ce stade, il bénéficie surtout d’un effet d’aubaine : le renoncement d’Olivier Besancenot et l’échec de la candidature d’Eva Joly. Comment Jean-Luc Mélenchon s’inscrit-il dans l’histoire de ce courant politique situé à la gauche du PS ?

Depuis qu’il a rompu avec le PS, au motif qu’il était trop social-libéral selon lui, Jean-Luc Mélenchon a une stratégie claire : la captation d’un courant d’opinion qui existe depuis toujours en France et se manifeste notamment à l’élection présidentielle, à savoir une gauche radicale rassemblant entre 8 et 10 % des suffrages. Mais il faut distinguer son projet électoral de son projet politique – lequel se heurte à la déshérence du PCF. Mélenchon n’a pas réussi à rassembler les courants de la gauche du PS, des groupuscules concurrents demeurent et refusent de se rallier à lui. Au fond, Mélenchon bénéficie de deux effets d’aubaine dans cette campagne : le renoncement d’Olivier Besancenot et l’échec de la candidature d’Eva Joly. Pour la première fois, le 7 mars, un sondage lui donne un score à deux chiffres : 10 %. En 1981, Georges Marchais obtenait 15 %. En 2002, Robert Hue, Arlette Laguiller et Olivier Besancenot totalisaient plus de 13 %. Mélenchon réussit-il vraiment une percée ?

En 2002, les circonstances étaient particulières, après cinq ans de gouvernement de gauche, car il existe toujours alors une prime à ceux qui critiquent les sortants. En 2007, les candidatures de Besancenot, Bové, Laguiller et Buffet totalisent

un petit 10 %. Disons que Mélenchon fait le plein des voix de la gauche radicale, pas plus. Il profite d’une absence totale de concurrence, il suffit de voir les difficultés que rencontrent Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, ne serait-ce que pour obtenir les 500 signatures.

Mélenchon veut faire la synthèse, mais il a de la chance de ne pas avoir face à lui un Besancenot lui rappelant tous les jours qu’il fut un ministre zélé du Gouvernement Jospin et un homme de l’appareil du Parti socialiste depuis les années 1980.

Le qualifieriez-vous de populiste de gauche ?

Jean-Luc Mélenchon souhaite-t-il la victoire de François Hollande ?

Je suis réservé sur ce terme, car on mélange une attitude, marquée par la démagogie, et une figure politique particulière, celle qui consiste à dresser le peuple contre les élites, avec des arrière-pensées d’instrumentalisation et la volonté d’une aventure personnelle sur le modèle bonapartiste. Mélenchon, lui, est un homme de parti, qui peut être démagogue ou protestataire, mais qui reste un homme de projet collectif pour transformer la société.

Je pense qu’il la souhaite. Il ne veut pas participer au Gouvernement, car il sait que cela va être difficile. Il ne peut espérer ramasser la mise qu’après. Soit François Hollande réussit – ce n’est pas l’hypothèse la plus probable, vu le contexte économique – soit il déçoit une partie des gens qui ont voté pour lui. Jean-Luc Mélenchon voudra faire la démonstration qu’il a eu raison de quitter le Parti socialiste, qu’il a eu raison de ne pas aller au Gouvernement et qu’il ne reste qu’une solution, renverser la table en 2017. Il cherchera alors à fructifier son capital électoral sur les décombres d’un quinquennat Hollande. Mais cela suppose qu’il réussisse, au-delà d’une performance électorale en 2012, à construire une force politique vraiment crédible comme alternative au Parti socialiste.

Son parcours, ancien ministre jurant ne pas vouloir le redevenir, reflète-t-il les affres d’une gauche de gouvernement contre une gauche récusant cette culture ?

Sa trajectoire est révélatrice d’une rencontre entre deux courants : un courant radical, qui ne veut pas se mêler des affaires gouvernementales, assimilant forcément la gauche de gouvernement à une gauche de gestion ; un courant qui a été au pouvoir depuis 1981 et sait le décalage entre le sentiment d’avoir réussi dans certains domaines et la perception, souvent plus sévère, par le pays.

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En quoi le résultat de Mélenchon le 22 avril pèsera-t-il sur le paysage politique de l’après-présidentielle ?

Il pèsera à la fois beaucoup… et finalement assez peu ! Beaucoup, car avec le bon score que lui

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promettent actuellement les sondages, il jouera du rapport de force pour réorienter vers la gauche le programme de François Hollande entre les deux tours. Le candidat socialiste ne pourra pas ignorer ce fait, et la droite soulignera à l’envi le virage de Hollande. Cela n’aura toutefois pas une importance décisive : l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, très protestataire, très anti-élites, sait cependant où il est sur l’axe droite/gauche, contrairement à celui de l’extrême droite. Même en se bouchant le nez, ses électeurs se reporteront massivement sur Hollande. Entre la culture d’un homme, ex-socialiste, et celle du PCF, peut-il exister des accords durables, au-delà d’une campagne présidentielle ? Ou les communistes tenteront-ils de se passer de lui au lendemain du premier tour ?

Il y aura une tension évidente. Mélenchon réussit à occulter aujourd’hui le problème : comment transformer un projet électoral en projet politique ? Pour l’heure, il n’a pas la solution. Et, au soir du premier tour, il aura mangé son pain blanc. Cela supposerait d’une part un aggiornamento du PCF ; d’autre part, une telle refondation se heurterait à des intérêts matériels, humains, financiers considérables dans ce qui reste du PCF. Les communistes chercheront à reprendre la main après le premier tour, pour conclure des accords

électoraux avec le PS, pour conserver un groupe à l’Assemblée nationale et pour exister en tant que parti. Leurs intérêts ne seront pas forcément les mêmes que ceux de Mélenchon. Existe-t-il des phénomènes comparables ailleurs en Europe ?

Il existe, dans la plupart des pays d’Europe, à des échelles très différentes, des courants de gauche radicale. Dans les pays du Sud, cette radicalité a été historiquement portée par les Partis communistes. Ailleurs, par exemple au Danemark, des forces politiques incarnent la gauche critique contre la socialdémocratie. Cela n’a pas la même visibilité qu’en France, où une partie de la gauche a une culture spécifique, liée au léninisme, qui a produit des forces trotskystes. Ni la même visibilité qu’en Allemagne, où Die Linke, union de syndicalistes, d’anciens communistes et d’altermondialistes, est le seul cas d’une force, à gauche de la socialdémocratie, ayant réussi à obtenir de bons scores électoraux, mais aussi à se constituer en tant que force politique crédible et prête à gouverner autrement. Mélenchon n’en est pas là. Et si, demain, un communiste participe au gouvernement, cela ne sera interprété que comme une réminiscence du passé.

Propos recueillis par Éric Mandonnet Rédacteur en chef adjoint de L’Express


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DR

Plan large Au QG de Nicolas Sarkozy L’opinion de Marc Tronchot

Le mur Les marathoniens l’ont baptisé « le mur ». Il est leur juge de paix, leur pot au noir, leur hantise. Il se présente à une dizaine de kilomètres de l’arrivée. Sans prévenir. Et frappe impitoyablement le coureur qui, par impréparation, excès de confiance, ou simplement sous l’effet d’une lassitude due à trop de compétitions, ressent alors une soudaine fatigue qui l’envahit. Les muscles ne répondent plus, le « carburant » manque, une forme d’abattement moral et de résignation s’installe. Il en est d’une campagne électorale comme d’une course de fond. Surtout s’agissant, dans les deux cas de figure, de la plus longue et de la plus prestigieuse de toutes. Et l’athlète le plus entraîné redoute cet instant qui tout à coup fait de la défaite hier inimaginable une hypothèse soudain envisageable, ramène le coureur à sa dure condition, lui fait prendre conscience tout à coup de la vanité du défi et jette ses supporters dans le désarroi. Nicolas Sarkozy fait partie de ces sportifs de la politique dont on imagine mal qu’ils puissent ressentir le doute. C’est pourtant l’impression laissée la semaine passée par le Présidentcandidat. Bluff destiné à tromper une opinion qui semble s’être détachée de lui ou réalité ? Toujours est-il que le coureur élyséen semble aujourd’hui moins sûr de vouloir gagner coûte que coûte. Il laisse entendre qu’il pourrait fort bien vivre sans la politique, lui qui n’a toujours vécu que porté par l’ambition, sa femme évoque la santé de son mari, comme si elle craignait pour lui l’effort produit dans la reconquête d’un pouvoir, lequel ne mériterait finalement pas qu’on fasse tout pour le garder. Dimanche, à Villepinte, dans le décor et la ferveur des grands rassemblements si chers à sa famille politique, le Président n’a pas totalement dissipé cette impression. Discours de raison, d’émotion parfois, rappel des enseignements des cinq années passées, demande de soutien, d’aide. « Je n’ai rien perdu de mon envie d’agir », a-t-il dit, une seule fois, à l’assistance. Le mur semble toujours là. Et le Président ne l’a pas encore surmonté. Ni apporté la preuve d’un second souffle. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y parviendra pas. Pour finalement vaincre. Dimanche il a parié sur l’Europe. Risqué. Défendu son bilan, encore. Mis en avant l’expérience acquise. À nouveau. Sans plus d’inspiration. Comme si manquait l’envie. L’envie d’avoir envie.

