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LE TRIPODE


et filii


© Le Tripode, 2018


Patrick Da Silva

et filii

LE TRIPODE


à Dominique Louste


Elle fait encore quelques heures chez des particuliers mais le plus gros pour la mairie et pour la mairie c’est surtout le ménage de l’école. Elle arrive un peu avant la sortie des gosses histoire de donner un coup de main à Marthe, rapport aux parents qui rappliquent en retard, aux marmots qui oublieraient leur tête, au car et à tout ça. Jusqu’à l’année passée son fils était dans la classe de Marthe. Elle a un garçon de huit ans. Elle, Leïla Amara ; à qui ça en fait vingt-neuf ! Enfin, vingt-neuf ans en avril ! Elle vit seule. Oui, elle aussi. Seule elle élève son fils. Pas divorcée, non, avec le père ils n’ont jamais été mariés. Séparés, c’est ça. C’est elle qui est partie. Après que l’usine a fermé ils ont tenu trois ans ensemble. Ce n’était plus le même

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homme. Elle n’y arrivait plus. Même pour le petit, continuer comme ça, c’était au-delà de ses forces ! Elle a sauvé sa peau, elle a laissé tomber le gazier, qui du coup a laissé tomber le fiston. Ils se croisent, le père, le fils, dans la rue, des fois ils mangent ensemble chez ses parents à lui, le gosse a un cadeau pour Noël, un autre pour son anniversaire. Oui, elle aussi, avant, elle travaillait à l’usine. Elle a réussi à se faire embaucher, d’abord pour six mois. Elle a eu beaucoup de chance, déjà à l’époque ça dégraissait quand ça pouvait. C’est pour s’installer avec lui qu’elle a fait ça. Elle avait le béguin et comme dans son béguin elle s’était déshonorée et comme de toute manière elle n’est qu’une effrontée, elle a mis toute sa fierté dans la balance du déshonneur. À la fin du contrat ils l’ont gardée pour six mois de plus, ils ont bien vu qu’elle ne restait pas les deux pieds dans le même sabot. Quand ils ont mis la clef sous la porte, elle était enceinte. Du coup elle a pris tout ce qu’elle trouvait, ménages, repassages. Son homme, lui, il a voulu se donner du temps. Avec les primes et les allocations il croyait qu’il pourrait voir venir. Il visait un boulot en béton qui lui est passé sous le nez. Rebondir, rebondir ! Tout le monde entendait ça seriné de partout, à la mairie et même au syndicat, mais les hommes

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ici, ceux qui sont restés, ils ont séché sur place en même temps que leurs pensions, la tête cassée, les bras coupés et elle, elle dit les couilles à l’avenant ; le gosier par contre bien défléchi sous la gargoulette. Les premiers qui l’ont prise… non, d’abord, d’abord il y a eu Désiré, c’est à ce moment-là qu’il s’est installé mais, chez lui, ça n’a duré que trois mois, elle était trop sur les chapeaux de roues, sa mère a pris la relève, c’était beaucoup mieux pour tout le monde. Sinon, après Désiré, oui, les premiers qui lui ont donné du travail ce sont les Hollandais. Ils étaient adorables. Les gens se sont servis de ce prétexte qu’elle faisait le ménage chez eux pour accuser ses frères. Les Hollandais, c’est elle qui les a trouvés dans leur cave. — Madame Amara Leïla, entendue chez elle ce mercredi cinq septembre. —

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Parti ce matin à la pointe du jour. Quatre heures et demie au saut du lit. Lumière de la lampe de chevet dépolie dans les crèmes, celle plus vive mais encore délayée du couloir, l’autre enfin, écorchée, de la cuisine. Le pot à café, quatre bonnes cuillères dans le filtre, l’eau dans la bouilloire, le bouton rouge, ça gargouille, la plaque sur le gaz, les tranches de pain dessus crépitent comme elles fument. Suis allé déjeuner dehors, une fois encore, sur le banc de pierre, ne garder que les odeurs et les yeux pour voir. La nuit est claire, assez pour percer à couvert sous les arbres, pourrais descendre à pied. Un autre café, le barda, c’est parti. Il y a la petite lumière bleutée dans la chambre de Jacques, il a dû s’endormir encore devant la télé. Ai laissé la voiture comme toujours au sortir de Trimoulet. Ourlant le délié des collines, la buée des

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premières pâleurs. En bas, l’aube va remonter de l’aval par l’entaille de la vallée, j’irai à sa rencontre. Ôter les bottes sous le pont, mettre les pieds dans l’eau, s’en asperger le visage, en boire une gorgée. Elle est fraiche certes mais bien douce encore et si basse surtout, avec cet été que nous avons eu et qui n’en finit pas. N’y vois pas assez clair pour monter la ligne. Rechaussé, ai descendu à pied le courant, respiré à pleins poumons la litière d’odeurs sourdes que charrie la rivière à cette heure. Le soleil en les sublimant va bientôt les dissiper. Joseph faisait croire qu’il savait y discerner celle de la truite et la pister, que c’était chaque fois la nuit et même à la nuit noire qu’il avait, contre toutes les règles, pêché les plus grosses. À cent bons mètres du pont il y a le grand pré à main droite avec sa clôture qui entre dans le lit pour que les vaches viennent boire ; suis passé entre deux rangs de barbelés. L’herbe était trempée de rosée, pas question de s’asseoir. Suis allé jusqu’au gros rocher, il est bien à quinze mètres de la berge. Tout seul planté comme ça, il n’a pas pu s’ébouler du coteau, sans doute une ancienne crue l’a charrié jusque-là, il faudra se renseigner. Suis grimpé dessus. Ai reçu sur son dos, en pleine figure, les premiers rayons du soleil. Ai enfin monté, bouchon fin, un gros ver. Pas assez dégagé ici pour la mouche. Un bon quart d’heure et la première touche, ratée. Trois prises

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aujourd’hui, les trois avant midi, en ai relâché deux, une d’elle ne faisait pas la maille. — Samedi huit septembre. —

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Épître du jour : Lettre de Paul à Philémon  Si Onésime a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave mais, bien mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, il le sera plus encore pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Donc, si tu penses être en communion avec moi, accueille-le comme si c’était moi.  — Dimanche neuf septembre, vingt-troisième dimanche ordinaire. —


Marius Louchardon est un des premiers à être entré ouvrier à l’usine. Au départ ils étaient neuf. Des neuf, aujourd’hui il reste le dernier traîne-chagrin au-dessus des pissenlits. C’est le père Bourdarin lui-même qui est venu le chercher, le vieux, celui qui a lancé la baraque. Tout ça parce qu’à l’époque, tous les étés, Marius conduisait les batteuses et qu’il savait les réparer ; en plus à l’armée il avait touché à toutes sortes de mécaniques, ça se savait dans le pays. Au départ, dans l’affaire ils étaient neuf, vingt-cinq ans après ils frisaient la centaine. À part quelques énergumènes qui avaient un métier dans les mains c’étaient tous des péquenauds. En prenant le bleu ils avaient gardé la biaude, le soin de leurs champs et de quelques bêtes. Les tracteurs, les faneuses, les botteleuses et tout le tintouin ça leur a été

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bien utile pour mener de front la ferme et l’atelier. Comme du coup il y avait un peu de pognon au bout de la quinzaine, petit à petit ils ont pu s’équiper. Il dit les machines mais il y a eu aussi les femmes qui les ont bien aidés, parce qu’avec l’usine, les femmes, eux, ils ont pu les garder. Ce n’est pas avec ce qu’ils empochaient avant au cul de leurs trois vaches qu’ils auraient pu le faire, s’équiper et garder les femmes. Ce sont les enfants qui l’ont laissée tomber, la terre, quand ils sont rentrés eux aussi à l’usine. En fait, laissée tomber, c’est quand même trop dire, ne serait-ce qu’avec la chasse, à peu près tous, la terre, les enfants, ils y ont bien gardé un pied ; leurs morveux par contre, la plupart, ils les ont faits avec les côtes en long mais c’est une autre histoire. Trois quatre gros paysans – ceux-là voulaient qu’on dise Agriculteurs – ont tout repris en fermage, ils ont racheté petit à petit ce qu’ils ont pu. Bourdarin, le vieux, il tenait à embaucher les gosses du pays et primo ceux de ses ouvriers. Quand il a levé les brodequins, le fiston, qui a pris les rênes, a gardé la même politique mais ça ne suffisait plus, il a dû recruter en dehors du canton et même du département et même des étrangers. À l’époque – ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il y a des jeanfoutre et des pisse-froid – il se trouvait déjà des caquets pour râler et accuser à tort et à travers mais au fond, ça ne

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dérangeait pas grand monde et les étrangers, il n’a pas fallu des lustres pour qu’ils soient naturalisés du canton. Ceux du pays qui étaient devenus ouvriers sont restés paysans, une vache, quatre poules, trois lapins, un bout de jardin, mais paysans quand même, et les ritals, et les carailles pareil, et les bicots pareil quand ils sont arrivés : tout le monde ouvrier-paysan. Ouvrier, ça se faisait ensemble, paysan, eux, ils l’étaient déjà dans leurs pays de misère et à part si c’est un jean-foutre, un paysan voit bien en regardant s’échiner son voisin que paysan, ici, en Italie, au Portugal, en Algérie, c’est la même peine, les mêmes contentements, les mêmes tambouilles. Le pays, c’était l’usine et l’usine, bougnats, bougnoules, portos, macaronis, c’était le pays. Quand les Bourdarin ont décidé de vendre il y avait quelque temps que lui, Marius, il était réformé et l’usine ce n’était plus ses oignons. D’un coup, la vente, la reprise, les offres, du jour au lendemain il n’y a plus eu par les patelins d’autres sujets de conversation. Ça parlait et déparlait et baraillait dans tous les coins. Dans les bistrots, à la mairie les arbalants tenaient tribune. Il y a eu les propositions et les contre-propositions et les négociations et les entremises et les compromis et les signatures. Il se disait : pauvre croulure, qu’est-ce que tu t’en bats l’œil ! Il aurait bien voulu s’en foutre

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mais c’était plus fort que lui et en plus avec Élie comme voisin, vas-y donc pour t’en tamponner le coquillard. — Monsieur Louchardon Marius, entendu chez lui ce lundi dix septembre. —

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