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note de l’éditeur Il y a quelques années, dans des circonstances qu’elle détaille elle-même, Marie Redonnet fut amenée à s’expliquer sur son parcours d’écrivain. Il s’agit d’un témoignage qui éclaire d’une façon singulière la genèse de Trio pour un monde égaré. Ce texte, revu et complété par l’auteur, est donné dans les pages ci-après.


un parcours pour Malik Prince


Le surgissement de l’écriture En lisant À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Jacques a soudain une révélation. Il veut devenir un grand écrivain comme Marcel Proust ou rien. Il s’enferme dans son bureau et commence à écrire. Les mots se pressent. Il ne s’arrête plus. Le surgissement de son écriture est puissant. Je suis stupéfaite. Comment lui qui ne s’intéressait pas à la littérature a-t-il soudain pu avoir cette révélation de lui-même comme écrivain ? L’exemple de Jacques agit sur moi comme un déclic. Moi aussi, comme lui, je pourrais écrire. J’achète plusieurs petits cahiers. Je les installe sur mon bureau. J’en ouvre un et regarde la page blanche. Mais les mots ne viennent pas et les pages de mon cahier restent désespérément vides. Je n’ai aucune idée de ce que je voudrais écrire. Je ne sais pas pourquoi je veux écrire. Mais je suis poussée par une force inconnue. Il se passe des jours et des semaines. Je ne me décourage pas. N’ai-je pas au début de ma cure analytique été confrontée à ce vide ? Et puis peu à peu les mots sont venus. Il en sera peut-être de même pour l’écriture. Chaque jour, pendant plusieurs heures, je suis devant mon cahier, concentrée et tendue sur cette recherche apparemment stérile. Il m’arrive de me contorsionner et de me mordre comme s’il fallait faire violence à mon corps pour que surgisse l’écriture.


J’écris des mots, des phrases sans lien les uns aux autres. Je les barre. Je dessine de petits personnages enfantins avec des couronnes sur la tête. Les pages de mon cahier ont une drôle d’allure. Je raconte cette étrange expérience à mon analyste. Il reste silencieux. Je poursuis ma recherche. J’ai voulu imiter Jacques mais je dois inventer seule mon propre chemin. Des phrases écrites sur mes cahiers, j’en garde deux, inaugurales. « J’ai du vide à boire lentement » et « Mon sexe pèle à mon texte». J’ai eu raison de ne pas abandonner. Trois petits personnages, le nain, le plus petit nain, le fou font leur apparition sur la page blanche. J’écris à leur sujet des histoires minuscules en une seule phrase : un sujet, un verbe, un complément. Ils habitent un mystérieux royaume qu’ils se préparent à quitter. Ils vaquent affairés à d’incessants et harassants travaux. Ils croisent d’autres insolites personnages. Ils possèdent des outils, des ustensiles et des véhicules avec lesquels ils n’arrêtent pas de se déplacer. Ils sont en relation avec quatre instances : le maître, le roi, dieu, le mort. Ils sont en quête mais en quête de quoi ? De courtes phrases se succèdent sur le cahier. Elles surgissent précédées d’un douloureux travail avec mon corps. Je me demande ce que je pourrais faire de ces courtes phrases mises bout à bout. Je m’intéresse à la peinture chinoise, à son vide à partir duquel la vision apparaît. En lisant un livre de haïkus, c’est la trouvaille. Découpée en trois vers, chacune de mes phrases forme un haïku. J’ai trouvé la forme du livre que je suis en train d’écrire. Ce sera un livre de haïkus.

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Je suis de plus en plus submergée de haïkus. Je les fais lire à Jacques. Il m’aide à les trier. Les haïkus non retenus vont à la corbeille à papier. Jacques est mon maître. Sans lui qui me guide, je n’aurais pas cette exigence, cette discipline, cette ascèse. Mon analyste, silencieux, accompagne ma première expérience d’écriture. L’enchaînement des haïkus ne forme pas un récit au sens propre du terme. Il raconte pourtant l’histoire d’une entreprise et d’une quête menée par le nain, le plus petit nain et le fou. Chaque haïku est concret et sensible mais leur agencement est mystérieux. Le texte évoque un jeu de cartes dont les personnages seraient les figures. La partie en cours est obscure. Le lecteur est face à une énigme. Aucun haïku n’évoque ce qui se passe dans ma cure analytique. Je semble écrire en faisant abstraction de moi-même et de mon histoire. Pourtant ce texte ne serait-il pas la transfiguration poétique de mes séances d’analyse ? Alors j’aurais trouvé le pouvoir secret de ma langue, sa capacité d’abstraire et de symboliser par la fiction, avec un minimum de mots, mon expérience singulière. Mes haïkus, sous une forme ludique, raconteraient l’histoire de cette quête de soi que de séance en séance je poursuis sur le divan. Le nain, le plus petit nain, le fou seraient la métaphore de l’écrivain que je suis en train de devenir et tous leurs travaux la métaphore du mystérieux travail que j’ai à accomplir. Maintenant que le texte est presque achevé, je dois lui donner un titre. Le Mort & Cie s’impose. Je différencie le mort de la mort. Il est l’instance de la coupure et du jeu (ne dit-on pas faire le mort ?) qui permet l’avènement de la parole. La présence silencieuse de mon

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analyste l’a inspiré. Après avoir trouvé le titre, je lui dis « Je veux être auteur ». Auteur, répète-t-il en écho. J’exprime plus et autre chose que mon désir d’être écrivain. Quel sera mon nom d’auteur ? Je rejette mon nom d’épouse qui sera le nom d’écrivain de Jacques. Je rejette mon nom de jeune fille, L’Hospitalier. Je n’ai pas envie d’un pseudonyme. Mon nom d’auteur ne peut être que Redonnet, le nom de jeune fille de ma mère auquel je m’affilie par ce geste de rupture avec la filiation paternelle. J’ai conscience en prenant le nom de ma mère de vouloir honorer sa mémoire. Mais mon écriture portée par l’instance du Mort s’origine dans la séparation avec la mère. J’écris pour m’en échapper tout en payant ma dette. J’abandonne le prénom Martine que ma mère m’a donné et qui ne me plaît pas. Martine L’Hospitalier devient Marie Redonnet. Je fais authentifier devant témoins mon nouveau nom à la mairie. Il me reste à envoyer Le Mort & Cie aux éditeurs. Jacques vient de terminer son premier manuscrit. Nous envoyons nos manuscrits par la poste aux mêmes maisons d’édition. Je reçois mes premières lettres de refus. Paul Otchakovsky-Laurens s’intéresse au manuscrit de Jacques tout en étant réticent à le publier. Jacques obtient un rendezvous. Il lui parle du Mort & Cie. Paul Otchakovsky ne l’a pas encore lu. Une semaine plus tard, il nous fait part de sa décision de publier nos deux textes en même temps. P.O.L est une maison d’édition renommée qui défend les nouvelles écritures dans la filiation des Éditions de Minuit. C’est une chance incroyable d’y être publiés alors que nous n’avons aucune relation dans le milieu littéraire. Jacques

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est déjà en train d’écrire son second livre. Il veut très vite devenir un grand écrivain. Je n’ai pas son ambition. Il sera la locomotive à laquelle j’accrocherai mon wagon. C’est l’image qui me vient pour exprimer comment j’envisage mon avenir littéraire. Je suis encouragée par la réception du Mort & Cie. Son caractère insolite retient l’attention de quelques critiques renommés. Michèle Bernstein, l’ancienne compagne de Guy Debord, lui consacre sa chronique dans Libération. J’arrive à la fin de ma cure commencée il y a sept ans. J’hésite encore sur le chemin à suivre. J’ai publié avec une reconnaissance d’estime un premier livre et je suis devenue auteur. Mais je n’ai aucune perspective de gagner de l’argent par la littérature et je veux échapper à mon métier de professeur de français dans le secondaire. Pourquoi ne deviendrais-je pas psychanalyste ? Je prends rendez-vous avec un analyste didacticien de l’École Freudienne pour lui demander comment je pourrais m’inscrire à l’École afin de devenir psychanalyste. Il m’écoute sans répondre à ma question. Je sors désorientée de cet entretien. Je n’entreprends pas de nouvelles démarches, comme si j’avais renoncé à mon projet. Je ne sais pas comment devenir psychanalyste. Mais je sais maintenant comment devenir écrivain. Ce projet ne dépend que de moi. Quelques mois avant la fin de ma cure, j’écris dans une langue toujours épurée et minimale Doublures, un recueil de douze contes aussi énigmatiques que mes haïkus, douze histoires miniatures qui s’enchaînent les unes aux autres, douze petits personnages incertains, marionnettes et pantins, aux noms tronqués, six femmes et six

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hommes : Lia, Lii, Gal, GiL, Gem, Gim, Sil, Sam, Lam, Lim, Nel, Nil. Pour chacun, une question : comment ne pas être une doublure ? Comment exister par soi-même ? Le thème de la doublure s’enracine profondément dans mon histoire et la quête de ces petits personnages voulant se délivrer de leur héritage et de leurs identifications mortifères fait écho à la mienne. N’ai-je pas commencé à écrire par imitation de Jacques ? Sans lui comment y serais-je parvenue puisque je n’en avais ni le désir ni même l’idée ? Comment ne pas être une doublure ? Comment devenir écrivain à partir de mon seul désir, de ma seule force ? Difficile question que j’ai tenté d’esquiver en voulant devenir psychanalyste et à laquelle désormais je vais devoir répondre. En écrivant avec jubilation et humour noir ces douze contes tragiques de ratage et de mort, comme une catharsis, je joue avec les obstacles et les dangers que je vais rencontrer sur le chemin dans lequel je m’engage. Un an après Le Mort & Cie, je publie Doublures aux éditions P.O.L. Je vais avoir quarante ans. Je me suis inventé une nouvelle identité pour écrire une œuvre dont je serai l’auteur, à partir de laquelle recommencer ma vie. C’est la seule issue que j’ai trouvée aux questions posées par mon héritage et par mon histoire. J’ai commencé à tracer mon chemin en inventant une voix et une langue qui m’appartiennent en propre. Je dois maintenant le continuer seule sans mon analyste derrière moi. Très émue, je lui dis adieu et merci. L’aventure dans laquelle je m’engage est un pari et un défi risqués. Je n’ai aucune certitude de réussite. N’est-ce pas ce qu’inconsciemment

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je recherche : faute de pouvoir m’adapter à la société et me normaliser, m’inventer une vie hors du commun en devenant écrivain ?

