Page 1


LE TESTAMENT 3

Sommaire 05/ ÉDITO 07/ LE POÈTE INCONNU, POÉSIE 09/ CÉCILE TOULOUSE, POÉSIE 16/ JACQUES SICARD, POÉSIE 21/ FLORENT MARCHET, ENTREVUE CHANSON 26/ SEG DALLONGEVILLE, POÉSIE 27/ JEAN-CLAUDE BABOIS, POÉSIE 31/ LILAS KWINE, POÉSIE 36/ PASCAL LERAY, POÉSIE 40/ FABIEN PESTY, NOUVELLE 46/ JULIETTE GUERREIRO, POÉSIE 50/ HERVÉ PIZON, POÉSIE CHANSON 53/ AUDREY BARDOU, PHOTOGRAPHIE 63/ YANNIS SANCHEZ, POÉSIE,THÉÂTRE 87/ LESLIE TYCHSEM, DESSIN 91/ STROFKA, POÉSIE 99/ EMMANUELLE GRANGÉ, POÉSIE 101/ MÜ, POÉSIE 103/ LE BABEL, POÉSIE 114/ EMMANUEL RASTOUIL, POÉSIE 115/ ANCIENS NUMÉROS & ABONNEMENT 02/04/06/08/15/25/30/35/39/45/97/98/113 JEAN-PIERRE MALTESE, GRAVURE Le testament 3 (été 2011) est édité par l'association Paroles d'Auteurs. Siège social : Emmanuel Rastouil -Les Orangers A -rue Van Gogh -83130 La Garde letestament@bbox.fr http://parolesdauteurs.over-blog.fr Rédaction : Emmanuel Rastouil - Concept graphique et mise en pages : Hervé Pizon Relectures : Emmanuelle Malaterre, Emmanuelle Grangé, Hervé Pizon Impression : Repro Systemes 83 - 155 rue général Audéoud -83000 Toulon. Il a été tiré 150 exemplaires de ce numéro. En couverture : Le testament 3, linogravure originale numérotée à 16 exemplaires – Emmanuel RASTOUIL.


4


ÉMMANUEL RASTOUIL

Édito La poésie se porte bien, je peux vous l'affirmer ! Vu le succès des deux premiers numéros du testament, les retours que les passionnés de poésie m’en font, l’augmentation régulière des abonnements et le développement que chaque auteur s’échine à faire autour de lui... Vu aussi les retours de la presse, la magie de l’internet, les multiples courriers, envois, sollicitations arrivées au bureau sous diverses formes... Merci ! Oui, merci à vous tous qui, de près ou de loin, soutenez la revue ! C’est une belle aventure et vous y êtes bien plus qu’associés, puisque cette aventure est la vôtre ! Alors, bien sûr, rien n’est vraiment parfait sur le fond et la forme, et il nous faut encore travailler dur, mais, déjà, je vois se dessiner une cohérence, un ton, une liberté qui me plaît, sans thématique obligée, mais avec la fraîcheur du moment, une certaine innocence et beaucoup de créativité et de vie, dans toutes les formes... Bien sûr, nous n’éviterons pas les jaloux et grincheux qui voudraient en être aussi. C’est la rançon d’un petit succès à l’équilibre fragile et incertain. Mais, pour que la revue vive heureuse et longtemps, il faut qu’elle reste assez légère pour demeurer quelque part en suspension dans les airs ! Rien ne me remplit plus de joie que de savoir le testament en liberté, à proximité, à côté... Je souhaite qu’il en soit de même pour vous ! Alors, oui, la poésie se porte bien ! Vive la poésie ! Et vive le testament !

5


LE POÈTE INCONNU

Je n’ai rien apporté au monde Non, je n'ai rien apporté au monde Et je n’en emporterai rien... ... Que quelques vers abandonnés Que j’ai fait miens pour le meilleur. Parce que tout ce qui n’a pas été donné Est perdu à jamais, Je pleure encore les baisers tendres Que je n’ai pas su t’offrir. Non, je n’ai rien apporté au monde Et je n’en emporterai rien... ... Que le souvenir de ton œil rieur Derrière la mèche brune de tes cheveux; Que ta jeunesse effarouchée Fardée de millions d’espoirs Partagés à deux. Qu’en resterait-t-il si Dieu ne les entendait ? Non, je n’ai rien apporté au monde Et je n’en emporterai rien... ... Que le parfum de la bruyère des Maures Au cœur d’un automne affranchi Des torrides chaleurs. Là, je contemplais le Créateur Dans l’étalage de son talent Et je n’avais rien d’autre à posséder.


8


CÉCILE TOULOUSE

Cœur motorway Je roule et roule jusqu’à lui Je roule sous un temps pourri Grêlons, camions, brouillard et pluie “Pousse toi ma belle, c’est vendredi” Je roule et roule dans la nuit Je roule et roule jusqu’à lui Quand l’ai-je vu la dernière fois ? Etait-ce en mai ou en décembre ? À vrai dire qu’importe le mois Et qu’importent les calendes. Sur cette route, sous la pluie Mon cœur cahote idiotement Comme sur une piste de rallye Ou un sentier à travers champs. Alors défile le goudron Et moi je roule à reculons Sur les rendez-vous de ma vie Qui me mènent de lui en lui. Le souvenir de son visage Se dilue dans les virages, Les souvenirs de mes espoirs S’épuisent à ceux de ses retards. Alors les longues bandes blanches Alors la voie d’arrêt d’urgence Alors le pare-brise embué, Passés en panne et cœurs crevés. Quand l’ai-je vu la dernière fois ? Etait-ce en hiver ou en mai ? À vrai dire il est des baisers


Qui n’ont ni saison ni climat Ils vous harponnent à jamais Vous passent le cœur à tabac. Quand je crois l’avoir oublié Je roule et roule dans la nuit Voies saturées, chassés croisés Grêlons, camions, brouillard et pluie. Tous mes chemins mènent à lui “Pousse toi ma belle, c’est vendredi“ Pourtant... les amants ? J’ai aimé et aimé Par dizaines, par milliers J’ai aimé sans compter Parfois même, malgré… J’ai aimé tout donner Juste pour le plaisir Et j’ai aimé partir Avant l’heure et l’été. J’ai aimé ces mains Cette forêt de bras Et tous ces lendemains Et ces mots sur les draps. J’ai aimé aimer Comme on aime glisser Se laisser charrier De marée en marée. J’ai aimé mentir J’ai aimé tricher Aimer voir pâlir Des brelans de valets. J’ai aimé les promesses Qu’on ne tient jamais, Les fausses détresses, Les possibles baisers. J’ai aimé ces tourments Ces paradis confus Toutes ces heures perdues Ces secondes sans temps.


Mais que valait tant d’aimer Tous ces cœurs à genou Tous ces mots à mes pieds Ces mornes rendez-vous ? Je me laissais bercer Par ces flux et reflux Par ces curieux allers Ces étranges venues. J’ai aimé aimer Du moins je le croyais Du moins je l’ai cru Du moins je l’ai voulu... Jusqu’à sa venue... Plieur de cœurs en douze, Zingueur d’humeur en douce, Je fus à sa merci Je fus sa convertie. Il aimait tant aimer Mon aimeur À tel point, à tel cœur, Qu’à jamais... Et comme il m’est doux Ce soir de rouler Sous la pluie, sous la boue Sous la mémoire de nous. Je roule et roule dans la nuit Je roule et roule jusqu’à lui Ma fièvre, mon feu, mon trac, mon répit “Pousse toi ma belle, c’est vendredi”. Texte mis en musique en 2011 par Gilles Colliard, directeur de l’Orchestre de Chambre de Toulouse, pour quatuor à cordes et voix, sur une commande de la cantatrice suisse Brigitte Hool. 11


CÉCILE TOULOUSE

Paseo Del Prado Il passe Paseo Idalgo camelot Del Prado, En chasse, guérillero, De belles échasses Et de talons hauts. Il passe, rapace Volage maestro Possible salaud. Il passe Paseo Comme passent les sots Sur Ghirlandaio. Des rêves de passes, De noirs flamencos, De fonds indigo, En passe Paseo D’avaler les sanglots D’El Greco. Et passent Paseo Ses eldorados Ses gloires d’escrocs, X-ray Del Prado Passés sur tableaux Et sur le bas des dos.

12


CÉCILE TOULOUSE

Amie Amy dans ta cuisine Ta cuisine aux cerises Aux raisins, aux framboises Qui se multiplient De l’évier au gaz. Une cloison de photos Et de cartes postales Ta vie punaisée aux abords d’un buffet Ta vie et deux poissons Dans leur bocal. Je vois deux beaux enfants Que tu fis à une autre Et qui me sourient Et puis qui m’emportent Vers les joies que j’ignore De toi. Du sucre Daddy, Quelques bocaux d’épices Une pendule de cuivre Dans ta cuisine Et tourne et tourne sur ta hi-fi Le No greater love d’une Amy La chaudière Ferroli Se déclenche et grésille Envoie ses postillons Crachote en demi-ton. Derrière les volets La chaleur me dit “Va te recoucher” Mais je reste engluée A ta toile cirée Comme une mouche trop gourmande Comme une mouche fatiguée De contempler ton monde À 360 degrés. Que le diable m’emporte De rester assise Dans ta cuisine Et d’en fermer les portes


Comme on ferme les doigts Sur une terre promise Ou un mur de Ka’ba. Il y a du piano Quelque part dans la rue Et sur ton frigo Des souvenirs inconnus Mes mégots s’agglutinent L’air se raréfie La vision s’épaissit Dans ta cuisine Tes poissons tournent mal Deviennent des baleines La pendule de cuivre Se transforme en Big Ben, Tous ses tic-tac En flux de mes veines Les murs à cerises Se muent en arène Et les bruits de la rue En migraines. Ta rangée de casseroles Ressemble, ma parole ! À celle que je traîne Et cet alignement Me nargue méchamment Et tourne et tourne sur ta hi-fi Le No greater love d’une Amy Que le diable m’emporte De rester de la sorte Au milieu des cerises De ta cuisine Alors je me décolle Je pars me recoucher Dans de fameux beaux draps Où il paraîtrait Que l’on ne dort pas.

14


JACQUES SICARD

Tramp, tramp, tramp de Harry Langdon et Frank Capra Cet ordre artificiel que tenta de mettre sur pied le rationalisme français au XVIIIème siècle – abstraction philosophique passée du côté de la politique, et qui de quelque manière qu’on l’envisageât n’aurait pu être polie par le poids du temps – force devenue forme, aussi radicale que perverse en ce qu’elle est le pouvoir de régenter tout ce qui pèse et de n’être régi par rien faute de peser – système où la liberté de pensée est requise à la condition de l’entourer du silence qui sied, gouverné par le principe du « Fay ce que vouldras » sous réserve que cela soit loin des yeux et des oreilles – le rationalisme ? le don de la liberté - égalité - fraternité comme apparence du silence - distance retenue qui est son fond – un terrorisme de la vie soufflée – dont les représentants exemplaires seraient moins les encyclopédistes ou les membres du Comité de Salut public – qu’une poignée de personnages littéraires ou cinématographiques un peu plus tardifs – Oblomov, couvertures remontées sur les yeux qui rendent leur reflet de l’âme sans bruit – Harry Langdon, à quarante ans dans un berceau, qui n’est pas régression mais sarcasme, visage enduit de blanc épais, un trait de laque pour lèvres, à demi somnolent dès que la vie s’ensuit.