2007, où es-tu ? Les députés UMP et les anciens se plaignent de n’être guère associés à la campagne de leur candidat. Les « bébés Sarkozy » ont envahi son QG, ce qui agace dans l’entourage du Président sortant. Par Nathalie Segaunes ’est la plaisanterie d’un élu UMP important et… amer : « À l’entrée du QG de Nicolas Sarkozy, il y a une pancarte qui prévient : “Si vous êtes élu ou si vous avez un minimum de sens politique, alors votre présence est strictement interdite à partir de ce panneau”. » La pancarte n’a évidemment jamais existé au 18, rue de la Convention (Paris XVe), siège de la campagne du Président-candidat. Mais la boutade en dit long sur l’état d’esprit des élus UMP. Ils se sentent, c’est le moins que l’on puisse dire, tenus à l’écart de la campagne de Nicolas Sarkozy. Et tout, du coup, est matière à critique. La présence d’Olivier Biancarelli (énarque, conseiller du Président chargé des relations avec le Parlement), Guillaume Lambert (énarque, directeur de la campagne du Présidentcandidat) et Jérôme Lavrilleux (ex-directeur de cabinet de JeanFrançois Copé, directeur de l’organisation logistique de la campagne) au premier rang du public dans l’émission « Des paroles et des actes », sur France 2, le 5 mars, les a fortement agacés. Que ces hommes-là soient au cœur du réacteur, quand eux-mêmes y sont si peu associés, les consterne. « Biancarelli, avec son adjoint Éric Schahl, ne comprennent rien à la politique, et ils ont le plus grand mépris pour les élus », témoigne un député UMP. « Ce sont des petits calibres, qui n’ont jamais fait campagne », souligne un autre. Biancarelli envoie pourtant consciencieusement aux élus les

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scripts d’émissions, les discours de Sarkozy et les argumentaires. « Mais il n’y a pas de suivi ni de contact, observe un élu. Dans les moments de doute, c’est bien d’avoir un contact. La politique, c’est aussi du vivre ensemble. » Le mardi 6 mars, en réunion du bureau du groupe UMP, à l’Assemblée nationale, des voix de parlementaires se sont élevées pour dénoncer le manque de liens avec l’équipe du candidat et d’informations sur sa stratégie. Il flotte dans la majorité, et pas

Hortefeux serait, disent certains, « totalement à l’ouest ». Dans les 600 m2 du QG, une trentaine de jeunes technos travaillent sur des écrans, dans une ambiance de startup. « Les locaux sont tellement petits qu’il n’y a pas de place pour les élus », reconnaît Franck Riester, l’un des six « relais » de la porteparole Nathalie Kosciusko-Morizet. Les 80 porte-parole nationaux ne voient jamais le candidat. Seuls les « chapeaux à plumes » (Alain Juppé, François Fillon, Jean-Pierre Raffarin,

«

NICOLAS VEUT FAIRE CAMPAGNE SEUL. MAIS ON N’Y ARRIVE JAMAIS SEUL » Hubert Falco, maire UMP de Toulon seulement à cause des sondages, une certaine nostalgie de la campagne de 2007, tellement différente… « En 2007, se rappelle une personnalité du parti majoritaire, Sarkozy recevait les grands élus rue d’Enghien une fois par semaine et leur transmettait les éléments, qu’ils se chargeaient ensuite de diffuser dans le pays. Là, il ne voit que des compteurs de gommes et de crayons qui n’ont aucune expérience. » « Dans cette campagne, on ne s’appuie pas assez sur les élus représentatifs des territoires, regrette Hubert Falco, maire UMP de Toulon. Nicolas veut faire campagne seul. Mais on n’y arrive jamais seul. » Même le fidèle Brice

Jean-François Copé, Christian Jacob…) ont le privilège de se réunir le mardi matin autour de lui dans un « comité politique ». « Mais les seuls qu’il écoute vraiment sont Jean-Michel Goudard, Patrick Buisson et Édouard Balladur », relativise un ministre. « Nicolas Sarkozy a fait le choix d’une structure très légère », justifie Riester, « avec quelques collaborateurs proches qui travaillent vite et bien », précise Roger Karoutchi. Faisant sans doute le pari, non sans raison, que la confidentialité sur les déplacements et les « surprises » de la campagne ont ainsi davantage de chances d’être assurées. Et tant pis si les élus se plaignent de n’être

Les mots de la semaine

« au courant de rien ». « Le Président ne voulait pas une équipe pléthorique comme celle de François Hollande, mais une équipe réactive, efficace, composée de proches collaborateurs, explique Éric Ciotti, député et relais lui aussi de NKM. Si un parlementaire ne sait pas ce qu’il a à faire pendant la campagne, il vaut mieux qu’il change de métier ! » Dans cette configuration, l’UMP est chargée de l’organisation matérielle de la campagne. Le parti a fait la démonstration dimanche à Villepinte (Seine-Saint-Denis) qu’il savait remplir une salle et que la machine tourne bien. Ce qui n’empêche pas, sur le terrain, quelques ratés. Un parlementaire francilien avouait dimanche, en marge du meeting, se faire « engueuler » par ses militants parce qu’il manque de matériel : « Dans ma circo, les socialistes tractent comme des fous, et moi, je n’ai encore reçu aucun tract », s’indignait-il. Le même a dû régler de sa poche la note (460 euros) pour les 240 « paniers-repas » distribués aux militants se rendant au meeting. Mieux : les députés ont été priés par le trésorier de la campagne, Philippe Briand, de bien vouloir donner au moins 1 000 euros pour financer la campagne. « Les parlementaires taxés pour financer la présidentielle, c’est la première fois que je vois ça ! » s’étrangle l’un d’eux… Méprisés et taxés donc, les élus UMP risquent d’avoir beaucoup à dire en cas d’échec de leur candidat le 6 mai.

Par Béatrice Houchard

Halal, ralliement, race, unilatéralement arine Le Pen n’en attendait sans doute pas tant, quand elle avait assuré que la viande consommée en Îlede-France était halal. Le mode d’abattage des animaux est donc arrivé dans la campagne. Nicolas Sarkozy s’est prononcé pour un étiquetage et François Fillon s’est mis à dos pendant vingt-quatre heures les communautés juive et musulmane. Qu’en ont pensé les

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candidats moins marqués à droite qui venaient d’annoncer leur ralliement à Nicolas Sarkozy ? Pas sûr que Christine Boutin et Hervé Morin aient apprécié. Et François Hollande, a-t-il été bien inspiré en promettant de supprimer le mot « race » de la Constitution ? Alors que c’est justement la présence de ce mot qui permet aux tribunaux de sanctionner le racisme. Tant qu’il y était, il aurait pu

proposer aussi de supprimer le mot « religions », au nom de la laïcité. Dimanche, à Villepinte, sous l’œil de Bernadette Chirac (mais pas de son mari) et de Gérard Depardieu, plus de halal et pas de races, mais quelques ralliés et surtout l’invitée surprise de la campagne : l’Europe. Après en avoir vanté les bienfaits pendant cinq ans, voilà que Nicolas Sarkozy donne des gages à Arnaud Montebourg, Nicolas

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Dupont-Aignan et Marine Le Pen réunis en annonçant que si les vingt-sept pays de l’espace Schengen ne font pas le ménage aux frontières de l’Europe pour limiter les flux migratoires, il décidera que la France se met « unilatéralement » en réserve des accords de Schengen. On ne sait s’il avait prévenu Angela Merkel ou s’il avait aussi décidé unilatéralement de son discours.


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Regard Sarkozy à Villepinte

Le parcours du combattant Par Éric Fottorino

À Villepinte, porté par des milliers de voix, le Président sortant n’en apparaissait pas moins seul face aux militants. C’est au milieu de cette foule qu’Éric Fottorino a regardé et écouté Nicolas Sarkozy. Il a vu un homme qui, tout en parlant de la France et de l’Europe, jouait d’abord avec son destin. assé 40 ans, tout homme est responsable de son visage. » Attribué à Léonard de Vinci aussi bien qu’à Camus, ce trait d’esprit dépeint l’homme qui se présente sur une gigantesque estrade, dimanche 11 mars à Villepinte, dans le vertige horizontal du Parc des expositions. Les écrans ont beau être géants, qui renvoient dans l’immense espace l’image du Président-candidat. La foule a beau être nombreuse, bruyante et bigarrée, agitant à fleur de têtes une multitude de drapeaux tricolores. Il n’empêche : Nicolas Sarkozy est seul face à son bilan, face à son avenir aussi, auquel il entend lier le sort de la France, sa destinée, sa chance. Et cet homme face à la multitude est d’abord seul face à luimême, dans un exercice périlleux, si souvent renouvelé, mais jamais tout à fait pareil, de reconquête, de reséduction, de remobilisation. Épreuve unique en son genre pour le chef de l’État battant campagne : sortir victorieux d’un duel avec lui et son passé, son « passif », aurait dit Mitterrand. Pas un duel au premier sang, mais celui du bon sens, comprenez de la bonne direction. Où aller encore avec lui, sinon vers la France dont il ne cesse de clamer sur tous les tons qu’il la porte en lui. Pas n’importe quelle France, « La France forte ». La France, de préférence à l’Europe s’il le faut, si l’Europe reste « une passoire » qui néglige ses frontières et snobe le « made in France ». Si l’Europe ne protège pas, alors la France le fera, et qui mieux en France que lui ?

Gravité L’équation est posée, une équation personnelle et sans inconnue, puisqu’il est là et entend le demeurer. Son discours c’est d’abord son visage. Il exprime la gravité. Ce n’est plus le conquérant tout feu tout flamme de 2007, piaffant d’aller au combat, qui a traversé le désert du balladurisme défait mais n’a jamais essuyé les bourrasques du pouvoir. La gravité est un stigmate de la victoire. De la première victoire, et de ce qui s’en est ensuivi. Les crises financières, les crises politiques

ÉRIC FEFERBERG/AFP

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quand on a cinq années durant subi le jeu redoublé des contraintes, celles du monde, de l’Europe, du pays ? Quand on a autant prêté le flanc à la critique ? Quand on est à ce point malmené dans les sondages, malmené dans l’opinion ? Quand Fabius, en fils de Mitterrand, voit dans son bilan un boulet. Comment ? L’homme de Villepinte cherche le ton juste. Ceux qui ont parlé avant lui, les Juppé, Copé et autres Fillon, ont planté des banderilles dans le cuir de la gauche et de François Hollande. Ils ont dénoncé, ironisé, malmené, attaqué l’adversaire. Sarkozy, lui, s’est résolument situé au-dessus. Dans les hautes sphères de l’État et de ses exigences, de la diplomatie et de ses enjeux, de la finance et des règles à lui imposer. Mais surtout sur le terrain de la volonté.

Le combat continue

internationales, la crise de l’euro. L’explosion du chômage. Nicolas Sarkozy offre à ses supporters le visage couturé de qui a bataillé, parce que c’était tous les jours tempête. Ce n’est plus le candidat fanfaronnant d’il y a cinq ans, le merle moqueur, voyez comme je suis beau et bon, jugez comme ils sont ternes et mauvais. Le cheveu est moins noir, le port de tête moins impérial. Pas de petite phrase, pas de pique gratuite, pas d’agressivité jouée. Il a dans sa besace élyséenne assez de revers pour éviter de jouer les gros bras. Il est ferme, mais il se montre un peu – un peu trop ? – modeste. C’est cette humilité qui transparaît sur son visage, qu’il entend exhiber devant la France de Villepinte. L’humilité de qui a vu le feu et qui sait : n’est pas Démiurge qui veut.