Le triptyque romanesque Comme tous les étés depuis la mort de mon père, je passe mes vacances avec Jacques et ma mère. Je me sens prise au piège. Un matin, pour m’échapper, je m’enferme dans ma chambre. Sur la première page d’un nouveau cahier, j’écris deux noms : Tir et Lir. Puis je dessine quatre lits, les deux lits de Mab et Mub, les vieux parents malades, et à leurs pieds, perpendiculaires, les petits lits des enfants absents, Tir et Lir. Et d’une seule traite, en dix jours, qui correspondent aux dix lundis de l’histoire, j’écris ma première pièce, Tir & Lir. Je n’ai pas choisi d’écrire pour le théâtre. L’écriture dramatique s’est imposée. Tout peut me surprendre dans cette première pièce. Le jeu de mots du titre qui contient les noms des deux enfants absents. La chambre des vieux parents couchés dans leurs lits au pied desquels sont installés les deux lits jumeaux de Tir et Lir. Ne l’aurais-je pas imaginée à partir de la chambre de mon enfance où pendant douze ans j’ai dormi au pied du lit de mes parents ? Et toutes ces lettres échangées entre les parents et les enfants qui forment le noyau dramatique de la pièce ! Une pièce de théâtre entièrement construite à partir d’une correspondance : Mub lisant chaque lundi matin à Mab qui ne sait pas lire les lettres de Tir et Lir, puis l’après-midi écrivant ses

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réponses en les lisant à Mab. Toutes ces lettres qui s’accumulent comme un trésor sont un jeu cathartique avec la maladie et la mort, une sublimation de la misère et de la souffrance de Mab et Mub. Et pour moi écrivant cette farce macabre, un acte de délivrance exaltant le pouvoir de transfiguration et de rire de la littérature. Le théâtre répond à un désir secret. J’y vois une issue à l’enfermement de l’écriture qui correspond à l’enfermement de ma vie, la possibilité de me socialiser en participant à une création collective et en rencontrant le public. Je m’affilie à Beckett comme à un père symbolique. Je sais tout ce que le théâtre lui a apporté. Paul Otchakovsky trouve la pièce réussie mais il refuse de la publier. Il me conseille de chercher un metteur en scène. Après Le Mort & Cie et Doublures, il attend un autre type de texte. Je comprends que si je veux continuer à être publiée, je dois écrire un roman. Plusieurs mois se passent. Soudain l’écriture surgit portée par la voix d’une narratrice inconnue sans nom et sans visage. Par phrases brèves au rythme saccadé et rapide, elle raconte l’histoire maudite du Splendid Hôtel construit par « grand-mère » dont elle est l’héritière. C’est un héritage pourri. Le Splendid Hôtel est un corps malade dont les sanitaires et la tuyauterie ne cessent de se boucher. Le marais dévorateur menace de l’engloutir comme il engloutit le cimetière et la digue construite par la société des chemins de fer qui a échoué à le dompter. La narratrice telle une héroïne antique mène un combat de titan : sauver l’hôtel de la ruine, combattre les forces de mort qui l’attaquent et la folie qui rôde.

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Jour après jour j’écris l’histoire du Splendid Hôtel. J’ignore où elle me conduit. En l’écrivant j’ai l’impression de plonger très profond. Écrire plus de deux heures d’affilée est au-dessus de mes forces. Je donne voix à la narratrice. Pourtant c’est bien moi en pleine conscience qui écris son histoire dans un moment d’extrême concentration et de fulgurance visionnaire. Je pense à l’expérience qu’a connue Kafka en écrivant Le Procès et La Métamorphose. J’écris avec son portrait accroché sur le mur face à mon bureau. Son regard brûlant me fixe. Chaque soir, je fais lire à Jacques les pages que je viens d’écrire. Il éclate de rire en découvrant ce récit si noir. Comme dans Tir & Lir, l’humour en désamorce la force maléfique et morbide. J’ai donné forme et vie à l’univers romanesque qui m’habitait à mon insu. En envoyant Splendid Hôtel aux Éditions de Minuit, j’ose un acte transgressif. J’ai commencé à écrire en voyant Jacques écrire. Il a été mon maître. C’est par son intermédiaire que j’ai été publiée chez P.O.L. Je veux maintenant lui échapper et m’affirmer par moi-même. Je dois désormais jouer ma partie seule. Je ne serai pas le wagon accroché à sa locomotive comme je l’avais imaginé au tout début. J’ai conscience de ma faiblesse. Pour réussir, j’ai besoin d’une maison d’édition à laquelle je puisse m’identifier et sur laquelle je puisse m’appuyer. Les Éditions de Minuit ont été créées pendant la Résistance. Elles ont incarné un renouveau de la littérature française en publiant les écrivains du Nouveau roman et les penseurs de la modernité. Je tente ma chance et envoie Splendid Hôtel et Tir & Lir dans le même paquet au 7 rue Bernard Palissy. Deux jours plus tard,

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je reçois un appel de Jérôme Lindon. Il me donne immédiatement rendez-vous. « Splendid Hôtel est un livre que j’aurais aimé écrire » me dit-il en m’accueillant. Je suis bouleversée par cet aveu. Il s’engage à publier Tir & Lir après le roman. En signant le contrat d’édition, j’ai l’impression de franchir une étape décisive. Je m’attends à une reconnaissance immédiate. Mais il n’y a aucun article dans la presse ni aucun compte rendu à la radio, comme si Splendid Hôtel n’était pas paru. C’est un choc. Je ne veux pas me laisser abattre. Je me remets devant la page blanche. Je vis entièrement tendue et concentrée sur le livre à écrire. Plus rien d’autre n’existe que cette nécessité. Sur la première page de mon cahier, j’écris un nom : Forever Valley. Puis un texte obscur qui ne mène nulle part et que je jette à la poubelle. Je recommence à chercher. De nouveau le nom de Forever Valley revient. J’écris un second texte qui suit le même chemin que le premier. Des semaines passent. Le nom de Forever Valley est toujours là, obsédant. Après plusieurs ébauches ratées, le texte contenu dans le nom de Forever Valley surgit enfin. Il donne voix à une nouvelle narratrice. Elle a rajeuni, elle a seize ans. Elle n’a toujours pas de nom. Elle ne sait ni lire ni écrire et elle n’est pas formée. Non scolarisée, elle est sans héritage et sans lignée à laquelle elle puisse s’identifier. Forever Valley est le nom du village en ruines avec son église effondrée et sa mairie école fermée dont Massi, la veuve du maire, a fait un dancing pour les douaniers de la vallée d’en bas. Sur ce site désertifié et stérile ne vivent plus que le

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père, Massi et la jeune narratrice, les trois derniers survivants. Ce lieu m’a été inspiré par Melles, un village pyrénéen à la frontière espagnole où les ancêtres de ma mère sont enterrés et où je passais d’heureuses vacances quand j’étais petite. Mais pourquoi en ai-je fait un site ruiné et perdu ? Pendant la semaine, la jeune narratrice se consacre à son projet personnel, chercher les morts dans le jardin du presbytère. Le samedi soir, elle va travailler au dancing de Massi. Le père paralysé dans son fauteuil, tyrannique et cupide, est une figure paternelle profanée qu’elle enterre à la fin dans le jardin du presbytère devenu un cimetière. Ce deuxième roman, toujours à une seule voix et sans dialogue, est comme le premier une fable. Après l’avoir lu, Jérôme Lindon décide de le publier. Un an après Splendid Hôtel, plusieurs articles élogieux en rendent compte. Jérôme Lindon me manifeste sa satisfaction. Je suis fière d’avoir réussi, comme une épreuve initiatique. Je me remets aussitôt au travail. De nouveau, j’affronte la page blanche. Je sais que je dois en passer par cette phase de recherche dans les profondeurs. Ma cure analytique m’a mystérieusement ouvert les portes de cet espace intérieur où s’élabore le livre en gestation. Si je n’étais pas tendue et concentrée devant la page blanche, aussi folle et désespérée que cette expérience puisse m’apparaître, rien ne surgirait. Je ne me suis pas trompée. Soudain je recommence à écrire en donnant voix à une troisième narratrice. Elle a encore rajeuni. L’histoire commence le jour de ses douze ans et de ses premières règles. Pour la première fois elle a un prénom, Mélie, mais toujours pas

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de nom. Elle a été découverte à sa naissance par Rose dans la grotte aux fées près des cascades. Rose a été la bonne fée de Mélie qui est née et a grandi dans le monde des contes, apprenant à lire dans un livre de légendes en alphabet ancien, grandissant auprès de Rose dans le magasin de souvenirs de l’Ermitage. Mais le jour de ses douze ans est aussi celui de la mort de Rose dans la grotte aux fées. Mélie ferme le magasin de souvenirs, quitte les cascades et s’en va seule à Oat, le port de l’île pour y commencer une nouvelle vie. Elle emporte avec elle l’enseigne du magasin de souvenirs et le livre de légendes en alphabet ancien au dos duquel est écrite une adresse : 7 rue des Charmes à Oat, où elle décide de se rendre. Ce troisième roman peut se lire comme un roman de formation. Mélie est la première des trois narratrices à quitter le site originel et à vouloir s’intégrer à la société à laquelle jusqu’alors elle est étrangère. Elle fait une succession de rencontres initiatiques qui l’aident à se construire. Mais au 7 rue des Charmes où elle s’est installée chez le vieux Nem amnésique et égaré, elle part à la recherche de sa mémoire perdue qui est aussi celle de Rose et de toutes les Rose dont les histoires se confondent et se mélangent. Cette quête l’entraîne vers un monde de perte et de mort. Malgré son désir de vivre elle ne peut éviter l’issue tragique. Rose Mélie Rose est publié six mois après Forever Valley, pour la rentrée de septembre. Des trois romans, peut-être parce qu’il emprunte la forme du conte et que la voix et l’histoire de la narratrice permettent en partie au lecteur de s’identifier à elle, il est celui

