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LE TRIPODE


TR IO POUR UN MONDE ÉGAR É


© 2018 Le Tripode


TR IO POUR UN MONDE ÉGAR É Marie Redonnet

LE TRIPODE


Avec les voix de : Willy Chow Douglas Marenko Tate Combo


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Willy Chow

C’est écrit sur mon passeport. Nom : Chow. Prénom : Willy. J’ai eu d’autres identités. Willy Chow est la dernière. Mon adresse : domaine d’Olz à Salz. Je ne veux plus en changer. La photo sur mon passeport est ressemblante : visage bien dessiné, cheveux gris frisés coupés ras, yeux verts, regard perçant et inquiet, lèvres épaisses, nez fort et busqué, arcades sourcilières proéminentes, rides profondes sur le front et les joues. Je suis petit de taille, robuste et trapu. Je vis retiré au domaine d’Olz depuis deux ans. Ma vie a été multiple comme mes identités. J’ai résisté aux tentations de rentrer dans le rang à chaque fois qu’elles se sont présentées. J’ai voulu vivre ainsi, insoumis et précaire. S’il y a un fil rouge qui me conduit, il est invisible. Je me fie à mon instinct qui m’a pourtant souvent trompé. L’égarement fait partie de mon chemin. Moi seul sais que je n’ai pas encore réalisé ce que je dois réaliser. Willy Chow, ce sera le nom écrit sur le registre des décès à la mairie de Salz, le jour de ma mort. J’ai acheté ce domaine à l’abandon il y a dix ans, une centaine d’hectares avec une vue lointaine sur la mer et le désert. La guerre l’avait détruit, les bâtiments étaient délabrés, les propriétaires en fuite.


Personne ne s’était porté acquéreur. J’avais juste assez d’argent pour le payer comptant. C’était exactement ce que je cherchais. J’habite la bergerie, en haut d’une des collines. Je l’ai retapée afin de la rendre confortable. Je prends plaisir à travailler de mes mains même si je ne suis pas un manuel. Moss habite le vieux moulin que j’ai commencé à remettre en état. À sa sortie de prison, après quinze ans passés à la citadelle de Salz, il ne savait où aller. La situation avait changé, il n’y avait de place pour lui nulle part. Je lui ai proposé de venir vivre au domaine. Nous gardons nos distances et nous n’évoquons jamais le passé. Il veille sur le domaine en mon absence et il me donne un coup de main quand j’en ai besoin. Je ne m’ennuie pas au domaine. Il y a toujours quelque chose à faire. Les vieux oliviers, les seuls arbres à avoir survécu, me demandent beaucoup de soins même s’ils ne rapportent plus. Je les traite avec respect. Aucun n’est semblable à un autre. J’apprécie cette vie isolée dans cette nature redevenue sauvage. Je fréquente Monie, l’institutrice de Salz. J’aime faire l’amour avec elle. Son corps est menu avec des seins lourds, un pubis recouvert d’un poil épais et dru, des lèvres rouges et odorantes. Je suis bien avec elle parce qu’elle n’empiète pas sur ma vie et qu’elle ne cherche pas à savoir qui je suis. Pour elle comme pour moi, le rapport sexuel est une rencontre unique entre deux êtres dans un moment de fulgurance. C’est ainsi désormais que je conçois mes rapports avec une femme. Je sais qu’elle veut partir loin de Salz et changer de vie. Je ne cherche pas à la retenir. Nous nous unissons et puis nous nous désunissons.

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Mon bureau est la seule pièce de la bergerie que je ferme à clé quand je m’absente. J’y range mes objets et mes papiers personnels. Ce sont les traces de mes vies antérieures dont j’ai besoin pour être Willy Chow. Plusieurs fois, depuis que je vis au domaine, j’ai eu le désir d’interroger mes différentes identités afin de les rassembler en une identité unique. Mais je n’y suis pas arrivé. Au coucher du soleil, je monte jusqu’à la tour d’Angle, le point culminant du domaine. Elle était autrefois un amer pour les bateaux. Il n’en reste qu’un tas de pierres. Je m’assois et je contemple l’étendue du domaine. Je ne sais pas exactement où il commence ni où il finit parce qu’il n’y a pas de barrière ni de clôture. Quand le ciel s’embrase, les oiseaux d’un seul coup d’aile sortent des oliviers en criant et montent très haut en direction de la mer. Je fais le point sur ma journée et sur moi-même aussi. C’est tout nouveau ce plaisir que je prends à l’introspection. J’ai l’impression que le domaine vit en moi et que je vis en lui. Mon étrangeté s’approfondit avec les années. Même si ma clairvoyance s’est aiguisée, je reste aveugle avec des points lumineux incandescents qui parfois m’illuminent et me transportent. C’est quand je ne l’attends plus que Foney surgit, à bout de souffle tellement il a couru. Il vit avec Fanny au hameau des Longes, la dernière maison à être encore habitée. Fanny est la femme la plus excentrique de Salz avec ses cheveux noirs frisés qui lui descendent

