Sur Sacha Guitry (extrait)

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Sur Sacha Guitry Suivi de

Harry Baur/Sacha Guitry ou la croisĂŠe des destins



Claude Gauteur

Sur Sacha Guitry Suivi de

Harry Baur/Sacha Guitry ou la croisĂŠe des destins



Sacha, Lucien et les femmes



Ce ne sont pas ses modèles, ses amis ou ses rivaux, auteurs comme acteurs, que le jeune Sacha Guitry, né en 1885, voulut supplanter, mais son père : « J’avais un nom. Je me suis fait un prénom ». Du père au pair : la gageure n’était pas mince. Il fut, on le sait, renvoyé de tous les établissements scolaires, douze au total, où il fut inscrit. Ses véritables professeurs furent les amis de son père: Alphonse Allais, Tristan Bernard, Alfred Capus, Georges Courteline, Maurice Donnay, Georges Feydeau, Anatole France, Octave Mirbeau et Jules Renard. Sa première pièce, Le Page, date de 1902 ; son premier succès, Nono, de 1904, année où il débute également comme acteur. Il joue luimême ses propres pièces à partir de 1908, sa

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carrière démarrant vraiment avec Le Veilleur de nuit en 1911. Si sa mère, Renée Delmas de Pont-Jest (1858-1902), fut une actrice de modeste renommée, Lucien Guitry (1860-1925), lui, était considéré comme le plus grand acteur de son temps. Au terme d’une brouille de treize ans, Lucien voit en 1918 Sacha dans le rôle (titre) de Deburau, écrit par celui-ci pour celui-là. Le père et le fils à nouveau complices, Lucien crée en rafale Pasteur (23.01.1919), Mon père avait raison (08.10.1919) et Le Comédien (21.01.1921), polis par Sacha dans l’euphorie de leur réconciliation : « pour tout dire, en vérité, je ne rêvais que d’épater l’adorable auteur de mes jours ». Sacha les portera à l’écran, respectivement en 1935, 1937 et 1947, pour interpréter à son tour les rôles destinés à son père, pour ressusciter Lucien en les incarnant, autant dire pour l’égaler au double sens du terme. « Pour que le souvenir de Lucien Guitry dans Pasteur reste vivace, pour que les générations

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suivantes sachent combien il était grand, Sacha jouera Lucien jouant Pasteur » relève Raymond Castans 1. Henry Gidel insiste: « [… ] le faire revivre en s’identifiant à lui, c’était s’incarner en lui. Sacha est ainsi Pasteur, mais il est surtout Pasteur joué par Lucien, et il est finalement Lucien lui-même. Les deux Guitry ne font plus qu’un 2. » Pour Lucien, Sacha écrit encore Béranger (1920), Le Grand Duc et Jacqueline (1921), Un sujet de roman et Le Lion et la poule (1923) et On ne joue pas pour s’amuser (1925). Sa joie, c’est d’entendre Lucien lui renvoyer les répliques écrites pour lui (Lucien) par lui (Sacha). Car Sacha s’affirme haut et fort « fils de son père mais père de ses œuvres », et là sa revanche est éclatante. Lucien a commis deux pièces, Grand-père et L’Archevêque et ses fils, tombées avec le rideau. Il a été Alceste, mais il n’est pas Molière. Sacha, si. Le « Molière de la IIIe République », dit-on.

1. Sacha Guitry, Éditions de Fallois, 1993, p. 296. 2. Les deux Guitry, Flammarion, 1995, pp. 304 et 337-338.

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Lucien a eu deux fils, Jean, qui s’est tué accidentellement en 1920 à l’âge de 36 ans, et Sacha. Dominique Desanti relève que si « Lucien acheta pour Jean une concession à l’entrée du cimetière Montmartre », décidant que « Sacha et lui y trouveraient également leur sépulture, mais sans aucune de leurs femmes », Lana Marconi, veuve de Sacha, « s’y est fait enterrer » faute « de Guitry pour s’y opposer » car Sacha « ne l’avait certainement pas invitée à le rejoindre dans la tombe » où « Lucien voulait reposer avec ses fils 3 ». Sacha n’aura pas d’enfant. Ses enfants, ce seront ses œuvres, ses pièces et ses films. Et ses jeunes épouses, quand il les dirige en tant que comédiennes. Les plus jeunes ne le savent pas nécessairement: ces cinq mariages ont défrayé la chronique quarante ans durant. « Il faut qu’il épouse. Il est né mari » persiflait Léautaud dans son Journal fin 1946 4. Cinq

3. Sacha Guitry, itinéraire d’un joueur, entretien avec Karin Müller, Arléa, 2009, p. 20. 4. Journal littéraire, tome XVII, Mercure de France, 1964, pp. 66-73.