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qui rencontre la meilleure réception auprès des journalistes et des libraires. Sélectionné pour le prix Médicis, il n’obtient aucune voix. Rose Mélie Rose achevé, je comprends que ce troisième roman forme avec les deux précédents un triptyque raconté par une voix féminine qui rajeunit et se métamorphose. Le thème de l’héritage est au centre des trois romans. Cette question m’a été posée par mon histoire familiale. En essayant de me la remémorer pendant ma cure, j’ai pris conscience qu’une grande partie avait disparu. Je suis face à un blanc. Quasiment rien ne m’en a été transmis. Je ne sais rien de l’histoire de ma grand-mère maternelle, qui a rejeté ma mère avec une si violente haine. Rien de ses origines. Je ne sais rien non plus de l’histoire ni de l’origine de la mère de mon père. Comme si les femmes de ma lignée maternelle et paternelle avaient vécu dans un déracinement et un exil de leur histoire. Toutes les deux avaient quitté leur province très jeunes pour venir travailler à Paris comme ouvrière. De ce qu’elles ont quitté, elles n’ont rien transmis. Privées de mémoire, coupées de leur passé, privées de paroles et de récits les concernant en propre. Sur l’origine de la famille de mon père, je sais seulement que les L’Hospitalier étaient mineurs en Auvergne et que mon grandpère était un syndicaliste militant proche du Parti communiste. Mais rien ne m’a été transmis de l’histoire et de la culture du mouvement ouvrier. Mon père ne s’en sentait pas l’héritier. Ma mère racontait l’histoire de sa famille paternelle sur un mode légendaire comme si elle avait voulu s’affilier à une origine qui l’anoblissait. Les Redonnet

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auraient été originaires d’Espagne, de riches commerçants de linge de maison fournisseurs de la famille royale. À la suite d’un revers de fortune, ils se seraient installés à Melles, juste à la frontière. Mais son récit familial s’arrêtait là. Cette perte de l’origine et de l’histoire vécue, cette absence de transmission accompagnée d’une absence de parole pour raconter sa vie pourraient être l’une des causes de la névrose et de la maladie mentale dont ont été atteints les membres de ma famille proche : la haine meurtrière de ma grand-mère maternelle, le délire paranoïaque de mon oncle maternel, la dépression ravageuse de ma tante maternelle, les crises de folie de mon père acharné à faire souffrir sa femme et à l’empêcher de vivre, la mélancolie et le fol amour maternel de ma mère. Et ensuite moi, héritière en souffrance de cette perte et de cet exil, ayant tenté sur un divan de psychanalyste de trouver les mots pour raconter cette histoire, et n’y étant pas parvenue, m’étant mis à écrire à partir de cette histoire et de cette mémoire perdues. Je réalise ainsi le désir que ma mère, n’ayant pas réussi à le réaliser pour elle-même, m’a transmis : celui de devenir une femme libre et vivante hors de sa lignée mortifère. Mais en même temps que ce désir, elle m’a transmis malgré elle son héritage de perte et de folie contre lequel je n’ai cessé de me battre. Cette question personnelle de l’héritage rencontre celle des femmes de ma génération nées après la Deuxième Guerre mondiale. Par nos mères et nos aïeules, nous héritons de la violence que les hommes pendant des millénaires ont exercée sur les femmes, exploitées, opprimées, dominées, aliénées dans leur imaginaire, leur

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sexualité et leur désir, exclues du symbolique et du politique, n’ayant pour la plupart d’issue hors de la soumission et de la ruse que la folie, la déviance, la perte. Nous héritons d’un livre blanc, celui de leurs histoires et de leurs mémoires qui n’ont pas été écrites. Mais nous héritons aussi, c’est la face positive de cet héritage, d’une force de résistance clandestine incarnée au cours de l’histoire par des femmes rebelles, d’une culture mineure orale, d’une intelligence intuitive et sensible branchée sur le réel de la vie, d’un désir de libération et d’une volonté de changement. Dans notre lutte pour nous émanciper et exister par nous-mêmes, nous rencontrons des forces contraires puissantes. Je suis l’une de ces femmes. En écrivant le triptyque à partir de mon histoire personnelle, je témoigne d’une douloureuse mutation et d’un violent passage entre deux temps de l’histoire. Les échecs de mes trois narratrices racontent le versant sombre de cette lutte de libération. Malgré leur désir de vivre et leur résistance, elles ne parviennent pas à s’arracher au monde ancien dont elles restent captives. Toutes les trois sont des héroïnes déviantes qui mènent un combat personnel afin d’exister par elles-mêmes. Toutes les trois ont une féminité problématique. La première narratrice l’a complètement refoulée mais s’y confronte à travers sa relation à Ada et Adel, ses deux sœurs hystériques. La deuxième n’est pas formée et se prostitue au dancing comme si elle était une autre, avec comme unique signe de sa féminité gelée sa robe en organdi et ses souliers vernis que lui a offerts Massi. Mélie est la seule à découvrir et vivre sa féminité, mais aucun des hommes qu’elle rencontre ne peut l’aider

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à devenir vraiment une femme. Dans ces trois romans, les pères sont absents, les hommes stéréotypés ou défaillants. Les relations hommes-femmes sont négatives, frustrantes ou impossibles. La seule figure positive est celle du vieux photographe qui offre à Mélie le polaroïd grâce auquel elle pourra faire œuvre symbolique de transmission. Née juste après la Deuxième Guerre mondiale, ma génération est l’héritière directe d’une catastrophe de l’histoire : le nazisme et le stalinisme mais aussi les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, symboles monstrueux de la barbarie qui accompagnent le progrès scientifique et technologique grâce auquel la civilisation occidentale domine le monde. Ma génération a refoulé cet héritage, grandissant dans l’illusion qu’une nouvelle société prospère, pacifique et plus juste pourrait naître de cette catastrophe historique. Mes parents ne m’ont rien transmis de la Deuxième Guerre mondiale comme si rien ne s’était passé. Ils m’ont transmis leur amnésie et leur perte de conscience. Ils ne parlaient pas non plus de la guerre d’Algérie ni des autres luttes de libération nationale dont j’ignorais l’existence. Je suis restée étrangère à l’enseignement de l’histoire. L’école n’a pas réussi à me faire comprendre les événements dont je suis l’héritière. J’ai grandi dans un monde privé de sens. Ma révolte et ensuite mon désir de révolution étaient existentiels et métaphysiques. Ils ne s’incarnaient pas dans l’histoire. Le triptyque témoigne de cette amnésie. Les trois romans se passent dans des sites naturels immémoriaux : le marais tout puissant, la haute montagne sauvage, l’ermitage avec les cascades et la grotte

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aux fées. Les traces d’une ancienne civilisation sont en train de disparaître. Un monde ancien s’efface remplacé par une nouvelle société présente seulement par quelques symboles. Mélie est la seule des trois narratrices à quitter le monde ancien pour chercher à s’intégrer à la nouvelle société, sans y parvenir. Elle reste étrangère et inadaptée. L’amnésie de l’histoire, l’étrangeté au monde moderne, la perte du sens dont sont victimes les trois narratrices produisent un effet de trouble et d’égarement. Le triptyque raconte sous forme de fable une part invisible de l’histoire contemporaine. Le secret et laborieux travail que j’ai accompli pendant sept ans dans ma cure a peut-être préparé et permis l’éclosion de ces trois romans, écrits en moins d’un an et demi. Ma langue minimale, qui est déjà celle des trois livres précédents, accentue l’effet d’étrangeté. On pourrait la croire rescapée d’une catastrophe, amnésique d’une histoire de la littérature française et de sa langue si riche que par mes études, mes lectures et ma réflexion personnelle je me suis appropriée, sans pour autant m’en reconnaître l’héritière. Je n’ai pu devenir écrivain qu’en travaillant dans la langue française une langue littéraire autre, réduite à l’essentiel (langue mineure, comme l’appelle Deleuze dans son essai sur Kaf ka), ressourcée à l’oralité et à l’imaginaire, branchée sur le réel. Vidée des outils de la rhétorique, de la richesse du vocabulaire et de la complexité de la syntaxe, ma langue d’écrivain se cherche à partir du vide et de la perte. Elle est faussement simple et innocente puisqu’elle n’ignore pas la longue histoire de la littérature française,

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qu’elle continue à sa façon. Elle n’est pauvre qu’en apparence puisque cette pauvreté rend possible une expérience poétique. Je sais que cette langue paradoxale et l’univers étrange auquel elle donne accès déstabilisent des lecteurs. La lecture du triptyque ne peut se faire passivement, au premier degré. Elle demande un engagement et un branchement sur une part plus intime de soi-même. Mais je crois que ces livres énigmatiques et dérangeants parlent autrement de notre monde et posent des questions essentielles. Publié en 1986-1987 aux Éditions de Minuit, qui bénéficient dans la société française du prestige de leur histoire récente, le triptyque parvient à se faire reconnaître d’un certain nombre de critiques, de libraires et de lecteurs. Même s’il reste ignoré des grands médias et s’il se vend peu, je suis fière de cette reconnaissance. J’ai réussi à affirmer mon identité d’écrivain. Les trois romans sont traduits dans de nombreux pays, dont les USA. Je voyage grâce à eux. Je donne des conférences et des interviews qui me permettent de penser mon parcours littéraire. Des étudiants et des chercheurs travaillent sur le triptyque. Je suis portée par les livres qu’en si peu de temps j’ai réussi à écrire. Jérôme Lindon me félicite. « Vous avez planté vos racines profondément dans la terre. Votre arbre doit maintenant se déployer et atteindre sa pleine croissance » me dit-il pour m’encourager à écrire un roman qui touchera un plus large public. Je ne demanderais pas mieux. Je pourrais alors envisager de vivre de mes livres et me libérer enfin de ma dépendance envers l’Éducation nationale. Mais je sais aussi que mon travail trace un chemin dans l’inconnu. Je traverse

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des moments de vide et de remise en question. Mes romans, malgré leur apparente simplicité, ne sont pas immédiatement déchiffrables. Ils rencontrent des résistances qui freinent leur diffusion. Je ne suis pas sûre d’avoir très vite un nouveau roman à écrire et encore moins un roman plus commercial. Je ne suis pas une romancière professionnelle.