Octobre de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein Les formes générées par la technique cinématographique ne produisent un si puissant effet de reconnaissance (dû à l’enregistrement) que pour mieux en nier les conséquences (via sa grammaire, pourtant sommaire). Que ce soit par le moyen du plan séquence, qui pousse jusqu’à la facticité du simulacre la continuité du monde apparent, ou par le moyen du montage, qui fait éclater et disperse aux quatre coins ladite continuité – c’est toute la croyance qu’on peut placer dans la réalité qui, au cinéma, n’est justement plus qu’une croyance, foi du charbonnier sujette à poussière. Sans que jamais un vent illusionniste soulève et remodèle cette poussière dans le sens d’une réalité seconde et autrement plus réelle, comme l’Ezéchiel de la Bible l’affirme ou comme le formulent les mathématiques quand elles soutiennent le sensible par le quantique.


L’imaginaire, les fantasmes, le rêve, les fantômes, la fiction, les arrière-pays, l’au-delà, les chimères, soudain sans appui concret, faute de fondements matériels, ne sont même plus raclures qu’on balaie. Pour autant, un film, si par exception il serre coeur et tempes, aussi nihiliste en son principe que tout film puisse être, et c’est peu dire qu’il l’est, n’est au service d’aucun rien, ce qui serait à nouveau reconstruire, être l’agent de quelque chose, se remettre au boulot, toujours sale boulot. Un film, plus justement une suite de cadres mobiles est une singularité, à savoir une forme détachée de tout.

Le vent de Victor Sjöström Brève histoire d’un arrêt, selon deux vitesses cinématographiques, sous le double signe du sable et du vent. Vivre au rythme ralenti de 48 images/seconde, dans l’écoulement de vingt-quatre heures, ne fera jamais un jour – temps ensablé comme est suspendue, dans la réalité, la feuille morte à la branche du platane désormais recouvert d’un feuillage de moineaux (l’autre, le saisonnier, le vent l’a fait choir, l’ont balayé les chômeurs municipaux). Une tempête de sable filmée 18 images/seconde n’a pas le temps de 17


former des dunes. Une femme, dans la tempête accélérée, enterre-telle le cadavre d’un homme dans le sable comme le veut l’histoire contée par Victor Sjöström, ou en renvoie-t-elle les grains durs dans le vent avant qu’ils ne se déposent et ne lèvent des châteaux avec des seaux ou des tombes avec des pelles, les retourne-t-elle à la rose pour que jamais ils ne soient convertis en ponts et chaussées ni en poussière spirituelle prête à reprendre souffle et chagrin ?

Numéro 17 d’Alfred Hitchcock Le Déluge biblique commença un 17.Au Numéro 17 commence le film de Hitchcock. Ce qui explique qu’au terme on se souvienne si peu de son histoire. Elle n’aura pas survécu. Et sur les premières images déjà danseraient seules les lumières et les ombres si celles-ci n’appartenaient encore à ce monde englouti, n’en étaient les fondements. Il n’y a qu’un noir et blanc. Se condensant en de brefs signes d’une ancienne vie (visages faits de vague, habituel vertige d’escalier, tout étant affecté de la même sinuosité), un noir et blanc d’artifice et sans autre mélange que le gris. Qui danse moins qu’il n’ondoie. Semblable à l’ondulation hybride de fibre et de vent d’une herbe flottante, telle que


vue dans les champs avant le déluge hitchcockien. L’état indécis d’un mouvement ondulatoire. Son indéfini.

Duck soup (La soupe aux canards) de Léo Mc Carey et Les Marx Brothers Passez, on regarde. Nous aurons la même mort, mais pas à la même place. Vous étiez en situation, vous eussiez pu être assis, comme nous. Vous savez : « le cul entre deux chaises », cette position si décriée par vos apôtres de la liberté en acte ; en vérité, les fesses posées sur le bord extérieur de l’une d’elle. Tout au bord, sur l’arête, le buste incliné vers l’avant, les cuisses à l’horizontale dans le prolongement du siège, les jambes légèrement ramenées en arrière et appuyées sur les orteils, prêt à partir, déjà en aller, fou d’ennui, fourmillant de crampes – comme lors d’un de ces repas familiaux où le comble du kitsch, au demeurant hilarant, veut qu’on bavarde sur un projet de stage de « Tai-Chi-Chuan sous une yourte près de l’abbaye cistercienne du Thoronet ». Comment cela s’appelle être entre le posé et le dressé ? Si l’on n’est dans une gravure de Goya où le prisonnier est si à l’étroit qu’il doit se courber, le nom de cette posture moins brisée qu’esquivante est le Grouchostep.


Partie de campagne de Jean Renoir On aura eu beau parler à propos de Partie de campagne, sa luxuriante beauté naturelle, de la fidélité de Jean Renoir à son père et à l’impressionnisme – ce baiser luxurieux, au secret d’une île, qui prélude à l’inachèvement du film, semble au contraire nous en éloigner au moyen de deux trois conseils : marchez sans bruit – fraîcheur qui trame l’air tiède de l’après-midi, plus désirée que réelle, iris, roselière, terre moussue, et là, fermez à clé ; plongez vos yeux – dans ceux de l’autre, migraine ophtalmique, et là, tenez le symptôme pour une chance ; ne bougez plus – la nuit va se séparer du jour, le côté cour et le côté jardin de toujours, et là, liez vos lèvres amoureuses par un nœud qui étrangle les roseaux.

20


ENTREVUE CHANSON

Rencontrer ses héros est une chose bien difficile... Il faut être là au bon moment, jouer des coudes autour de soi, quitte à se faire des ennemis, bosser même sans autorisation officielle... Rencontrer Florent Marchet était pour moi une nécessité qu’aucun obstacle ne pouvait ralentir. Parce que c’était, avec Bertrand Belin (voir testament 2), l’artiste le plus intéressant du moment et qu’il venait à moi. Bien sûr, et pour une question d'âge, il représente plus un “petit frère” qu’un mentor ! Mais la greffe a fini par prendre autour d’un thé, un soir d’hiver, sur le port de Toulon, dans une conversation sans artifices...


25


SEG DALLONGEVILLE

Pénitence Certains jours d’indulgence Elle sortait frotter sa peine À cette gaieté qu’ont les gens beaux et Qu’elle lorgnait comme le cadeau D’un autre sous l’arbre de Noël Elle réinventait l’innocence.

Zèle et fanfreluches De mes frivoles guipures Je flatterais tes regards pèlerins Sertis de dentelles noires Ainsi nous insinuerions Un nouvel évangile

Extrapolations sur une fin En telle saleté Même pas dit que j’obtienne le luxe D’exhiber, par une fenêtre de rez-de-chaussée, Mes régurgitations de yaourt nature Sur mon menton toutes desséchées.

26


28


29


30


LILAS KWINE

Les nuits blanches Serait-ce une de ces nuits aux ombres déviantes l’un de ces jours enfuis que nos corps émerveillent que notre siècle épanche sans loi et sans sommeil Ici nos heures poussières se fondent et se défont et tanguent entrelacées nos hanches consentantes leurs étincelles dispersent le manifeste du tendre Une joue contre l’autre oh l’appât de nos peaux éclosent les consciences au pauvre temps qui passe au temps joyeux qui prête au triste temps qui pense Au regard de l'absence à l’insu des distances s’ébattent les poinçons d’une rincée d'automne et berce notre étreinte cette complainte atone

31


LILAS KWINE

Downtown je ne vois âme qui vive cœur qui batte en ce champ automates au long cours se trimballent et s’obligent rythme sourd en ces places où s’émousse l’existence où l’étau se dévoile ô le vide contondant la fin du jour appelle la fin du jour appelle ? réclame sous son toit les solitudes étranges par convention le peuple se disperse et se penche sans condition vacille désinvolte et balance à la fraîche sous la voûte aux lueurs grises blanches à l’ombre des auvents sous le vent du dimanche le peuple en liberté probatoire caracole illusion d’une idole et s’évade en dansant

32


LILAS KWINE

Au vol des secondes mortes sur ses hanches, spectaculaire le parfum refroidi c’est ainsi qu’elle m’a eue à l’artifice d'un baiser dans ses yeux comme deux flèches le désir inverti s’il faut étaler là le gouffre du silence s’il faut se résoudre à la promesse d’un désert s’il faut taire enfin les notes sobres anémiques les voir muer lascives en monolithe amer exécuter l’évidence de ces mots assoupis

33


au vol des secondes mortes sans toi, je ne sais pas je ne sais plus marcher je ne sais plus sourire j'exprime à peine l'été j'entends battre l'hiver je ne sais plus martyre, ni grandir, ni rêver parallèle aux temps clairs traîne une peine je le déplore au vol des secondes, au vol, mais en quels bras ? dans le cyan de l'aube je ne sais plus dompter gravir la dernière marche qui m'emmène vers toi au vol des secondes mortes je me ferai violence au vol des secondes mortes un mot bref suffira 34


PASCAL LERAY

La marge La marge se tenait, frontalière, ténue, obstinée comme un ange qui rêve de vous éventrer. Je l'aimais. Elle n'était que ligne, au fait. J'appréciais à la fois son tracé rectiligne et ses déviations. La marge m'a mordu, entendez-vous ou faudra-t-il que je le grave entre deux marges qui n'existent pas, pas au-delà de cette marge qui était mon rêve ? La marge proche du bord que je longeais, risquant de me tuer peut-être (c'était une blague, cela) ou de me tromper de sens, simplement, ce qui était plus dangereux encore. La peur des marges m'habitait, la terreur n'est qu'une ligne quand on a la frousse, la marge dessinait un paysage de fin du monde, mon royaume dont la marge était le sceptre, la divinité. Mal divisée, il a pu arriver qu'elle ne soit invisible. Je la recherchais au ciel, dans les sillons de l'aviation civile et sur terre dans les lignes ferroviaires mais je ne croyais plus assez aux marges, mon royaume s'effritait comme une statuette de plâtre véritable de peu de valeur, certes comme mon royaume aux marges de la vie. Qu'est-ce donc qu'une ligne ? Je déterrais parfois, accidentellement, les secrets de la vie, pour les enfouir un peu plus loin, après la marge que je devinais, là où aucun chemin n'était tracé pourtant,


