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Pour toi Macha rara avis oiseau plus rare encore que ne le pensait le vieux JuvĂŠnal


Du même auteur : Lemartin. Pilote- aviateur. Biographie. Universud 1994 (Épuisé) La Garde-en-Freinet. Monographie. Universud 1994 (Épuisé) Le Grand Chose. Roman. Universud 1995 Léon Lemartin. Chef- pilote. Biographie J. et O. Dalmon. Universud 2009 Transautoroute. Carnet 1. Road-story. Editions du Buëch 2011


« Le lien possible serait qu’une personne puisse mourir dans l’orgasme où elle naîtrait : on pourrait dire qu’elle meurt dans sa propre conception. Ce serait la continuité orgasme-mort. Ce n’est qu’une possibilité, cela n’a pas d’autre prétention.» William Burroughs (entretien avec Daniel Odier)


ISBN 978- 2- 9534352- 1- 4 © UNIVERSUD Éditeur 2016 Tous droits réservés Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit est interdite sans autorisation préalable. Toute copie constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1995, sur la protection des droits d’auteur.

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Jacques Dalmon

Le Cri des Etoiles Roman

UNIVERSUD EDITEUR

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PREMIERE PARTIE : NEW YORK CITY 1 Voici : l’été s'annonce aride. Il ne pleut pas depuis des mois, plus la moindre goutte d’eau sur New York... La cité vire folle : troubles et violences. Des bandes rebelles, femmes et mâles nus, cherchent des victimes, en plein cœur de Manhattan. Ce doit être pire dans le Bronx, Queens ou Brooklyn. Ici, le long de la Septième, les foules râlent et crachent du venin. Dans le ciel clair-obscur, loin dessus le sommet des immeubles, des étoiles se plaignent et crient. La perversité sur la terre énerve les univers. Édouard Nocq marche vite, à grandes enjambées. Sa cravate dénouée flotte en travers. Au bout de son bras pend son attaché-case, lourd de rêves enfermés. Il s'affole un peu. Des filles se moquent de lui et le poussent aux fesses. Il craint d'arriver chez lui dépouillé meurtri, pire encore : écouillé. Alors, il cherche à s’engouffrer dans le métro, comme un rat dans un trou ! Pas assez vif, le rongeur... sur lui la déferlante roule avant même qu’il ait atteint les escaliers. Il est emporté sans pouvoir se retourner, dans la masse noyé. Mille poitrines hurlent des slogans, clichés, lieux communs et trois contestataires lui 9


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serrent les côtes. La manif descend de Central Park, s’arrête au bord de Times Square. Les tapins et leurs clients se réfugient prudemment dans les sex-shops. Nocq est un fuyard cerné, paniqué. Il hésite. Il est prêt à s’abandonner, à se coucher, à mourir piétiné... Ce n’est pas grave, si c’est rapide et s’il évite ainsi l’asphyxie lente. Les révoltés, excités, le pressent et l’assourdissent. Toutefois plus fort, derrière, il perçoit la Voix : « Qui es-tu, l'homme juste ? Qui es-tu ? » Il cherche la réponse au hasard, dans le fond prestigieux de sa mémoire. Il ne trouve pas et bafouille : — Je suis ancien : Edouard Nocq. On me surnomme Nono. Cent ans... plus peut-être. Qui peut dire ? — Et tu marches avec moi ? — Non. Je ne marche avec personne. Je respecte le droit de chacun et le mien. Je donne à ma vie des contours simples, géométriques, simples. — Puriste alors ? Tu es mon allié. Bien que... Faudrait changer ton style, ta dégaine un peu, ton look. — Je rêve d'effets monumentaux. — Pauvre con. — Je m'appelle Edouard, Eddy pour les intimes. Famille Nocq. Je viens d’ailleurs. Je ne suis qu’étranger et voyageur sur cette terre. — Nono, Edouard, Eddy, tu es multiple ? — Comme tout le monde. — ... Tu marches avec moi. Je te dirai ce qu'il faut faire. Je te réserve un grand destin. — Qui es-tu ? — Personne. Rien. Je suis toi, mais dehors. J’ai toujours été là. Je suis ta conscience, ta vérité, ton âme. Il te suffit de croire. — Mais tu es ou tu n’es pas ? Survivras— tu ? Disparaîtrastu avec moi ? Pas de réponse. Nocq cherche autour de lui, ne voit personne. Pourtant, la croyance entre dans sa tête et ne la quitte plus. Il 10


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entend le cri du peuple et le cri des étoiles. Alors, il s’enfuit à longues enjambées. Il rejoint Lexington par la 49 ème. il passe devant Rockefeller Center. Sur la place en contrebas, la statue dorée le nargue toujours. Elle l'horripile. Un matin de rage, il descendra décapiter le mec brillant, ce Prométhée prétentieux qui mit le feu sur la terre… Les choses sont parfaitement rangées dans ce coin. Les drapeaux alignés, les étages, les idées, les fenêtres, les gens, tout est trop bien. Il rêve de casser, de briser du Rockefeller... Mais il est trop lâche. Un groupuscule de filles lui coupe le chemin. Les mignonnes le narguent. Elles lui déplaisent. Un jour, il en renversera sans doute une... et la brisera. — Tue ! Tue ! suggère la voix Pour avoir de telles révoltes, ne serait-il pas en train de se transformer en une sorte de barbare ? Au sens primitif : immigrant destructeur ? Il n’est qu’un Européen transplanté par hasard dans les Amériques... Un vandale assoupi… Après tout qu’est-ce, l’Europe ? Ah, oui ! Ce truc très loin...

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2 Cette nuit-là, Nono s’assied nu dehors, sur l'escalier de secours, au septième étage, les jambes dans le vide. Il loge au Pickwick Arms Hôtel ; il estime que pour justifier un appartement, il faut être au moins deux, avoir des projets, un plan de vie cohérent. Or, il est un solitaire ; car il ne veut vivre avec une femme que s’il connaît l’orgasme avec elle et vice-versa... la moindre des choses, en y réfléchissant. Alors il expérimente à droite, à gauche. Il sait éjaculer. C’est facile, avec un peu d’application, zic, crac, zim, boum ! Mais il n’a jamais joui, jamais. Il s’inquiète. Il ignore cette sensation, ce vertige, paraît-il... Sans orgasme, pas d’avenir. D’ailleurs, en ce pays, toute une génération pense la même chose, avec des variantes. Certains affirment qu’il est possible d’orgasmer grâce à d’autres disciplines que l’amour : l’art, le voyage, le travail, l’alcool, la drogue. Ce serait plus facile, parait-il, avec une partenaire. Lui n’a jamais rencontré celle qu’il espère depuis toujours, sainte et pute à la fois. Mais l’a-t-il vraiment cherchée ? « Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour cela », se dit-il. De toute façon, ses parents sont les seuls coupables. Pourquoi sont-ils venus en Amérique, alors que leur unique enfant n’avait pas encore six ans ? Pourquoi lui avoir fait faire des études de technicien ? Pourquoi l’avoir aidé dans la création de sa propre entreprise ? Pour le voir échouer ? Et pourquoi lui avoir conseillé ensuite de quitter la Californie

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pour New York ? Enfin, le comble de l’erreur : pourquoi se tuer tous les deux dans un accident de voiture ? Dans ces conditions, comment trouver l’instant propice à la découverte de l’oiseau rare... du mythique volatile ? Il ne pouvait même pas se révolter. Son père et sa mère ne lui avaient laissé que d’importants souvenirs... et pour héritage, ce terrain perdu dans la Sierra Nevada. Il n’y était jamais allé. Cette possession improbable n’existait peut-être pas. Cependant, Edouard se disait qu’un jour, il reviendrait en Californie, lorsqu’il aurait trouvé l'équipière idoine et sensuelle. Alors il construirait sa maison, sur fond de montagne et le ciel derrière... l’infini ! Etait-il possible d’atteindre l’orgasme, bras ouverts face au vent, sur les sommets ? — Petit homme, dit la voix, tu peux rejoindre, si tu veux, les confins de la terre. Alors tu verras l’arbre de la tendresse, l’arbre de l’entendement et celui de la beauté. L’arbre du plaisir aussi, dont les branches s’écarteront pour te recevoir, comme des cuisses de femme. Tu vivras l’espace et le temps, tu connaîtras l’ivresse et tu deviendras grand.

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3 Il a quitté son travail. Sa chambre donne sur la cour voisine. De son poste de guet, à la verticale, il voit, tout en bas sur le côté, la 51e, très droite jusqu’au fleuve presque. Il se pose des tas de questions. Pourquoi les arbres, sous lui, semblent-ils immobiles et petits soudain ? Serait-il possible que la ville, si vite, change de dimension ? Pourquoi l'éternité sans un seul nuage au-dessus de la mer ? Puis une étoile se met à glisser du Sud au Nord, en silence et deux autres à ses côtés, une rouge, une verte : sans doute les étoiles de minuit vingt qui relient les continents. Plus bas, au croisement avec la Deuxième Avenue, grincent d'autres astres, des oranges, par paires. Ils se poursuivent frelons, chuintent, constellations filantes... patinent, crissent dans la courbe et disparaissent à l'angle du traiteur chinois. Et même une comète, en un grand bruit de ferraille, effiloche sa traîne en étincelles couleur de sang. Cassiopée, la Grande Ourse, Pégase... Edouard s’embrouille. La course des luminaires célestes lui donne le vertige. Fébrile, il se dresse et se tend, le sexe au vent, la gorge serrée. Jamais comme ce soir, les étoiles ne se sont révoltées ; jamais ne se sont choquées entre elles, ne se sont mises à crier, tandis que soudain la terre s'incline... La vibration monte du sol, gagne les cuisses du bipède. Il se tient debout, agrippé peureux au garde-corps. Les marches de métal tremblent aussi... Pour finir, son ventre se crispe. Un grand frisson le traverse, flèche dure et vibrante. Ce n’est pas douloureux. Simplement, venu du centre de la terre, se transmettant des

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marches métalliques aux paliers, puis ascendant ses jambes craintives et ses cuisses molles, un courant jaillit et le pénètre. L'onde tranche ses entrailles, estafilade ses chairs, les ouvre de bas en haut comme celles d'un lapin. L'onde ressort par sa bouche, ensuite se dirige vers l'immeuble d’à-côté, secoue les vitres, encore grimpe, l'onde comme un éclair... lui pantelant. Ce fluide étrange froisse la nuit. Tressautent Véga, Sirius, Altaïr aux quatre vents du cosmos ! Comment soupçonner tant de colère, amertume, désespoir stellaire ? Pourquoi ce hurlement silencieux, ce cri des étoiles ?... et cette Voix, de nouveau, forte : — Va ! Je marche avec toi !

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4 C’est ainsi qu’Edouard, le petit malin du petit matin, se décide à reprendre tout à zéro, pour ne plus souffrir, pour ne plus entendre, pour apprendre de nouveau. Détenir la connaissance ! Voilà qui lui serait bien utile : entrer en réflexion, comprendre et voir neuf. Il n’a jamais tenté semblable exploit. Il est d’accord pour « penser », bien que cela lui semble un sacrilège, une tare. Pour lui, ce n’est pas une nécessité biologique. Pourtant, il a conscience d’une certaine grandeur chez les autres, une certaine puissance. Comme ça, d’instinct, à l’improviste, il lui arrive d’admirer ses semblables. La ville aussi parfois... New York, lui donne à méditer. Après tout, ce sont des hommes qui l’ont conçue. Les plus gigantesques rêves se reflètent dans les vitres dressées... l’ampleur, le souffle. Il devient simple de s’intégrer au gigantisme, simple d’effleurer la dimension cosmique, simple de devenir grand soi-même, par mimétisme. Nono regarde les limites de la terre, au bord de l’East River. Comment chercher ailleurs ? Pourquoi chercher plus loin ? Il se souvient de son arrivée sur le territoire américain. Il n’était qu’un petit garçon. Il allait dans une école de Menlo Park, près de San Francisco. Son père travaillait dans une banque, sa mère comptable dans une grande surface... Deux petits employés qu’il trouvait minables. Il avait très jeune appris à les détester, parce que la nuit, il les écoutait se

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chamailler. Ils habitaient un appartement à prix moyen, dans un immeuble moyen… des gens moyens, mais honnêtes et attendrissants. Quelques fois, juste avant que le jour ne se lève, il entendait sa mère crier, un cri d’agonie. — Ça y est, il l’étrangle encore ! — Et alors ? — J’en ai assez de l’entendre mourir chaque samedi. Nocq gardait de ces années, une impression de tristesse. Juste avant son adolescence, il avait eu des difficultés en classe : les nombreux hispaniques perturbaient l’apprentissage de la langue en introduisant en cachette beaucoup de mots étrangers. Souvent son père le traînait dans la grande ville voir les musées ou découvrir des merveilles : le quartier chinois, tout en haut des rues en pente et l’île d’Alcatraz vue de l’autre côté du Golden Gate. Au retour, ils prenaient le Caltrain. Ce qui fascinait Edouard, c’était le chasse-pierres aux rayures blanches et rouges à l’avant de la locomotive. Parfois, lorsqu’il était encore tôt, ils allaient faire un tour au Centre Commercial de Stanford, dans l’enceinte universitaire. Son père aimait s’asseoir sur un banc de bois, dans l’allée des fleurs. C’est ainsi qu’il appelait la rue où des centaines de roses blanches jaillissaient dans des corbeilles pendues. Et plus tard, ses parents avaient réussi, vaille que vaille, à lui payer des études à l’Université, département des Sciences de la terre. Sur le campus, il côtoyait beaucoup d’étrangers qui apprenaient à devenir américains, comme lui. Pour une raison qui lui resta totalement inconnue, il n’acquit pas la moindre notion de caste ou de race, mais il ne se sentit jamais véritablement un autochtone, tout au plus, un habitant, un résident « avec trait d’union », un french-american. Son diplôme d’ingénieur en poche, il s’était lancé tout 17


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seul. L'installation d’une petite structure indépendante n’avait pas été facile. Mais en Californie, l’air lui était familier, une manière latine de vivre lui convenait. Toutefois, ses moyens financiers n’étaient pas suffisants pour tenir longtemps. De plus il était un mauvais patron. Alors, il était parti vers la Grande Pomme, espérant, comme un ver, se nourrir de sa chair. Aujourd’hui soudain, il se rend compte qu’il n’est rien : ni quelque chose, ni quelqu’un. Impatient, trop curieux de tout, il a trop couru derrière des gibiers insaisissables. Sans doute devrait-il mieux se construire, maintenant que le temps grignote les jours anciens. Son enfance et son éducation n’étaient que préparations aléatoires, tout reste à faire. Surtout dans son rapport avec le sexe, avec la mort, détails qui l’obsèdent quelque peu. Pourtant, père et mère disparus… enfin la porte s’ouvrait. Il les aimait trop, ses géniteurs, ou les haïssait trop... Ils sont morts sur la route en venant le voir devenir un vrai cadre, bien correct dans une véritable agence. Le petit enfin se décidait pour un vrai job ! Que la pelouse de Central Park soit douce à leurs cendres. Nono Nocq a brûlé son passé. Puis il a répandu le contenu de l’urne funéraire autour du Metropolitan Museum, dans l’herbe où sautent les gros écureuils gris. Tout est dans le futur ! L’essentiel est sûrement de croire en quelque chose et non plus en n’importe quoi. L’astuce est d'avoir une idée fixe. — L’ennui sinon... très vite la désespérance te guette ; ton âme en peine se traîne sur les trottoirs... Fais simple, Nono. Regarde ma flamme et pousse des cris de jubilation et tombe la face contre terre... Comment s’y prendre ? Il lui faudrait de l’aide, une canne. Rester debout est bien pénible. En équilibre seulement

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sur deux pieds, les mollets se fatiguent... Ainsi, pour ne plus souffrir, Nono se met en marche. Il va fouiller la ville à la recherche d’un coin tranquille, ou bien tout bêtement arpenter l’Aradis... ce pays qui n’existe pas... un rêve en pleine « ville-du-milieu », un paradis pour prophètes, petits commerçants et gens simples, son paradis. Pour Nono, pour lui seul, l’Aradis se présente comme un rectangle formé de trente-trois blocs autour de l’hôtel. Un paradis qui va de l’East River à Lexington Avenue. Et, du Sud au Nord, des Nations Unies à la 53ème. rue : un quartier très banal. Deux heures de marche au plus, sans aller vite, à la recherche de l’extase... et de l’orgasme, pourquoi pas ? Autrefois, Nocq savait expliquer les choses. Il visualisait son avenir. À seize ans, il définissait sous quel angle regarder, avec quel accent prononcer les mots du voyage. Il était gourmand. Serviette autour du cou, doigts de pieds écartés sous la table, il savourait. Il s’amusait de tout et s’expliquait à lui-même un tas de mystères : comment écouter du jazz et comment aborder les filles, comment gagner de l’argent, parcourir des contrées lointaines et devenir célèbre. Au sommet de la pyramide se tenait New York. Cette ville, disait-il en citant Blaise Cendrars, tremble. Des cris, du feu et des fumées, des sirènes... une foule enfiévrée par les sueurs de l’or... — Rien n’a changé, simplement je souhaite que le monde quotidien, le mien, devienne une banlieue céleste, avec de la musique et de la lumière. — Cent mille toupies tournoient devant tes yeux... Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles... Mais il voudrait aussi savoir, Nono, pourquoi, même à l’aube, pourquoi le cri des étoiles ?

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5 Donc, Edouard s’avance en Aradis, il ignore vers quoi. Seul. Il lui semble apercevoir des poussières en suspension. Comme celles, étincelles dans les rayons de soleil, qu’il n’osait traverser lorsque sa mère, il y a longtemps, balayait la maison. Ces poussières ne lui appartiennent peut-être pas. Elles viennent de l’extérieur. Ce sont des bribes d’idées toutes faites, des clichés, des illusions. Qu’importe, après tout. Vide et sans bagage ou presque, il va... L’essentiel : ne pas être chargé de souvenirs. Seulement emporter les objets de première urgence. Le minimum nécessaire pour renaître à la vie. Dans un petit sac de marin : une chemise pliée, deux chaussettes, des lunettes à double foyer, l’un pour voir dehors, l’autre pour voir à l’intérieur de soi. Puis la carte de Manhattan. Elle ne sert d’ailleurs à rien. Comment s’égarer avec une urbanisation d’une telle simplicité ? Quinze avenues parallèles de l’Est à l’Ouest entre l’Hudson et l’East River, deux voies rapides le long des rivières et deux cent vingt rues alignées à l’équerre du Nord au Sud. Un échiquier géant... Broadway en travers, l’ancienne piste indienne, la diagonale des fous. Il marche tout le jour. Au fond de son sac, il garde aussi la brosse bleue, celles du temps naguère où ses dents étaient longues et aiguisées... et les 4 livres. Il n'a pas eu le temps, ni le courage, de les relire : la Bible, le Maître et serviteur de Tolstoï, l’Héraclite d’Aurobindo et le De Natura Rerum. Il prenait celui-là pour livre cochon, à cause de Lucrèce son auteur, un bouquin

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borgiaque : bander... bander une fois encore au moins... Vieux, Nono ? Cent ans probables, mais des internes pulsions ! Non, ce n'est pas une fuite : c'est une érection, comme celle involontaire le matin... tension vers le futur. Il est prêt à ce jaillissement ! Il jubile. Qu’importe la pagaille dans sa tête ! La ville, d’ailleurs, lui ressemble. Calme et déserte parfois, telle aujourd’hui dimanche, à midi. Organisée droite, montagnes cubiques de cristal, le ciel au sommet chargé d’émeraudes et de saphirs, en pleine après-midi.... Puis, plus tard, les rubis des enseignes enchâssés dans le crépuscule... et tout en bas, les hommes par vagues, d’un coup, troupeaux d’insectes agités. Nocq arpente l’Aradis, au fil du temps. Il réfléchit à la bizarrerie des éléments : comment se fait-il, alors qu'aucune pluie n'est tombée, comment se fait-il qu'un arc-en-ciel dérive lentement sur l’East River, du Pont de Queensboro jusqu’aux usines Pepsi- Cola ? Soudain, Nono quitte la 51ème. lorsqu'il décrypte sur le panneau lumineux, en lettres vertes, cet ordre bref : Marche ! Il se met alors à poursuivre l'indigo, l’orange et le violet. Le jaune aussi, qui retombe là-bas, très flou, bien loin. Puis, il traverse, docile, au passage pour piétons. De l’autre côté, les vitrines s’éclairent à peine. On est au bord du soir, jour du Seigneur, en début Mai, devant le 954 de la Seconde Avenue. Existe-t-il des lieux prédestinés au bout des arcs-en-ciel ? Le drugstore est fermé. Un homme flasque à peau marron, assis sur le seuil, le pouce en l'air, semble rêver. À quoi ? Sans bouger... À qui ? L’inconnu contemple sa main, l’ongle de son pouce. Édouard s'arrête. Il attend, statique à son tour, quelques heures. Le noir accroupi murmure enfin : — Le temps ne veut rien dire... Sais-tu que l’éclat du plus lointain objet détecté met douze milliards d’années pour nous parvenir ? On ignore si c’est une étoile ou bien une cigarette dans un cendrier... un truc du commencement de l’Univers. Le 21


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problème avec le temps, c’est l’oubli, la mémoire que l’on perd... il faudrait revivre les bons vieux moments... à la demande. Ainsi, très heureux, nous finirions tous par nous tutoyer. Parce que nous serions fiers de ne pas être morts. Nous aurions dépassé le temps, nous l’aurions piégé. Bordel ! Tu le files ce dollar ?

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6 Familier à son tour et se croyant plein d’humour : — Salut à toi, lance Nono, tu fais du stop, avec ton pouce levé ? L’autre ne s’offusque pas du manque de respect de cet incongru passant. Au contraire, il n’est pas contre une certaine complicité. — Appelle-moi Joyful, mon vrai nom c’est Samuel Aza. Puis il continue : — Tu serais bien brave si tu me prenais à ton bord. — Tu vois bien que je suis à pied. — Ouais... je veux dire à bord de toi. C’est que je crains de rester là comme un âne oublié. Ces mots plaisent à Nono parce qu’ils dénotent un caractère pondéré, très objectif, peut-être une origine agricole, africaine ou sudiste... Nono s'informe : — Il passe du monde à cette heure ? L'âne s’efforce de braire doucement, la tête basse. — Non... gémit-il sans excès. Puis, il se tait. On comprend, à son regard bleu fixé sur les montagnes bleues que sont les immeubles au milieu de la cité, qu'il cherche, au— delà du paysage, quelque chose... autre part. — Tu as de quoi te loger ? s’enquiert Nono. — Mais oui, fait le noir, patient... une vraie tanière, un vrai gîte. Il semble avoir tout dit, s'être libéré d'un secret. Il découvre enfin l'intrus, le détaille, sourit. Il ne s'étonne pas de la tenue

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débraillée, jeans trop courts et polo noir, que porte Nocq, maintenant qu’il a jeté le costard-cravate. L’homme assis n’est pas surpris non plus par la coiffure ébouriffée : celle d’un gars qui se laisse aller ou qui se révolte. Un quidam qui vient de muter... encore un produit de ville à peau glabre et teint pâle de bébé. Va devenir très vite un vieux moutard à rides fines ! Sam s’est métamorphosé, lui aussi, mais il y a longtemps. Lèvres lippues sur un museau buriné, corps maigre d'arbre sec, la peau très noire, les yeux très rouges et des cors aux pieds. Depuis des lustres, Sam Aza ne se regarde plus dans les miroirs. Il préfère s’imaginer plutôt que de se voir. Il est beau dans sa tête comme s’il avait toujours dix-huit ans. Son infarctus, la drogue, la boisson, la misère, la solitude, toutes ces putains de bonnes choses du Diable... et merde ! Rien n’a pu le changer ou presque. En y songeant, il se met à glousser. Un petit rire qui lui sort du nez par bribes, un plaisir parcimonieux. — ... certains parlent de hasard, dit-il. Oui, mais alors vachement organisé, le hasard. Moi, tu vois, je ne crois pas aux rencontres impromptues. Je crois aux rendez-vous. Par exemple toi : t’es là, devant moi. — Ah, bon ! Tu me connais ? — Toi, non, mais des tas de ton espèce. De petits rigolos, qui ne savent pas où ils ont mal. Des affamés d’avenir. Moi, Joyful Samuel Aza, mon futur s’étale derrière... et il est bien triste. J’étais un athlète à la peau brune satinée comme un cuir fin, je suis maintenant un astéroïde en perdition. — Astéroïde ? s’étonne Nono — Je t’expliquerai... tu veux pas grignoter un brin avec moi ? Tu l'as, ce dollar ? Ou même deux ? Il sourit dans sa barbe grise, puis grave tout à coup, méfiant : — Ton métier, c’est quoi ? demande-t-il. Selon, je ne peux rien pour toi. 24


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Nono se sent rougir de honte. Il a peur d’être pris pour un traditionnel classique, bourge et tout. Il hésite. — Avant de venir ici, j’étais à mon compte à Livermore, un bled à deux pas d’une forêt d’éoliennes, près de San Francisco. Chercheur d’eau, j’étais... — Comment ça ? — Les forages... — Hydrogéologue ? — Tu connais ça, toi ? — Je ne suis peut-être pas le clochard que tu crois. Je suis allé longtemps à l’école. Alors, hydromachin ? — Oui, foreur aussi... Je bricolais... — Tout le problème est là, Nono. Tu n’es pas certain de ta valeur, pourtant tu ne te sens pas minable tout à fait... capable même de quelque chose. Et si tu avais du talent ? Ou bien si tu te mettais à gueuler, comme ça pour voir, pareil au jour de ta naissance, en cette première seconde où il t’a fallu crier si fort ! Bon sang, tu t'étouffais... Ensuite, la crainte et l’envie, les deux en même temps... Tu as des complexes parce que tu es Toi, personne d’autre, petit de partout, mal fini probable, trop juste. Et pourtant tu es plein d’espoir et d’ambition. Alors à cause... tu craches sur les étoiles et tu cries plus fort qu’elles ! Sais-tu où tu vas ? Pourtant, je te soutiens. Je suis en Toi, je suis la Voix, unique et multiple, la partie la plus solide, la plus puissante de toi... et je suis toujours là ! Cependant, tu dois trouver un lieu-refuge, te reprendre et puis t’envoler. Une aire de départ, en somme... Après, tout sera simple. Eddy Nocq cherche à se justifier : — Je n’étais pas doué sans doute, explique-t-il. Mais j’ai quand même osé partir. J’ai pris un billet pour la Côte Est et j’ai débarqué, seul, à New York. J’étais perdu. À la sortie de l’aéroport, en attendant le bus pour Manhattan, je me suis fait engueuler par une grosse noire en uniforme parce que mon pied dépassait de la ligne au sol, dans la file d’attente. J’ai 25


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failli repartir. Ces lignes sont de vraies calamités. Ensuite, j’ai trouvé un job dans ma spécialité, l'analyse des sols, la géologie... pour la construction, la mise en place de matériel pour les énergies nouvelles comme le solaire, le vent, un tas de trucs... Bref, je ne vais pas te raconter ma vie. C’est pas tout ça... que penses-tu, Joyful, de la promiscuité des races ? — J’en ai rien à foutre, dit le noir. Je stocke au fond de ma carcasse, trois continents et quatre langues, si je compte l’Anglais, le Français, l’Espagnol en plus et le Sénégalais de mes grands-parents. De quelle ethnie étaient-ils, mes ancêtres ? J’ai oublié. Joyful se dresse. Il ressemble à ces échassiers errants, longues pattes et torse court, avec une minuscule tête à l’avant d’un dos voûté. Les ailes en bas. Il se marre. — Allez, insiste-t-il, allonge ta monnaie, mec, et viens chez moi. On va se morfondre en commun. Il quitte sa place, lentement. Il précède Nono dans la ville sauvage, par des chemins d’asphalte. Il insiste pour montrer son domaine, sa planque, sa niche, son habitat-refuge. — Un local tout entier, tu vas voir, un trésor, dit-il, mon héritage à moi. T’es pas le seul propriétaire de la planète, qu’est-ce que tu crois !

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7 Le jour baisse. Le paysage devient mauve. Les voyageurs voient une montagne carrée pleine de fenêtres sur une montagne carrée presque aveugle, puis une autre montagne sur celle-ci, puis une encore, géante : des immeubles à l’infini du ciel. Les façades argentées, scintillantes et glacées, se reflètent les unes dans les autres. Leurs parois de verre se dressent et se rejoignent au sommet, presque. Il ne reste qu’un étroit passage vers Dieu, à condition que celui-ci soit là-haut, avec les faucons des toits. Les hommes sont maintenant prisonniers, rivés au sol où les ginkgos s’alignent et poussent, rangés comme des soldats à la parade, immobiles et qui s’en foutent. Les arbres regardent passer les gens. Joyful précise : — Les structures que les ingénieuses petites bêtes humaines ont construites les retiennent à présent. C’est comme s’ils avaient échafaudé, empilé des étages pour grimper jusqu’au soleil. Ils ont buté soudain sur d’invisibles barrières. Ils sont tombés et ils s’agitent. Quel est leur destin ? Braves petites bêtes, si courageuses acharnées dérisoires... Il fait nuit sur New York. La lune, lentement, s'élève en majesté, ronde, en état de grossesse, éblouissante. Elle emporte dans ses flancs des morceaux de roche grise. Sous la peaulumière de son ventre, des ombres bougent. Dans ses entrailles se lovent des fœtus minéraux. Mise à part les énervantes sirènes des voitures de police, celles des ambulances et des pompiers, aucun son majeur ne

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vient plus déchirer l’ombre, semble-t-il. En réalité, l’habitude absorbe les bruits de fond. Nocq et Aza n'ont plus envie de parler. Le parc des Nations Unies s’endort dans un silence furtif. Les grilles sont fermées. Le Saint-Georges statufié, du haut de son cheval de bronze cabré, terrasse le dragon. Le monstre, sculpté dans un morceau de fusée, se traîne sur le gazon. Derrière se dessinent les arbres qui respirent encore, en bordure de l’East River. Un soupçon de vie, comme une illusion. Les deux promeneurs s’éloignent et remontent la Seconde Avenue. A côté de la boutique journaux-tabac-photos du philippin squelettique, ils traversent un couloir, débouchent dans une cour intérieure, au dos d’un magasin fermé. Trois mouchoirs sur un fil, des fleurs dans un pot, la porte repeinte que Joyful ouvre du pied... — C'est ici, dit-il, chez moi. Cent mètres carrés, mon palace. On est arrivé « chez moi »... Le black croque ces deux mots comme une nourriture. Par quel cheminement mystérieux est-il devenu propriétaire ? N’est-il que locataire ? Un magasin à l’abandon ? Un squat ? Edouard admire Aza de savoir vivre les minutes présentes et de les apprécier en homme simple. Ailleurs, dans la cité, sur ce continent et partout dans le monde, sévit une race de géants... des évolués... Ils ont la connaissance, eux. Ils savent tout : inventer, fabriquer, vendre. Ils se projettent en un devenir fantastique, à la limite des nuages et du soleil. Ils progressent vers une dimension cosmique. Ils sont si grands, si forts, tellement intelligents que des monceaux de nourriture leur sont nécessaires. Ils tirent sur tout ce qui bouge, tuent, dévorent. Ils se massacrent eux-mêmes au besoin, se rongent le foie, se pressent la cervelle... des géants. Et la terre se couvre de sang, de pleurs, d'iniquité. Alors qu’un moment paisible touche ce lieu banal, dans cette artère ordinaire de NYC... Nouvelle York ? Niquenique... 28


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Rien de spécial ici, chez Joyful : paysage très doux, végétation de plastique le long des cloisons, ficus, fougères et thuyas ramassés dans les poubelles. Par un carreau brisé soufflent des aquilons. Sur une colline de couverture, un gros lion en peluche perd ses entrailles de polystyrène. Sans dire une parole, Sammy, d'un regard entraîne son invité vers une berge sauvage, entre vieilles armoires et canapés défoncés. Nono veut juste voir, près d’un tonneau métallique plein d’alcool, si la rivière coule toujours sous le Pont de Brooklyn ou s’il s’agit d’un songe artistique, d'une toile de maître, d'une impression. Plus tard, en ajoutant peutêtre un brin d’émotion et beaucoup de gin dans la bière, les deux compères verront se dessiner au plafond les ruines d’un village dans la brousse. Au-dessus des cases, les âmes des anciens vibreront comme un essaim de guêpes. La paix descend sur la terre, en cette minute, en ce lieu, sans préméditation, incognito, sans aucune publicité. Les deux hommes se suspendent en extase, la fesse appuyée sur un portemanteau solide, côte à côte, le souffle court, le vague à l'œil. Nono vient de recevoir la révélation : il lui faut rester ici, en Aradis, dans ce pays qui n’existe pas. Il lui faut écouter la Voix, sa voix... s’écouter lui-même et bien comprendre. Il sera prêt ainsi pour d’autres rendez-vous, les bons, ceux qui le mèneront à la jouissance. Voici l'endroit qu'il devait atteindre, à l'abri de la corruption et du désordre. Bienheureux Nocq ! Les cordes du destin sont en train de se nouer autour de cet ustensile du Diable, un portemanteau, dans l’arrière-boutique d’un magasin clos de Midtown. La ficelle de sa destinée l'attache ainsi cul au cul d'un solitaire... Est-il là, Nono, pour sauver le monde ou pour sauver himself ? Tremble-t-il dans l’attente d’un moment cosmique ? Sam Aza n’est-il qu’un épisode sans importance ? Le calme et la béatitude viennent parfois de telles rencontres 29


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fortuites. Sans elles, ce serait le doute absolu. Tandis que s'il est une autre personne pour témoigner de votre démarche, pour l’approuver au besoin, pour vous regarder devenir, alors tout peut arriver. Une seule personne suffit... Les deux hommes, la fesse appuyée, rêvent. Ensuite, ils visitent l’antre de Joyful. Le commerce désaffecté n’est qu’un palais du pauvre. Pas d’électricité : coupée pour non-paiement. La lumière du soleil dans la journée, une lampe à pétrole ou la clarté lunaire la nuit participent au confort. L’art et la poésie suppléent à bien des absences. C’est pourquoi, sans doute, Aza présente sa galerie de sculptures. — Grandeur nature, précise-t-il, en carton-pâte, une technique à moi... enfin, presque. — Tu es sculpteur ? — Plasticien, poète. Là, ce sont des sujets d’étude, pas des œuvres. Rien que des femmes. Elise, Eve, Elodie... — Toutes en E ? — Celles de la même année, oui. Si tu ne veux pas les voir, je les recouvre de draps, puis on fait la fête. — Tu as peur qu’elles aient froid ? — Non, par pudeur. Je n’aime pas qu’elles me regardent : j’ai horreur des jugements sur ma conduite. Nocq ne fait aucune remarque sur l'installation précaire de son hôte. Toutefois, celui-ci devine sa pensée : — Oui, dit-il, la difficulté, dans un lieu comme ici, vient du manque de compagne. — Je crois que ce qui fait le plus défaut aux hommes, c’est la motivation, fait observer Nono, pensif. La femme en est une. — En vérité, murmure Joyful, une bonne motivation se paye aux environs de vingt dollars à l’heure, mais pour ce prix, elle ne nettoie pas les vitres. Des fois, je trouve une 30


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motivation gratuite dans Central Park. Je t’expliquerais la tactique si t’es intéressé. Seulement il ne faut pas être trop regardant... — Gratuite ? — Façon de parler. En général, ce sont des nannies immigrées de Porto Rico. Moins noires que moi, mais avec un gros-cul et des nichons pendants. Tu te glisses entre leurs cuisses larges et huilées comme si tu remontais le temps. Tu redeviens fœtus. — Moi, dit Nono, j’attends l’orgasme. Je sais éjaculer, mais sans émoi. En vérité, je ne sais pas jouir... parce que je n’ai pas rencontré celle capable d’orgasmer en même temps que moi... — Tu me fatigues, le coupe Aza, tu parles d’un rêve qui n’existe pas. Avec les filles, comme pour tout, c’est chacun pour soi, mon pote. Nocq n’en croit pas un mot. — Tu dis ça, mais tu ne le penses pas...

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8 Plus tard, ils sucent des bonbons rouges à la cannelle, en buvant de la bière et de grandes lampées d’orgeat pour couper. Joyful n'a pas bouché la bouteille en partant le matin. Des mouches noyées flottent dans le sirop. Chacun les attrape par les ailes dans son verre, avant de les jeter au sol comme on jette de mauvaises pensées... puis les écrasent. Nono se demande : où va-t-il pouvoir dormir ? Peut-être dans l'unique pièce qui sert d’atelier, de cuisine et de chambre. Une galerie de bois est accessible par une échelle. Il doit être facile de s'allonger sur l'étroite passerelle, à la condition de pousser la vieille télévision, couverte de poussière, qui observe les intrus de son œil laiteux. Joyful, lui, s'étendra sur un lit de camp, contre le réfrigérateur à gaz, acheté d’occasion dans une brocante près de Canal Street. Nocq n’a pas envie de revenir au Pickwick Arms Hôtel. D’ailleurs, bientôt, il n’aura plus l’argent pour payer sa chambre. Pour le moment, il réfléchit. Pourquoi ce vieux Joyful fabrique- t-il des femmes grandeur nature et les aligne-t-il ainsi, grises impudiques et nues ? On dirait un peuple en suspend, des ébauches dans l’attente d’une naissance. — Et toi, Nono, es- tu vivant ? — J’en sais rien. — Marié ? — Non, pas encore. J’espère... un jour... — Bon. Libre et solitaire à cette heure, tu seras mieux à

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même de comprendre ma théorie. — Théorie sur quoi ? s’informe Nono par politesse. — Sur tout ; sur la création des choses et des êtres, sur toi, sur moi. Je tiens beaucoup à mon principe. Tu sais pourquoi et comment nous sommes là ? Avant que Nocq ne réponde, Joyful s’agite et se met à crier : — Par hasard ! Dans l’infini brouillard initial, dans le bordel du début, chacun de nous n’était que particule parmi d’autres particules. Et puis la fatalité s’est emparée de nous. Rencontre après rencontre, du chaos émergèrent des structures. Bois, ivrogne, bois encore, liquéfie-toi ! Alors, je te dirais la suite... Nono observe de près les grandes statues de papier mâché. Il leur trouve un air d’inachevé. — Je sais, devine Joyful. Tu te demandes pourquoi je me casse la tête à fabriquer des modèles alors qu’il me suffirait de chercher de vraies femmes dans la rue... — Non, je ne me demande rien... — Ma spécialité, vois-tu, continue Sammy, c’est que je me prends pour Dieu. Je sculpte. J’étais prof de dessin autrefois. Je me suis mis à mon compte : artiste indépendant. Mes mannequins sont là pour témoigner de ma capacité de création. C’est facile d’être Dieu, parce que toute matière dans l’univers est une organisation à partir d’une pâte initiale. C’est comme ça. Tout ce qui existe est comme ça. De grands savants l’ont écrit, bien avant que je ne le découvre moi-même. — De quoi tu parles ? — L’un d’eux, barbu et chauve du crâne, a dit : pierre, étoile, grenouille, être humain tout, d’abord, n’était que purée, brouillard, impalpable brume d’infiniment petits, quarks ; ou même encore plus minuscule. Ensuite, se groupant :  nucléons, atomes, molécules... — Quel commencement ? — Stop ! Pas de piège s’il te plaît ! Depuis toujours, si tu 33


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préfères... sans début, ni fin... Ouais, je pense que nous sommes pris dans un cercle éternel, sans limite de temps ni d’espace... parce que nous sommes inclus, avec et comme les astres, dans le même processus. — Ah... les étoiles ? fait Nono, soudain attentif. — La poussière cosmique, bouillie primaire, particules élémentaires... chaos, rencontres, amalgames, astres, chaleur, expansion, explosion, supernova, dispersion, chaos encore... rien ne se perd... tout recommence. Mais le savant barbu et les hindous se trompent. Les pierres et les étoiles ne sont pas nos sœurs. C’est nous-mêmes qui sommes des pierres et des étoiles. — Me faut encore un peu boire pour comprendre, se hasarde Nono, prudent. — Nous sommes des étoiles, te dis-je... et chut, petit homme, chut ! Ecoute toi réfléchir. Demain nous reparlerons de tout ça. Maintenant, silence : on ferme. Cinq boîtes de bière plus tard, Joyful et Nono s’endorment, assis dans leurs pensées. La Voix, vraiment stupide, répète comme sur un disque rayé : — Ouais, mais avant ? Bouillie, chaos, oui mais avant ? Bouillie, chaos, oui mais....

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9 A chacun son idée fixe. Aza, créateur de formes, fantasme sur l’explosion de l’être en une supernova tandis qu’Edouard Nocq est obsédé, lui, par l’orgasme, tous les orgasmes. Il vient de réaliser cette vérité : maintenant qu’il est libre, sans obligation ni contrainte, il frétille du sexe en continu. Sa verge est comme une ablette dans la rivière ! A peine éveillé, la bouche ouverte et les bras ballants, ridé froissé fourbu dès l’aube, après une nuit ordinaire à boire chez Joyful, il se lance en Aradis, par les trottoirs et les squares. Alors, naturellement, le miracle se produit parce qu’il était prêt, lui Nono, disponible. Devant lui, soudain : une sorte d’apparition... Merveille à cheveux longs et fesses rondes. Bien que serrée dans une étroite dignité de tissu noir descendant aux genoux, ce fruit qui marche bouge ses deux cotylédons... lobes charnus, l’un après l’autre doucement. — Chair et miel, murmure Edouard. Cette fille est une fleur pulpeuse. Pétales gonflés, lèvres de velours ! Il se retourne, elle aussi. Leurs regards se croisent. Cela se passe dans la 53 ème., au niveau de la boutique de vidéos porno, pas encore ouverte. Il est à peine huit heures. Edouard Nocq se prend soudain pour un bourdon mendiant. Il espère l’accès d’une alvéole sucrée pour assouvir sa faim. — Chair et miel...

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Alors, Nono suit la fille. Les pathogènes aboiements des sirènes recommencent à lanciner. Au glapissement des voitures bleues de la police vient s’ajouter celui des camions de pompiers et des ambulances. La meute chasse à travers Manhattan. La meute court dans la ville et mord dans les cervelles. Tout autre bruit, dans un moment, ne sera plus que superposition. L’hallali est prévu pour midi moins un quart, lorsque pauvres serfs et biches fatiguées seront tous aux abois... et la curée plus tard, à la sortie des bureaux. — Chair et miel, se répète Nono. Il se dit encore, en levant les yeux : — L’orage approche. — Penses-tu ! Pas une goutte. Un ciel tout sec. Toujours la Voix. Nono ne s’inquiète pas. Il subodore en lui-même comme un gâtisme précoce. A moins que ce ne soit une maladie, malformation ou truc de ce genre dans son oreille gauche ? Depuis quelque temps, il entend comme une sorte de moteur dans sa tête. — Qu’est-ce que j’y peux ? Il tente un geste vague en direction d’ailleurs, du sommet des immeubles et de l’avenir. — Je peux t’aider, poursuit la Voix. Le salon d’esthétique au sous-sol, dans la cour anglaise... là travaille cet ornement de la nature. Belle, non ? Pas ordinaire... — Alors, c’est quoi cette histoire ? Je ne vois aucun soleil se lever et cette fille traverse devant moi comme une météorite à pattes. Elle va disparaître sans que j’aie même osé lui parler. Nono se remémore Joyful et son nez pointu dans le verre. Le vieux black riait des bulles. Il éclaboussait. — La vie, se réjouissait-il entre deux hoquets, le chaos cosmique... mais oui... risible... quoique... — De toute façon, pas possible de négliger une telle chance, maugrée Nono. Il faudra peut-être des années-lumière pour 36


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que mon regard croise à nouveau le sien. Est-ce qu’elle m’a vu seulement ? Il fait demi-tour et revient sur Lexington. Il cherche un magasin de fleurs. « Mademoiselle à taille flexible, écrit-il sur un bout de papier, je vous attends ». Il glisse la phrase dans la minuscule enveloppe que lui remet la fleuriste. Celle-ci, complice, épingle le message sur la cellophane entourant les sept roses blanches. Tandis que le coursier s’élance dans la rue, le bouquet dans les bras, Nocq se traite d’abruti... mais aussi de dragueur subtil. C’est la première fois qu’il se comporte ainsi. Peutêtre est-t-il malade ? « ...Puis l’abdomen, la croupe florifère. Tu la prends aux hanches et la corolle bouge alors... calice... abeille... soupire la Voix».

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10 Curieuse et souriante, Zulma quitte le salon, sa journée terminée. Elle tient les roses contre sa poitrine. Elle regarde si l’inconnu se trouve encore en face, appuyé sur les grilles. Dans le fond, l’obstination de cet admirateur la flatte beaucoup. Pourtant, par pudeur, elle a préféré, tout au long de la matinée, puis de l’après-midi, plaisanter avec sa partenaire de travail. — Il est fou, celui-là. S’il croit qu’il suffit de s’enraciner devant la porte pour sortir avec moi ! — Oui mais... t’as vu les fleurs ? Il doit avoir un sacré job et plein de fric... — Tant mieux pour lui ! — Si t’en veux pas, j’le mets dans ma culotte, propose la copine. On échange ? Tu prends ma place ? — On verra. Dix-sept heures. Zulma sort et s’avance. Nono tremble. Il ose à peine tendre les doigts vers cette sculpture à cheveux noirs. C’est comme ça qu’il l’aperçoit dans le brouillard de son émotion : pulpe modelée par un artiste amoureux. Il ne s’agit plus de carton-pâte comme dans l’atelier de Joyful. Ce n’est plus le rassemblement de particules imaginaires. La statue marche. Elle parle sans doute aussi. Mais Nono, tétanisé, ne peut l’entendre. Il est prêt à tout croire, à tout tenter. Il est haletant, bouche ouverte. Il ressemble soudain à ces iguanes des Galapagos qui fixent le soleil. Plus un bruit, pas un souffle. Cela dure longtemps. Puis

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dans la rue, tout autour, des oiseaux se réveillent et chantent. Sur les plaques en fonte des égouts, dans les entrées des immeubles, sur les rebords des vitrages, ils chantent. Des roulades, des sifflets, des appels discrets d’abord, des confidences... la foule agite ses plumes sur la chaussée. Les feuilles en éventail des ginkgos bruissent discrètes. Elles susurrent la merveilleuse histoire des couples légendaires. Nono ne comprend pas, ne comprend plus. Il ne reconnaît rien. Il devient autre. Il écoute, attentif, les oiseaux qui entrent par ses pores, le pénètrent. D’amour et de désir, ils l’appellent, se répondent tandis que se croisent les voitures. Le faucon des gratte-ciel et le pigeon des squares mêlés, chasseurs, chassés, ennemis, amants... le chauffeur de taxi, l’étudiante en patins à roulettes, la nanny noire au cul gonflé et le moineau à petit bec, l’hispanique à bicyclette, les écureuils de Central Park et le bus scolaire jaune... c’est idiot, la nature ! On dirait du pop art ou bien des contes de Walt Disney. Alors Edouard s’allonge sur le dos, à même les dalles du trottoir, la chaleur du sol contre les reins. Zulma, éberluée, se tient debout. — Dis, toi la fille ! Imagine l’étrangeté de cette rue, la 53ème. de New York, si banale. Tu la connais par cœur pour y passer dix fois dans la semaine, douze avec le week-end. Aujourd’hui, rien n’est pareil. Je t’ai, sans impatience, attendue, désirée. Tu viens sur moi nue, ma fleur, calice ouvert. Je te butine, j’hésite, je vibre, bourdon affolé sur tes flancs. Tu m’enserres de tes genoux et je te fertilise... Bref repos, puis : — ... je l’avoue, bien longtemps après, comme tout un chacun je m’endors. Excuse-moi. Ensuite, au réveil, j’ai l’impression d’être une poutre de béton, carrée, armée de fers en son cœur... deux poutres, quatre, en rectangle, un chaînage de building... ciment figé, matériau dur. 39


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Une hésitation : — ... mais pourtant, bien que mon corps ne soit plus qu’un bloc épais, plein de moineaux battent des ailes sous ma peau. Ils s’ébrouent, picorent ma cervelle. Les passants disparaissent, piétons et conducteurs. Un long silence puis : — Je m’appelle Edouard, dit Edouard. — Moi Zulma dit Zulma. Le soleil se couche, brûlant, derrière la cathédrale StPatrick, tout au sommet.

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11 — Non ! Ne regarde plus la ville. Sècheresse, désert... J’ai soif. D’abord trouver de l’eau. Juste assez pour vivre, juste assez pour de belles amours. Il en faut pour rester un peu sur notre terre. Sinon, cette coulée de lumière qui semble une lave en fusion nous engloutira, moi mes désirs, toi Zulma, dans la fournaise du jour. Mais elle n’a pas entendu son piètre gazouillis, tant il a peur d’élever la voix. Alors, plus fort, il ose une phrase bête : — Je peux vous accompagner ? — Si vous voulez, oui, pourquoi pas, accepte Zulma. Je loge chez une amie, plus haut dans Park Avenue. Edouard n’est pas impressionné. Clochard ou milliardaire, cerveau génial ou cancre : pareil presque. Il a tellement de mal à se situer lui-même ! Par contre, il craint les femmes. Pas les femelles... celleslà sont compréhensibles. Mais les futées qui revendiquent une condition particulière, genre penseuses. Elles l’intimident et le paniquent. Les belles aussi, les trop jolies... hors de sa portée ! Une brève, fulgurante pensée… Les faucher comme blé mûr. — La guerre ? Tu veux la guerre Nono ? — Non, non. Simplement me rouler dans le champ moissonné. Pourtant, la voix se fait impérative. Comme une fois déjà,

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mais avec plus d’insistance, la voilà qui lui ordonne : — Tue ! Tue ! Cependant, Zulma n’est pas une femelle, n’est pas une mouche dans la rivière. Avec elle, tout est différent. Il faut se lancer de façon banale, ne pas perturber la surface de l’eau : — On passe chez le traiteur chinois ? propose Nono. Il a dit n’importe quoi. Une chose facile pour qu’elle ne le quitte pas. Il tient à préserver leur liberté, leur espace. Calmer le jeu. Organiser le désarroi de ces premiers instants ensemble. Marcher ? Il ne peut pas : les jambes coupées. Il est maladroit et trébuche à chaque pas. Il se tient en biais de manière à ne pas la quitter des yeux. De ce fait, elle croit qu’il possède une épaule plus basse que l’autre. Elle sourit en permanence. Il se demande si elle n’a pas envie de rire franchement, rire de lui. Elle se retient. Soudain, l’indulgence dont elle fait preuve semble se muer en tendresse. Alors Nono serre plus fort contre son estomac le sac en papier rempli de nourriture. Un kiwi trop mûr éclate et coule. Il est nécessaire de trouver vite une diversion. Tandis qu’il essuie le jus du fruit sur sa chemise : — Un aptéryx de son vrai nom, dit-il, à moins que le kiwi ne soit un oiseau, je ne sais plus. Je l’imagine bête et pelucheux, gaulois d’origine comme moi, lourd un peu. Détail : je ne comprends rien à la botanique et rien à la zoologie. Ce qu’il lui est pénible d’avouer, c’est qu’il n’est pas doué non plus pour séduire les filles.

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12 Dans la 53 ème. Est, entre Madison et la Cinquième Avenue, ils s’installent dans le petit jardin public où coule une cascade. Ils posent sur la table basse leur salade de maïs, chili con carne et galettes au sirop d’érable. Sur une chaise pliante près d’eux, un vieux sportif se repose, jambes allongées. Il porte un costume de toile blanche. Son vélo est appuyé contre un réverbère électrique en forme de serpent-debout-sur-sa-queue : tableau vivant d’une grande souplesse dans la rectitude glacée des immeubles de verre. — J’aime New York, dit Zulma. — Moi aussi, je vous aime, rétorque Nono. — Pardon ? Puis : — Quel rapport... dit-elle. Et d’abord, vous ne me connaissez pas. — L’hydrogène rencontre l’oxygène. Voyez tout ce qu’ils font ensemble : une cascade. Mais aussi la rosée, les orages, les rivières... de l’eau, quoi ! Mille forme d’eau. — Tiens ! Je croyais que l’hydrogène et l’oxygène étaient des matières qui explosaient quand on les mélangeait, en stock dans des bouteilles de fer, chez les plombiers. Vous êtes plombier ? — Non. J’en ai l’air ? Elle ne se retient plus. Ses yeux, aigues-marines limpides, reflètent le ciel sans nuage. Ses yeux sont des flammes bleues qui crépitent. Malicieuse :

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— Oui, vous en avez l’air un peu, fait-elle. — Eh bien, non ! Le plombier installe des sanitaires. Moi, je cherchais l’eau naguère. Je la découvrais. Je la remontais du cœur de la terre. — Pourquoi ? Vous ne le faites plus ? — Je suis en train de changer de métier. Je veux devenir jouisseur, spécialiste de l’orgasme. Pour le moment, j’étudie. Je suis stagiaire chez Joyful. Vous connaissez ? — Pas du tout. Qui est-ce ? — Dieu. C’est Dieu. Il fait la manche dans la Deuxième Avenue, devant le drugstore. Black, grand, maigre et créateur. Un brin philosophe, sage, usé. — Rusé ? — Non, usé. Il prétend qu’il était prof dans un collège et sculpteur. En Europe, d’où je viens, les collèges s’appellent des lycées à partir d’un certain niveau. Nous avons la manie de tout classer... la faute à Descartes et pas à Voltaire. — Je ne les connais pas, ni l’un ni l’autre. Ce sont des hommes politiques ? — Des écrivains de mon pays, des penseurs. — Vous êtes étranger ? — Français. — Moi, mes parents sont italiens : Luccini — Zulma Luccini, répète Edouard. Origine napolitaine ? — Toscane. Et vous ? — Nocq. J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’un patronyme biblique, mais il paraît qu’en vieux français, les nocqs sont des auges à cochons... ou des sortes de cadenas. Je tiens des deux sans doute : libidineux bloqué. Elle réfléchit. — Je vous ai dit : j’aime New York et vous m’avez répondu : moi aussi, je vous aime. Pourquoi ? — Parce que je viens de comprendre la théorie de Joyful. Il prétend que tout est basé sur le même principe. Les êtres humains, les astres, le cosmos, la ville et notre rencontre... 44


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similitude. On peut comparer les uns aux autres. — C’est-à-dire ? — Hasard et chaos : loi première universelle. — Joyful, celui qui est Dieu ? — Oui, de son vrai nom Samuel Aza. Il est tombé dans ma vie juste à point. Il s’est révélé comme s’il mendiait, assis dans la rue. — Pour avoir une pièce ? Un quarter ? — Pas du tout, il me tendait la main, histoire de m’illuminer ! La jeune fille insiste : — N’empêche, observe-t-elle, que je ne vois toujours pas le rapport entre New York et votre soi-disant amour. Je ne vous connais pas. Je ne vous ai rien promis. — Nous sommes charriés dans la gigantesque cité. Soudain, par accident, nous voilà réunis... non, sur rendez-vous. Ne sommes-nous pas obligés de profiter au mieux de cette opportunité ? Depuis quelque temps, j’entends crier les étoiles et Sam dit que nous sommes des étoiles. En vérité, je crois qu’elles hurlent de douleur quand nous martyrisons notre corps, notre cerveau, les deux. — Parlez pour vous, proteste Zulma, je suis bien dans ma peau. — Peut-être ignorez-vous l’extase ? — Vous la connaissez, vous ? — Non, justement, c’est bien mon problème. Vous reprendrez un peu de chili ? Vous n’avez presque pas mangé. — Pas très faim. Je vous écoute. Le vieux cycliste a repris son engin. Il descend vers Madison à grands coups de pédales. Un couche-dehors traîne son sac vers un angle du square. L’ombre se faufile entre les façades tendues vers le ciel. Des coulées d’argent fondu glissent, chutes vertigineuses, d’étage en étage. — Nous sommes près de l’Aradis, déclare Nono, sentencieux. Nous sommes proche du paradis. 45


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Zulma, joyeuse, exulte : — Ah, bon ! Manquait plus que ça ! Alors Nocq s’approche d’elle et lui raconte comment il voit, maintenant, ce qui se passe.

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13 Les rues de New York sont des vallées profondes... des rivières de bruits multiples y coulent en méandres. Elles charrient les piétons, ballottés de tintamarres en ululements. A cette heure, ils quittent le flot pour disparaître dans les crevasses des porches. Ils sont aspirés vers les cavernes secrètes, les trous dans les berges de la vie. Le soir les transforme. Quand ils ne sont plus piétons, ils deviennent locataires ou propriétaires. Ils nomment alors leurs refuges des appartements, défendus par des alarmes dérisoires... En vérité, ce sont à peine des terriers pour la nuit. Nono monologue. Il n’est pas certain que Zulma l’écoute : — Où j’habite, dit-il, à l’Hôtel Pickwick, c’est mieux qu’un chez-soi classique, parce qu’éphémère. Dans les couloirs obscurs veille un faible éclairage de secours. La moquette gris-rouge indéfinissable absorbe la trace de mon passage. Je suis une ombre furtive ayant une consistance pour moi seul. Je n’ai pas de visage. Le serveur me monte les muffins et le café lavasse du matin. Je ne suis personne pour lui. Je n’existe pas. Je peux, à volonté, me sentir libre et grand. Je peux descendre les étages, incognito, je peux disparaître en Aradis quand je veux... flâner. Je suis comme un villageois, un familier des trottoirs et des magasins. Un habitué... Tiens ! Je t’amène au drugstore de la Deuxième... Il doit être ouvert encore. Nous y trouverons n’importe quoi. Nous y vivrons des instants qui remonteront à la surface plus tard. Je t’y conduis, d’accord ? 47


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— On se tutoie ? — Oui. Le moment, me semble-t-il, en est venu. Dans la boutique, je t’achèterai des cartes postales avec des cœurs ornés de paillettes. Puis la tête en l’air vers l’étagère, je te dirai les noms merveilleux des médicaments sur les pots de faïence, comme un poème, une ode mystérieuse pour alchimiste heureux : BAUME NERVAL CHANVRE INDIEN COQUE DU LEVANT CRISTAUX DE LUNE ELIXIR DE LONGUE VIE ELLEBORE D’ORIENT ESPRIT DEVENUS GOMME DE BARBARIE HERBE DES MAGICIENS HERBE DIVINE LIS DES ETANGS MANNE EN LARMES MELLITE DES ROSES ONGUENT NAPOLITAIN OPIUM BRUT PIERRE INFERNALE PILULES IMMORTELLES POMMADE VIRGINALE POUDRE DE CANTHARIDE, recommandée par le Marquis de Sade, tu connais ? ROSEAU DE LA PASSION SEL DE LA SAGESSE SORBIER DES OISELEURS Dans le fantastique imbroglio de notre rencontre, je t'ai dit les remèdes magiques, pour que tu saches : en Aradis, tout est merveille. Et je te dirai aussi les noms des statues de Joyful, immobiles dans l’atelier du Maître : 48


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EDITH, EDMA, EDWIGE, ELSY, ESTHER, femmes de cette année en E, femmes de carton, figurines d’espoir, nues inachevées dans des poses provisoires… et celles de l’année dernière : DAISY DEBORAH DIANE DOLORES, qui sont regrets, amours manquées et celles de l’année prochaine qui sont ébauches, particules éparses, bribes de sensation : FANNY, FLEUR, FRIDA, etc… Et toi l’insaisissable, effarant espoir, la plus mystérieuse parce que la plus lointaine dans l’alphabet, après Zélie, Zita, Zoé qui veut dire la vie, toi : ZULMA qui ne veut rien dire. — Merci pour le compliment. — C’est ainsi. D’après Joyful, il faut se servir de notre propre chaos pour construire. Il faut mêler, en quelque sorte, nos divers ingrédients pour fabriquer du nouveau. C’est bien ça le mélange des races non ? — Ces discours d’intellos, moi, je n’apprécie pas trop, affirme Zulma. Boudeuse, elle hoche la tête. — Tu dragues, précise-t-elle, d’une étrange façon. — Tu me préférerais plus direct ? — Faut voir ? 49


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— D’accord. Invite-moi chez toi. Tu te mettras nue. Nous ferons l’amour. L’orgasme, Zulma, l’orgasme ! — Je loge chez une amie. — Bon. Et alors ? — Je cherche une raison pour te dire non, dit Zulma. — Il n’existe pas de raison. — Je sais. Mais c’est non. Est-ce en cet instant que chez ces deux êtres, en même temps, quelque chose explosa ? Un rein, le cœur ? Non... viscère inconnu, fait de verre et fragile… Alors se répandit le poison. « Pas de chance ! » hurla joyeusement la voix.

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14 Nocq, Aza, le french et le vieux black, épaule contre épaule. Ils ont osé traverser la voie Franklin Roosevelt, louvoyant à petits pas, stoïques, au risque d’être tranchés debout par la file de voitures. Ils sont maintenant à la limite de leur domaine, à la frontière de l’Aradis, près de Sutton Place, au bout de leur quartier... Assis sur les bords de l’East River, ils baignent leurs pieds dans l’eau grise. Ils regardent le soleil se coucher sur l’enseigne Pepsi-Cola, de l’autre côté du fleuve aux reflets métalliques. Ils se croient seuls en un monde déserté. Derrière eux fusent les véhicules, grincent les pneus, bruissent les tôles. Joyful se penche vers Nono et lui dit, sur un ton confidentiel : — Nous avons tous une dimension cosmique. Il existe une infinité de temps, d’espaces, de lieux parallèles... Pas tout à fait parallèles. Car le parfait, ça n’existe sans doute pas... les lignes se rejoignent quelque part, probable. Tout se rejoint, obligatoirement. Tout hésite, moi le premier. C’est pour cela que j’ai l’air de trembler sans arrêt. — Ce ne serait pas la drogue, plutôt ? Ou les biberons de bière ? — Drogue, non. Boire : à peine. Les deux hommes, ensemble, opinent du bonnet, deux trois fois, lentement. Ils balancent leur front, lourd et plein d’idées, de haut en bas. Nono se marre un peu car il pense à des chiens de cirque, assis sur des tabourets et qui branlent de la tête : caniches...

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un noir un blanc, pompon au bout de la queue. — Tu te vois avec un pompon au bout ? susurre la Voix — Oui. Je connais, répond Nono dans le vide. Dans une boutique de Times Square, on vendait des préservatifs tricotés main, en laine, avec un pompon. Pas très pratique, mais joli, de toutes les couleurs. Tandis que Joyful propose : — Nous sommes des étoiles dans la galaxie des vivants. Il serait possible de baptiser cette galaxie. Par exemple  : NGC Première ou Zéro ou n’importe quel numéro comme les autres spirales. Tu connais la NGC 210 ? La 4565 ? La Voie lactée ? Je sais plus son numéro... Dans les univers sans fin peut-être, les étoiles en tas se baladent n’importe comment et se rassemblent en essaims. Des milliards d’individus... un bazar monstre, avec des numéros. Seulement voilà : elles finissent par se répartir selon leur type en différents systèmes et chaque étoile décrit sa propre orbite, dans le champ gravitationnel de sa galaxie. Chez les hommes : pareil... Tu as ton parcours, Nono et Zulma le sien. Chacun sa trace et pourtant vous avez fini par vous cogner l’un dans l’autre... — ... nous effleurer à peine, pour le moment, rectifie Nono. Je sais plus où j’en suis. Elle ne veut pas que je la touche. — Oh! C’est facile à comprendre. Et Joyful explique au désespéré chercheur d’eau que les étoiles baignent dans un milieu diffus, fait de sociétés multiples... des nuages d’idées, de lois, de conventions, de la poussière cosmique. Il dit que les étoiles se forment à l’intérieur de ces nuages semblables au ventre de leurs mères, qui ne sont ellesmêmes que des porteuses, des transmetteuses, un moyen matériel. — Arrête, Joyful, tu me saoules. Je nage en plein gaz interstellaire. Ce que je souhaite, c’est l’étoile Zulma chaude et que je puisse contre moi serrer et pénétrer. Tu vois ? Soudain pensif, Sam Aza se frotte le tibia et regarde sur sa gauche un bateau qui glisse sous le pont de Queensboro. Sur 52


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le pont, des touristes alignés en rangs parallèles regardent Manhattan. — Pour se comprendre entre étoiles, dit Aza, très ambigu, faudrait observer les régions de la galaxie que cache la poussière. Dans les contours des sociétés se planquent nos instincts. Faut inventer l’astropsychologie... devenir savant. — Toi, tu es quoi ? — Asexué, noir et vivant. C’est ce qui me permet d’être encore admis, plus ou moins, dans ce pays. Traîne-savate, mais politiquement correct... — Qu’est-ce que tu veux dire ? s’étonne Nono — Si j’étais blanc, de vieille culture européenne, avec une grosse bite, on m’aurait abattu vite fait. — Je ne comprends pas. — Attends, mon vieux! Tu vas découvrir la nouvelle Amérique, cela grâce à Zulma. Si ce n’est elle qui s’en occupe, ce seront ses voisins ! — ... comprends pas, répète Nono. Tout ça, d’après moi, c’est de la saucisse. Tu charcutes avec les mots, Joyful. Tu les malaxes et puis tu les pousses dans un boyau. De la saucisse au mètre... — Tu verras... — Je suis persuadé que Zulma n’est pas comme les autres. J’ai rencontré des femmes, plusieurs. J’étais insupportable pour elles. J’étais irrémédiablement craintif, trop réservé je suppose ou trop brusque selon. Elles attendaient, je crois, d’être renversées sur la table de la cuisine, mais avec la manière. Moi, je craignais la défaillance. La queue comme un os, sur commande, pas avant, pas après : c’était pour les vrais mâles. Alors que le charme, le romantisme et le viol en même temps, les trois acceptés, voilà ce qu’il fallait proposer et moi je ne savais pas le faire. Comment se tenir au garde-à-vous lorsque vient l’ordre d’agir, pas avant, pas après et cela dans un non dit ? Comment entrer dans la bataille ? Nono réfléchit un instant, puis continue : 53


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— Je ne comprends rien. Les femmes attendent, comptent les points. Ensuite, elles portent plainte auprès du Dieu des amours. Elles reprochent au mec d'être trop tendre ou trop violent. Il est viré pour incompétence. — C’est bien ce que je te disais, constate Sammy. Tu es blanc, de culture européenne et tu as une grosse queue ! —Non, non... même pas, proteste Nono.

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15 Plus tard, Nono laisse Joyful au bord du fleuve. Il va, sur la fin de l’après-midi, retrouver Zulma chez elle, dans Park Avenue. Le gardien à l'uniforme marron, casquette et galons dorés, se tient raide sous le dais de l’entrée. Il accompagne le visiteur jusqu’à l’ascenseur. Nono, gêné, trébuche. — La demoiselle qu’héberge Madame Lerz ? lui demande le portier. Il en profite pour monter le courrier qu’il dépose dans un plat d’étain, sur la console du couloir. Zulma est aux aguets. S’attendait-elle à cette visite ? Elle décroche la chaîne de sécurité. Edouard est heureux de se retrouver là pour une longue soirée qu’il souhaite paisible. — Lorsque j’étais chercheur d’eau... commence-t-il Il s’est assis sur le rebord de la fenêtre, dans la chambre, au sixième étage. Il suit distraitement le ballet des taxis jaunes. Ils viennent du Nord, de Harlem ou de l’Ouest par la 79 ème. rue, à travers Central Park. Lieu bizarre, cet appartement : un observatoire en pleine nature urbaine. Les insectes, en bas, foisonnent sur l’asphalte. Ils craquent des mandibules et gueulent de la sirène. Ils frottent leurs élytres et filent vers le bas de Manhattan. Un lieu bizarre. Un observatoire suspendu dans le cosmos, séparé de la Terre nourricière, avec au plafond, un ventilateur qui broie le temps... une effrayante solitude.

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Nono se retourne et sourit à Zulma. Elle se tient pelotonnée dans un fauteuil. Elle attend. Un tremblement d’animal apeuré secoue par instants sa nuque et ses épaules. Sur la table basse, elle a disposé deux verres avec une bouteille de Cabernet Sauvignon de la vallée du Napa, cru 1970, volée dans la réserve de Rachel Lerz, la propriétaire de l’appartement. Nono se demande soudain qu’elle est la maladie secrète de la jeune fille, pour être si retenue. La timidité ? La pudeur ? Afin de la distraire et de la sortir de cet espace inconnu, trop lointain où elle semble être plongée, Nono se met à parler. — Quand je travaillais en Californie, dit-il, je perçais le sol... — Tu sembles regretter ce pays, je me trompe ? Elle a raison. Ferait-il partie de ces perpétuels insatisfaits ? Il ne peut s’empêcher de revenir sur sa vie passée, comme pour se justifier, se décrire, exister. Il explique en détail comment il s’y prenait pour rencontrer les clients  ; comment il s’habillait déjà : bien mis, chemise rayée, cravate grise, clean jusqu’aux orteils... et puis l'aspect géologique de la chose, les synclinaux, les anticlinaux, les creux, les bosses, les strates, les minéraux, l'âge du propriétaire et la couleur du feuillage. Toute une poésie ésotérique de marchand de trous. Avec, en arrière-pensée, l’angle sexuel de la manœuvre, l’érotisme... la pénétration violente... la machine qui cogne pendant deux jours et la terre qui se plaint. Elle souffre dans sa chair, la terre. Elle se contracte autour du pieu d'acier qui lui déchire les entrailles. Inlassablement la fraise tourne dans la couche de roche à la recherche de l'humide, comme un sexe d’homme dans un sexe de femme. Ne remonte que  poussière le long des tubes, poussière qui s'accumule en un tas pointu, gris— froid avec des brillances d'écaille. Les ouvriers, dos appuyés sur leur camion, fument une cigarette. 56


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L’ héritagE

Ils ont la trogne hilare des gens qui ne pensent à rien. L'engin taraude, creuse et fouille dans les muscles tendus de la montagne. Ça peut miauler en bas, ils s'en foutent. Ils sont heureux. Ils sont les maîtres. Rien ne leur résiste. Passés les cent quarante mètres, la poudre devient foncée, puis une bave blanche, un liquide laiteux mousse autour du pieu. Comme si dans un corps supplicié quelque chirurgien barbare était allé puiser avec une sonde au plus profond des viscères. Ils tubent le forage à cent quatre-vingt mètres. Ils installent la pompe immergée, sorte de fusée cylindrique pour sucer le sang de la terre... — Je te raconte ça, Zulma, parce que tu ne dis rien. Je ne sais pas de quelle pierre tu es faite, quel minéral. Tu es autre que moi, en dehors de moi et je ne comprends rien. Je suis l’ingénieur qui croyait tout savoir... mais quelle machine peut te percer le flanc ? Bientôt la nuit tombe sur Park Avenue. On entend encore le bruit des hommes dans la cité, mais le ciel se tait. Les astres ne parlent plus. Même l'étoile de minuit vingt qui vole, œil rouge œil vert à ses empennages, la même étoile que tous les soirs à l’Hôtel Pickwick, l’étoile bondée de passagers... reste silencieuse. Il aimerait, Nono Nocq, savoir ce qui le pousse à rester auprès de cette fille, dans ce désert qu’est New York, en dehors des pistes communes. — Dis, Zulma, est-ce que la propriétaire vient dormir ici ? — C’est une amie de mes parents. Son père tenait une échoppe dans Canal Street. Les chinois sont arrivés et ce sont eux qui ont remplacé les petits juifs marchands d’or. Rachel... une baroudeuse. Je ne suis que de passage chez elle, en attendant de trouver un studio pas trop cher. En ce moment, elle est en déplacement sur la côte Ouest. — Que fait-elle ? — Dans le milieu de la finance, partner dans une grosse 57


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agence de Wall Street. Elle gère des portefeuilles. — Mariée ? — Non. Elle n’a jamais eu le temps de songer au mariage. Ce n’était pas, je crois, sa priorité. Trop occupée par son travail. C’est une femme épatante. Une de ces acharnées qui s’imposèrent, autour des années quatre-vingt, dans un secteur réservé, par tradition, aux hommes. Belle avec ça, genre Faye Dunaway. — Et toi ? Tu comptes faire une carrière dans quelque chose ? demande le garçon. — J’aimerais bien peindre et dessiner, dit Zulma. Je vais souvent voir les expositions dans les galeries de Madison, le Musée d’Art Moderne et le Guggenheim. Mais je préfère souvent les peintres d’en bas, de Soho. Nono se met à réfléchir. Il lui faut penser vite et précis. Il sent qu’il vire serré. Il risque d’être emporté par la vitesse... l’impression de frôler l’accident. Sa vie peut basculer, comme son corps au bord de la fenêtre. Il se redresse, freine, chaloupe. — Et si tu pariais, gros malin, sur toi-même ? Toi aussi te traversent des pulsions... l’envie de produire quelque chose. Un livre, des images, n’importe quoi... Tu retiens une grande puissance ... — Et mon orgasme alors ? Possible sans amour ? Me fautil choisir ?  Jouir du cerveau... ou du bas-ventre ? Les deux possibilités existent-elles ? Machinalement, Nono compte les voitures qui flottent en bas, sur un coussin d’air, dans un vrombissement continu. Il se penche, afin de voir si l’enseigne lumineuse de la Pan Am s’allume au-dessus de Grand Central, en plein dans l’axe. Il a toujours ressenti comme une sublime exaltation lorsqu’il se trouve, lui minuscule, au milieu des immeubles et regarde la gare, en levant le front. — Tu parles d’une puissance, gémit-il. 58


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— Qu’est-ce que tu dis ? lui demande Zulma. — Rien. Il quitte la fenêtre et vient caresser la joue de la jeune fille. Il ose la toucher, mais à peine. — Moi j’aimerais sculpter, jette-t-il sans savoir pourquoi. Tu ne veux pas essayer quelque chose avec moi ? — Tu es dingue, fait-elle. Il insiste : — Changer de peau... complètement, vivre enfin, organiser le chaos. Choisir une discipline, n’importe laquelle... peinture, sculpture, pourquoi pas ? N’importe quoi peut convenir. Bâtir... et baiser. — Tu es dingue, redit-elle... Nono fixe Zulma, bien dans les yeux, bêtement : — Et si je te violais, propose-t-il... si je te serrais à t’étouffer. Si je cognais au fond de toi jusqu’à faire jaillir ton eau... ou simplement si je t’aimais, quoi ! — Tu lui fais peur, imbécile !

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16 Quinze jours plus tard, ils s’installent chez Sam Aza. Ils ont proposé au grand noir de régler ses dettes et de participer aux frais chaque mois, bien que les fonds de Nocq s’amenuisent de plus en plus. Autour de Central Park, trouver un appartement pour un prix raisonnable relève de l’utopie. Il faut être de longue date un habitant des lieux pour bénéficier d’un loyer à l’ancien tarif. De toute façon Nono préfère l’Aradis, un pays plus simple au centre-ville, imaginaire sans doute, mais accessible. Il n’est pas à l’aise dans les quartiers riches. Les volets sont tirés sur la vitrine du magasin. Derrière, le campement s’organise. Edouard estime l’endroit tout à fait idéal pour se recueillir, vivre et créer. Sans doute ne se sentil, lui le transfuge européen, ni de la bourgeoisie, ni du peuple américain. Il est une sorte de mutant apatride. Quant à Zulma, ses racines restent dans la Petite Italie de son enfance. Ses grands-parents, maternels et paternels, s’y étaient installés à leur arrivée de Toscane. Depuis, la nouvelle famille avait évolué dans le même quartier, le même petit immeuble. La vie de tous s’était écoulée, consacrée au travail quotidien, aux enfants... à la recherche du meilleur pour eux. Chaque Noël on se retrouvait autour de la table, cousins, cousines, oncles et tantes. Zulma n’avait retenu de son enfance que des moments heureux avec sa sœur et son petit frère. Mais elle n’aimait pas

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parler des choses intimes la concernant : la pudeur italienne sans doute. La pudeur … cette saleté ! Cette tare ! Pour sa part, Nono, fils unique, préférait occulter ses premières années en France et rejetait presque ses père et mère, pourtant présents dans son esprit... trop présents. Maintenant, la Deuxième Avenue leur convient, Nono Zulma. Du moins jusqu’au jour probable, pensent-ils tous deux, où quelque navette spatiale, affrétée pour l’amour total, les mènera au firmament des couples éternels. Elle a quelque chose d’une avenue provinciale, cette Deuxième, en plein New York. A la condition de marcher sur les trottoirs bordés de modestes immeubles à six niveaux. — Il y a peu, vous seriez montés au sommet du World Trade Center. Vous auriez pu vous prendre pour des aigles blancs, au  centième étage... des extraterrestres planant sur la ville... une merveille... l’occasion de vous sublimer, une expérience mystique. Mais les tours jumelles réduites en poudre, il vous reste, en bas, la terre commune... Eux vivront, Zulma Nono, en cet endroit très ordinaire, la Deuxième... ils vivront au ras du sol... parce qu’une étrange plante germe lentement et pousse dans leur poitrine. Ils ignorent encore comment et pourquoi, mais ils sentent une force mûrir... lorsqu’ils iront dehors, au grand air, leur sève en expansion les jettera vers le soleil. Ils respirent déjà ce bonheur entrevu. Joyful leurs a proposé d’investir la tanière à leur idée. Bouger le mobilier, renverser les mannequins, les vêtir de brillants, organiser un atelier pour peindre, écrire, sculpter... — Transformez ! Envahissez ! Vivez ! Go ! Go ! — Ce qui veut dire ? — Pas grand chose. Ne vous occupez pas de moi. Et Joyful, en effet, disparaît de plus en plus, de longues périodes, leur laissant la liberté d’entreprendre. Il a l’air fatigué. Il se traîne, avec son petit tapis de prière sous le bras. Il parle de plus en plus d’Allah, le même, avec 6161


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un autre nom, que le Dieu de Nono et que Yaveh et que d’autres, uniques ou multiples. Il se demande s’ils existent ou si... le néant.

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17 Avec un peu de papier peint et trois tentures, il est facile de donner une âme à la vieille boutique. Quelques bibelots de plus, bien choisis, suffisent pour transformer le bric-à-brac en refuge au cœur du soleil, au-dessus des nuages blancs. Ne pas oublier un sommier avec un matelas, les disposer près d’un hublot, comme dans un avion. Puis peindre un ciel au plafond et des anges sur les murs. L’essentiel est de créer sa patrie. Malin, Nono entend par là se nicher s’accoupler vibrer procréer -voilà bien une autre histoire- avec cette incertaine créature croisée par hasard. Pomme au four ou glace à la vanille ? Nono Nocq n’est sûr de rien, sinon du bon goût de la chose... et cette fille, on en mangerait ! La gourmandise estelle un péché ? Quant à Zulma, soudain la notion d’une seconde naissance devient évidente. Elle s’aventure dans un monde qu’elle découvre. Comme s’il lui était donné de vivre une nouvelle enfance, puis une autre adolescence avec, en prime, la liberté. « Oui, pense-t-elle tout haut, la peinture peut-être, ou quelque chose de créatif. Surtout : regarder, me regarder, me définir. Primitive... je suis au commencement du monde : le mien et celui des autres. Je veux retrouver les sensations premières et le pourquoi et le comment. Je fermerais les yeux et découvrirais dans ma tête les impulsions initiales... mais j’ai peur, je ne peux oublier mon éducation. Chez nous, le

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silence primait, le non-dit. Mes interdits sont peut-être nés de mon ignorance. Les choses cachées me semblaient défendue. Je manque d’assurance... et j’ai l’impression que ma tête et mon corps ne marchent pas ensemble ; il m’est nécessaire de les coordonner. Trop de questions ! — Pourquoi réfléchir ? dit Nono. Pour le corps, on verra bien ! Quant au travail quotidien : j’ai envie de manipuler des matériaux bruts, du ciment par exemple ou des minéraux natifs et faire surgir des formes inattendues. Ensuite, je dominerai ces formes et les transmuterai, selon ma vision, selon mon style, à tes côtés, avec toi. Puis il ajoute par provocation peut-être : — Mieux : en toi... Zulma feint de n’avoir pas compris. Puis, jouant les prudes, finit par répliquer, mais avec indulgence : — Tu es obsédé, pauvre ami. — Eh, oui ! reconnaît Nono. Si tu estimes que l’envie de ton corps peut être une obsession, alors tu as raison : je suis obsédé. Je deviens un maniaque de tes fesses, un détraqué de la braguette... et je ne te dis pas la moitié de mes fantasmes. — Tu es comme tous les hommes. Tu rêves de viol. — Bien sûr. Te violer... en effet. On peut voir ça comme une attaque à main armée. Où est le mal ? J’entre dans ta chambre forte, je veux découvrir des trésors... tu crois en une effraction, mais en vérité tu désires un peu cette agression. — A condition d’être attirée, d’avoir de l’affection pour celui qui me viole. Comme un jeu, pas un vrai viol. — Tiens... nous sommes deux malades : moi je suis dans la position du demandeur et toi de la défenderesse, comme si nous étions devant un tribunal. Mais qui détient le droit de nous juger ? Puis Nono, pensif un instant, continue : — Je me demande d’où te viens cette retenue. Un traumatisme de gosse ? Tu n’es pourtant pas spécialement puritaine, pudique oui, mais moi aussi. Est-ce une sorte d’angoisse ? Pourquoi 64


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faire si compliqué ? Qu’est-ce que tu as à perdre ? Ta dignité ? — Tu parles de plaisir, alors que moi, je parle d’amour. — Ah, bon! Tu crois sans l’un, l’autre possible et vice versa ? Et pourquoi le plaisir serait-il défendu ? Ce sont de bien grands mots : plaisir, amour... on en a plein la bouche quand on les prononce... de la purée de patates. Pour en revenir à toi, je ne comprends pas ton besoin de jeûner et de me faire jeûner. Après tout, si tu ne veux pas être désirable, tu n’as qu’à devenir moche... et puis, non ! Reste comme tu es. C’est moi qui vais me crever un œil. Nono, pour s’amuser, prend Zulma dans ses bras et la renverse sur le parquet revêtu d’un carré de moquette, pas très propre, dans le coin à dormir, l’angle de la pièce qui leur sert de chambre. Il ferme les paupières, mais c’est pire. Des images s’imposent. Il imagine les bourgeons des seins de Zulma. Ils sont enduits de miel à la cannelle et doucement il les suce, un à un. Puis sa langue descend le long du ventre nu, tourne autour de l’ombilic, ce point central des boucliers. Le giron des filles est-il toujours sous haute protection ? Sous stupide protection ? — Si elle ne se défend plus, j’irais jusqu’à ses cuisses ouvertes, pense Nono. Et pour toujours je garderais dans ma bouche le goût de son sexe. Alors, il pianote le long des flancs qui tremblent, par petites touches sous le tee-shirt, puis avec virtuosité : du Scriabine ou du Chopin... non de l’Eric Satie... gymnopédie. Avec humour plutôt que virtuosité. C’est ce que répète Joyful. Faisles se marrer si tu veux les convaincre. Encore un poncif sans doute. Les clowns sont tristes. Par contre un bon masseur... — Tu aimes mes caresses Zulma ? — Maniaque... fait-elle, souriante. — Et si j’étais un autre ? — Qu’est-ce que tu vas chercher ! 65


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Puis spéculant sur ses propres désirs : — Quoique, dit-elle... si tu me promets de changer ta personnalité tous les trois ans, je signe le bail. — Ah, je vois ! L’assassinat du monotone quotidien et l’aventure à perpétuité !

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18 C’est alors qu’une fois de plus, la Voix s’élève dans les replis de Manhattan. — Ecoute-moi ! Ecoute-moi ! Nono reste en croix écartelé. Sous son crâne virent d'incroyables hésitations. Et l'autre, de nulle part, qui insiste : — Tu ne devines pas ? Le monde se perd. Ce serait trop facile... aller dans la lune et revenir, traverser l'océan et ne pas se noyer, travailler et prendre des vacances, taper sur un ordinateur en s'amusant, jouer à vivre, rencontrer une fille et jouir avec elle, tranquille, sans problème... Non. Le Monde doit souffrir. D'abord, de quel droit l'humanité deviendraitelle intelligente ? Et d'ailleurs, tout a déjà commencé. La terre ne tourne-t-elle pas, comme une folle sur elle-même ? Le chaos... bientôt... dans un an... bientôt... tout de suite... — Qui que tu sois dans ma tête, proteste Nono, tu es un défaitiste, un pervers. Pire, je crois que tu es Dieu et que tu es fou. Ce n’est pas Joyful qui est Dieu. C’est toi... c’est moi... Alors, tu rends complexes les rapports entre les filles et les garçons, exprès, par méchanceté. — Oui, et j’ai gagné. Tu as vu le résultat ? — J’ai vu. Si nous étions, avec Zulma, seules victimes de la peur, ce ne serait pas grave. Mais flotte dans l’air le syndrome du viol, la phobie de l’agression sexuelle. Panique dans les culottes ! Guerre des sexes ! A ce petit jeu, les garçons n’oseront plus bander, les filles se morfondront en solitude et moi, je me masturberais. Comment vivre d’orgasmes

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et de pureté candide ? Comment associer le stupre et la simplicité des innocents ? Existe-t-il un système pour résoudre les contradictions permanentes qui nous agressent ? Noués, nous sommes noués comme des cordages, empêtrés... Alors Nono Nocq se détache de Zulma. Il va vers la devanture de l’ancien magasin. Il crie très fort, pour être entendu le plus loin possible dans la ville. Il hurle : — Braves gens ! Au secours ! Puis il revient au milieu de la pièce et se raconte une histoire : — Je cueille des champignons, très vite, au crépuscule, braille-t-il à la cantonade. Je ne sais même pas s’ils sont comestibles. Je m’en fous, je les mange. Tout va bien. Je m’endors. Et puis le lendemain... tiens, je me réveille mort ! Nono fait une habile pose — Dieu devient fou, loufoque, assure-t-il, cinglé dans sa tête... Zulma réfléchit profondément, sans comprendre la parabole, tout autant qu’il y en ait une. Puis elle implore quand même le Grand Daddy, à tout hasard : — Seigneur, murmure t-elle, ne m’abandonnez pas.

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19 Sammy le black dit doucement : — Aujourd’hui, les jours sont venus où me faut t’enseigner les choses et te livrer les clés. Parce que je vais disparaître et tu seras seul sur la terre, toi, tes fantasmes et ta Zulma. — Qu’est-ce que tu racontes ? Où veux-tu t’en aller ? — Je suis malade. Pour de bon. — Mais où veux-tu aller ? — Donc, poursuit Joyful sans répondre à la question, ton problème semble résider en entier dans ta relation sexuelle. Pour l’affectif, tout me semble correct, l’artistique aussi. Mais alors, côté quéquette, petit mec, t’as rien compris. Sois gentil, va nous prendre une bière. Nono reste pantois. Boudeur, il va chercher deux boîtes dans le frigo qui fait du bruit. — Le serpent, continue le vieux black, le serpent, vois-tu, c’est ta bite. Très important une bite... il ne faut pas la mépriser. Elle est la plus rusée de tous les animaux. Elle croit détenir une puissance infinie. Mais en vérité je te le dis, elle fait ce qu’elle peut, quand elle peut... le reste n’est que pipeau et chants d’oiseaux ! — Où veux-tu en venir ? s’inquiète Nono. — A ceci, déclare Joyful, ta queue seule peut te donner la Connaissance, l’Eclatement, l’Extase dans le couple. Tu es d’accord là-dessus ? A cause de ça -je n’invente rien, suffit de lire les vieux textes- à cause... ton sexe est maudit entre tous

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les bestiaux. Ta bite est condamnée. Elle se traînera sous ton ventre, l’hostilité s’installera entre elle et la femme. — Pas du tout ! s’insurge Nono. Tu oublies simplement que le serpent peut relever la tête et se tendre comme le bras d’un manchot, l’oiseau... — T’as bien dit : manchot. Tu n’es capable de dire bonjour à personne : t’as pas de doigts au bout du bras. Ils sont dans la grotte vaginale, les doigts, cachés à la source du plaisir, prêts à serrer. Ce sont les filles qui détiennent le pouvoir. Elles étranglent ou caressent à volonté, seulement avec leur sexe. Tu piges ? — Mais alors, deux êtres qui se rencontrent, comme nous : Zulma, fille, moi garçon ? Poussières multiples, n’avons-nous aucune chance de connaître l’orgasme suprême ? Deux sexes l’un dans l’autre, ce n’est qu’une poignée de main ? Bonjour, bonsoir ?... Je ne te crois pas. — L’orgasme suprême ? Aza cogite : — A moins que le bon orgasme, dit-t-il, ne soit l’ultime et seul. — Alors ? Ne plus bouger, laisser faire ? Attendre ? — Je me trompe sans doute... Mais ne prenez pas le risque de croire au paradis dans la Deuxième Avenue... — Pourtant, l’Aradis... — Rien n’est sûr. Quand je ne serais plus là, prenez le temps de vous contempler l’un l’autre. Bâtissez quelque chose ailleurs. A New York, vous allez brûler vivants. Cette ville est un bûcher. On y devient étincelle ou cendre. Ici, les gens ne vivent pas, ils flambent. — ... et d’abord, qu’est-ce que c’est, cette histoire ? Pourquoi parles— tu de disparaître ? Tu comptes déménager ? Tu nous jettes ? — En quelque sorte, oui, concède Joyful, mais ce n’est pas le problème.

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Il opine du cap, comme s’il avait trouvé la solution : — Pourquoi n’iriez-vous pas sur la Côte Ouest, par exemple ? En dehors des grands centres, les jours coulent doux, à la façon latine... Je vais écrire à mon frère Zoël, un type remarquable. Il tient une galerie près de San Francisco. Ce serait bien le diable s’il ne vous préparait pas une expo. Ensuite, il peut s’occuper de vous. Il vous présentera plein de gens. — Pour se montrer, étaler son travail, il faut être sûr de pouvoir suivre ensuite. Si c’est pour exposer quatre bricoles et puis se taire, je ne vois pas l’intérêt de la chose. — Eh, bien ! Tout au moins le plaisir de goûter à ton fameux orgasme... jouir en artiste ! L’ivresse de la création ! Si, si... — Tu parles d’une soûlerie... le doute au bout, l’angoisse. A tout prendre, je suis davantage partant pour les paysages, les grands espaces. Je connais la Californie. Avec mes parents, j’ai vécu là-bas. — Je sais. Tu n’en as pas la nostalgie ? — Si, un peu. C’est peut-être la nostalgie de moi-même et de mon enfance. Mais avec ce qui me reste de l’héritage, démarrer quelque chose me semble aléatoire. J’ai toujours le terrain de mon père, au pied de la Sierra. Il ne vaut pas grandchose. Je n’y suis jamais allé. Coin perdu, je suppose. — Mais avec de l’air ! Va respirer, mon pauvre Nono. Même si toi, tu ne comprends rien, ce qui ne m’étonnerait pas, il y a des chances pour que Zulma comprenne... — Comprenne quoi ? Respirer quoi ? — A New York, il te faudrait grimper le long des immeubles pour atteindre le ciel. Et maintenant, ne me casse plus les pieds avec tes questions.

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20 Bizarre. Petit à petit, Nono perd le sens auditif normal. Du côté gauche, dans les profondeurs de son oreille interne, la Voix, celle qui le poursuit depuis sa fuite près de Time Square, la Voix se confond par instants avec celle d’Aza. — Qui es-tu, l’homme juste ? Tu marches avec moi. Je te dirai ce qu’il faut faire... — Dis, Joyful, tu deviens louf ou quoi ? Ventriloque ? Sammy n’entend plus. Ses deux mains réunies en prière écrasent la boîte de bière vide. — Alors, dit encore le black, tu connaîtras le secret des étoiles et la direction de ta vie. Puis il ajoute : — Je t’ai demandé de me laisser. Je t’en prie, va. Zulma t’attend à Central Park, côté Plaza, sous l’horloge. Nono se remémore les arches de brique rouge, la tourelle blanche, la pendule aux aiguilles maigres, la plate-forme avec les animaux statufiés. Il connaît bien cette entrée de Central Park. — Là où l’hippopotame joue du violon ? — Tout à fait. Un peu plus loin, il y a toujours une clocharde qui donne à manger à sa marmotte apprivoisée. Tu ne peux pas te tromper. Si Zulma n’est pas sous l’horloge, elle sera près de la clocharde. Elle est fascinée, Zulma, j’ai remarqué, par les êtres imprévisibles, par les moments inexplicables. Quand tu seras près d’elle, ne la brusque pas. Laisse-la se découvrir, se choisir. Cette tâche accomplie, elle filtrera les sensations, trouvera le bel instant et voudra se donner à toi... 72


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Eh bien non ! Il ne faudra pas la prendre, surtout pas. Car, de quel droit t’approprier un être ? Déguste, mec, un morceau, pas plus... sois content, sois modeste... pas voleur. — Tu crois, s’informe Nono, tu crois qu’elle risque, d’une manière ou d’une autre, d’éclater, d’exploser comme une étoile ? — À mon avis, réfléchit Joyful, quand tu portes quelque chose en toi, la nécessité commande. Tu as besoin d’expectorer, très vite, pour ne pas étouffer. Tu vois ce que je veux dire ? La pulsion primaire... dans les relations humaines comme dans l’art. À ce sujet, où en es-tu avec tes sculptures ? — Ça va. Je suis en train de mettre au point l’utilisation du ciment, avec des tissus, de la résine. C’est en bonne voie. Par contre, avec Zulma, je tâtonne, je bégaye, je cherche. Difficile de t’expliquer... zut, contemple au lieu de me faire causer : les ébauches, là, auprès de tes œuvres. Ce que tu vois parle tout seul et c’est manqué s’il faut des explications. Il regarde dans le vague, les yeux fixes : — Avec Zulma c’est pareil. Je suis sans arrêt en train de m’expliquer à moi-même, pourquoi ci, pourquoi ça. Ce devrait être simple et c’est compliqué. Ou c’est moi, peut-être, qui suis compliqué. Parfois, tellement elle m’énerve, j’ai envie de la tuer. Dans le fond de la pièce, les mannequins de Joyful dorment en rangs serrés, couverts de chiffons et de poussière, abandonnés. D’autres étranges formes envahissent l’atelier. En deux mois, depuis l’occupation des lieux par les invités de Sammy, la vie, la vraie, celle des corps et des pensées réunies, s’étale au milieu d’un bric-à-brac de résidus. Inévitables déchets... scories de la créativité. Entre les oripeaux, les assiettes vides, les vêtements épars et les tubes de peinture, sur des fils tendus sont accrochés, au moyen d’épingles à linge, les essais de Zulma. Visages... visages encore... uniquement des visages, peints à l’acrylique 73


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sur des cartons déchiquetés. A la limite de l’abstraction : les faces inquiètes d’un peuple affolé. C’est une galerie de portraits grotesques et tragiques. Les riches et les puissants se côtoient, rehaussés d’or, cernés d’ombres profondes, tendres toujours... aimés. Jamais de haine dans l’interprétation, mais de la compassion pour ces êtres souffrants, de l’indulgence pour les mauvais, de la curiosité pour les jouissants... l’espèce humaine en quelque sorte : rois, reines et pauvres types. Et, clouées sur un bois servant de cimaise, griffonnées sur toile rêche, trois géantes enceintes, radieuses en majesté, auréolées de bonheur... En peu de temps, Zulma Luccini, comme poussée par une urgence interne, a fait d’énormes progrès. Son travail devient remarquable. Nono, pour sa part, réussit moins bien. Il se voudrait gestuel et spontané, mais il peine souvent. Il est trop savant. Il malaxe, se bat, gesticule, se gratte, mais réfléchit trop, lui qui ne sait pas réfléchir. Les personnages qu’il modèle dans le ciment sortent bruts de ses doigts, simples. Ensuite l’artiste, au milieu de la piste, fait trois tours, complique son numéro, pirouette et gâche le spectacle. Pareil pour les autres choses de la vie : clown, saltimbanque, équilibriste. Agile, il marche sur le fil pour traverser la piste, là-haut. On entend des oh! et des ah! dans la foule. Mais peut-être ne met-il en danger que ses partenaires, car lui se croit très fort. Pourtant, il n’espère pas trouver de délivrance. Il est satisfait de son état. Il palpe la matière, ajoute des éléments divers : toile, fer ou verre. Il voudrait saupoudrer de sentiments. « Le style et l’émotion », comme disait Louis-Ferdinand Céline, sont la base du talent. Tous les ingrédients de la beauté seraient ainsi réunis : style, émotion. Mais Nono Nocq n’aboutit pas. Qu’importe ! L’essentiel est le plaisir qu’il prend à fabriquer et qui dépasse la douleur de l’échec. Il s’amuse, comme s’il 74


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était redevenu, brusquement, un enfant. Bien sûr, la démarche est à peu près la même pour Zulma. Toutefois, Nono se persuade qu’elle est beaucoup plus douée que lui. Elle possède une fraîcheur qu’il n’a pas. Elle deviendra certainement une grande, dans son art et même au lit. Il lui suffirait de tomber sur la bonne personne pour recevoir un peu d’aide. Mais est-il le bon cheval pour une telle amazone ? Peindre, aimer, sculpter, prendre et donner. Existe-t-il des véhicules pour aller quelque part ? Il se demande parfois si la nécessité pour lui, tout bêtement, n’est pas d’avancer un pied devant l’autre, du point A au point B, sans affolement. À quand des écoles pour apprendre l’art de vivre ? Quelqu’un sait-il comment faire ? « Il en existe, sur la terre, des êtres dotés de ce talent. Leur vie coule comme de l’eau, parfois torrentueuse et parfois calme, toujours utile car elle laisse une trace dans l’âme des voisins... parfois griffure dans le talus, parfois limon sur la berge.» — Bla-bla-bla, s’insurge Nono, si c’est toi qui souffles ça dans mon crâne, vieux black de mes fesses, autant sermonner ailleurs. — Je n’ai rien dit. — Mon vieux Joyful, poursuit Nono, je ne sais pas ce que je fais, ni qui je suis, mais je veux vivre et périr en la demeure de Zulma. Maintenant, parle-moi de mon chemin ou ne parle plus. Vexé, Sam Aza se retire dans le coin cuisine. Il se met à préparer un savant mélange de bière brune, d’alcool pharmaceutique à 60° et de sirop d’érable. Estimant l’entretien terminé, trop énervé peut-être pour en entendre plus, Nono quitte la boutique et s’enfonce dans le bruit de la Deuxième Avenue. Il remonte vers Central Park. — M’en fous, dit-il à voix haute. Je l’aurai, ce sommet du 75


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plaisir, n’importe comment, avec n’importe qui, n’importe quoi... dans l’art, l’eau, le feu, avec Zulma si je peux, car elle m’est tendre et belle. Ma vierge et ma putain, mon autre moi... sinon tout seul, avec un tronc d’arbre, un oreiller, une chèvre... je l’aurai cet orgasme. Et Nono se met en colère parce qu’il n’est pas capable de convaincre Zulma d’adhérer à son cinéma. D’ailleurs pourquoi des fantasmes, ces horribles bêtes du genre cafards, ces fantômes qui sortent le soir pour envahir la cuisine de l’amour ? Et pourquoi ne pas les transformer en insectes vivants ? Quelle solution ? Eliminer l’être qui résiste ? Ou s’éliminer soi-même ?

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21 Edouard devine que Zulma doit l’attendre en regardant la clocharde nourrir sa marmotte, en face de la buvette. Il fait lourd. La chaleur arrive. La sueur coule déjà sous les bras des filles et tache leur tee-shirt. Nono songe à l’apparition d’un petit rond humide sous l’aisselle de sa compagne. Il l’espère. Il aimerait se pencher et respirer Zulma. Qu’elle soit un peu sale, douteuse... mais en vain. Elle est propre, dans sa tête et dans son corps. Trop parfaite, inviolable. Elle l’intimide et le panique. Il la préférerait vulnérable. La respecter moins, pour être plus près d’elle, pour oser l’assaillir. Les arbres verdissent dans le parc. Les écureuils gris, effrontés et gras, cabriolent entre les promeneurs. Les oiseaux du ciel se taisent. Bien sûr, Nono ne connaît pas les confins du monde. Il suppose qu'il en va de même sur toute la terre, parce ce que le soleil ne discerne pas les frontières et chauffe sans distinction. L’angoisse est grande en son cœur. Zulma Luccini, la sauvage, demeure un mystère. Il s'efforce de penser comme elle et n’y parvient pas. Il n’est sans doute pas assez intelligent, ou pas assez attentif, trop pressé. Voilà bien un de ses défauts, la précipitation. Toujours trop pressé. Il regrette de n’avoir pas été plus patient avec Joyful. Pourquoi l’abandonner si vite ? Nono se prend à éprouver de la tendresse pour ce long corps démantibulé, surmonté d’une tête branlante. Est-ce des larmes qui ont creusé les rides le long du nez camard ?

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22 Sam Aza se moque de la solitude. Il philosophe beaucoup sur la création, mais a-t-il réussi sa vie de créateur ? Ou n’était-il que spectateur ? Voyeur de sa propre vie et de la vie des autres ? Quel cerveau ! Comment arrive-il à de si hautes pensées ? Le mélange bière-alcool-sirop, ainsi que les longues stations sur le trottoir, devant le drugstore, y sont pour beaucoup. Ces ingrédients incitent à la réflexion sur l’absurdité du destin. « Pas tellement absurde, après tout, se dit Aza, puisque le mécanisme fonctionne... je suis unique, je suis Dieu, comme tout le monde. Je m’appartiens et j’appartiens à l’univers. Je suis une entité dans une entité plus grande que moi. Nous sommes tous Dieu, contenants et contenus. Nous entrons l’un dans l’autre, comme des poupées russes, du microscopique au macrocomique. Nous fonctionnons pareils, nous sommes copiés l’un sur l’autre, à l’image de Dieu et lui à notre image. Pas étonnant : nous l’avons inventé. — Joyful, Joyful, se lamente le black, que reste-t-il de tes beaux muscles d’airain, de ton poil noir et luisant ? Que restet-il du splendide l’animal ? Le grand black se répond à lui-même : — La matière, ça, ce n’est pas du vent. Nous ne pouvons pas disparaître. Nous sommes ici de toute éternité et pour toujours. Nos atomes ne se perdront pas. La seule chose embêtante, c’est que nous n’avons pas la Mémoire. Quel gâchis ! Folie je vous dis. Dieu est fou, tu as raison Nono. Et

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je suis fou, comme lui. Destructeur et constructeur, génial et presque idiot, raisonnable et disjoncté, grandiose et dérisoire... comme vous mes enfants, toi, Zulma, folie... ne vous reste plus qu’à peindre, mes enfants, sculpter, vivre, vous démener, pour rien, pour l’éternité... puis partez vers les montagnes, les sommets de Yosemite... l’orgasme ? Entre ses dents, Joyful continue son monologue : — Tu navigues, vieux black, entre deux états : celui d’ivrogne et celui de mourant. Ouais, ouais, parle toujours ! Le temps t’est bu, tant pis si tu en meurs, tu en es ! Le fusil de chasse, chargé de cartouches à gros plombs, n’attend qu’un instant de courage de son propriétaire... Joyful, simplement fatigué, se couche, après une dernière bière. Il va dormir comme il en a l’envie souvent. En général, la faim, la soif ou l’habitude le tiennent éveillé. Peut-être que le sommeil est une paix stupide. Peut-être que l’œil de l’Homme n’est qu’un astre mort, une lune ouverte sur l’infini de l’espace. Peut-être que l’œil de l’Homme n’est pas le soleil. Ce vieux Delteil, ce penseur des terres campagnardes, s’est peut-être trompé. Ce n’est pas difficile de mourir. Il suffit de s’asseoir au bord du lit, de prendre l’arme à deux mains, de la tenir droite, canon vers le haut, de poser le menton dessus. Précédemment, il convient d’ôter ses chaussures et ses chaussettes, histoire de donner de l’aisance aux doigts de pied. L’habileté consiste à passer le gros orteil dans le pontet. Ensuite, il est préférable d’attendre d’avoir mal aux dents, histoire de se mettre en colère. Souffrir d’aigreurs à l’estomac et de douleur à l’amourpropre n’est pas mauvais non plus. En définitive, dans l’être écrasé de fatigue pointe l’envie de dormir : fermer les yeux pour mériter la nuit. Ensuite, appuyer sur la détente. — Je sais, ma parole s’enlise. J’aimerais trouver quelque 79


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chose de fort à dire. Rien ne me presse, je ne suis pas malheureux, pourtant... voilà la vérité : je ne profite plus de ma vie. J’ai perdu ma sensibilité. Je ne ressens plus rien. Zulma jointe à Nono captera le bonheur dans ses flancs. Moi, j’ai tout vu, j’ai tout entendu. Le monde et ses bavardages ne m'apprennent plus rien. Silence maintenant. Les amoureux ont encore leur chance. Ils iront dans la montagne ou ailleurs. Ils s’uniront un jour. Ils iront par les terres ou les mers et peupleront le ciel de leur poussière... une merveille. Car ils seront multiples et seuls. Puis Joyful fixe les doigts de ses mains, un peu de la même manière qu’il faisait au début, quand Nono l’avait rencontré dans la Deuxième Avenue. Il lève le pouce : auto-stoppeur ! Cette attitude le rend attendrissant : il ressemble à ces gamins boudeurs, pas très beaux et trop sérieux. Ils restent assis dans un coin du terrain de basket délabré, toujours le même, dans Bowerie, le quartier maudit, au plus bas du bas. Les autres jouent, sous le regard protecteur de leur mère qui les surveille par le soupirail de la maison crasseuse. Eux, les boudeurs, ne s’amusent pas. Ils grattent le grillage comme ils gratteraient une guitare. Et voici que Sam, le grand chef, le prof, se met à dialoguer avec lui-même, à parler seul, dans le vide. — Samuel, dit-il, tu m’ennuies quand tu pontifies. Ta morale, tu peux la garder. Tu ne vois pas que je suis déjà bien plus loin que tes discours ? — Arrête. — ... je suis content pour les petits. — Tu crois ? Tu ne m’en a pas l’air. — Si, si. D’ailleurs, je vais te prouver que je participe à leur réussite. — Ah ! Oui ? Comment ? — Avec une combine. Un recette à suivre, afin d’avoir encore une chance, en cas de sécheresse... pauvre de nous... 80


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saloperie de sécheresse.... — Je t’écoute. Et le regard de Joyful devient flou. C’est l’heure où, loin du quotidien, on croit aux miracles. — ... le protoptère. Un poisson d’une rare intelligence. Quand les flaques s’évaporent et les rivières se tarissent, il creuse un nid dans la terre et s’enferme. Il bouche l’ouverture et laisse dépasser, sur un petit monticule brun, une sorte de tuyau qu’il s’est fabriqué. Rien d’autre n’est visible. C’est par là qu’il va respirer, il a des poumons en plus de ses branchies. Aussi longtemps que l’eau ne reviendra pas, il va survivre ainsi. — Alors ? Tu veux que Zulma Nono et tous les amoureux fassent de même si l’eau vient à manquer ? Qu’ils s’enfoncent dans le sable… un tuba dans la bouche ? — Et pourquoi pas, si l’eau vient à manquer ou bien autre chose. Qu’ils se nourrissent pour survivre... oui Monsieur. — Tu ne veux pas que j’allume une bougie ? Il fait déjà presque obscur. Là-bas, dans Central Park souffle sans doute une légère brise. Ici, pas un souffle d’air. Les feuilles artificielles de la forêt de papier ne bougent plus. Sammy s’est affalé sur un tas de chiffons. Des vers rongent du bois quelque part. Le crissement griffe les oreilles, gratte le cerveau, inéluctable. — Ca me rappelle une idée qu’avait un vieux type en Colombie. — Dis-moi, tes souvenirs défilent-t-ils ? Revois-tu ta vie comme une bande dessinée ? — Peut-être bien. L’ultime séance... — Bon. Ton vieux type ? — Il disait que le sexe des femmes avait des dents... pour grignoter les pénis. C’était bon, disait-il. Elles te bouffaient la queue comme d’autres une pomme. Plus tard, pour une 81


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raison inconnue, leur vulve est devenue lisse. — Et alors ? — Alors, rien. Ce sont ces vers qui me font penser à ça. Vieille histoire. Voilà bien longtemps que les sexes sont usés et ne mordent plus. Moi-même, je n’ai pas connu. Tu vois, Joyful, je me demande si ce laisser-aller chez les gens n’est pas le commencement de la fin. On ne sait plus se servir de ce que l’on a. Les usages s’oublient. A force de ne plus être mâchée, la verge des garçons devient flegmatique. T’as pas la bite nonchalante, Joyful ? Comme tout le monde ? — Et ces vers qui rongent... — Dis-moi, mec, t’as la tête malade ou quoi ? Mais Sam Aza ne répond plus.

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23 Les vers voraces, la nuit qui monte dans New York, du fond des rues vers les sommets éclairés des immeubles... les sirènes de la police et les ambulances : autant de signes avant-coureurs d’une transformation proche. Joyful qui vide encore une boîte de bière, puis un flacon d’alcool à 60° « modifié », avec ajout de camphre. — Si tu savais... comme je plongeais bien dans le lagon des filles... une vraie béatitude. Je coulais en elle, à coup de reins dans leurs algues. Parfois la coquille de leur bénitier se refermait, un muscle puissant autour de mon phallus, la douce noyade au fond de leur ventre, le sommeil après... on y revient... obsédé ! Mais Sam se défend de lui-même : — Non, non, pas du tout... si j’étais obsédé j’aurais envie de vivre. C’est l’obsession, l’idée fixe qui m’a toujours soutenue et les projets, le devenir. S’il me restait plusieurs jours à vivre, je voudrais faire plein de trucs : aller en Afrique, devenir avocat, tourner un film, épouser la fille d’un président de république... des phobies abordables ! Je suis Dieu le Père, je suis le fou du ciel ! Inutile de rêver, le temps m’est bu... je me suis conditionné pour aller dormir, je n’ai plus rien à donner, je ne sers plus à personne ni à moi-même, autant me mettre en grève. Sammy parcours la pièce, lentement. Il soliloque. — Accouplez-vous, les jeunes, foncez ! Allez connaître la mer, la forêt, la Sierra... puis le soleil sortira du ciel derrière 83


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le Capitan, j’en ai entendu parler, la plus haute falaise du monde paraît-il. Plus loin, l’eau jaillira : Yosemite Falls est une des plus gigantesques cascades d’Amérique, disent les guides. Moi, je vais dormir. Ton père a bien fait, Nono, de te laisser une terre dans la montagne. Il savait ce qu’il faisait. Allez là-bas, mes enfants, au-delà de Mariposa, dans la vallée de la Merced et plus loin, vers la neige. Vous comprendrez tous les secrets... peut-être. Sam Joyful Aza s’assied sur le lit. Il glousse comme naguère, avec des bulles dans le nez. Il tient le fusil droit devant lui, planté raide comme un arbre sec. Il n’arrête pas de se marrer, le canon noir sous le menton. — Quand vous reviendrez de Central Park, les zozos, tout sera fini. Vous allez râler après moi : vous aurez du travail pour essuyer ma cervelle sur les murs, et le sang, et la tête, alouette...

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DEUXIEME PARTIE : LA CALIFORNIE

24 Voici ce que l’on voit sur la terre en cette fin de printemps : comme une mince pellicule se forme lentement. Elle s’étale sur l’univers. Elle sépare entre eux les êtres vivants. Il y a ceux qui vivent d’un côté de cette peau et ceux qui vivent de l’autre côté. Immatérielle en apparence, il semble que cette cloison serve de limite à deux mondes bien distincts. En somme, c’est comme lorsque l’eau rencontre l’air à la surface d’un étang. A la jonction se développe un film élastique continu sur lequel on peut marcher comme sur la couverture plastique des piscines. A la seule condition de n’être pas trop lourd. Edouard se déplace à la surface de cette pellicule. Il a de longs bras et de longues jambes. Il se tient souvent les membres écartés pour mieux glisser dans la société. Son apparente légèreté le fait croire indifférent. Il semble un peu mépriser ses semblables. Il manque d’indulgence. Patineur sur un miroir, il court sur les pensées des autres... sans tomber. La faculté qu’il a de se mouvoir ainsi lui permet de ne jamais se mouiller et d’aller vite... trop vite. Il ne prend pas le temps de lever la tête. 85


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Zulma s’accroche sous la pellicule. Se tenant à l’envers, elle voit toujours de bas en haut. Son regard n’est tourné que vers le firmament. A cause de ces dispositions, si proches l’une de l’autre, différentes mais complémentaires, Nono et Zulma sont faits pour se superposer, un jour, demain, c’est inéluctable, presque. — Et dans l’attente de cette éventualité, veuillez agréer, mes chers amis, mes plus sincères salutations. La Voix, qui désormais retentit dans le cerveau d’Edouard Nocq, est devenu celle, inénarrable, du vieux Sam. Comme un bon père, le black suicidé protège ses enfants adoptifs. Il a retrouvé dans l’autre monde ce poste de professeur qu’il prétendait être le sien, naguère. Peut-être enseigne-t-il désormais, Sammy le Grand, à des centaines de potaches, à des myriades d’êtres cosmiques, dans un ailleurs lointain... Peut-être parle-t-il à toutes ces planètes en voie de formation, atomes amoureux qui tournent avant de fusionner. Toujours est-il : le French a suivi les conseils du vieux. Il a quitté Manhattan pour emmener Zulma sur la Côte Ouest... avec trois valises, une grosse et deux petites, leur avenir dedans. Ils ont abandonné l’Aradis et la Deuxième Avenue sans se retourner. Ils ont vendu, très vite, le maigre héritage laissé par leur ami black : la boutique à un artisan plombier, les statues dans une brocante de Canal Street. Ils ont commencé leur voyage à la gare routière de Grand Central, par la navette du soir. Ils sont allés s‘embarquer, Aéroport Kennedy, à destination de nébuleuses dont ils ne connaissent rien. Nono, lorsqu’il songe à la Californie, se souvient seulement des forages, des grandes plaines cultivées, des étendues d’herbe rousse à perte de vue... et de ce Camino Real, chemin royal qui, paraît-il, va du Mexique en Alaska, le long du continent. Le Camino Real avec le Menlo Park de son 86


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adolescence et Stanford, l’Université, juste à côté... Lorsque le Boeing les a propulsés droit à la verticale de New York, lorsque l’appareil a viré vers l’occident, ils ont vu s’ouvrir, au-dessus des nuages, les portes du ciel. Alors, ils se sont serrés l’un contre l’autre, ceinturés sur leurs sièges, penchés vers le hublot... dehors, en un gigantesque tapis cotonneux, la mousse blanche bouillonnait jusqu’aux extrémités de la terre. Parfois s’élevaient des pyramides arborescentes, des congères de neige immaculée. Elles grimpaient, accumulations géantes, se perdre dans la lumière éblouissante. Plus haut, dans un infini transparent, se tenaient des restes d’orages. Quelques gouttes coulaient encore de la gueule des anges. Puis des espaces s’allongeaient en flaques étales et l’ombre, à l’heure furtive, inondait cette mer suspendue. Un à un s’allumaient les luminaires célestes. Il n’entendait plus, Nono, le cri des étoiles, mais un murmure très doux. Les étoiles ne se plaignaient plus. Elles étaient apaisées. L’artiste, acrobate ou funambule, aurait aimé presque sortir de l’avion et nager vers les sirènes. Il disait à Zulma sentir des vents stellaires se lever et menacer tempête. Il exagérait. Il mentait pour qu’elle soit apeurée, pour qu’elle se blottisse contre lui. Il la croyait fille de cristal. Par crainte de la briser, il n’osait la toucher. Mais il s’énervait lorsqu’il songeait à la proximité du sexe féminin. La plongée dans le corps ouvert aurait pu se transformer en noyade voluptueuse. Il en bégayait de désir. Le temps m’est bu, disait Joyful. Nono comprenait ce que voulait dire le vieux black : inutile d’empoisonner le présent avec des remords et des regrets. La fuite en avant efface tout. En cet instant, Edouard aimait Zulma En cet instant Zulma aimait Edouard Ils auraient pu s’unir sans haine. 87


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25 — Je me quitte, constate Zulma. J’abandonne le beau bébé que j’étais. Tu ne sais pas à quel point il m’attendrit quand j’y pense, avec ses grosses joues roses, patapouf assis sur son coussin, avec sa jupe de dentelle, avec ses poings fermés pour se défendre. Pourquoi, Nono, m’agresses-tu sans arrêt ? — Je ne t’agresse pas. J’essaye de te convaincre, de t’amener à moi. — Et si tu faisais quelques pas dans ma direction ? — Difficile, j’ai du mal à me transformer. — Moi de même. Alors ? Edouard réfléchit en silence aux possibilités. — Tu ne peux pas, dit-il enfin, rester enfant toute ta vie... et vierge. Tu dois bien avoir des désirs sexuels, comme tout le monde, des envies ? — Bien sûr. Je ne me sens pas frigide si c’est ce que tu veux dire. C’est toi qui me culpabilises. Tu crois que je suis nulle. — Je n’ai jamais pensé cela. — C’est tout comme. Plus tu insistes, plus je me déconstruis et plus je résiste. — La Californie, c’est l’occasion de repartir à zéro, affirme Nono. Oublie tout ce qui est derrière toi et vivons ensemble. — J’aimais bien ma gigantesque ville. — Bon, j’ai compris. Changeons de sujet et attendons la suite. 88


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Mais Zulma n’entend plus Edouard. Elle se retire dans ses refuges intérieurs. — Parfois, murmure— t-elle, j’observais le chaos, assise au soleil sur les marches, aux pieds de la statue de Washington, dans Wall Street. Je me disais que des hommes avaient construit ce monumental assemblage d’immeubles, de dollars et de rêves. J’admirais leur détermination. Je ne les imaginais pas puissants, ces hommes, mais courageux et tenaces. Dans les yeux multiples et brillants des façades, je lisais l’extrême soumission de la matière. Alors, je me disais que si des gens avaient pu bâtir de tels édifices sans éclater d’orgueil, c’est que les races humaines n’étaient pas tout à fait nulles. Il aurait été normal de voir des types courir dans les rues en criant : « Nous sommes les plus forts ! » — Les plus forts ? Oui, si n’existaient pas les termites avec leurs termitières, les fourmis avec leur fourmilière, les abeilles, les dauphins, les loups, d’autres sociétés, d’autres merveilles sur la terre... et d’autres horreurs. — Tu as raison : des merveilles et des horreurs ! Tu penses au 11 septembre, à ces pauvres jumelles foudroyées ? Tu crois que nous allons découvrir encore des choses, des bonnes choses ? — Certes. Dans quelques heures, nous serons à San Francisco. Alors, sans doute, en un pays nouveau... — Non, je veux dire des savants vont-ils faire des découvertes ? — Pourquoi pas... surtout les poètes et les physiciens, les uns par intuition, les autres par observation : ceux qui imaginent et ceux qui regardent... — Il n’y en a pas qui raisonnent ? — Ceux-là sont trop lourds... et trop vaste l’espace à prospecter. Te rends-tu compte à quel point un tas de domaines nous sont encore fermés ? Prends celui des sensations. Avec nos petits cinq sens, même si tu ajoutes l’intuition comme sixième... tu évalues la minable étendue de notre perception ? Comment imaginer le registre sensoriel de toutes les espèces 89


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animales ? Les végétales en plus et je ne sais même pas, après tout, comment fonctionnent les microbes, les cailloux, les hiboux et les poux... Même l’eau, paraît-il, possède une mémoire. J’ai l’impression que nous avons de l’univers une représentation minuscule. Pour preuve : je n’arrive pas à te comprendre, je n’arrive pas non plus à te dire ma pensée véritable... je ressens des trucs différents des tiens et je ne parviens pas à te les communiquer... aucune certitude, seulement du subjectif. Au hasard : la sexualité... — Ça m’aurait étonnée que tu ne retombes pas sur le sujet. Tu es obnubilé. — ... ben, quoi ! C’est un bon exemple. Et comme Zulma ne dit rien, Nono poursuit : — Pour qu’il y ait sensation, il faut qu’il y ait stimulation. Si je ne suis pas stimulé, mon désir ne naîtra pas. Ou bien il tombera, si je me suis stimulé tout seul et que tu restes, toi, sur une autre planète. Il faut que tu me provoques. Même chose de moi vers toi. Il faut que je te provoque. Après : sensations... lumières éteintes sur la terre, fusées allumées dans nos têtes... traversée de l’atmosphère, bombardement de caresses météoritiques, avec impacts en frissons sur notre peau, mise en orbite autour de nos corps, balade en plein vide, apesanteur. Viens ! Sortons de l’avion, maintenant, au-dessus des nuages. — Nono, touche-moi, serre mes doigts. — Tu as raison, j’ai besoin de toi, de m’intégrer à toi. Tu es devenue ma nécessité. Je suis obligé de pratiquer quelque chose avec toi : l’amour, le dessin, la sculpture, le parler... mourir peut-être, avec toi. Tu es mon destin et moi ta fatalité. Zulma regarde par le hublot. Seuls les anges, dehors, en plein ciel, devinent si les paroles de Nono sont douces ou gênantes à l’oreille de la passagère. Des gouttes de rosée perlent dans son regard. Elle baisse les paupières pour en cacher l’éclat. Les voyageurs, alignés dans la boîte en rang serré, somnolent. 90


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L’oiseau de métal qui les a transportés a presque réussi, mais pas tout à fait, à rattraper le temps. Il fait encore clair sur le Pacifique. On aperçoit, sous la lune blanche, le grand lac argenté que forment les baies de San Pablo et de San Francisco réunies. Le soleil, à l’extrême limite du monde, n’est plus qu’un point rouge en train de basculer. Une sorte de main étreint la gorge de Nono. Un instant il a cru, Zulma contre lui, se trouver proche du firmament. Il lui a semblé toucher l’éternité. Il n’a plus senti de douleur… plus rien, calme plat. Mais de nouveau, l’angoisse lui tire les nerfs depuis les entrailles, monte, arrache les poumons au passage et lui serre le cou.

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26 Il fera nuit lorsqu’ils atterriront. A la sortie de l’aéroport, ils attendront la navette qui les mènera jusqu’au parking des locations de voitures. Ils loueront une petite japonaise rouge, non par goût, mais parce qu’il n’y aura pas le choix dans la catégorie. En réalité, qu’elle soit américaine, allemande ou verte ou bleu n’aura pas d’importance pour Edouard... caisse à roulettes, pas plus. Un tel mépris de sa part risque d’être dangereux. La machine n’aimera pas son maître. Ensuite, il faudra prendre la 101 vers San José, trouver un motel dans Palo Alto. Le lendemain, ils devront se rendre de bonne heure à la galerie de Zoël Aza pour mettre en place leur exposition. Les vingt sculptures et les trente tableaux ont été expédiés de New York, quelque temps après la mort de Joyful, lorsqu’ils ont décidé de quitter l’Aradis. Rien ne retenait plus Nocq et Zulma sur la Côte Est. Ainsi devenus encore et toujours des migrants, ils arrivent sur des terres nouvelles. Routes droites et sans fin... véhicules de toutes sortes lancés sur des pistes inconnues, alignements de panneaux publicitaires, maisons basses pauvres, entassées en paquets colorés... puis des riches espacées sur des pelouses entre des arbres verts, supermarchés Safeway ouverts jour et nuit, petits commerces en ligne et snacks... hamburgers, poissons frits. Des parcs luxuriants, des ateliers, des usines et des ondées brusques rayant le paysage, brouillant les cerveaux...

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la pluie grise d’orages impromptus. Il est interdit d’hésiter, interdit de changer de file... obligatoire de rouler avec le flot, pas d’erreur permise. Telle est devenue la Baie, du Golden Gate Bridge à Berkeley, d’Oakland à Sunnyvale, telle est devenue la vie des hommes, irrémédiable. — Tu as vu, constate Zulma, on parle ici l’espagnol autant que l’américain. Les nationalités ? Soixante mille français, d’incalculables asiatiques et des milliers d’obèses. — Oui, rétorque Nono, malgré tout : le soleil soudain, les espaces infinis très vite, qui s’éloignent vers l’horizon ; l’air frais du matin au bas de California Avenue. Devant la minuscule gare déserte, les deux rangées parallèles de constructions à un étage sur rez-de-chaussée... A la terrasse du Printers Cafe, un ventre énorme, assis sur une chaise de bois, ingurgite un grand verre de chocolat coiffé d’un champignon de crème. Au sommet du ventre, une petite tête penchée parcourt les pages de sport du San Francisco Examiner. Affable, le ventre, mais il ne sait pas très bien où se trouve l’Aza Gallery : — Par là je crois, indique-t-il d’un geste mou. Le drugstore s’ouvre à peine. A l’angle del Camino Real, un homme, à tête de zèbre surmontant un habit rayé, commence devant la boutique Zebra Copy à interpeller les passants et les conducteurs. Il gesticule pour les attirer vers la photocopieuse, à 1 cent les dix feuilles. Un peu plus loin, une sculpture et deux toiles sont exposées dans une grande vitrine. Les noms des auteurs sont imprimés en gros sur un calicot blanc, sous l’enseigne : « Zulma Luccini and Edouard Nocq EXIBIT. May 13th to June 15th. Artist’s reception May 13th from 5 pm to 9 pm ». — Ouah ! s’exclame Edouard. A l’intention de Zulma : — C’est là ! dit-il avec fierté. Il est heureux, mais déjà, quelque chose lui échappe. Ses 93


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œuvres ne lui appartiennent plus. De même celles de sa compagne. Pourtant il suivait avec attention l’évolution de leur travail. —Bizarre, non ? constate-t-il, je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse de nous. Il fait tendre, un temps gris et lénifiant, doux sur la Baie, entre deux averses. — Alors, c’est vous le fameux couple qui plaisait tant à mon frère ? Ah, celui-là ! Quel dommage ! Nous étions cinq garçons, tous mauvais anges à coup sûr, mais avec des talents prometteurs. Il était le chef, le plus doué de nous tous, le plus cultivé. C’est lui qui finit cloche et moi, malgré ma patte folle, je marche bien. Un rire pervers tord sa bouche violette entourée de poils gris. Autant Joyful était longiligne et taillé pour être un athlète, autant Zoël ressemble à ces chopes de bière à fondement, contenant deux pintes et sur lesquelles grimace la tête ridée d’un noir des Caraïbes. Il semble un pot brisé tordu, qu’une canne aide à se déplacer. — Donc, vous n’avez plus qu’à vous installer. Les cimaises sont à vous et la salle de devant. L’annonce de l’expo paraît aujourd’hui dans les gratuits et dans la presse locale, les invitations sont parties. Vous pouvez disposer de l’atelier, derrière. Il vous reste trois jours avant le vernissage. Si vous avez besoin de quelque chose, Alison, ma collaboratrice est à votre disposition. Au fait, où comptez-vous loger si vous restez ici ? Vous allez vous ruiner dans un hôtel. A San Francisco, les loyers sont chers aussi. Pourquoi n’iriez-vous pas chercher du côté de Los Trancos ou de La Honda ? — C’est quoi, La Honda ? — Un bled sur la 84. La route traverse la montagne en direction du Pacifique. Vous la prenez de l’autre côté de Stanford University. La rumeur prétend que se réfugient là 94


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des marginaux de toutes sortes. Mais après tout, les artistes ne sont-ils pas les exceptions de la terre ? Et Zoël rictuse dans sa moustache, gloussant comme le faisait son frère Sammy. Seulement Joyful ne mettait aucune méchanceté dans ses sourires. — Bien. Nous vous remercions. Ça ira. Nous allons nous débrouiller. — Dans quelque temps, affirme le galeriste très sérieux, je vais vous fabriquer une vraie clientèle. Vous aurez de l’argent. Vous vous offrirez très vite, comme moi, une petite maison dans le coin. Zoël Aza les quitte alors qu’arrive Alison, trente ans, petite et ronde, gentille. Ils sympathisent. Comme aucun client n’entre et que la matinée s’étire, ils ne se pressent en rien et bavardent. Curieuse de mieux connaître la Californie, Zulma encourage l’assistante d’Aza. Celle-ci ne se fait pas prier. — C’est comme partout, raconte-t-elle. Ici, la vie n’est pas plus dure qu’ailleurs. Il est vrai que les hordes armées se multiplient. Elles s’attaquent aux automobilistes, les molestent et les dévalisent. Les touristes en sont les principales victimes. Et devant le scepticisme de ses auditeurs sur l’importance du phénomène : — Ces bandes, dit-elle, sont le résultat d’une irréversible évolution. Les civilisations disparues ont transmis la voracité à leurs enfants, sans les moyens matériels de l’assouvir. La nécessité de « posséder » a conduit à l’organisation de sociétés parallèles structurées. Les morphologies se sont adaptées aux nouvelles conditions de vie. Chaque groupe comprend un chef de gang accompagné de son égérie toute puissante. Eux seuls se reproduisent. Les autres garçons et les autres filles sont stériles. À chacun une tâche précise, toujours la même. Il est possible de reconnaître les leurres femelles sur les parkings. En général, des adolescentes en minijupe et seins dehors qui 95


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provoquent les hommes seuls et parfois les femmes. Les combattants sont aussi très identifiables avec leur casque à visière noire qui masque leurs yeux. Leurs mains sont revêtues de gants à pinces. Ils portent sur le dos une bouteille harnachée comme celle des pêcheurs sous-marins. On a bien observé le processus d’agression. Le système fonctionne en jouant sur les mauvais instincts humains. — En effet, ça doit marcher, constate Nono. — Souvent, explique Alison, un leurre mâle se couche sur le bord de la route, faisant le mort. Certains automobilistes filent sans même regarder. L’un d’eux, finalement, s’arrête et se penche. Parfois par compassion, afin vraiment de porter secours, le plus souvent par curiosité, goût du drame. Arrivent alors plusieurs combattants ; ils abattent le curieux et tranquille ensuite, ils volent la voiture. Cette sorte de chasseurs prolifère, c’est vrai. Le jeu devient cruel. Leurres et combattants sont dirigés par des prédateurs des deux sexes, les véritables têtes pensantes. D’un bref regard, elle sonde Zulma. Peut-elle avoir confiance ? Dire ce qu’elle ressent ? Elle semble se décider : — ... et dans la société normalisée, la bonne société, les cons se multiplient, conclut-elle. Nono Nocq sourit : — Comment connaissez-vous si bien le système ? — ... j’ai vécu plusieurs mois avec un prédateur, dans les bois, chez ces oiseaux de proie, tous des chasseurs d’idéal. Pas de corrompus parmi, mais bon nombre de malades, détraqués, pervers, tordus, dépressifs, inclassables... on ne peut rien leur reprocher. A chacun ses normes, pas vrai ?

