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Thomas Liebmann Les derniers jours du Yul Brynner de la RDA


Du même auteur Andrzej Zulawski, sur le fil (éd. LettMotif) Jean Eustache ou la traversée des apparences (éd. LettMotif)

ISBN 978-2-36716-176-1 Dépôt légal septembre 2016 Imprimé dans l’Union européenne Maquette : www.lettmotif-graphisme.com

Éditions LettMotif 105, rue de Turenne 59110 La Madeleine – France Tél. 33 (0)3 66 97 46 78 Télécopie 33 (0)3 59 35 00 79 E-mail : contact@lettmotif.com www.edition-lettmotif.com


Jérôme d’Estais

Thomas Liebmann Les derniers jours du Yul Brynner de la RDA


Pour Hélène et Olivier


« Afin que le public ne soit pas invité à se jeter dans la fable comme dans un fleuve pour se laisser porter indifféremment ici ou là, il faut que les divers événements soient noués de telle manière que les nœuds attirent l’attention… Les événements ne doivent pas se suivre imperceptiblement, il faut au contraire que l’on puisse interposer son jugement… Bref : bien des manières de raconter sont pensables, les unes connues et d’autres encore à inventer. » Bertolt Brecht, Petit Organon pour le théâtre


Nous sommes en septembre, il fait encore lourd. Extrêmement lourd. Hier, j’ai visité la ville. Sous escorte, s’entend. Les deux guides officiels ne m’ont pas lâchée d’une semelle. Pyongyang a été détruite pendant la guerre, il reste peu de vestiges d’avant 1950. L’architecture stalinienne, ces avenues, larges. Par endroits, je pourrais me croire à Berlin-Est. Le gigantisme en plus. Et tout ce blanc, cet affreux ciment blanc. À d’autres endroits, cela ne ressemble à nulle part ailleurs. Une autre planète. Les statues sont énormes, indéboulonnables. Les places géantes. Vides. La plus grande, la place Kim Il-sung, peut pourtant accueillir un million de personnes, m’avertit fièrement un des deux accompagnateurs. L’idéologie est partout. Discours et monuments. Le Phare de la Tour du Juche est un flambeau symbolisant l’idéologie nationale, l’Arc de Triomphe de Kim Il-sung, en marbre ou en granit, je ne sais pas, blanc, comme le reste, imposant, presque plus haut que son homologue parisien, est au pied de la colline Moran. À l’endroit même où le dictateur-père a prononcé son discours à son retour en 1945. Deux dates y sont inscrites. Celles du début et de la fin de la lutte contre le Japon. Il paraît que le métro aussi est fait de marbre, de bronze et de lustres, qu’il peut servir d’abri atomique. Les gens, rares, furtifs figurants, sont habillés de manière

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semblable. Des couleurs ternes. Ou du synthétique brillant. Des vêtements bon marché, laids. On m’a emmenée à Kimune, sur les hauteurs. Pas dans le fameux bunker, comme j’en avais fait la demande. Festival du film ! Personne ne s’en étonnerait, avais-je pensé. Un musée-studio dédié à l’art cinématographique. Au cinéma nord-coréen et à son leader incontesté, pour être plus précise… Dans ce domaine aussi, Kim Jong-il semble régner en maître absolu. Une immense fresque le représente en train de diriger la scène d’un film dans les années soixante. Un récit écrit par son père. Un récit devenu script. Puis film. Qu’il a supervisé du début à la fin. On m’a expliqué qu’il faisait répéter les acteurs, vérifiait le cadre. Toujours aussi fier, les yeux extatiques, le guide a mentionné que pour le film, une cinquantaine de maisons auraient été construites, puis brûlées. Tout autour, sur les murs, gravée dans le marbre, sa filmographie. Tous genres cinématographiques confondus. Omniscient. L’homme a TOUS les talents ! Partout, au plafond, d’immenses lustres de style soviétique m’ont rappelé ceux du Palais de la République ou du Kino International. Lorsqu’on m’a montré des décors censés représenter une ville japonaise et que j’ai demandé s’il en existait de semblables, figurant des villes européennes ou américaines, un homme, surgi de nulle part, a attrapé mes deux cerbères par les bras, les faisant quasiment voler au-dessus de ces villes en carton-pâte. Conciliabule. La visite était terminée. Quelle imbécile ! Envolée l’opportunité de poser mes questions sur la fameuse cinémathèque particulière de Kim Jong-il. Impossible de la visiter , m’avait-on donc immédiatement répondu. Peut-être aurais-je réussi à grappiller quelque chose, une information, un indice… Je ne décolère pas ce matin. Sur la route du retour, à un improbable feu, un visage s’est détaché, pour quelques secondes, de ceux des quelques