« J’ai appris » Il le dit, il le répète, il le scande comme un lamento et un aveu dont il tire sa force pour demain : « J’ai appris », avoue-t-il. Mais qu’a-t-il appris ? Ce que seule l’expérience pouvait lui apporter. Une manière

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d’en rabattre, non pas sur les ambitions, mais sur les annonces, les « yakafaucon », la pensée magique, les solutions toutes faites. « Président, dit-il, on n’y est pas préparé avant de l’avoir vécu. » Et quand il prononce ces mots en forme de confidence, on est tenté de le croire. Quand il regrette son impuissance « devant ce que la vie a pris et qu’on ne peut pas rendre », on est enclin à l’entendre. La foule en tout cas le comprend, qui lui oppose des cris de victoire, qui l’empêche de poursuivre, qui croit en lui pour ses failles avouées autant que pour ses succès claironnés. Il bat sa coulpe en pensant aux ouvriers dont il n’a pu sauver ni les emplois ni les usines, face aux victimes de toutes sortes, face aux soldats français tombés au loin, face aux enfants de policiers tués dans l’exercice de leur fonction. Il panse la mémoire blessée des rapatriés d’Afrique du Nord, des Harkis, des Arméniens, des Français d’Outre-mer. Simple rhétorique de contrition ou constat sincère ? Entre deux interprétations, suggérait Aragon, il faut choisir la plus

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généreuse. Le visage de Sarkozy parle à cet instant. Quand il s’écrie que chaque jour, chaque semaine, il faut tenter l’impossible quand on est Président, que les Français attendent l’engagement autant que le résultat, il est encore longuement interrompu par les vivats des siens. « Sarkozy Président ! » « On va gagner ! » Arrogant, il agressait. Touché, il touche.

La dimension tragique de l’Histoire Pour autant, ce qu’il a appris, ce qu’il a compris, il ne veut pas le laisser en jachère de l’intérêt général, son « ascèse ». Il se dit comptable des joies et des peines des Français. Il veut assumer « la dimension tragique de l’Histoire ». Il veut maintenant tenir, « encore et toujours, contre vents et marées ». Tenir, le verbe embrasse large et loin. Tenir debout, tenir ses promesses, se maintenir ? Tenir droit, à l’évidence, se tenir à l’écart « des appartenances, des idéologies, des clans, des systématismes ». L’exercice est inconfortable. Comment renaître à la liberté

Quand il s’écrie « Je n’ai rien perdu de mon énergie à agir », la foule est maintenant rassurée. Il en veut encore, il va se battre, il va combattre sans état d’âme. C’est la leçon de Villepinte. Le combat continue. Sarkozy n’est pas venu se livrer à un nouvel acte de repentance sur le Fouquet’s ou le Paloma de Bolloré, sur le bouclier fiscal ou sur son style si peu présidentiel du début de quinquennat. « Les pays comme la France sont grands quand ils le sont pour les autres », a-t-il martelé, citant Malraux, évoquant de Gaulle. Il veut être grand pour l’Europe, pour l’industrie, la sidérurgie, le nucléaire. Que ne l’a-t-il été avant ? Ce n’est guère dans le lieu de la liesse qu’on soulève pareille question. Qui l’entendrait ? À Villepinte, Nicolas Sarkozy n’est pas venu en candidat. Il a parlé en Président. Un Président qui rassemble, qui ne connaît ni gauche ni droite, qui reconnaît en chacun la France. « Deux mois pour tout renverser », a dit le chef devant les siens dans leur diversité, devant ce que Malraux, encore lui, appelait « le métro à cinq heures du soir ». À la sortie, des étudiants UMP distribuent un tract au message choc : « Hollande vous ment ! » Le combat peut continuer.


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Plan large

Cahiers de campagne Par Michèle Cotta Lundi 5 mars Est-ce une gaffe ? Est-ce qu’il n’est pas tout à fait sur la ligne de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant sur la viande halal, devenue depuis quelques jours dans la majorité le thème principal de la campagne ? Juge-t-il que la surenchère à l’égard de Marine Le Pen finit par peser trop lourd ? Craint-il que la controverse actuelle ne stigmatise à outrance les musulmans, au moment où le ministre de l’Intérieur assume ce qu’il a dit la veille, en liant vote des étrangers et coutumes alimentaires ? Tôt ce matin, en tout cas, le Premier ministre, reçu à Europe 1 par JeanPierre Elkabbach, s’adresse d’une même voix aux consommateurs de viande kascher et à ceux de viande halal pour leur demander de renoncer à « leurs pratiques ancestrales » d’abattage. « Les religions, a-t-il dit, devraient réfléchir au maintien des traditions qui n’ont plus grandchose à voir avec l’état de la science d’aujourd’hui. » En tout cas, la déclaration matinale de François Fillon est loin d’apaiser le climat. Ce sont maintenant les autorités israélites qui protestent contre cette déclaration que le CRIF trouve « stupéfiante ». Pour contourner le débat sur l’abattage, le Premier ministre l’a plutôt compliqué.

Marine Le Pen, sur TF1, le 5 mars. « Égale à elle-même, éloquente et illusionniste. » PHOTO JOËL SAGET/AFP

Toute la journée, les leaders conservateurs européens, dont le sérieux hebdomadaire allemand Der Spiegel a dit qu’ils s’étaient ligués, à la demande de la chancelière allemande, pour ne pas recevoir François Hollande, ont démenti l’information. Angela Merkel l’a fait avant-hier, le Premier ministre espagnol ce matin, l’italien Mario Monti en début d’après-midi, David Cameron vers 18 heures. Et le Président français lui-même, à Saint-Quentin, l’affirme : il n’a jamais parlé de Hollande avec les dirigeants européens. « Vous ne croyez pas, a-t-il insisté,

François Fillon. Le Premier ministre reçoit le grand rabbin Gilles Bernheim et le président du Consistoire Joël Mergui pour désamorcer la tension provoquée par ses propos tenus l’avant-veille au micro d’Europe 1. PHOTO LIONEL BONAVENTURE/AFP qu’ils ont autre chose à faire que de faire des pactes, ou des choses comme cela ? » Pourtant, s’il ne s’agit pas d’un accord, cela y ressemble bigrement. Marine Le Pen, pour finir, ce soir est l’invitée de « Paroles de candidat » sur TF1. Égale à elle-même : éloquente et illusionniste, démagogue et accrocheuse, défendant son père et s’en éloignant. Avec elle, les prix du gaz, de l’électricité, et des transports baisseront de 5 %. Comment ? Il suffit de demander à la SNCF, à EDF, et à GDF de « prendre sur leurs bénéfices ». Le droit du sol ? Il n’est qu’une « pompe aspirante de l’immigration ». Quant à l’IVG, elle prendra la décision de la dérembourser si le budget de la Santé l’exige.

Mardi 6 mars On se demande comment les candidats ont le temps de parcourir la France. Ils ne cessent d’apparaître sur les plateaux de télévision. Aujourd’hui, François Bayrou est à Canal +. Il est interrogé sur un éventuel rapprochement avec Dominique de Villepin, il ne dit pas non. « Tous ceux qui veulent sortir du duel droite-gauche ont leur place, affirme-t-il, dans ce que nous allons faire ensemble. » A-t-il eu des contacts récents avec l’ancien Premier ministre ? Non, pas de contact récent. Et quid de François Hollande ? Le président du MoDem s’en sort par une phrase sibylline dont les hommes politiques ont le secret : « Entre François Hollande et moi, glisse-t-il, le deuxième tour ne serait pas écrit d’avance. » Pas absurde en effet : c’est ce qui apparaît aux téléspectateurs, qui, le soir, retrouvent l’émission politique de France 2, « Des paroles et des actes ». Nicolas Sarkozy y apparaît sincère, peut-être trop, en ré-

pondant aux questions multiples sur sa vie privée, cause, expliquet-il longuement, de ses erreurs, Fouquet’s et autre yacht, de 2007. Il est aussi singulièrement pugnace, notamment dans son duel avec Laurent Fabius, relativement éteint par comparaison. Alors qu’on s’attendait à ce que le candidat-Président ait souffert des déconvenues de la semaine précédente, il affiche au contraire un sourire qui n’est pas de commande pendant les trois heures d’émission. Au total, une prestation qui redonne de l’espoir à ceux, députés ou ministres, qui, accrochés aux chiffres des sondages, sont en proie au doute.

Mercredi 7 mars Dès potron-minet, François Hollande est l’invité de l’émission spéciale du matin sur Europe 1. Sa voix est enrouée, tant il a prononcé de discours de meeting d’un bout à l’autre de l’Hexagone. Reçu comme déjà le presque vainqueur de la compétition, c’est lui qui nuance : rien n’est encore fait, rien n’est acquis, la présence de Marine Le Pen est encore possible au deuxième tour. Le message est clair : l’heure n’est pas à la démobilisation de la gauche. Pas à la sienne, en particulier, qui souligne les échecs de Nicolas Sarkozy en matière d’immigration et notamment sur l’échec de l’immigration choisie qu’il prônait il y a cinq ans… Jeudi 8 mars À une question que lui pose JeanJacques Bourdin, sur RMC, relayant celle d’une auditrice, qui lui demande s’il abandonnerait la politique en cas d’échec, Nicolas Sarkozy répond, avec spontanéité, qu’il la quitterait s’il était battu. Sincérité ? Oui. Orgueil ? Bien sûr : si les Français le rejettent, il juge naturel de rejeter les Français. Et

comment, dans ce cas, ne pas penser que ceux-ci ne le valaient pas. Maladresse ? Incontestablement. Car un tel aveu, outre qu’il risque de démobiliser ceux qui le soutiennent, montre qu’il envisage bien un échec. Il aurait pu répondre à Bourdin que la question ne se posait pas, qu’il allait gagner, qu’il ne doutait pas une seconde de sa victoire. Il n’a pas voulu, ni peut-être pu, cacher son sentiment profond : encore une fois, si les Français décident de se passer de lui, il se passera d’eux. François Bayrou le soir sur France 2, obligé d’accélérer le rythme de ses émissions politiques pour satisfaire au règlement d’équité du CSA. Voilà un homme qui n’a pas varié d’un pouce tout au long de sa vie : il est indéfectiblement attaché à l’idée que l’heure du centre, son heure, est venue. Jusqu’à présent, les résultats obtenus par lui aux différentes présidentielles ne sont pas à la hauteur de ses espérances. Là encore, les sondages ne le classent qu’en quatrième position. Le paradoxe de cet homme est toujours le même : il serait meilleur candidat au second tour qu’au premier. Son problème a toujours été de passer le premier cap. Il ne se désespère pas d’y parvenir, en misant sur l’usure des deux principaux candidats, et même, pourquoi pas, sur l’effondrement de l’un d’entre eux. À noter que, dans son gouvernement s’il était élu, il prendrait éventuellement Manuel Valls, qui lui est opposé ce soir dans un face-à-face courtois. Si Hollande était élu, prendrait-il Bayrou ? Manuel Valls esquive la question avec habileté. Un mot sur le maire d’Évry, aujourd’hui porte-parole de candidat socialiste après s’être opposé à lui au cours des primaires de l’automne dernier : il est l’un de ses meilleurs représentants et peut-être, par son ardeur et sa sincérité, la révélation politique de la campagne.

