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La Mère et la mort le départ ni co lÁs A R I S P E alb er t o LAISECA alb er t o C H I M A L TROIS auteurs d’AMÉRIQUE LATINE un double album Deux des conteurs les plus connus d’Amérique latine, Alberto Laiseca et Alberto Chimal, se saisissent avec délicatesse du thème du sacrifice qu’une mère est prête à faire pour s’opposer à un événement tragique et irréversible : la mort d’un enfant. En illustrant et réunissant les deux histoires par un effet de miroir exceptionnel au cœur de l’ouvrage, l’artiste argentin Nicolás Arispe offre une lecture qui va au-delà des mots. Ses illustrations en noir et blanc, symboliques et terribles, sont à la croisée d’Edward Gorey et de José Guadalupe Posada, du baroque et du paganisme, de la Première Guerre mondiale et des danses macabres médiévales...

LE TRIPODE


Les auteurs « Je pense que le seul moyen de calmer l’angoisse de la mort est de mettre des mots dessus, des images, d’en faire de la musique, du cinéma. Nous ne pouvons pas vaincre la mort, ni nous en défaire, mais nous avons l’art pour la questionner, la penser, pour rire d’elle et de notre peur ou pour nous reconnaître dans cette frayeur. » Nicolás Arispe - 2016

NICOLÁS ARISPE Nicolás Arispe est un auteur, dessinateur et illustrateur argentin. Né à Buenos Aires en 1978, il réalise sa formation à l’Institut Universitaire National des Arts. Il est l’auteur et dessinateur de plusieurs livres, notamment El insólito ascenso de Madame Pôl (2010) et El camino más largo (2012). Il est professeur de dessin et travaille régulièrement en tant qu’illustrateur pour l’édition, la presse et l’animation audiovisuelle. Le Tripode a également publié Le Livre en 2017.

alberto Laiseca alberto chimal

Alberto Laiseca (1941-2016) est un écrivain argentin hors normes. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont Su turno para morir (1976) et Aventuras de un novelista atonal (1982), il construit pendant quarante ans une œuvre littéraire fascinante et diverse. Presque vingt années ont été nécessaires pour que sa saga monumentale Los Sorias soit écrite puis éditée en Argentine. À partir des années 2000, dans la pénombre et la fumée des cigarettes, il anime le programme télévisé « Contes de terreur » en récitant de la littérature fantastique.

Alberto Chimal, né en 1970 à Toluca, est l’un des écrivains les plus reconnus parmi la littérature mexicaine contemporaine. Son œuvre, originale et protéiforme, a été consacrée par de nombreux prix, des études critiques et plusieurs anthologies. Il est notamment l’auteur des romans Los esclavos (2009) et La torre y el jardín (2012), de nouvelles, de microfictions, de poésie, de pièces de théâtre et d’essais.


La Mère et la mort

Références & inspirations de NicolÁs Arispe

Les trois éléments principaux de ce dessin sont la maison, l’arbre et la petite tombe. La maison, inspirée d’une photographie, a été bombardée durant la Première Guerre mondiale. L’arbre et la petite tombe proviennent de tableaux de Caspar Friedrich, maître d’œuvre du Romantisme en Allemagne. Je cherchais ici à produire une impression de grande inquiétude, mais aussi de beauté. Les éléments naturels occupent une place importante.

otto dix

La Mort ensorcèle la mère. Les gargouilles qui la gardent prisonnière transforment l’envoûtement en un véritable cauchemar. Pour ces figures, je me suis inspiré de différentes églises gothiques.

le masque

caspar Friedrich

La Mort est vêtue comme un soldat de la Première Guerre mondiale. Cet événement m’intéressait dans la mesure où, comme jamais auparavant, la mort et l’horreur furent massives et totales. Bien qu’il n’y ait rien dans le récit qui évoque la Première Guerre mondiale, sinon quelques restes de tranchées, je me suis beaucoup inspiré des dessins et des gravures qu’Otto Dix a faits après cette guerre.

l’art gothique

La Mort traverse le Rhin. Le masque, à gauche, est le visage du fleuve. On se rappelera ce masque lorsque la mère traversera à son tour le fleuve (d’une expression conciliante il adoptera les traits de la colère). Le contraste entre la traversée du fleuve par la Mort et celle par la mère sera aussi palpable dans les changements des couleurs du ciel et de l’oiseau.