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passants semblant attendre que des voitures fantômes s’arrêtent. Une femme aux cheveux blancs. Un beau visage. La voiture a démarré, je me suis retournée. Plus rien. Engloutie. Dans le vide. Au-delà de la colère, je ne me sens pas bien, ce matin. Cette visite m’a fait un drôle d’effet. Voyage en terre inconnue. Découverte d’un Monde qui n’est pas le mien mais me semble étrangement familier. Je devine les horreurs qu’on me cache à travers le cocon qu’on a tissé autour de moi. Était-ce une bonne idée de venir jusque-là ? Les portes sont fermées. Elles le resteront. Jamais, je ne parviendrai à les ouvrir. Pas plus que Papa n’a su, n’a pu le faire. J’ai cru que je pourrais me servir de l’occasion, ce festival, arriver là où il avait échoué. Hélas. Il n’y aura rien. Pas d’enquête. Pas de résultat. Ils sont là, ne me lâchent pas. Même dans mon hôtel. Je suis déjà épuisée. Cette drôle d’année condensée… Ma vie qui s’accélère soudain. La découverte d’un père. D’une famille. L’Histoire qui m’engloutit. Treize mois… Été 2005. Une année que j’ai pénétré dans un labyrinthe dont je ne sors pas, que je suis précipitée contre des parois déformées qui suintent de secrets qui me dépassent, me hantent, sur des chausse-trappes qui crèvent mes certitudes, les unes après les autres. Un an que j’ai accepté d’écrire la biographie de mon père.

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1960, Halle Mon père est né le 11 avril 1960 à Halle. Ils étaient deux. Des jumeaux! Thomas et Marion. Leur père travaillait au théâtre de la ville. Karl Liebmann. Mon grand-père. Comédien. Papa a pris le relais. Halle avait probablement le théâtre le plus innovant de la RDA. Je crois que mon père n’en a pris conscience que des années après, à la disparition du sien. Je sais que certains comédiens lui en parlaient parfois encore. Avec une émotion mêlée d’exaltation. De regrets aussi. Un Éden artistique dans un pays qui n’en connaissait guère d’autres. Les plus anciens avaient connu Karl Liebmann, un sacré bonhomme ton paternel, des colères homériques ! Mais un professionnel, un grand artiste. Et humble avec cela ! Pour sa part, mon grand-père se considérait avant tout comme un artisan. Soucieux du travail bien fait. Consciencieux. Méticuleux. Du bel ouvrage, de la technique. Solide et certaine. Apprise, répétée. Parfaite. Un maître. En 1962, un an après le mur et la fermeture des frontières, Karl Liebmann décidait de quitter Halle. Dresde. Une grande maison, aux larges fenêtres, sur les bords de l’Elbe. Papa y avait sa chambre. Il aimait se souvenir de l’imposante bibliothèque du salon, sorte de mausolée qu’on leur avait interdit, à sa sœur et à lui, d’approcher de trop près. Son père avait accepté de rentrer au Staatstheater. La troupe y était importante, éclectique. Adulée par un public des plus fidèles. Dresde était un théâtre de répertoire. Mon grandpère venait d’avoir quarante ans et sa famille, de connaître le malheur.