Samedi 10 mars Toute l’attention se porte sur la préparation du meeting de Villepinte, demain dimanche. Nicolas Sarkozy et les siens en attendent beaucoup : qu’il fasse, par le nombre des militants présents, amenés au demeurant de la France entière par cars et TGV, la démonstration de sa force, intacte et de son énergie. À noter que Jean-Louis Borloo ne participera pas aux retrouvailles de la majorité. Les radicaux, réservés et divisés sur l’action du Président-candidat, l’ont privé de Villepinte. Dimanche 11 mars Villepinte, donc. Ce que Nicolas Sarkozy en attend, c’est une relance d’une campagne qui patine. Un chapiteau bondé, drapeaux tricolores déployés, un show réglé dans le moindre détail, un candidat surgissant dans l’arène comme un boxeur : le « J’ai appris » de 2012 a remplacé le « J’ai changé » de 2007. Apparemment, le Président a appris surtout qu’il fallait un protectionnisme européen, donc changer l’Europe, celle de Schengen, dont il menace de sortir, celle de la Commission européenne et de ses technocrates, celle de la libre circulation des biens et des personnes, celle de l’ouverture inconsidérée aux économies du monde entier. Avec deux cibles choisies : François Hollande, qui peine à trouver une place dans l’Europe d’Angela Merkel, accusé du coup de ne pas pouvoir défendre les intérêts de la France. Et Marine Le Pen, qu’il double sur le thème du protectionnisme en proposant un nouveau protectionnisme, européen celui-là. François Hollande ne parlait que de renégocier le dernier traité européen, Sarkozy propose désormais de renégocier la construction européenne tout entière. C’est le paradoxe de Villepinte.

Nicolas Sarkozy, le 11 mars, à Villepinte. PHOTO THOMAS COEX/AFP

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À distance François Hollande et la politique étrangère

À nous deux l’Europe Par François Clemenceau

Peu présente dans sa campagne, la politique étrangère n’a guère été jusqu’à présent mise en avant par le candidat socialiste. François Hollande paraît décidé à inscrire son action davantage dans la continuité que dans la rupture. À une exception près, l’Europe. Avant même que Nicolas Sarkozy ne s’empare de ce thème à Villepinte, le candidat socialiste avait marqué qu’il entend faire de la construction européenne un cheval de bataille majeur s’il est élu le 6 mai.

«

’étranger, c’est moi. » À ceux qui s’étonnaient de ne pas trouver de porte-parole en charge des dossiers de politique étrangère dans son organigramme de campagne, François Hollande avait fait répondre qu’il ne souhaitait personne. Mais vouloir mener le combat sur les grands sujets économiques et sociaux ne pouvait pas raisonnablement dans la durée le laisser muet dans ce domaine. Surtout sur les dossiers européens, si liés à la crise économique et à celle des dettes souveraines. C’est la raison pour laquelle François Hollande s’est rendu à Bruxelles puis à Londres, fin février, et à Varsovie, le week-end dernier. Déplacements risqués, on l’a vu. D’abord parce qu’à chaque visite d’une capitale ses adversaires ne manquent pas de souligner qu’elles sont insignifiantes en raison du statut des personnalités rencontrées, aucun chef d’État ou de Gouvernement à ce stade hormis José Luis Zapatero en Espagne, l’an dernier, avant que le Premier ministre espagnol assiste à la défaite de son parti face aux conservateurs de Mariano Rajoy.

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Renégocier le traité européen Ensuite, parce que les sujets d’entretien tournent autour de son projet de renégocier le traité européen de discipline budgétaire qu’aucun des grands dirigeants au sein de l’Union n’envisage à ce stade de modifier. D’où la polémique qui s’est développée au sujet de « l’inconsistance » de François Hollande sur sa dimension présidentielle à l’extérieur. Le candidat socialiste aura largement l’occasion d’y revenir lors d’un sommet des dirigeants sociaux-démocrates européens à Paris, ce vendredi. Pour l’instant, il dit n’accorder à ces querelles que peu d’importance, même si ses proches suspectent ouvertement l’Élysée et le Quai d’Orsay d’Alain Juppé de faire pression sur les dirigeants de l’Union européenne pour boycotter François Hollande ou toute discussion sur la renégociation

du traité. Aux reproches qui lui sont faits de ne pas se positionner davantage sur les grands sujets de politique étrangère (hormis les questions de défense nationale abordées dimanche dernier au côté de Jean-Yves Le Drian, de retour d’une visite au Pentagone aux États-Unis), Pascal Boniface, directeur de l’IRIS et qui connaît bien l’équipe internationale de François Hollande, rétorque : « Disons qu’il n’a pas un goût immodéré pour cette matière et donc il a choisi de ne pas s’y aventurer. Mais il faudra bien qu’il sorte du bois pour s’emparer du sujet. » « Son urgence n’est pas là », ajoute un ancien des équipes Mitterrand et Jospin, « il faut avant tout qu’il se positionne sur l’Europe, sur la relation avec Merkel et sur l’euro, et il sait que c’est sur ce terrain-là qu’on jugera sa crédibilité ». Aucun sondage n’est venu confirmer l’adhésion des Français à sa volonté de renégocier le traité européen mais l’ancien patron du PS a compris malgré tout qu’il n’était pas utile de faire de cette question son seul cheval de bataille.

Faire passer des messages Cela n’a pas empêché l’ancien patron du PS de continuer à agir par procuration sur la scène internationale en envoyant en mission aux quatre coins du globe un certain nombre de ses proches. Pierre Moscovici, l’ancien ministre des Affaires européennes, est toujours attendu à Washington ces jours-ci dans l’espoir d’y rencontrer Hillary Clinton ainsi que le viceprésident Joe Biden. Laurent Fabius, ancien Premier ministre, s’est acquitté de son côté d’une tournée au Proche-Orient et dans le Golfe avant de repartir en Chine et au Japon le mois dernier. Jack Lang, ancien président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale s’est rendu en Tunisie également et Martine Aubry rentre du Maroc après avoir étudié la possibilité d’un déplacement à Moscou. Objectif de ces visites pour le candidat Hollande ? Montrer qu’il ne

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François Hollande, le 29 février, à Londres. Conférence de presse avec le chef de l’opposition travailliste, Ed Miliband. PHOTO WPA POOL/AFP se désintéresse pas totalement de l’actualité internationale, faire passer des messages à ceux qui seront demain, s’il est élu, de futurs interlocuteurs de poids, tout en lui permettant de rester sur le champ de bataille national face à un Sarkozy redevenu omniprésent. Comme le décrypte également un proche, cela donne enfin la possibilité à François Hollande « d’occuper » les émissaires en question avec une activité noble tout en les mettant en concurrence. Trois de ces personnalités se savent déjà en rivalité pour obtenir le jour venu le poste très convoité de ministre des Affaires étrangères. À commencer par Pierre Moscovici, qui aurait été le premier à tiquer au vu de l’absence de responsable du secteur international dans le fameux organigramme de campagne. Mais ce n’est un secret pour personne que Laurent Fabius serait enchanté de « prendre » le Quai d’Orsay en cas de victoire de la gauche. Jack Lang, quant à lui, joue les modestes. « Je n’ai rien demandé », plaide-t-il, « je suis allé en Tunisie à la demande de François Hollande », et l’homme s’affirme

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disponible pour d’autres missions où il pourrait apporter sa sensibilité, au Brésil par exemple.

Des noms pour le Quai Le risque, c’est celui de la cacophonie. Selon un familier du vivier d’experts diplomatiques du PS, la boîte à idées de François Hollande sur l’international est « pleine comme un œuf ». Pas moins de 150 spécialistes s’occuperaient, de près ou de loin, des questions de politique étrangère et de sécurité internationale. Jean-Louis Bianco, ancien sherpa de François Mitterrand, veille sur ces travaux. C’est le cas également de Maurice Braud, ancien secrétaire général du PS longtemps en charge des questions internationales. Pour coordonner le tout, François Hollande a fait appel à l’un des anciens du cabinet d’Hubert Védrine au Quai d’Orsay, Pascal Brice. À 46 ans, cet ancien de Sciences Po et de l’ENA, qui a été en poste au Maroc avant de devenir ces dernières années consul de France à Barcelone, est un pur strausskahnien. À lui d’animer et de surveiller cette ruche qui produit des dizaines de fiches par jour sur la plupart des sujets

planétaires. Dans cette vaste équipe qui phosphore sur la thématique, on trouve des « gaullo-mitterandiens » comme des « occidentalistes », selon la terminologie de Pascal Boniface, qui vient de sortir un livre à ce sujet*. Ce sera parmi ces deux espèces que le candidat, s’il devient Président, devra choisir ses plus proches conseillers en la matière. Des noms circulent déjà. Il en va ainsi de l’ancien délégué au Secrétariat international du PS et maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Bruno Tertrais. De Jean-Maurice Ripert, ancien conseiller diplomatique de Lionel Jospin, proche parmi les proches de Bernard Kouchner et actuellement chef de la délégation de l’Union européenne à Ankara. De Pierre Sellal, secrétaire général du Quai d’Orsay et ex-ambassadeur à Bruxelles ou de Pierre Vimont, ancien directeur de cabinet d’Élisabeth Guigou aux Affaires européennes et aujourd’hui adjoint de Lady Ashton à la tête de la diplomatie européenne. L’Europe, toujours l’Europe ! * Le Monde selon Sarkozy, de P. Boniface, éditeur Jean-Claude Gawsewitch.


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Expertise

L’euro n’est pas sorti de l’auberge (espagnole !) Après que les banques ont accepté la restructuration de sa dette, la Grèce est momentanément hors d’eau, mais la monnaie européenne n’est pas sortie de la zone de turbulences pour autant. e malade est soulagé, grâce à des traitements puissants et à l’opiniâtreté de ses médecins. Mais il est toujours malade et les causes de son mal restent sans remède. Voilà schématisée la situation actuelle de la zone euro. Le feu vert au dernier plan d’aide à la Grèce épargne à Athènes une faillite immédiate, et le prêt par la BCE de 530 milliards d’euros à 800 banques a rasséréné les marchés. Pour autant, l’euroland n’est pas sorti de la crise, loin s’en faut. Sa fragilité tient d’abord à deux maillons faibles en plus de la Grèce : l’Italie et l’Espagne. La Commission européenne prévoit pour Rome une récession de 1,3 % cette année ; les indices de confiance des consommateurs comme des chefs d’entreprise sont au plus bas et la dette du

