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Mars 2007 - N°0 - GRATUIT

Pour une nouvelle histoire caribéenne... Historien Guadeloupéen ou Historien de l’Histoire de la Guadeloupe ? Un point de vue sur la situation sociale actuelle en Guadeloupe

Entrevue avec Raymond B. Gama In Lespwisavann, Istwa & Sosyété - Revue Online - ISSN : 1634 - 0507


Pou tou sa ki té sav,

pou tou sa ki pa sav

é pou tou sa ki vlé konnèt...


Lespwisavann

I s t wa & S o s y é t é Mars 2007 - N°0

POUR UNE NOUVELLE HISTOIRE CARIBÉENNE… Quelques réflexions d’un descendant de fils d’esclaves de Guadeloupe…


L’intention qui accompagne ce recueil est simple : contribuer à enrichir la réflexion historique dans la Caraïbe. Et, du coup on peut se demander si c’est vraiment une nécessité et pourquoi ? Tout d’abord, il s’agit de remarquer qu’il n’y a pas une sensibilité caribéenne sur la question mais une grande diversité de situations qui révèle que les distances (d’ordre physique) entre nos îles se doublent d’écarts multiples, en sorte qu’entre " des frères et des cousins " il n’y a pas obligatoirement des sensibilités communes. Ce tour de force de la colonisation européenne dans la Caraïbe est à peine interrogé. Aussi, la question précédente se justifie bien souvent aux yeux des plus sceptiques qui restent amarrés aux premières confluences que leur offrent leurs parcours au sein des institutions officielles de formation. Nous sommes de ceux qui errent l’esprit balan dans l’univers à peine sondé de la " caribéanité " en devenir. Nous sommes de ceux qui ont gardé dans leur cœur le sentiment d’avoir un frère inconnu dans chaque île de la Caraïbe…, bien loin des tombeaux des soldats qui gisent sous les " Arcs de Triomphe " enluminés de nombreux Etats d’Europe. Nous sommes de ceux qui ne campent pas dans leur malheur. Nous sommes de ceux qui s’enthousiasment de ce que nous sommes : un défi à la création. Il y a donc un besoin réel qui peut se faire jour chez tous ceux qui partagent cet optimisme

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novateur. Ils se doivent de communiquer, de partager leurs questionnements et tentatives de réponse. Une telle démarche peut receler des ferrements constitutifs d’un monde aujourd’hui simplement ressenti, potentiel et qui ne cherche qu’à éclore…La " caribéanité " mérite–t–elle en ce sens de voir le jour ? Sans aucun doute, puisqu’elle exprimerait ainsi la singularité qui tout en balisant l’horizon de notre liberté, activerait notre créativité. Le premier texte envisage de ramener le lecteur à la fin des années 1970 lorsque de larges masses de travailleurs Guadeloupéens s’interrogeaient sur la stratégie à mettre en place à la suite d’un quart de siècle de Départementalisation1. Il nous introduit dans la sphère qui parachève la prise de conscience individuelle vers un engagement collectif… Le second propose une vision globalisante de diverses formes d’expression de la réalité sociale actuelle en Guadeloupe. Elle se veut authentique et prospective à la fois. Nous pouvons nous nourrir du monde comme il s’est nourri de nous… Que tout ceci serve à multiplier les échos de nos actes fondateurs !

1 Le 19 mars 1946, la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion (" les quatre vieilles colonies françaises ") sont instituées " Départements d’Outre Mer " "(partie intégrante du territoire national Français).

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Illustrations : Luk... 6


1. Historien Guadeloupéen ou Historien de l’Histoire de la Guadeloupe ? Raymond B. GAMA

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Ce texte a été écrit en 1978 à l’attention d’un groupe de travail (constitué de Barfleur Jean dit Baba, Hoton Claude, Sainton Jean–Pierre) afin d’alimenter et d’investir le champ d’une réflexion sur l’histoire. Nous poursuivions depuis environ deux ans un objectif émergé des nombreuses préoccupations du mouvement étudiant guadeloupéen en France : mettre l’Histoire au service de la lutte du peuple contre le colonialisme français. En produisant ce texte mon intention délibérée visait une mise en perspective consciente de nos désirs de transformation de la réalité guadeloupéenne à partir des acteurs eux–mêmes.

2 Ce texte est tiré du manuscrit et n’a subi aucune modification de fond en vue de sa publication. Lorsque le souhait de proposer une expression nouvelle s’est fait sentir nous le signalons en note.

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De prime abord, une telle problématique peut paraître on koud sab an dlo3. Pour ma part, je pense que non. Au contraire, c’est on koud sab adan on chouk a kanpèch4. D’une façon générale, la conception de l’Histoire, dans notre pays, se résume à quelques principes acquis à l’École Coloniale. Pendant très longtemps nous nous sommes contentés de cela, parce que figés dans l’admiration des idées du maître. Quant au fond, nous refusons la voie, difficile certes, de la création, de l’innovation, c’est-à-dire de la découverte d’une méthodologie propre à une " historiographie guadeloupéenne, caribéenne. " Est-ce à dire qu’une nouvelle conception rejette, à priori, les aspects positifs, voire universels, proposés par les travaux d’historiographes étrangers (français ou autres) ? Absolument pas. [Le nouveau naît d’une nouvelle vision des legs communiqués, transmis par les générations successives. Et, qui dit nouveau exprime la marque de la singularité née du migan5 de la vie sous ses multiples formes et spécifiquement interprété. Ce migan est la saveur particulière qui s’affirme dans la relation de l’homme autant avec le milieu naturel qu’avec les autres hommes qu’il rencontre bien souvent au hasard avant et/ou pendant que ce hasard se métamorphose en système. Il serait donc péremptoire de vouloir rejetter quoi que ce soit…Toutefois, on peut affirmer ce que l’on est devenu…voire en train d’être à partir de la période coloniale.]6 Aussi, cette voie développe notre sens critique, donc moins d’imitations, de singeries d’une part, elle nous oblige à considérer la théorie comme une arme et non comme un moyen de plaisir personnel, donc moins de simulacres d’autre part. Le choix est donc clair. Si nous voulons que cela ne reste pas de 3 4 5

Trad. fr. : " Une action inutile, sans fondement. " Trad. fr. : " Une action utile mais extrêmement difficile à conduire. " Trad. : " mélange. " - 6 Ajout.

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la phraséologie pure, il nous faut sortir carrément des chemins déjà parcourus. Aussi, être prêt à résoudre la question posée, c’est avant toute chose accepter d’agir, de faire en " contre-école ". En somme, prendre la voie d’une Ecole Guadeloupéenne d’Histoire. Nous développerons trois aspects de la présente ébauche de réflexion : - Le poids de l’École Coloniale ; - Les éléments de résistance ; - Pour une " nouvelle école. " 1 - L’HISTOIRE, c’est la FRANCE !

Quand il n’y a pas de LOUIS XIV (ou autres), de NAPOLÉON etc, il n’y a pas d’histoire. Telle est la sainte vérité pour l’opinion commune. [Aujourd’hui les choses semblent avoir changé mais,] le fait est que des générations entières [de jeunes] ont été formées à cette École en Guadeloupe. Même lorsque ces hommes se trouvent face à des travaux signés par un chercheur d’origine guadeloupéenne, l’image première, la re-présentation des schèmes de valeurs qui empreignent l’œuvre n’échappe pas au phénomène d’identification que nous appèlerons konlézot6. Nous définirons donc le konlézot, comme étant un état propre à l’historien d’origine guadeloupéenne qui ne produit que dans le champ de valeurs exclusivement françaises, occidentales7. L’Histoire est une " science du passé ", tel est un autre aspect particulier diffusé par l’Ecole Coloniale. Cela se traduit chez le chercheur Guadeloupéen par une limitation aux seuls documents d’archives et de leur production. La conservation officielle des documents a été et reste le privilège des maîtres et de leurs suppôts gouvernementaux8. Les archives dites " départementales " ou " communales " restent la propriété de l’Etat colonialiste. En réalité, cette source, lors même que nous la considérerions comme importante, ne doit pas nous obstruer la mémoire. Un homme de 85 à 90 ans aujourd’hui, [nous sommes en 1978] est un petit - fils d’esclaves ; il ne s’agit pourtant que de notre grand-père. L’esclavage, en l’occurrence, n’est donc pas si loin Trad. fr. : " Imiter, singer… les autres ." Dans le texte original il y avait l’expression : " extra - territoriales. " 8 Lors du Congrès International des Archives (1988) tenu à Paris, les archives ne furent plus considérées en France comme étant les seuls documents écrits, mais également des enregistrements (audio et audio - visuels) réalisés selon un certain nombre de règles (voir l’influence de disciplines utilisant à une grande échelle l’enquête de terrain, ainsi que la télévision). Les archivistes et historiens d’origine afri6 7

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que cela. L’Histoire, en fait, n’est pas une science du passé ! Nous tâcherons de le prouver en produisant sur le présent et en transformant la vue étrangère que nous gardons sur les décennies et siècles écoulés. En définitive, ce que nous sommes décidés à montrer, c’est que l’École Coloniale d’Histoire ne peut être, et ne sera jamais l’Ecole Guadeloupéenne d’Histoire. Nous, Historiens Guadeloupéens, ne deviendrons réellement Historiens tout en restant Guadeloupéens, que si avec acharnement, nous rompons le fil qui nous conduit sur le chemin de célèbres imitateurs, mais jamais de bons exemples de créateurs. 2 - Résistance en Guadeloupe