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jusqu’à la taille, ses yeux qui brûlent comme deux charbons ardents et ses robes provocantes qui enflamment ceux qui la regardent. Elle vit entourée de mystère. On la dit folle, se jetant sur tous les hommes qui passent. Mais quand elle me voit elle baisse les yeux sans répondre à mon salut. Elle est sujette à des crises au cours desquelles elle se met à hurler que son père, mort à la guerre, sort de sa tombe pour la tuer avec son sabre planté à l’intérieur de son corps. Elle court affolée jusqu’à ce que sa crise passe. Personne sauf Foney ne peut rien pour elle. Foney travaille au garage de l’Étoile, sur la route qui mène au désert. Quand il a fini sa journée, il monte jusqu’à la tour d’Angle, toujours à l’heure où j’y suis et nous nous rencontrons. Je devine qu’il braconne dans le domaine, qui est très giboyeux parce que la chasse y est interdite. Je l’ai écrit en grosses lettres sur le tronc des oliviers : Chasse gardée. Personne ne se risque à désobéir. Tout le monde sait que j’ai droit au port d’arme et que je m’entraîne à tirer pour ne pas perdre la main tous les matins à l’aube. Je suis respecté à Salz et personne ne me cherche car on ignore quelle serait ma réaction. Toutes sortes d’histoires courent à mon sujet que Foney me rapporte et qui me font sourire. J’aime être pris pour ce que je ne suis pas. À cause de toutes ces histoires qu’il entend raconter sur moi, je suis pour Foney un personnage intéressant. Il a compris que je fermais les yeux sur ses braconnages à condition que je ne le prenne pas sur le fait et qu’il ne m’en parle pas. Je suis content qu’il ait trouvé cette façon clandestine de gagner de l’argent rien que pour lui. Car son salaire, il le donne à Fanny qui dépense et vit au-dessus de ses moyens pour oublier qu’elle

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habite le hameau des Longes. Foney l’aime passionnément. Il s’est juré de ne jamais se marier pour ne pas la quitter car il croit que sans lui pour veiller sur elle il lui arriverait un malheur. Quand l’angoisse la prend et la broie tout entière, il se couche tout contre elle et lui chante la berceuse qu’elle lui chantait pour l’endormir quand il était petit et maintenant c’est lui qui en la chantant l’apaise de son grand tourment. Foney me parle toujours de la guerre du désert dont son père n’est jamais revenu. Depuis l’accord de paix, la vie à Salz semble tranquille. Foney pense que c’est une fausse paix et que la guerre continue, souterraine et invisible. De la ressentir comme personne ne la ressent rend folle Fanny sa mère qu’on dit malade des nerfs mais qui est seulement plus sensible que les autres aux forces maléfiques qui attaquent secrètement le hameau des Longes dont tous les habitants sauf elle et Foney sont partis, abandonnant leurs maisons que personne ne veut acheter et qui tombent en ruines. Foney me demande comment faire pour arrêter la guerre. Je lui réponds à côté pour le rassurer : « Être en paix avec soi-même et ne pas se laisser tuer par ceux qui veulent vous tuer ». Il me dit : « C’est pour ça que tu t’entraînes à tirer chaque matin ? » Je le laisse penser ce qu’il a envie de penser. Je suis attaché à Foney. Quand certains soirs je ne le vois pas apparaître, je suis inquiet comme si je pressentais un danger. J’ai besoin de sentir sa présence pour quitter apaisé la tour d’Angle autour de laquelle se déchaînent dans les profondeurs des forces menaçantes qui traversent tout le domaine. Comme Foney je pense que la guerre est toujours là même si elle est invisible et qu’il n’y a d’abri nulle part, surtout pas à Salz.

