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Vincent Fradet

LE JEU DE RANG

MAISON COURS !


J'aimerais m’appeler James et j'ai envie d'écrire sur le base-ball. Je trouve que c'est une bonne idée, de bon sens pour évoquer ces histoires de mouvement et de position dans la société, les petits jeux et les grandes batailles pour prendre la place du voisin. Au base-ball, on se déplace par étape autour d'un circuit immuable, on cherche à revenir au point de départ, deux équipes s'y affrontent et, en France tennistico-footballistique début d'ère rugbiesque, le base-ball reste assez folklorique, ce qui en fait une idée j'en suis sûr très originale. Raconter un match d'un sport inconnu, de moi compris, est un choix brillant pour brasser avec finesse les ressorts de notre vivre-ensemble.

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Mais me voilà à présent sur un terrain. Un vrai terrain avec son diamant, son vrai gazon et ses bases. Et puis il y a les joueurs. Heureusement pour moi, je tiens la batte, entre deux bras soudain musclés. Je devine sans peine que le type habillé en blanc face à moi va me lancer la balle. Et je taperai dedans avec mon gros bâton. Il me jette un regard confiant, très confiant même. En gros, il me méprise des yeux. À croire qu'il sait à qui il a affaire. J'entends des baragouinements indistincts derrière moi, venant de ce qui semble être le banc des remplaçants. J’en déduis que je ne suis pas en France. Je perçois des « no » et des « maybe », mais, là aussi, j'ai peur d'être encore trop approximatif. Le sport parlera pour moi. - « Oneagainafor ? » lance tout bas le gars derrière moi, en blanc lui aussi, - « ouais ouais aucun problème » que je réponds tonitruant. Et là c'est le moment. Je sens bien qu'il va se passer quelque chose, quelque chose de grand sûrement. Tout le monde regarde plus ou moins vers moi, et j'adopte l'air que je sens être de circonstance : dégagé mais grave. Je plie les genoux, fais quelques rotations de bassin, ramène vers moi la batte, pointée vers le haut. Je fais un ou deux mouvements amples des bras, pour m'échauffer, comme au golf, sans manquer de vérifier discrètement si celui qui est derrière moi se tient suffisamment loin. Ça va. J'affirme un peu ma prise quand même. Je remarque en passant que ce gars ressemble plus à un joueur de hockey sur glace qu'autre chose : dans l'ensemble, il est presque carré, épaulettes et protections tous azimut, casque intégral. Je fais un léger hochement de tête au type en face. Je suis prêt à jouer le coup de ma vie. Lui, devant moi, fait des gestes presque beaux, en tout cas très fluides. On respire la tension du supporter. Là j'entends un petit bruit, un « ploc » derrière moi. Puis le son enfle de toute part. Je lève les yeux furtivement. Tout le monde semble un peu relâché. Ils ont vu quelque chose qui m'a échappé. La balle, c'est la balle que je n'ai pas vue passer. Elle est maintenant dans la main gantée de « oneagainafor » derrière. Je ne

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l'ai même pas vue quitter la main du lanceur. Il lance vraiment bien c'est sûr. J'hésite un instant à protester que je n'étais pas prêt, mais décide de plutôt me concentrer sur le prochain coup. Je me souviens qu'un batteur est éliminé après trois lancers consécutifs non « battés ». Comme quoi ça arrive, et même aux meilleurs sûrement. Un petit coup d'œil vers le banc, je ne sais pas trop qui regarder mais c'est de circonstance. Puis à nouveau je fais face. Mes épaules sont soudain un peu plus lourdes, à devoir supporter l'espoir de toute une équipe, peut-être même de toute une ville, sûrement américaine et très grande. Cette fois-ci, je ne veux rien manquer des petits tourniquets du gars là-bas. Je prends un peu d'avance en positionnant ma batte derrière moi. J'ai la présence d'esprit de me demander où je dois viser. Là-bas... ou peut-être là-bas. Loin en tout cas. Je vais taper si loin qu'avant de se rompre, la batte enverra la balle dans le parking derrière, rempli de Mustangs et de 4x4 hydrogénés. Tout se passe très vite. Il enchaîne des mouvements différents cette fois, comme un batracien presque. J'ai lu aussi qu'un lanceur fournit un effort tel durant un match qu'il lui est physiquement impossible de relancer avant trois jours. C'est presque incroyable à le regarder gigoter. En tout cas, son nouveau style me paraît plus lisible et, sans voir la balle plus que ça, je synchronise mon geste avec ce que je pressens être la fin du sien. Un ange, tout petit et furtif, passe. Puis je ressens un gros choc dans la batte. Elle s'est rompue, à tous les coups. Je l'ai lâchée instinctivement d'ailleurs. Et pendant que, légèrement ahuri, je reprends conscience de mon corps en regardant si mes mains sont toujours là, j'entends le type au « oneagain » lancer des « fuckfuckfuck » évocateurs. Je perçois les haut-parleurs qui rugissent, si loin pourtant. Il me faut tout ma capacité d'analyse des situations d'urgence pour réaliser que j'ai dû toucher la balle. Ou l'inverse peu importe. Mais où donc est-elle partie ? Je quitte des yeux mes membres douloureux pour m'apercevoir que tout autour de moi n'est plus que mouvement. Tout bouge. Tout le monde. Et c'est là