Le sort promis à la mémoire populaire par le colonialisme français a été contrecarré par la résistance de la " classe paysanne "9 . Née de l’esclavage, celle - ci développe une vie nouvelle à la campagne. La famille paysanne guadeloupéenne prend véritablement son essor, se fortifie, s’organise non plus autour de " l’habitation - sucrerie ", mais des " fonds ", des " hauts ", de la tè a jaden10... etc. Économiquement, la principale ressource reste la canne à sucre11 qui lie le paysan à " l’usine centrale ", mais, les nouvelles dispositions au plan foncier créent le sentiment de la propriété12. Même sous le poids écrasant de la rente foncière, le paysan guadeloupéen s’enracine volontiers à la terre, apprend à l’aimer et à se battre pour la garder. Psychologiquement, c’est un homme nouveau en comparaison de l’esclave qui avait mille et une raisons de haïr cette terre de souffrances. L’objectif du colonialisme qui est de libérer civilement la force de travail en abolissant l’esclavage, pour mieux l’exploiter, crée les conditions objectives de la transformation des campagnes guadeloupéennes (terres, habitats, hommes...). Le paysan guadeloupéen… naît de cette évolution en ayant incrusté jusqu’au fond de son être l’héritage de l’esclavage. Tout ce qui va être oublié ou conservé, changé ou créé y trouve désormais sa racine. C’est aujourd’hui le plus solide édifice de la mémoire populaire. -caine ont joué un rôle éminent dans cette prise de conscience au sein des associations de conservateurs à l’échelle internationale. Cf. A.N(Paris), Le témoignage oral aux Archives , 1990, 100 pages. 9 Ces guillemets ne figuraient pas sur le manuscrit. Nous les avons ajoutés pour marquer une certaine évolution de notre part sur la question " paysanne ", en tous les cas depuis la réalisation de notre thèse d’histoire en 1997 qui nous a permis de développer l’analyse de cette question. 10 Trad. fr. : " terre propice aux jardins. " - 11 Et aussi la banane, quoique cette dernière soit singulièrement menacée. 12 Voir les multiples réformes foncières de 1958 à 1981.

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Les descendants proches d’esclaves qui sont obligés de vendre leur force de travail contre un salaire, et devant subsister essentiellement de cet achat réalisé par les capitalistes - colonialistes, verront leur nombre augmenter au fur et à mesure de la raréfaction des terres disponibles et du développement des " usines centrales. " L’introduction d’un surplus de main-d’œuvre (d’origine africaine et indienne) grossit encore leur nombre et catalyse les premiers éléments qui font naître une conscience de classe prolétarienne. Les luttes sociales du début des années 1900 sont l’entrée en quelque sorte de la classe ouvrière de Guadeloupe dans l’Histoire. Ses intérêts fondamentaux opposés à ceux des capitalistes - colonialistes contribueront pour une large part à maintenir les liens naturels entre le paysan et l’ouvrier Guadeloupéens13. Telles sont donc les deux classes14 qui constituent les piliers pour élaborer une historiographie de rupture d’avec le konlézot. 3 - Une École Nouvelle

De tout ce qui précède, nous tirons que l’objectif fondamental d’une historiographie guadeloupéenne est de conduire l’esprit des Guadeloupéens dans la voie d’une renaissance15. L’Historien Guadeloupéen devra commencer par le développement du " penser " et de " l’agir " guadeloupéens16. Pour être capable d’une telle tâche, il est essentiel qu’il soit lié aux masses, paysanne et ouvrière. C’est là le premier principe. L’activité d’Historien Guadeloupéen se doit d’être scientifique. Pour cela, nous devons cultiver trois qualités : l’observation, la mesure et l’analyse. Ces trois éléments n’étant pas d’égale valeur, en particulier du fait de l’impossibilité de la multiplication d’un même élément soumis à l’observation ; il en est de même pour la mesure avec comme avantage pour cette dernière que notre perception entre en jeu à posteriori. Enfin, l’analyse, qui fait appel à notre sens critique en même temps qu’à un choix délibéré au niveau idéologique et politique. Tel est, le second principe. L’Historien Guadeloupéen n’est pas à priori, un écrivain. Il s’agit de trouver les nouvelles formes qui seyent à une société ou l’oralité est devenue un élément de base de la relation entre les hommes. C’est là, le troisième principe.

13 La question se pose aujourd’hui de savoir quelles sont les classes et catégories sociales dépositaires de ce patrimoine. La paysannerie telle que définie aujourd’hui semble (dans ses couches supérieures) totalement assujéttie aux besoins du marché européen (sucre, banane, melon…) et compte principalement sur les retomées des subventions pour se constituer une trésorerie. - 14 Une nouvelle ananlyse s’impose aujourd’hui compte tenu des évolutions qui affectent les activités agricoles ainsi que les services. 15 Nous disions dans le manuscrit " révolutionnarisation. " - 16 Cette idée fut émise d’abord par le musicien G. Lockel. -

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La concrétisation de notre conception demande que nous agissions dans le même temps vers la vulgarisation d’une part, vers la recherche fondamentale d’autre part. Tel est notre quatrième principe. Notre activité doit faire appel aux multiples possibilités que nous offrent d’autres activités scientifiques que l’Histoire. C’est là, le cinquième principe. Enfin, nous ne serons pas à même d’approcher la concrétisation la plus élémentaire de ces différents principes si nous ne nous consacrons pas d’abord à sentir, à percevoir (souffle et écoute, j’entends !) de l’unique expression créatrice que la matière réalise en chacun de nous. La forme la plus perceptible sur notre parcours est de nature sonore. Nous sommes " enfants de la veillée ", et de la " veillée ", nés dans le berceau tissé de mélodies savoureuses d’un mèt-chantè (Gaston Germain-Calixte)*. La " Contre-École " que nous créons ainsi devra établir son exercice en dehors des Institutions de Recherches Coloniales ; éviter la publicité, jeter ses bases à la campagne, regrouper des patriotes Guadeloupéens, et se mettre au service des paysans et ouvriers Guadeloupéens. D’accord pour une École Guadeloupéenne d’Histoire !!! Alors, c’est que nous voulons trouver maintenant ensemble la méthodologie propre à une historiographie guadeloupéenne17.

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Ce texte qui date du mois d’août 1978 n’avait jamais été publié jusqu’à ce jour.

* Tous les enfants de la Caraïbe n’ont pas un parcours identique. C’est une évidence. Il s’agit donc de mettre en lumière un parcours initiatique, de partager...

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2. " Un point de vue sur la situation sociale actuelle en Guadeloupe " Texte d’une intervention de Raymond Gama (Texte revu en mars 2002)

FORUM Collège du Moule (O.M.A.C.S), 25 juin 1999 L’ année 1999 était particulièrement secouée par les mouvements sociaux. Alors que le monde était en proie à de vives convulsions, en Guadeloupe les gens s’interrogeaient sur la pertinence des luttes sociales conduites par l’U.G.T.G. N’était-ce pas le moment de tenter d’écouter, de déchiffrer un " monde " qui n’hésitait pas à se dire en " crise. "

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Un échange de sentiments partagés au sujet de la situation actuelle en Guadeloupe entre des collègues et, hop, l’idée naît. Demandons un avis argumenté à l’un d’entre nous ! Réunissonsnous ! Bien souvent les bonnes choses commencent ainsi. Nous voilà réunis, à l’O.M.A.C.S, pour le premier de nos FORUMS. Être quatre à avoir eu cette idée et une bonne vingtaine à la partager ! C’est déjà une réussite. Introduction

1ère partie - Du " détour philosophique " à la découverte du nous - mêmes. I - François Jullien et le concept de " crise " a) La Grèce antique b) La Chine : un autre monde ! II - L’esprit " Savann " : un point de vue...

2ème partie - La situation sociale actuelle en Guadeloupe I - La situation actuelle est préoccupante ! Qu’est - ce à dire ? II - Vers un changement de perspective. a) Stratégie et tactique pour une île de la Caraïbe b) Comprendre les derniers actes constitutifs de la situation actuelle c) En guise de prospective Conclusion

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Introduction

" Crise économique ", " crise sociale ", " crise politique ", " crise des valeurs ", bref, la notion infeste nos propos les plus divers. L’impression première est qu’il s’agirait d’une sorte, d’excès de…, de manque de…, de tourbillon impromptu, qui de temps en temps se manifeste à la manière des séismes, des éruptions volcaniques. Ainsi, le phénomène en question est rendu à ce point coutumier par le langage qu’il semble échapper à notre entendement. C’est sans doute d’abord ce fait qu’il faut interroger. Pour ce faire je vous propose deux détours : l’un par la Grèce, l’autre par la Chine. Aussi, dans un premier temps je vous ferai part des idées du philosophe sinologue français, François Jullien, concernant une double approche conceptuelle de la " crise " : le point de vue occidental et le point de vue chinois17. Je vous rassure, nous reviendrons dans l’espace caraîbéen et tout particulièrement en Guadeloupe. De là, examinant notre situation sociale actuelle comme vous je m’interroge. Mais, si je vous propose le détour du philosophe c’est parce que depuis une vingtaine d’années j’analyse nos idées, nos actes et je m’engage dans la résolution de nos difficultés en fonction d’une démarche singulière : la quête d’une nouvelle vision des hommes et des phénomènes. De ce point de vue, qui pourrait être lui - même mis en question, ici je vous entretiendrai de l’aspect principal de la situation actuelle en Guadeloupe, me semble-t-il de l’ordre d’une secousse tout à la fois politique, économique, sociale et culturelle. 1ère partie – Du détour philosophique à la découverte du nous–mêmes. I – François Jullien et le concept de " crise. "