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Mariano Rajoy. Le président du Gouvernement espagnol va devoir compter avec un déficit de 5,8 % du PIB en 2012 et le chômage de masse le plus élevé d’Europe. PHOTO JAVIER SORIANO/AFP

pays se monte au niveau colossal de 120 % du PIB. À Madrid, c’est le déficit qui fait peur. De l’aveu même du Gouvernement, il devrait s’établir à 5,8 % du Produit intérieur brut en 2012, nettement au-dessus de l’engagement pris auprès de Bruxelles. Sans compter le chômage de masse, le plus élevé d’Europe : 23 % des actifs espagnols sont sans emploi. Tout cela ne veut pas dire que, à l’instar de la Grèce, ces deux pays bénéficieront d’une aide faramineuse et globale – l’Allemagne ne l’accepterait pas. Mais ils devront poursuivre leur cure d’austérité budgétaire… sachant que trop de rigueur tue la croissance. Pas facile à doser. Face à tant d’instabilité, le risque d’éclatement de la zone euro, ou tout au moins sa grande fébrilité,

perdure : « La fragilité demeure tant qu’on n’a pas rétabli une situation de compétitivité relative des différents pays », précise Jean Pisani-Ferry, directeur du cercle de réflexion Bruegel. Les écarts en la matière sont criants ; la monnaie unique, au lieu de les résorber, les a aggravés, laissant à l’Allemagne un leadership absolu. Particulièrement, la France est dans une situation dégradée et « ce sera un des chantiers tout à fait prioritaires pour le prochain Président », estime l’économiste, pour qui « la France ne peut pas se permettre de se retrouver prise en tenailles entre une Europe du Nord qui est compétitive et une Europe du Sud qui redresserait sa compétitivité ». Et ce n’est pas tout : la zone euro ne sortira de l’ornière qu’au prix d’une véritable intégration poli-

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tique et de décisions économiques coordonnées capables, si besoin, de soutenir un État en difficulté. « La solidarité européenne sifflera la fin de la crise », estime Laurent Berrebi, directeur des études économiques de Groupama Asset Management. Et pour créer cet élan, « il faudra mettre en place une règle d’or [d’équilibre des finances publiques] respectée, écrite noir sur blanc dans la Constitution de chaque État, pour rassurer nos créanciers et garants que sont les Allemands ». À cette aune, le traité européen du 2 mars est de bon augure, puisqu’il prévoit plus de discipline budgétaire. Mais il n’est qu’un prélude. Et toute la virtuosité des dix-sept euro-concertistes sera nécessaire pour mettre en musique cette complexe partition.

Florence Cohen


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Initiatives

En quête d’égalité, les banlieues se cherchent une identité Stigmatisés, les quartiers populaires s’invitent – timidement – dans la présidentielle. Le Sénat a accueilli cet hiver le premier colloque consacré à leur avenir. De son côté, l’association AC-Lefeu, née après les émeutes de 2005, a inauguré au cœur de Paris le « ministère de la Crise des banlieues ». a campagne présidentielle offre « une opportunité unique de faire pénétrer les problèmes des banlieues dans le débat des candidats qui les traitent insuffisamment », explique le nouveau président de l’association des maires Ville et Banlieue de France, Renaud Gauquelin. « On essaye de les mobiliser au travers d’une centaine de propositions très transversales mais spécifiques aux banlieues », ajoute le maire (PS) de Rillieux-la-Pape (Rhône), qui prône notamment la création d’un ministère d’État dédié aux quartiers. La Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés soutient pour sa part « un contrat social » qui prévoit notamment la construction de 500 000 logements par an, et le renforcement de la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbains (SRU). Force est de constater que la banlieue n’a jusqu’alors suscité qu’une mobilisation discrète des prétendants à l’Élysée. Dominique de Villepin s’est rendu à Bondy (Seine-Saint-Denis), François Bayrou au Plessis-Trévise (Val-deMarne) et François Hollande à Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne). Un déplacement qualifié d’« hypocrite » par la secrétaire nationale de l’UMP en charge de l’Égalité des chances, Camille Bedin. Pour cette dernière, « la gauche a laissé tomber les quartiers populaires depuis longtemps ». Sur le terrain, les acteurs redoutent une démobilisation des électeurs, constatant que « la campagne actuelle se concentre en dehors de la banlieue : c’est un territoire qui malheureusement risque de se réfugier dans l’abstentionnisme ».

L

Nicolas Sarkozy, à Bobigny, en 2011. Le Président discute avec des apprentis plombiers. PHOTO PHILIPPE WOJAZER/AFP Du plan Marshall… Annoncé par Nicolas Sarkozy, le plan Marshall se résume aujourd’hui à « quelques îlots de réussite », à l’image des internats d’excellence (vingt-cinq établissements qui accueillent vingt mille collégiens, lycéens et étudiants ne bénéficiant pas d’un environnement favorable pour réussir leurs études), dans un « océan d’échecs » déplorent les experts. L’engagement du Président sortant, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, résonne aujourd’hui comme un triple désaveu : « social puisque le chômage n’a cessé d’augmenter, sécuritaire puisque la violence s’est accrue, et

urbain puisqu’on a reconstitué le ghetto sur lui-même » juge Philippe Vignaud, auteur de l’essai La Ville ou le Chaos (2008). En réalité, « le plan de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo en 2005 a servi d’ossature au plan Marshall de Nicolas Sarkozy », relève encore l’architecte et urbaniste qui dénonce « une absence de volonté politique d’accueillir les banlieues dans la République ». Même Henri Guaino, conseiller spécial de l’Élysée, a reconnu que le plan banlieues lancé par le chef de l’État « pour lutter contre la désintégration sociale » de certains jeunes n’avait « pas abouti ».

Rebaptisée « Plan Espoir Banlieues », la démarche s’est limitée à un effet d’annonce. Malgré « quelques points positifs » en matière de rénovation urbaine ou d’éducation, « ces cinq dernières années ont été un échec », regrette Renaud Gauquelin. Il dresse un « diagnostic inquiétant » pour l’emploi, la santé et l’accès à l’université. Répondant implicitement à ces critiques, Nicolas Sarkozy a indiqué la semaine dernière qu’il annoncerait « dans les semaines qui viennent » un deuxième plan pour l’Agence nationale de rénovation urbaine (Anru) consacré aux quartiers

« les plus prioritaires » et qui nécessitent encore une rénovation. Ce plan consistera à « concentrer l’argent sur les quartiers les plus prioritaires, ceux que nous n’avons pas encore refaits ». Le Président en campagne défend par ailleurs avec vigueur le bilan de son action en faveur des banlieues. « S’il y a bien un pays qui a pris en main la question des banlieues, c’est la France. » Maître de cérémonie du premier colloque intitulé « Banlieues : quelles propositions pour demain ? », le président (PS) du Sénat, Jean-Pierre Bel, a fait part de sa volonté de s’impliquer sur la question. « Nous avons le devoir collectif d’intégrer ces territoires relégués, oubliés, et parfois mal traités. Ce qui est en jeu, c’est le principe républicain de l’égalité : l’égalité des chances, des conditions de vie, des droits. Car ces territoires sont partie prenante de notre avenir », confie-t-il. Issu de la cité Empalot, près de Toulouse, il analyse encore : « Un quartier comme un espace rural ont besoin de temps pour se transformer, de permanence pour se développer. Les associations ont besoin de stabi li té pour agir en profondeur et de visibilité pour ne pas s’épuiser. La politique des territoires doit privilégier une approche globale des difficultés. » Et de plaider pour une action conjointe en matière de logement, d’école, d’emploi, de transport, de santé et de culture à travers notamment l’instauration d’un guichet unique pour les associations afin de simplifier les procédures, et « garantir une action cohérente de l’État et des collectivités locales ».

Sénatrice (UMP) du BasRhin, Fabienne Keller est l’auteur d’un rapport portant sur les perspectives des « années collèges » dans les territoires urbains sensibles. Au terme d’une enquête menée en Seine-SaintDenis, à Roubaix, Marseille et Montbéliard, elle souligne la nécessité de « mettre en œuvre des

politiques amples, transversales et concentrées dans le temps afin d’inverser une spirale qui tend aujourd’hui vers des formes de ghettoïsation ». Pour éviter le scénario du pire et répondre aux défis auxquels sont confrontés les jeunes collégiens, elle analyse : « c’est à la fois la réalité et l’image des quartiers qu’il faut faire évoluer ».

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Sans quoi, « des lignes de fracture apparaîtraient alors entre des quartiers tirés vers le haut par la rénovation urbaine et le développement d’activités économiques, et des quartiers qui, au contraire, s’enfonceraient dans les difficultés et seraient alors durablement marginalisés ». Auteur du rapport d’information Villes du futur, futur des villes, le

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sénateur (PS) du Loiret JeanPierre Sueur prévient également : « Ce sont les villes qui poseront à l’avenir les problèmes les plus sérieux à l’humanité. » Un sentiment partagé par le député (UMP) du Morbihan François Goulard, qui estime : « La politique de la ville reste à la recherche d’une meilleure efficience. »

FREDERICK FLORIN/AFP

« Il faut faire évoluer la réalité et l’image des quartiers »

Fabienne Keller. Sénatrice UMP du Bas-Rhin.


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En bref …au Grenelle des quartiers populaires Organisé fin mars à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le « Grenelle des quartiers populaires » aura ainsi pour objectif « de faire émerger des solutions venant de gens issus de quartiers populaires, urbains et ruraux », explique Kamel Chibli, maireadjoint (PS) de Lavelanet (Ariège). Plus de deux cents « leaders d’opinion » – responsables associatifs, élus et chefs d’entreprise – sont attendus pour débattre de l’économie, de l’éducation, ou encore de la sécurité. « On a besoin d’entendre parler des quartiers populaires dans la campagne. Le but, c’est que les candidats s’intéressent à la question », poursuit Edgar Minimbu, maireadjoint (PS) d’Aubervilliers. Des élus dans l’attente d’un acte II de la rénovation urbaine, qui espèrent : « On veut des mesures concrètes, pas du saupoudrage. » Si François Hollande promet « le maintien des services publics dans les banlieues », l’UMP soutient « le passage de la politique des cités à la politique de la cité ». Et tandis que Marine Le Pen veut s’attaquer aux zones urbaines sensibles (ZUS), devenues des « zones de non-droit »,

Gilles Kepel. Pour l’auteur de l’enquête Banlieue de la République, il faut que, dès les prochaines législatives, on puisse voter pour des députés issus des cités. PHOTO JOËL SAGET/AFP

les écologistes ambitionnent de « refaire la ville ». Renaud Gauquelin de rappeler : « Les banlieues vivent une crise structurelle profonde, sociale, économique, identitaire, qui, malgré les politiques publiques mises en place, en fait les victimes d’injustices sociales et territoriales inacceptables. Le destin de notre République est intimement lié à celui de ces territoires. Sortir les banlieues de la situation de relégation dans laquelle elles se trouvent, c’est promettre un nouvel élan à notre République. » Et de prédire : « En 2012, les banlieues donnent rendez-vous à la République. » Pour le sociologue Gilles Kepel, auteur de l’enquête Banlieue de la République dans les communes de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil (épicentre des émeutes de 2005), « il faut que, dès les prochaines législatives, on puisse voter pour des députés issus des cités », afin d’éviter les erreurs du passé. Et de déplorer le manque de mixité au sein de la représentation nationale. « Il n’est pas acceptable que toute une partie de la population ne soit pas représentée. Si on continue comme ça, il ne faudra pas venir pleurer au communautarisme. » Ludovic Bellanger