Le théâtre Je n’ai pas renoncé au théâtre. Maintenant que j’ai fait mes preuves comme romancière, je me sens libre de réécrire une nouvelle pièce. Très vite j’écris Mobie-Diq. Le titre est de nouveau un jeu de mots, cette fois à partir de Moby Dick, le célèbre roman de Melville. Mobie et Diq, deux vieux comédiens partis en croisière fêter leurs noces d’or, se retrouvent seuls rescapés dans une barque après le naufrage du paquebot à bord duquel ils ont embarqué. De nouveau c’est l’histoire d’un vieux couple en fin de vie. Mais à l’enfermement morbide dans la chambre de Mab et Mub succède le voyage en mer de Mobie et Diq en quête de la mystérieuse baleine. Le naufrage de ces vieux comédiens ratés qui n’ont même pas réussi à avoir un enfant est transfiguré par ce voyage initiatique vers la mort. Comme dans Tir & Lir, l’amour est sauvé. En écrivant cette pièce au moment où je pressens la fin de mon couple, j’ai peut-être sublimé cet échec et la douleur qu’il me cause. Je dédie cette pièce à Jacques, à qui je dois tant.

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Cette fois je ne veux pas mettre mon manuscrit dans un tiroir à côté de celui de Tir & Lir. Je veux être reconnue comme auteur dramatique et pas seulement comme romancière. Je ne connais aucun metteur en scène à qui je pourrais faire lire mes deux pièces. J’ai l’idée de les envoyer à Alain Crombecque, le directeur du festival d’Avignon. Par chance, il a lu et aimé mes trois romans. Il s’enthousiasme pour Tir & Lir et Mobie-Diq et veut programmer une des deux pièces dès le prochain festival. La mise en scène est confiée à Alain Françon. Je ne connais pas son travail mais je fais confiance à Alain Crombecque. Le TNP de Villeurbanne s’engage à coproduire Tir & Lir pour le festival d’Avignon. La Comédie-Française, à l’initiative de son conseiller littéraire Jean-Loup Rivière, décide de créer Mobie-Diq six mois plus tard. En quelques mois à peine, le monde du théâtre s’ouvre à moi par les grandes portes. En apprenant cette double programmation prestigieuse, Jérôme Lindon publie sans attendre Tir & Lir et Mobie-Diq. Alain Françon propose le rôle de Mub à Jean Bouise, qui a fondé le TNP de Villeurbanne avec Planchon. Jean Bouise accepte à condition qu’Isabelle Sadoyan, sa compagne, joue Mab. Mais plus les répétitions avancent, plus Jean Bouise semble ailleurs. Il n’apprend pas son texte. Le travail n’avance pas. Isabelle Sadoyan est déstabilisée. Elle ne comprend pas ce qui se passe. Alain Françon m’avoue son inquiétude. Je vis dans l’angoisse que la création de Tir & Lir soit un échec. Quelques jours avant la première, Jean Bouise éclate en sanglots. Il apprend à Alain Françon qu’il est atteint d’un cancer du cerveau et qu’il n’arrive plus à mémoriser. Il l’a caché parce qu’il

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veut jouer Tir & Lir avec sa femme comme un adieu au théâtre. Alain Françon adapte sa mise en scène au drame qui bouleverse les deux comédiens. Un souffleur dicte à Jean Bouise ses répliques. Il joue Mub avec un rythme saccadé comme s’il avait peur de ne pas arriver au bout de ses phrases. Jean Bouise et Isabelle Sadoyan, identifiés à leur rôle, interprètent sur scène leur propre histoire. Je ne reconnais pas ma pièce quand j’assiste aux représentations. L’humour noir, la cruauté, la folie de cette correspondance à quatre voix s’effacent devant le drame de la vie. Françon et moi n’avions pas prévu cette violente irruption du réel dans la mise en scène. La pièce est ensuite jouée au TNP de Villeurbanne puis au Théâtre de la Colline à Paris. La critique parle beaucoup plus des deux comédiens que de la pièce et de sa mise en scène. Quelques jours avant sa mort, alors que j’étais venue le saluer dans sa loge, Jean Bouise me dit : « Tu ne peux pas savoir le cadeau que tu me fais. Ta pièce m’aide à mourir. Elle m’apporte l’apaisement. » J’éprouve de la compassion et de l’admiration pour son courage. Alain Françon espère se rattraper avec Mobie-Diq. Francine Bergé et Alain Roussillon, deux excellents comédiens, doivent interpréter Mobie et Diq. Mais un autre malheur vient perturber la création de cette deuxième pièce. Le directeur de la Comédie-Française meurt subitement avant que Mobie-Diq ne soit officiellement programmée. Alain Françon ne veut pas attendre la nomination du nouveau directeur. Le Théâtre de la Ville propose de produire la pièce à la date prévue. Alain Roussillon se retire. Francine

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Bergé, qui veut absolument jouer le rôle de Mobie, démissionne de la Comédie-Française. Aucun des premiers acteurs pressentis pour remplacer Alain Roussillon n’est disponible dans un temps aussi court. Alain Françon propose alors le rôle à Jean-Claude Jay, un acteur qui se révèle un choix erroné pour interpréter Diq. Il en a conscience mais il ne se sent plus concerné. Francine Bergé, par son talent et son engagement passionné, donne vie toute seule à une mise en scène sans inspiration. À cause d’une série de malchances et de précipitations, Tir & Lir et Mobie-Diq ont été créées sans être véritablement révélées au public. Ce n’est pas un échec, mais ce n’est pas non plus une réussite. Le théâtre est une aventure risquée. Jérôme Lindon me conseille vivement de revenir au roman. J’écris Silsie, un épilogue au triptyque dont je n’ai pas encore épuisé toute la matière. Jérôme Lindon trouve le roman réussi mais il ne juge pas opportun de le publier juste après Rose Mélie Rose. J’envoie alors mon manuscrit aux Éditions Gallimard, qui le publie un an plus tard. Mais je me sens étrangère dans cette maison d’édition prestigieuse. Ma maison d’édition reste les Éditions de Minuit et mon éditeur Jérôme Lindon. Très vite je reviens au théâtre parce que tel est mon désir profond. J’aime le monde du théâtre avec ses risques et sa force de vie. J’aime participer à l’aventure collective de la création d’un spectacle. J’écris Seaside, la troisième pièce de mon triptyque dramatique qui vient doubler le triptyque romanesque. Le temps de la pièce est réduit à un seul jour, la nuit et le matin de Noël. C’est la fin d’une vieille

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histoire. Les figures familières de Tir & Lir et de Mobie-Diq reviennent sur la scène comme des fantômes pour disparaître. En cette nuit de Noël, c’est une nouvelle histoire qui cherche à commencer, sans trouver comment. Lolie, la toute jeune fille, enterre ses morts, dit adieu aux disparus, range ses jouets de petite fille et ferme le bungalow où elle a vécu. Elle fait deux rencontres initiatiques, celle d’Onie la danseuse qui lui donne sa robe et ses chaussons de danseuse après lui avoir appris à danser ; et celle du jeune cinéaste avec qui elle perd sa virginité. Au matin de Noël elle se retrouve seule et libre, face à sa nouvelle vie à inventer. Mais l’absence de repère l’empêche de prendre la direction de la route et elle s’en va toute seule vers la mer. Je suis en quête d’une nouvelle dramaturgie. Après avoir pris Beckett comme point de départ dans Tir & Lir, je cherche à inventer mon écriture dramatique. Pour la première fois il y a la danse. Dans le prolongement de Mobie-Diq il y a la musique et l’image, à partir de la lumière, en correspondance avec l’imaginaire du texte. La référence au cinéma interroge la spécificité du théâtre dans un monde dominé par la toute-puissance de l’image. La question de la fin et du commencement, directement liée à celle d’une nouvelle littérature à inventer dans un monde en pleine mutation, revient de façon obsédante. Cette fois, Jérôme Lindon décide de publier Seaside immédiatement. À peine a-t-il lu cette nouvelle pièce qu’Alain Crombecque veut la programmer au prochain festival d’Avignon. Forte des expériences passées, j’aurais dû refuser son offre et laisser mûrir le projet. Seaside est publiée, il n’y a aucune urgence à la mettre en scène. Mais je

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suis pressée de réussir grâce au théâtre. Alors je ne résiste pas à l’offre d’Alain Crombecque même si j’en pressens le risque. Gilles Gleizes, le seul metteur en scène disponible, croit le succès assuré parce que deux excellentes comédiennes, Maria de Medeiros et Sabine Haudepin, ont accepté avec enthousiasme d’interpréter les rôles de Lolie et d’Onie. Mais il ne parvient pas à les diriger et la mise en scène se révèle défaillante. Les trois pièces ont été créées dans des lieux prestigieux, mais jamais avec un metteur en scène qui aurait été en résonance avec leur univers et qui aurait su le révéler au public. Et, aussi vite qu’il s’est intéressé à moi, le monde du théâtre m’oublie.