François Jullien est un ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de philosophie. Dès la fin de ses études, il choisit de séjourner en Chine. Il y reste entre 1975 et 1977. Comme il le dit lui-même, " j’ai souhaité trouver un point de recul pour pouvoir ré-interroger la philosophie18. " De cet angle de vue

En 1999, je n’avais pas encore visité l’Afrique (Bénin). Voir " Le détour d’un Grec par la Chine ", Entretien recueilli par Richard Piorunski et Bill Gater ( Tôkyô, le 25.01.1998). Ouvrage important : Le détour et l’accès ; stratégies du sens en Chine et en Grèce , Ed. Grasset, 1994, Paris. 17 18

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je ne pouvais que lui accorder la plus grande attention. Ajoutons qu’il a " guidé les négociations de grands groupes occidentaux avec des partenaires asiatiques. " Que dit François Jullien à propos de la " crise " ? a) La Grèce antique

La conception occidentale de l’idée de crise provient " de la distinction effectuée par les Grecs entre deux sortes de maladies : les maladies chroniques et les maladies aiguës ". Cette prime catégorisation ouvre la voie à une double vision de la durée : " le temps périodique et le temps convulsif. " Ainsi, les deux frères Chronos et Kairos symbolisent dans la mythologie grecque cette dualité. La pensée grecque, selon François Jullien, qui reprend à son compte des conclusions de Jacques Brunschwig, en est venue à désigner par crise " ce qui se juge, ce qui se tranche ". Pour le philosophe, ce qui se juge, c’est ce qui se voit, ce qui signifie que " la crise est événement et correspond à ce moment saillant où se détermine la réalité ". Il en conclut que,

" la crise est la construction paroxysmique de la réalité, une monopolisation éminemment visible de la tendance, comme si, soudain, tout allait basculer d’un seul coup... "

François Jullien termine alors son propos par une mise en évidence de la tragédie grecque. Ce mode littéraire use du concept de crise au point d’en faire la clef de son langage. La crise éclate au quatrième acte avant que l’on ne procède à la mise à mort au cinquième acte. Sur la base de ces enseignements nous observons que le monde occidental, s’inspirant de la conception grecque, use abondamment de la notion de crise à partir notamment du XIXème siècle. Mais, la fortune de la notion est remarquable au XXème siècle. Elle investit non seulement le champ de l’économie politique, de l’histoire, mais également toute la sphère du culturel. On parle aisément aujourd’hui de crise des valeurs… etc. Nous convenons donc qu’il y a bien une source repérable du concept au–delà de la promotion spécifique de la notion. La source est grecque. Nous pensons la crise à la manière des Grecs de

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l’Antiquité. Notre vision de la réalité est tragique et cela, nous l’héritons des Grecs. b) La Chine : un autre monde

Revenons à François Jullien, sinologue de réputation mondiale. Pendant deux ans, il se consacre à l’étude comparée de la pensée grecque et de la pensée chinoise. Durant son séjour en Chine il étudie autant les textes chinois classiques que ceux de l’époque contemporaine. Que dire de la notion de crise dans la pensée chinoise ? Telle est la question qu’il éclaire de son expérience et de ses recherches au cours d’un entretien à l’Institut du Management de EDF – GDF à Lyon en 1997. Je vous livre tel quel un passage de sa réponse à la dite question : " La culture chinoise tend à dissoudre la notion de crise. Elle ne distingue pas deux formes de temps, périodique et convulsif. Le seul temps qu’elle reconnaît est le temps régulé : au – delà des à – coups, des soubresauts de la crise, il faut parvenir à distinguer la régulation qui est en oeuvre. Cela signifie que le temps n’est pas régulier : il ne cesse d’innover tout en restant cohérent. La situation ne cesse d’évoluer tout en conservant une certaine logique. "

Sans vouloir vous imposer une trop longue citation je me dois de vous communiquer encore quelques lignes du sino – philosophe François Jullien, qui dit : " La pensée chinoise n’a donc pas de vision paroxystique, tragique, de la réalité. Elle estime au contraire que toute situation se définit par la polarité. Il n’y a jamais une tendance monopolisante : au moment–même où une tendance semble culminer, une autre s’exerce de manière souterraine et contribue elle aussi à trancher la situation. ". Les Chinois ne sont pas Grecs, telle est l’évidence qui induit que, n’étant pas moins hommes, ils ont élaboré une autre conception de la durée, du moins une autre vision de la crise. II - Lespwi Savann : un point de vue…

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La clarté de ces propos m’évite des commentaires mais m’autorise un recentrage sur la quête personnelle à laquelle j’ai déjà fait allusion. En effet, en août 1984 avec trois jeunes compatriotes (Barfleur, Hoton et Sainton) je signe un " Manifeste pour une histoire guadeloupéenne ", le manifeste de " l’esprit Savann "20. En quoi ce texte nous ramène à mon propos ? Eh bien, je crois qu’il est le lieu d’une affirmation résolue de changer l’angle de vision des intellectuels Guadeloupéens. Dans le champ historique, il est vécu comme une audace, une hardiesse même sinon comme une révolte. En tous les cas, quinze années plus tard, je trouve de profondes raisons pour associer ce texte aux propos qui vous sont destinés ce soir. Je cite, " L’histoire de notre pays n’est pas celle des greffes imposées par le colonialisme. "

C’est l’affirmation d’un état d’esprit de redécouverte, de réexamen, de ré – interrogation des processus ayant cours dans notre espace, l’espace caraïbéen. Ce réexamen est alors posé délibérément à partir d’un présupposé idéologique, " le point de vue guadeloupéen, caribéen " posé comme un foyer à partir duquel nous pourrions comprendre notre situation dans le monde. Enfin, " tout au contraire de ce que veut montrer l’historiographie coloniale, c’est en lui (l’homme Guadeloupéen, Caribéen) que s’opère l’incroyable synthèse qui donne naissance à la Guadeloupe contemporaine ", c’est – à – dire que nous, les petits – fils d’esclaves, sommes porteurs d’un nouvel humanisme qu’il sied à la conscience de développer pour le bien – être de l’ensemble de la communauté guadeloupéenne. C’est ce dernier aspect qui nous ouvre les voies d’une reconstruction assumée, d’un nouvel horizon et crée les conditions nécessaires à toutes les revisitations. Sur le plan méthodologique je me propose de répondre à vos questions éventuelles lors de nos échanges. Vous comprendrez, j’espère, la nécessité de cet état des lieux avant que je vous entretienne de la situation actuelle en Guadeloupe.

Au fond, pourquoi vous ai – je proposé cet éclatement de la per-

Aujourd’hui ces anciens collaborateurs ont pris le parti d’œuvrer tantôt en solo, tantôt en groupe. Je pense pouvoir dire que les bases qui nous liaient se sont trouvées ébranlées en 1990, au moment de la crise qui secoua le mouvement patriotique guadeloupéen (cf. le IIIème Congrès de l’U.P.L.G, suivi de peu par le sabordage du P.T.G – Parti des travailleurs de Guadeloupe). 20

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spective ? Tout d’abord, c’est afin de vous inviter à une inflexion de vos évidences, de vos certitudes. Ensuite, c’est afin d’asseoir dans notre ronde d’échanges la relativité des phénomènes, car l’habitude nous porte à les considérer comme des vérités absolues, comme intangibles. Enfin, c’est pour vous éclairer sur ma propre démarche. Le détour philosophique avec François Jullien nous mène à notre point de départ, à savoir, la situation sociale actuelle en Guadeloupe. 2ème partie – La situation sociale actuelle en Guadeloupe.

I – La situation actuelle est préoccupante !

Qu’est – ce à dire ? Le président de l’Association Conduite et Sécurité déclare le 24 juin 1999 21, " La situation sociale dans le département est alarmante… pas de qualité dans le service, pas de service minimum en cas de grève, mais augmentation, augmentation. "

Le même jour, le journal France–Antilles publie un article intitulé, " Les Guadeloupéens en ont assez ! " Sous ce titre des habitants de la résidence Mérosier Narbal, à Baie – Mahault, déclarent entre autre chose : " L’État est - il impuissant ? Un État impuissant n’est pas un État. L’État doit disposer de tous les moyens pour être la puissance au – dessus de toutes les autres. " En somme, chacun de nous y va de sa réponse prédéterminée par une vision du monde bouillonnante, éclatée, déstabilisante. On garde le sentiment que chaque Guadeloupéen a sa propre lecture, singulière de la situation. Convenons que cela peut étonner mais, au fond, il s’agit surtout de comprendre pourquoi ? Le tableau qui nous est proposé présente une profonde misère humaine dans un cadre qui explose d’une opulente richesse. La misère nous renvoie à la dimension existentielle de profond déséquilibre et le cadre à un environnement institutionnel, écono21

France - Antilles, jeudi 24 juin 1999.