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Il avait besoin, envie d’oublier, de se poser. Jouer les classiques. Il était prêt dorénavant. Doucement, lentement au départ. Il fallait d’abord s’occuper des enfants. Gagner sa vie et vivre la sienne. Tout cela en même temps. Il avait un nom : tout fut fait pour lui faciliter la tâche. Sa place dans la troupe était une évidence. Incontestée. « C’est un honneur pour moi ! Pour nous, pour la troupe, Monsieur Liebmann. Nous vous attendions ! Soyez le bienvenu et considérez cette maison comme la vôtre », l’accueillit l’intendant. Quand il eut l’âge d’assister à sa première représentation théâtrale, Papa fut comme foudroyé. Un sentiment venu de loin, ami, l’enveloppait. Il se sentait comblé. Dieu qu’il adorait voir son père sur scène! Encore! Pourtant, ils n’avaient droit, sa sœur Marion et lui, qu’à une pièce par année. Chacun à sa place. Je vous ai déjà dans les pattes à la maison! Il se souvenait l’avoir vu dans Hamlet. Deux fois. Dans L’Avare. Il y eut La Cerisaie aussi… Chaque fois le même éblouissement. Un vertige. La scène, les décors, les costumes. Les comédiens… Mais une sorte de petit pincement de cœur avait fait son apparition, lors du dernier lever de rideau. Quelque chose d’imperceptible, qu’il était toutefois immédiatement parvenu à définir : l’envie de passer de l’ombre, dans laquelle il se trouvait, avec sa sœur, avec les autres, à la lumière dans laquelle son père semblait flotter. Puis, il avait oublié, se fondant dans cet espace magique, ne le reconnaissant plus, ce père, sous le masque, se laissant de nouveau happer par la magie de l’histoire qui lui était racontée, malgré les chuchotements de sa sœur, maîtresse des didascalies maison qui tentaient, perversement, de le ramener à elle, à la réalité, banale, tellement banale soudainement. C’est lui ! Thomas, c’est Papa ! Mon grand-père acceptait de jouer les grands rôles aussi bien que les petits. Tant que la pièce est de premier choix ! Le

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texte avant toute chose. Si tu comprends le texte, tu as gagné. Le reste, c’est pour la galerie, n’avait-il de cesse de répéter à son fils quand, plus tard, déjà malade, il venait le voir jouer au Berliner Ensemble. Il aimait son théâtre et y resta plus d’une vingtaine d’années, jusqu’à la fin de sa carrière en 1984, à laquelle le cancer qui le rongeait vint mettre un terme. Il y joua une dernière fois Guerre et Paix qu’il affectionnait tant. À la maison, on ne parlait pas de politique. De l’Histoire, non plus. Mon grand-père était né en Silésie. Tout juste ses enfants savaient-ils qu’il ne faisait pas partie des nostalgiques des territoires perdus. Mais de son parcours pendant les années noires, rien. Il avait été sur le front russe. Y avait perdu trois doigts. Pour le reste… Silence complet sur le national-socialisme. Après la guerre, il était parti dans les environs de Halle. La RDA lui convenait. Elle était un choix. Le sien. Celui de sa femme, aussi. Celleci, émotive, excessive, n’était pas avare en déclarations enflammées sur son pays, ce nouveau pays si plein d’avenir, rempli de promesses, tout comme elle ne manquait pas une occasion pour invectiver l’autre côté, comme elle se bornait à appeler la RFA. Le jour où ils auront un Ulbricht là-bas, ils pourront commencer à l’ouvrir ! Jugements auxquels mon grand-père, amusé mais exaspéré, s’empressait de mettre un terme. Ça n’intéresse que toi! Qu’est-ce que tu connais à la politique? Garde ta salive et n’enquiquine pas les autres! Un jeu bien rôdé entre eux. Changèrent-ils de position envers leur pays, avec les années? Je n’en sais rien. Je ne le pense pas. Karl Liebmann avait, comme beaucoup de comédiens de troupe, de nombreux privilèges. Il vivait dans une cage dorée, coupé de la réalité quotidienne, de ses concitoyens. Tout comme mon père, plus tard. Celui-ci passa donc son enfance et son adolescence à Dresde. Marion et lui ne manquaient de rien. Quand on ne