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Sa position stratégique en bordure du désert suscite les convoitises et exaspère les rivalités entre les bandes. Quand il fait nuit noire autour de la bergerie, je m’enferme dans mon bureau et je me connecte au réseau. La liaison est bonne malgré l’isolement. J’ai quitté le mouvement il y a longtemps mais grâce au réseau je garde le contact et j’échange des informations. Qui sait, un jour, le mouvement reprendra-t-il, imprévisible et méconnaissable ? Même si je vis retiré, je reste en alerte. J’ai connu beaucoup d’échecs mais je ne suis pas vaincu. Mon isolement et mon retrait sont dynamiques. Je vis dans l’attente, en réserve. Chaque soir quand la liaison est bonne je me connecte à Jimmy Fango, un ancien chef du mouvement dont j’étais le second et aussi l’ami. Même si nos chemins se sont séparés je ne l’ai pas oublié. Grâce aux jeux en ligne, notre passetemps à tous les deux, on garde le contact. Nos parties sont longues et acharnées. Jusqu’à maintenant il sort toujours vainqueur mais je ne désespère pas de gagner.

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Douglas Marenko

Douglas Marenko, c’est sous ce nom qu’ils m’ont interpellé quand ils m’ont arrêté à quelques kilomètres de la frontière. J’ai eu beau leur répéter qu’il y avait erreur et que je n’étais pas Douglas Marenko, ils n’ont rien voulu entendre. Ayant brûlé mes papiers avant de partir ainsi que me l’avait conseillé mon collègue Larsen Morsa, qui m’avait précédé sur le chemin de l’exil, je ne pouvais leur prouver mon identité. « Comment peux-tu nier que tu es Douglas Marenko » ne cessaient-ils de me répéter en me montrant ses photos. Même si elles étaient de mauvaise qualité, je dois reconnaître que la ressemblance était frappante. Mais qu’est-ce que cela prouve ? On a tous de par le monde un ou plusieurs sosies. Ce n’est pas pour cette raison qu’on doit porter leur nom et endosser leur personnalité et leurs actes ! Après avoir passé clandestinement la frontière, je devais me rendre à Sintéra, la ville la plus proche, et me présenter au salon de coiffure de Radik afin qu’il me remette des papiers à ma nouvelle identité. L’argent lui avait été envoyé, tout était réglé. Larsen Morsa


était passé par lui. Satisfait de ses services, il lui devait le succès de son entreprise risquée. Mais je n’eus pas sa chance. Je fus arrêté bien avant d’arriver à Sintéra. Après plusieurs interrogatoires, voyant que j’avais la tête dure et que je ne voulais pas reconnaître que j’étais Douglas Marenko, ils acceptèrent de me confronter à Radik, dont je leur avais donné l’adresse. C’était le piège dans lequel il ne fallait pas tomber. Radik leur confirma mon identité : j’étais bien Douglas Marenko, il en avait les preuves. Après plusieurs interrogatoires où je fus torturé afin que je dise pour quelle raison je venais de passer clandestinement la frontière, prenant acte que je ne parlerais pas quoi qu’on me fît subir, ils décidèrent de me conduire à la prison d’Akuba où sont enfermés les ennemis accusés de mener une guerre secrète contre le pays dans lequel je venais d’entrer clandestinement. Depuis mon arrivée à la prison d’Akuba, j’ai perdu la notion du temps. Ma cellule ne comporte aucune ouverture. Je vis nuit et jour dans la lumière artificielle. Je suis vêtu d’une combinaison en nylon blanche immaculée. Je dois en changer matin et soir. Je dois me doucher trois fois par jour afin que mon hygiène corporelle soit impeccable. Je ne dois dégager aucune odeur. Le détecteur d’odeur installé au-dessus de la porte d’entrée est là pour en témoigner. On m’a rasé les cheveux et les poils. Une caméra de vidéo surveillance enregistre chacun de mes mouvements. On m’a donné la liste des mouvements qui me sont interdits. Si par mégarde je désobéis, mon corps est immédiatement traversé par une onde brûlante.

