Page 1

E n t r e t i e n av e c Joël Casséus

CrépusCules

JoËL CASSÉUS CRÉPUSCULES pa r u t i o n l e 1 er M A R S 2 0 1 8


« CRÉPUSCULES » NARRE LE DESTIN DE H U I T PE R SON N AGE S , H U I T R É F UGI É S VIVANT DANS UNE ZONE EXTRA-LÉGALE, UN BIDONVILLE CONSTRUIT À LA MARGE D ’ U N PAY S S A N S N O M M E N A N T D E S FR APPES DE DRONES SUR LE PAYS VOISIN. ILS SU RV I V EN T EN BR ACON NA N T O U E N V E N DA N T D E L A F E R R A I L L E , H A N T É S PA R L E S BL E S S U R E S E T L E S TR AUMATISMES D’UNE GUERRE QUI NE SEMBLE PAS VOULOIR FINIR. LA VENUE D ’ U N E F E M M E E N C E I N T E E T DE S O N MARI CONFRONTE LES PERSONNAGES À LA RÉSILIENCE DE LA VIE...

Joël Casséus est un écrivain québécois né en 1979. Docteur en sociologie, il enseigne depuis 10 ans. Il est notamment l’auteur des romans Le roi des rats et Un monde nouveau, respectivement parus chez Léméac en 2015 et 2016.

L’artiste rennais Anthony Folliard a conçu la couver t u r e d e Crépu sc ul es. Ci-contre, une sérigraphie inspirée du roman. Ci-après, des extraits du carnet de création.


VOUS HABITEZ À MONTRÉAL , EN ÊTES -VOUS ORIGINAIRE ?

Je suis né à Bruxelles d’une mère wallonne et d’un père haïtien qui ont quitté le Vieux Continent pour s’installer au Québec. Je vis dans la grande région de Montréal depuis tout petit. CRÉPUSCULES N’EST PAS VOTRE PREMIER ROMAN…

J’ai publié deux premiers romans, Zippo et L’Esprit du temps, avec mon vieil ami d’enfance Mathieu Blais, chez Léméac en 2010 et 2013. Mathieu Blais est un poète, romancier, docteur en littérature et enseignant de littérature. J’ai publié deux autres romans : le premier, Le roi des rats est une fable de science-fiction, une critique rabelaisienne de la marchandisation et des inégalités sociales. Le deuxième, Un monde nouveau, est un roman baroque empruntant au réalisme magique traitant de l’immigration, de l’enfance et du suicide. À QUEL GENRE CRÉPUSCULES SE R ATTACHE T- IL ?

Le genre littéraire m’est souvent imposé par les thèmes de mes histoires. Ainsi, le genre s’impose pendant l’écriture et non avant l’écriture par un choix délibéré. Pour Le roi des rats je voulais traiter du thème du braconnage et du renversement qui est important dans une certaine lecture du thème du carnaval rabelaisien. Les marqueurs spatiaux sont ainsi renversés (le boulevard Pie-IX devient Pie Vieux, le pont Champlain, le pont Présvide, Hochelague, devient Hashlab), autant que les catégories sociales (les hommes deviennent LE RÉSULTAT EST des femmes, les riches des pauvres et les UN SYNCRÉTISME pauvres des rois), ce qui plonge immédiatement le lecteur dans un univers de LITTÉRAIRE science-fiction. Pour Un monde nouveau, FRÔLANT la perte de l’innocence propre à l’enfance LA FABLE, causée par le suicide du père faisait jurer L’ANTICIPATION quelque chose de magique (l’enfance) avec ET LE ROMAN quelque chose de tragique (le suicide), c’est la raison pour laquelle le réalisme magique SOCIAL. semblait une bonne façon de traiter ces


thèmes. Pour Crépuscules, je voulais traiter de l’horreur anonyme qui est une partie constitutive du quotidien d’une bonne part de l’humanité. Afin de renforcer l’anonymat et conséquemment la portée universelle de la narration, j’ai complètement retiré toutes les références à des éléments géographiques ou culturels, tout en empruntant le ton tragique d’une certaine tradition américaine du southern gothic, avec des personnages brisés et tragiques. Le résultat est un syncrétisme littéraire frôlant la fable, l’anticipation et le roman social. En ce sens, je n’ai peut-être pas réellement quitté le genre de la fable de science-fiction du Roi des rats et l’aspect roman engagé de mes premiers romans. Enfin, après en avoir discuté avec Frédéric Martin, j’ai renforcé lors d’une réécriture finale la sonorité du texte au détriment d’une explication de la rationalité psychologique des personnages, nous rapprochant de quelque chose que je qualifierais de plus romantique, où l’émotion est exaltée.