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connaît pas, on ne compare pas! Heureux, solitaire, insouciant, il vivait dehors, jouait avec sa sœur sur les bords du fleuve ou aimait, grandiloquent, réciter des poèmes à haute voix. « Flottez, soleils des nuits, illuminez les sphères, Bourdonnez sous vos herbes, insectes éphémères ! » Lui si taiseux en temps normal, mutique presque, s’oubliait des après-midi entiers. Papa s’exprimait peu donc, et, toujours légèrement en retrait, il donnait je crois – cela ne changea pas véritablement par la suite – l’impression d’être ailleurs. En vérité, il observait. Écoutait. Ses réactions étaient longues à venir, un peu décalées dans le temps. « Dans la lune », disait son père. « Étrange, pas comme les autres », pensaient les autres. Sa scolarité se déroula sans accrocs. Même s’il dut faire face aux moqueries de ses camarades qui le sentaient différent. Ils étaient, lui et sa sœur, les enfants de l’acteur. Et puis cette drôle de gueule qu’ils avaient ! « Face de lune », « Chinois », « Cosaque », ce physique à part qui, par la suite, l’avait distingué des autres comédiens, le futur « Yul Brynner de la RDA », comme on l’appela, en paya d’abord le prix. Il fit face. Tout comme Marion. Il n’en souffrait pas et se fichait de mettre les moqueurs dans la poche. Ces quolibets relevaient plus de l’ignorance que de la méchanceté, de l’étonnement que de la duplicité, il fallait les ignorer. Purement et simplement. Il avait peu d’amis mais une famille qui l’aimait et avait su surmonter certains coups du sort, alors ces gamineries… Thomas et Marion gagnèrent la bataille. Les insultes s’effacèrent d’elles-mêmes des tableaux et des pupitres, le flot qui avait risqué de déborder se tarit pour ne plus former que quelques gouttelettes de salive, vite ravalées. Thomas était devenu un élève comme les autres. Il avait de bonnes notes en dissertation et en histoire, aimait également les cours de religion, même si son père ne lui permit pas de continuer au-delà de l’école primaire. En musique aussi, il était

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doué, depuis que sa mère, qui s’était rêvée cantatrice dans le passé, avait pris en charge leur éducation musicale : ils savaient chanter, Marion jouait du piano, lui, de l’accordéon et Madame Blitz adorait les emmener voir des ballets au Theater Junge Generation. Un élève prometteur donc, auquel les professeurs reprochaient juste une certaine lenteur. Là encore. Et ses silences, qu’on interpréta comme une forme de défi. Pas de voix mais un regard qui provoquait, apparemment. « Baissez les yeux, Liebmann ! Vous êtes bien effronté ! », lui ordonnait Monsieur Lachmann, le proviseur, quand Papa avait le malheur de croiser celui-ci au détour d’un couloir. Il ne comprenait pas. Lui qui faisait tout pour qu’on ne le remarquât pas… Il tentait, une fois rentré à la maison, devant le miroir du salon, de capturer ce regard qui lui échappait… En vain ! Il ne voyait que deux fentes. Ses yeux. Vint le théâtre. D’abord par le biais des Jeunesses communistes. Mon père se rendait, après l’école, à la FDJ, imitant ainsi la plupart de ceux qu’il connaissait. Mon grand-père avait donné son accord et fait en sorte que la section de Thomas puisse participer à des cours d’art dramatique. La plupart traînaient des pieds, ils auraient préféré faire du sport, Le théâtre, on en soupe déjà assez à l’école. Moi je ne joue pas! Laissez ça aux filles! Pour mon père, le grand jour était en revanche enfin arrivé. On ne pouvait lui faire plus beau cadeau. Sur scène, Thomas Liebmann était un autre. Vif, léger, hâbleur. Un bateleur, un meneur. Il débordait d’idées, d’énergie. On l’admirait enfin. Il devenait le centre de l’attention, se faisait des amis. Il fédérait même! Car il avait non seulement su gagner le respect des autres, mais il les avait aussi, en fin de compte, ralliés à sa cause, celle du théâtre. « Comment fais-tu Thomas? C’est ton père qui t’a montré? Tu crois que je pourrais aussi ? Ou que ton père peut-être… »

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ISBN 978-2-36716-176-1

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Thomas Liebmann (extrait)  

Auteur : Jérôme d'Estais. En vente sur www.edition-lettmotif.com

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