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mique, social et culturel rigide, univoque. La résultante de ce double phénomène est édifiant : la Guadeloupe est classée parmi les pays les plus riches du monde (58ème en 1994 à raison de 8.500 $ par tête d’habitants) ; aux derniers jeux olympiques, elle offre deux femmes pour quatre médailles d’or…et, n’oublions pas qu’ elle est le premier importateur de champagne dans le monde, le premier département français sur les tablettes du SIDA, les accidents d’automobiles et j’en passe. Voilà un raccourci de la situation actuelle. Elle révèle à mon sens un non – développement. Certains disent, mal – développement. Toutefois, je persiste dans le sens du développement contrarié, empêché. Autrement dit, je ne comprends le développement que si chacun de nous a la possibilité de réaliser les capacités incommensurables d’amour que chaque homme porte dans son coeur. Paradoxalement, depuis 1635, la Guadeloupe est la scène d’une tragédie. Je pèse ce dernier mot, car elle prend du sens de par l’éducation et la conformation des esprits qu’à prodigué le coeur nourricier dans une telle vision du monde. Autrement dit, le tragique, en ce qu’il représente ici une certaine vision du monde, celle de la majorité des Guadeloupéens, me semble au centre du débat sur la situation actuelle. Dans une telle perspective nous pouvons considérer que nous sommes actuellement à l’heure du jugement, l’acte où dans la tragédie grecque le noeud était tranché. Il ne manque que le dernier et cinquième acte, celui de la mise à mort, à la suite du jugement. De là nous vient le sentiment que la situation est préoccupante. Nous envisageons la crise actuelle selon une conception occidentale, d’origine grecque. Essayons donc de changer de perspective. II – Vers un changement de la perspective.

a) Stratégie et tactique pour une île de la Caraïbe.

Précisément, quels sont en quelques mots les enseignements que nous propose une réflexion sur l’émergence de la société guadeloupéenne actuelle ? Premièrement, faisons un peu de chronologie socio – historique. La société coloniale Guadeloupéenne, si l’on s’en tient à la notion de travail, a connu deux périodes : l’esclavage, soit 205 années

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et le salariat, soit 151 années. La société guadeloupéenne actuelle se caractérise en ce qu’elle est composée en grande majorité par des petits - fils d’esclaves. Autrement dit, le Guadeloupéen en général a été initié au travail par dressage sous le fouet et dans la servilité bien plus longtemps qu’il n’use du contrat social " librement " consenti. Cette " éducation ", l’expérience accumulée en somme, n’est pas ipso facto dissoute sous l’effet d’une innovation institutionnelle de l’éducateur. Deuxièmement, les stratégies élaborées par la majorité de la masse servile (anciens esclaves et hommes de couleur libres ) et puis surtout par les " nouveaux libres " en 1848, semblent confrontées, d’une manière douloureuse chez leurs héritiers, à une compression de leur espace (A. Césaire a pu parler de " génocide par substitution ") et surtout à une dilution de leur être par l’assistanat systématique. Enfin, la réussite, même relative par un investissement sur le terrain de la connaissance livresque n’offre plus aucune garantie d’insertion sociale. Troisièmement, l’axe fondateur de cette " mise en valeur " est le profit commercial. Et, l’agent créateur de ce processus singulier c’est le capitalisme français. Mais, il serait complètement absurde d’envisager cette excrétion ex – nihilo, comme s’il s’agissait d’un acte démoniaque. Cela nous éloignerait de notre point de vue. L’action en question, même lorsqu’ on la considère sous ses aspects spécifiques est significative dans le contexte mondial élaboré par les Européens. C’est sous l’angle commercial que je me suis contenté d’examiner les enjeux. Le terrain de ces enjeux n’est évidemment pas la Guadeloupe mais le monde. Le tableau que je vous livre en annexe (cf. Chiffres approximatifs du commerce mondial tirés de The Dictionary of Statistics in " Les Origines de l’économie moderne "22) permet une approche quantitative de la situation entre 1780 et 1820. Aujourd’hui, le leader n’est plus l’Europe, ni même les Etats–Unis mais par délégation, pourrait–on dire, le Japon. L’Europe occidentale, forte de sa victoire politique sur le marxisme avec le concours de l’ensemble du système capitaliste mondial, cherche à parachever une nouvelle stratégie de domination sur le monde. Ses rapports avec les Etats–Unis, en particulier, connaîtront dans les temps à venir de sérieuses secousses sur le terrain commercial et leurs conséquences sont difficiles à imaginer aujourd’hui. En tous cas, des deux côtés de l’Atlantique, la tactique consiste en un " ce qui est pris est pris ! ", dans la Caraïbe du moins, et nous voilà dans un 22 W.W. Rostow, Les origines de l’économie moderne, Ed. Hachette, Paris, 1976, p. 198-200.

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monstrueux enfermement. Paradoxalement, ce fait peut nous aider à condition que nous nous investissions totalement dans la construction d’une nouvelle condition humaine.

b) Comprendre les derniers actes constitutifs de la situation actuelle.

Revenons au plan strict des rapports capitalistes entre d’une part, un foyer central de production de type métropolitain, et d’autre part, le marché guadeloupéen, limité comme toutes les iles à des contours finis. Il aura fallu deux interventions étatiques pour recentrer le marché guadeloupéen par rapport aux besoins des unités productives métropolitaines. - La première date du début des années 1960 avec la création du BUMIDOM. La partie visible et donc annoncée par l’Etat consiste alors à dégraisser au plan démographique, c’est – à – dire à pomper le plus possible de forces vives en Guadeloupe et dans les DOM en général. Ce procès convenait évidemment à l’offre de travail sur la marché métropolitain. En réalité, cette démarche raréfiait la demande sur le marché intérieur, guadeloupéen. L’extrapolation envisagée, regonfler à terme ce marché intérieur, ne tardera pas à se manifester. - C’est là qu’intervient la seconde action significative de l’Etat par l’infusion d’allocations de toute nature : des femme seules dans les années 1970 à l’égalité sociale globale des années 1990. Les nouveaux consommateurs des années 70 à 80 sont les mères et les pères des plus jeunes travailleurs actuels. Leurs aspirations immédiates communes proviennent de l’aliénation du consommateur guadeloupéen. Le marché guadeloupéen est soumis corps et âme (goûts, espérances…) aux unités productives européennes. Telles sont les transformations les plus sensibles de cette politique de domination sans partage. La disparition des grands secteurs productifs en Guadeloupe en est la conséquence Dans les mouvements revendicatifs actuels, la prime conscience de l’antagonisme des intérêts entre l’ancienne colonie de plantation et sa métropole, déborde vers des oppositions entre les nantis et les laisser pour compte par le système mis en place. Autrement dit, la réussite économique du système se heurte à la structure institutionnelle (départementalisation et conséquences assimilationnistes) instaurée dans l’euphorie de la reconstruction après la seconde guerre mondiale. Les forces vives du pays sont

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prisonnières autant que le sont l’Etat et les capitalistes de la logique du système. c) En terme de prospective.

Si nous considérons que la tendance au malaise vient de ce que la transformation des goûts, des coutumes, des représentations hérités pour une bonne part de l’esclavage ne règle pas de manière satisfaisante (épanouissement humain) les aspirations les plus intimes de la jeunesse actuelle, nous conviendrons que les secousses ne sont qu’à leur début. Une vision tragique de la situation ne nous aidera pas à trouver le lieu et la part qui doivent être les nôtres dans une telle perspective. Il nous faudrait y voir les soubresauts d’un nouvel humanisme, englué dans des certitudes déclinantes. Cet espace du " nouveau monde " souhaité par les Européens au XVème siècle ne doit pas être perçu telle la scène de l’acte ultime d’une tragédie à la manière des Grecs. Toute la question est de savoir si la société actuelle guadeloupéenne pourra longtemps faire l’économie d’une reconstruction culturelle longue qui ébranlerait toutes les structures post – esclavagistes ? Précisément, cette alternative se heurte au fait d’une part, que les facteurs endogènes et exogènes sont inextricablement mêlés, brouillant la vision de ce qui est créateur et de ce qui ne l’est pas ; d’autre part, que la puissance dominatrice, la France et pour ainsi dire l’Europe, a adopté une stratégie qui conduit au rattrapage de niveau économique, étranglant du même coup la citoyenneté entre la misère et l’opulence. Conclusion

La situation actuelle en Guadeloupe est-elle tragique ou ouvre-telle une porte d’espérance ? Tout dépend de la vision que l’on a des choses pour dire simplement. De ma part, les luttes sociales actuelles appellent trois idées fondamentales : - une nouvelle idée de nous – mêmes, - une nouvelle idée de la Guadeloupe, - un nouveau dessein pour l’avenir. Nous sommes invités à construire un nouvel humanisme.

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3. Entrevue avec Raymond B. Gama

Entretien réalisé à Port - Louis, le 1er août 2003 et version française par Lespwisavann.

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Lespwisavann : Monsieur Gama, qui êtes-vous ?