L’A B SE NCE DE PR É NOM S , L E S M E N T ION S C AT ÉG OR I E L L E S « L A F E M M E », « L E S J U M E AU X », « L’ H O M M E », « L A V I E À L’ IN T ÉR IEU R», «L’ É TAT»... DISEN T U N E FOR M E DE DÉ SIN DIVIDUALISATION QUI PARTICIPE DE CET ANON YM AT GÉN ÉR AL DONT VOUS PARLEZ …

L’univers de Crépuscules est désincarné puisque les personnages sont pour la plupart des réfugiés, des sans-papiers, des marginaux. Ils vivent sans reconnaissance de l’État, ce sont des êtres anonymes, sans noms et sans recours. Ils ont JE VOULAIS TRAITER perdu tout repère et vivent dans DE L’HORREUR un monde menaçant qui semble ne ANONYME QUI pas avoir de sens. Il n’y a pas de EST UNE PARTIE lois, seulement un État et des militaires œuvrant dans une anonyme CONSTITUTIVE DU violence. Ce monde ne peut leur QUOTIDIEN D’UNE procurer aucune familiarité ras- BONNE PART DE surante, puisque leur vie n’a pas la L’HUMANITÉ. cohérence nécessaire pour que cela soit possible. L E T H È M E DE L’ E N FA N C E QU E VOUS AV I E Z DÉ J À A B OR DÉ DANS UN MONDE NOUVEAU A AUSSI UNE PLACE CRUCIALE DANS CRÉPUSCULES. POURQUOI ?

L’enfance est quelque chose d’extrêmement puissant puisque c’est l’ultime rédemption de notre propre humanité. Tous les enfants sont des êtres aveugles à la différence, qui expriment leur état d’âme sans détour. Ainsi, nous naissons tous a priori fondamentalement bons. Cependant, lorsque nous regardons l’histoire de l’humanité, avec les génocides et les guerres, nous nous rendons rapidement compte que quelque chose arrive parfois entre l’enfance et l’âge adulte. Le thème de l’enfance est pour moi une interrogation fondamentale sur notre propre nature et notre capacité à devenir plus empathiques et à renouer plus fondamentalement avec une humanité qui nous est tous latente. Mais les enfants sont des êtres terriblement vulnérables et leur souffrance


est une atteinte à ce que nous avons de plus beau. En ce sens, le thème de l’enfance est un puissant paradoxe qui touche ce qu’il y a de plus profond en nous-mêmes : toute cette beauté et cette vulnérabilité et la terrible souffrance que nous pouvons parfois nous infliger. Dans le roman, le couple de nouveaux arrivants est composé du père qui est aussi un réfugié et de la mère qui, elle, est une citoyenne. Cette union proscrite soulève l’enjeu d’une impossible réconciliation entre les agresseurs et leurs victimes. L’enfant qui n’est pas encore né semble en effet condamné à devenir un prédateur ou une proie. L A FIGU R E DES J EU N ES J U M E AU X É VOQU E L A MONST RUOSIT É DES EN FA N TS DU FILM LE VILLAGE DES DAMNÉS, M A IS À CETTE ÉTRANGETÉ, RÉPOND UNE INNOCENCE ENFANTINE QUI LES REND AUSSI TRÈS ATTACHANTS : AVEZ -VOUS VOULU CETTE AMBIGÜITÉ ?

Au Québec, nous considérons la survie des organismes fragiles comme un signe de la santé de notre environnement. À l’opposé, nous sommes troublés lorsque l’adaptation à la vie humaine engendre chez les animaux des transformations grotesques. Les jumeaux sont des enfants normaux qui vivent dans un monde anormal. Les enfants sont aussi le baromètre de nos sociétés. Les jumeaux de Crépuscules n’ont connu que le monde du bidonville, ils sont en ce sens autant des produits de leurs parents que des produits de ce monde anomique. L’aspect étrange, presque bestial des jumeaux est une mise en procès d’un monde qui se permet de pervertir des enfants fondamentalement bons en quelque chose que nous craignons. Mais ils demeurent bons, puisqu’ils ne sont animés que par le désir de plaire. C’est cette


bonté fondamentale qui fait que l’ostracisme dont ils sont victimes provoque un effet de retournement et transforme ceux qui les rejettent en monstres. La figure gémellaire me semblait d’abord renforcer le thème de la fertilité et de la maternité. Par la suite, je me suis rendu compte qu’il rendait les enfants plus lugubres. J’ai été alors confronté à un ensemble de représentations populaires et mytho- LE THÈME DE logiques des jumeaux comme des êtres L’ENFANCE EST contre-nature et la prise en compte de UN PUISSANT ces stéréotypes (bien qu’injustifiés) m’a permis de façonner leur aspect étrange, PARADOXE QUI tout en m’obligeant à les rendre objecti- TOUCHE CE QU’IL Y vement bons. A DE PLUS PROFOND COMMEN T AV EZ -VOUS CONÇU LE TERRITOIRE DU ROMAN ?