Strasbourg se met en marche À travers son « plan piéton », la capitale alsacienne entend encourager la marche à pied autour d’un réaménagement de son espace public. depte des modes de transport alternatifs, la capitale alsacienne promeut désormais la marche à pied en ville. « Le déplacement le plus écologique, le plus économique et le plus sain », souligne son maire (PS), Roland Ries. La nouvelle charte d’aménagement urbain prévoit de réserver, d’ici 2020, 50 % de l’espace public créé ou rénové aux piétons. « Avant, à la gare ou aux halles, les piétons étaient enterrés, ils marchaient dans des souterrains. C’était aberrant », remarque Roland Ries. Encourageant une « révolution culturelle », comme l’a été en son temps l’arrivée du tramway ou la création des pistes cyclables, les dix mesures du plan strasbourgeois ont « pour ambition de jeter les bases d’une véritable politique dédiée, en faveur du piéton ». Le programme vise à créer un véritable réseau piétonnier autour d’un périmètre élargi, à aménager les carrefours, à favoriser la cohabitation avec les cyclistes, ou encore à encourager le piédibus. En pratique, chaque matin, suivant un itinéraire et un horaire précis, des adultes emmènent un groupe d’enfants à l’école. « Il s’agit de redonner toute sa place au piéton, oublié des po litiques urbaines. Cela relève du

A

“vivre ensemble” », explique Alain Jund, adjoint (EELV) chargé de l’urbanisme. « L’enjeu est que la marche à pied retrouve ses lettres de noblesse et séduise demain un plus large public. »

d’amélioration de cet aspect du paysage urbain devant favoriser le mode de déplacement le plus naturel. » Martine Calderoli-Lotz (UMP) qui regrette encore : « Pour le moment, nous ne sommes qu’au stade des intentions. »

Des réflexions similaires sont menées à Nantes, Marseille et Angers, malgré les craintes des commerçants de voir leur clientèle motorisée se tourner vers les centres commerciaux périphériques.

L.B.

« Bonnes formules, et simples intentions » Une démarche née à Genève, en 2010, sur la base d’un même constat : les aménagements conçus pour les piétons – trottoirs, parvis, places – se révèlent de moins en moins pratiques au fil du temps, gangrenés par les pistes cyclables improvisées, les parkings pour deux-roues, les poubelles et les panneaux publicitaires. Strasbourg n’échappe à la règle. « La marche à pied ne dispose à ce jour d’aucune stratégie unifiée et reste appréhendée en rang dispersé sous le prisme de documents aussi divers que les schémas d’accessibilité, les politiques de sécurité routière ou les mesures identifiées au titre du PDU [Plan des déplacements urbains, ndlr] », souligne encore la municipalité. Pour l’opposition, « Ce rapport donne lieu à un petit florilège de bonnes formules, tout cela pour annoncer un plan piéton qui s’échelonne sur une période longue, jusqu’à 2020, ce qui augure mal du rythme

NANTES TESTE LE « CYCLO-TAN » G Une cinquantaine d’utilisateurs des réseaux de bus et de tramway de Nantes testeront à partir du printemps un vélo pliant adapté à la « combinaison bus-tramway ». Le projet « cyclo-Tan » s’inscrit dans le cadre du « plan vélo » de Nantes Métropole. Il constitue l’un des axes du PDU 2010-2016, destiné à favoriser l’usage du vélo par la création de pistes cyclables dans l’agglomération. EN LOZÈRE, UNE FOURRIÈRE À DOMICILE G Le département le moins peuplé de France a présenté le premier système d’immobilisation des voitures à domicile pour pallier l’absence de fourrière. Le chauffard pris sur le fait se verra délivrer une autorisation provisoire de circulation afin de regagner son garage. Son véhicule y restera alors immobilisé jusqu’à la décision du tribunal correctionnel. TOULOUSE INAUGURE UN ESPACE DES DIVERSITÉS G La Ville rose a inauguré le premier espace des diversités et de la laïcité visant à regrouper les organisations de lutte contre les discriminations et un centre LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Maire (PS) de Toulouse, Pierre Cohen estime que le site permettra de « promouvoir la diversité dans tous les secteurs et affirmer le droit pour chacun de s’exprimer, d’exercer ses droits fondamentaux, quels que soient son origine, sa condition sociale, son sexe, son âge, ses orientations sexuelles ou son état de santé ». TRI DES DÉCHETS : LILLE MONTRE LA VOIE G Destinée à réduire la quantité de déchets encombrants, la démarche initiée par Lille Métropole Habitat auprès des 541 logements de La Mouchonnière, soit environ 1 500 habitants, fait des émules. Organisé autour de vingt-cinq locaux consacrés au tri des différentes filières (carton, bois, équipements électroniques et électriques, textile, piles ou encore métaux), le programme a permis de réduire l’enfouissement de 4 tonnes à 500 kilos. L’expérience pourrait s’étendre à Nantes et Rennes, avant d’être généralisée en 2014.

Roland Ries. Maire PS de Strasbourg. PHOTO MIGUEL MEDINA/AFP NUMÉRO 438, MERCREDI 14 MARS 2012 L’HÉMICYCLE

L’AQUITAINE S’ASSOCIE AUX MIDI-PYRÉNÉES G Pour la première fois en France, deux régions s’associent pour valoriser leur territoire. « C’est sur la base d’une identité et d’une histoire communes que l’Aquitaine et les Midi-Pyrénées ont décidé de se rapprocher pour promouvoir le secteur économique qui est leur premier employeur : l’agriculture et l’agroalimentaire », commentent Martin Malvy et Alain Rousset, respectivement président de MidiPyrénées et président de l’Aquitaine, regroupés désormais sous la bannière commune Sud-Ouest France.

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Expertise

Coup de gel sur le réchauffement Par Jean-Louis Caffier

maginons le scénario suivant : « Sous l’effet du réchauffement, les ouragans, cyclones, sécheresses ou inondations seront plus violents et plus fréquents. Les bouleversements climatiques provoqueront des conflits liés à l’accès à l’eau et à l’alimentation. Les précarités pousseront les habitants du Sud à migrer vers le Nord. Les forces armées devront intervenir sur tous ces fronts et seront détournées de leurs missions principales. » Cette vision peut paraître apocalyptique et exagérée. Il ne s’agit pourtant que du résumé d’un rapport parlementaire* publié au début du mois et cosigné par les députés André Schneider (UMP, Bas-Rhin) et Philippe Tourtelier (PS, Ille-et-Vilaine). Il est passé complètement inaperçu, tout comme cette information inédite datant du 7 mars : le Kiribati, petit État insulaire du Pacifique, cherche des terres pour reloger l’ensemble de ses 113 000 habitants menacés par la montée des eaux. Le Kiribati sera sûrement dans l’Histoire le premier État à avoir disparu en raison du réchauffement climatique. Problème, l’État voisin des Fidji refuse d’accueillir ce premier contingent de réfugiés climatiques. Les ennuis commencent…

I

Trop lourd et trop lointain ? Une donnée nouvelle met tout le monde d’accord : les crises financières, économiques et sociales repoussent la crise écologique dans la catégorie des sujets à traiter « quand on aura le temps ». Pour le climat, c’est encore pire. Les échéances à cinquante ou cent ans ont bien du mal à s’imposer face

aux nécessités de boucler la fin du mois pour les entreprises comme pour les ménages. Ce conflit entre l’urgence de l’immédiat et l’urgence de l’essentiel a été parfaitement décrit par Edgar Morin

augmentations du pouvoir d’achat alors qu’une baisse de la facture énergétique aurait le même effet avec en plus un bonus pour l’environnement. La crise provoque une simplification des discours. »

deux ans. Une autre étude montre que, dans la presse anglo-saxonne, la couverture médiatique du réchauffement climatique a été divisée par deux depuis Copenhague en décembre 2009, alors que toutes les études sans exception indiquent une accélération inattendue de toutes les conséquences de la montée des températures.

Les dirigeants retraités s’engagent !

Sandrine Bélier (à droite sur la photo) au côté d’Eva Joly. Pour l’eurodéputée EELV, c’est la bipolarisation de la campagne qui a gommé le débat sur le climat. PHOTO PATRICK HERTZOG/AFP

(le premier ne doit pas nous faire oublier le second). À l’évidence, ces deux urgences ont du mal à cohabiter ! « Tout le problème est là », résume Sandrine Bélier, députée européenne EELV qui participe aux négociations sur le climat, de Copenhague à Durban. « La politique n’est pas en phase avec le long terme. On préfère par exemple promettre des

La difficulté d’imposer le débat sur le climat dans la campagne est amplifiée par les enquêtes d’opinion. Pour Étienne Mercier, directeur adjoint du département Opinion d’Ipsos Public Affairs, « Actuellement, 48 % des Français seulement font confiance aux scientifiques sur les résultats et les conséquences du changement climatique. » C’est une chute vertigineuse en l’espace de

Dans la campagne présidentielle, nul candidat n’avance la carte climatique. « C’est l’une des conséquences de la bipolarisation, analyse Sandrine Bélier, les deux principaux candidats fonctionnent sur le clientélisme électoral. Ils s’adressent à des groupes sociaux, à des catégories, et le climat n’entre pas dans cette logique. » En 2007, tous les candidats se rendaient presque à genoux signer le pacte écologique de Nicolas Hulot. Les principaux engagements, dont la taxe carbone, ont été oubliés. Il faut dresser un constat simple : le calendrier climatique n’est pas en phase avec le calendrier électoral. Il est amusant, ou inquiétant, de constater que les grands responsables politiques qui se sont engagés dans le monde pour la préservation du climat s’appellent Al Gore, Tony Blair, Mikhaïl Gorbatchev, Jacques Chirac, le prince Charles ou Albert II de Monaco. Autant de personnalités qui ne dépendent pas ou plus du suffrage universel ! * « L’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense : un enjeu dont il faut se saisir d’urgence. »

Hiver froid à cause du… réchauffement ! Les doutes subsistent dans l’opinion mondiale sur la réalité du réchauffement, de ses causes et de ses conséquences. Le questionnement est logiquement revenu en début d’hiver avec, en Europe du Centre et du Nord-Ouest, ainsi que dans le nord-est des États-Unis, une vaste offensive du froid accompagnée de chutes de neige très abondantes.

Une étude américaine (Institut de Technologie de Géorgie, 27 février 2012) apporte une étonnante explication à ce phénomène qui s’impose pour la troisième année consécutive. Il serait directement lié au réchauffement climatique. Depuis trente ans, l’étendue des glaces en Arctique a reculé de 30 %. Cela représente un million de kilomètres carrés, soit près de deux fois la superficie de la France.