Entre-deux Ma mère, malade du cœur, vit maintenant dans une maison de retraite médicalisée du cinquième arrondissement de Paris, le quartier de sa jeunesse. Elle est heureuse que je sois devenue écrivain et que je porte son nom. Chaque jour, elle décline un peu plus. Elle meurt dans sa quatre-vingtième année pendant son sommeil. J’avais tant redouté sa mort. J’avais fait le vœu qu’elle disparaisse sans souffrir et mon vœu a été exaucé. Sa mort me semble irréelle. Je la regarde couchée dans son cercueil, le visage figé, usé par les souffrances et les frustrations de sa vie. À son enterrement il n’y a que sa fille et son gendre. C’est un enterrement infiniment triste, à l’image

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de sa vie. Elle voulait être aimée de sa mère et sa mère l’a cruellement rejetée. Elle voulait faire des études et ses parents l’ont obligée à devenir couturière. Son mariage a été son plus grand et douloureux échec. Son seul bonheur a été sa fille unique. Il y avait en elle tant d’humanité, d’intelligence et de désirs qui n’ont pu se réaliser. Tout l’amour et le désir de vivre qu’elle avait en elle, elle me les a donnés. Mais ce don cachait la face sombre de sa personnalité dont elle était héritière. Malgré elle son don a été perverti et empoisonné. Jacques n’est plus à mes côtés pour me soutenir et me protéger. Il vit difficilement de ne pas être reconnu comme le grand écrivain qu’il avait rêvé d’être. Je ne peux pas m’empêcher de me sentir coupable comme si j’avais réussi à sa place. Nous avons décidé de divorcer. Sans lui jamais je ne serais devenue écrivain avec cette exigence et cette radicalité. Il m’a guidée, encouragée, aidée à chaque moment difficile. J’ai perdu ma mère et mon mari, les deux êtres qui m’étaient chers. Je n’ai encore jamais vécu seule. Je tente cette aventure dans un moment de détresse et de fragilité. Mais c’est mon choix. Les deux romans de cette période témoignent de la crise que je traverse, personnelle et littéraire. Je cherche à renouveler mon écriture. J’en ai fini avec la question de l’héritage et du deuil. Je veux sortir de l’univers mythique et intemporel du triptyque pour écrire des histoires enracinées dans le temps présent. Mais la mort de ma mère m’entraîne de nouveau vers le passé dont je voulais me détourner. Elle est à l’origine de Candy Story, un texte d’amour et de deuil pour sauver sa mémoire et garder d’elle une image apaisée et bienfaisante.

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Candy Story est aussi un texte ancré dans le présent. J’y fais une satire du milieu littéraire et médiatique de la société française des années 1980 telle que j’ai pu en faire l’expérience. À la différence des narratrices du triptyque vivant dans un monde ruiné en voie de disparition, la narratrice de Candy Story, une romancière marginale et décalée comme moi, vit dans un monde contemporain en pleine effervescence. Avec de multiples personnages qui se dédoublent et se redoublent, des thèmes obsédants (affairisme, trafics, simulacre, perversions, meurtre, passion tragique), ce faux roman noir crée un effet de vertige et d’irréalité. Tout, en dehors du monde poétique de la narratrice et de sa mère, est trucages, artifice, confusion, trompe l’œil, piège. Les images de la réalité sont brouillées. Dédié au juge italien Giovanni Falcone qui vient d’être assassiné par la mafia, Candy Story exprime ma volonté de résister par l’écriture aux forces meurtrières de la société que mon état de crise me fait ressentir avec angoisse. C’est une fiction chaotique qui exprime mon désarroi. Je fuis ma solitude et mon égarement dans les voyages. Plusieurs séjours dans le nord du Mexique près de la frontière avec les USA m’inspirent Nevermore. On retrouve dans ce roman écrit comme un faux polar les thèmes obsédants de Candy Story. Chacun des personnages cache la blessure d’un passé douloureux dont il veut se détourner. Cassy Mac Key et Willy Bost, les deux principaux protagonistes, arrivent à San Rosa pour recommencer leur vie, elle engagée comme chanteuse au Babylone, lui nommé adjoint du commandant Roney Burke. Dans ces lieux exotiques se projette une image masquée

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et inquiétante de la société française contemporaine hantée par un passé trouble. Plusieurs personnages tentent d’écrire ce qu’ils ont découvert pour témoigner des maux qui rongent San Rosa. Mais aucun ne réussit à mener à bien son projet. Le témoignage est nécessaire mais impossible. Le mot anglais Nevermore qui donne son titre au roman exprime mon désir de faire le deuil du passé en créant de nouveaux possibles. Le Nevermore, une ancienne gare désaffectée du centre-ville transformé en un lieu de création et de rencontre en marge de la société pervertie de San Rosa, est un lieu d’accueil pour les déviants, les exclus, les étrangers. Ce roman annonce un nouveau thème de mon œuvre, la quête d’une utopie à échelle humaine. La nouvelle société de San Rosa impose sa loi destructrice. Moby Dick est devenu le nom du yacht d’un homme d’affaires gangster. Mais caché au fond de la grotte sous-marine de la crique des Anges se trouve le squelette de la baleine, trésor mythique de la poésie. Après avoir terminé Nevermore, j’enlève le portrait de Kaf ka accroché sur le mur face à mon bureau. Je ne veux pas m’identifier à son destin tragique. La littérature n’est pas un absolu mortel qui me détourne de la vie. Elle est un processus de guérison, une quête de vie et d’amour. En contrepoint à Nevermore, j’écris Le Cirque Pandor, ma quatrième pièce. Je n’ai toujours pas renoncé au théâtre. Cette pièce, à la dramaturgie plus complexe que les précédentes, poursuit ma recherche d’un théâtre branché sur la réalité contemporaine. Le texte est primordial pour moi parce qu’il y a une urgence vitale de

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la parole, la nécessité de raconter poétiquement avec des mots ce qui est occulté et falsifié. La musique, la danse et les images poétiques du rêve prennent une place de plus en plus importante. Dix ans de ma vie ont été entièrement consacrés à l’écriture. J’ai fait le deuil de mon histoire. J’ai été confrontée aux mutations de la société française et j’ai commencé à prendre conscience de la dimension politique de mes livres. Une longue et décisive étape s’achève. Je ne suis pas devenue une romancière à succès comme le souhaitait Jérôme Lindon. Je n’ai pas fait carrière dans le monde du théâtre comme je le désirais. Mais je construis une œuvre.

Renouvellement Je suis de plus en plus inadaptée à mon métier de professeur de français dans le secondaire. Je décide de faire une thèse afin d’enseigner à l’université. Je choisis de travailler sur un auteur de la deuxième moitié du vingtième siècle. J’écarte Beckett et Duras, mes premiers repères, mais aussi les écrivains du Nouveau roman. Leurs questions ne sont pas les miennes. Genet s’impose alors que je connais peu son œuvre. J’en ai assez entendu parler pour pressentir que c’est la rencontre que je cherche. Genet est un écrivain à part dans l’histoire de la littérature française. Poète de la rébellion et de la blessure, il a commencé à écrire pour sortir de prison et entreprendre une expérience subversive de libération et une quête de rédemption. Je me

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sens en sympathie avec lui. Ma thèse est un détour que la nécessité me contraint à faire. Mais je veux l’intégrer dans mon parcours d’écrivain. J’étudie l’ensemble de son œuvre, trois grandes périodes créatrices séparées par de longues années de dépression et de crise. Je suis curieuse de découvrir comment à chaque étape il réussit à métamorphoser son écriture et sa thématique. Je me reconnais dans son désir de changer sa vie et de se renouveler en restant fidèle à sa quête poétique et existentielle initiale. Moi aussi je traverse une crise et je cherche une issue. Genet est comme un passeur. Ma méthode pour aborder son œuvre est empirique. Je la lis et la relis jusqu’à ce qu’elle s’éclaire. Je n’avais pas prévu que la première approche serait aussi éprouvante. J’entre dans un univers opaque et brouillé traversé de flux puissants. Je doute de parvenir à le comprendre tant j’y rencontre de pièges et de faux-semblants. Je me sens exclue de cette littérature célébrant le culte du phallus et du crime, chantant le mal et la mort. Je ne me décourage pas. Je devine que l’écriture de Genet est masquée et qu’il me faut apprendre à le lire en déchiffrant ses multiples travestissements. Je découvre alors que la toute-puissance du phallus exaltée dans Notre-Dame-des-Fleurs, son livre inaugural, est démythifiée par le pouvoir clandestin du travesti Divine. Le travestissement est au cœur de l’œuvre poétique de Jean Genet. Sa poésie est une arme de guerre contre les oppresseurs, un chant d’amour qui donne voix aux sans voix. Ce travail sur Genet me renvoie à mon propre questionnement. Comme lui à la fin de son cycle autobiographique, il me faut sortir

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de l’univers clos que j’ai créé à partir de mon histoire. Depuis Candy Story, je cherche à faire entrer l’histoire contemporaine dans mon œuvre. Mais l’époque des luttes de libération qui a donné son second souffle à l’œuvre de Genet est terminée et aucun nouveau mouvement de contestation et de réinvention du monde ne s’impose avec force. J’écris dans une période sombre de mutation chaotique et violente, dans une société mondialisée dominée par le pouvoir de la finance et des mafias, la consommation aliénante, les médias manipulateurs, la crise de la pensée et la perte des utopies. Le peuple errant des migrants et des réfugiés succède aux peuples en lutte dont les révolutions et les combats ont été confisqués. J’ai l’impression moi aussi de venir d’ailleurs, de l’histoire non écrite des femmes et des fous, des déracinés en perte d’identité. Je suis en quête d’une écriture pour témoigner poétiquement et politiquement du monde dans lequel je vis et explorer de nouveaux possibles. Il y a parfois dans la vie une rencontre qui vient répondre à une attente enfouie. Elle change le cours de l’existence. La chance survient en novembre 1994. Invitée chez une amie, j’y rencontre Bernard. Il me fait une demande incroyable. Il désire avoir un enfant avec moi. Comment est-ce possible ? À quarante-six ans, il est trop tard pour être enceinte. Pourquoi ne pas adopter ? Jamais je n’aurais imaginé que je pourrais devenir mère. Je ne peux refuser cette demande qui réveille en moi un désir jusqu’alors refoulé. Les mois qui suivent cette rencontre sont un moment de grâce. Nous nous engageons dans la procédure d’adoption. Cette