Raymond B. Gama : Qui suis – je ? Et bien, je suis l’enfant de madame Célina Cirany - qui elle – même est née et a grandi à Port - Louis - et de monsieur René Luc Gama, qui était de Vieux Bourg, Morne - à - l’Eau… La femme, ma mère, est une jeune fille qui quittera l’école vers l’âge de 10 ans et qui ensuite sera femme de ménage. Plus tard, elle se retrouvera dans les champs de canne des blancs de Beauport. Mon père, lui, était un mécanicien qui travaillait dans les garages de Beauport ; il est mort alors que j’avais à peine 7 ans. Ainsi, ces personnes m’ont donné le jour le mercredi 24 janvier 1946 près de la croix de Rambouillet vers 18 h 30. Mais en fait, en plus de ce que mes parents m’ont donné, tout ce quartier de Rambouillet a participé à ce que je suis. Il faut dire que - j’ai grandi auprès de cette mer, dans ce quartier appelé Ranbouyèt comme je l’ai dit – j’ai eu … pas la chance… mais tout simplement, le sort a fait que je sois né près d’un chanteur de veillées ; en fait, près de quelqu’un qui est devenu on gran chantè véyé, car s’il est vrai qu’il était déjà un chanteur de veillées… quand j’ai grandi, j’ai eu la chance qu’il soit en pleine maturité : c’est misyé Chaben (Gaston Germain Calixte) …Si je signale ce moment c’est parce que je l’ai repéré, dans ma vie, comme étant un élément externe fort, qui, en dehors de moi et en dehors de ce que mes parents m’ont donné, a fait ce que je suis devenu. Il y a un troisième élément qui m’a fait, c’est toute la savane de Lalanne, savann Lalann qui donne le dos à la mer du Grand Cul de Sac marin de Port - Louis. Savane de manguiers que l’on appelle Lalanne qui m’a donné toute la dimension de la vie sécrétée par la Terre et que j’a pu me représenter autant dans mon imaginaire que dans ma chaire elle - même… Alors ce sont ces trois éléments qui m’ont fait ; je crois que c’est ça qui a fait ce que je suis aujourd’hui… LS : Vous avez un passé d’engagement politique. Pourquoi n’êtes - vous pas plus présent dans le concert médiatique (aujourd’hui) des débats sur l’évolution statutaire de la Guadeloupe (voire des D.O.M) ? R.B.G : Non… en fait, ce qu’il y a c’est qu’en tant que militant, militant patriote révolutionnaire… c’est vrai que très jeune je me suis retrouvé engagé dans des mouvements ; en particulier vers 25


1964 jusque vers 1966, dans le C.P.N.J.G (Comité populaire et national de la jeunesse guadeloupéenne). Celui - ci était, en fait, une émanation du G.O.N.G qu’un certain nombre d’étudiants avait constitué à Paris ; et tout particulièrement, le docteur Jean Barfleur, qui était rentré au pays après quelques années en France, était chargé de constituer ce Comité. Ce mouvement se dissoud dans le groupe " La Vérité " qui provient d’un " déchirement " survenu au sein du P.C en décembre 1966, après qu’un certain nombre de responsables aient diffusé un tract qui s’intitulait alors " Nous prenons position… " Ce tract signifiait que des militants comme Monrose, Zamia, Plumasseau, etc, prennaient donc position face à leur parti (le parti communiste) parce que celui - ci n’avait pas suivi, à Cuba lors de la " Tricontinentale ", le mot d’ordre du dernier congrès du P.C.G qui préconisait " l’autonomie ". Car, Guy Daninthe qui représentait le parti communiste à Cuba, avait signé une résolution pour l’indépendance de la Guadeloupe. Alors ces personnes prennent position dans un tract qui s’intitule donc " Nous prenons position, la vérité seule est révolutionnaire. " En fin de compte, avec celles du C.P.N.J.G, notamment autour de Barfleur, Monrose, elles créent le groupe " La Vérité. " Donc, nous jeunes qui étions au C.P.N.J.G principalement dirigé par Jean Barfleur, nous nous retrouvons versé dans ce groupe politique. On peut dire que mai 67 fait voler en éclats tout ces désidératas parce qu’on emprisonnera les gens à tout va. C’est à - dire qu’en prétextant que tous ces gens faisaient partie du G.O.N.G, les services judiciaires emprisonnent de nombreuses personnes sauf celles qui avaient un sentiment plutôt proche du parti communiste qui s’était positionné résolument contre les mouvements de mai 67. Donc, après les journées des 26 et 27 mai 1967, en dehors de ceux qui auront été arrêtés prétenduement en flagrant - délit dans les rues puis enfermés à Pointe - à Pitre et à Basse - Terre, la plupart de ceux qui étaient membres du G.O.N.G ou affiliés, du Progrès Social, de la Vérité ou du C.P.N.J.G, pour une grande partie, seront aussi emprisonnés, notamment en France… Je suis donc un militant qui a été produit pendant tous ces mouvements. Alors, vous demandiez pourquoi, aujourd’hui, je ne me fais pas entendre ou je ne joue aucun rôle… C’est tout simplement, que dans les années 80 et 90, quand je me suis retrouvé dans des organisations de type nationaliste, du genre l’U.P.L.G ou de type patriotique révolutionnaire…, et bien cela m’a amené à mieux comprendre – en tout cas à partir de 26


1990, et donc précisément à partir du 3ème congrès de l’U.P.L.G – comment il fallait agir. Alors, cela signifie quoi ? Cela signifie qu’à l’occasion de ce 3ème congrès – il s’est produit un certain nombre d’évènements que je considère comme une prise illicite de pouvoir - presque un coup d’état qui a eu lieu dans cette organisation - dans le sens où il s’agissait d’imposer une ligne de conduite notamment vis à vis de la question électorale sans provoquer un véritable débat à l’intérieur voire en dehors de l’ensemble de l’organisation et donc au sein du peuple… Personnellement, j’étais pour l’alternative d’un débat démocratique et non pour ce coup de force, cette prise de pouvoir un peu à la manière dictatoriale comme cela c’est fait lors du 3ème congrès, coup de force conduite par une certaine tendance de l’organisation U.P.L.G qui s’est appuuyé sur le rapport du Comité de Port - Louis. Et depuis cela, j’avais pris la résolution… de rester fidèle à mon point de vue et à ma façon de concevoir les choses : d’abord, ce n’est qu’à partir des actions de masse que l’on peut déclencher du mouvement dans le peuple et du sentiment que l’action entamée peut déployer au niveau de l’ensemble du peuple que l’on peut faire avancer, justement, la cause politique ; c’est-à-dire faire prendre conscience de la réalité coloniale et impérialiste que nous vivons au moyen de l’action de masse. Donc, cela demande dans un pays comme le nôtre, où justement l’aliénation et l’assimilation sont extrêmement développées, énormément, disons, de sérénité. Il ne faut pas non plus être trop pressé, même si le déploiement rapide de la déchéance des esprits peut effrayer. Il faut garder son calme et travailler patiemment, tranquillement, sereinement. Donc, j’ai préféré continuer à travailler de cette façon avec un petit groupe de militants du nord, au point qu’à la fin des années 90, cela nous a permis de rencontrer d’autres groupes de personnes... Et, vers 1998 - 99, j’ai rencontré d’autres groupes de militants qui travaillent en Guadeloupe sur d’autres terrains, notamment sur le terrain social. Et là, nous nous sommes appliqués à essayer de comprendre comment nous pouvions transformer la situation de notre pays. Et c’est ce que nous faisons. C’est - à dire que c’est, d’ailleurs, connu de ceux qui sont avertis des affaires politiques en Guadeloupe.... Je veux dire par là que nous réalisons un travail ouvert, public… Lorsque j’ai dit " serein, tranquille ", ce n’est pas un travail clando, fermé sur nous - mêmes, c’est ouvert, c’est dans la rue. L’une de ses expressions, en mai 2001, est la création du " Mouvman Nonm ", qui depuis multiplie un certain nombre d’initiatives, dont un journal…" Pawôl a Nonm ", etc, etc… 27


Alors la prise de position dans le débat actuel demande que de tels militants réfléchissent afin de savoir comment trouver une riposte politique de masse aux prétentions politiciennes actuelles. En effet, il y a une prétention du côté du pouvoir français d’abord de nous faire refaire le nœud qui nous enserre le cou. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire en clair, nous faire voter pour dire que nous voulons rester français. C’est - à - dire que c’est un tour de passe - passe qu’il n’avait manifestement pas encore réussi. Ainsi donc en 1946, par exemple, les députés ont voté pour que nous soyons français. Mais le peuple, lui même, n’avait pas voté cela. Et au moment même du vote les députés Guadeloupéens étaient relativement en recul sur cette question, je prend l’exemple de Rosan Girard – qui n’était même pas là, puisqu’il était malade à l’époque, il n’ont pas pris une part active – c’était plutôt des députés Martiniquais comme Aimé Césaire, comme Bissol ou des députés réunionais qui avaient occupé les devants de la scène. Ce sont eux qui étaient à la tête de ces questions. Et donc, maintenant je crois que le gouvernement français a trouvé l’opportunité de nous faire participer à notre aliénation de façon active, je dis bien active. Un peu comme si on était dans un jeu interactif, comme dans une machine électronique. Et bien, vous cliquez, la machine vous répond, etc… Alors là… nous cherchons une réponse, nous cherchons une façon, nous cherchons un moyen de masse pour répondre à une telle initiative qui, de toutes les façons, veut nous condamner définitivement sous le joug du principal ennemi du déploiement de l’émancipation du peuple guadeloupéen. Donc, ce n’est pas que je ne donne pas d’avis là - dessus, c’est que je participe tout simplement à un travail de groupe, un travail collectif qui est en train de se donner les moyens de trouver une réponse à ces questions avec ampleur et force. Ce n’est pas une déclaration de tel ou tel leader ou individu, mais un objectif d’action de masse que nous préconisons… un fait de groupe, un fait de force… C’est ce que je peux dire. Et ça viendra, ça viendra,… ça viendra bien assez tôt d’ailleurs… L.S : À l’heure de la mondialisation, qu’est - ce qui pousse un homme comme vous à vouloir faire émerger une pensée nouvelle ?