là où le sable ne savait plus se diviser, où aucune dune ne se mouvait plus, où pas une ligne ne confirmerait aucune boussole. Un peu plus tard, passé les heures, passé les seuils que nous ne voyons pas percer, j'ai connu une ligne qui ne disait rien. Elle savait se moquer cependant de ce roitelet nu, sans maintien, sans royaume, qui se déplaçait sans escorte, empêtré dans des fils qui ne pouvaient le mener nulle part. Nulle part où il n'y avait plus le moindre caillou qui eût permis peut-être (entre deux précipices) de tracer des lignes, courbes frontalières, diviser l'intrusion, l'errance, la relégation et le pardon du voyageur pour qui la ligne ne signifie rien, ne peut rien signifier, n'a pas à signifier. J'étais une ligne, même mon corps n'était qu'une ligne qui se tordait pour déformer l'horizon. Même mes gestes se résorbaient dans des tracés que rien ne résolvait, quand rien ne devait rien résoudre, ni mon corps de maigre exil, ni ma patience de ligne sans trajet ni tracé, ni la mémoire de mes gestes, posés en désordre à même le sol, enterrés depuis lors par des lignes de sable qui expliquent mal l'existence de la marge. Et aujourd'hui où en est-on ? Je ne veux plus écrire de note sur le tracé des lignes. Elles seraient indivisibles, et alors ? Je n'irai pas de point en point sur une peau qui n'est la mienne que d'être desséchée,


inapte à signifier. Pourtant j'avais un temps perçu la ligne comme une salvation, j'insiste ! Je devais tout résoudre en un tracé de ligne qui se manifesterait à la moindre torsion de la réalité. Ce temps n'est plus. Les nuages au ciel ont remplacé le passage des avions pour me brouiller la vue, me faire perdre le sens de ce qui n'avait guère été qu'esquissé jusqu'ici, pour me faire perdre trace de mon existence. La belle affaire ! Le temps n'est même pas suspendu au passé, à une époque dont on pourrait dire : « Elle a passé ». Dans la réalité, les torsions seules savent si j'existe et quoi faire de cela. Aujourd'hui comme hier, pourtant, j'espère voir dans la ligne une action sûre dont la sécrétion engendre l'accalmie irrégulièrement pour la porter très haut dans l'espace du ciel quand je ne le vois plus. Je ne veux plus tracer de ligne. C'était une blague, pensez-vous ! Une blague résolutive, certes. Mais une blague tout de même, cruelle comme qui rit si je tombais, quand mon corps formerait un arc de chute sans une parole pour faire flèche.


39


FABIEN PESTY

Les valises L'heure du départ était précise et avait été scientifiquement calculée par le père sur la base des précédentes éditions. Le tout était de ne pas se retrouver dans la région d'Avignon à l'heure prévue de l'arrivée de l'étape du jour, on ne captait pas RTL dans ce coin à la con, qu'il disait. La mère avait osé une année lui dire que l'événement était retransmis en direct sur d'autres stations que l'on captait très bien dans le coin à la con, mais le père l'avait renvoyée à ses préoccupations féminines en lui signifiant qu'il était hors de question qu'il écoute une arrivée du Tour de France sur une radio de gauche. La mère, s'y connaissant aussi peu en sport qu'en politique internationale, reprit le cours de sa lecture du Femme Actuelle spécial-été-perdez-vos-kilos-en-trop-àl’approche des- vacances et de Montélimar. Des années durant j'ai conservé une notion assez approximative de la politique, basée sur l'unique postulat qu'un Français ne pouvait gagner au sprint que sur les radios grandes ondes. Avec la fratrie, nous étions chargés d'acheminer tout le barda de la porte d'entrée de la maison jusqu'au coffre du break, là où le père exerçait ses talents au Tétris pour y loger tout cet inutile. Pendant ce temps, la mère passait un ultime coup de serpillière aux sols, la maison serait propre comme rarement dans l'année. Voilà une femme qui a toujours vécu avec cette phobie que la maison ne soit pas présentable aux éventuels cambrioleurs. Imaginez que le bruit se répande dans le milieu des malfrats et que plus aucun d'entre eux ne daigne remettre un jour les pieds de biche dans cet intérieur négligé... La honte. Après, le père lui demandait si on n'avait rien oublié, elle répondait que non, bravant les futures remontrances que c'était de sa faute quand il s'apercevrait que la crème solaire ou la massette pour enfoncer les sardines manquait à l'appel. Pour notre part, celle de moi, mes deux sœurs et mon frère, nous avions déjà pris nos quartiers à nos places


attitrées : les deux aînés sur la banquette arrière, la petite dernière et moi dans le coffre : un sur la glacière, une sur la caisse à outils. Le père râlait déjà pour notre empressement à passer la journée assis, comme si ça ne suffirait déjà pas comme ça. La pression des pneus était irréprochable du point de vue des bars, le niveau d'huile était validé et assurerait une lubrification efficiente du moteur pour les kilomètres à venir, le rétro intérieur était réglé pour permettre de surveiller chacun des quatre enfants dispersés dans l'habitacle et sa banlieue, mais aussi de juger que le type qui nous suivait était bien un connard qui nous collait par trop près. Tout était paré et rien n'échapperait à la vigilance autoroutière du père, le voyage pouvait alors se dérouler sous les meilleurs auspices et leurs homonymes de Beaune seraient probablement ralliés vers la demie de onze heures, si la moyenne était respectée. La moyenne, c'est respectable, le père a des principes. Mais tout comme ses occupants, la 305 break de chez Peugeot n'avait jamais été bonne élève, et la moyenne était un eldorado réservé aux autres, dont elle ne faisait pas partie. Celles qui prennent l'autoroute, celles qui ont des roues larges, celles qui volent au-dessus des embouteillages, ou autres. Mais pas la nôtre, ça non. Et tel le mauvais élève qui compte sur le sport ou le dessin pour grignoter son retard, le père misait sur sa science du raccourci pour carotter des congénères à l'approche du littoral. Seulement, le terrain était toujours trop gras, les déviations estivales trop déviantes et la tombée de la nuit nous grillait bien souvent la priorité. L'Yonne était le théâtre du premier ravitaillement. Une boulangerie locale proposait de ces pains au chocolat qui ont un avant-goût de vacances. Seule la mère avait envie de pisser, et l'on repartait. Le père trouvait toutes les valises RTL de la matinée, il avait aucun mal à ça, et il râlait parce qu'on ne l'appelait jamais lui mais toujours un con qui savait pas. La mère avait dit que des fois ils appelaient un con qu'était pas chez lui mais le père avait dit que c'était quand même plus rare. Le stock de Mickey Parade et Pif Gadget voyait son terme arriver avant Beaune et nous pouvions alors commencer à être pénibles, comme disait le père qui s'y connaissait. Avant même la halte de midi, les aînés, qui étaient à portée de baffes, avaient déjà ramassé. Ma petite sœur et moi, qui étions hors d'atteinte des moulinets paternels,


étions promis à voir ce qu'on allait voir, mais plus tard. Et on voyait aux environs de Mâcon. On prenait notre dû et notre déjeuner dans le coin le plus paumé qui soit, la théorie du père affirmant que la réussite d'un piquenique se mesure en kilomètres d'éloignement de toute civilisation visible et audible. Les recherches de l'endroit idéal pour étendre le plaid à motifs écossais débutaient à 12h30, quand le père, échauffé par les plaintes d'estomac de sa descendance, décidait de quitter la nationale pour emprunter des itinéraires bis. Elles se terminaient une bonne heure plus tard, après avoir emprunté surtout des itinéraires terre. Le père disait "Ici ça a l'air pas mal", la vérité c'est que c'était toujours le moins pas-mal de tous ceux qu'on avait hésités avant. Il descendait de voiture, on suivait le mouvement dans un volume sonore qu'il nous rappelait être trop élevé pour l'endroit. Il se dégourdissait les jambes, s'étirait les bras et ouvrait le capot de la break. Il jetait un coup d'œil professionnel à la mécanique, on le regardait religieusement procéder, en rêvant qu'un jour on serait grands et qu'on ouvrirait le capot d'une voiture et qu'on y comprendrait quelque chose à tout ça. Sourcils froncés, chiffon graisseux à la main, attention là c'est un peu chaud, le niveau de liquide dans cette boîte inconnue est au deuxième trait, c'est tout bon. Il semblait se satisfaire que le moteur soit toujours là, ou que sais-je d'autre. Il ordonnait à la mère de mettre la table tandis qu'il allait pisser. C'était drôle car mettre la table à un pique-nique c'est drôle. De toutes les manières, à partir de là on était portés à rire pour tout et pour rien, surtout. Le père disparaissait le plus loin possible, à l'abri des regards. Même loin, c'était jamais assez pour qu'on ne l'entende pas lâcher son pet tonitruant et salvateur. Un de ceux qui effraient les écureuils et font ricaner les enfants. Dont acte. Quand il revenait, il nous trouvait idiots de pouffer comme des crétins, oui mais n'empêche qu'on se marrait. La mère demandait qui voulait des rillettes, et c'était tout le monde. Le père se demandait comment on faisait pour badigeonner autant de mayo sur les œufs durs. Moi je savais, mais les enfants ont des connaissances sur la mayonnaise que n'ont plus les grands. Fallait faire gaffe à pas faire de miettes, le plaid resservirait plus tard de


couverture pour la sieste du père et il n'aimait pas ça, se gratter à la sieste. Le jus des brugnons nous dégoulinait sur le menton, "attention à pas en foutre sur le plaid !", il n'aimait pas ça non plus, quand ça poisse. Le concert des bruits de succions reprenait de plus belle et c'était à celui qui lancerait son noyau le plus loin dans les arbres. C'était jamais moi. On jouait au ballon, pas longtemps, ça empêchait le père dans son repos du guerrier. On se rabattait sur le jeu de sept familles et ça trichait pas mal car faut bien gagner. De fait on se tirait les cheveux. La mère nous séparait, le père ronflait, ça chouinait du côté des petits, dont moi, et on finissait chacun dans son coin, qui à gratter la terre avec une brindille, qui à grimper aux arbres, qui à retrouver un noyau de brugnon. Le père se réveillait, allait farfouiller sous la banquette et repartait là où il avait pissé d'entrée. Nous on commençait à plier les gaules, il l'avait demandé. On repartait ensuite, il regardait sa montre et disait qu'on était dans l'étang et j'ai appris plus tard que c'était dans les temps. Le changement de vrombissement du moteur, moins énervé, nous réveillait à Valence. C'était les embouteillages, et ils faisaient la nique à la moyenne. Le moteur commençait à chauffer, aussi le père, regarde moi tous ces cons qui partent le même jour, d'après lui. Les étrangers n'étaient pas en reste, qui venaient s'agglomérer sur nos nationales et j'ai cru comprendre que c'était les Allemands les pires. Le père regardait la carte, sortait à Montélimar et retournait se foutre dans le trafic quelques kilomètres plus tard. On avait gagné deux places, c'était déjà ça. A l'arrière, on avait épuisé tous les jeux possibles, même les plus débiles mais pas des moindres. Fallait deviner la couleur de la prochaine voiture qui nous doublerait, mais dans les bouchons c'est un rien monotone. Fallait trouver deux prénoms qui commençaient par les deux lettres de la plaque d'immatriculation de la voiture nous précédant, mais dans les bouchons? Le père proposait "et si on jouait au silence ?", mais nous on se laissait pas berner comme ça et on faisait exprès de perdre. Le père regardait la carte mais jugeait plus opportun de ne pas sortir à la prochaine, vu que c'est sûrement ce que feraient tous les cons. Il