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perspective me bouleverse comme un ressourcement, un rajeunissement. Je suis alors plongée dans l’œuvre de Genet. Pour m’en échapper un moment et retrouver la fiction, j’accepte une commande des éditions Flohic : écrire pour leur collection « un peintre, un écrivain » un texte sur un peintre de mon choix. Sans hésiter je choisis Henri Matisse comme un antidote à Genet. La peinture de Matisse réussit ce miracle d’être résolument moderne en ayant triomphé, au prix d’un énorme travail sur lui-même et dans son art, de la force destructrice qui traverse la modernité. Les tableaux qu’il peint, la beauté pure et lumineuse qui s’en dégage, leur puissance de rayonnement et de méditation sont le résultat de cette victoire. Je choisis trente-sept peintures, dessins et gouaches découpées qui seront reproduits dans le livre, en correspondance avec le texte qu’ils m’auront inspiré. Je les fais agrandir et les accroche sur les murs de mon bureau. Pendant plusieurs mois je les regarde. Je lis les écrits et les propos sur l’art d’Henri Matisse. Ils sont un appel, une force. J’ai choisi les trente-sept reproductions en fonction d’un projet d’écriture inconscient. Des portraits de femmes en robe ou dénudées, des paysages et des scènes inspirés par ses voyages, des tableaux sur la musique et la danse, et enfin, miracle de son œuvre, des gouaches découpées. Pour traduire mon émotion, j’invente une fiction poétique. Le personnage s’appelle Henri Matisse comme le peintre dont il ignore tout, jusqu’au jour où il découvre les copies qu’un vieux chinois a faites à partir de reproductions de tableaux. Cette découverte est une illumination qui bouleverse sa vie. Lui aussi

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comme Henri Matisse veut devenir peintre. Commence alors son aventure d’artiste en quête de son œuvre originale, avec en arrièreplan les tableaux de Matisse reproduits dans le livre. Chaque tableau provoque dans l’écriture un moment de la fiction. Cette fiction s’élabore à partir d’un montage complexe qui invente une utopie politique mise en œuvre à la Villa Rosa dont Henri Matisse a hérité de son grand-père et qui donne son titre au livre. Quand l’histoire vient tragiquement détruire cette utopie, cachée au milieu des ruines derrière un rosier grimpant, se trouve intact le portrait de Rosa Bell, le chefd’œuvre d’Henri Matisse. Je perçois Villa Rosa comme un renouvellement miraculeux de mon écriture. L’image perdue de ma mère et son prénom Marguerite que je retrouve en écrivant ce chant d’amour sont ressuscités dans leur lumineuse beauté. Le trésor de la poésie et de l’amour symbolisé par le portrait de Rosa Bell intact dans les ruines de la Villa Rosa n’est pas détruit. Il faut seulement réussir au cours d’une épreuve initiatique à le trouver puis à le faire revivre. Publié par les Éditions Flohic en 1996, le livre n’eut qu’une diffusion restreinte et il n’y en eut aucun écho dans les médias. La belle collection à laquelle il s’intégrait n’existe plus et les livres sont devenus quasiment introuvables. Le jour de notre mariage, Christian, un ami très proche, consul général adjoint à Jérusalem, nous invite à venir lui rendre visite. Il souhaite nous présenter à sœur Sophie, la Mère supérieure de l’orphe­linat des Sœurs de Saint Vincent de Paul à Bethléem, et nous

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aider à adopter un enfant. Cette invitation à Jérusalem pour adopter un bébé palestinien alors que je suis en train de terminer ma thèse sur Jean Genet, n’est-ce qu’un hasard ? Jérusalem est notre voyage de noces. Nous y arrivons le dimanche de Pâques 1998. La Palestine n’est plus celle que Genet a connue dans les années 1970-1972 lorsqu’il séjournait dans les camps d’Irbid, de Jérash et d’Ajloun, partageant la vie des feddayin, adhérant à leur lutte et à leur rêve de créer un État palestinien indépendant et démocratique, levier pour la révolution mondiale à laquelle ils aspiraient. La création de cet État est un terrible échec. Les Palestiniens voient leurs conditions de vie se dégrader. Ils perdent l’espoir et doutent que les négociations aboutissent. Je rencontre sœur Sophie. Elle a réussi à faire de l’orphelinat de Bethléem un lieu de vie, d’amour et de paix. Elle a déjà choisi le bébé que nous adopterons. La jeune fille qui le porte dans son ventre ne peut le garder parce que le père de son enfant n’est pas le futur mari que la famille a prévu pour elle. L’adoption de Malik à quarante-huit ans est une victoire sur mon histoire familiale. Je reste à Jérusalem le temps que les papiers soient prêts. Chaque matin je prends le bus palestinien qui me conduit à Bethléem. Je me sens solidaire du peuple palestinien, de son désir de vivre dans un État indépendant. J’admire Genet d’avoir écrit alors qu’il était très malade Un captif amoureux, hommage poétique à la résistance palestinienne et dénonciation implacable de la politique coloniale israélienne avec la complicité des États-Unis et de la France. Je

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découvre la personnalité des sœurs. Elles défendent les femmes palestiniennes doublement opprimées, en tant que femmes et en tant que Palestiniennes. Leur fréquentation quotidienne est une passionnante expérience. Chaque soir, de retour à Jérusalem, je rédige ma thèse sur Jean Genet. La fenêtre de ma chambre donne sur le mont des Oliviers. Au loin j’aperçois les clochers et les dômes illuminés de la vieille ville. Christian me présente son amie Leyla Shahid, ambassadrice de Palestine à Paris. Un nouvel hasard ! Elle a été très proche de Jean Genet, sa complice et sa confidente. Elle a veillé sur lui dans les moments difficiles. Près d’elle il a trouvé réconfort, aide et compréhension. Avec intelligence et sensibilité, elle me parle de Jean Genet, de son œuvre mais aussi de l’ami exigeant et fidèle qu’il a été. En l’écoutant, j’apprends à connaître Genet autrement qu’à travers son œuvre. Il me devient presque familier. Trois mois se sont écoulés quand je rentre à Paris. Je soutiens ma thèse et je suis reçue à mon doctorat avec les félicitations du jury. Je la réécris afin d’en faire un essai qui s’inscrit dans le parcours de mon œuvre : Jean Genet, le poète travesti. Maintenant que je suis libérée de ma thèse, je peux réécrire de la fiction. L’adoption de Malik et le séjour en Palestine sont une source d’inspiration très forte. Dans L’Accord de paix, le roman que je commence très vite à écrire, il y a de nombreux personnages, des dialogues, du mouvement, des péripéties et des aventures

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romanesques, une quête de vie et de rédemption, une toile de fond politique directement inspirée par les événements israélo-palestiniens. Le personnage principal de sœur Marthe naît de ma rencontre avec les Sœurs de l’orphelinat de Bethléem. Elle est une résurrection de Mélie quittant le site des cascades pour partir à la découverte de Oat. Elle aussi a été trouvée à sa naissance dans une grotte miraculeuse et adoptée sans rien savoir de son origine. Cette fois l’issue tragique est dépassée. Seule survivante du massacre des Sœurs de la Chartreuse des Anges par des soldats de l’ancienne armée d’occupation, elle est habitée par une grâce qui la protège et la sauve. Elle réussit à se construire une nouvelle vie à Port l’Étoile. Mais après avoir découvert la violence, l’affairisme et l’imposture du régime mis en place après la lutte de libération, elle s’exile avec son mari et son fils. Jean-Claude Fasquelle, directeur des Éditions Grasset qui ont publié mon essai sur Genet, veut publier L’Accord de Paix. Il m’offre un important à-valoir grâce auquel je pourrais vivre en attendant d’obtenir un poste à l’université. Pourquoi pas. Pour la première fois, je gagne une importante somme d’argent avec un livre, avant même qu’il soit publié. Je sais que ce roman est une nouvelle étape dans mon écriture. Mais, à ma grande déception, il n’y a quasiment aucun article dans la presse. Ma rencontre avec Gérard Pesson, compositeur de musique contemporaine, me permet opportunément d’oublier cet échec. Il a reçu commande du Théâtre des Amandiers de Nanterre d’un opéra

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et son choix s’est porté sur Forever Valley. Il me demande d’en écrire le livret avec Frédéric Fisbach, choisi pour réaliser la mise en scène. Nous travaillons ensemble avec intelligence. L’opéra, exigeant et épuré, est une réussite. Gérard Pesson me demande ensuite d’écrire cinq chansons sur le thème des petits métiers pour une commande du Théâtre du Châtelet. Ce thème m’inspire cinq courts poèmes : La chanteuse des rues, La porteuse d’eau, La stripteaseuse du Mac Doc, La marchande de sable et La gardienne du palais. Je me suis beaucoup amusée à écrire ces chansons. J’ai pu explorer une nouvelle forme d’expression. Pendant ce temps, sur la scène littéraire française, les médias et le marché consacrent Michel Houellebecq comme l’écrivain important de la fin du vingtième siècle. Aucune personnalité du monde des lettres ne prend la parole pour dénoncer l’imposture. Ce qui fait symptôme, bien plus que les romans de Houellebecq (cette littérature a déjà existé et a son public), c’est le milieu littéraire et médiatique qui en le promouvant construit et impose l’image de Houellebecq grand écrivain dans la lignée de Céline. J’y vois la confirmation du déclin de la pensée critique et des valeurs à partir desquels penser la littérature française contemporaine. Cette colère m’inspire un article publié par la revue Art Press : La barbarie postmoderne. La publication d’un dialogue épistolaire entre Michel Houellebecq et Bernard Henri Levy viendra quelque temps plus tard confirmer l’imposture.

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Après avoir obtenu mes deux habilitations en littérature et en arts du spectacle pour enseigner dans le supérieur, j’envoie des dossiers de candidature dans toutes les universités où il y a un poste de maître de conférences vacant qui correspond à l’une de mes deux habilitations. Aucune de mes candidatures n’est retenue. Je ne suis même pas auditionnée. J’ai beau être agrégée, docteur ès Lettres et écrivain, mon parcours, ma personnalité et mon œuvre ne semblent pas correspondre aux profils recherchés. Comme sœur Marthe à la fin prémonitoire de L’Accord de paix, je décide de quitter la France avec mon mari et mon fils.

Les années d’exil J’ai l’idée de postuler au ministère des Affaires étrangères pour un poste de chargée de mission du livre. Il est souvent attribué à des écrivains. Je suis nommée à Rabat. Cette nomination me fait retrouver Genet. Il a eu une longue histoire avec le Maroc où il est enterré au cimetière de Larache face à l’océan. Je retrouve aussi Leyla Shahid, mariée à Mohammed Berrada, intellectuel et écrivain marocain. Leyla habitait Rabat à l’époque où Genet y faisait de fréquents séjours. Elle l’accueillait dans sa villa du quartier de l’Agdal où il rencontrait ses amis, des intellectuels opposants au régime de Hassan II et des militants de la cause palestinienne. Même s’ils n’habitent plus le Maroc, Leyla et Mohammed me présentent à leurs amis.