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élues donc : Charlotte Lysès, Yvonne Printemps, Jacqueline Delubac, Geneviève de Séréville et Lana Marconi, ces trois dernières ayant laissé des souvenirs, Jacqueline : Fautil épouser Sacha Guitry? (Julliard, 1976), Geneviève : Sacha Guitry, mon mari (Flammarion, 1959) et Lana : Et Sacha vous est conté (Le Livre contemporain, 1960). Sacha vit environ dix ans avec Charlotte, treize avec Yvonne, trois avec Jacqueline, cinq avec Geneviève et douze avec Lana : « les autres furent mes épouses, vous, serez ma veuve » et vos « belles mains fermeront mes yeux et ouvriront mes tiroirs ». Lana, compagne des jours difficiles, lui a fait oublier Miss Cinémonde (Geneviève). Avec Jacqueline, il s’était vengé de l’ensorcelante mais infidèle Yvonne, Charlotte lui ayant permis de s’affranchir de la tutelle d’un père écrasant, dont elle avait été par ailleurs la maîtresse. Ni Charlotte Lysès ni Yvonne Printemps ne parurent dans le moindre film de Sacha Guitry mais, respectivement, dans dix-neuf et trente-trois de ses pièces. Jacqueline

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Delubac (onze pièces et neuf films) et Lana Marconi (sept pièces et onze films) furent plus employées que Geneviève de Séréville (sept pièces et cinq films). Si Charlotte a huit ans de plus que lui et Yvonne neuf de moins, Jacqueline a 25 ans et Sacha 50, Geneviève 25 et Sacha 54, Lana 32 et Sacha 64. Quand elle apprit que Sacha convolait avec Geneviève, Charlotte aurait eu ce mot: « La prochaine fois, il épousera Shirley Temple! », laquelle avait alors 11 ans. Avec Jacqueline, Geneviève et Lana, Sacha est donc bien, selon ses propres termes, le double de sa moitié. Dans Bonne chance (1935), il fait passer la première pour sa sœur (pas de la même mère, ni du même père d’ailleurs!) puis pour sa fille, manière comme une autre de consommer un inceste malicieux, ainsi que dans Le Nouveau testament (1934/36) où sa fille, cette fois, toujours Jacqueline, était prise pour sa maîtresse. Dans Mon père avait raison (1937), la même devient la compagne du… fils. Sacha-Arnolphe, à défaut de Guitry-Molière.

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« Guitry toqué des femmes, c’est sûr, mais amant idéal, c’est moins certain. Plutôt dans le plaisir qu’il donne que dans celui qu’il éprouve » soutint Gérard Lefort 5. Et si c’était exactement le contraire ? Le plaisir qu’éprouve Guitry passe vraisemblablement avant celui qu’il donne. (Ce fut « rapide » s’accordent à reconnaître les amants de Faisons un rêve. À l’inverse de Sacha, son père eut la réputation d’un priape.) « Un ami, poursuivait Lefort, qui les saoule de mots, les abrutit de langage, comme si un long discours valait toujours mieux qu’une main bien placée. Guitry continuait-il à parler en faisant l’amour? » Mais parler d’amour, se saouler de mots, c’était faire l’amour pour ce « séducteur volubile », l’expression est de Raymond Castans 6. L’orgasme, chez lui, est verbal. Et le verbe ne se fait pas chair. La verve plutôt que la verge… Le discours, « substitut du sexuel », « parole aimant »,

5. Libération, 25.08.1993. 6. Sacha Guitry, Éditions de Fallois, 1993, pp. 249 et 271.

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Don Juan ou Arnolphe ? Talleyrand ou M. Prudhomme ? Le plus grand cinéaste du monde ?

Quel jeu mortel a joué Harry Baur ? Harry Baur dénoncé et martyrisé comme juif (ce qu’il paraissait être mais n’était pas), résistant pour certains, collaborateur pour d’autres. Les mystères demeurent depuis 1943.

Claude Gauteur a réuni et présenté avec André Bernard Le Cinéma et moi de Sacha Guitry, préface de François Truffaut (éditions Ramsay, 1977 et 1984 ; Ramsay Poche Cinéma 1990). Il a présenté Sacha Guitry Cinéma, tous les scénarios spécialement écrits pour le cinéma par Sacha Guitry, de Bonne chance à Si versailles m’était conté… (Omnibus, 2007).

14€ TTC ISBN 978-2-36716-125-9


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