distribuait quelques baffes, plus précises à basse vitesse, et ça la ramenait moins. Tout le monde commençait à ruminer dans son coin, et aussi dans le coin de l'autre, la chaleur avait sûrement sa part de responsabilité. On n'était finalement pas beaucoup plus loin de Montélimar quand on s'arrêtait pour le goûter. Enfin, quand je dis qu'on s'arrêtait, c'est pas comme si on faisait autre chose depuis des heures, mais là on avait le droit d'ouvrir les portières. C'était plus la nécessité de se dégourdir le cerveau et de s'aérer les jambes que l'horaire qui l'exigeait, vu qu'on n'avait même pas encore fini de roter les œufs-mayo. On se remettait du brugnon plein le menton mais on l'essuyait fissa à cause des guêpes, et autant vous dire que ça pique. Les crissements qu'on entendait, c'étaient les cigales. Mais les trucs noirs et jaunes qui bourdonnaient et guettaient le sucré, je vous garantis que c'était des guêpes. Le père en claquait trois ou quatre avec le torchon, mais c'est pas vraiment ça qui calmait les troupes. Parfois, une balle perdue nous fouettait la joue et on pleurait à l'injustice, c'est normal. Il disait que c'était pour celles qu'on n'avait pas prises, il était comptable de métier. On prenait une brique de jus d'orange à la paille mais on n'avait pas le temps pour jouer au ballon à cause de la moyenne qui était déjà bien bancale. Quand on repartait, ça roulait mieux, on profitait que tous les cons se soient arrêtés pour le goûter. Surtout les Allemands qui mangent de la choucroute au quatre-heures, il paraît. C'était le même toutim tous les juillets. Pourtant cette année-là, c'était différent. À l'approche d'Avignon, le père farfouillait RTL pour l'arrivée du Tour et il a balancé la voiture sous un 38 tonnes qui arrivait en face de nous. Dans l'ambulance, juste après que le pompier m'a dit que j'étais le seul survivant, j'ai entendu sur une radio de gauche que c'était un Hollandais qui avait gagné à l'Alpe d’Huez. Le père n'aurait pas aimé ça.

44


45


JULIETTE GUERREIRO

T’es dégueulasse Le plus haut des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés Le Timée - Platon. On s’encercle. Et après ? Tu es un mur et un pont, un pont et un mur, Tu reviens, nous sommes il n'y a pas de doute encerclés. Et s'il ne fallait pas toujours - tous les bruits sont métalliques, mon cœur ! S'il ne fallait pas qu'il y ait un sens.

Mère C’est une ressemblance Un Rêve au bord de la rivière, Une histoire belle, dans la main, dans la main Le galet jeté juste-là Miroirs carencés de printemps Paradis de larmes, rivières - dedans, charriées D’il. Le père. Et on reprend des chansons sans histoire Sans place pour soi, on Ne reprend rien qu’avant On pleure Des autres, des soi, dans le souffle On fait semblant je ne sais plus, je suis séparée, j’écris.

46


JULIETTE GUERREIRO

Tellurique Cycle Une mère crie, crie toujours Crie, s’éteint, revient, Une mère crie. Le cri d’une mère, un arbre se penche, A la tombée de la nuit. Cycle. S’éveille, tombe. Le pas dans la glaise, quand se soulève La paupière, de rêve et de vrai, le pas, à la bordure, l’altération, mon autre que j’aime. |Cycle|

Orangerie Je longe le cours de tes yeux le ciel boule entre mes mains quelques tissus sur le fil à tendre. les herbes d’hiver, folles glissent un bruit d'enfant, une comptine, un à-peu-près d’avant.

47


JULIETTE GUERREIRO

Avant ainsi parle la vie murée dans la vie Yves Bonnefoy - les planches courbes Mon paradis perdu dans mes épaisseurs Dans le mot Dans la qualité, la ressource Le langage Je t’ai manqué comme si Demeurent Nos silences. Note autobiographique : Un revolver sur ma tempe Une maison Ta main, multiples d’en Palpitations du vivant.

Georges Didi-Huberman |Empereur prénatal| Extrait d’un vers de Fureur et mystère de René Char. C’est dans cet espace comme un silence, dans ce temps, Dans la somme de nous Nous nous regardant Que tu nais premier. L’idée de nous en son milieu Le temps de parcourir sans bruit Nos ressemblances, nous nous regardons Nous. 48


JULIETTE GUERREIRO

Machine A demain chéri Avec le sens D’un “à pleine voix”, de l’image Un vent errant tremblant sous la porte, Tes pas, uns à un, uniques, clairement imaginés Comme la figure sentimentale Comme des mains sur une poignée, Comme ces cols que l’on ferme, ces détours Une année froide.

Quignard Il y a des arènes et des gens tout autour tout autour des Êtres Sourds sans être loin d'autres crèvent de vie Il y a des gens tout autour qui se cognent l'oeil qui ne voient pas le verbe involué.

Veille J'ai lavé les draps de notre lit ce matin en lisant Tarkos J'ai ouvert les volets pour de mêmes ombres J'ai plié, j'ai enfermé le peu d'air de nos souvenirs blancs une chaîne disait-il ! J'ai claqué la porte

49


HERVÉ PIZON

Love, épiderme & co à vous, de vos best of indigo votre correspondance ratée suis en retard métro tender le canif sur la peau vos gants et vous enveloppée dans ce grand manteau de fête vous tourniez ma tête love épiderme and co à vous, de vos feuilles au stylo buissons d'errances mêlées j'ai le cafard écho nage papillon au fil de l'eau dans la barque votre ombre étirée pêche au lamparo de fait je penchais la tête love épiderme and co à vous, de vos cartes postales oh nos grandes vacances volées rendez-vous à la gare palazzo remember sentimentaux vous vous endormiez exactement sous le réverbère tôt du reste vous perdiez la tête love épiderme and co à vous, de vos missives à huis clos vos connivences clouées j'aperçois le phare marteau au pilori debout KO le dos vous tourniez


résolument et votre petit haut à l'ouest sur un coup de tête love épiderme and co à vous, de vous épistolaire pistolero votre silence ponctué j'en ai marre ciao montez sur vos grands chevaux l'enveloppe froissée du temps le timbre et le sceau un Éverest dans ma tête love épiderme and co

Dites-lui qu’elle était Quand l’écorce rabâche Piètre bourreau pauvre lâche Telle quelle s’épuise Engoncé tout s’amenuise La montagne hier gravie Alors qu’en prairie L’herbe s’assèche Même encore revêche En soliloque Encore même que La peau crevasse Mais les mirabelles cet été Alors si elle passe Dites-lui qu’elle était Avant que tout efface Les saints de glace Le sang du sillon Et tous ces rejetons Pendant qu’il est temps


Avaler ses dents Jeter la pierre et la charrue La dépouille mortelle nue Au fond du lac Sans attendre que La peau crevasse Mais les mirabelles cet été Alors si elle passe Dites-lui qu’elle était La clairière est défigurée L’ombre de la rue barrée Par des hêtres abattus À la hâte sans retenue Border line en silence Les trottoirs s’avancent Dans leur carcasse De bitume dégueulasse Nulle fougère n’a cet éclat Et sur la place là La peau crevasse Mais les mirabelles cet été Alors si elle passe Dites-lui qu’elle était Si jamais elle passait Dites-lui qu’elle était

52


AUDREY BARDOU

Photographies Audrey Bardou, née en 1975, vit et travaille dans le sud de la France. Son style photographique s’apparente au courant humaniste et social. En 2004,Audrey réalise un travail sur son grand-père en fin de vie, dans un établissement spécialisé, et soulève la question délicate : aujourd’hui nous pouvons prétendre vivre plus longtemps, oui, mais pour vivre comment ? Après cela, elle se lance durant trois années dans l’approche intime d’une artisane du sexe tarifé, ses mœurs et sa vision de la prostitution. Plus tard, sur les conseils de David Alan Harvey, photographe de l’agence Magnum Photos, Audrey entreprend le portrait au jour le jour de ses parents, des anonymes exceptionnels, un père et une mère auxquels on peut facilement s’apparenter. Aujourd’hui, elle commence une série sur ses chats :“Les photos sont là, en soi, chez soi, autour de soi.” www.audreybardou.eu • 2010, Brigitte et Bernard, livre collectif burn.01, Ed.www.burnmagazine.org • 2010, Brigitte et Bernard, festival Lookbetween, Charlottesville (USA). • 2010, Brigitte et Bernard, Slideluck Potshow Paris. • 2009, 15 minutes, Galerie NKA Photography, Bruxelles. • 2009, 15 minutes, festival européen de la photo de nu, Arles. • 2008, 15 minutes, Galerie SFR Jeunes Talents, Rencontre d’Arles. • 2008, 15 minutes, festival Voies Off, Rencontre d’Arles. • 2008, Un dernier lieu de vie, festival Photsoc, Sarcelles. Brigitte et Bernard Je vous présente mes parents, Brigitte et Bernard, des anonymes exceptionnels. Ils n'ont rien d'exceptionnel au sens où on l'entend dans notre société, mais ils le sont dans les valeurs qu’ils m'ont inculquées : la passion, le sens de l’amitié, la générosité, la tolérance, l’humilité, la simplicité. Ma mère et mon père ne saisissent pas l’intérêt de les photographier en train de manger, de dormir ou simplement de dresser la table. Mon père est récemment tombé malade, la vieillesse le rattrape. J’adore mes parents. J’aime les photographier. Mes photographies ne sont pas engagées. C'est un travail d'amour. AUDREY BARDOU 53


62


YANNIS SANCHEZ

Esperanza Dans son palais flanqué de grands murs de raison, Esperanza rêvait d'une vie aquarelle Non que la sienne fût moins plaisante ou moins belle Mais le train-train facile a des airs de prison Et ne manquer de rien c'est vouloir tout le reste ; De l'autre on a l'amour mais l'on n'a plus le geste. La femme se réveille un nœud à l'estomac Avec l'impression tragiquement honteuse Qui la pousse à penser : je suis pas malheureuse Mais j'ai le cœur plongé dans un profond coma. Quant à moi je suivais ma route sans ardeur Un peu désarçonné par ce qui me dépasse Et presque trentenaire et presque dans l'impasse, Le doute m'indiquait toute sa profondeur. De rencontres sans goût en vaines tentatives Se croisèrent un soir nos peines respectives. Je ne savais rien d'elle ; en dix jours seulement, Je devinais le sens de son désordre étrange : Au-delà des clichés, elle était un archange. L'archange originel du recommencement. Sans véritable but, sans fondement réel, Nous avons recommencé le cycle suprême Juste pour un instant, juste assez pour qu'on s'aime, Juste pour oublier que rien n'est éternel. D'écoutes en débats, de voyelle en consonne, Elle m'avait perçu comme jamais personne. Je l'ai poussée à voir ce qu'elle refusait, Elle m'a convaincu sur mes valeurs profondes Mais il est des fossés qui séparent les mondes Sans les réconcilier en un même creuset. Fébrile et sous le joug d'un sommeil inconstant, Esperanza s'agite et s'agiterait-elle A cause de la voix trouble et suivant laquelle Aucun choix n'est certain ? Sa tête à chaque instant Lui dit : J'ai ma raison légitime et sereine.


Et son cœur lui répond : mais ce n'est pas la mienne. La lutte, les combats et les affrontements Entre l'instinct de mère et le désir de femme Ont fait d'Esperanza le centre d'une trame Opposant à l'esprit le choix des sentiments. Le bien de ses enfants pèse lourd sur sa croix. Cette histoire est sans fin si nous la voulons telle, Esperanza se sent coupable et se sent-elle Ainsi pour n'avoir pas vraiment su faire un choix ? La raison la retient quand son cœur la rappelle Et la quitte aussitôt quand il nous ensorcèle. Oui, nous serons maudits mon Esperanza, viens ! Viens, nous allons marcher sur un fil parallèle... L'autre soir au resto, c'était toi la plus belle : Tes yeux étaient à moi, j'appartenais aux tiens.

Hantise prémonitoire Je n'aurai pas d'enfant. Maman, pardonne-moi ! Je te ferai jamais grand-mère et c'est pourquoi Je viens te demander pardon. Et toi mon père Toi qui sur tous les points es un homme exemplaire, Et moi qui voulais tant devenir comme toi, Je te ferai jamais grand-père, c'est pourquoi Je viens te demander pardon. Toi, ma cousine, Qui me fus une sœur en plus d'être voisine, Qui me fis parrain, oncle ; hélas, regarde-moi ! Je te rendrai jamais cet amour : c'est pourquoi J'implore ton pardon. Et toi, cousin fidèle Dont le gamin me dit “tonton” quand il m'appelle Je te rendrai jamais cet honneur, c'est pourquoi Si tu peux pardonner, alors pardonne-moi ! 64


YANNIS SANCHEZ Crise et conséquence

ACTE III LE TRUBLION DU PALAIS

Huit jours après. En douze jours de présence, Jean-Mi a laissé son empreinte partout, multiplié les facéties, amusé la galerie et reluqué toutes les femmes. Ses talents de manutention ont également fait le tour des balcons. Le brave Henry pour sa part, a repris le travail depuis quatre jours, après quelques jours de repos. Confident discret de beaucoup de monde, les rumeurs des uns et des autres lui sont plus ou moins arrivées aux oreilles. ACTE III Scène I : HENRY, LUCILE, CASSANDRE, ÉLISE

LUCILE, arrivant par la porte de gauche Jérôme ? HENRY Il n'est pas là. LUCILE Merde alors ! Euh pardon ! Je voulais dire zut... HENRY Quel que soit le jargon, J'ai bien assimilé que vous êtes déçue. LUCILE Eh bien Henry, pouvez-vous en changer l'issue ? HENRY Moi ? LUCILE Pourquoi pas !


HENRY Comment ? LUCILE En m'apprenant le nom De ce nouveau chauffeur qui depuis environ Dix jours travaille ici, j'ai deux mots à lui dire. HENRY Vous a-t-il offensée ? LUCILE Oh non, vous voulez rire ! Il s'est montré gentil, disponible et courtois... Les cabinets nous font des surprises parfois ! HENRY, sursautant Des surprises ??? LUCILE Ben oui, par souci de substance Nous avons eu recours à son expérience. HENRY Mon dieu ! LUCILE Ah je vous jure...enfin, c'est un secret. HENRY Et comment ! LUCILE Si jamais il se montre indiscret, Feignez l'étonnement ! HENRY L'effroi serait plus juste ! LUCILE N'empêche que c'est vrai, le local est vétuste. Enfin, connaissez-vous cet homme ?


HENRY Désolé ! Je l'ai vu quelquefois, nous n'avons pas parlé. LUCILE Bon bah merci quand même Henry. HENRY Je vous en prie Elle sort Les jeunes n'ont plus l'art de la cachotterie, C'est à désespérer les plus prudes ! CASSANDRE, arrivant par la porte de droite Bonjour. Monsieur Henry, je fais juste un petit détour. HENRY Bonjour Cassandre. CASSANDRE Auriez-vous vu dans les parages Ce chauffeur très doué pour les rafistolages ? Les femmes, paraît-il, en croisant son chemin L'abordent sans rougir. Lui, d'une seule main, Sait réparer en deux-deux la tuyauterie De ces dames. HENRY, stupéfait Comment ! CASSANDRE Un vrai pro ! Je parie Que pour mon ennui, tout sera vite torché. HENRY, redoutant la réponse Que vous arrive-t-il ? CASSANDRE Mon siphon est bouché !


HENRY, effrayé Aaaahhh ! Non, je ne l'ai pas vu. CASSANDRE Bon merci ! HENRY, la chassant prestement Sans doute ! Elle sort Je veux bien me montrer quelquefois à l'écoute Des jeunes gens mais là, c'est vraiment trop ! ÉLISE, porte de gauche Henry ? Est-ce vous ? HENRY Oui, comtesse. ÉLISE Est-ce que mon mari Est passé dans le coin ? HENRY Pas à ma connaissance. ÉLISE Zut, c'est très embêtant ! HENRY Pourquoi donc ? ÉLISE L'élégance Fait que je ne peux pas trop en dire, mon cher. Disons que j'ai senti soudain un appel d'air Et de fil en aiguille, une subite envie, Pour la première fois de mon auguste vie, Est venue ennuyer mon chaste postérieur. Je me suis soulagée avec force douleur Mais au final, je crois qu'il est une avarie


Empêchant le fin mot de la tracasserie Si bien que je voulus consulter mon époux Quand je suis à la peine, il est au garde-à-vous Voir s'il n'a pas la clef réparant le système Car étant confrontée à l'incongru problème, J'ai besoin d'un petit coup de... HENRY, la coupant net J'ai du travail Madame et ne souhaitant guère ouïr un détail De plus, veuillez quitter les lieux, Monsieur arrive ! ÉLISE Ah bon ? HENRY, la chassant précipitamment Oui je l'entends, je suis sur le qui-vive ! ÉLISE, repassant la tête par la porte Au fait, mon cher Henry, juste une chose encore, On m'a dit qu'un chauffeur ayant des doigts en or... HENRY, la chassant sans ménagement Ah mais non, ça suffit maintenant ! Seul Par le Pape Et tous les saints, cet homme est pire que Priape ! La porte droite s'ouvre, c'est Jérôme.

ACTE III Scène II : JÉRÔME, HENRY

HENRY Ah Monsieur ! Pour le coup, vous tombez juste à pic ! JÉRÔME Henry ? 69


HENRY Votre cousin est un sacré loustic ! JÉRÔME Je le sais mieux qu'un autre. HENRY Et vous saviez peut-être Que l'espiègle oiseau tape à chaque fenêtre, Titille les bourgeons et bécote les fleurs De toutes les saisons et toutes les couleurs ; Qu'il furète gaiement par divers stratagèmes Les jeunes boutons d'or comme les chrysanthèmes ! JÉRÔME J'ai du mal à vous suivre Henry. HENRY Pour être clair, Le coquin a le don de s'envoyer en l'air Dès lors que ses naseaux flairent sous une jupe L'agréable arrondi bien charnu d'une drupe ! JÉRÔME, rigolant Vraiment ! HENRY Le phénomène est d'une telle ampleur Que l'on entend parler de ce batifoleur Jusque dans les sous-sols de la sous-préfecture ! JÉRÔME Eh bien ! HENRY Le personnel féminin par nature, Vous le savez Monsieur, se montre très fécond Quand il faut partager les rumeurs de balcon. Allez savoir pourquoi, ces chères demoiselles N'ont pas peur de parler lorsque je suis près d'elles, Ce qui, par conséquent, depuis quatre matins Porte à ma connaissance un nombre de potins Dont vous n'imaginez même pas le centième :


Du sous-sol au parking, de l'accueil au troisième, C'est un joyeux concert de racontars fumants, D'incroyables ragots et de caquètements ! D'autre part, le charnel n'aimant pas l'avarice, Hier soir, j'observai que dans tout l'édifice, L'on parlait en commun de notre oiseau glamour Si bien que ces messieurs s'y sont mis à leur tour ! Que votre cousin soit jeune, charmeur, loquace, Séduisant, séducteur, attractif et cocasse, Qu'il plaise, qu'il s'amuse et qu'il fasse l'objet Des conversations le prenant pour sujet, Là n'est pas le problème à vrai dire. En revanche, Vous savez comme moi qu'une telle avalanche, Prenant impulsion dans un dernier cahot A tôt fait de jaser au sommet le plus haut ! Or, bien qu'ayant reçu des visites douteuses, Ce matin j'en eus deux pour le moins scandaleuses. Jugez-en par vous-même : il s'agit en effet De la fille du comte et du futur préfet ! L'une voulait son nom, semblait amourachée, L'autre voulait le voir pour être débouchée ! Qu'en dites-vous ? JÉRÔME J'en dis que leur majorité Les rend libres d'avoir quelconque intimité. HENRY Certes... Mais tout de même ! Et puis les conséquences ! Il suffirait d'un rien, d'une ou deux discordances Et puis hop ! Au-revoir ! Sans aller jusque-là, Il suffirait d'un simple abus de téquila Et notre sous-préfet se venge et vous renvoie Pour un oui, pour un non, une crise de foie ! Silence Et puis ce n'est pas tout ! Des histoires sur lui Traînent dans les couloirs. Pas plus tard qu'aujourd'hui, Un chauffeur racontait qu'au retour de la gare Il fit monter devant une jeune Bulgare Qui faisait le tapin le long du boulevard. Son collègue, toujours volubile et bavard


Ajouta qu'il le vit quasiment tout de suite Comme très fortement distrait dans sa conduite... Ce que nous comprenons aisément dans ce cas ! JÉRÔME Bah, s'il avait fini son travail, ce n'est pas Très grave. HENRY A ceci près que c'était la voiture De fonction au nom de la sous-préfecture ! JÉRÔME Oui je vois. HENRY Autre chose ; à midi l'autre jour, Quelqu'un fit déposer un message d'amour Avec un numéro pour Madame l'adjointe. Celle-ci, divorcée et dépressive, enceinte De sept mois, a trouvé le mot plutôt plaisant Et voulant découvrir l'inconnu courtisan, Elle a donc composé ces dix chiffres sublimes... C'était le numéro des drogués anonymes !!! Jérôme a envie de rire ; Henry tempère Certes la blague avait de l'esprit à montrer Mais l'adjointe a vu rouge et s'est mise à pleurer ! JÉRÔME, souriant Je l'admets, c'est douteux. HENRY Ce n'est pas tout ! JÉRÔME Encore ! HENRY Un farceur mélangeant la conquête au folklore Prit pour cible un comptable, homme très peu courtois Et méprisé de tous ; le plaisantin narquois Déposa le bichon de cet homme à l'entrée Avec une pancarte à son nom et titrée :


''Moi j'ai le poil qui frise et mon maître est cocu !'' JÉRÔME, éclatant de rire Sans déconner ! HENRY, toujours placide et tempérant Monsieur, partout où j'ai vécu J'ai rencontré des fous, trublions virtuoses, Des doux dingues faisant rire les plus moroses Et des joyeux lurons qui pour tuer l'ennui Se moquaient grassement de la poisse d'autrui. Mais je dois avouer que les plus remarquables, Les plus malicieux et les plus improbables Et les plus aguerris et les plus débrouillards, Les finauds, les futés, les railleurs, les roublards, Sont comparés à lui de risibles colombes Et de maigres agneaux promis aux hécatombes En moins d'un mois, il a bouleversé les lieux Comme si l'on avait vu déferler sur eux Attila, Gengis Khan, Alaric et leurs hordes Ne laissant derrière eux que des nœuds et des cordes ! JÉRÔME Votre comparaison est excessive. HENRY Soit. Mais vous m'avez compris. JÉRÔME Henry, si je le vois, Je lui parlerai. HENRY Bien. Sachez Monsieur Jérôme Qu'en mon for je n'ai rien du tout contre cet homme. Je vous confierais même et cela sans effroi Que, caché quelque part au plus profond de moi, Le jeune que je fus est jaloux de ce zèle ! Sur ce, Monsieur, j'y vais car le travail m'appelle. Il sort avec classe et fermeté 73


ACTE III Scène III : JÉRÔME, JEAN-MI JÉRÔME Je savais qu'en faisant rentrer cet animal, Mes jours seraient comptés. Bah ! C'est le moindre mal, Je lui devais bien ça ; cette tête d'enclume Me tient bien plus à cœur qu'un banal porte-plume.

JEAN-MI, tapant à la porte Toc, toc, toc. JÉRÔME Entrez !...Ah ! Quand on parle du loup... JEAN-MI, bondissant Il surgit, il bondit...et l'on en voit le bout ! il indique son entrejambe de ses doigts... JÉRÔME En effet... JEAN-MI Comment tu vas ma tronche de fiacre ? JÉRÔME Et toi donc ? Il paraît que tu fais un massacre, Que tes exploits au lit hantent tous les couloirs, Que l'on parle de toi jusque sur les trottoirs, Et l'on m'a rapporté de ces jacasseries Les récits sans appel de tes plaisanteries Qui selon le moment ou le bruit convenu Feraient de chaque époux un possible cornu !

JEAN-MI Tu fais allusion au clébard du comptable ? JÉRÔME Entre autres. JEAN-MI Un connard, un type détestable !


Pas un seul bonjour, rien. Soudain, comme une fleur, Il ramène sa gueule et me prend de hauteur. Il me dit : ''oui voilà, votre nœud-papillon Est mal noué, Monsieur ; on dirait un couillon, Un benêt qu'on aurait pris dans le sèche-linge, Qui s'habille au moyen d'une bite de singe !'' J'ai joué l'ignorant, je suis resté poli : Je me suis dit :“mon gars, tu vas être joli !” Le soir même, j'entends ce branleur de première Au téléphone avec sa femme, une infirmière. Il disait qu'il viendrait la chercher en retard. Je me suis renseigné sur la dame à l'instar De ce con. C'est ainsi, grâce à ces commérages Que j'avisai sans mal, pas loin dans les parages, Une clinique classe avec un beau jardin. Je m'y rends, je demande avec un ton mondain Où se trouve Madame, on me dit que c'est elle. Je devine illico les dessous en dentelle Et d'après son regard et sa bouche, je sais Que sa porte est ouverte et que j'en ai l'accès ! Je trouve un petit coin tout près de la clinique, Quelques banalités et voilà que je nique L'épouse qui d'ailleurs, ces choses je les vois, N'en était pas, mon con, à la première fois ! Ceci fait, le matin suivant cette conquête, Je me gare à côté de leur piaule et je guette. Monsieur part, moi j'arrive et la dame en congé Me reçoit, me dévore et je suis soulagé ! Je lui fais des clins d'yeux et mille dithyrambes Puis je prétends vouloir me dégourdir les jambes : Je sors, je prends le chien qui dort sur le perron, Couché dans son panier les papattes en rond, La caisse, la pancarte et je file à l'entrée : Ma vengeance est superbe...et Madame est fourrée ! JÉRÔME C'est éloquent, dis-moi ! Bon sérieusement Nous devons discuter un peu plus franchement Car parmi les hauts-faits de ta verve fantasque, Cousin, on te dit être allé rayer ton casque En des lieux interdits dans ce contexte-là. Tu me suis ?


JEAN-MI Je te suis mais précise. JÉRÔME Voilà, La fille en question n'est autre que Lucile, Fille du sous-préfet, qui loin d'être imbécile, A tenu des propos perçus comme coquins. Certes, elle n'a pas appris dans les bouquins De cul ce qu'est la vie, et de surcroît majeure, Elle a la liberté de tartiner son beurre. Cependant, il faut faire attention, cousin, A la feuille où s'endort ta grappe de raisin. JEAN-MI Sauf que je n'ai jamais trempé dans la baignoire D'une Lucile. JÉRÔME Es-tu sûr ? JEAN-MI J'ai de la mémoire. Je me souviens toujours des prénoms, c'est vital ! J'en ai la faculté d'un malade mental ! Le prénom, c'est un peu comme de la grammaire Sauf que dans ce cas-là, ma syntaxe est...mammaire ! JÉRÔME Et Cassandre ? JEAN-MI Ca quoi ? JÉRÔME Cassandre. JEAN-MI Quésaco ? JÉRÔME Sa copine. 76


JEAN-MI Ma foi, jamais vu d'abricot Qui porte le prénom d'une voyante grecque ! JÉRÔME C'est bizarre. JEAN-MI Je l'ai draguée en discothèque ? JÉRÔME Non, non, laisse tomber. Attends ! il sort d'un tiroir une photo d'une réception et la lui montre Et celle-ci ? JEAN-MI Ah d'accord ! Oui je vois, sauf que là non merci ! Elles m'ont rendu dingue, elle et ses deux copines ! JÉRÔME Quoi ? JEAN-MI Le whisky m'avait dilaté les narines. Je marchais galamment bien qu'étant déchiré Et rendais hommage à mon alcool préféré ; Et d'un coup, devant moi, je me vois ces trois filles ! Je me voyais déjà décocher mes torpilles Mais cette fille-là me dit qu'elle a besoin De quelqu'un conjuguant la pratique et le soin Pour l'aider. JÉRÔME Comment ça ? JEAN-MI L'une des demoiselles, Figure-toi mon vieux, avait laissé des selles Pour parler proprement... Bon, elle avait chié ! Un machin ! Il fait le geste


Un enfant s'y serait asphyxié ! La chasse déconnait, alors moi bonne poire, Je jette un œil. Je vois pourquoi le bordel foire, Je répare. Ce qu'il me fut dur d'accepter, C'est que le petit cul capable de sculpter Cette grosse merdasse est celui d'une fille Svelte, mince, qu'on voit porter des bas résille, Le genre de nana qui d'un déhanchement Fait bander l'effectif de tout un régiment ! Ça m'a choqué ! La chose est naturelle certes, Les fluides féminins tels que le sang, les pertes Blanches sont convenus, admis et partagés. Mais ce sombre compost des intestins, purgés, Raclés, forcés, soumis aux secousses du spasme Te réduit à néant le cliché du fantasme De la jeune ingénue assise au bord de l'eau ! Mon pote, tous ces gars qui peignent ce tableau N'ont pas vu leur modèle à l'œuvre sur un chiotte On l'imagine vierge et douce, qui barbote Et tend sa main limpide au foutu cygne blanc... Qui doit y repenser après en se branlant ! JÉRÔME C'est d'une poésie incroyablement belle. JEAN-MI Bref, en gros je n'ai pas touché la demoiselle. Pendant qu'il termine sa phrase, Lucile ouvre la porte, habillée classe avec un décolleté qui ne laisse pas de marbre le Jean-Mi.

ACTE III Scène IV : JÉRÔME, JEAN-MI, LUCILE LUCILE Coucou, je peux entrer ? JEAN-MI D'ailleurs c'est bien dommage JÉRÔME, lui jetant un regard sévère Oui, vas-y !


JEAN-MI, à part Je me sens d'une humeur très volage. LUCILE Ah ! Je voulais vous voir tous les deux justement À Jean-Mi : Vous, pour vous remercier pour l'autre soir, vraiment ! Après tout vous auriez pu refuser cette aide ; Certains dont la nature est fragile, un peu raide, L'esprit tragiquement étroit ou pointilleux, La santé chancelante ou le cœur guère preux, Se seraient débinés comme des cagalettes, Pas vous. JEAN-MI, en se touchant le nœud-papillon Mais c'est normal ! Les chauffeurs sont honnêtes LUCILE, à Jérôme : Jérôme, dans deux jours, un grand apéritif Dînatoire aura lieu. Je fête mon annif Avec un peu d'avance. JÉRÔME Et pourquoi ? LUCILE Je me casse Avec quelques amis pour un week-end à Grasse La semaine d'après. Tu viens à l'apéro ? Ne dis pas non ! Déjà, le moral à zéro Pour ce que tu sais bien et qu'il ne faut pas dire, Si toi tu ne viens pas alors ce sera pire. JÉRÔME C'est bon, je serai là. LUCILE Merci ! Elle l'embrasse sur la joue


Je le savais ! Je prendrai du whisky pour toi, pas du mauvais ! Un bien cher et bien fort qui démonte la gueule ! Si je suis soûle au moins, je ne serai pas seule ! JEAN-MI, à part De l'alcool, une fête, un bisou pour un rien, Au final cette fille est quelqu'un de très bien ! Fort : Un proverbe cité par un homme fort sage, Puisqu'il s'agit d'alcool, de cuite et de partage, Dit à propos de fête et de lever de bras Que plus on est de fous, plus on rit, n'est-ce pas ? Sans vouloir m'incruster, la folie et le rire Sont les drapeaux trônant au mât de mon navire !, Pas vrai, cousin ? LUCILE Si vous voulez venir, venez ! JÉRÔME, à Jean-Mi Fais bien attention où tu fourres ton nez ! Si tu viens, je ne veux aucune connerie Ni démonstration de ton ivrognerie ! JEAN-MI C'est juste pour passer un moment, se marrer À part : Mais ce n'est pas mon nez que je compte fourrer ! À Lucile : Avec plaisir, merci ! LUCILE C'est ton cousin, Jérôme ?

80


JÉRÔME Hélas oui. JEAN-MI, qui rit un peu jaune Quel blagueur ! A l'écouter, cet homme Est un saint, un curé sobre comme la mer Qui ne s'est jamais pris une murge d'enfer ! Un oiseau doucereux, calme comme la houle Qui feint de n'avoir pas pris pour conne une poule, De n'avoir pas joué le rapace grivois Ayant mis bien au chaud et son gland et ses noix Dans les figues les plus fraîches, les plus pulpeuses Faisant fi des pépins et des graisses rugueuses Avec très fréquemment deux litrons de pinard Lui courant par le sang du cerveau jusqu'au dard ! LUCILE Tu savais t'amuser à cette époque. JEAN-MI Diable ! Le bougre dont l'aplomb paraît inaltérable Etait un déconneur parmi les plus couillus ! Les touffes, les forêts noires, les bois feuillus, Mais aussi les minous lisses, les cognes fines, Tous les seins les plus beaux des plus belles poitrines, Non rien ne résistait à ce Casanova Qui se bourrait la gueule et faisait la java Et que je ramassais devant le mobil-home Complètement pété comme une huître !

LUCILE Jérôme Etait donc un fêtard ! JÉRÔME Il exagère. JEAN-MI Quoi ?!


À Lucile : Ce mec se défonçait quatre fois plus que moi ! Et je l'ai vu souvent affalé sur sa chaise, Le regard coquinou, chaud de la braise, Dans une main un verre et dans l'autre un pétard Avec sur les genoux quand il se faisait tard Une gonzesse ou deux qui dormaient ! Quel délire ! Quand il se déchirait, je m'attendais au pire ; Par exemple un beau soir, je reviens un peu cuit Au mobil-home. J'entre et là j'entends un bruit. Un raclement de gorge à s'arracher la glotte ! Ce con était devant la cuvette du chiotte A genoux, frit confit, en train de dégueuler ! Son foie était assez souple pour s'enfiler Un litre de whisky par soir sans que personne Ne l'ait vu mal au point d'en avoir le teint jaune. Il le regarde avec une admiration gentiment vengeresse Vraiment il était fort et dans chaque camping Il mordait de bon cœur la bouteille et le string ! JÉRÔME, gêné Bon ça va, ça suffit ! JEAN-MI Quoi ? Ne sois pas timide ! Nous avions vingt ans, l'âge aussi court que splendide : Il ne faut pas rougir...Vé, regarde elle rit ! LUCILE, riant Un Jérôme fêtard, bourré, dans mon esprit, Le voyant toujours net, sérieux, impassible : Forcément je pensais que c'était impossible. JÉRÔME Bon, vous avez fini de brocarder sur moi ? LUCILE Ne fais pas ton boudeur, on s'amuse. JEAN-MI, s'asseyant lourdement sur une chaise


Ma foi ! La chaise se casse et Jean-mi tombe comme une merde Putain merde ! La con de sa race de chaise ! Lucile a porté sa main à la bouche, Jérôme se marre franchement LUCILE Vous vous êtes fait mal ? JEAN-MI, se relevant Ah putain la mauvaise Chute ! Con de Manon ! Il doit manquer des vis A ce machin. J'ai dû me péter le coccyx À Lucile : Non c'est bon, tout va bien, merci Mademoiselle. Et lui non qui se marre à la moindre gamelle ! Ma guigne le fait rire à ce cono. JÉRÔME, toujours mort de rire Ma foi, Comment tu réagis quand le guignard, c'est moi ? Il examine la chaise Je crois qu'elle a besoin d'un petit dépannage. JEAN-MI A mes frais, forcément... JÉRÔME Celui qui l'endommage C'est celui qui la fait réparer, c'est normal ! La réciprocité, qu'en penses-tu ? JEAN-MI Pas mal ! Bon j'y vais de ce pas, à plus ! Mademoiselle. 83


LUCILE, prenant son portable qui vibre Attendez, je vous suis ; un ami qui m'appelle. Ils partent. Par l'autre porte arrive le sous-préfet. Jean-Mi, qui a oublié son téléphone sur le bureau, revient sur ses pas mais n'ose pas entrer. Il écoute. ACTE III Scène V : JÉRÔME, LE SOUS-PRÉFET, JEAN-MI SOUS-PRÉFET Bonjour mon jeune ami ! JÉRÔME Monsieur le sous-préfet. SOUS-PRÉFET Etes-vous au courant pour Lucile ? JÉRÔME En effet, Elle m'a prévenu. SOUS-PRÉFET Vous serez donc des nôtres ? JÉRÔME Oui Monsieur. SOUS-PRÉFET Dans ce cas, le gratin des apôtres Vous sera présenté, par moi-même d'ailleurs ! Des magnats du pouvoir et parmi les meilleurs Ou les pires selon le statut qu'on leur donne. Vous me suivez ? JÉRÔME Je crois. SOUS-PRÉFET La plupart s'abandonne A des pratiques guère honnêtes, c'est connu. Ma fille ne m'ayant seulement prévenu


Qu'hier soir qu'elle allait fêter l'anniversaire Après-demain, j'ai dû jouer l'homme sincère Et respecter les us et coutumes, en gros Prendre mon calepin, faire les numéros De ces représentants de tous les ministères. Cela s'appelle : œuvrer par les bonnes manières Afin d'être tranquille et n'avoir comme amis Que ceux avec lesquels l'on a de compromis ! Vous me suivez toujours ? JÉRÔME Oui Monsieur. SOUS-PRÉFET Cher Jérôme, Tout homme doit choisir entre l'arbre ou la pomme : Le fruit n'a qu'une attache et l'arbre plusieurs bras : Quand le fruit tombe au sol, l'arbre ne tombe pas ! C'est le règne animal, celui de la nature : C'est tragique, malsain, mais c'est la conjecture ! L'homme civilisé s'est approché si près De la paix, de ses droits suprêmes, du progrès Que la guerre s'est mue en gangrène perfide : Nous sommes tous rivaux ! Ce combat fratricide Mènera droit au mur cette société Et rien ne changera, voilà la vérité ! Ceux qui s'en sortiront le mieux et sans séquelles Sont ceux qui maintenant en tirent les ficelles. Il s'approche Vous êtes travailleur, vous êtes débrouillard, Vous ne ménagez pas vos efforts, d'autre part Vous avez su creuser votre trou, c'est habile ; Vous ne reculez pas, vous n'êtes pas fébrile, En outre vous avez fait tout ce qu'il fallait Pour en être là. JEAN-MI, à part C'est ce dont il me parlait ! SOUS-PRÉFET Maintenant c'est à vous de choisir cher Jérôme :


Soit vous êtes le fouet, soit la bête de somme : Un choix manichéen, je l'admets sans détour ; Je l'ai fait, tous ces gens l'ont fait, à votre tour ! Quand vous arriverez au début de la fête, Vous n'aurez qu'à me faire un signe de la tête, D'accord ? JÉRÔME Oui, Monsieur. SOUS-PRÉFET, satisfait Bien. Ne soyez pas tendu ! Un jour vous y prendrez plaisir. JEAN-MI Il est fondu ! SOUS-PRÉFET Au-revoir ! JÉRÔME Au-revoir. Le sous-préfet sort. Parfois je me déteste. Le choléra n'est pas plus plaisant que la peste, Ce monde est d'un cynisme étonnamment adroit. Il sort par l'autre porte JEAN-MI Le pauvre ne sait plus ce qu'il dit, pense ou croit, Ce maudit sous-préfet est bien plus que cynique : Voilà ce qu'on appelle un homme politique ! Il part avec sa chaise sous le bras, rempli de haine.

Retrouvez l''acte 4 de « Crises et conséquences » dans le Testament4!


LESLIE TYCHSEM

Pigeons

87


STROFKA

Protozoaire d’odk


97


EMMANUELLE GRANGÉ

Postscriptum

(feuilleton)

3.

Vous ouvrez la fenêtre, il fait très chaud à Cuzco, la Plaza de Armas est entourée de barbelés. Je vous lis le journal français, lorsque je m’interromps, vous tournez la tête vers moi, le rideau vous voile. J’entends les pales du ventilateur et votre souffle très sérieux au-dessus de moi, vous froissez mon journal. Nous sommes arrivés par le bus, la montagne et la route nous ont aspergés de poussière, nous avons dégotté une chambre, avons abusé d’eau sans vergogne. La literie n’est pas humide comme à Lima, vous décapsulez les bouteilles de limonade sur le rebord du lavabo, rien ne vous résiste, vous y mélangez le gin de l’aéroport, nous voici dans de beaux draps. L’instant n’est jamais vain, le futur plus périlleux. J’avoue que votre mixture est incertaine, je parle du goût bien sûr, c’est donc là-haut que nous allons grimper, du lit je vois la montagne, nous emprunterons tôt le train des Indiens, peut-être demain. Les enfants nous interpellent, gringos ! Je rentre mes cheveux sous le chapeau, mon cou dans les épaules. Je ne prends de photo que lorsque je suis seule dans la montagne, la vallée sacrée des Incas se révèle insipide au tirage, j’ai une pellicule verte et grise, et bleue parfois. Les enfants nous regardent manger dans le restaurant, ils attendent les restes, vous faites en sorte que je ne les voie pas, vous déployez vos épaules. Je ne sais pas voyager là-bas, mais je ne suis pas malade dans le train à crémaillère. Versez-moi un gin limonade. Je me penche légèrement à la fenêtre; par-delà le Bois de Vincennes, je sens l’odeur des graillons à la gare de Cuzco, je monte vers Machu Picchu.

4.

Ne pas crier, les mères le disent toujours, elles plongent les sourcils immuables vers leur progéniture, elles disent bien des choses rattrapantes, assourdissantes, elles ont une odeur reconnaissable même après avoir été jetées dans l’océan, enfin, je dis ça...


C’est dommage et encourageant le départ d'une mère. Qu’elle parte tôt ou un peu plus tard, je précise, de convenance, elle obtempère au désordre des choses. La Jeanne de l’Est s'est débrouillée avec les remous, l’urne était officielle, le jeté, pas facile, vous m’avez aidée à la larguer assez loin pour que les rochers ne l’égratignent pas. Je n’ai ni votre force ni votre sens de l’orientation pourtant je sais bien que le soleil se couche. Donc je disais que je crie rarement, je hoquette ou je m’embue, parfois les deux, ça donne du rouge sur le tremblement des lèvres et du chaudfroid comme les omelettes norvégiennes. Après, je ne sais plus, m’avez-vous traînée jusqu’à la maison ? J’ai dû faire la molle et m’enfermer. J’ai dû revoir les plages de la Baltique, les Strandkorb du Nord et ma blonde délurée nageant dans les 10 degrés de l’eau. Elle m’embrassait, me tâtait dès qu’elle pouvait, elle m’étouffait à la renverse, elle me lisait Kropotkine et Céline, je vous assure, elle enfilait un smoking et partait à l’assaut des ambassades à Berlin Est. Je vous parle de l’insolence élégante qui n’a plus lieu. Sans nostalgie, vous vous en doutez... Il y avait à son chevet, « Belle du seigneur », mais de ça et du froid de Minsk elle ne soufflait jamais mot. Le printemps arrive, le sentez-vous ? Les violettes n’ont qu’à bien se tenir. Vous préférez rester avec moi plutôt que d’aller au théâtre.

à suivre...

100


Torture annuelle C'est une classe sans couleur jour d'examen aventure immobile Seize cerveaux penchés sur des copies Seize cerveaux branchés sur la pile électrique d'un avenir aléatoire Seize cerveaux absorbés entièrement dans le vif du sujet Attention ! Il a été confectionné dans la cuisine d'un ministère avec les ingrédients du cru Arlequin Théâtre Marivaux Scénographie Marmite de l'imaginaire ! Une recette complexe pour mijoter à petit stress les réponses à attendre les phrases qu'on veut entendre et l'éclair de génie qui fera bouillonner le barème Seize cerveaux comme dans une toile d'araignée qui se débattent au fil des mots un jour d'été dans une classe terne : les murs sont beiges le sol est beige les pupitres et les armoires sont beiges et même les chaises L'un des élèves est obèse et un autre s'est mis à l'aise en enlevant ses baskets. Pour rencontrer l'inspiration, un lycéen s'étire puis s'étale puis s'avachit coudes appuyés sur le plateau beige berçant sa copie comme si c'était un gosse souffreteux ... Une fille, cheveux longs, dos studieux, recroquevillé. Elle suce son stylo puis le mordille puis le détruit crache les morceaux en sort un autre de sa trousse et recommence Elle n'a encore rien écrit. Papier froissé, soupirs, regards en biais Seize cerveaux entre détresse et maladresse englués dans le désir de bien faire Le désir de dire une fois au moins ce qu'ils en pensent de cette culture trop immense pour cette classe sans ivresse Le désir de tracer dans l'urgence des lignes sans faute mais sans illusion Le désir d'en finir avec ces auteurs chamaille et ces rimailles à profusion


Ecriture automatique de la dernière chance Transe ultime avant ces vacances aux promesses, là, juste cachée derrière la porte beige et fermée de la classe piège... Qu'ils se taisent ! Et qu'ils écrivent ! Parenthèse Fini de rire Injonction : ayez des idées ! Injonction : soyez génial ! Seize cerveaux en transpiration, marathon silencieux de trois heures Crampes dans les circonvolutions douleurs du stylo Temps volé Apesanteur Temps mystifié Classe triste et murs qui s'ennuient Un premier candidat veut sortir, il relit sa copie, puis s'éclipse du regard enfoui entre les seins d'une ingénue au premier rang Pas vraiment jolie, mais... Fuir Fuir ce sujet classique comme une culture étrangère loin des refuges écrans aux thématiques manichéennes Classique comme la non couleur de la classe qui entoure l'instant. Quelques détails joyeux cherchent vainement à attirer l'attention Une équipe de stabilos jetés sur un pupitre du vernis flashy posé sur orteils facétieux, pieds croisés sous le bureau un T-shirt vif pour le costaud mal rasé installé près de la fenêtre enfin, et ce sera vraiment tout un slip fantaisie dépassant de son jeans Oui, c'est tout. Désespérant ! Comme l'article sur l'économie exsangue et perspectives pessimistes dans lequel s'est plongé, pour traquer ses prochaines idées neuves, le prof chargé de surveiller l'épreuve.

102


LE BABEL

Monochromes Bleu Les cheveux de Poséidon ont déroulé Sur tes épaules de sables leurs grands galops. Je m’en souviens, c’était avant, longtemps avant Quand il n’y avait avant pas un seul avant Baisse les yeux : mire ! Autour de la lune, Reflet ciré sur l’eau : Il est là, elle est là, Mien sur tien, nuance sur neume, ton sur ton Baisse les yeux, scrute le ciel dans les vagues : Mire, mire, et sors les boulets, le charbon On fera des braises, tirant sur le mauve Relève le col de ta veste chinoise Empesée de coton de suie et de suée Il est là. Je m’en souviens, c’était … C’était avant le tout premier avant Tapi Chantant sur les reflets des blessures nègres Verni Rasant le menton d’un jazzman brindezingue Serti Rivet d’un blouson qui annonce la hanche Tapis Priant sur quelques céramiques éblouies Blotti Dans un acier que les lampes hallucinent Tissé Pleurant de rire sous un maquillage trop fort Tout ce sang, cette noblesse, baisse les yeux Regarde le, regarde-là droit dans les yeux Je sens toujours les colères de Poséidon Dérouler les cheveux parfumés de la mer


Je m’en souviens : j’en viens. Je sais Quand son heure viendra se tatouer sur ma peau Ruisseau sur la grève de ton chèche touareg Baisse les yeux, regarde mon ombre. Oui, là Je suis Bouclé des colères qui se disent la nuit Qui est là, que tu bois, que tu vois, et tu la prends Cette pilule pastel qui te fait dormir Telle autre qui te dresse parmi les vrais hommes Avec un carré posé sur le coin du billard Si tu le veux, dis-le : que veux-tu ? Alors, dans les cheveux démêlés de Vénus Dans le long varech ramenant sur la plage Le regret jeté en gerbe, en haute mer À la plume taillée de puffin, tu traceras Des vérités éternelles pour marée basse : Tu la vois, maintenant, la teinte du monde…

104


105


Blanc Venelle dis le chaud plâtres si beaux accablant Février c’est l’été le ciel mord de toutes ses dents Un matin gelati al lemon, c’était dans le temps au Coliseum, les pieds dans la fontaine incurvant les mouvements frais dans les reflets troublants Il fait si long dis-le lent un chenu tout tremblant l'hôpital tout en chariots tintant les traitements Au midi inutilement raconter l’avant au Coliseum les yeux dans les yeux picotant les reflets doux sans un mouvement Il fait si bombes tout partout redoublant les soleils le phosphore éblouissant mercredi promenade sous les flocons comme avant au Coliseum, clignant des yeux, nous recherchant homme, femme et enfants se ressemblant Il fait, dis-moi le temps de Dresden troublant Éfface le fracas brûlant redoublant Les éclairs sur le gel, incendies, en rangs quand le Coliseum soudain virant agita des rubans condamnant hommes, femmes et enfants Frais de février, une infirmière titubant sa chemise pour drapeau, les fuselages fulgurants homme, femme et enfants se rassemblant le Coliseum moins en ruines pourtant Les crimes de guerre sont ceux des perdants Venelle dis le chaud plâtres si beaux accablant Février c’est l’été le ciel mord de toutes ses dents Sur les murs s’agitent les givres et les gaz fumants 1. 13 au 14 février 1945, bombardement de Dresden carré par carré, sous les bombes incendiaires alliées. 35 000 victimes civiles immédiates avouées...


Noir Un drapeau sur fond de nuit, comme un Soulages naturel, s’agite au désir du hasard. Une ligne de khôl que je suis où la sueur perle du sel, tapisse le nid d’un regard. Ni par puissance ni par force Un corps en ombres chinoises, Vénus dans le cercle de Phoebé, passe du charbon à la suie Sous la pluie les toits d’ardoises, recouverts de nuages plombés écaillent la peau de l’ennui Ni par puissance, ni par force L’ébène même est colorée, par les traces dans la cire, ombres des baisers qu’on essuie. Blason du soir à redorer cherche étoiles et planètes désespérément. Écrire.

107


Orange Avant j’attendais ébouriffé dans les fauves et les roux je dormais, mais j’étais là dans les mèches et les toisons je dormais, mais j’étais là Entre bouvreuil et goupil Suc amer, je dormais. Loin des écus, des fanions Loin des symboles, loin Dans les terres lointaines évadé des lignes de mire Je coulais de la soie des saris je piquais au souk aux épices : Sans bruit, loin des serres alignées des palais, des Versailles C’est là qu’on réveillé, Acide et frais, on m’a réveillé Sucré et fort, on m’a réveillé, Petit-déjeuner de la modernité, Avant j’attendais, je dormais, mais j’étais là Il a fallu que les drapeaux se fanent Avec leurs couleurs centenaires C’est là qu’on réveillé, moi 108


Dans le ventre d’un métal chauffé Dans une huile, un cristal Je dormais, mais j’étais là Je suis l’automne des idéaux Le tremblement des réverbères Je n’ai pas d’histoire à porter Avec moi, tout est à faire, Kaki et sève, ocre et tesson de poterie Écorce, racine, plume autant que mèche Je sors de ma nuit, couchant levant Permettez que j’avance Ma pointe, ma fulgurance J’ai toujours dormi à vos pieds, étrange : Un vague reflet perdu entre ors et anges bergamote vitrifiée sous la langue autant que le futur dans ses langes Ou la pulpe emmaillotée d'une mangue : Chimique ici, venu du bord du Gange Pressez-moi au plus vite enrubannée dans nos spirales d'écorces safranée je vous attends dans les matins orange


Violet Je me suis presque demandé de bien vouloir Agréer l’expression de mon plus sincère Dévouement : pour la trace, soir après soir, Vestige d’encre estompé vers le parme Avec l’allure et le trait des veines de grand-mères : J’aurais dû le faire Au lieu de le vouloir, Planter des lavandes dans les chrysanthèmes... Toi, profonde porte baillant sur l’entre-deux Velours doux, là, toi, ciel et sang se mélangent Polaroïd déjà viré, du temps de tes jours heureux, Soleil nec plus ultraviolet crépuscule Ta vie est une prune : croque-la et mange Tu n’es pas un ange Juste un reflet du mieux Chuchoté, froissé, entre craintes et soupirs... Lui, vaporeux passerait en toile de fond En digne évêque de sa très sainte absence, Les yeux cernés par des ronds en fleurs de chardons, Flou mauve délaissé quelque part dans les lointains, Quattrocento à la traîne gris-garance : Faute d'observance, Autant en faire don Les regrets ont du temps, car eux sont éternels In pie memoria De nous-mêmes.

110


Vert Noueux tels les arbres moussus tels les creux caressant ou se resserrer quand il pleut sur nous deux sillonnés de marbrures telles nos peaux ridées au vau-l’eau des jours émeraudes en nos saisons passées à peu de choses mais vernies céladon sons frais de nos pas sur le gazon d’avril. Le mal - oh je t’ai fait mal nous fait des défauts au fond ce mal absinthe sueur amère sous les aisselles des jours ne nous a pas fait défaut le bien - non laisse ça fait du bien – jette au soleil nos vieux os doux comme miel où foisonnent des reflets vermeils armures intimes adamantines les mots s’enrobent du ton du silence qui espère encore.


Pierre philosophale œil de cornue brille dans les regards brin d’anis tilleul sursaute sur nos rides nos peaux d’olives nos bords de nuits les temps où s’entend le jadis du jeune vin maintenant mûri notre sang de luxe sang de bronze peint par les saisons éclairé des oxydes des peines de l’âge. Je sais la beauté du corps fatigué au fil des années treillis feuillu dans la lumière rond de bouteille cerclé du plomb des amours au couchant semper vert.

112


EMMANUEL RASTOUIL

Je fus un bon garçon

Je fus un bon garçon pour honorer mon père Et suivre fièrement les traces de sa loi J'aimais tant qu’il m’aimât tant que je puisse faire Les tâches qu’il donnait et nourrissaient ma joie. Je fus un bon garçon pour respecter ma mère Qui s’efforçait le jour d’alimenter ma foi. Je voyais dans ses yeux cet amour salutaire Et le gardais au coeur, vivant, rien que pour moi. Jusqu’au soir où soudain vacilla l’équilibre, Sans qu’on n’en put, chacun, comprendre la raison, La cruelle douleur répandait la maison... Accidents et malheurs arrivent au hasard, Comme pour rappeler qu’on n’est pas vraiment libre. Mais Dieu n’y est pour rien, ni Jésus, ni César !

114


testament 3 été 2011  

Le poete inconnu, Cécile Toulouse, Jacques Sicard, Seg Dallongeville, Jean Claude Babois, Lilas Kwine, Pascal Leray, Fabien Pesty, Juliette...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you