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J’ai très vite le projet d’organiser une exposition sur Jean Genet et le monde arabe. Cette exposition littéraire sera politique obliquement, selon l’expression de Genet. Elle fera entendre des voix dissidentes. Elle fera revivre l’œuvre de Genet à travers des lectures, des spectacles, des rencontres qui susciteront le débat. Je fais la connaissance d’Anis Balafrej, le fils d’Ahmed Balafrej, un des leaders de l’indépendance. Militant de la cause palestinienne, Anis a rencontré Genet à Paris par l’intermédiaire de Mahmoud Hamchari et des comités palestiniens. Il le retrouve au Maroc alors qu’il vient de passer six ans dans les prisons de Hassan II. La Palestine et l’expérience carcérale les rapprochent et ils se lient d’amitié. Au Maroc, Genet se sent chez lui. Il s’occupe d’Azzédine, le fils de son amant Mohammed El Katrani, comme si c’était son fils. Il passe des moments de bonheur à jouer avec lui. Il veille sur son éducation. Il l’inscrit à l’école Guessous, créée par Ahmed Balafrej sous le Protectorat afin que les enfants marocains puissent avoir accès à la double culture, arabe et française. Quand Genet est absent, Anis accueille Azzedine dans sa famille. Cette partie peu connue de la vie de Genet me le rend plus proche encore. Je rencontre aussi Bichr Bennani, libraire engagé et militant de la cause palestinienne. Il vient de fonder les Éditions Tarik pour publier les témoignages des anciens prisonniers politiques du règne de Hassan II. Lui aussi a connu Genet. Il avait avec lui un projet de création d’une revue et d’une maison d’édition. Elle publierait de la littérature étrangère en traduction arabe afin de faire découvrir aux Marocains les écrivains sud-américains et noirs engagés dans des luttes de libération.

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Genet avait proposé une première liste d’auteurs mais il meurt avant d’avoir eu le temps de réaliser son projet. Bichr Bennani devient très vite un complice avec qui je travaille en étroite collaboration. Je persuade le nouveau conseiller culturel, lui aussi agrégée de Lettres, d’accorder un budget spécial pour cette exposition. En quelques mois, je réussis à convaincre les artistes et les intellectuels marocains proches de Genet d’y participer. Avec Abdelkébir Khatibi, sociologue et écrivain, je prépare un colloque sur le thème Féérie et Dissidence. Le poète irakien Khadim Jihad Hassam, traducteur en arabe d’Un Captif amoureux, les écrivains Mohammed Berrada, Abdelwahab Meddeb et Juan Goytisolo s’engagent à y participer. Des amis de Genet dont Leyla Shahid, Jacky Maglia, Elias Sanbar, Edmond Amran El Maleh viendront évoquer leurs souvenirs au cours d’une table ronde. Avec la photographe Souad Guennoun, à qui j’ai commandé un livre sur le Maroc de Genet, je découvre les lieux qui lui étaient chers. Les peintres Fouad Bellamine et Mohammed Kacimi, le sculpteur Mohamed Ouazzani, le cinéaste Nabil Ayouch créent pour l’exposition une œuvre originale en hommage à Genet. L’actrice Touria Jabrane interprète en arabe Quatre heures à Chatila dans une traduction de Mohammed Berrada. Les éditions arabophones Toubkal traduisent et publient plusieurs de ses pièces de théâtre. Je prépare moi-même le catalogue de l’exposition. Inaugurée à Casablanca, l’exposition se déplace ensuite à Rabat, Tanger et Meknès où le compositeur de musique contemporaine Ahmed Essyad donne

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un inoubliable concert dans les écuries de Moulay Ismaïl. Cette exposition est une expérience très forte. Ma thèse ne m’a pas ouvert les portes de l’université française mais celles du Maroc. Comme Genet, je me sens bien dans ce pays, active, sociable, pleine d’initiatives et de projets. Chaque matin, je me lève très tôt pour écrire. Mais je suis trop occupée par ma nouvelle vie pour pouvoir me concentrer sur un projet de nouveau livre. Mon contrat terminé, je retrouve l’écriture que j’avais en partie mise entre parenthèses durant ces quatre années. Mon expérience marocaine m’a fait découvrir l’histoire coloniale de la France et sa poursuite sous de nouvelles formes. En quelques mois j’écris Diego, un roman directement inspiré par mes liens d’amitié avec d’anciens prisonniers politiques. Ils ont passé plus de dix ans de leur jeunesse en prison, avec en eux la force de leur révolte et de leur idéal. Ils ont connu la torture, l’angoisse, l’épreuve de l’enfermement. À leur sortie, ils se retrouvent dans un monde où leur espérance révolutionnaire a été brisée. Comment reconstruire leur vie à partir de cette perte et de la mutation historique qui l’accompagne ? Diego est l’un des leurs. À sa sortie de prison, il décide de recommencer sa vie en France parce qu’il n’a aucun avenir dans son pays. Il y arrive clandestinement avec un projet personnel : écrire un scénario et devenir cinéaste pour réaliser son rêve de jeunesse et trouver un sens à sa vie perdue, en témoignant de son expérience de clandestin en France. Je me sens en sympathie avec ce personnage, comme si j’étais devenue une clandestine dans mon propre pays.

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Originaire d’un pays anciennement colonisé, engagé dans la lutte armée, arrêté et emprisonné à la suite d’un attentat raté, Diego à la différence des héroïnes de mes précédents romans, n’est pas un personnage innocent étranger à la société et à l’histoire. Il sait d’où il vient et où il veut aller. Pour la première fois le roman se passe dans un pays et une ville réels, Paris et sa banlieue. Le passé refoulé de la collaboration et de la guerre d’Algérie entretient souterrainement le racisme, l’exploitation, la violence et le rejet dont sont victimes les immigrés clandestins. J’ai réussi le passage que je cherche depuis Nevermore : écrire des fictions qui, sans être réalistes, partent de la réalité contemporaine. Je retrouve aussi en écrivant ce roman le thème central de ma thèse : Jean Genet, le poète travesti. Divine est le modèle secret des pensionnaires de Madame Zabée et plus particulièrement de Marylin, héroïne tragique du roman. Le jeu, le travestissement, la théâtralité sont le mode d’expression de ces réfugiés venus de tous les coins du monde qui ne sont rien et qui ont tout perdu, comme les sept pensionnaires de Madame Zabée. Sa pension est le microcosme d’une histoire contemporaine éclatée et violente et de tous les clandestins égarés à la vie précaire et menacée. Le cinéma est un thème récurrent de mon travail littéraire. Ses captivantes images viennent doubler la réalité, elle-même irréalisée par un flot d’images ininterrompues qui la recouvrent et la déforment. La littérature contemporaine est confrontée à ce nouveau pouvoir de l’image. Comment peut-elle encore exprimer son pouvoir poétique de

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dévoilement face à cette réalité mutante qu’est devenu le monde irréalisé et falsifié par la saturation des images ? Dans l’article Le regard des Habitants publié dans le numéro 8 de la revue Trafic à propos du film Les Habitants du metteur en scène hollandais Alex Van Warmerdam, j’écris : « Ce film nous montre de façon exemplaire que les nouvelles fictions du cinéma ou de la littérature sont, par les questions qu’elles ont à résoudre, des fictions au montage savant. Elles demandent du spectateur ou du lecteur une participation active qui met en jeu son imaginaire singulier et sa pensée critique. Alors seulement le pouvoir de ses fictions se révèle et agit en défaisant les images leurres de la réalité. En faisant surgir les images du rêve et du désir, ces fictions nous redonnent sur la réalité ainsi mise à nue un regard neuf et donc aussi une émotion et une pensée neuves ». La fiction de Diego participe de cette analyse. Irène Lindon qui succède à son père récemment décédé à la direction des Éditions de Minuit a un coup de cœur pour le roman. Mais, comme pour L’Accord de paix quatre ans auparavant, Diego passe inaperçu. Il n’y a presque aucun article dans la presse, aucune émission à la radio pour en rendre compte. Je ne suis invitée par aucun libraire. Je ne participe à aucune manifestation littéraire. J’ai l’impression que ce que j’écris depuis Nevermore est devenu invisible. Je reprends contact avec Warren Motte, professeur de littérature française à l’université du Colorado à Boulder. Il connaît bien mon

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œuvre qu’il a enseignée dans son séminaire et sur laquelle il a publié plusieurs articles. Il vient d’écrire une étude sur le thème de l’hospitalité dans Diego. Il m’avait invitée il y a des années à venir rencontrer ses étudiants. Nous avions sympathisé et j’avais gardé un très bon souvenir de ce court passage à Boulder. Je lui demande s’il n’y aurait pas un poste pour moi dans son université. Il est sur le point de prendre une année sabbatique et il me propose aussitôt de le remplacer. Boulder est une jolie ville universitaire au pied des montagnes Rocheuses. L’université est située au milieu d’un grand parc. J’ai un cours de théâtre avec les étudiants de troisième année et un séminaire de littérature contemporaine avec les doctorants. Pour mon cours de théâtre, le directeur du département me propose d’étudier et de monter une de mes pièces. Les étudiants choisissent Tir & Lir, une gageure puisque les personnages sont deux vieux qui ne bougent quasiment plus de leur lit et passent leur temps à lire et à écrire des lettres. Les dix lundis sont joués par un couple d’étudiants différents afin que chacun puisse avoir un rôle. Ils maîtrisent mal la langue française. Apprendre le texte et parvenir à une diction satisfaisante leur demande un gros effort. Je suis stupéfaite de l’ardeur avec laquelle ils travaillent. Malgré des maladresses, leur jeu est drôle, plein d’énergie et de trouvailles. Leur inexpérience donne de la fraîcheur à leur interprétation. Leur jeunesse leur permet de jouer Mab et Mub avec décalage et liberté. Leur spectacle au théâtre de l’université en fin de semestre réussit malgré son amateurisme à donner vie à Tir & Lir, à en

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restituer l’émotion et l’humour noir. Cette pièce n’a jamais été rejouée en France depuis sa création à Avignon. Le séminaire avec les doctorants est une occasion de leur faire découvrir l’œuvre de Genet à partir de textes de L’Ennemi déclaré et d’Un captif amoureux. Aux USA, Genet est surtout un auteur étudié au département des Gay Studies. Je leur propose une autre approche. L’engagement de Genet auprès des Black Panthers et des Palestiniens les questionne directement. Après avoir lu et discuté mon essai, Jean Genet, le poète travesti, ils sortent d’une analyse littéraire structuraliste et académique pour interroger la problématique et la quête qui sous-tend les derniers textes. Dans Un captif amoureux, son dernier livre, il est parvenu enfin au bout de sa quête. En rencontrant dans l’écriture son peuple de rêve, il se réconcilie avec lui-même. Il chante la force de vie et la résistance des femmes palestiniennes. La mère d’Hamza devenue le temps d’une nuit rédemptrice sa mère le fait renaître au seuil de la mort. La force radioactive de l’amour illumine son dernier livre. Il l’écrit au-delà de la perversion et de l’érotisme dans une langue épurée et magnifiée dont le dernier mot est l’adjectif transparente. Pourtant jusqu’à la fin son œuvre reste funéraire comme le sont les Palestiniens de son livre qu’il chante au moment où il voit mourir leur révolution libre et joyeuse et derrière chaque feddai se profiler « l’ombre d’un frère musulman ». Sur cette question des funérailles, je me sépare de lui. Nous n’avons pas la même histoire. Nous ne sommes pas du même sexe. Je n’ai pas le

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même héritage ni la même problématique. J’écris tournée vers l’avenir pour faire le deuil d’une histoire ancienne dominée et écrite par les hommes, et pour commencer, à tâtons et dans la précarité de l’incertitude, une nouvelle histoire. Là est ma quête existentielle et littéraire. Au second semestre je prolonge ma réflexion sur la littérature moderne en faisant découvrir à mes étudiants dix romans représentatifs de la littérature française des années 1990. Je choisis des écrivains de ma génération, François Bon, Antoine Volodine, Pierre Michon, Jean Echenoz, mais aussi des plus jeunes, Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, Marie NDiaye, Jean-Philippe Toussaint, Michel Houellebecq. Warren Motte souhaite profiter de ma présence pour organiser, au colloque annuel de littérature française qui cette année-là a lieu à l’université du Texas, une rencontre autour de mon œuvre. Des professeurs et des étudiants qui étudient mes textes y participent. La communication de Jordan Stamp, professeur à l’université du Nebraska et traducteur de mes romans, dégage du Mort & Cie à Diego des lignes de force de mon parcours littéraire, son évolution et sa quête. Il est le premier à tenter une étude d’ensemble. Le triptyque n’est pas le centre de mon œuvre. Il est l’étape décisive du deuil pour ensuite écrire le commencement problématique d’une nouvelle histoire. Warren Motte m’a demandé d’écrire un texte pour le colloque que j’intitule Parcours d’écrivain, texte que je reprendrai plusieurs fois par la suite.

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Le retour en France Nous nous installons à Aix-en-Provence. J’ai à me réaffirmer comme écrivain. Mes éditeurs ne s’intéressent plus à mon travail. Il me faut reconquérir ma force créatrice et la concentration nécessaire au surgissement de l’écriture. J’écris plusieurs fictions inabouties qui témoignent du chemin obscur que je recommence à tracer. Mes manuscrits sont refusés sans même un mot d’explication comme si j’étais un auteur anonyme. Suis-je encore capable d’écrire un livre qui puisse convaincre un éditeur ? Je n’abandonne pas. J’ai appris à me battre depuis que je suis petite alors je continue. Enfin j’écris Trio pour un monde égaré, trois récits qui s’emboîtent les uns aux autres, souterrainement reliés et inspirés par ma vie entre la France et le Maroc. Deux voix d’hommes, Willy Chow et Douglas Marenko, alternent avec une voix de femme, Tate Combo. Ses trois voix émergent d’un monde déréglé par la guerre et les massacres. Les personnages sont des rescapés. Ils ont vécu une expérience traumatique à partir de laquelle ils tentent de se reconstruire, habités par une déviance, une volonté de résistance et une quête personnelle. Tous les trois sont confrontés à la question de leur identité et de leur désir. Les deux hommes et la femme n’y répondent pas de la même façon. Leurs voix singulières font entendre les rumeurs du monde, la guerre qui fait rage entre les forces de mort de la société mondialisée et la résistance des individus solitaires qui refusent de se laisser anéantir. Cette fois je crois que le texte trouve sa place dans mon

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parcours. Pourtant comme les manuscrits inaboutis que j’ai précédemment envoyés aux éditeurs, il est refusé sans un mot d’explication. Confusément je perçois un lien avec la profonde crise identitaire, symbolique et politique que traverse la société française. Depuis que j’ai quitté la France, la situation s’est beaucoup aggravée. Je me raccroche à mon désir de résistance qui donne sens à mon engagement d’écrivain. Si je le perdais, je serais perdue. Depuis ma communication au colloque sur la littérature française contemporaine à l’université du Texas, j’ai l’idée d’écrire mon parcours d’écrivain qui ne semble pas seulement le résultat de mon histoire. J’en écris plusieurs versions, trop autobiographiques. Entre deux versions, je me remets en quête d’une fiction qui enfin rencontrerait l’adhésion d’un éditeur. Je retrouve peu à peu de l’assurance et de la clarté d’esprit. Soudain c’est de nouveau le déclic. Je viens de recevoir un appel téléphonique de Sofia Hadi, une comédienne marocaine qui a joué Mobie-Diq à la radio avec Nabil Lahlou, son mari comédien et metteur en scène. La voix de Sofia au téléphone fait renaître mon désir d’écrire pour le théâtre. En quelques semaines, à la vitesse de la flèche atteignant sa cible, j’écris La Femme au colt 45. L’écriture de ce texte offensif est une arme pour me sauver. Comme Sofia qui l’a inspirée, l’héroïne, Lora Sander, est une comédienne de cinquante ans. Depuis son mariage avec le metteur en scène Zuca, elle interprète les premiers rôles du Magic Théâtre. Zuca, metteur en scène

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contestataire, s’insurge contre la dictature et l’injustice. L’histoire commence au moment où le couple est séparé. Le Magic Théâtre est fermé et Zuca arrêté. Pour ne pas connaître le même sort, Lora Sander quitte son pays et traverse clandestinement la frontière. Ses épreuves rencontrent celles vécues par les femmes migrantes qui comme elle ont tout quitté en quête d’un pays où recommencer leur vie. Mais le colt 45, arme à la fois réel et symbolique qu’elle a héritée de son père, lui donne le moyen de ne pas être une victime et de faire face à la violence des hommes. Elle découvre au cours de son exil la part sombre de son aliénation de femme dont elle veut se libérer. L’écriture de ce texte réactive la relation à mon père, ma révolte contre sa tyrannie, la violence qu’il exerçait sur ma mère et sur moi. Je me sens proche de Lora Sander. Comédienne, elle se souvient de son art pour distancier ses expériences douloureuses qu’elle réussit à vivre comme si elles étaient une pièce de théâtre dont elle serait l’héroïne. Elle surmonte les épreuves, jette son colt au fond du fleuve et invente une nouvelle façon de faire un théâtre engagé, en accord avec ce qu’elle est devenue au terme de ce voyage. Écrit pour Sofia, ce texte emprunte au théâtre les didascalies, les monologues et la succession des scènes. Mais il peut se lire aussi comme un roman au cours duquel Lora Sander joue la pièce de théâtre qu’elle est en train de créer à partir du récit de son voyage en terre d’exil. J’envoie le texte à Frédéric Martin, le jeune directeur des éditions du Tripode avec qui je suis en contact depuis quelques années. Après

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avoir lu mon manuscrit, il décide immédiatement de le publier. J’ai retrouvé un éditeur pour m’accompagner dans une nouvelle étape de mon parcours. À soixante-huit ans, j’espère ne pas l’avoir encore terminé. J’ai à mieux faire connaître mon œuvre, en particulier aux jeunes générations, et à la continuer en écrivant d’autres livres. Cette nécessité vitale d’une nouvelle étape me donne la force de traverser une période personnelle difficile et de me battre encore une fois contre les forces qui m’entravent. Je ne veux plus vivre dans l’isolement et le repli. J’ai besoin de faire entendre ma voix dans la société française, y affirmer mon identité d’écrivain engagé, pour agir aux côtés de ceux qui ressentent ce même besoin d’une pensée critique radicale, ouverte à de nouveaux possibles émancipateurs. Une part de la littérature, celle dans laquelle je me reconnais, a le pouvoir poétique et politique de contester l’imposture et le vide du langage. J’aimerais faire le rêve et le pari que cette littérature pourrait réveiller les désirs perdus d’émancipation, devenir active là où elle est nécessaire : dans les écoles, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les librairies de quartier, les théâtres non officiels, les bibliothèques municipales et associatives, les cafés, les espaces publics… Cette littérature pourrait créer des ponts avec la philosophie et l’art contemporain qui partagent le même engagement. Toutes les héroïnes (de la narratrice sans nom du Splendid Hôtel à Lora Sander, la femme au colt 45) à qui j’ai donné voix : héritières d’un monde en ruine et d’une mémoire perdue, victimes d’une

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histoire violente qui a amputé leur être et leur féminité, étrangères à une société qui ne fait pas sens, elles portent en elles l’obstiné désir d’inventer leur identité et leur existence. Toutes accompagnent et éclairent mon parcours d’écrivain. Elles sont devenues la famille, la mémoire et l’histoire qu’en écrivant dans ma propre langue je me suis inventées, l’héritage que je transmets à mes lecteurs.

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Postface à "Trio pour un monde égaré "de Marie Redonnet  

Il y a quelques années, dans des circonstances qu’elle détaille elle-même, Marie Redonnet fut amenée à s’expliquer sur son parcours d’écriva...

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