Dans la forêt d’épines, les écureuils représentent la vitalité et l’hyperkénésie, soit tout le contraire de la mort. Ils portent eux aussi des masques. Tous ces masques appartiennent à divers rites de peuples africains liés à la fertilité, à l’abondance des récoltes, à la pluie. Au contraire, lorsque la mère traversera la forêt à son tour, elle sera peuplée de caméléons et de masques mortuaires. Les caméléons étaient utilisés par les sorcières pendant le Moyen Âge pour préparer des potions destinées à donner la mort.

jérôme bosch le maniérisme

rites africains magie noire

La Mort traverse la montagne. Les sculptures maniéristes qui se trouvent dans la grotte de Buontalenti, au palais Pitti à Florence, ont inspiré cette planche. Quant au tunnel qui conduit vers un certain au-delà, je me suis inspiré du tableau de Jérôme Bosch, L’entrée des élus au Paradis.

la porte mystérieuse La Mort arrive dans ses domaines. À l’entrée, on voit l’inscription « Spes altera vitae » (« L’espérance d’une autre vie »). Elle provient d’une porte très mystérieuse qui se situe dans une petite rue à Amsterdam.


w. blake la bible

Une référence essentielle ici sont les gravures de Pieter Brueghel. De nombreux éléments et objets qui figurent dans ce dessin en sont extraits. L’autre inspiration est le tableau Sans pain et sans travail d’Ernesto de la Carcova, un peintre incontournable de l’art argentin du début du XXe siècle. Ne pas avoir de travail, être au chômage, n’est-ce pas similaire à un état de mort ? La mort dit d’ailleurs d’elle-même qu’elle réalise une besogne dans le récit de Laiseca…

un chat blanc

Ici, la montagne avale la mère car le chemin n’est pour elle jamais aisé. Le monstre en pierre, une espèce de Béhémot, est un clin d’œil à William Blake. Je voulais que l’un des démons soit présent à la porte de la Mort car, dans l’Ancien Testament, Dieu aurait créé Béhémot en même temps que le reste des animaux. Il y a ainsi dans cette métaphore une lecture de la fatalité et de l’horreur inévitable comme choses naturelles, lieu du destin, qui est quelque chose de propre à l’humain. D’une certaine manière, cette histoire est une tragédie au sens classique du terme.

p. brueghel de la carcova

L’enfant a-t-il été lancé dans les flammes ? Au pied du berceau vide, nous pouvons voir un voile, un linge qui peut aussi faire penser à un linceul. Ce voile blanc est celui qu’utilise la Mort pour enlever l’enfant. La mère a-t-elle pu jeter son petit au feu ? Pour moi, le feu que l’on voit dans le récit de Laiseca prend un autre sens lorsqu’on lit le récit de Chimal. Un autre point est intéressant dans ce dessin : nous n’apprenons rien sur la façon dont s’est passée la rencontre entre la mère et la Mort et aucune autre illustration n’en rend compte. Un indice cependant fait encore la part belle à la Mort : regardez le chat blanc qui se repose sur les genoux de la mère… Voyez maintenant l’illustration qui, plus tôt, nous montrait l’intérieur de la maison de la Mort...


Le départ

Références & inspirations de NicolÁs Arispe catastrophes naturelles

La scène de l’enfant en train d’être photographié est une référence à la tradition de la photographie post-mortem (fin XIXe et début XXe siècle), qui était une pratique courante pour garder un portrait de la personne décédée dans une posture « vivante », surtout dans le cas des enfants. Tradition marquante par son aspect à la fois macabre et beau, la photographie post-mortem de l’enfant était très récurrente en Amérique latine, et plus particulièrement au Mexique. C’était une obligation familiale de faire photographier ses enfants morts, ou mourants, au même titre que la photo de famille. Même la famille la plus pauvre s’efforçait de l’honorer. Cette tradition invite à penser la mort, alors qu’au cours du siècle dernier l’Occident a délaissé tout rite en lien avec les défunts.