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que me revient un mot de l'article de Wikipédia sur le base-ball : courir. Oui, c'est ça, je dois courir. D'instinct, je pars vers la droite (à y repenser : d'instinct, j'aurais préféré partir vers la gauche, mais passons). Je sens que le démarrage est assez violent. Une énorme machine se met en branle : mon corps d'athlète. Très vite, je suis déjà à plus de deux mètres de ma base. Direction, la victoire. Je suis à mi-parcours vers la première base quand je retrouve mes esprits. Je me souviens que, pour ne pas être éliminé, la balle ne doit pas revenir avant moi dans les mains d'un de mes adversaires postés à chaque base. Je devrai donc savoir en arrivant à la première base si j'ai le temps de repartir vers la seconde. De toutes manières, je suis quasi-certain d'avoir fait un gros coup. La chance du débutant peut-être. Avant de me mettre à courir, j'ai bien senti l'émotion qui avait gagné le stade. Et puis je cours si bien, si vite. L'espèce de coussinet au sol, qui représente la base, est déjà à ma portée. En négociant bien mon virage, je pourrai l'effleurer du pied (un contact étant obligatoire pour valider mon passage), et repartir à pleine vitesse vers la base suivante. L'ivresse me gagne. Je prends avec détermination la seconde ligne droite autour du diamant. Direction, la gloire. Je sais bien qu'il faut que je me dégrise. Que je reprenne le contrôle et que mes objectifs soient clairs et ordonnés. Je relève un peu la tête. Où est la balle ? Ai-je le temps de continuer ma course ? Bizarrement, il n'y a plus personne devant moi. À droite, à la limite de mon champ de vision, j'aperçois un regroupement. Rouge et blanc en plus. Pourquoi les joueurs des deux équipes se réunissent-ils ? À ce moment de la partie en plus. C'est absurde. Mais peu importe, je sais à présent que je pourrai sans peine atteindre la seconde base. Et avec la forme que je tiens, sûrement la troisième. C'est décidé. Telle une gazelle des bois, je souffle la base numéro deux. Mes pieds touchent à peine le sol et je suis né pour vaincre. C'est tellement grisant. Je vais rapporter un point superbe à mon équipe. On se rappellera de mon exploit dans tout le Wyoming, les Dakota réunis, le Kansas, le Kentucky

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et l'Alabama. L'horizon se rapproche si vite. Je dois rester calme, ne pas plonger trop tôt, tout l'effet serait gâché. Autour de moi, je trouve les ovations un peu feutrées. Je croyais que ça galvanisait les sportifs d'entendre la foule les encourager. Moi je n'entends pour ainsi dire rien. Sont-ils tous bouche bée ? Suis-je en passe de réaliser un exploit si incroyable que plus aucun spectateur ne juge bon de me soutenir ? La base trois n'est déjà plus qu'un souvenir. Je vais le faire, je vais vraiment le faire. Batteur émérite de l'équipe rouge. Faiseur d'exploits base-balleux. Qui l'aurait cru ? Mon corps sublime la souffrance qu'il endure. C'est le secret des battants, je le sais à présent. Je suis presque lucide au moment où mon pied gauche prend un dernier appui sur le sable, me propulse dans un saut des dieux vers le bout de la boucle. Mon corps tourne en l'air pendant un temps qui semble infini. Toujours à la verticale audessus du sol, la tête en bas, je prends un second appui de la main sur la base quatre, celle de la consécration, et me retourne prestement avant que mes pieds ne retouchent le sol. C'était magnifique. J'ai réussi. Mon corps se gaine de fierté. Pas de hourra tapageur, pas de poing serré. Non, je reste un modèle d'humilité et de sérénité. Mon regard encore dissimulé par la visière de ma casquette de sportif, je relève très lentement la tête. Je prépare mon esprit au choc. Aux chocs même. De l'ovation, de l'admiration, de la reconnaissance, des yeux d'enfants emplis d'envie, des visages émus de mamans charmées... Tout est comme au ralenti. Je découvre, galvanisé d'honneur, le gazon, vert comme au jardin d'Eden, le silence reccueilli se fraie un chemin jusqu'à mes oreilles... C'est un moment si solennel. Je gonfle mes poumons d'orgueil... Mais pourquoi ce silence au fait ? Pourquoi n'y a-t-il pas plutôt un grondement, un tonnerre invincible venu des tribunes ? Pourquoi ne suis-je pas soulevé par mes coéquipiers, tenant à bout de bras l'objet de leur fierté ? J'ai réalisé l'irréalisable, conçu l'inconcevable, couru indompté sur la ligne aride de l'exploit, et maintenant il n'y a plus personne ! C'est là que je me retourne vers les tribunes.