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J’ai très vite enregistré tous les mouvements interdits et je suis désormais d’une grande vigilance. Je préfère vivre immobile plutôt que de ressentir dans mon corps cette onde brûlante comme du feu. Je ne suis pas autorisé à sortir de ma cellule. Je n’ai ni livre ni radio ni télévision. Je reçois mes repas par le monte-charge. Si je veux communiquer avec le gardien, j’appuie sur le bouton au-dessus de mon lit. Le gardien se déplace seulement s’il le juge nécessaire. Parler à voix haute est interdit, cela fait partie des choses proscrites. Marcher sans but précis dans la cellule est interdit. J’ai crié une seule fois et je n’ai plus recommencé tant la riposte a été douloureuse. Je n’arrive pas à croire que je suis dans la réalité. Je serais à mon insu entré dans un monde virtuel et j’aurais perdu tout contact avec le monde qui a été jusqu’à présent le mien. J’en suis arrivé à cette conclusion. Aucune autre explication ne me paraît convaincante. Je me concentre sur ma pensée. Elle seule peut me sauver de la folie où l’on veut me faire sombrer afin que j’endosse la personnalité de Douglas Marenko. Il y a sa photo agrandie accrochée sur les quatre murs de ma cellule et au plafond aussi. Son visage est crispé. Avec son crâne chauve, ses yeux bleus ressortent comme deux boules de faïence. Son regard est inquiet. Ses lèvres et son nez, très fins, ont tendance à s’estomper. Sa mâchoire est forte, sa glotte proéminente. Il a un grand front bombé, des oreilles bien dessinées. Cette photo a été prise avec un éclairage aveuglant le lendemain de mon arrivée dans cette cellule afin de me persuader que je suis Douglas Marenko.

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Les repas sont insipides. Je ne reconnais aucun mets. Je mange avec avidité malgré le dégoût que m’inspire cette nourriture car je suis sans cesse tenaillé par la faim. J’y vois le signe que je résiste à mes conditions inhumaines d’incarcération et que je suis toujours Medi Soro, sain de corps et d’esprit. Je passe mes journées immobile sur mon lit à essayer de me souvenir de Medi Soro. Je le vois – l’image est f loue – dans un chalet avec des fenêtres ouvertes sur un lac de montagne entouré de sapins. Ysa, sa fille, joue à lancer une balle à son chien. Elle est habillée d’une robe rouge à volants, ses cheveux roux coupés court sont bouclés. Elle a de grands yeux verts. Les traits de son visage sont fins et harmonieux. Elle a l’air heureuse de vivre dans ce paysage de rêve comme si elle était elle-même une petite fille de rêve. La maison se ref lète dans le lac au milieu des montagnes. La lumière est douce, l’atmosphère paisible. On entend Janey, la femme de Medi Soro qui chante La Jeune fille et la Mort en s’accompagnant au piano. Ysa est son portrait en miniature. Elle se voit vivre comme si elle était le reflet de Janey sa mère dont elle est inséparable et qu’elle imite en tout. Medi Soro travaille dans son bureau dont la fenêtre donne sur le lac et le jardin où joue sa fille. En écoutant Janey chanter La Jeune Fille et la Mort, il ressent une violente douleur à la tête. Il est de plus en plus inquiet, en proie à des troubles inconnus qui perturbent son travail et sa faculté de concentration. Au laboratoire de l’Académie des Sciences auquel il est rattaché, il se sent épié et soupçonné par ses collègues. Leur comportement à son égard semble pourtant normal. Il est invité avec Janey à la garden-party qui a lieu

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chaque premier dimanche du mois dans le parc de l’Académie. Il s’entraîne chaque samedi au basket avec les collègues de son laboratoire. Mais il est maintenant persuadé que c’est une comédie pour le tromper. Certains hauts responsables de l’Académie ont décidé sa perte et convaincu ses collègues de les aider. Il est sur le point d’achever une recherche qui devrait remettre en question les travaux réalisés par les chercheurs de l’Académie conformément aux objectifs fixés par le comité des Sciences. Il ne lui reste plus qu’à conclure puis à rédiger son mémoire et à l’envoyer au doyen de l’Académie. Ceux qui ont décidé sa perte feront tout pour l’en empêcher. Il a gardé le contact avec Larsen Morsa qui vit maintenant de l’autre côté de la frontière sous l’identité de Rokto Sark. Un an avant son départ, Larsen Morsa dont la santé mentale donnait des signes inquiétants de dérèglement, avait soudain décidé d’émigrer clandestinement et de changer d’identité afin de ne pas être retrouvé par les services spéciaux. Il travaillait sur le même sujet de recherche que Medi Soro, avec une approche et dans une direction différentes. Medi Soro reconnaît en lui les signes inquiétants du même dérèglement mental qu’il avait observé avec une si grande inquiétude chez son collègue. S’il continue de vivre avec Janey et Ysa, il mettra leur vie en danger car c’est à elles que ses ennemis s’attaqueront en premier. Il doit disparaître et ne plus jamais les revoir. Larsen Morsa lui a donné toutes les informations nécessaires pour mener à bien sa disparition : le passage clandestin de la frontière et son arrivée à Sintéra chez le coiffeur Radik qui s’occupera de lui. Medi Soro fait une entière confiance à Larsen Morsa qui l’a précédé

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sur le chemin de la disparition et de l’exil. Sous l’identité de Rokto Sark, il semble prospérer dans son nouveau pays. En franchissant la frontière à son tour, Medi Soro, comme Larsen Morsa, va revivre sous une nouvelle identité. Il terminera sa recherche et il la publiera. Il ne se sent pas investi d’une mission, il ne se prend pas pour un sauveur. Il veut seulement accomplir son devoir de chercheur en s’opposant à l’avènement d’une nouvelle espèce humaine programmée pour vivre dans un monde entièrement sous contrôle dont l’univers virtuel dans lequel il a l’impression de vivre depuis qu’il a été arrêté est une image annonciatrice. Tout en lui se révolte et refuse cette irresponsable mutation. En me souvenant de Medi Soro alors que je suis étendu immobile sur la couchette de ma cellule, je refuse d’être Douglas Marenko. La lutte est difficile parce que tout en moi depuis que je suis enfermé à la prison d’Akuba est faiblesse, impuissance et désespoir. Vivant en dehors du temps (on m’a enlevé ma montre et il n’y a pas d’horloge dans ma cellule) sans savoir si c’est le jour ou la nuit, je m’endors brusquement, à bout de force. Mais c’est pour me réveiller quelques minutes plus tard en proie à une terreur innommable. Aucun calmant ne peut m’apaiser puisque je n’ai droit à aucun médicament. Je lutte contre le sommeil pour rester maître de moi. Tant que je suis conscient, je garde ma vigilance. Le sommeil, loin d’être protecteur et réparateur, permet à mon ennemi, le plus lâche de tous les ennemis, de m’attaquer alors que je suis sans défense. Le sommeil appartient

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à mon ennemi, mais comment vivre sans sommeil ? Comment empêcher mon ennemi de m’attaquer dès que je m’endors ? Je veux y parvenir. Alors je pourrai affronter les dangers et les pièges que me réserve la prison d’Akuba, célèbre pour ses méthodes expérimentales (cette prison est aussi un laboratoire de recherche ultra-secret) qui viennent à bout des prisonniers les plus récalcitrants. Puisque je ne peux plus terminer ma recherche ni en rédiger le mémoire afin de le soumettre au doyen de l’Académie (il m’avait personnellement commandé ce travail que moi seul, pensait-il, pouvais mener à bien) je dois au moins garder toute ma conscience. Mais comment – ayant subi l’influence de Larsen Morsa au lieu de trouver par moi-même ce que je devais faire pour contrer l’ennemi – ai-je pu avoir la folle idée de vouloir m’exiler et changer d’identité ? Je suis pris à mon propre piège. Mes forces de résistance faiblissent. Les souvenirs de Medi Soro s’estompent. Je n’ai plus aucune certitude à son sujet. N’est-il pas l’invention de mon cerveau malade ? L’histoire de sa vie m’apparaît de moins en moins concevable. Comment un scientifique de haut niveau aurait-il pu sombrer dans le délire au point de quitter sa famille et son pays en quête d’une nouvelle identité et d’une nouvelle vie ? Comment la raison, à laquelle il vouait un si grand culte jusqu’à voir en elle le fondement de cette humanité dont il refusait la disparition, aurait-elle pu à ce point l’égarer ? S’il avait des ennemis au sein de l’Académie – quel chercheur audacieux n’en aurait-il pas ? – c’était de son devoir de les affronter et d’essayer de les vaincre là où il

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travaillait au lieu de s’enfuir et de disparaître. J’ai perdu toute estime de moi-même. Je doute de mon existence. Que peut-il m’arriver de meilleur que de disparaître définitivement ? Je me demande par quel moyen mettre fin à mes jours. C’est alors que mon gardien qui jamais ne répond à mes demandes est entré dans ma cellule sans que j’aie appuyé sur le bouton au-dessus de mon lit. Il porte dans ses bras un gros paquet qu’il me remet aussitôt. « C’est pour vous, me dit-il d’un ton aimable en esquissant un sourire complaisant et respectueux, de la part d’Olga Marenko votre femme. Elle l’a remis en personne au directeur en lui présentant une lettre signée de la main du Gouverneur. Vous êtes chanceux d’avoir une si haute protection, sinon votre sort était réglé. » Son sourire me laisse penser qu’il a reçu un substantiel pourboire pour m’apporter ce précieux paquet au lieu de le garder pour lui. Il contient deux boîtes des plus fameux cigares, plusieurs bouteilles de whisky millésimé, des chocolats fourrés à la liqueur, des fruits confits délicieux, des boîtes du meilleur caviar et toutes sortes de denrées exquises fort chères que seuls peuvent acheter dans des magasins qui leur sont spécialement réservés ceux qui ont l’argent et les faveurs du Gouverneur. Sans hésiter j’accepte le paquet et l’ouvre devant le gardien qui en fait l’inventaire et me demande de le signer. Le désir que j’ai de goûter à toutes ces gourmandises si rares est irrésistible. Pas un seul moment je n’ai l’idée de refuser le paquet que m’a apporté Olga Marenko. Sous les fruits confits, je découvre une petite

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carte sur laquelle sont écrits ces quelques mots : Mon chéri, sois fort et tiens bon. Aie confiance en moi. Tu sortiras bientôt et nous serons de nouveau réunis. Je ne peux vivre sans toi. C’est signé, Olga Marenko. Je lis et relis cette lettre comme si elle m’était réellement adressée. Si Olga Marenko est ma femme, comment douter que je suis Douglas Marenko ? En s’imposant à moi avec la force de l’évidence, cette idée qui devrait me révolter apaise mon tourment et fait disparaître mon désespoir. Je goûte avec délice à tout ce qu’il y a de délicieux dans le paquet qu’Olga Marenko m’a envoyé, comme je goûtais autrefois en colonie de vacances, où j’étais si malheureux d’avoir été séparé de maman, le paquet de friandises que chaque semaine elle m’envoyait pour me rappeler qu’elle m’aimait et pensait à moi. Alors le monde qui autour de moi s’était effondré à cause de son absence soudain reprenait forme et consistance et je retrouvais mon désir de vivre. De quelle terrible machination suis-je en train de devenir la victime consentante ?

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Tate Combo

Je regarde dans le nouveau numéro du célèbre magazine Stars of the World les dernières photos que Bram Rift a prises de moi. Ma métamorphose est enfin achevée. Mon visage et mon corps sont devenus aussi blancs que le lait des vaches de Mokambé, mon village natal. Mes traits négroïdes ont disparu, remplacés par les traits purs et fins, presque évanescents, du visage de Sira, la jeune déesse inconnue dont Bram Rift un jour avait découvert la statue chez un antiquaire de Long Fow. Il n’avait pu résister au désir de l’acheter malgré le prix exorbitant qui lui était demandé, sans aucun rapport avec la valeur réelle de la statue dont l’authenticité était contestée. Ce jour-là Bram Rift, le photographe le plus célèbre de Stars of the World, avait conçu son nouveau projet artistique : partir à la recherche d’une jeune fille qui serait le sosie de Sira afin d’en faire le portrait. La statue était vieille et abîmée et il désirait, en photographiant la jeune fille qui lui ressemblerait comme si elle était son incarnation, montrer Sira dans sa splendeur. Il avait parcouru le monde sans la trouver. Il s’apprêtait à renoncer à son projet quand soudain sur le quai du port de Piros il me vit, vêtue d’une magnifique robe écarlate toute déchirée, en train


de mendier ma nourriture et un toit pour la nuit. J’avais tout juste vingt ans. Quelques jours auparavant j’avais débarqué clandestinement d’un bateau en provenance de Mokambé. Mon père avait donné toutes ses économies à un marin de Piros dont on lui avait vanté la probité et il lui avait demandé de m’emmener avec lui dans son pays. Ainsi j’échapperais au massacre que son dernier rêve lui avait annoncé : tous les habitants de Mokambé, notre village, allaient être massacrés par la milice Batchu, et Tate Combo, sa fille adorée, périrait dans d’atroces souffrances. Mon père croyait à la vérité prophétique de ses rêves qui lui avait valu sa renommée dans le village et au-delà. J’étais sa fille unique, née d’une femme étrangère qui avait été son seul amour et qui était morte en accouchant. En me confiant au marin de Piros, il avait voulu me sauver la vie. Quand Bram Rift me découvrit en train de mendier sur le quai du port, avec un air implorant comme si j’étais une déesse en train de prier, il eut la révélation que j’étais la jeune fille qu’il cherchait, cachée sous l’apparence d’une jeune africaine. J’étais grande de taille, avec des cuisses et des jambes fines et longues. Mes seins étaient petits mais bien proportionnés, ma taille mince. Mon visage, aux traits négroïdes accentués, attirait les regards. À Mokambé, notre village, j’avais appris la langue de Long Fow grâce aux cours particuliers que m’avait donnés une jeune anthropologue qui vivait parmi nous. Elle avait pris Mokambé comme objet d’étude. Mon père voulait que je parle cette langue, comme ma mère quand il l’avait