R.B.G : Enfin, là vous faites référence à… vous parlez d’une tentative qui - depuis un certain nombre d’années, au moins depuis 1978 – a été entreprise avec des jeunes (à l’époque), et qui 28


consistait à propulser une nouvelle façon de voir l’histoire de la Guadeloupe. Nous avons appelé cela, à l’époque, disons en 1984, la Sosyété Istwa Savann (ndlr : Société d’histoire " Savane "). Donc, c’est à cela, je crois, que vous faites allusion : une autre manière de voir. ... 1978, pourquoi ? Parce que c’est l’année du premier texte que j’ai moi-même écrit à l’attention de trois jeunes militants de l’A.G.E.G et cela s’est concrétisé dans la constitution d’une association en 1984 (la Sosyété Istwa Savann). Mais elle a, elle - même, fait son expérience et puis dans tout le bouleversement idéologique et politique qui a marqué le mouvement patriotique de Guadeloupe au début des années 90, toutes ces personnes m’ont fait comprendre qu’elles devaient avant tout s’occuper d’elles - mêmes et que selon leur point de vue la situation d’alors nécéssitait la fin de Savann. Et donc je dois dire que… je me suis retrouvé carrément seul et isolé sur le fait de continuer ou pas… les autres personnes préférant faire autre chose. Bon, cela a été un mal pour un bien... En tous les cas, depuis, compte - tenu de ce que je viens de dire sur le déploiement des combats d’ordre idéologique et politique qui se sont déployés publiquement à partir de 1990, cela a donné au plan de l’histoire chez moi une nouvelle orientation… Je me suis appliqué à maintenir ce qu’on peut appeler aujourd’hui Lespwisavann (ndlr : l’esprit savane). Et c’est quelque chose que je cherche à expliquer autour d’un nouveau noyau de personnes… nous tentons une prise en compte de l’héritage des réflexions des années 70 et 80 pour essayer de voir comment dépasser l’imbroglio actuel… Alors, ce qui se pose c’est la question, pourquoi, si j’ai bien compris, dans un cadre de mondialisation, fournir un tel effort spécifique, particulier ? C’est ce que vous demandez ? (rires…) Cet effort n’est pas déterminé, à priori par la mondialisation. Ce qui le détermine en premier lieu, c’est le cours (historique) de la vie qui est en nous. Et, précisément, ce qu’il faut comprendre c’est que dans une personne… une personne comme moi, historien guadeloupéen par exemple, ce que cela signifie c’est quoi ? Cela signifie, très précisément, que chez les Guadeloupéens, le fait de la domination de l’Europe sur l’Amérique et singulièrement, la volonté et la réalisation de l’exploitation coloniale que les français ont menés aux Antilles (tout particulièrement en Martinique, Guadeloupe, Guyane), eh bien, cela a produit la vie d’une certaine façon. Ce phénomène produit la vie singulièrement chez les personnes qui doivent souffrir de cette exploitation, qui doivent souffrir de cette domination. Et tout particulièrement chez les personnes qui souffrent, cela peut donner des choses (comportements, représentations…), que l’on 29


pourrait dire complètement négatives - au sens où la personnalité est incapable de s’épanouir, c’est - à - dire qu ‘elle n’arrive pas à s’en sortir, certains d’entre - nous deviennent fous, perdent la tête, ne se déploient pas, et ne peuvent pas devenir des " Hommes " dignes. Mais, il y a aussi ceux qui peuvent fleurir comme des bourgeons qui laissent s’épandre des pétales, c’est à - dire que la vie fleurie en eux. En tous les cas, ce que je comprends c’est que là où de tels parcours historiques permettent de produire des fleurs il faut les arroser, il faut y mettre de la substance, il faut s’en occuper. Chez un certain nombre d’entre nous, je considère que c’est cela qui se produit : des fleurs poussent… Ces fleurs prennent la forme de la conscience. Comme les gens l’indiquent de façon habituelle, on dit que " untel est conscient de telle chose ", " vous voyez ", " vous comprenez ", " vous ressentez ", vous vivez bien ce qui se passe autour de vous et donc vous pouvez mieux savoir comment combattre la déchéance que le système veut pour vous ; ainsi, combattre la destruction que le système peut proposer à la vie en vous. Donc en retour à cela, il ne s’agit pas de se mettre dans une position qui consiste seulement à défaire les choses, mais il s’agit de créer en prenant un appui sur la vie que l’on a en soi et qui sert la création… Ainsi, je crois qu’à partir du moment où l’on a expliqué le point de départ de cette façon, par rapport à un parcours historique, on peut adapter cette compréhension à l’environnement où l’on se trouve. Et là, je rejoins ce que vous appelez la mondialisation : nous sommes la mondialisation ! Et c’est ce qu’il y a à comprendre. Nous sommes nés, NOU, au XVII - XVIIIème siècle – je prends 1656 - 1802, par exemple – quand des aventuriers Français, Hollandais, Anglais sont venus, en Amérique, contrarier les Espagnols et les Portugais… Et bien que c’est - il passé ? Ils ont réussi à avoir des miettes dans ce qui restait des territoires du " Nouveau Monde. " C’est ainsi que la Guadeloupe a été prise aux mains des Caraïbes. En fait, tout le processus de la mondialisation, c’est là qu’il commence. C’est - à - dire que, ce que l’Europe appelle " la découverte du nouveau monde " (je le dis bien entre guillemêts car c’est une expression à laquelle j’attache une valeur singulière) convient parfaitement pour que nous puissions saisir et comprendre ce que l’on entend aujourd’hui par " mondialisation. " C’est - à - dire que c’est en fait un processus qui est dans son achèvement. Considérons la durée 1492 à disons 2003, et arrêtons - nous au moment, par exemple, où en Irak les EtatUnis peuvent bombarder un pays, pratiquement, sans avoir, à la limite, à déplacer aucun homme, je veux dire en n’utilisant que des missiles " Tomahawks " ou je ne sais quoi… Ce qu’il faut com30


prendre, c’est un processus qui est en marche, une sorte de fil qui indique la route. Nous, les enfants de l’Amérique, c’est sur notre dos qu’a été construite cette mondialisation. C’est sur notre dos qu’a été construite cette " globalisation "… comme disent les anglophones … ce terme me convient même mieux, parce que cela veut dire qu’ils ont globalisé les rapports, globalisé la domination, globalisé la destruction justement à travers l’exploitation, la domination et la mondialisation. Donc, nous sommes, probablement, plus à même que n’importe qui d’autre venant des pays dominants, de comprendre ce qui arrive aujourd’hui à travers justement ce que tout le monde a du mal à saisir : NOU !… ce que nous sommes devenus, disons, la mondialisation, la globalisation, c’est dire que NOU sommes !… Ainsi, quand vous prenez en considération, ce que j’ai présenté comme étant notre parcours et ce qui s’exprime chez certains d’entre nous, en destruction totale, en folie, voire en fleur, en floraison, en création, quand on approche cela de tout le processus général de la domination de l’Europe, on peut dire que la mondialisation cette domination générale, d’ailleurs celle des blancs, des occidentaux sur le monde, se fonde sur l’exploitation, la discrimination que nous subissons encore aujourd’hui. Et, lorsque je dis sur notre dos, je veux dire sur la masse, justement, en premier lieu, des indiens d’Amérique (ceux qu’on a appelé les amérindiens qu’ils ont pratiquement exterminés à certains endroits c’est - à dire depuis le Nord jusqu’au Sud du continent) et en second lieu, sur le dos des Africains qu’ils ont réduit en esclavage. Ces sociétés qui ont été générées dans ces conjonctions - là sur la terre d’Amérique, eh bien, elles ont abouti en un " Homme " que nous devons créer. Nous devons le chercher continuellement. Enfin, la " pousse " de cet " Homme ", nous l’avons en nous, c’est à nous de la trouver. Et, pour la trouver, il faut la chercher. Donc, c’est la raison pour laquelle il y a nécessité chez tout Caribéen conscient de chercher la " pousse " de la fleur, car c’est en elle qu’est l’espoir… ce n’est pas la " pousse " de la folie qu’il faut suivre car elle nous conduit à la singerie… Car le risque court que nous sombrions dans la folie, mais non… C’est la " pousse " de la fleur qu’il nous faut cultiver de façon à ce que la fleur, elle-même, lâche du pollen et d’autres choses sur le monde présent afin de le régénérer, le monde de la globalisation… L.S : Pourquoi " Lespwisavann " ?

R.B.G : A…ah, Lespwi savann… Et oui, Lespwisavann..! Alors, 31


d’abord, il faut dire une chose, c’est que pour bien situer cette question il nous faut remonter aux années 1970 - 80. Enfin, disons à partir de 1978, pour une petite équipe dont Jean - Pierre, Claude (Jean-Pierre Sainton et Claude Hoton) avec Baba (disons… Barfleur Junior), j’avais écrit notamment un premier texte qui était destiné à une réflexion commune…. À la suite d’une longue série de discussions que nous avons menées en particulier à Fauvette (ndlr : quartier de la commune de Port - Louis, en Guadeloupe)... Nous recherchions l’expression qu’il y avait sous tout cela, et c’est vrai qu’il faut l’assumer aussi, c’est principalement ce que j’essayais de leur transcrire comme une priorité, comme un révélateur de ce que nous avions à faire : traduire en un mot toute le substance que nous percevions dans le mouvement de masse des travailleurs agricoles déclenché à partir de 1971 et qui inspirait une nouvelle intellectualité. Je me souviens… c’est Jean - Pierre qui l’avait " sorti ", en disant que c’est comme un " homme de savane ". Et alors, ce fut dorénavant " lespwi savann "… Il est vrai qu’en tant qu’historiens (puisque c’était notre formation à tous), nous savions ce qu’étaient " les nègres de savanes "… Mais, bon… cette une expression qui au plan historique a une signification bien particulière… C’était des nègres esclaves que le maître mettait quelque part sur l’habitation et qui, en quelque sorte, servaient de vigiles... Donc, ce n’est pas cela que nous avions à encencer. Au contraire, nous avions à exprimer l’idée que dans le marronnage qui s’opère dans et hors du système esclavagiste, il y avait toujours un lieu que le nègre occupait au dépens du maître, voire à l’intérieur même de sa maisonnée ou des bois debouts, et qui représentait on savann. C’est cet espace - là qu’il nous faut chercher pour y loger. Et, quand vous atteignez cet espace, quand vous y habitez en permanence… la liberté prend un sens qui n’est pas formel, qui n’est de l’ordre de la déclaration seule. Je parle là, au plan de l’esprit pour les hommes d’une époque donnée, pour les nègre marrons d’hier et d’aujourd’hui ! Donc, c’est cette conjonction qu’il y avait avec le mot " savane ", avec le son " savann "… c’est (je résume) l’idée d’une liberté intégrale, totale et qui envahit tout l’être au point de libérer le nègre marron de toute contrainte. Ce n’est pas simplement son corps qui se libére à ce moment là, mais son esprit aussi et ainsi toutes les représentations opérées sous l’effet d’un environnement totalement hostile. Et symboliquement, nous ramenions ceci au plan intellectuel, nous transposions ceci sur le terrain de l’intellect. En tout cas, c’est ce que j’avais à dire, c’est ce que j’avais à expliquer, c’est ce que je tentai de faire partager à mes jeunes cama32