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J’y découvre, dans l'ordre, un groupe de supporters en maillots blancs qui me regardent fixement, un drapeau aux couleurs des Brewers de Milwaukee, les caméras en nombre braquées sur leur droite, un bout de foule anonyme qui tantôt me regarde interdite tantôt regarde ce que je vois maintenant moi aussi : le regroupement rouge et blanc de tout à l'heure. Il est toujours là. Encore plus gros il me semble. En fait, les joueurs sont accompagnés de gens en vestes blanches. Tout le monde a l'air très sérieux. Et très soucieux. Quelque chose au milieu de ce groupe me vole la vedette. Comment est-ce possible ? J'aperçois un brancard entre les jambes multicolores... Et c'est là que l'un des joueurs de l'équipe blanche m'aperçoit. Il quitte les autres sans plus réfléchir et se met à courir vers moi. C'est comme dans les films. Il se précipite, voudrait être déjà à ma hauteur. Et en même temps, pour moi, le temps s'est arrêté. Je le vois lourd, tous ses gestes sont étrangement lents. Il me fait signe apparemment. Mais oui. Il est en train de mettre son doigt sur la tempe et d'imprimer un mouvement rotatif à sa main. Il est en train de me traiter de malade, de fou. Quelle horreur. Que s'est-il passé ? Arrivé devant moi, il continue à vivement gesticuler, colle sa poitrine à la mienne, se prend la tête à deux mains, baragouine des trucs en anglais. - « Oh, calme-toi, lui dis-je confiant. Reste fair-play. Keep cool quoi ! » Mais lui ne s’arrête pas du tout. Bien au contraire, il me prend par le bras en me montrant l’attroupement. - « Come ! » - « Mais quoi "comme", lâche-moi ! » Je me libère brusquement, me plante littéralement dans le sol, le regarde et lui explique, avec les mains cette fois-ci, que je ne comprends rien. Qu’est-il arrivé ? Commence alors une séquence qui ferait jaser les inventeurs de l’esperanto, un vibrant plaidoyer pour

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la compréhension entre les peuples. Face à moi, il me raconte ce qui s’est passé, sans aucun son. Mais les gestes qu’il fait sont éloquents. Il me décompose la séquence « toi, taper avec la batte, la balle partir, très fort, taper la tête, lui là-bas. » Autrement dit, la balle que j’ai frappée a éclaté la tête d’un adversaire. C’est un désastre. Tout s’explique : le regroupement pendant ma course folle, le silence général, la facilité avec laquelle j’ai pu faire le tour du diamant... seul et ridicule devant un stade entier. Encore une fois, le temps s’arrête. Mon esprit se vide. Ce n’est pas possible, j’ai réalisé un exploit ! Faible mais digne, je m’approche du groupe. J’aperçois le pauvre type au milieu, dont la moitié du visage est déjà cachée par un énorme sac de glace. Non... je suis un grand athlète ! Les têtes se détournent à mon arrivée. Des moues moqueuses ou vengeresses apparaissent, des soupirs forcés suivent de bruyantes exaspérations. Je ne peux pourtant pas m’empêcher de me répéter que c’était fabuleux, que vraiment, je suis fait pour l’élite. Et si j’ai un peu amoché quelqu’un au passage, finalement, ça montre juste un peu plus clairement à quel point j’en ai bavé. Juste un doute quand même : le point que j’ai marqué, ça compte ?

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