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À cela s’ajoute la chute spectaculaire de la surface de la banquise en été. Du coup, les rayons du soleil ne sont plus réfléchis par la glace mais pénètrent l’océan. Dans un premier temps, la température de l’eau augmente. Ensuite, c’est la température de l’air qui monte. Les scientifiques américains ont mesuré des modifications significatives dans la pression atmosphérique : « les zones stagnantes de

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Il y a deux ans, les chefs d’État de la planète, Nicolas Sarkozy en tête, se précipitaient à Copenhague pour nous convaincre que le réchauffement climatique allait provoquer une catastrophe ingérable. Chaque jour confirme qu’ils n’avaient pas tort, mais aujourd’hui le sujet a quasiment disparu de la campagne électorale. 3 questions à

ANDRÉ SCHNEIDER DÉPUTÉ UMP DU BAS-RHIN Pourquoi ne parle-t-on pas assez du problème climatique dans la campagne électorale ?

Il est clair que l’on n’accorde pas assez de place à ces questions qui vont réellement devenir cruciales. D’abord, l’opinion publique n’est pas suffisamment sensibilisée. Ensuite, sur un plan politique, cette question n’appartient à personne. Le climat ne dépend pas de telle ou telle sensibilité. Et donc, il n’y a pas de débat, car, en gros, tous ceux de toutes tendances qui s’intéressent au sujet sont d’accord sur le constat. Pourquoi serait-il important de vraiment agir sur le climat ?

Mais parce que ça va tout changer ! Les phénomènes extrêmes vont se multiplier. Personne n’est à l’abri. Le réchauffement climatique va entièrement rebattre les cartes. Le problème des réfugiés et donc de l’immigration va forcément se poser sur des bases différentes. Avec mon collègue socialiste, nous interpellons tout le monde pour tenter de préserver l’idée d’un futur meilleur. Mais attention, il y a URGENCE ! Notre système de défense est-il réellement concerné ?

haute pression bloquent l’air chaud venant de l’ouest et provoquent un flux d’air polaire vers le sud ». Cette étude conforte les résultats d’autres recherches menées notamment en Allemagne. Le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) ne prévoyait pas un tel scénario car la vitesse de disparition des glaces en Arctique avait été sous-estimée.

Au plus haut point mais il n’en a pas encore conscience. Nous accusons un gros retard dans ce domaine. En plus des réponses ponctuelles à des réponses aux situations d’urgence liées aux phénomènes météorologiques extrêmes, les risques sont multiples : guerres civiles, systèmes mafieux, comme en Somalie, ou montée des intégrismes. Les armées américaines et britanniques s’y préparent. Pas nous. Propos recueillis par J.-L.C.


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À voir

La campagne au kaléidoscope Par Serge Moati

n brandit sa République. À chacun la sienne et à chacun ses valeurs. Litanie, dans le désordre, et mots volés à droite : Civilisation, inégalité, halal, abattage cruel, immigrés clandestins, délinquance, drogue, vote des étrangers, conseillers municipaux musulmans, cantines scolaires et barbues, fragile identité nationale sapée par des bouchers sournois ! Refrain : On n’est plus chez nous ! La chansonnette est longuette ! On fait le compte des couplets mais l’algèbre, elle-même, est d’origine arabe ! À qui se fier ? À gauche aussi, une litanie : Égalité, modèle social, amour pour tous sauf pour les (trop) riches : footballeurs, starlettes ou nababs sont promis à de lourdes taxations et à des exils dorés comme des parachutes du même métal. Guerre des Républiques en cette étrange séquence de campagne. Meetings de droite avec hommage appuyé à la République des méritants, « ceux qui se lèvent tôt », face aux fainéants, profiteurs, fraudeurs, et autres assistés. (Ovations !) Plus loin, République de droite « nationale » qui réveille les souvenirs de Brasillach (Robert) juste

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avant que ne se déclenche la singulière croisade anti-halal suivie d’une vague de méfiance côté kasher… Brasillach cité en mémoire,

JEAN-PIERRE MÛLLER/AFP

Dernier volet des rencontres de campagne de Serge Moati. Et dernières impressions du journalisteréalisateur à voir sur France 3, le 15 mars, et sur LCP, le 25 mars. cathodique. Il avoue quelques erreurs entre balbutiements peu maîtrisés et émotions dévastatrices. Le « Président des riches » a une âme.

«

VILLEPINTE : MER HUMAINE ET TSUNAMI DE MILLIONS » Serge Moati

sûrement, des petits juifs qui furent jetés au four (comme vulgaire viande kasher), et qu’il ne fallait surtout « pas oublier ». Sage exhortation faite aux nazis par le délicat poète fusillé à la Libération et trop tôt ravi à l’affection des siens. République de gauche « normale » comme son héros. Hollande, qui ne vient pas de « l’autre pays des présidents », mais accusé, comme l’ensemble des socialistes, d’être un « voyou », parce que certains auraient été mêlés à une bronca pro-basque et anti-Sarko. Hollande, accusé d’être un menteur, « Mitterrand ici, Thatcher là ». Roitelet, dit-on, du discours ambigu à géométrie variable ! Sarkozy, capitaine furioso, face à la tempête du monde, devint un soir à la télé l’as du mea-culpa

Il a même un cœur à vif derrière le masque du souverain qui retrouve son peuple (et qui promet de le quitter s’il n’est pas réélu) après cinq années dédiées à la conduite du monde et autres fariboles. « Aidez-moi ! » Villepinte. Ce n’est plus l’Hollywood du 93. C’est Babel, un « meeting-monde ». Mer humaine. Et tsunami de millions. « Aidez-moi ! » Pour dire, face à la fultitude d’un peuple sauveur de Président, que ce que Sarkozy interdit à Hollande pour l’Europe, ses traités, lui, le fera ! Haro donc, sur l’Europe. Sur Schengen et ses frontières poreuses, contrôle des flux migratoires (pour le FN) et halte à la concurrence « déloyale » (pour tous !). Stop à la dictature de l’Europe ! Course agitée derrière le FN et

les classes moyennes au prix d’une amnésie ravageuse et d’un coup de poignard brutal donné à toutes ses actions passées… « Aidez-moi ! » On verra. Et petits duel(s) : Bayrou, l’acharné, nous rejoue, « mezza voce », la pavane de 2007. Guerre à l’endettement, apocalypse promise s’il n’est pas Président et recherche obstinée d’un centre-central en trompe l’œil. La talentueuse Marine, elle, colmate, comme elle peut, les fuites du paquebot FN échoué pour l’heure en cette laborieuse traversée du côté du Triangle des Bermudes des signatures perdues.

Suspens. Malheurs à venir, croit-on, si la France décidait de se passer d’elle… Enfin Mélenchon. Il entraîne, émeut, éructe, ferraille avec lyrisme à la gauche d’une gauche devenue introuvable. De tous ceux-là, naîtra un(e) Président(e). Plutôt un. On pressent lequel. Élysée 2012, La Vraie Campagne. 6e épisode. Diffusion le jeudi 15 mars à 23h15, sur France 3. Et sur LCP, à partir du dimanche 25 mars, à 21h00.

Jean-Jacques s’expose à l’Assemblée Q uel meilleur écrin que l’Assemblée nationale pour une exposition dédiée à Jean-Jacques Rousseau ? Aucun, d’autant que le Palais-Bourbon possède, depuis 1794, un nombre incalculable de ses manuscrits. Celui des Confessions, notamment, y est entré grâce à un legs direct de sa veuve, Thérèse Levasseur. C’est ainsi la première fois qu’autant de textes originaux sont réunis ensemble. Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), la Nouvelle Héloïse (1761), ou encore les Confessions (1765-1770) figurent là, aux côtés d’un portrait du philosophe par Quentin de La Tour, « le seul dans lequel Rousseau disait se reconnaître », aime à rappeler le commissaire de cette exposition, Bruno Bernardi. Cet historien et philosophe, ancien de l’ENS, s’attarde sur deux petites gravures : celle représentant les États généraux, le 5 mai 1789 à Versailles,

et celle de la première Assemblée constituante. Sur la première illustration, la foule fait face à un homme décideur. Sur l’autre, l’hémicycle de l’Ecclésia grecque est rétabli, en arc de cercle : un détail de la démocratie. Né en 1712, mort en 1778, Rousseau n’a rien vu de la Révolution française. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en aurait pensé. Mais trois cents ans après sa naissance, Jean-Jacques Rousseau est plus que jamais notre contemporain. « En le relisant », explique Bernard Accoyer, le président de l’Assemblée nationale, « nous remontons à la source des grandes aspirations qui sont la marque de notre présent : la quête du bonheur, le désir d’égalité, entre autres ». Homme multiple, écrivain, philosophe, musicien, adulé de ses lecteurs et pourtant persuadé d’être détesté à l’époque, il est l’initiateur – paradoxalement sans le savoir – des idées de la Révolution : liberté de l’individu

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face à un pouvoir arbitraire, égalité des droits, fraternité à travers, notamment, la souveraineté populaire. Mais alors, comment ne pas établir un lien ? « Si certains disent que Rousseau est l’un des premiers auteurs de la Révolution, ce n’est pas directement à travers ses textes, mais parce qu’il permet de se représenter l’intelligibilité des événements », précise Bruno Bernardi. Autodidacte, fervent adversaire de l’autocratie, Rousseau rêvait que l’homme se rapproche de son état naturel. Peut-être que la lecture de ses textes laissera chacun méditer là-dessus, d’autant que des écrans tactiles sont installés aux murs, et permettent à chacun de déchiffrer les manuscrits originaux.

Pierre de Vilno Rousseau et la Révolution Jusqu’au 6 avril, Assemblée nationale, Galerie des Tapisseries (Paris 7e). Entrée libre, se munir d’une pièce d’identité.