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rencontrée. Je pus ainsi sans difficulté communiquer avec Bram Rift et lui raconter mon histoire à la manière des conteurs de mon village. J’étais sous son charme et je désirais le séduire. Il était si différent des jeunes gens de mon village, si sûr de lui, si conquérant. Il me paraissait plein de mystère et d’intérêt. À son tour il me raconta l’histoire de Sira et m’expliqua (comme s’il était sûr que j’allais le croire) que j’étais prédestinée à devenir son incarnation sur la terre. Grâce au progrès de la science médicale et aux grands médecins de son pays, je pourrais me métamorphoser jusqu’à perdre mon apparence pour devenir l’incarnation de cette merveilleuse déesse. Je l’écoutais comme si j’étais toujours la petite fille avide de belles histoires. Seule sur ce continent inconnu où je venais de débarquer, j’étais une proie infiniment vulnérable. Tous les malheurs pouvaient m’arriver. J’avais conscience des dangers qui me menaçaient. Malgré la folie de son projet, Bram Rift était ma chance. Il s’occuperait de mon éducation. Il ferait de moi par ses photos publiées dans Stars of the World une jeune femme adulée capable de gagner très vite assez d’argent pour vivre en terre étrangère. Sans hésiter j’acceptai de le suivre à Long Fow. Je m’installai dans le studio situé au-dessus de son appartement, avec une vue imprenable sur la presqu’île où se dressait le célèbre et tout-puissant quartier d’affaires avec en son centre, la Majestic Tower, une prouesse architecturale qui faisait la célébrité de Long Fow. Tous les modèles de Bram Rift avaient séjourné dans ce studio, dont il avait fait à chaque fois des idoles de papier glacé. Je ne me lassais pas de

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contempler les tours et au milieu d’elles se ref létant dans la baie la Majestic Tower. J’avais l’impression d’être une héroïne des contes de mon enfance arrivée par miracle à Long Fow pour y vivre une grande aventure. J’avais pris attentivement connaissance du contrat que Bram Rift m’avait remis. Par ce contrat, je devenais pendant cinq ans son modèle exclusif et je devais me soumettre à sa volonté, afin qu’il puisse réaliser son projet artistique. Je toucherais dix pour cent de la somme qui lui serait payée pour chaque photo publiée dans Stars of the World. Il s’était engagé auprès du magazine à me photographier jusqu’à ce que je devienne la parfaite incarnation de Sira. Ainsi les lecteurs privilégiés du célèbre magazine pourraient assister aux différentes étapes de ma métamorphose. Elle durerait cinq ans au cours desquels je subirais opérations et traitements dans la plus sélecte clinique de Long Fow. En dépit des analgésiques et des calmants, je souffrais terriblement. J’assistais malgré moi à cette douloureuse métamorphose que Bram Rift photographiait avec ravissement. Je me prêtais à toutes ses demandes comme c’était écrit sur mon contrat. Il me sortait dans les lieux à la mode, il me présentait à ses amis, il se servait de moi à sa guise. J’en éprouvais de la jouissance et je ne pouvais lui résister. C’était plus fort que moi. Mais en secret je le haïssais et rêvais de le tuer. Ses photographies me fascinaient. J’étais une jeune africaine à la peau noire et au visage négroïde en train de devenir par la magie de la science médicale une jeune déesse à la blancheur éclatante et

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aux traits d’une finesse extrême. Mais devenue blanche, ma couleur noire continuait de rayonner. Sur les photos de Bram Rift, elle triomphait alors même qu’elle avait disparu. C’était là ma victoire secrète ! Je ne dépensais rien de tout l’argent que je gagnais. Bram Rift subvenait à mes besoins. Il m’achetait les plus belles robes, des fourrures, des bijoux de marque. Je plaçais mon argent à la banque, pour plus tard. Plus tard était mon expression favorite. Plus tard, quand j’aurai terminé mon contrat avec Bram Rift. Alors je partirai à la découverte de moi-même. Alors une nouvelle vie commencerait. Alors je trouverais quoi faire de cette métamorphose que la folie de Bram Rift m’avait poussée à accepter, la seule issue que j’avais trouvée pour ne pas ressembler aux filles de mon pays qui comme moi débarquaient clandestinement à Piros pour fuir la guerre et les massacres. Durant les cinq années que dura cette lente et terrible métamorphose – entre opérations, traitements, séances de pose et nuits de plaisir – je passais mon temps libre à suivre des cours d’anthropologie à l’université de Long Fow. Je n’avais pas oublié la jeune anthropologue de mon village. Elle ne s’était pas contentée de m’apprendre la langue de Long Fow, elle m’avait également donné à lire les livres qu’elle avait emportés avec elle. Même si je ne les comprenais pas entièrement, ils m’aidaient à réf léchir sur ma vie à Mokambé. En suivant les cours d’anthropologie à l’université, je prenais de la distance et j’essayais de comprendre ce qui m’arrivait. Une fois mon contrat avec Bram Rift terminé, je cesserais d’être celle qu’il avait

