Page 40

Cinéma / Musique / Scène / Littérature / Arts

Littérature La rencontre avec Franck Ruzé

Franck Ruzé a 40 ans. Il est l’auteur d’un premier roman très remarqué (Dilettante 2003), «O%», traduit dans de nombreux pays, suivi par «666» en 2006 et «Les hommes préfèrent les connes» en 2009. Nous le retrouvons cette année pour la sortie de «L’échelle des sens». Comment pourriez-vous vous présenter ? L'idée qu'on a de soi, et donc sa signalétique à un moment donnée, fluctue et ma présentation, aujourd'hui, ne peut pas en rendre compte. Je comprends bien que le jeu, ici, est de donner un instantané et qu'il n'est pas vraiment important de rendre compte. Qu'il est d'usage de brandir un certain nombre de panneaux convenus, comme : j'aime la littérature depuis toujours, etc. Ce qui n'est pas nécessairement faux, mais est-ce sincère? Est-ce que j'atteins un état de sincérité en disant cela ? Je suis aussi difficile avec moi-même qu'avec mes personnages, avec cette obsession: est-ce que je sonne faux ? Et surtout : est-ce que je sonne « vrai » ? Par exemple, je voudrais bien dire que, si j'ai essayé de faire médecine et si je suis actuellement responsable qualité de logiciels de prescription en milieu hospitalier, avec la sécurité des patients comme but, c'est parce que j'aime protéger les autres et il y a un parallèle avec mes livres, qui sont souvent écrits en réaction par rapport à quelqu’un que je n'ai pas réussi à protéger ; je voudrais bien dire ça mais, honnêtement, est-ce que ça « passe » de dire qu'on aime protéger les autres ? Aujourd'hui pour pouvoir se permettre de dire ça, il faudrait rajouter que c'est pathologique. Ou dire qu'on a besoin de ça pour exister et que, dans une certaine mesure, on fait ça pour soi.

Dans mes livres je fais semblant de ne pas aimer mes personnages et les personnages ne s'aiment pas euxmêmes, pour que le lecteur les adopte. Pour que le lecteur fasse le lien et donne au personnage ce que je ne peux pas montrer. Parce que

« Elle faisait de l’escorting pour payer ses études ... » l'amour du lecteur ne se dit pas, il ne peut pas sonner faux. Comment vous est venue l’idée de ce livre ? Ça ne s'est pas passé comme ça. Je ne me suis pas dit « Je vais écrire un livre sur la prostitution étudiante ». En fait, j'étais en train d'écrire un autre livre, sur un vieux banquier qui a à peu près, non d'ailleurs pas à peu près, qui a tout ce qu'il désire, il lui suffit juste de désirer, mais il ne désire plus rien. Donc il s'ennuie. Et en me demandant ce qu'il pourrait bien désirer, je me suis rappelé d'une fille que j'avais connu en médecine. Elle faisait de l'escorting pour payer ses études, la première année de médecine ça ne pardonne pas, il faut être dans les meilleurs, donc il faut du temps, pas question de travailler à côté. Elle m'avait raconté des choses assez choquantes, à l'époque. Je ne lui avais pas posé de questions, je m'étais contenté de l'écouter. J'avais besoin de matière pour ce personnage, alors je l'ai recontactée. Elle avait changé de vie, mais pas depuis longtemps. Et j'ai écrit un chapitre avec ce nouveau

40

personnage, le premier chapitre de « L'échelle des sens ». Quand je l'ai relu je me suis dit que je n'avais plus du tout envie d'écrire sur le vieux banquier. Le personnage de Tennessee voulait que j'écrive sur elle, que je raconte ce qu'elle avait vécu et pourquoi. Que je donne corps à cette souffrance, que je la communique. Je n'avais jamais rien pu faire pour aider la vraie jeune fille, je voulais faire quelque chose pour le personnage. Je lui ai dit d'accord, tu vas avoir ton livre à toi. Et elle a dit : je le veux maintenant. La prostitution auprès des jeunes est-elle réelle ? Tout à fait réelle. Elle se pratique plus en Angleterre qu'en France, le coût des études ayant explosé là-bas. Une étude très sérieuse de l'université de Kingston en 2010 révèle que 10 % des étudiants ont pensé travailler comme escort. 1 étudiant sur 10, on a du mal à imaginer ça. En France, d'après le syndicat SUD Etudiant, on en était à 1 sur 50 en 2006, même si aucune étude ne vient étayer ce chiffre. 7 ans après, on ne sait pas où on en est. Une étude sérieuse serait la bienvenue. Il serait temps de se demander combien de Françaises travaillent dans les agences d'escort anglaises et suisses. Il serait temps, surtout, de créer un revenu étudiant qui permettrait, même et surtout si la question du libre choix revient toujours à ce sujet, de ne pas faire ce choix, même pseudolibrement, acculé par les factures.

Le Suricate - Neuvième numéro  

L'e-magazine culturel en francophonie !

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you