rades. Et c’est encore cela qu’aujourd’hui, précisément, nous cherchons à continuer dans ce qui s’appelle Lespwisavann. Savann a servi à nommer une association à l’époque, mais, comme je me suis aussi rendu compte que nous avions surdimensionné la structure (à l’époque où nous avons fait l’association) au dépens de l’esprit, je dirai que petit à petit nous avons perdu la dimension proprement spirituelle. Et bien, maintenant, dans le deuxième âge de Savann, nous parlons plus de Lespwisavann que de Savann. Donc, nous sommes à l’étape de Lespwisavann… L.S : Vous vous dites historien Guadeloupéen. Quelle dimension impulse votre vision de l’histoire ?

R.B.G : Oui, enfin, dans une certaine mesure, il y a deux aspects auxquels j’ai déjà répondu, qui auraient pu éclairer cette question : premièrement, sur la mondialisation où nous avons essayé de nous situer au plan historique et deuxièmement, sur ce que je viens de dire sur Lespwisavann. Mais, enfin s’il faut résumer cela à travers la question concernant l’historien guadeloupéen, d’abord il faut dire une chose, c’est qu’en 1978 quand j’ai écrit le texte " Historien guadeloupéen ou historien de l’Histoire de la Guadeloupe ", il y a une chose qui était extrêmement importante pour moi là - dedans, c’était de dire qu’une production intellectuelle, voire une excrétion mentale n’est pas quelque chose qui se trouve dans l’air, ce n’est pas une élucubration... C’est un élément qui est attaché à un corp physique, à un territoire, à un espace, et plus simplement sous le ciel, à un arbre, quelque part. Ce n’est pas une chose qui sort comme ça de la tête ou des tripes. Donc, il y a une conjonction et c’est pour cela, d’ailleurs - c’est une conception qui m’est propre – dans la première question " qui suis - je " je me suis défini en trois dimensions. Il y a une dimension génique, si je puis dire (papa, maman) qui est en quelque sorte innée... Il y a une dimension temporelle qui se loge en priorité dans l’environnement social… J’ai parlé de la place de Chaben. Et il y a une dimension physique que l’on capte et qui capte à travers l’environnement naturel… J’ai parlé de la place de la savane, notamment dans les espaces où j’ai vécu. C’est ce qui me permet de répondre sur ce que je suis. Je ne peux répondre à aucun moment en faisant abstraction de ces trois dimensions. Donc, cela me permet d’arriver à la question concernant l’historien Guadeloupéen. C’est à travers tout cela que je crois qu’il n’y a aucun mal à me définir comme historien Guadeloupéen, car il y avait un contre argument qui voulait qu’un 33


historien soit un historien, un point c’est tout ! Un historien n’est pas Grec. Un historien n’est pas Français. Un historien n’est pas Chinois… Mon problème n’est pas là. Mon problème n’est pas dans la définition intellectuelle, à proprement parler, du travail de l’historien… Ce qui consisterait, à partir de l’esprit critique, de sources repérées, définies et de la plus grande honnêteté intellectuelle, etc, à traiter le passé. Ce n’est pas cela mon problème. Mon problème est de produire en fonction d’un choix intellectuel. Quel est ce choix ? C’est d’opter pour des méthodes historiques. Enfin, c’est ce que j’ai choisi de faire. J’aurais pu investir dans la littérature ou je ne sais quel autre domaine qui m’aurait permis de montrer certaines capacités. J’aurais pu choisir la médecine qui sait, j’ai une formation à base scientifique. Bref, j’aurais pu exprimer ce que j’ai à dire sur d’autres terrains intellectuels. J’ai choisi le terrain de l’histoire. Mais, il y a une chose qui est extrêmement importante pour moi, c’est d’expurger, de sécréter, dire ce que j’ai à dire et produire, sur le plan intellectuel ou autre, à partir d’une expérience concrète, à partir d’un être réel, et non pas à partir de mon adhésion à une vague définition d’un domaine d’activité humaine, qui plus est à une tâche intellectuelle. Donc, cela m’a résolu à coller à l’histoire de la Guadeloupe, c’est à - dire à un espace spécifique de la Caraïbe, etc… Voilà un endroit précis, en un temps précis, déterminé et vers… si vous voulez, vers un être, vers, oui, je dirais… (hésitations) une création – parce qu’au fond c’est ce que je crois – vers une création, qui n’est peut-être pas déterminée mais qui ouvre des potentialités. À partir du moment où cela à été établi, cela peut très bien se comprendre qu’il y a des historiens à la Guadeloupe, qui essaient de traduire, à travers leurs œuvres, leurs productions, leurs créations, eh ben, tout ce qu’une telle activité – enfin disons, de telles méthodes peuvent permettre afin d’enrichir l’histoire de l’humanité. C’est ce qu’il y a à comprendre. Alors bien sûr, j’aurais pu prendre cette même potentialité et la consacrer à l’histoire du Japon, mais bon, il m’aurait fallu le temps d’apprendre le japonais, il m’aurait fallu… etc, etc. Mon choix c’est une solution de facilité ? Peut-être ! Je suis né ici. Je connais mieux la Guadeloupe. J’ai tout ce qu’il faut ici. Je me consacre à cela. Mais je ne suis pas fermé là - dessus. C’est - à - dire que je ne suis pas une personne figée, à proprement parler, sur les savanes où j’ai germé, sur les quartiers autour desquels j’ai grandi, etc, etc. Voilà ce que je comprend là - dessus. Voilà ce que je saisis là dedans. Donc, plus vous êtes vous - même, plus vous servirez les desseins de l’humanité et lui apporterez quelque chose de neuf. Je crois que c’est ce que je veux dire à travers tout cela... 34


L.S : Comment qualifieriez - vous votre démarche ?

R.B.G : Je ne sais pas. J’avoue que je ne sais pas comment qualifier cela. Il y a… Je peux partir d’un certain nombre de références sociales ordinaires, de ce que j’ai entendu dire... J’ai entendu dire que je jouais au gourou… (rires). Ça, ce sont des mots qui me sont parvenus après disons, la fin du premier cycle de Savann. J’ai cru comprendre que beaucoup de personnes ont considéré que dans ce que nous faisions à S.I. Savann, mon rôle là - dedans était celui d’un gourou… (hilare). Enfin, cela voudrait dire que les gens ont perçu principalement la dimension spirituelle de notre investigation. Oui… je crois que ce que nous avons à dire, touche d’abord l’intellect d’ailleurs, et forcément on navigue essentiellement dans le domaine de l’esprit. Bon, c’est une chose qui, prise en considération, fait comprendre à certaines personnes que les activités que nous avons menées dans Savann avaient non seulement une dimension de production intellectuelle, mais de plus, du fait que j’interpellais les gens sur l’origine même de la production intellectuelle et que j’allais au - delà de l’activité intellectuelle, en conséquence, elles touchaient à la dimension spirituelle. Bon, c’est de cette façon que je pense que des personnes l’ont compris… Bon, deuxième chose, c’est qu’effectivement, il y a un certain nombre de contacts, avec en majorité des jeunes, depuis les années 70, qui ont donné, dans les retours que j’ai puisque lorsqu’il y a échange on ne fait pas que donner, on reçoit aussi – beaucoup de propos qui m’ont amené à penser que j’avais quelque chose que j’apportais au niveau de ce que j’appellerais l’esprit de la pensée du plan historique. Et qu’en tout cas, j’avais quelque chose que j’avais envie de dire. Je ne sais pas si ça passe toujours, si c’est toujours très clair, mais c’est ainsi que les jeunes avec qui j’étais en contact me renvoyaient, ce qu’ils percevaient... En troisième lieu, ce que je peux comprendre et ce que j’ai observé c’est qu’après la fin de ce que j’ai appelé la première phase, le premier cycle de vie de Savann qui s’est terminé vers 1993 94 - avec la disparition du premier groupe - et bien, tout naturellement, je ne sais comment, il y a différents jeunes qui sont venus vers moi pour m’interpeller sur ce qu’ils avaient lu ou entendu ou vu et qui ont un peu relancé la machine Savann, qui a donné Lespwisavann d’aujourd’hui. Que peut signifier tout cela ?… Ces trois éléments peuvent signifier qu’il y a un parcours qui 35