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Le numérique se met au vert Jetés avant même d’être usés, les produits numériques posent la question majeure du recyclage. Les grands groupes imaginent des solutions pour éviter que les décharges informatiques ne provoquent un désastre environnemental planétaire. Par Manuel Singeot

L

amené à renouveler son ordinateur avant qu’il n’arrive en fin de vie. Résultat : des milliers d’ordinateurs en bon état sont jetés chaque année. Le mouvement est encore plus prononcé pour les appareils mobiles, smartphones ou tablettes, produits grand public qui obéissent à des effets de mode dictés par des renouvellements annuels des appareils les plus en vogue. Or un outil informatique est une construction complexe qui fait appel à de multiples matières premières – plastique, verre, métaux

Une décharge informatique à Hong Kong. Les circuits imprimés sont recyclés. PHOTO AFP

Au final, un utilisateur qui souhaite disposer, pour un usage professionnel par exemple, de la toute dernière version d’un logiciel, est

communs ou rares –, ainsi qu’une quantité de produits polluants. Ces appareils que la société de consommation condamne au rebut

Internet alimenté par le solaire ? Les besoins en énergie des infrastructures du réseau ne cessent de croître, entraînant une hausse des coûts. Les grands groupes américains se penchent donc sur les énergies renouvelables afin d’alimenter leurs data centers toujours plus grands. Apple a annoncé la création d’une centrale solaire géante en Caroline du Nord pour alimenter ses services iCloud et iTunes. Mais Greenpeace, utilisant les propres chiffres du constructeur californien, rétorque que les énergies renouvelables fourniront moins de 10 % de la consommation totale du data center de la région.

s’empilent dans des décharges situées le plus souvent dans des pays qui ne sont pas dotés de législation environnementale obligeant à leur retraitement. Indiens, Chinois ou Bangladais s’occupent à désosser sans aucune protection ces appareils pour en extraire quelques grammes de matière première vendable, s’exposant à de graves produits toxiques. Afin de réduire cette pollution d‘un nouveau genre, mais aussi offrir une seconde carrière à ces équipements fonctionnels mais qui n’ont plus l’heur de plaire à leurs premiers propriétaires, des sociétés ouvrent des usines de rénovation et de reconditionnement de ces matériels. IBM vient d’ouvrir en Chine une nouvelle usine de ce genre, après en avoir créé en France, en Allemagne, aux États-Unis ou en Australie. D’ici 2014, cette usine devrait rendre une nouvelle jeunesse à près de 100 000 ordinateurs et serveurs. Ces matériels ne sont certes pas le nec plus ultra du marché, mais ils répondent cependant à de nombreux besoins et leur prix réduit permet aux économies émergentes de répondre à une grande partie de leurs besoins informatiques, ce qu’elles ne pourraient pas faire si elles devaient s’équiper de matériels dernier cri. Les ordinateurs hors d’usage sont eux recyclés, ce qui permet de baisser de 97 % les déchets qui finissent en décharge. Au-delà du destin de nos compagnons informatiques, l’industrie numérique se lance aussi dans une course à la sobriété énergétique. L’accroissement du nombre d’ordinateurs et outils mobiles entraîne une consommation électrique en hausse dans un monde où l’énergie est toujours plus chère. Les constructeurs se concentrent donc sur la mise au point d’appareils moins gourmands en énergie. Avec, en prime, un argument de vente plutôt intéressant : un

appareil mobile sobre dispose d’une autonomie plus grande, jusqu’à dix heures pour une tablette. L’industrie numérique a donc commencé à intégrer à son avantage une politique de protection environnementale. Reste à savoir si ces programmes créeront un cercle vertueux, seul capable de faire entrer la révolution numérique dans la logique du développement durable.

Le chiffre

%

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seulement du matériel informatique vendu entre 2006 et 2009 a été recyclé. (Source WWF)

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L’HÉMICYCLE NUMÉRO 438, MERCREDI 14 MARS 2012

* Soit environ un an, en fonction du calendrier parlementaire.

a course aux performances, pilotée par les principaux constructeurs, a pour conséquence une durée de vie assez courte des ordinateurs, téléphones portables et autres tablettes. Chaque année, les géants de l’informatique mondiale sortent de nouvelles versions plus puissantes ou plus rapides de leurs ordinateurs ou même lancent une nouvelle gamme. Les éditeurs de logiciels suivent le mouvement et font évoluer leurs produits de façon à leur faire bénéficier de ces capacités toujours accrues.


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L’admiroir

Aurélie, au nom du père, de Jean Zay et de Bourdieu Par Éric Fottorino

Avec Aurélie Filippetti, la classe ouvrière ira au paradis accompagnée par Jean Zay et Pierre Bourdieu. Chargée de la culture dans l’équipe de François Hollande, la député de Moselle formée par l’école de la République assume fièrement ses origines. Fille d’un mineur de fer de Lorraine, elle se dit inspirée par le ministre de l’Éducation nationale de Blum et rassurée par les analyses du sociologue.

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Force de caractère Pour cette jeune femme qui fit naguère une entrée remarquée dans la littérature avec son roman Les Derniers Jours de la classe ouvrière (Stock 2003), histoire de son grand-père communiste et résistant italien, arrêté par les nazis au fond de sa mine avec une dizaine de compagnons, puis déporté dans les camps, une autre chose compte : Jean Zay comme personnage littéraire. En particulier ses écrits de prison, Souvenirs et solitude. Un texte intime où le détenu offre une réflexion pudique sur l’emprisonnement et un regard lucide sur l’action politique.

« Je suis aussi attachée à lui car il est un héros, poursuit Aurélie Filippetti. Il a été député à 27 ans, ministre à 32 ans. La milice l’a arrêté du fait qu’il était juif. C’était une figure de la IIIe République que Vichy voulait liquider. » Et de rappeler son arrestation avec Blum, après les procès de Riom, et la lâcheté de ceux qui le supprimèrent dans un bois avant de le faire disparaître au fond d’un puits. La force de caractère de Jean Zay, qu’elle souligne avec conviction, transparaît dans ce passage de Souvenirs et solitude : « Lorsque le prisonnier constate qu’il ne songe plus à l’évasion, il apprend par là, non qu’il en a reconnu l’impossibilité, encore moins qu’il a abouti à l’acceptation ou à la résignation, mais bien qu’il a enfin réalisé la suprême conquête : celle de sa liberté intérieure. C’est que désormais les grilles n’existent plus pour lui. Il a trouvé dans le travail […] l’évasion véritable, celle qui, insensible aux entraves corporelles, ouvre à son esprit les plus vastes espaces et lui découvre des libertés qu’il eût ignorées sans son épreuve. »

FRED DUFOUR/AFP

e samedi-là, à peine rentrée de sa circonscription de Moselle, Aurélie Filippetti a sauté du TGV à l’autobus pour rejoindre le café Beaubourg où elle nous a fixé rendez-vous. Malgré le brouhaha de la salle, sa voix se détache, claire et précise, passionnée aussi, pour rendre un hommage vibrant à Jean Zay. Non point parce que François Hollande, quelques jours plus tôt, en a parlé lors d’un déplacement à Orléans, ville natale de ce valeureux du Front populaire, abattu par la Milice en 1944 à l’âge de 40 ans. « Parce qu’il a tout inventé », lance-t-elle avec conviction. Tout ? « En matière d’éducation, précise-t-elle. Et d’énumérer que Jean Zay mit sur pied un ministère de l’Éducation nationale qui comprenait une véritable éducation populaire, allant jusqu’à rapprocher les Beaux-Arts et le sport. « Il a posé les bases du cursus scolaire et du collège unique, explique celle qui, très tôt, a soutenu le candidat Hollande dans la course à la présidentielle, et s’est vue chargée de la culture dans sa campagne. Son souci était que l’école assure une véritable éducation du citoyen, une formation globale. Qu’elle se donne comme devoir d’assurer l’égalité entre les enfants, que les disciplines soient décloisonnées. Qu’il n’y ait pas ici les sciences et là le sport, ailleurs les lettres ou la philo. »

Partir c’est s’arracher

L’espoir La députée de Moselle ne voit pas seulement dans Jean Zay un précurseur (du CNRS, des Maisons de la Jeunesse et de la Culture, des grandes réformes de l’Éducation nationale qui viendront plus tard). Il est à ses yeux « un symbole du Front populaire par sa jeunesse, porteur d’un souffle d’espoir ». L’espoir, un mot lourd de sens chez cette fille de mineur passée par Normale sup. Son espoir, celui de ses parents communistes, c’était l’école, ce qu’elle appelle « la méritocratie républicaine ». Elle se revoit adolescente acheter son premier livre de Pierre Bourdieu à la grande librairie Géronimo de Metz. « C’était La Misère du monde, un recueil d’entretiens », se souvient-elle. Une lecture qui la marquera : « J’ai découvert qu’il avait interviewé un ouvrier sidérurgiste de Longwy. Il donnait une

de manichéisme, la reconnaissance d’une responsabilité des classes dites dominées. « Il existe chez elles des mécanismes qui créent l’échec. » Les études sont d’emblée jugées trop difficiles, ou d’un autre monde, pour des enfants doués mais d’origine modeste. Ce sont leurs parents qui mettent des freins et des interdits. « Bourdieu dit qu’il n’existe pas de vrais rescapés, rappelle l’ancienne khâgneuse. Quand des élèves issus du milieu ouvrier réussissent, c’est souvent que leurs parents avaient une situation favorisée au sein de ce milieu.

reconnaissance au milieu d’où je venais, une dignité à valeur scientifique », s’émeut-elle encore aujourd’hui.

L’absence de manichéisme Bourdieu, qu’elle côtoya plus tard brièvement à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), pour les besoins d’un DEA, incarnera pour la jeune femme l’aboutissement d’un processus à la fois savant, sociologique et politique. « J’avais un complexe de classe,

avoue-t-elle avec simplicité. J’éprouvais un sentiment de double appartenance. Je ne me sentais plus chez moi nulle part. Je vivais avec l’impression d’avoir trahi. Et je croyais être la seule à penser ça. Bourdieu a mis des mots et des analyses sur ce phénomène. En le lisant, j’ai compris les fondements de cette culpabilité. La sociologie n’est pas un déterminisme, mais elle s’inscrit dans un champ social. » Ce qui lui a plu dans l’enseignement de Bourdieu, c’était l’absence

NUMÉRO 438, MERCREDI 14 MARS 2012 L’HÉMICYCLE

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« Mon père était mineur de fer, mais il a été militant communiste, maire de sa commune, et conseiller général. Il appartenait à une aristocratie ouvrière. Mes deux parents se plaisaient à dire qu’ils avaient été de très bons élèves mais qu’ils avaient dû s’arrêter au certificat d’études car chacun était orphelin de père. Ils me valorisaient dans mon travail scolaire. » Un silence, soudain, dans le brouhaha du café. Aurélie Filippetti évoque sa famille. « Ma mère m’a dit un jour qu’on ne vivait tout de même pas dans Germinal. Il y a un prix à payer quand on s’éloigne de son propre milieu. Partir c’est s’arracher. Mon père m’a transmis les valeurs du monde d’où je venais, le souci de ceux qui n’ont pas eu la chance de faire partie d’une autre catégorie sociale. Je regrette qu’il ait disparu avant mon entrée à Normale sup. » En quelques mots, l’élue socialiste vient d’ajouter pudiquement au tableau d’honneur ses parents et grands-parents, ce grand-père paternel mort dans les camps, ce grand-père maternel qui périt sur un chantier après la chute d’une grue. Des personnalités marquantes, comme celle de son père qui, pour se construire, s’est colleté à la figure de héros de son propre père. « Je ne veux pas trahir cela », dit sans détour Aurélie Filippetti. Au nom de tous les siens.


l'Hémicycle - #438  

l'Hémicycle numéro 438 du mercredi 14 mars 2012 Au sommaire : - Le mur par Marc Tronchot >p. 5 - Les Cahiers de Michèle Cotta >p. 7 - Franço...

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