Wilhelm Busch

La statue qui tue l’enfant est une représentation de l’archange Michel, celui qui fera sonner la trompette du Jugement dernier. C’est un personnage que l’on retrouve à l’entrée de nombreux cimetières. L’archange Michel, dit-on, est celui qui viendra chercher les morts pour les emmener dans l’autre monde. Cette figure m’intéresse car elle s’apparente à celle d’Anubis de l’Égypte antique : ces mythes traversent l’Histoire. Toutes les ruines que l’on voit au dernier plan du dessin sont celles d’anciens monuments funéraires d’un vieux cimetière. Je me suis également inspiré de photographies du tremblement de terre de San Juan de 1944, qui a démoli presque entièrement la ville.

portraits post-mortem

En Argentine, et notamment dans les campagnes, les autels païens sont monnaie courante. On y trouve une multitude de saints et de croyances. Ici, au-dessus de la mère priant sur son autel, pour appuyer le caractère païen de sa prière, se trouve la « Bouche de la Vérité ». Cet autel est tiré d’un film argentin, La croix nazaréenne et le loup de Leonardo Favio (le meilleur réalisateur argentin à mes yeux).

La mère met l’enfant dans sa chambre, elle l’entoure de tous ses jouets. Le livre qui est à côté du tambour est Max und Moritz de Wilhelm Busch.


J’aimais l’idée de la salle de bain : cette pièce est tirée d’une photo de 1910. Toutes les ambiances et le mobilier sont inspirés de l’époque. Le bain est une tentative pour purifier et pour soigner le corps mort.

mélancolie de l’intempérie

baptême macabre

À partir de là, la mère prend conscience qu’elle ne pourra pas le faire revivre. J’ai voulu insuffler à cette scène « la mélancolie de l’intempérie ». Les grenouilles représentées ici (tels les écureuils et les caméléons dans La Mère et la Mort) symbolisent le malheur, la malchance. Et, sans aller plus loin, elles sont l’une des dix plaies d’Égypte. En outre, tout comme les caméléons, les grenouilles sont associées à la métamorphose, à la transmigration des âmes dans plusieurs traités de sorcellerie. C’est encore une manière de penser la mort.

Ébauche d’humour noir : pendant le dîner, la mère se décompose en essayant de manger tandis que son enfant pourrit de l’autre côté de la table.

humour noir

la mère meurtrière Au sous-sol, se trouve le poêle, et tout autour, du charbon éparpillé. Une autre ébauche d’humour noir : malgré tout le malheur qu’elle traverse, après tous ces débordements, la mère pense tout de même à mettre des gants pour ne pas se salir les mains…


chirico l’art flamand

Au loin, la mère déambule seule comme dans un cadre de Chirico. Au premier plan, des personnes font face au Triomphe de la Mort et du Temps, œuvre flamande du XVIIe siècle, dont l’auteur est inconnu et qui se trouve au musée national des beaux-arts de Buenos Aires. Je le vois là-bas depuis vingt cinq ans et j’ai saisi l’occasion de le représenter. Le tableau semble être le point d’orgue de ce qu’il y avait de tragique dans cette histoire. Le texte mentionne quant à lui la tristesse et je crois que la tristesse se transforme en autre chose quand le tragique devient art. Il m’intéressait de faire dialoguer ce tableau et ce texte.

l’image pivot

Ce dessin constitue le pont entre les deux histoires. Je pensais à un reflet dans l’eau, comme si chaque illustration était le miroir de l’autre. J’avais à l’origine eu une autre idée : je voulais travailler sur les tombes des enfants et m’étais rendu, pour me documenter, dans un cimetière allemand où j’avais pris plusieurs clichés. J’imaginais une page partagée en deux et une tombe de chaque côté, où l’on pourrait distinguer la différence entre les deux histoires et en même temps percevoir ce

qui les liait. Mais il y avait un problème de taille : les deux mères lancent leur enfant au feu, il ne pouvait donc être question de cercueils... L’idée du miroir m’est alors apparue la meilleure. Et je crois aujourd’hui qu’elle a un effet graphique beaucoup plus fort en dévoilant la symétrie des deux destins. Je crois aussi que l’effet de contraste entre la mère squelettique et la mère renarde est intéressant : il a quelque chose de réversible, comme les deux faces d’une même entité.


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