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photographiée au cours de sa lente métamorphose. Je lui échapperais et plus jamais je ne regarderais mes photos publiées dans Stars of the World. Comme toutes celles qui y sont publiées, les miennes très vite seraient oubliées, remplacées par les photos des nouvelles stars en train de se métamorphoser en déesse et en idole. La vie de chacune est brève et aucune mémoire de ce qu’elles ont été n’est conservée. Elles rayonnent, font rêver et puis disparaissent dans le néant. Le jour de ma délivrance était enfin arrivé. Je contemplais pour la dernière fois la vue de la baie de Long Fow où se reflétait la Majestic Tower au milieu de toutes les autres tours du quartier d’affaires. Cette vue-là, je la garderais toujours en moi comme je garde les images de Mokambé, mon village natal. Elles ont survécu à ma métamorphose, intactes. J’étais en train de faire ma valise. Sans avoir prévenu Bram Rift, j’avais décidé de quitter le studio. Je voulais partir avant que ce soit lui qui me remercie. Je ne savais pas encore où j’irais. Je n’avais qu’un seul désir : partir et tout oublier. Soudain j’ai cru que c’était une hallucination provoquée par l’excitation de mon départ qui me mettait les nerfs à vif, je vis un avion foncer droit sur la Majestic Tower qui s’enflamma puis s’effondra. Le ciel était devenu noir. Je ne voyais plus rien que cette monstrueuse fumée qui recouvrait toute la baie. J’entendais les sirènes hurlantes des pompiers. Je me précipitai dehors avec ma valise. Long Fow était sous le choc. L’aéroport était interdit d’accès, les trains arrêtés, la circulation bloquée. Les autres tours, les unes après les autres, attaquées elles aussi par de mystérieux avions

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étaient en train de s’effondrer. Il ne restait plus rien du prestigieux et tout-puissant quartier d’affaires qui avait fait la richesse et la puissance de Long Fow. J’étais emportée dans le flot de tous les habitants qui fuyaient la presqu’île sans savoir où j’allais ni ce qui arrivait.

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LE LIVRE

Trois voix embarquées dans les tourments de pays en guerre qui s’entrelacent. Trois personnages qui tentent d’échapper à l’effacement programmé de leur être. Trois destins qui se font écho et font écho à la violence récurrente de leur monde. Marie Redonnet offre avec Trio pour un monde égaré un récit haletant et magistralement orchestré sur les menaces, intérieures et extérieures, qui visent nos libertés.

LA POSTACE

Dans une postface autobiographique inédite, Marie Redonnet retrace le cheminement de son œuvre et expose sa vision engagée de la littérature.

PARUTION SIMULTANÉE

Réédition dans la collection Météores de La Femme au colt 45. (...) avec quelle évidence, quelle urgence on se fond dans ce nouveau texte, on l’adopte. Nathalie Crom - Telerama L’allégorie de toutes les luttes de libération. Florence Bouchy - Le Monde Le retour sur la scène de Marie Redonnet ne pouvait mieux s’accomplir qu’avec cet éclat feutré dans l’existence d’une sorte de Calamity Jane post-moderne. Muriel Steinmetz - L’Humanité Un univers, fabuleux et factuel qui s’impose avec force. Astrid de Larminat- Le Figaro Pour tout renseignement PRESSE : Geoffrey Durand | communication@le-tripode.net LIBRAIRIE : Lucie Eple | lucie@le-tripode.net

TRIO POUR UN MONDE ÉGARÉ de Marie Redonnet - Extrait  

A paraître le 4 janvier 2018 Trio pour un monde égaré Roman français 200 pages 9782370551467 Prix: 17,00 € https://le-tripode.net/livre/mar...