EN NOUS -MÊMES : TOUTE CETTE BEAUTÉ ET CETTE VULNÉRABILITÉ, ET LA TERRIBLE SOUFFRANCE QUE NOUS POUVONS PARFOIS NOUS INFLIGER.

J’ai voulu décrire le territoire comme il se dévoile aux personnages du roman. Je voulais ainsi renforcer à la fois l’étrangeté et la familiarité selon le propre de ce que sont mes personnages : des proscrits vivant en marge, ne connaissant qu’une toute partie d’un monde qui est insaisissable dans son ensemble. Tout ce qui n’est pas propre au bidonville est ainsi étranger, insaisissable et potentiellement dangereux. CE T T E ZON E SE M BL E SOU M ISE AU X QUAT R E V E N TS , SU RVOLÉE , SURVEILLÉE... M AIS ELLE FAIT AUSSI FIGURE DE HUIS CLOS DA NS LEQUEL ÉVOLUEN T LES HUIT PERSON NAGES, QUI PARFOIS SE RISQUENT AUX LISIÈRES...

Les lisières et les frontières sont partout puisque la plupart des personnages, dans leur condition de sans-papiers, personnifient une transgression en soi de frontières qui cherchent à être gardées étanches par le pouvoir étatique. La frontière politique est délimitée par un mur.


La ville où habitent les citoyens réguliers est accessible par une route surveillée par des militaires. Il n’y a que des sentiers couverts, cachés, où les sans-papiers peuvent se risquer pour rejoindre les usines plus loin. Le bâtisseur, qui est aussi le père des jumeaux dans le roman et celui qui a « bâti » le village de wagons, est une figure tragique. C’était un créateur de monde dans une autre vie, une vie C’EST AUSSI UN d’avant, dans son pays d’origine. Il tente HOMMAGE, CETTE de recréer une forme de vie dans le bidonPARCIMONIE, À ville seulement pour se rendre compte que ce n’est qu’un simulacre de vie où ses UNE DOULEUR QUE JE N’AI JAMAIS enfants deviennent des êtres atypiques. L’ÉCONOMIE D’OBJETS ET D’ACCESSOIRES QUE LES PERSON NAGES ON T À L E U R DI S P O S I T ION PRODU I T U N EFFET MIROIR AVEC LA MONTAGNE DE DÉCHETS SUR LAQUELLE ILS VIVENT…

CONNUE, ET POUR LAQUELLE J’ESSAYE DE COMMUNIQUER UN SOLENNEL HOMMAGE.

Je pense que l’envers de la surabondance et du gaspillage de plusieurs signifie la parcimonie et le dénuement des autres. Étant considérés comme surnuméraires, dispensables, indésirables, les personnages doivent transformer les déchets, les éléments désuets et disparates en objets leur permettant de survivre. En ce sens, chacun de ces objets, de ces déchets, devient quelque chose d’excessivement précieux et unique. L E U R S C O R P S , C O M M E L A Z O N E O Ù I L S V I V E N T, S O N T MARQUÉS DE STIGMATES…

Ce sont des personnages brisés, par la guerre, par la pauvreté ou par la transgression d’un monde rigide et régulé par une violence sans bornes. La présence de ces corps marqués les transforme en cartes d’une trajectoire individuelle, mais aussi sociale à la façon dont les lacérations sur les corps des esclaves symbolisaient aussi la cruauté de toute une société, comme l’a si bien démontré Toni Morrison. Ces corps dépossédés, marqués par les cicatrices propres à l’existence parlent ainsi au travers de la douleur silencieuse des personnages.


P OU V E Z - VOU S N OU S PA R L E R DU T R A I T E M E N T D E L’A M BI A N C E S ON OR E DA N S CR ÉPUSCULES ? DE C E T T E «HO ST I L E A S S ON A N C E» QU I É TOU F F E L E S PA ROL E S DE S U N S E T DE S AU T R E S , DE CE T T E I M PR E S SION GÉ N É R A L E D’AT MOSPH È R E SYNCOPÉE ?