mériterait d’être interrogé pour savoir ce qu’il contient, l’ambition qu’il nourrit : ce que je veux dire ou ce que je veux faire. Bôf… Enfin, je vous avouerai que moi - même je ne suis pas préoccupé par je ne sais quelle définition du parcours, car je n’ai pas encore essayé de le qualifier... Bon, j’écoute, je suis très attentif comme je viens de dire. Ce dont je suis sûr… ce dont je suis sûr, c’est que… vous ne pouvez pas prétendre modifier la réalité… puisque quand au fond, c’est la principale demande que la vie a en moi, c’est de modifier la réalité dans laquelle j’ai grandi. Quelle est - elle ? Voir des blancs dominer des noirs, sur la seule base d’une discrimination, celle de la couleur. C’est la principale leçon que j’ai comprise de notre histoire. Voir que, sur cette base là, il y a toute une hiérarchie sociale qui s’établie dans les territoires de la Caraïbe, c’est - à - dire d’un côté des riches et de l’autre des pauvres sur la base de la discrimination par la couleur ! Car, j’ai grandi dans ce climat, dans un Beauport dominé… (rire " jaune ") dominé par les blancs… C’est de cette façon que je vécu cela, je n’étais pas encore historien, je n’avais pas encore fait histoire, je ne connaissais rien. C’est ce que j’ai vu. Bon, moi, j’ai vu mon père logé dans ce qu’on appelait " la case des ouvriers. " D’ailleurs, les restes de ces maisons sont toujours là. Leurs squelettes sont là, etc... J’ai vu ma mère incapable d’attacher 350 paquets de canne dans un champ pour avoir une journée afin de nourrir mes frères et sœurs, etc. Donc, en cela j’ai été marqué par une pulsion, celle de modifier un tel état de fait car le système dans lequel nous vivons est une reproduction de cette situation. Il n’y a pratiquement plus d’ouvriers agricoles, donc ce n’est pas l’image de ma mère qui me sert de repère… Mais, il y a un système qui est en place et qui reproduit le même schéma, c’est - à - dire qui empêche que les hommes se déploient, que les hommes s’épanouissent véritablement dans ce pays. Quant au fond, il y a quelque chose à dire, c’est que depuis l’abolition de l’esclavage les nègres ne se sont pas encore émancipés. Et donc, ma volonté est de faire en sorte de participer, de contribuer, bref, de servir une telle cause afin que cette émancipation arrive à son terme pour le bien de tous les hommes qui vivent ou qui ont choisi de vivre sur ce territoire. Donc, tout ce que je peux faire, je le fais… en particulier, sur le terrain de la production intellectuelle, sur le terrain de la sensibilité à un certain nombre de valeurs culturelles, etc… Si je considère ce que j’ai déjà dit au tout début de qui suis - je, disons que j’essais de dire tout ce que j’ai à dire, de ne pas avoir peur d’être ce que je suis en train de devenir… Alors, parfois, c’est gênant, parfois c’est emmerdant parce que ça peut ressembler à l’œuvre d’un gourou 36


ou pas. Ça ne me préoccupe pas, car je n’ai pas de problème à ce niveau. Je ne suis le gourou de qui que ce soit. La seule chose qui m’intéresse, c’est de modifier le réel social, c’est - à - dire, transformer concrètement le réel. Ce n’est pas simplement une réforme, ce n’est pas un saupoudrage de changements. Sur cela, je me suis déjà positionné dans votre question, notamment, sur le changement statutaire actuel, enfin sans entrer dans le détail. Mais, je suis pour une véritable révolution de cette situation. L’émancipation de tous les enfants fils d’esclaves, ici, passe par un bouleversement dans cette société fille de l’esclavage. Sans cela, NOU ne s’en sortira pas. C’est - à - dire que nous allons rester dans une sorte d’hypocrisie invraisemblable où nous reproduirons nous - mêmes des chaînes pour nous attacher et nous étrangler. Donc, voilà ce que je perçois, ce que je vois... C’est très concret. Bon, même si ce que j’ai à donner ou à apporter peut paraître vraiment, un peu, évanescent, un peu éloigné des choses matérielles et de la réalité que les gens peuvent percevoir… c’est que j’aime aller au fond, j’aime aller à ce qui conditionne vraiment ce réel et que bien souvent on ne dit pas. Car, ce que l’on voit voile bien souvent ce qui est réellement en - dessous et qui détermine ce que l’on est. L.S : S’il fallait résumer en quelques mots ce que vous avez à dire au peuple et à la jeunesse d’aujourd’hui…

R.B.G : S’il fallait résumer en quelques mots… oui, en " quelques mots "… (rires). En quelques mots, ce qu’il y a à dire à la jeunesse… c’est-à-dire qu’il faut qu’un jeune cherche, aujourd’hui par exemple en Guadeloupe… deux choses, selon moi… il peut devenir un " Homme ", s’il s’appuie sur ce qu’il y a d’humain dans notre société ; c’est-à-dire, dans ce en quoi il reconnaîtra le mieux les valeurs humaines, dans notre société… il s’en sert comme point d’appui… pour son épanouissement. C’est comme s’il cherchait un terrain propice à son développement… Regardez bien dans une forêt ce qui se passe. Un arbre a besoin de deux choses que sont le soleil et l’eau. Et, s’il se trouve à un endroit où il n’y a pas d’eau, il fait de petites feuilles de façon à ce que le soleil ne brûle pas le peu d’eau qu’il arrive à tirer de la terre. C’est ce que je veux tout simplement dire ; par là, donc, chercher dans la société ce qui a un réel fondement humain - il faut pouvoir le reconnaître, il faut avoir le courage de le chercher et le trouver. Mais, quand je parle de fondement humain, c’est là où dans certains cas il faut faire attention… il faut éviter le monde de 37


l’hypocrisie… de la manipulation, c’est une partie des défauts que le système esclavagiste nous a léguée et qui se traduit par un troisième grand défaut qu’est la jalousie. Dès que le jeune a repéré cela, il doit prendre un autre chemin car il n’aura pas encore trouvé " l’Homme " qu’il cherche. Quand il a repéré cela, il doit partir de l’autre coté, parce qu’il ne pourra pas " pousser " à cet endroit-là… Ou tout au moins, s’il pousse là, il pourrira assez rapidement. Vous voyez… en quelques mots, bon, franchement, en quelques mots, puisqu’il faut " quelques mots ", c’est cela, c’est ce que je peux dire...

Texte revu par Raymond B. Gama

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En guise de conclusion

Ces textes sont maintenant publiés et cela me soulage de certaines critiques qui depuis près d’un quart de siècle voudraient me faire entendre qu’il n’y a d’idées qu’écrites et publiées. Avouons que la venue d’internet a été d’une opportunité insondable dans la mesure ou dorénavant il n’y avait plus cet impératif de la plume, du stylo, de l’encre qui fixe de manière quasi indélébile… En effet, en une touche on efface ce qui vient d’être affirmé, proclamé ! Une telle technique convenait sans aucun doute mieux au " mouvement permanent " qui est le lot de mon oraliture.

Je souffrais de devoir figer, ossifier, fossiliser mes ressentis, mes représentations, mes pensées… mon être en somme. Aujourd’hui ça va mieux ! La souffrance est acceptable car évacuée par un «clic» dès lors qu’elle est insupportable. J’aime pouvoir surfer d’un mot à l’autre, d’une pensée à une autre et ne me contenter après plusieurs essais que d’une expression elle - même en sursis, c’est - à - dire dont la durée de vie ne dépend que de ma volonté à la faire s’évanouir. Aussi, tout ce que je viens de vous proposer conserve la fragilité de toute prétention humaine et ne vous méprenez pas sur mes intentions réelles. J’ai affirmé vouloir alimenter le débat sur la construction d’une nouvelle historiographie caribéenne, j’espère vous avoir satisfait ne serait - ce que de ce seul point de vue. Le texte 1 que j’ai écrit en 1978 reflète profondément une époque de grandes certitudes qui ont animé les sincères engagements d’un militant encore jeune (32 ans). Le texte 2 témoigne d’une maturation réelle et vous invite à camper hors de vos habituels horizons. Enfin, le texte 3 est récapitulatif et répond avant tout à une demande légitime d’explication en quelque sorte. Je souhaite sur ce dernier aspect entre autre avoir répondu à l’attente exprimée. 39


" Ces trois éléments qui m’ont fait ", j’ai accepté de les partager en un travail collectif qui est en train de se donner les moyens de trouver une réponse à ces questions avec ampleur et force ". C’est " la pousse " de la fleur qu’il nous faut cultiver ", afin de trouver le " lieu que le nègre occupait au dépens du maître " et qui ouvre la voie d’un réel enrichissement de " l’histoire de l’humanité ". Seule " une véritable révolution de cette situation " peut nous autoriser à vaincre le monde de l’hypocrisie,de la manipulation, de la jalousie qui altère notre seule potentialité vraiment humaine : créer, pour abriter la vie, car sans cela elle s’évanouira en nous.

Raymond B. Gama, historien

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....... Vos réactions et commentaires à : an.didan@lespwisavann.com ou à Association Lespwisavann s/c Raymond B. Gama 97117 Port - Louis (Guadeloupe, F.W.I)

In Lespwisavann, Istwa & Sosyété www.lespwisavann.com Revue Online - ISSN : 1634 - 0507

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Lespwisavann N°0  

"L’intention qui accompagne ce recueil est simple : contribuer à enrichir la réflexion historique dans la Caraïbe." SOMMAIRE : - Historien...

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