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Sommaire Édito LOUIS MANUEL MATRE La reine est morte THIERRY LOULé Rosette FRANCK MULLOR Haïkus EMMANUELLE MALATERRE Le joueur de flûte PASCAL LERAY Fresques morales FABIEN RIGAL Skeppsholmen CEDRIC LERIBLE substrat PAUL ANTOINE PZ Le guerrier massai, L'aiguier, Casablanca EMMANUELLE GRANGé élégies JULIEN PRAS Entrevue LILAS KWINE Suspension, sept heures de septembre IVAN DMITRIEFF Réfutations KATSUJI MAKURA Brèves THIERRY LOULé Autoportrait anarchiste MÜ Soirée HERVé PIZON Vivre vite CECILE TOULOUSE Feu bas, Flâneur, L'abbaye Anciens numéros Abonnements

testament 11 (été 2013) est édité par l'association Paroles d'Auteurs – Siège social - Les Orangers A rue Van Gogh 83130 La Garde – Rédaction Emmanuel Rastouil - Concept graphique et Mise en page Emmanuel Rastouil & Hervé Pizon – Relecture Emmanuelle Malaterre - Impression Repro Systemes 83 - 155 rue général Audéoud 83000 Toulon letestament@bbox.fr http://parolesdauteurs.over-blog.com/ testament est sur Facebook Il a été tiré 100 exemplaires de cette revue numérotés de 1 à 100: En couverture, photographie originale Philippe ODDOART Supplément au testament 11, 100 cartes « lignes Emmanuel RASTOUIL. ISSN 2112-4469


Edito

A quoi sert le poème? A rien, si l'on se réduit à voir le bénéfice matériel qu'il concède à qui le recoit. Est ce à dire que le poème est inutile? Cette revue est, toute entière, une réponse claire pour le poète que je suis et ceux qui y contribuent. Parce que nous ne pouvons pas vivre sans lui: le poème est un ruisseau de vie que le poète entretient comme un médiateur dans ce monde sourd, une mémoire. Si cette source est revigorante, elle ne laisse personne indemne. Et je souhaite que tous les lecteurs ici se laissent tranformer par le poème installé partout; dans les vers de Louis Manuel MATRE qui revisite encore ses classiques , dans les haïkus torturés de Franck Mullor ou ceux murmurés par Katsuji MAKURA, les larmes de Lilas KWINE, les réflexions d'Ivan DMITRIEFF, l'émotion de Paul Antoine PZ, la sérénité de Cédric LERIBLE, les passions d'Emmanuelle GRANGé, Cécile TOULOUSE, MÜ ou Hervé PIZON, mais aussi dans les images d'un Stockholm glacé de Fabien RIGAL, les portraits singuliers de Thierry LOULé ou ce bout de rêve, capté dans le regard d'un ange, offert en couverture de ce numéro d'été par Philippe ODDOART. Enfin une place est faite à Julien PRAS, autre poète à la voix d'ange, pour une entrevue amicale. Le poème ne sert à rien. Mais il est la vraie vie. Et la revue testament veut le clamer haut et fort et le partager avec tous, comme on offre son coeur, sur une main tendue. Emmanuel RASTOUIL


LOUIS MANUEL MATRE

LA REINE EST MORTE, ou « The Queen Is Dead » revisité


LOUIS MANUEL MATRE

LA REINE EST MORTE Adieu terre à chagrin, rivage ravagé, Comme un sanglier pris au fond d’une fissure Qui meugle avant la mort léchant sa meurtrissure… « Est-ce le monde ou bien c’est moi qui ai changé ? » Savoir que je suis de ton sang m’a affligé. Pourquoi poursuis-tu, cher Charles, l’éclaboussure Des journaux ? La honte vient après la morsure… « Est-ce le monde ou bien c’est moi qui ai changé ? » On peut marcher tous deux vers un endroit tranquille Et parler de l’amour, des lois, de l’évangile… La pluie aplatit mes cheveux comme un linceul. La reine est morte, crois-moi, ma vie est foutue ! L’église qui vole mon argent, çà me tue… Le temps est vraiment long lorsque l’on est tout seul.


FRANCHEMENT, M SHANKLY Franchement, M Shankly, le poste que j’ai Me paie assez mais, c’est sûr, il corrompt mon âme ; Aussi je veux partir, tout mon être réclame Gloire, gloire et bien plus ! La gloire est mon projet. Franchement, M Shankly, je fais le trajet Chaque jour mais pourquoi ? J’ai toujours cette flamme Qui de gloire m’étreint plus que de vertu, femme Du XXI iéme siècle en proie au rejet. Oh, je n’avais rien lu de votre « beau » poème, Ouvrage abject et sot, sanguinolent emblème… Je n’aspire qu’à vivre et je ne veux qu’aimer. Et même si vraiment je frise l’insolence, Mais puisque nous parlons, vous êtes flatulence… Je le dis franchement et je peux l’affirmer.


LOUIS MANUEL MATRE

JE SAIS, C'EST FINI Oh maman, je sens la terre couvrir ma tête. Je sais que c’est fini mais je m’accroche encor Crois-tu pouvoir m’aider ? Ce doux rêve m’endort Mais dans mon cœur, c’était si réel ! Toi, parfaite… Et tu m’as souvent dit : « Si bien tu es honnête Drôle et intelligent, tellement beau et fort, Pourquoi es-tu tout seul ce soir pleurant ton sort ? » Parce que cette nuit est une autre défaite… C’est si facile de rire ou bien de haïr, Fini, fini, fini, je ne veux plus subir. Il faut du courage pour être charitable… L’amour est naturel et réel, mon amour, Mais pas pour les gens tels que nous deux, mon amour, Pas pour toi, mon amour. C’est regrettable…


JE SUIS SEUL

Je marche difficilement Dans les rues de mon enfance Et j'ai une horrible appréhension Qui dure depuis 43 ans: Je suis seul J'ai horreur de m'incruster Seul Mais je n'ai jamais été aussi heureux Qu'avec toi.


LOUIS MANUEL MATRE

LA PORTE DU CIMETIERE

Par un joli matin d’hiver ensoleillé Je te rencontre à la porte du cimetière. C’est sûr ensemble encore on devrait essayer De rechercher les noms effacés sur la pierre. Tu me lis quelques vers écrits sur un papier Comme s’il s’agissait de ta propre filière, Mais je les connais bien, ne viens pas m’embrouiller, Dans ta bouche leur sang se réduit en poussière. Tous ces morts allongés étaient-ils des poètes ? Combien de passions jetées dans les ténèbres ? Où trouver aujourd’hui la grâce et la beauté ? Tu prends de grands envols pour citer Keats ou Yeats Mais ça ne sert à rien, je sais que tu vas perdre… Car l’étrange amoureux Wilde est de mon côté !


LA GRANDE BOUCHE Ô mon amour, tu sais, je plaisantais Quand je disais parfois que je voulais Te casser les dents... La grande bouche La grande bouche La grande bouche a encore frappé! Je sais ce qu'a ressenti Jeanne D'Arc Quand on l'a brûlée au milieu du parc Devant le sourire aigre du monarque Qui, dès lors, se sentait mal embarqué. La grande bouche La grande bouche La grande bouche a encore frappé! (Et je ne peux trouver ma place Au milieu de l'humaine race...)


LOUIS MANUEL MATRE

LE GARCON A LA PART D'OMBRE Le garçon à la part d'ombre Derrière la haine se cache Un désir meurtrier d'amour. Comment peut-elle me regarder dans les yeux? Comment peut-elle m'entendre dire ces mots? Et ne pas me croire... Si elle ne me croit pas maintenant, Me croira-t-elle jamais? Le garçon à la part d'ombre Derrière la haine se cache Un désir pilleur d'amour. Comment peut-elle chercher l'amour dans mes yeux? Et ne pas me croire... Après tout ce temps, Si elle voulait enfin me croire, Le pourrait-elle? Si je veux vivre, Par où commencer? Où aller? Comment suis-je censé savoir?


VICAIRE EN TUTU Vicaire en tutu Qui prêche en dansant Drôlement vêtu Rien de surprenant. Vicaire en tutu Glisse sur la rampe Drôlement vêtu Comme un cul-de-lampe! Vicaire en tutu Rose fait la quête Drôlement vêtu Les sous dans l'assiette. Vicaire en tutu Du haut de sa chaire Drôlement vêtu Fait le séminaire. Vicaire en tutu Veut vivre sa vie Drôlement vêtu Comme il a envie.


LOUIS MANUEL MATRE

UNE LUEUR QUI NE S'ETEINT PAS

Emmène-moi dehors ce soir, vers la musique Et vers les jeunes gens. Dans ta caisse roulons, Je ne veux jamais plus rentrer à reculons Car je n’ai plus chez moi qu’une angoisse panique. Ce n’est pas mon foyer, c’est leur trou pathétique. Et j’ai pensé : « Mon Dieu, ma chance arrive, allons, Nous pourrons décider de ce que nous voulons, Conduis-moi n’importe où, ce sera magnifique ! » Et quand bien même un bus vient s’écraser sur nous Ou un gros camion nous brise les genoux, Mourir à tes côtés serait un privilège… Oh, l’avantage et le plaisir sont tout à moi Car certaines lueurs ne meurent pas en toi Même en ton cœur perdu, tes yeux remplis de neige.


CERTAINES FILLES SONT TROP GROSSES POUR LEUR AGE

De l’ère glaciaire à l’ère du chômage Il était une chose importante à savoir Et je viens aujourd’hui de m’en apercevoir Certaines filles sont trop grosses pour leur âge… Comme Antoine disait dans un curieux présage A Cléopâtre aimant jouer de son pouvoir Lorsqu’il goûta son vin feignant de s’émouvoir Certaines filles sont trop grosses pour leur âge… Ah quelle dérision dans ce terrible aveu Mêlant désespérance et regrets dans un vœu Que dédaigne la belle oscillant son œil vide. L’homme s’en plaint un peu, forcément nonchalant, Irrite au pied levé mais reste vigilant De peur d’être l’objet d’une riposte acide.


THIERRY LOULé

ROSETTE


FRANCK MULLOR

HAÏKUS

Siffle tel Qui procrée la trace De jeunesse

C’est ici la porte – Corps à corps Dételé sur l’herbe

Perle sois Le long du bambou La vie même

En faisant Dans l’aide l’extase, Les yeux dansent

Rose et triste Somptueux arôme Dans la brume


J’ai perdu De notre œil dissout Le haut fait

Ta peau perpétuelle Voilà l’ombre – J’en dirais le film

De la tige Je vois l’œil natif Déplier des femmes

C’est le sel secret – N’être point Pris dans les substances

Elle existe – Le cœur reste frère D’affreux roses


FRANCK MULLOR

HAÏKUS Chevelure – Tout le paysage Figé dans l’attache

La voix en osmose Je lui dis Où pousse la fée

Vigne intime Démente de dons – Je la fixe

Avant l’homme D’autres formes humbles Moitié eau

La nuit j’ai trouvé Toi sans plus En livrée de miel


Ta peau chante Et repose – Ici j’ai mes herbes

Ton rire est un blé – Mes abois secrets Sont le jaune

C’est ton rôle – Lèche sur le sabre L’art en crue

Suave en détresse Des jardins qui flottent M’ont suivi

Flâner un taxi – Et le reste Des signaux filants


EMMANUELLE MALATERRE

LE JOUEUR DE FLUTE


Collage papiers déchirés – A3


PASCAL LERAY

FRESQUES MORALES


Chapitre 7.

La fin de quelque chose est toujours un peu triste. Keanu était là encore mais son silence était complet à présent. Je ne lui en voulais pas. Comment aurais-je pu lui en vouloir ? Elle n'aurait pas un mot pour moi, bien sûr. Mais elle n'en aurait pas un pour me juger non plus. Et c'est assez pour que je tourne la page avec résignation, voyez ? Sans pester comme font les amants malheureux qui tournent sur euxmêmes. Quant à moi, devant ou derrière ce qu'on doit bien appeler la fin (ou une fin ?), j'éprouvais autant de soulagement que d'amertume. Un peu. Le peu oubli. Ce dont on ne saurait dire quoi que ce soit. Je regarde les choses. « Et toi, que vas-tu devenir ? » Elles aussi se taisent. Mais je pourrai regarder en arrière de moi, peut-être. C'est un trompe-l’œil, peut-être. Je ne sais pas ce qu'on peut voir derrière soi. Mais il doit bien y avoir quelque chose, quelque chose d'insaisissable tant que rien n'est arrêté. Un bout d'histoire, tout de lambeaux. Je pourrai voir Keanu en toutes ses disparitions et même simultanément. On ne comprendra rien. L'explication sera : « Il est brindezingue ». Je ne puis qu'acquiescer. Il faut être barré pour tant gâcher quand rien n'y obligeait, au fond. Les caprices de l'esprit sont tels. Au lieu des joies filaires de la réalité, je retournais chez moi et j'écrivais sur un mur nu ce que tu es, ce que tu fis, où tu allas. Comme si je l'avais su. Comme s'il avait suffi que je regarde une carte du monde pour déterminer, intuitivement, que tu fus là. À Muriwai. C'était si simple d'estimer que tu serais la vraie réalité, ainsi. Pendant que je fixais ce point de l'espace, on frappait à ma porte. Mais le point s'épaississait et je cernais ainsi les pics de ta disparition. Tu avais de ces escalades, quand j'y pense... Tu les traversais.


Et les hauteurs se ridiculisaient devant toi.Moi, je n'en avais pas besoin. J'étais ce crétin sur un quai de gare dénué de destination. Je comprends à présent que c'est normal si j'ai pu atterrir ici au final. Il fallait ce réseau ferroviaire parfaitement impur et pas fini. Il fallait ça pour que je sois absolument sûr que ta disparition a plus de sens que ma présence pour personne. Je suis serein. Le train. J'entre sans voix. Je m'assois sans bagage. Je pourrai bien te dire sans toi encore. Mais je m'arrêterai. Il faut pour que je puisse... Pour que je puisse considérer l'épreuve que représente le filigrane de ta présence en ce chaos non événementiel : les épisodes perdus. Comme ce jour où je perdais les ficelles de mon cerveau dans un wagon, loin en janvier, sous la lumière déplacée d'un soleil rectiligne. Tu n'étais pas encore là mais ta disparition était déjà intacte et tant que je respirerai, elle restera. Et je respirerai longtemps après. Je respirerai tant que les rails le permettront. Je suis le rail de ta mémoire, celle que tu as abandonnée. Je suis ton porteur de valise. Alors quoi ? Rien ? Mais si enfin. Même si tout a une fin, c'est bien normal, il y aura des recommencements. Chacun son tour, on recommence. On recommence tellement que la station arrière, où je m'apprête maintenant, paraît une vraie aubaine. L'absence de destination me calme. Je veux vraiment voir ce que ça a été. C'est peut-être une illusion de croire qu'en s'arrêtant, un peu, les choses prennent sens. Peut-être. Mais ainsi je sais que je ne saurai t'en vouloir. Je serai là à déchiffrer ton évanouissement d'hier, ta perte d'aujourd'hui, ton être. Et tant pis si les rails te dessinent autrement que moi, je ne te vois. Ce n'est pas eux qui vont faire le trajet. C'est ton bagage, là. Et ma mémoire... mais une pomme d'arrosoir, pour fleurir le ballast, pour abreuver le métal fuselé des rails que j'appelais « mes sœurs ». Ce qui peut sembler incongru, je le sais bien. Mais excusez du peu ! On n'a pas tous les jours la possibilité de lire la fin devant soi. J'ai toujours eu une hantise particulière.Disparaître sans adieu, c'est peut-être une coquetterie. Mais une coquetterie insane, à mon avis. Après, on resterait des heures à rechercher l'adieu dans chaque chose du jour courant. Tu te rappelles le Grand ? Son œil , sa tête haute ?


C'est bizarre. Non seulement il n'y a jamais eu d'adieu mais sa présence permanente auprès de moi, elle n'était pas concevable. Tandis que toi tu as percé le jour comme s'il avait fallu en faire une partition pour piano mécanique. Et dans le train, je charrie les gens. « Attendez ! », je leur dis d'un air goguenard, « vous allez bien en reprendre un peu, de cette excavation de la réalité ! Ah ah ah ! Ah ah ! » Les gens ne comprennent pas. Ils entendent « excursion ». Ils croient que je vais leur payer une promenade. Ils ne savent pas les voies. Ils entendent mal car cette histoire d'excavation, ça peut laisser penser qu'on est pour supporter l'insupportable. À cause de la tendresse. Mais la tendresse n'y est pour rien. Je ne t'en veux pas, non. Je pense simplement que je suis comme ces gens, incapable d'entendre ta voix. Je me consolerai en estimant que tu vas faire une belle carrière dans le cinéma. Tu sais ce qui arrivera à Muriwai. Je sais, je sais. Et toi aussi, sache. Rien. Non. Quoi encore. Rien. Une méchante blague. Ces spectateurs... Non. C'est idiot. On les a placés là pour quoi ? Ils reviendront 17 fois sur ton corps, ma pauvre Keanu. Pas pour te tuer, non. Pour te dévorer. C'est déjà arrivé, ça recommencera encore. Comment pourrai-je t'en vouloir, dès lors ? Tu sais que j'ai un peu écrit le scénario. Le paysage était morbide. La gare, ça allait mieux. Mais toi, tu n'en finissais plus de disparaître. Je crois que j'ai compris que c'est à moi de finir, pas à toi. C'est un pari encore cela. Je ne suis sûr de rien au bout du compte. Mais je ne vois pas d'autre issue. Avec la fin, la défaillance de la réalité dessinera ton corps. Te rendra un visage. Te permettra une parole même si tu ne fais que te mordre les lèvres devant moi. Et me rendra capable de tendresse. Tandis qu'une jolie voix de femme répétera les quelques notes mélismatiques qui concluent cette chanson de Candlemass (mais laquelle est-ce ?) Qui dit très clairement que rien ne restera de ce crétin à l'exception de son destin. Et celui-là, crois-moi, il a encore de la chance.


Fresque morale

Tu voudrais appuyer la nuit. C'est une drôle d'idée, crois-moi. C'est un peu comme si tu voulais l'adosser. As-tu pensé à adosser la nuit ? Ce serait un peu particulier, crois-moi. Ce serait indécent, même. Mais de cette indécence malencontreuse qui fait les mauvais voyeurs. Tu as le visage rongé à force d'exhiber des parcelles de nuit qui couvent sous ta peau. Tu n'ignores pas que la fenêtre paie pour ça. Qui d'autre accepterait de payer un centime d'euro pour voir ta peau percée d'ailleurs ? Ta peau voyeuse est démonétisée, ce soir. La nuit n'étant pas regardable, ta peau a soif d'images mobiles. Tu dessines sur un mur des corps penchés. Ils savent bien ce qu'ils taisent. Il y a une silhouette penchée qui pourrait figurer une jeune fille joueuse, là. Tout le monde la désirait dans le voisinage, c'est bizarre. Et puis il y a eu un massacre que tu figures avec de gros pavés de nuit sur ce dessin un peu confus qui couvre mal le mur. Tu es injuste. Les pavés de nuit ne devraient pas représenter la mort-massacre mais la mort-mort, au pire. La mort-massacre est lâche dans la nuit, d'accord ? Alors que la nuit est courageuse de te supporter avec ta peau voyeuse qui s'exhibe pour ses yeux comme un petit briquet qui menace ses cils. Un petit bouquet de tendresse tuméfiée qui pleure sa maman en d'horribles hoquets. Franchement cela ne fait que dégrader ton image mentale. Cela ne peut rien améliorer. Ni ta relation avec la nuit qui va demander le remboursement du centime d'euro qu'elle a introduit en toi. Ni les qualités graphiques supposées de la fresque morale qui est une pornographie, c'est vrai ! Mais une pornographie de givre, de glacis. C'est ainsi que tu feras fortune pourtant. Au moment même où tu te rates quelqu'un s'exerce, tendrement, à secouer son corps contre le mur.


C'est quelqu'un qui sera jugé vivable ou invivable, peu importe. Tu ne te méfies pas de ceux que la nuit engloutit, même s'ils sont armés. Tu ne t'inquiètes que de l'injustice de la nuit qui s'estime lésée parce que ton corps-spectacle n'est pas très excitant, il demande trop ! Et tu ne te vois pas rendre à quiconque ce maudit centime d'euro qui était en quelque sorte la réparation de toutes les humiliations d'hier. Tu sais que s'il te manque ce pénible centime, les gens te railleront dès que le jour aura paru. Ils ne comprendront pas ! Ils seront intestins ! Et ça, normalement, ça ne devrait pas être, n'est-ce pas ? Même épuisé, même déboussolé comme tu peux croire que tu l'es, tu sais encore ça. Tu sais ce qui ne doit pas être quand tes poings se ferment et simulent l'impuissance de la rage que tu éprouves réellement, avec tiédeur. Mais toute ta pornographie est incrustée au mur désormais. Tu n'as plus de comptes à rendre à la nuit. Tu peux la prendre dans tes bras. Et tu l'étoufferas ainsi. Ton amour nu est une armoire percée qui ne peut rien contenir. Qui ne sait qu'écraser la nuit. Ou 10 000 nuits. Ou 10 000 tonnes de nuit. Ou 10 000 tonnes de nuisances de nuit. Ou 10 000 tonnes de nuisances sanglantes qui souilleront les draps du lit. Achève ça alors. Et songe. Ce n'est pas la fenêtre la voyeuse dans l'affaire. Ni toi l'exhibition. La nuit n'est pas demandeuse non plus. Mais le mur. Tu peux être sûr qu'il fomente. Il ne lui manque que le fouet, vois-tu ? Pour le reste, il remplit son office patiemment. Il mime ta peau quand ta peau prend la texture de l'eau croupie. Il imite ta cervelle si elle se fend. Et il te lèche la langue. Plonge. Tu ne peux rendre à la fenêtre ce que le mur t'a pris. Tu peux bien en déduire que tu ne dois rien à la nuit, dès lors. Mais tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu te trompes ! Tu mens. 17 000 tonnes de nuisances de nuit : ça ne fait pas un escalier.


La nuit défigurée, troisième. La nuit défigurée, la resserrer autour du cou. Tresser - pour l'endiguer - la chevelure de l'arbre avec ses flammes hautes - pour caresser ce qui reste de nuit, flaque morcelée - et flasque – comme une comédie d'arbre. Nuit orage (le « rêve vrai »). Nuit aporie (le désastre avéré). Nuit amphibie : comme un char d'assaut incongru qui sort de tes rêves et écrase maladroitement tes vêtements troués. Et tu voudrais sortir ? Et te rouler dans l'herbe ? L'employer à ta guise comme une armée de fouets pour punir l'arbre ? Lui indiquer que l’œil qui roule au sol n'est pas le tien ? Que l'ombre qui s'enfuit vers la grille rouillée (et qui penche) n'est pas celle d'un être ? Que le vitriol des rêves ne sera d'aucun secours si tu voulais que s'interrompe ce théâtre de branches - ridicules - qui jouent des rôles méconnaissables au vrai ? Il resterait l'espace. Alors tu te tiendras contre l'espace. Tu expliqueras que le temps est très clair. L'arbre fatal te semble borné à imiter le sol, à présent. Comme si on l'avait scié. Comme s'il avait à fomenter un spectacle de voix - tordues - comme des branches pillées. Elles se permettent de te regarder - pour étudier ton corps mauvais. Tu te frottes à la grille pour t'en libérer. Tu crois encore à la magie et tu verses de l'essence à tes pieds. Le désastre, te dis-je ! est quand tu nargues l'arbre, cigarette au bec et imbu de ta nudité odieuse. Elle était permanente. L'arbre l'a minée. Injecte-toi avec les herbes. Sache te contenir. Urine comme si ton pantalon était parfait pour ça. Alors que non. C'est toi, regarde ! Vois dessous les branches, les feuillages. Tu es parfait pour ton urine. Rendors ta survivance de vessie ainsi. Imite le jeu des branches qui n'avaient rien à imiter. Non. Qui se sont contentées d'ordonner. Le sang et la baignoire. L'eau et les pleurs. Les pertes. Les excès. La dégradante réalité. La plaie inadéquate. Tu es trop jeune pour rêver. On te redressera. Tu n'en sauras rien. Et calme cette baignoire empoisonnée. Coda. La nuit ne revient rien. La nuit ne revient pas. Au sang. Rien. Au sang. Non. Arrière.


Au sang. Déplace donc cette tendresse fiduciaire. Au sang. Embrasse-la fort, très fort. Sur la gorge. Et rendors-toi. Au sang. Au sang. Au sang. Rien. Rien. Rendors le sperme de tes veines. Le foutre de tes rêves. La sève comédienne qui déchire l'arbre sous tes yeux. Tu crois encore entendre les feuillages moqueurs. Et tu te trompes. C'est bien ta gorge qui se trompe. Descends. Descends. Il n'y a rien à préserver. C'est calme.


Tonne de nuit, énième série.

Incantation de ces tonnes de nuit que véhiculent peu de brouettes, que véhiculent peu de mes brouettes mentales faites de fragilité, d'ossements Ainsi charrie la nuit avec ses morts bien-mal aimés de l'oubli en tout cas qui est une posture que peu observent dignement, crois-moi Mais la tonne est là pour rectifier le tir et imprègne la nuit comme une pluie de plomb, la caresser d'un corps-tromblon, de bon conseil. Perfusion d'une toute petite cuillère de nuit (égale : une tonne) à même la gorge sodomite (on comprendra après). La mauvaise conseillère. C'est sous les pores de ta peau que s'échangent par parcelles scandaleuses la respiration et la transpiration. On les transportera en vain. Et c'est logique, non ?


Tonne de nuit. Tonne de registres de nuit. Conclave. Certitude que là : bien des choses ont été « enfermées ». D'autres se sont refermées. Pas la mémoire. Pas les mêmes certitudes vis-à-vis de la mémoire. L'enfermement ne peut pas concerner la mémoire. Ne peut pas discerner. Mais présenter une facture. Une tonne de nuit peut valoir dix mille sacs de ces ossements secs, pulvérins, qui reprennent vie sous terre. Sous tes doigts. À supposer que tu aies des doigts sous tes draps. À supposer que l'univers y existe, sous ces draps. Ton être psychique est un tronc. Les brouettes percées sont les pires divisions de la nuit. Une répartition mal fichue, maladroitement exhumée. Porteurs en grève. Purges. L'espace politique de cette nuit est une démocratie de guerre. Chacun vote avec sa violence intestine. Et la victoire revient : une tonne de nuit dédiée à la soif. Les précipices se succèdent, les mauvais conseillers. Les champs de têtes de mort empoisonnées. Mon vote est un bubon. Vertige malingre que ne résolvent pas les draps, incapables d'allocution à mon corps. Le tronc humain est un psychisme pour la forme. Et le matin revient. Il faut un halo grêle pour ta peau de blastula postnoctivore. Regagne la tranchée. Ouvre une boîte de conserve. Décide de ce qui tourmente fructueusement la nuit. C'est un oratorio. C'est un spectacle pour les fleurs à tête de mort - si elles rayonnent et seulement si elles rayonnent, seulement si elles pèsent. Si elles pèsent une tonne, parfois. Une tonne de nuit, entre autres. Maman ?


Si je perdais mon ombre.

Si je perdais mon ombre dans ce sas sans joie, je n'aurais plus de langue. Je comblerais ma bouche avec des lampes de chevet, de nuit. Et tout le jour je garderais la bouche ouverte comme un nouveau-né avide de ta nourrissante lumière. Tu y déposerais des lames de rasoir. Je t'en serais certainement reconnaissant. Le sang et la lumière ne sont qu'un même flux pour ma tendresse organique, peut-être invendable. Mon stock sentimental est invendable lui aussi. Voilà pourquoi j'ai si peur aujourd'hui de perdre mon ombre qui est un excellent commercial. Elle a toujours su négocier jusqu'ici mon existence auprès du sol qui représente une clientèle avare, déplaisante, criarde et sans le sou. Elle a su expliquer au mille intermédiaires de ma commercialisation que les parties plus fragiles maintiennent les blocs d'être en un corps. Elle change les ampoules quand les lampes défaillantes claquent de nuit entre deux rêves, la bouche grande ouverte comme un bec d'arrosoir. Elle n'hésite pas à relancer les choses qui disent que leur présence m'est nécessaire quand je constate qu'elles ne sont que ton absence. Mais elle se lassera un jour car cette clientèle mauvaise est sûre de son fait face à mon organisme mal géré et peu consistant il est vrai. Elle se réveillera un jour avec la certitude irréfragable qu'il y a un lendemain puisqu'il a toujours lieu et qu'il faut le chercher Elle trouvera mon corps trop vaste pour le hurlement qu'il porte et bien trop compliqué par rapport aux attentes précises de sa clientèle. Je resterai de jour comme de nuit sans ombre et sans lumière dans ce corps qui n'est qu'une imposture de corps, au vrai. Avec mes lampes. Et qui dira alors que ma gorge est en mesure d'abriter cette lueur sans teinte, dénuée de lèvres, qui exprime l'amitié de l’abat jour ?


FABIEN RIGAL

SKEPPSHOLMEN


CEDRIC LERIBLE

SUBSTRAT substrat aucun bouleversement matière ploiement pour mouvement vaste ride d’un coquillage circonvolutions par strates souffle du vent poursuivre qui n’est pas

la distance

première vague enclos emporté sans cloches ni bêlements bastide enchâssée dans le champ procréateur coque renversée nos corps nus jusqu’à nos têtes immergés roulent toute l’eau nous parcourt et nous rejette avancer est le mot d’ordre la vague féconde porte en elle le récif brisé d’un doute


lente respiration retenue soudain cri à gorge ployée baptême de la terre dans son extrême-onction violets mirages paupières papillotantes chaque clignement des yeux annonce un navire dans toute la langueur de sa reptation corps incandescent sur l’étendue de sable borne sur laquelle repose noire lumière cale sèche masquant l’hypogée naufrage ou transition intransigeance de l'embarcation d’un rocher le faîte tangible vent balancement sans attache la suffocation ramène parfois à la vie mains fripées doigts palmés peau élastique jusqu’à l’extrémité s’étire elle palpite à fleur d’eau son grain tannage du ciel s’évapore exsudé morsure salée sanction sur nos peaux deux pointes azurées noir gris fondre sur la roche effondrée voile sans voile que la plume dans l’aboutissement de la chute tout au bout de l’aile l’encre vent tendu à bout de bras vole virevolte volte-face et s’en revient à la fixité songeuse d’un prochain vol


voile dressée au petit jour l’axe encore scintillant de sommeil dans son globe de verre impavide épouvantail des flots quitter le phare ne plus y revenir aller plus loin que le champ de ses rais une graine à la main ou une rame presqu’île étreinte erratique d’un bout de terre inachèvement d'une inclusion rien ne saurait la dessaisir un peuple insulaire reste à apprivoiser lent travail de sape comblé d’éclats sonores le vent corrode une fleur de sel

vide

l’horizon charrie un astre éventré un à un les désirs s’échappent corps plaqués sur la grève avant la prochaine vague à tous niveaux des profondeurs cheminement sans voile moteur sur les traces de nos pas un olivier frénétique dans sa spirale s’ébroue

sans un bruit

s'immiscer à nouveau sans crainte translucidité du ciel réverbération de l’astérie


murs blanchis visages cristallins front de mer plus personne le sillon d’où germe contraction de l'élément insufflé

n’habite le silence


PAUL ANTOINE PZ

LE GUERRIER MASSAI A Jean-Max Le Guerrier Massai C’est du tableau entre-ouvert Démaquillé de ses pigments amorphes Qu’il déboule par le fil du soleil Tendu par un silence d’équateur Les pieds fondus dans une eau de terre cuite Visage bref, regard nu Pénétrés des mirages de l’horizon Sur son corps solitaire se dessine Une confluence de formes cireuses Reflets des puissantes signatures Laissées par le Kilimandjaro Compagnon topique Porteur d’un tombereau d’ascèses Il n’y a aucune ombre Il n’a aucun doute Droit devant, il avance d’un pas brûlant Son voyage l’emporte vers des terres Labourées d’inhabituels présages Capté par la force magique de l’errance A suivre

Peinture JEAN-MAX ABRIAL


PAUL ANTOINE PZ

L'AIGUIER IL voudrait un verre d’eau L’olivier Assis Au bord d’une restanque sur la pierre sèche qui froisse les peaux Tout près telle une tortue fossile siège l’aiguier Gardé par un geai des chênes qui, sans vergogne, imite la grive Quand l’épervier ou le chasseur Se postent à l’entrée Ouf ! ceux-là ne s’intéressent qu’au jason des arbouses On ne s’étonne pas assez de vivre ! dit le campagnol à l’ammonite qui depuis longtemps ne trouble plus le paisible océan. L’olivier, aux racines serties par une terre rouge bauxite Entame un dialogue séculaire avec sa rejetonne l’olive noire Pressé d’en finir, une bonne fois il demande à la pie grièche, la rousse d’interroger le cyprès Lui seul est au faîte des affaires agricoles ce chatouilleur de ciel inflexible haut-parleur


Il faut donc trancher la question : Doit-on séparer le bon grain de l’ivraie ? comme on sépare le noyau de l’olive ? alors qu’en ce pays il n’y a ni bien ni mal seulement du préférable ! Comme les dés lancés d’un ciel bas La réponse ruisselle, jusqu’à l’aiguier Elle fait tache d’huile essentielle à la chevêche d’Athéna Enfin l’aiguier peut se mettre au parfum et vaporiser la voie lactée


PAUL ANTOINE PZ

CASABLANCA Au port de pêche ad-Dar el-Baïdaa Passé le solide portique bleu horizon L’insolente odeur de gasoil Écrase le nez Des eaux lourdement cuivrées où Des bateaux poulbots Chalutiers, souvent rossés par la mer Psychopompes Couverts de rouille incandescente Et mouchetée Des restes de peintures orgueilleuses Et multicolores Témoins d’un passé plus glorieux Planté sur le quai, le restau dévoile Un éclairage crépusculaire Qui tamise un décors conquistador. Des tables carrées au goût magenta Confessionnal du gourmet Qui parle par le menu On dit que la fricassée frise le palais des saveurs ! Un torchon sur l’épaule, Un escadron de garçons Vestes et pantalons flottants Couleur Rialto De leur regard affable Suivent les plats rémoras Qui précédent d’un bras Leur serviteur diplopode


Don Quichotte des mers L’espadon farouche tutoie le chekhar De claies en clayette, les voilà frères de bouche Frits par l’huile chantante Déposés pour la ventrée Des dîneurs, probables Armateurs de streamer De coté, sur le mur blanc S’affiche une étrange anamorphose ! On distingue Un couple singulier Coiffé de feutres Un film de lumière éclaire Leurs regards soucieux On dirait celui d’Humphrey Habitué au brouillard, interrogeant Ingrid Ils ont commandé un poisson pélagique… En négatif Subsiste une odeur de nard Par la fenêtre débraillée, émerge Une barque rougeoyante Telle une corbeille d’orange C’est le soleil Maghreb!


EMMANUELLE GRANGE

ELEGIES – sans majuscule et au pluriel, je préfère –

La consolation, si elle existe, est un éparpillement de compensations, et il en faut toujours plus pour taire ses jérémiades. Je me rappelle ce prix d'excellence que je ne reçus jamais car on avait tout bonnement oublié ma classe, je me rappelle ce livre de remplacement – mais plus son titre – qu'on alla chercher fissa dans la bibliothèque et auquel il manquait le papier à entête du lycée, la signature du proviseur, mon nom et la mention d'excellence. Je jetai aussitôt ce prix de consolation dans la benne du préau et partis nager en piscine. Les enfants sont inconsolables et grandissent comme des asperges. On ne les croirait pas ainsi. Je me rappelle la petite fille à qui on apprit la mort de son grand-père, qui pleura, très douloureuse, dix minutes, puis repartit jouer avec sa poupée. Je me rappelle l'enfant du Rwanda qui n'avait pas de poupée, mais les bras de sa mère pour ne plus voir le massacre. Les asperges sont graves, blêmes et terreuses. Comment consoler F qui crie dans la nuit la perte de son aimée ? F est un homme vieillissant, il a gravé son nom, sa date de naissance et presque celle de sa mort sur une épaisse rondelle de bois qui devra accompagner celle de son épouse au cimetière : *1914 +198... Ses proches sont sidérés en dénichant dans l'armoire cette plaque à compléter. F est certain de partir dans les mois qui suivent la mort de sa femme, 1985. F s'est éteint dans le service des soins palliatifs en 2007. Mon ami L a rencontré M lors d'un raout dans le quartier de Recouvrance à Brest ; il retrouve une espèce de confiance en lui, il prépare pour M des superbes araignées de mer deux jours après. M sort de chez lui le lendemain après-midi, le grand frais d'Ouest a cessé, l'océan affiche presque 19°. Pourtant, L m'a écrit dernièrement : j'ai rompu avec M, je suis trop abîmé, tout ce que j'avais de précieux est resté à Palerme. Le visage des inconsolables raconte objectivement les instants : il parle de pisse dans les latrines communes, de typhus, de barbelés, de ventres gros, de valises, de survie extraordinaire, de simple survie, de la fleur du frangipanier, de la canopée asphyxiée, de l'absence, du silence, du bleu murex, du bleu de la porte, de snipers, des dessins d'enfants de Terezin avec


plein de soleils, de l'incompréhension du départ, des baisers, parfois d'un oranger irlandais, de murs, de la résidence privilégiée, de racines – mais, à ce propos, je dis, seules, celles des pissenlits –, du plastique dans la mer, des marins de Rochefort émigrés à Cherbourg, … Ils ont un parlage singulier et, avant les points de suspension ou après le point final, l’œil embué. Ma voisine ukrainienne m'apporte du chou rouge, des patates rouges, de la harissa, c'est contre le cancer, c'est bon, prends. Elle accepte le verre de bon Bordeaux, tu penses bien, elle m'apporte un bol de bon bortsch couleur rouille, elle aurait besoin de laisser ses bagages chez moi avant de prendre son train. Elle raconte la grande villa des riches, là-bas, enceinte d'un mur de marbre haut de 6m, la villa qu'on ne voit pas, mais dont on se doute, et puis de Tchernobyl. On disait, si tu habites à plus de 30km de Tchernobyl, pas de problème, elle ne les a pas crus, elle s'est tirée à Paris il y a 20 ans, ses fils ont 22 et 25 ans, l'aîné a ouvert un garage de dépannage, en région parisienne, ça fonctionne bien, elle travaille comme gouvernante dans une boîte de produits de beauté. Avant de poser ses sacs chez moi, elle bourre mon frigo de légumes rouges, c'est contre le cancer, je réponds, ah oui, des antioxydants... et j'allume une cigarette. Elle a la racine des cheveux blanche, des mèches auburn et violettes, des mollets ronds bronzés, elle parle très bien français avec un accent de consolation. Il est fort possible que les survivants soient des inconsolables infiniment souriant.


JULIEN PRAS

ENTREVUE

Julien Pras est un miracle. Il sait depuis longtemps que sa petite taille, ses cheveux clairsemés sur son visage poupon ne jouent pas en sa faveur. Alors, il donne le change sur scène en effleurant des arpèges folks qui tiennent du miracle sur lesquels il pose une voix d’ange. Un miracle qu’ont partagé avant lui Nick Drake, Jeff Buckley ou Eliott Smith. De ceux que l’on ne rencontre plus ici-bas. Un miracle, je vous dis. Un vrai, qui ne s’explique que si l’on admet la grâce divine. Une bénédiction. Julien Pras, bordelais d’origine, a longtemps tourné avec CALC, son groupe, avant d’entreprendre il y a 3 ans une carrière solo saluée par un premier album (Southern Kind Of Slang – Vicious Circle), qui posait déjà les bases d’une musique ouvragée, à la fois éplorée et radieuse. « C’est plaisant d’être seul. On est beaucoup plus libre d’accepter les partenariats avec d’autres groupes, les projets de scène qui se créent çà et là. On est plus réactif. »


Si une escapade de 2 ans aux Etats-Unis aura été aussi initiatique que peut l’être un rêve éveillé pour un enfant de 8 ans qui zappe frénétiquement sur sa télé et découvre les clips de groupes aujourd’hui désuets comme Poison ou Guns N Roses qui lui donnent l’envie de devenir musicien, Julien Pras a entretenu sa petite flamme au chevet de Robert Wyatt, les Fleet Foxes ou encore Gruff Rhys (leader des Super Furry Animals), pour enregistrer (sur une longue période de 2 ans) un deuxième album solo (Shaddy Hollow Circus – Vicious Circle) d’une beauté inouïe. Et même s’il chante en anglais, « Chanter en français n’est pas exclu ! Mais mon univers est anglo-saxon… Je lis même de la littérature en anglais : récemment « Blood meridian » de McCarthy ou les romans de Jane Austen… Plutôt du classique, assez rude, pour que ça serve aussi ma maîtrise de la langue ! » le public français en redemande. Et l’homme est juste heureux de pouvoir enfin vivre de son art : « On est souvent obligé d’anticiper les projets pour être sûr d’avoir du boulot demain, éviter la pression, les incertitudes qui peuvent contrarier tout rêve de bonheur… Heureusement, je joue assez souvent pour avoir le statut d’intermittent. » Le printemps s’installe et l’horizon est dégagé pour julien Pras qui entame une grande tournée à travers la France et les festivals ensoleillés : « A côté de ma tournée, on a monté un plateau de 10 dates avec un ami Luis Francesco Arena pour s’accompagner mutuellement. Il a sorti son album en même temps que moi sur le même label et nos univers comme nos ambitions se ressemblent. On va faire un bout de chemin ensemble… » Que manque-t-il a Julien ? Quelles sont ses envies, outre la reconnaissance du plus grand nombre ? « J’aimerais travailler pour des réalisateurs de films, allier ma musique à des images. Mais il faudrait déjà en trouver un qui apprécie ma musique… » Nous, on n’en doute pas ! Tant la musique de Julien Pras trouve des échos partout où les mélomanes se nourrissent de chansons qui élèvent l’esprit et le coeur. Un artiste aussi beau que rare. Oui, un miracle.

Propos recueillis par Emmanuel Rastouil.


LILAS KWINE SUSPENSION des soirs, des nuits, de bruits de foules en discussions de masses n'en résonnent encore que les pourpres intimes invitées à voix basses à sept mois ou presque tu me manques toujours non que je me teste, ni ne cherche à me défaire du temps qui passe du temps qu'il reste ce qui est ainsi, sans doute ne peut qu'être à sept mois ou presque tu me manques toujours ce qui est ainsi je m'en accommoderai si longtemps qu'il soit de ça comme du reste rien ne me lasse plus que le manque d'espace que la marge restreinte à sept mois ou presque que je cherche ma place que je cherche les jeux sur le temps qui passe à sept mois ou presque de toi rien ne me lasse


ces soirs tu ignores ce que tu commandes entre deux averses entre deux entractes lors ton nom survient par intermittence me stagne en travers de la chair et des doigts mais tu es lĂ , au fond, ce n'est simplement pas l'endroit que je souhaite Ă  sept mois ou presque quand la nuit me berce mais ne m'endort pas


LILAS KWINE

sept heures septembre adossée contre toi ton séjour en cascade dévalait de mes hanches elles qui ne réclamaient chaque minute assoupie qu'une minute encore et une autre encore, mais jamais la dernière en prière silencieuse se voyait remettre nos secondes précieuses sept heures septembre l'éclair de nos voix tes lèvres, l'espace suspendu d'un éclat d'une plainte se traînaient contigus à ma peau le matin ordinairement projetait ralenti les ombres chinoises d'une trêve invisible bordée de liniment à nos plaies refroidies sept heures septembre à presser les échos des mimiques séduisantes


des postures carnassières et tes lois, et tes mains l'une restait sauvage l'autre à se faire prendre comme j'aimais te sentir exister sans attendre tout le reste pouvait bien patienter pour les jours et les siècles à cette heure de septembre


IVAN DMITRIEFF

REFUTATIONS


IL N'Y A PAS DE PENSEE

Il n'y a pas La pensée, les pensées sont stockées dans les chambres de la matière, prêtes à l'emploi et la cervelle ne pense pas, les pensées sur ceci ou sur cela jamais ne viennent de la pensée, les pensées attendent, dans la cervelle, l'occasion de pouvoir apparaître sagement en ordre de marche, et d'inventer le penseur de ceci ou de cela : penser n'existe jamais, les pensées sont déjà prêtes dans le sceau de la cervelle, à tirer les ficelles d'une pensée qui ne s'y trouve pas et se subjugue, dans le miroir aux alouettes, rien n'est fait en pensée, tout est fait de pensées déjà prêtes depuis très longtemps, et on est dans les pensées que l'on dit siennes, on pense que l'on pense et l'illusion est parfaite, tout est en ordre de marche : réflexion, point de vue, sentiment, sur ceci et cela, à dire ce que l'on pense, à dire sa façon de penser, et il ne sert à rien de s'y appliquer, de vouloir aller jusqu'au bout de sa pensée : il n'y a pas de penseur, il y a la cervelle du sceau, à l'emploi des pensées du jour en ordre de bataille, à pouvoir juger de ceci ou de cela, et c'est ce qui semble tout naturel mais ne l'est pas : il n'y a pas de pensée, il y a les pensées dans le miroir aux alouettes, ou les penseurs se croient réfléchis en intelligence, et l'illusion est parfaite, ça marche tout seul, c'est la marche des pensées en ordre rangé dans la matière des cervelles.


IL N'Y A RIEN DANS LE PRESENT

Il n'y a rien dans le présent, tout est au passé le présent est vide et le passé est rempli des arbres, rempli du ciel, rempli de la mer et rien n'est au présent, c'est pleinement du passé de toutes sortes et le passé vide le présent des étoiles, le présent des corps, c'est plein de passé dans le vide du présent qui est là dans tout ce que l'on voit, le présent n'est pas visible et le passé de toute chose est vu, et revu, et re-revu jusqu'à ce que, un jour, il change en quelque chose de nouveau un autre ciel, une autre mer, le passé est nouveau, il est à la mode, la nouveauté a surgi du passé pour nous montrer ce que l'on peut voir de nouveau dans le vide du présent et c'est l'occasion d'écrire des livres, d'établir une nouvelle science le passé a parlé à notre attente d'avenir, et à présent on peut voir certaines choses différemment, le passé est toujours à regarder devant dans le vide du présent pour dire la vie des étoiles, et des corps, pour définir un arbre, ou un ciel qui n'est jamais là et il déborde du vide de la mer, pour emplir le présent de ses vagues, et lorsqu'il n'a rien à dire, il fait surgir au passé un silence qui habite le vide.


LE SILENCE N'EST PAS SILENCIEUX

Le silence n'est pas silencieux, il est plein de l'énergie qui déflagre avec la matière, il est la vie, il traverse les êtres avec le vacarme du sang et de la sève, le silence crépite et claque, dans l'humus du sous-bois, et sur le pic de montagne, et dans le mouvement d'air, il explose dans la vibration du soleil sur la mer, et dans l'affairement de l'oiseau et de l'abeille sur la terre, et plein de bruit il pulse dans la rumeur des étoiles, jamais il n'y a de silence dans le silence, pas plus dans la nuit que dans le déploiement de la lumière, le silence abonde de vie minérale, abonde de vie végétale, abonde de vie animale, abonde de vie élémentaire, il maintient entre elles toutes un courant d'énergie de la vie qui jamais ne s’arrête, qui jamais ne se tait, pas plus chez celui ou celle qui, artificiellement, cherche à tourner son esprit vers le silence vide, que chez celui ou celle qui, le jour venu, meurt dans le silence éclatant de la chair, toujours, le silence bouillonne de vie et d'énergie effervescente, et il résonne.


LA CONSCIENCE N'APPARTIENT A PERSONNE

La conscience n'appartient à personne, elle arrive du dehors, pénètre dans la matière des êtres et des choses et souffle dans leur esprit la mémoire des étoiles et du monde, elle a lieu dans l'expérience de la pierre, dans l'expérience de la graine, de l'animal et dans celle de tous les hommes, elle s’enfouit avec le ver de terre, vole avec l'oiseau, mûrit avec le fruit, rêve avec la créature humaine et avance avec le chant ou le cri de son existence, la conscience est dans l'activité du ciel et des sols, et lorsqu'une parcelle ou une dimension du monde est, d'une manière ou d'une autre modifiée, alors, l'ensemble des êtres et des choses sont instantanément atteint dans l'enclos illusoire de leur réalité, et même si la conscience est si vaste que rien sur cette terre ne peut la contenir toute entière, chaque expression de la vie est tributaire d'elle qui, commune à tout et à tous, agit sur le cours de chaque existence et de chaque présence, dans la venue des pensées de l'homme, du choix supposé de ses actes, ainsi, tout humain fait-il dans son corps l'expérience diurne ou nocturne du poids de la pierre ou de sa nuit, et du vol de l'oiseau, de la germination de la graine, de la sensualité du fruit, du comportement de l'animal, de la connaissance humaine qui a trait à la vie et la mort, et la pierre, fait de même, il y a en elle par exemple une part du soleil et de l'eau, et l'oiseau en lui une part de la terre et du ciel, et la graine ou le fruit une part du vent ou du jardinier, il suffit d'un événement, d'ordre céleste, ou humain, pour que cette conscience, illimitée, soit immédiatement redistribuée en tout et en tous selon un ordre nouveau, et, c'est vraiment vouloir lui porter atteinte que de polluer les mers, l'air et la terre, de détruire les forets, de faire disparaître les rivières, les espèces, c'est porter atteinte à cette conscience qui vit dans chaque chose et dans chaque être, et ignorer qu'elle n'est pas la simple faculté que, face à la nature et au monde, l'homme aurait de pouvoir connaître et juger sa propre réalité.


IL N'Y A JAMAIS DE CONVERSATION ENTRE DEUX PERSONNES

Il y a automatiquement à l'intérieur de chaque personne qui s'entretient avec quiconque une conversation, et il n'y a jamais de conversation entre deux personnes ou plusieurs personnes, il y a seulement, au travers de la parole produite, une conversation avec soi, alors qu'en réalité il n'y a personne occupé à parler, on peut toujours avoir le sentiment qu'il y a en soi quelqu'un qui converse avec autrui, mais en réalité, il y a seulement une allocution qui s'écoule depuis l'intérieur de personne, seulement l'impression de soi en conversation avec quelqu'un, conversant automatiquement avec lui-même de tout ce qui l'occupe intérieurement, cherchant auprès de quiconque l’approbation d'une écoute prête à s'associer, à se conformer, et si cela se trouve ne pas être possible, alors, il y a automatiquement rejet d'entretien, rejet de personne dans l'occupation de soi, mais si l'écoute de quiconque, s'associe, se conforme, à la conversation intérieure que l'on a, alors, celle-ci se trouve automatiquement affermie et il y a maintien de l'entretien, maintien de personne dans l'occupation de soi, et de la parole ainsi s’écoule à deux ou à plusieurs sans que quiconque ne soit réellement là.


LA BALLE LANCEE N'EST PAS LA BALLE QUI REBONDIT

La balle lancée n'est pas la balle qui rebondit, il y a le lancer de balle et le rebondissement de balle, c'est distinct, c'est lumineux, c'est le lancement de balle, et le rebond de balle, il y a le lanceur, dans l'illusion d’être à l'origine de la balle lancée, et la balle, rebondissante, qui jamais n'a cessé d’être dans sa lancée, c'est le mouvement de la balle sur le chemin du lanceur, qui rebondit, éternellement, il y a événement de la balle, en rebond éternel, et celui du lanceur, en son geste et chemin, c'est le mouvement de la vie, que personne ne peut figer, ni même contenir, si ce n'est dans l'illusion d'une action de lancer la balle et de la faire rebondir, ou celle de dire que le lanceur lance la balle et qu'elle rebondit, lors qu'il ne s'agit pas d'un même événement, lors qu'il se trouve distinctement, d'une part, une balle, et d'autre part, une balle rebondissante et le chemin d'un lanceur en son geste éternel, le tout, relié par le mouvement incessant de la vie, là, où se tient sa transformation lumineuse, à la croisée de tous les événements, et de ce qu'illusoirement on appelle, par commodité de langage : lanceur, balle et rebond.


IL Y A UNE TRADUCTION DES CHOSES EN LANGAGE D'HOMME

Il y a une traduction de toutes les choses en langage d'homme, par exemple en mot compréhensible d'oiseau, d'arbre, de silence, de chaque chose du monde traduite pour pouvoir humainement parler de façon ordinaire ou poétique ou tout autrement, il a été établi un entendement commun du mot traducteur de l'arbre, du mot traducteur de l'oiseau, du mot traducteur du silence, et le langage les fait ordinairement ou poétiquement ou tout autrement défiler devant soi, il y a une permanence de la traduction des choses devant soi, et l'on peut ainsi comprendre tout de suite de quoi il s'agit : c'est un oiseau, c'est un arbre, c'est un silence, dans le monde, c'est ce qui est vu compréhensiblement en langage d'homme, et lorsque l'on dit oiseau à quelqu'un, il entend le mot oiseau qui est le sien, et lorsque il nous dit arbre nous entendons le mot arbre qui est le notre et pareil avec le silence et avec chaque chose du monde, il y a traduction personnelle en langage d'homme du mot oiseau, du mot arbre, du mot silence, ou de tout autre mot, que nous écoutons en nous lorsque quelqu'un parle et nous dit ces mots : oiseau, arbre, silence, c'est ce qui est compris de façon ordinaire ou poétique ou tout autrement.


LE CORPS EST SANS DEDANS NI DEHORS

Le corps est sans dedans ni dehors et le cœur bat ni à l'intérieur ni à l'extérieur, il n'y a pas d'entrailles cachées de l'univers ni de frontière de la peau dans l'espace et le temps, il y a simultanément, en tous lieux et dimensions du monde, apparition et disparition de la matière et des fluides, circulation de l'énergie dans l'événement du visible et de l'invisible, qui pulse, avec la lumière des mains, avec la lumière des arbres, avec la vie de tous les souffles, de toutes les fins, il y a ce chant des atomes, et de l'audelà des atomes, dans le fait des corps, dans le fait des êtres et des choses, où rien ne se tient séparé et figé dans la présence immuable d’un cœur, d'un ciel, ou d'une âme, tout vibre ensemble, de toute part, dans le mouvement joint du sang, du minéral et de la sève, et du devenir des étoiles, il n'y a pas un intérieur ou un extérieur du monde, un dedans ou un dehors de la vie, il y a, dans chaque existence tangible et intangible, une avancée de la lumière, une avancée, dans chaque fleur, dans chaque cœur, dans chaque mort.


IL N'Y A AUCUN VECU DE LA TABLE

Le vécu que l'on a de la table n’existe pas, il n'y a aucun vécu de la table, ni du ciel, ni de quoi que se soit d'autre, il y a en soi tout le vécu du passé des hommes, dont on est instruit pour pouvoir faire l'expérience de la réalité de la table, et du ciel, nous connaissons la table, nous connaissons le ciel, nous connaissons toutes sortes de choses, aussi de la vie, et il n'y a pas d'expérience de la vie, il y a la vie qui est vivante, et, au plus profond de soi, toute l'instruction d'autrui sur sa réalité, toute sa connaissance, lorsque nous nous penchons vers la table, que nous nous tournons vers le ciel, ou vers quoi que ce soit d'autre, il n'y a pas de vécu vivant, il y a nos perceptions, il y a nos impressions, il y a nos sentiments, il y a nos émotions, il y a nos intuitions, instruites de toute chose, qui répètent constamment l'expérience d'autrui, et il y la vie vivante, dont nous ne savons pas ce qu'elle est vraiment, et où elle va, il n'y a rien d'autre que nous ne puissions comprendre de la vie, et du ciel, que leur connaissance acquise, c'est toute notre vie, et partout, le vivant vit sa vie.


LA PENSEE SAIT BIEN COMPTER LES VACHES

Ce que l'on nomme la pensée ne sert pas à comprendre, il est impossible de comprendre quoi que se soit avec la pensée, pas plus le sens de la vie que celui de la mort, c'est pourquoi nous l'utilisons sans arrêt, la pensée tourne en rond sans jamais pouvoir saisir de son intelligence la réalité des choses, elle ne comprend rien du tout, ni du monde, ni du présent, ni de l’au-delà, elle n'est vraiment pas faite pour cela, aussi, travaille t-elle sans cesse son ignorance pour établir de tout des équations et des concepts, des chansons et des images, telle une pieuvre des grands fonds crachant son encre sur ce qu'elle appréhende, la pensée voile de signifiance tout ce qui se présente à elle, les arbres, les êtres, les étoiles, elle modèle et dirige le cours de nos gestes et de nos sentiments, de toutes nos impressions et de nos pressentiments, la pensée sait bien compter les vaches mais ne sait pas comprendre le vivant, elle sait fabriquer des moteurs et des ordinateurs mais ne sait pas comprendre le silence, ou l'amour, il n'est pas dans sa fonction de le savoir, pourtant, invariablement, nous l'utilisons pour répondre à toutes nos questions relatives à l'existence, ou à celle de Dieu, ce qui pour les arbres et les étoiles n'a pas de sens.


NAITRE ET MOURIR SE FONT EN MEME TEMPS

Naître et mourir se font en même temps, et cela arrive continûment depuis que le monde est monde, il n' y a pas d'un coté naissance et de l'autre mort, il y a toujours la vie, où venir au monde et périr au monde ont lieu infiniment ensemble, à chaque instant du corps et de l'être, où dès que vous êtes né vous êtes déjà mort et dès que vous êtes mort vous êtes déjà né, lors de chaque avancée de l'énergie et de la matière, de chaque événement issu de l'ombre ou de la lumière, et lorsque tout de vous s'effondre, vous naissez en apocalypse à votre vie de lumière, et lorsque tout de vous s'élève, vous mourez en amour à votre vie de matière, et la nature suit son cours, les montagnes vivent, les fleuves vivent, tous les organismes vivent, sans se le demander.


IL N'Y A AUCUNE DIFFERENCE ENTRE L'ARBRE ET LE LEZARD

Il y a la vie qui continue et aucune différence entre l'arbre et le lézard, entre le chat et le papillon, la vie continue et il ne vient jamais à l'esprit de l'arbre de se poser la question de sa différence avec le lézard, avec le chat, avec le papillon, et il en est de même pour chacun d'eux, ainsi que pour tous êtres vivants de l'univers, si ce n'est pour l'homme, il y a la continuité de la vie et le cycle atomique de tous les corps, où l'arbre se déploie sous le soleil des saisons, nourrit air et sols, et bien d'autres choses encore, avant de venir clore son existence dans la ronde éternelle de la matière, et où chaque lézard, chat, papillon et autre créature vivante fait de même, c'est leur contribution à la vie, et elle continue, continue dans la venue et la clôture de tous les êtres, dans la partition et le remodelage de leurs atomes aux quatre coins du ciel et de la terre.


PHOTOGRAPHIE IVAN DMITRIEFF


KATSUJI MAKURA

BREVES

un vide se libère soudain entre les mots étaient-ils liés ? * derrière un nuage l'horizon semble trop bas pour chausser le soleil * avancer à califourchon dans la perspective cavalière de ce paysage amoindri * vent froid surprise de la morsure pourtant incomplète * nuit douloureuse une dent minaude ou grimace *


sans couronne un souvenir vorace perce le palais * ne jamais oublier l'enfant si souvent attablé aux multiplications * le maréchal-ferrant ajuste à nouveau l'illusion d'une incisive * pour brouiller la fuite du mot et de l’image un jet d'encre suffit * dans son bain révélateur après quelques secondes l'image refait surface


THIERRY LOULE

AUTOPORTRAIT ANARCHISTE


SOIREE

Vendredi soir. Fin de semaine laborieuse, embouteillages, pluies, nuit. Projets de weekend, peut-être, rien n'est sûr. Elle voudrait aller au cinéma. Tu as vu le temps ! - Il est délicieux ton poisson ! Elle a fait les courses, imaginé la recette, choisi les ingrédients avec soin. - Merci. Il déguste, se ressert, nappe le riz de sauce épicée. Curry-crème de coco. Dans l'assiette et dans la tête, de l'exotisme, des souvenirs. - Alors, il te plaît, ce poisson ? Quelque part sur les ampoules électriques de la salle à manger, de la poussière, beaucoup, des souvenirs, trop. Dans le monde, raconte la télé, des contorsions des foirages, des trahisons. Il s'applique à répandre des papilles au palais, la sauce un peu piquante. - J'y ai mis un peu d'arsenic.


Fin n°1: Il se transforme en statue, puis recrache, suffoque, s'évertue à vomir. Il se jette sur elle, elle court, cherche à s'enfermer dans une chambre. Ne parvient pas à s'échapper. Il l'étrangle. Numéro du centre anti-poison : 04.91.75.25.25 Fin n°2: Il ne dit rien. « Où a-t-elle bien pu se procurer de l'arsenic ? » pense-t-il. Fin n°3: Il éclate de rire. Sort une fiole d'antidote de sa poche, en même temps qu'un petit revolver. Elle éclate de rire. « Où a-t-il bien pu se procurer ce revolver? » pense-t-elle.


HERVE PIZON

VIVRE VITE elle fouille ses affaires elle ne trouve pas le trousseau de clés qu'est-ce que ça peut faire l’odeur âcre des regrets celle piquante du foin partir sur un coup de tête vivre vite partir loin un arbre arraché par la tempête vu quelques mètres auparavant les bras autour de la taille le pont enjambé bye bye ne dure que l'instant le vert des champs dans les poings partir sur un coup de tête vivre vite partir loin forcer la fenêtre à l'heure où le soleil descend les nuages tombent encore s'accrochent comme un aimant à la cime aux contreforts ça cogne aux quatre coins partir sur un coup de tête vivre vite partir loin un chêne isolé une silhouette la mousse au pied de l'arbre l’obscurité de l’âme rester de marbre se réchauffer à la flamme les pieds en ont besoin partir sur un coup de tête vivre vite partir loin fumer plein de cigarettes comme elle le fait souvent comme il n'y a rien à faire devant l’âtre crépitant elle ôte son pull vert ainsi elle pense moins partir sur un coup de tête vivre vite partir loin avant qu'il ne soit too late.


CECILE TOULOUSE

FEU BAS

Quand ils boivent comme des trous, Se trompent d’adresse, Se trompent de lit, Se trompent de vie. Et puis quand tout déborde De leur trottoir, De leur caniveau, De leur cerveau, Et qu’au petit matin Seule une coquille vide Leur revient. Non je ne sais pas Quelle pluie les hommes attendent Quand ils ont le cœur sec. Je n’ai jamais appris, En dépit des légendes, Comment faire avec. Quelle vague espèrent-ils ? Quelle tornade, quel tonnerre ? Quel seau, quel baril ? Quel whisky dans quel verre ? Non je ne sais pas Quel feu bas les dévore. En dépit des excuses, Je l’ignore.


FLANEUR

Tu flânes et gaspilles, Butines, torpilles. Plus rien n’a de prise A ton cœur crotté. A peine, peut-être, S’y attarde imbécile La trace d’un baiser Qu’un jour j’y ai posé… Sans trop réfléchir. A ce cœur crotté, Comment s'encorder ? Suivre les saillies de ses escarpements ? Ou bien, docilement, Se laisser flinguer Sous l‘éclat des serments Comme un pauvre soldat Qui encore y croit ?


CECILE TOULOUSE

L'ABBAYE Je

ne me rappelle que du feu Embrasant les gargouilles, Les fleurs, le bassin, Ta sueur. Ma trouille. Mais où étions-nous pour n’y être que deux ? Je ne me souviens de rien Sauf de ta main Et de mes veines au loin Qui nageaient dans la plaine. Oui, je me souviens de ça : De ce semblant de corps Qui n’était plus à moi, Qui n’avait plus de port. Mais où étions-nous alors…? Je revois les enfeus, Les flammes vacillantes, L’équilibre hasardeux De tes yeux agapanthes. Et alors, plus rien… Rien que cette pente, Et rien que ce mur, Vertigineux, Pris par nous deux En pleine figure. C’était un lieu saint, je m’en souviens… Mais dans quel prieuré, dans quel béguinage A coulé mon maquillage ?…


testament 11 été 2013  

Louis Manuel Matre, Thierry Loulé, Franck Mullor, Emmanuelle Malaterre, Pascal Leray , Fabien Rigal , Cedric Lerible, Paul Antoine PZ, Emman...

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