Les paroles ont plus de portée lorsqu’elles sont intégrées dans un long silence. Tout comme la ligne de basse ressort parfois mieux lorsque la mesure se termine par une absence de notes. Tout comme le silence de Vendredi dans l’album L’Arche du « A » de Fred suite à l’annonce de la mort de Monsieur Barthélemy est d’une éloquence poignante. Écrire le silence est peut-être la même technique que peindre du blanc sur le canevas : afin de donner une texture, de faire ressortir les paroles, de les faire jurer et les faire attendre, de les rendre précieuses dans leur parcimonie, de renforcer le huis clos, de faire parler une douleur qui ne peut qu’être silencieuse. C’est aussi un hommage, cette parcimonie, à une douleur que je n’ai jamais connue, et pour laquelle j’essaye de communiquer un solennel hommage. QUE SONT LES CRÉPUSCULES ?

Les crépuscules représentent l’acceptation lente des personnages quant à l’irrémédiable tragédie qui les assaille. Le jour qui se lève est toujours porteur d’espoir, mais les personnages sont confrontés à des fins de journée qui semblent toujours pires que les précédentes. Les crépuscules sont les pas lents vers la barbarie, vers le Tartare où tout espoir est à jamais purgé. C’est la volonté de lutter pour un jour meilleur qui s’atrophie peu à peu chaque jour. C’est le sentiment d’impuissance quand les choses vont encore plus mal alors que l’on pensait qu’elles ne pouvaient pas être pires. Les crépuscules sont toute l’abdication et l’érosion de notre humanité face à la violence que nous nous infligeons. QUELLES ONT ÉTÉ VOS INFLUENCES ?

J’ai un énorme livre comprenant l’ensemble des peintures de Jérôme Bosch. Normand Mailler, lors du procès pour obscénité du livre Le


festin nu de William Burroughs, avait comparé certaines des scènes du livre à des tableaux de Bosch. Les peintures de Bosch mettent en scène un enfer familier puisque constitué de mélanges d’animaux et d’êtres humains ordinaires en des assemblages grotesques et monstrueux, comme si l’enfer et la folie de la violence n’étaient jamais loin. Je pense que c’est une vision juste puisque l’enfer n’est pas loin, l’enfer est le lot d’une part de l’humanité, la coexistence avec les déchets et l’enfouissement de l’espoir dans le meurtre et la violence et la torture est le pain quotidien d’une part écrasante de l’humanité. Ses peintures sont un reflet horriblement réel de ce que nous sommes devenus. J’avais toujours écrit au passé simple et à la troisième personne, alors j’ai décidé d’écrire au présent et à la première personne afin de mesurer l’effet. La conséquence fut quelque chose qui s’approchait d’une caméra à l’épaule, fulgurante et intempestive. L’écriture phénoménologique de Faulkner – particulièrement dans Tandis que j’agonise – est incontournable pour quiconque écrit au « je ». Le fait que les motivations des personnages se trouvent ensevelies par des méandres de ressentiments et de puissants affects les reliant aux autres personnages LES CRÉPUSCULES est également extrêmement inspirant SONT TOUTE chez cet auteur. McCarthy a poussé l’effet de Faulkner dans le southern gothic sans L’ABDICATION écrire au « je » cependant et en écrivant ET L’ÉROSION au présent. Son univers dans Obscurité DE NOTRE du dehors est d’une beauté et d’une puis- HUMANITÉ FACE sance qui surpassent Faulkner en certains À LA VIOLENCE points. La puissance et la non orthodoxie de Bruno Schultz m’a quant à elle fait QUE NOUS NOUS prendre conscience qu’il était possible de INFLIGEONS. mélanger le moins réaliste avec un cadre concret. Propos recueillis par Lucie Eple en octobre 2017.


CrépusCules

Joël Casséus

CRÉPUSCULES

Joël Casséus 1er mars 2018 Livre broché Isbn : 978-2-37055-1-566 160 pages - 17 euros.


«LA LUMIÈRE APPARAÎT ENFIN. ALORS LA JOURNÉE EST GROSSE DE MILLE CRÉPUSCULES QUI TROUBLENT DÉJÀ LE JOUR PAR LEUR DÉSIR D’ÊTRE, PAR LEUR DÉSIR DE VIVRE, DE TOUT COUVRIR DE LEUR RASSURANT DÉSESPOIR… »

Crépuscules Joël Casséus

Photo de Joël Casséus : ©Benoît Desgreniers

Contact presse et médias Geoffrey Durand geoffrey@le-tripode.net Contact libraires et festivals Lucie Eple lucie@le-tripode.net

Profile for Le Tripode

Entretien avec Joël Casseus  

Roman "Crépuscules" à paraître le 1er mars 2018. https://le-tripode.net/livre/joel-casseus/crepuscules Huit personnages, huit réfugiés viv...

Entretien avec Joël Casseus  

Roman "Crépuscules" à paraître le 1er mars 2018. https://le-tripode.net/livre/joel-casseus/crepuscules Huit personnages, huit réfugiés viv...

Profile for letripode
Advertisement

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded