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LE TRIPODE LittĂŠratures

Arts

Ovnis


L’auteur aimerait dédier ce livre à la famille d’Adnan, d’Omer et d’Elissar.

© Le Tripode, 2018


Joël Casséus

Crépuscules


« Étroitement barrées de fer, les terribles portes de la Guerre se fermeront. » Virgile


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Je les regarde. Je balaie la poussière qui s’accumule sur le porche de mon dépensier et j’arrête et je lève les yeux et je les vois encore. La chicoclorophyle dans ma bouche goûte plus grand-chose. C’est qu’une grosse boule de feuilles qui déforme ma joue. Je crache quand même. Mon crachat tombe sur le bois, épais et jaune. Leurs silhouettes sont un peu plus grandes maintenant. Au début, je croyais qu’ils marchaient dans l’autre direction. Mais depuis un certain temps, je ne les vois plus bouger. Ils se déplacent lentement. Leurs silhouettes à contre-jour du soleil projettent une ombre diffuse sur les cailloux et les herbes tassées. Ils marchent sans s’échanger un mot, leur bouche serrée, ruminant une offense incommunicable. Je me dis que c’est peut-être des sanspapiers, mais ils viennent rarement de l’est. Je me dis alors que ce sont des vétérans. Puis je me dis que j’en aie vraiment aucune idée. Enfin… j’ai appris avec le temps que les choses sont souvent moins claires qu’on le voudrait. Peutêtre que c’est ça devenir un homme aussi : comprendre que


les choses sont toujours plus compliquées qu’elles peuvent sembler l’être. Alors tu lâches prise… enfin. Jusqu’à ce qu’un jour, tout te semble incompréhensible. Jusqu’à ce que tu te fatigues du monde et que tu ne veuilles que mourir. Un jour, le soleil qui se lève te rappelle toujours les crépuscules. Alors tu te dis qu’il te reste encore plusieurs minutes, quelques heures avant que le soleil se couche. Puis tu finis par essayer d’arrêter de souffrir. Enfin… Ils s’approchent. Pourquoi marchent-ils si lentement ? Je pose mes bras sur le manche de mon balai et je plisse les yeux à cause des rayons du soleil qui obliquent d’une façon si étrange à la fin de l’automne, comme s’ils cherchaient ton regard, comme s’ils se nourrissaient de l’iris de tes yeux. Comme s’ils voulaient te cacher quelque chose. L’air est déjà froid. Au début, l’hiver te fait souffrir. Tu le crains. Tu restes à l’intérieur et tu sens ta peau se déchirer. Mais, assez rapidement, tu te mets à aimer l’hiver. Le calme. Le froid. La souffrance même. Enfin… la souffrance c’est quand même mieux que cette attente. La souffrance est toujours mieux que l’attente. J’attends qu’ils approchent et je comprends que c’est une femme et un homme. Ils se sont arrêtés devant le wagon de l’homme qui vit là-bas, au bout de la route, avec sa marâtre 8


de femme et ses jumeaux. J’ai l’impression qu’ils parlent, mais j’arrive pas à comprendre ce qu’ils se disent. D’habitude, les sans-papiers viennent de l’ouest. — Qu’est-ce que c’est ? Je tourne mon visage et ma femme regarde elle aussi les deux silhouettes et elle a mis sa main en visière pour bloquer le soleil et le regard qu’elle a alors me fait penser à celui qu’elle a de plus en plus. Elle s’était probablement avancée vers la route afin de voir quelle nouvelle horreur celle-ci avait enfantée. — Je sais pas, que je lui dis. Mais elle ne m’écoute pas. Elle observe toujours les silhouettes sans dire un mot et je me demande alors si elle est capable de comprendre ce qu’ils se disent et après un moment elle enlève sa main qui était par-dessus ses yeux et elle fait demi-tour et elle dit : — La femme est enceinte. Alors je prends mon balai et j’enlève la poussière sur le porche. Mais je me demande quand même, enfin… je ne peux pas m’empêcher de me demander : Viennent-ils avec de sombres desseins ?

Nous continuons à marcher un moment sur la longue route de gravier sinueuse qui s’enroule et se déroule sans 9


arrêt. J’observe les wagons rouillés que nous croisons successivement et toute la rouille qui suinte de leur surface et un vent froid, très froid, se lève et je prends conscience qu’il va falloir s’arrêter. Je le regarde et je vois la dureté de son visage. Je la trouve belle et rassurante. Mais je me rends compte que je la crains un peu. Parce que je ne peux pas la comprendre. Alors je me dis que j’ai toujours été une femme impulsive. Dans mon ventre, ça bouge. Je regarde le père de mon enfant et il continue à observer la route, comme s’il croit qu’elle va déboucher sur quelque chose. Je regarde la route de nouveau et je vois un homme devant un wagon qui observe deux enfants jouer. Nous nous arrêtons près de lui. Il nous regarde, mais ne nous parle toujours pas. Après un moment, le père de mon enfant se décide à lui faire un timide signe de tête. Les enfants sont des jumeaux. Ça bouge dans mon ventre. Ils nous observent comme si nous étions des bêtes sauvages et le père leur demande de retourner à l’intérieur et c’est ce qu’ils font et je vois alors l’homme regarder mon ventre et il y a quelque chose comme la désapprobation dans son visage. Alors je regarde le père de l’enfant que je porte et je vois qu’il hésite. Les deux hommes s’échangent des paroles, mais elles sont filtrées par l’hostile assonance des lieux. C’est comme 10


si le froid est un bruit, et le bruit est dans mes oreilles et sur les lèvres du père de mon fils. Dans mon ventre, ça bouge. Les jumeaux sortent de la maison avec des chaises et un seau rempli d’eau. Alors l’homme dit quelque chose et fait un geste et je comprends qu’il m’invite à m’asseoir et c’est ce que je fais et je lui dis merci.

L’homme me regarde et parle et je vois ses lèvres bouger, mais je ne comprends pas ce qu’il dit. Les enfants amènent des chaises et ma femme s’assoit et les remercie, mais je reste debout.

Le père de mon fils demande à l’homme ce qu’il y a au bout de la route. L’homme répond quelque chose et ensuite il dit à ses enfants de nous laisser et ces derniers partent vers les champs comme deux créatures sauvages. Il ne devrait pas les laisser aller comme ça, que je me dis, quelque chose va arriver. Un vent se lève. Ça bouge dans mon ventre. — Ici c’est bien, que dit le père de mon enfant en regardant autour tout en acquiesçant. 11


Alors je comprends. Il veut que nous nous établissions ici et je lui lance un regard plein de détresse, mais il m’ignore. Il prend la décision sans même me consulter. Je veux me lever, mais le poids de mon ventre m’encombre. Je prends mon visage entre mes mains et les larmes coulent, chaudes, le long de mes doigts. L’homme acquiesce et me lance un regard de travers et je vois encore le même jugement dans ses yeux et je décide de tourner la tête. Je sais que ses pensées vont au poids anonyme qui alourdit mes tripes. Ils demeurent immobiles un moment avec leurs grandes mains pendant le long de leur corps et je remarque que les mains de l’homme ont les mêmes tatous que celles du père de mon enfant. La puanteur de ses hardes me rappelle une maladie ancienne. — Suivez-moi, finit par dire l’homme. Et il s’avance encore un peu plus loin sur la route, vers l’ouest. Le père de mon enfant le suit, mais je reste sur la chaise quelques minutes comme si toute la force et la détermination qui m’avaient autrefois animée me quittent lentement.

La porte s’ouvre et je vois que c’est le père des jumeaux qui est accompagné par deux individus. J’observe les nouveaux venus un peu mieux et je reconnais la femme enceinte avec un homme qui est visiblement 12


son mari. Je finis de placer les verres derrière le comptoir et je fais un signe de tête et ils prennent place à une table. Alors je me dis que je devrais aller m’occuper d’eux avant que ma femme se plaigne des ivrognes qui finissent toujours par se trouver dans mon dépensier. Je prends une bouteille d’assommoir et quelques tasses et je m’approche. Je mets trois verres sur la table et je me rappelle que la femme est enceinte alors j’en enlève un. Je verse l’assommoir et je regarde les hommes saliver pendant que le liquide se hisse jusqu’au rebord. — T’as un wagon de libre ? me demande le voisin après avoir pris une première gorgée. Je me retourne et je regarde si ma femme a entendu et elle est debout et me dévisage et lave un verre et elle secoue la tête comme si tout cela était de ma faute. Je discute un moment avec le voisin et les nouveaux arrivants. — Peut-être… enfin, je dois savoir c’est pour qui. — Eux, il fait en désignant le couple d’un signe du menton. Je les observe et je sens le regard de ma femme sur mon dos. Enfin… ils peuvent quand même pas dormir dehors. Surtout qu’elle attend un enfant. — Vous venez de loin ? que je leur demande. Le nouveau venu regarde les tatous sur ses mains et 13


ne lève pas le visage. Alors je comprends qu’il ne va pas me répondre. Je sens toute la dureté de l’homme, je peux presque voir les épreuves sur ses lèvres serrées. Je regarde la femme qui le dévisage et je vois qu’elle comprend quelque chose. Qu’elle est plongée dans ce qui ne peut pas être dit. Elle allonge la main et la pose sur celle de l’homme et celui-ci l’agrippe et lève son visage et la regarde. Comme s’il avait dérivé et qu’il s’accroche à elle pour ne pas sombrer. Je soupire et j’observe dehors et je m’attends à voir le soleil se coucher, mais il est peut-être déjà trop tard. Je retourne derrière le comptoir et j’essaie de ne pas regarder ma femme. — Qui sont ces gens ? me demande-t-elle après un moment. — Je ne sais pas, que je lui réponds en toute franchise. — Ils ne sont visiblement pas d’ici, ajoute ma femme. Je ne trouve rien à rajouter à l’évidence de cette affirmation. Je me penche sous le comptoir et j’observe le tonneau de pression et je me demande quand c’était la dernière fois que je l’avais changé. — Et cette femme qui est enceinte, qu’elle ajoute avec un air que je n’ai pas besoin de voir pour comprendre l’émotion qu’elle souligne. Je lève mon visage vers elle et je lui dis : — L’État les a probablement poussés jusqu’ici. 14


— Est-ce vrai ? demande ma femme, mais je sais qu’elle ne s’attend pas à ce que je lui réponde. — C’est le voisin qui a dit ça, que je rajoute et je plonge ma tête une fois de plus sous le comptoir afin d’estimer le poids du tonneau de pression. — Cet homme a-t-il déjà dit la vérité ? qu’elle demande, mais je sais qu’elle ne s’attend pas à ce que je lui réponde.

Je peux observer l’extérieur par la fenêtre et je me dis que tout ce qui se déroule dehors sous le couvert du crépuscule n’est que l’antichambre d’un malheur contre lequel nous cherchons seulement à nous abriter. Je pense aux jumeaux que j’ai vus plus tôt. La vie pousse malgré tout et c’est peut-être ça qui est encore le plus triste. Il serre toujours ma main et personne ne parle et je me perds dans le recueillement et je n’existe plus et je me sens libre. Puis je sens à nouveau les pulsations de la vie dans mon ventre. Elle veut sortir, mais je l’en empêche. Peut-être que j’ai trop peur, peur de ce monde. Mais mon enfant m’y ramène toujours.

Mon mari me dit que la femme enceinte veut une tasse de chicoclorophyle. Je pose la tasse fumante sur la table et 15


elle lève ses yeux et il y a une tristesse profonde dans son regard. J’observe les hommes qui discutent et qui semblent si indifférents et je me mets à les haïr. Je me dis que les hommes sont comme des enfants, comme des enfants qui ne prennent pas conscience de la conséquence de leurs actes. Des enfants qui n’ont pas conscience qu’il y a toujours quelqu’un derrière eux qui ramassent le désordre et la souffrance qu’ils ne cessent de créer. Je retourne vers le comptoir et je regarde son ventre gonflé et je pense à cet enfant. Je me dis qu’au moins l’enfant, lui, ne sera pas un réfugié. Il sera un citoyen à part entière de ce pays. Et que s’il a plus de bon sens que mon mari et que tous ces hommes, il ne restera pas ici.

— Cet homme a parlé au marchand, que me dit le père de mon enfant en désignant l’homme d’un geste du menton, et il pense comme moi que ça serait mieux qu’on s’installe dans un de ces édifices. — Ce ne sont pas des édifices, que je dis, ce sont des wagons rouillés. — Je pense que c’est mieux, insiste-t-il, je pense que c’est mieux que nous nous arrêtions ici. Je termine ma tasse et ils terminent leur verre en poussant un râle et en s’essuyant la bouche du revers de leur veste 16


et nous sortons à l’extérieur. Toute luminosité a temporairement disparu derrière une fine nappe de nuages noirs. L’homme nous montre une clé et explique qu’elle est à nous. Nous nous arrêtons devant un wagon rouillé et abandonné. Il s’en dégage une odeur chimique mêlée à celle d’une pourriture ancienne. Nous restons un moment à observer la structure et l’homme regarde le père de mon fils avec un air triomphant. — Et en ville ? que je lui demande. — En ville ? Il me dévisage avec un air effaré. — Il n’y a pas moyen d’habiter en ville ? L’homme reste silencieux. Sa bouche murmure comme s’il voulait dire des mots, mais il n’y a aucun son qui en sort. — Il n’est pas possible aux sans-papiers d’habiter en ville, finit-il par dire. Alors nous ne savons pas quoi répondre et il nous regarde et semble attendre une explication, mais aucune ne vient. — Vous ne voulez pas dire que…. Vous voulez dire que… Il bouge sa mâchoire mais aucun son n’en sort. Ils ne sont pas censés être ensemble comme ça que je me dis. Je reste silencieux et je la regarde et la femme baisse les yeux et observe le sol avec un air qui me paraît trop résigné. 17


Ils ne devraient pas… C’est un regard trop résigné. Elle n’accepte pas. Non, ce n’est pas de la résignation, c’est une profonde tristesse qui va aboutir à quelque chose. Quoi, je ne sais pas, mais ça peut pas être bon. Ils ne devraient pas… et l’enfant ? je me demande pendant un moment s’il leur est arrivé de penser une seule minute à cet enfant qui n’est pas encore né. Je débarre le gros cadenas qui ferme la porte coulissante de fer et je mets le cadenas par terre et il soulève de la poussière. L’homme m’aide à ouvrir la porte et elle glisse lourdement sur ses rails et bien sûr je peux sentir l’odeur de pourriture qu’il y a à l’intérieur, mais je décide de ne pas me retourner afin d’éviter le visage de la femme. Je reste un moment à l’extérieur et je me décide enfin à leur faire un signe pour les inviter à entrer. L’homme entre en premier, d’abord de façon hésitante, avant que l’obscurité à l’intérieur ne l’engouffre. La femme suit, mais elle me dévisage pendant quelques minutes avant d’entrer. Au début, je regarde ailleurs, j’essaie d’éviter ses yeux accusateurs. Mais, après un moment, je comprends que ce n’est pas possible. Je comprends qu’elle va rester debout devant moi à me regarder jusqu’à ce que je me décide à faire pareil. Alors je la dévisage et ce que je vois dans ses yeux ce n’est ni de la tristesse, ni du désespoir, mais de la haine. Nous 18


restons un moment à nous regarder et elle se résigne enfin à entrer.

Mon ventre m’encombre et il m’est d’abord difficile d’entrer. L’odeur est encore plus infecte à l’intérieur. Comme si quelque chose ou quelqu’un y était mort.

L’homme m’offre sa main et je la serre. Il garde la poignée de main pendant un moment qui me semble beaucoup trop long et il me lance un regard que je ne comprends pas et j’observe alors sa main et je vois le tatou. Je regarde sa main et je vois la marque. Il est marqué lui aussi. D’une faute ne nos pères ou du père de nos pères. Nous ne le savons plus. Nous ne le savons plus et nous cherchons plus à le savoir puisque nous nous accrochons à rien. Oui, nous sommes des hommes durs. Des hommes sans avenir. Des hommes qui s’accro­chent à rien. Des hommes qui savent qu’il ne faut surtout pas commettre l’erreur de… Il me lâche la main. Je n’ai fait que fuir. Toute ma vie. Sur les terres incendiées et dans l’air brûlant. Passé les carcasses d’obus qui balafraient mon corps et les champs sans fin à l’épaisse terre stérile 19


perclus de mines acérées. Fuyant le long de barbelés grimaçants. Sous les oiseaux de proie qui attendaient que mon corps tombe sur les routes pour ne plus jamais se relever. Fuyant. Toujours fuyant. Je me demande ce qui va encore me pousser à le faire. — L’hiver va arriver et il va falloir prendre du bois à la forêt, que je dis. — Mes enfants pourraient vous aider, répond-il, ils ont une brouette.

Elle suit le voisin à l’extérieur et je reste sur place à les regarder un moment. — C’est la nuit, qu’elle dit. Ils restent tous les deux debout à contempler le vide. J’ai des souvenirs d’étoiles et de nuits calmes. De nuits fraîches, vivifiantes et anonymes bercées par le chant régulier d’insec­tes. Des souvenirs comme des baumes, de la colle qui assemble pendant un moment fugace ce qui a été brisé. J’en ai encore quelques-uns. Ils émergent parfois et je me contente de les observer. Parce que la meilleure chose à faire dans ces situations est de tout simplement observer le souvenir comme si t’observais un caillou ou de la terre. Puisque c’est ce qu’ils devraient être : des choses inutiles. Parce qu’un homme comme moi, un homme comme le 20


voisin, est marqué et, après un temps, tu t’habitues à la souffrance, mais pas au désir de connaître la joie.

Il s’est assis sur le sol de la terre froide et reste silencieux à observer ses mains. De la même façon qu’il était la première fois que je l’ai vu. Je lui avais parlé du temps d’avant. Du temps avant la pomme. Il n’avait pas levé le visage, il avait continué à observer ses mains, mais je savais qu’il m’écoutait. Je lui avais parlé des journées chaudes et de l’orge sauvage qui fouettait mes jambes. Je lui parlais de mes pieds nus qui sentaient la terre, de mes cuisses roses perlées de rosée et de mes cheveux qui n’étaient jamais peignés. Je lui ai parlé des journées de soleil et des nuits étoilées. Les nuits longues et énormes qui couvraient toute la terre et me berçaient. Je lui avais tout raconté. Maman disait qu’avec l’âge, les hommes cessaient de parler et d’écouter. Mais lui, lui je savais depuis le début qu’il m’écoutait. Alors il a levé son visage et j’ai vu. Dans ses yeux, ses iris lacérés. J’ai tout de suite eu envie de le prendre. Une envie qu’il me prenne. Ça s’est passé comme ça. Ni moi ni lui ne l’avons choisi. Je m’approche et je lui tends la main et il s’accroche et il la serre pendant un moment et ensuite il lève son visage et je peux voir les lacérations dans ses iris et je vois ma 21


silhouette qui est reflétée mille fois dans ses yeux qui s’élargissent autant que sa souffrance. Nous entrons dans le wagon en silence et nous nous allongeons sur le matelas qui se trouve au milieu. Nous restons un moment ainsi à écouter les bruits de la nuit autour et je cherche quelque chose à quoi m’accrocher. Mais c’est impossible, il n’y a rien de familier. Lorsque la nuit devient réconfortante et opaque, il s’assoit et se met à retirer mes vêtements. Je peux voir sa peau balafrée dans le clair de lune. Il a toujours cette même odeur d’encens et de sueur et de clair de lune. Il a toujours cette même odeur d’encens et de sueur, une odeur qui restait en moi après nos ébats et qui glissait ensuite parfois lentement sur mon corps, me remémorant nos gestes en me donnant des sueurs froides. Il est nu, son corps est comme un amas de cordes tendues et de traces de labeurs et de souffrance. Il caresse mon corps avec le sien de façon lancinante et je m’oublie alors qu’il enlève lentement mes vêtements, comme si chaque morceau était précieux puisqu’il avait touché mon corps. Je m’oublie, je m’abandonne. Il effleure tendrement mon ventre avec le bout de ses doigts comme s’il cherchait à résoudre une énigme. Une brise se lève et entre dans le wagon. Je frissonne. 22

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Crépuscules - de Joël Casseus - 1er chapitre  

Roman de Joël Casseus, à paraître le 1er mars 2018. https://le-tripode.net/livre/joel-casseus/crepuscules Huit personnages, huit réfugiés vi...

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