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27 De gros orages ont provoqué des glissements de terrain. Des pans de montagne se sont écroulés sur la route. La terre noire, en bourrelets sinistres, borde les fossés. Des failles dans l’asphalte de la chaussée sont recouvertes de plaques métalliques servant de pont. Un pick-up des services de la voirie ouvre le passage aux voitures qui se sont aventurées sur la 84. Nono, précautionneux, conduit sans parler. De grands arbres sombres peuplent la forêt. Pas une seule maison n’apparaît avant le croisement avec la voie centrale 35 qui mène à Santa Cruz. Là, sur le bas-côté, une série de boîtes aux lettres, quarante peut-être, s’alignent en demi-cercle. Toujours pas d’habitation en vue, si ce n’est un chalet où il doit être possible de s’approvisionner en nourriture. Étrange, à peu de kilomètres de San José et de la Silicon Valley, étrange qu’existe un endroit si sauvage. La petite voiture rouge s’enfonce entre les pins géants. Zulma se cale sur son siège et Nono propose de prendre un chemin de traverse, mais qui lui semble plus fréquenté, moins peureux. Soudain, s’élèvent devant eux d’étranges constructions. Des sortes d’immeubles sans fenêtres camouflés au milieu de la forêt. Les murs en terre ont la teinte des écorces de chêne. De multiples cheminées se dressent au sommet. Sur les façades sortent des conduits de ventilation en grand nombre. Zulma s’étonne : — Tu t’attendais à des habitants par ici ? — Non.

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— On dirait qu’il n’y a personne. Du lointain, des vrombissements de moteurs se rapprochent. Une dizaine d’individus déboulent, accrochés sur leurs motos. Ils stoppent en soulevant de la boue. Riants et criants, ils se dirigent vers une porte étroite au bas du plus grand des immeubles. Ils aperçoivent le couple, silencieux dans la voiture stoppée. Très vite, ils se déploient en un cercle hostile. L’un d’eux s’approche : — Qu’est-ce que vous foutez là ? demande t-il. Zulma répond en usant de tout son charme. Elle porte aujourd’hui des collants bruns qui gainent ses jambes bien dessinées. — Nous sommes tombés par hasard sur votre territoire, jure-t-elle. — Tu vas pas croire cette pouffiasse ? hurle une fille qui tire un poignard de sa botte. — La ferme. C’est au chef de décider... Puis, d’un geste autoritaire vers les visiteurs : — Vous autres, sortez de votre poubelle, ordonne-t-il. Il tient dans sa main une bombe lacrymogène dont il menace Edouard. — Avancez. Évitez la couche de résine sur le sol. Elle est épaisse, vous vous enfonceriez comme dans du sable mouvant. Il retire son casque en le tenant par le tube frontal. — A quoi vous sert ce rostre sur votre casque ? ose demander Zulma. Le combattant sourit. Il n’est pas agressif, plutôt sympathique. — A projeter des substances chimiques pendant les attaques. Et comme pour s’excuser : — Il faut bien se battre, ajoute-t-il. Allez! Suivez nous sans histoire. La bande pénètre au cœur de l’immeuble. La répartition intérieure des pièces tient du gâteau de cire et de la termitière à la fois. Comment se fait-il que des pillards soient arrivés à 98


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concevoir des bâtiments semblables à ceux des insectes ? Nono n’éprouve aucune crainte. Il est surpris autant qu’intéressé. Il remarque plusieurs détails techniques surprenants : conditionnement de l’atmosphère par un apport d’air extérieur, hublots hermétiques, rideaux obturateurs, niches de secours avec outils, médicaments et provisions... comme dans une forteresse prête à soutenir un siège. — Vous craignez, ironise-t-il, d’être attaqués ? Ou que le monde soit détruit ou noyé ? Vous seriez les seuls survivants ? La vie recommencerait, tout à zéro... avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre ? Rino Nasuti, le chef des prédateurs, sans état d’âme, l’écoute. — Si tu es capable, dit-il, de distinguer les bons des mauvais, tu m’avertis... non, nous ne craignons rien, ni personne. Nos actes ne sont dictés que par la nécessité. Le profit pour nous n’existe pas. Nous ne prenons que le nécessaire à notre survie quotidienne. Venez, vous comprendrez mieux !

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28 Après une visite sommaire de l’unité d’habitation, Edouard Nocq et Zulma se retrouvent allongés sur des coussins de velours, dans une pièce commune confortable. Avec leurs hôtes, ils boivent de l’hydromel, du vin de pêche, du lait fermenté et des boissons inconnues. Lorsqu’ils demandent des renseignements sur les propriétés médicinales de ces dernières, Rino Nasuti se cale entre deux cousins. D’un air évasif, il parle de plantes mexicaines aux noms barbares, les psilocybes hallucinogènes aux noms poétiques : « enfant des eaux », « couronne d’épines » et «champignon de la raison supérieure». Tandis que le chef explique auprès de quelles tribus on peut trouver ces végétaux, les filles et les garçons au repos fument l’inoffensive moelle de sureau et des plantes à faire rêver de toutes sortes. Rino, très en verve, ne tarit pas sur les qualités de la «tupa», tabac du diable, de «l’ololiuqui », la plante serpent, ce volubilis sacré aux feuilles en forme de cœur qui sert à voir l’invisible. Il vante les mérites  du  « zacatechichi », l’herbe amère qui permet d’entendre les esprits ou le « shanin », pétunia mauve qui donne la sensation de voler ; et l’écorce de « virola » pour devenir insensible au mal et « l’hierba loca », l’herbe qui rend fou. — En fait, vous vous droguez, conclut Nono. — Pas du tout. Il n’y a là que vieilles coutumes indiennes, du temps des Aztèques. De toute façon, je connais plein de mecs qui se grisent au fric et ça, l’argent, c’est carrément un stupéfiant. Les autres approuvent en silence. Une métisse, assise nue,

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lentement ouvre les cuisses et se caresse. Indifférent, son voisin pétrit dans de la mie de pain un minuscule personnage grotesque. — Tu as entendu parler, continue Rino s’adressant à Nono, des quatre ethnies américaines retenues par l’administration ? Ce sont : les Indiens y compris ceux de l’Alaska, les Asiatiques y compris ceux des îles du Pacifique, les Noirs, les Blancs. Maintenant, ils vont ajouter les Hispaniques, les Hawaiiens, les Multiraciaux... peuvent pas faire autrement. Nous, les prédateurs feront partie de cette dernière catégorie, dès que nous serons assez nombreux… bientôt. Et vous ? — Je suppose, avance Nono, que seront classées là toutes les minorités. Avec Zulma, si nous arrivons jusqu’à Yosemite, j’espère que nous deviendrons des oiseaux-de-l’espace, des spacieurs... L’espace est un besoin vital chez Zulma, sans doute pour moi de même. — Pourquoi Yosemite ? s’étonne leur hôte — Je possède un terrain près de Mariposa, un héritage. Dans la Sierra Nevada, dit-on, il est aisé de découvrir l’ampleur, l’émotion, cette impalpable chose qui fait que le vide n’est pas vide... enfin, quoi, je ne sais pas... un élan, une respiration, un cri, comme celui des étoiles que j’entends parfois. — Ah, bon ! Tu les entends ? Elles crient ? C’est drôle, moi, elles rient quand je suis bien, intervient la métisse qui ferme les yeux et se met à jouir. Rino Nasuti, depuis un moment, détaille Zulma. — Tu ne veux pas faire l’amour ? propose-t-il. Zulma refuse, mais elle regarde étrangement leur hôte. Une angoisse inconnue s’empare soudain d’Eddy. L’aube pointe à son heure habituelle. Les voyageurs et les nuisibles ont passé la nuit à discuter. Ils ont longtemps parlé de Joyful, décédé volontaire... et de son frère le galeriste. Puis ils ont épilogué sur les races humaines. Quand et comment peut-on se croire un « artiste » ? 101


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Le jour qui se lève ne résout pas la question. Il l’amplifie. Le mieux peut-être est d’oublier, de laisser faire... Le chef des prédateurs s’enroule dans une couverture. — Je me demande, dit-il en bâillant, quel est votre problème... identité mal définie sans doute. Il faut bien se sentir proche d’une espèce. Vous êtes peut-être des étoiles, peut-être des insectes ou des bigorneaux, quelque chose de toute façon. Vous auriez dû vous en rendre compte lors de votre premier accouplement. Il ne s’est rien passé ? Si c’est le cas, à votre place, je me ferais soigner. D’habitude, c’est dans l’orgasme que Dieu reconnaît les siens ! Zulma se tait. Elle n’a plus envie de débattre sur le sujet, ni même y penser. Rino la juge- t-il fidèle ou ne comprend-t-il rien, comme Nono ? Croit-il qu’ils sont de simples camarades ? C’est sans importance. Elle est fatiguée. Sa seule envie pour l’instant est de dormir. Edouard voudrait aller au bout, découvrir enfin une bribe de vérité. — Notre vieux Joyful, rumine-t-il, n’était pas idiot en nous conseillant de voyager, de sentir un air différent... Rino, posant sa main sur le genou de Zulma : — En définitive, dit-il, savez-vous ce que vous recherchez ? — Moi, je veux trouver la plénitude dans l’orgasme, dit Nono. Bien sûr, ce serait intéressant de savoir ce que nous sommes, encore plus où nous allons, mais en fait, je nous crois préoccupés par autre chose, un truc que je ressens mais que je ne sais pas définir. En vérité, où se cache l’orgasme ? Dans le corps d’une femme ? Dans la créativité ? — Il y a longtemps que vous tatillonnez de l’Art ? — Non et nous hésitons encore sur la route à prendre. Nous ne sommes pas sûrs de nous. Tout est peut-être dérisoire. — De toute façon, vos œuvres n’ont pas besoin de vous. Elles mènent leur vie. Les soirées artistiques ne sont que réceptions mondaines ennuyeuses, vous verrez. J’ai connu ça : 102


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du bidon ! Le vrai plaisir est dans le travail, dans l’acte, dans l’esprit. Le vernissage d’une expo, c’est frustration ou rage. La plaisir de montrer son travail, oui... Pour le reste, mieux vaut ne pas goûter les fruits de l’arbre. Je sais de quoi je parle. — Mais Zoël Aza ? La galerie ? — Vous bilez pas pour le boiteux. Il s’en remettra. Je le connais. J’ai pataugé dans sa mare, il fut un temps. Je vous parie deux sucres d’orge qu’il fourguera vos toiles et vos sculptures et que vous n’aurez pas un rond. Nono Nocq fait la moue : — Peut-être, lance-t-il, peut-être qu’aujourd’hui, se vendre fait partie du métier. Il n’y a pas de honte... et si soi-même on ne sait comment procéder, un marchand peut avoir un rôle bénéfique. De toute façon, sans lui... — Ouais... admet Rino. Il bâille, puis change brusquement de sujet : — Et toi, Zulma, tu n’as pas envie ? — De quoi ? De me vendre ? — Non, d’orgasmer. Une dernière fois, il tente de glisser son poing entre les cuisses de la jeune femme. En vain. Elle hésite, mais elle serre les jambes. Alors, il a comme un haussement de tout le corps. Il se tourne contre le mur et s’endort. Edouard éprouve un étrange sentiment. Il ne sait pas s’il est jaloux ou si, pour se punir d’être un incapable, il souhaite une liaison entre sa compagne et le prédateur. Il visualise un instant une scène amoureuse. Très vite, pour se guérir, il tente de transformer cette pénible vision en images érotiques ; il essaie de participer à quelque spectacle pervers..., en vain. Une grande tristesse l’envahit. Une bouffée de tendresse monte de sa poitrine à sa gorge et vient perler au coin de ses yeux en deux grosses larmes. Zulma intuite son désarroi. Elle s’approche de lui, le touche, le prend dans ses bras. Si elle osait, elle le bercerait comme un enfant. 103


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29 — Après cela, vous irez à la rencontre des éléments, tous les éléments... dit la Voix. Les temps s’achèvent. Les hommes ne détiennent plus la connaissance native. Il va falloir recommencer : un nouvel et long apprentissage. Les étoiles n’explosent qu’au stade avancé de leur évolution. La quête est improbable... il faut tout connaître pour bien éclater. La supernova n’est pas à la portée du premier venu. — Mais quelle est cette histoire ? s’étonne Zulma — Les temps s’achèvent, répète la Voix. Vous êtes poussières... des riens, mesquins et peu capables de vous surpasser. — Oh ! Ça va comme ça, s’énerve Nono. — Tu n’es qu’un terrien, mon pauvre Edouard, lourd, aveugle et sourd. Alors E. Nocq se défend. Il invoque la difficulté des choix à faire. Comment savoir associer les atomes de deux êtres quand on ne devine même pas ce que l’on est soi— même ?... Aussi bien nous ne sommes qu’un petit crachat d’étoile, un postillon, c’est cela ? — Ce serait déjà beau, susurre la Voix. — Que faire ?  demande Nono. Des envies de violence lui viennent à l’esprit. Est-ce de la faute à Zulma ? Cette fille est trop pénible à vivre. Elle force la matière grise à devenir blanche ou noire, elle exige la

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décision de la part de l’autre. Elle admire ou méprise, rien dans l’entre-deux. Elle pousse au mouvement, à l’exaltation, à l’embrasement. Il faudrait devenir flamme en permanence. Elle semble attendre. Elle n’est pas un astre prêt à fusionner avec un autre astre, mais peut-être un de ces trous noirs, à l’affût dans l’infini de l’univers. Elle absorbe la matière et ne la restitue pas. — Je vais me la faire, conclut soudain Edouard ; en long, en large et en travers, je vais me la faire, d’une manière ou d’une autre. En fin de compte, je vais éradiquer cet amour qui me broie. Pour la première fois, il songe au viol, au meurtre, à l’élimination pure et simple. Osera-t-il ? Tellement elle l’énerve et l’attire à la fois qu’il en souffre de tendresse. Une inopportune euphorie s’empare alors de lui. Et si je la confiais aux prédateurs ? Ils la trouvent désirable. La livrer à la horde... mais c’est vrai qu’ils chassent uniquement pour se nourrir et non pour le plaisir. S’ils sont rassasiés, ils n’en voudront pas. Ils ne dépensent jamais plus d’énergie qu’il ne faut. Si le gain demande trop d’effort, ils abandonnent. Et cet imbécile de Joyful qui n’est plus là pour donner des conseils... Il se souvient de la façon dont le black expliquait le cri des étoiles, une théorie bête qui parlait de humer l’univers toute une nuit... « Puis la révélation, disait-il, au moment de l’érection matinale, celle que tu ne contrôles pas, mais où tu bandes comme un trait de lumière... » Et une fois de plus, il répétait, le black, sans se lasser : « chacun de nous est une étoile, une étoile, une étoile... » « Exactement. Sam avait raison. Nous sommes des luminaires du ciel, composés de millions d’atomes. Des amas vivants de matière en mouvement. Je crois que nous bougeons à deux cents kilomètres/secondes. » —Ben alors ! raille Zulma, tout en bouclant sa ceinture de sécurité. 105


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— Tu peux persifler, tu tournes comme les autres, comme l’ensemble de notre galaxie. Ce n’est pas bien de se moquer des merveilles qui nous entourent. — Je ne me moque pas. J’entends bien, moi, respirer le soleil... Elle réfléchit et corrige : — ... en réalité, je ne suis pas certaine que ce soit une respiration. Il peut s’agir d’un battement de cœur. — Ce n’est pas ton propre pouls que tu entends ? demande Nono, moqueur. — Ah, oui ? Avec une pulsation toutes les cinq minutes ? Je sais que je ne suis pas rapide, mais quand même... La route s’ouvre devant eux. S’en est fait. E.Nocq a fini par convaincre la petite italienne que l’exploration de la Sierra représentait un stade important. La terre et l’air se trouvaient réunis là-bas. Et la vie serait facile. Peut-être même ce bout de terrain légué par le père s’avérerait-il une bonne affaire ? En tout cas, il offrirait déjà la possibilité de se bâtir une maison, quelque chose dans ce genre, un abri... et peut-être leur permettrait-il de devenir des simples, au même titre que ces plantes médicinales qui guérissent ; comme l’or, l’oxygène, comme les humanoïdes du début : natifs, primaires... unis enfin, corps et cerveaux. Ils ont traversé une bourgade sans vie et montent sur la 152 vers un col désertique. Autour, les grandes collines silencieuses s’arrondissent en sommets nus. A Pacheco Pass, l’herbe rase est jaune à perte de vue. Le ciel, d’un bleu minéral sans nuage, se reflète dans le lac de San Luis. Pas une ombre : la lumière, uniquement la lumière éblouissante... — Allons, ne nous disputons pas, murmure Nono conciliant. Nous aurons tout le temps de réfléchir quand nous serons isolés du monde. Puis, catégorique, il insiste : — Des étoiles, ni plus ni moins, nous sommes des étoiles. 106


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Elle ne parle pas. Sans doute n’est-elle pas convaincue, n’est-elle plus convaincue. Petit à petit, elle perd confiance en lui, ne le croit plus aveuglément. — Qu’est-ce qui te fait penser que nous sommes des étoiles ? Comment peux-tu l’affirmer ? Pourquoi ne serions-nous pas... n’importe quoi, n’importe qui ? Tu parles toujours du ciel ; moi je me sens davantage une fille de l’océan. Elle ajoute, avec malice : — Une étoile de mer, si tu préfères ! Alors, n’admettant pas la plaisanterie, il se sent obligé d’expliquer : — A la fin de notre temps, notre corps explosera et nos atomes se répandront dans l’univers, en une gerbe d’étincelles, en un énorme souffle. Ainsi, notre mort deviendra créatrice. Nous jetterons dans les constellations les éléments premiers de la vie. La seule certitude vient des étoiles. Péremptoire, il veut convaincre : — C’est ainsi, dit-il, quand j’écoute la nuit... je sais qu’elles ne se disputent plus, les étoiles, elles se caressent ; aux quatre horizons du monde, elles vont par deux ; elles espèrent l’orgasme qu’elles sentent proche. Une vision, soudain, lui traverse l’esprit. Il se revoit avec son père, un dimanche soir, à Palo Alto. Ils attendaient que la barrière du passage à niveau se lève. Le Caltrain pour San Francisco venait de San José. Un couple marchait sur la voie, au milieu des rails. Le garçon tenait la fille par la main. Une boule de lumière approchait. Deux satellites mineurs scintillaient sur les côtés. L’astre éclata soudain en une supernova gigantesque ; pour la première fois Edouard entendit le cri des étoiles, comme un hurlement de plaisir...

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30 Ils roulent en silence. Passé Los Banos, sur la ligne droite avant Merced, Nono s’arrête sur un terre-plein en bordure de la route pour acheter des cerises, « De notre propre production », vante le panneau publicitaire au-dessus de la petite cabane blanche du ranch Christopher. Une grosse hispanique lui sert des fruits très frais qu’il porte à Zulma comme un trésor. Il voit bien qu’elle boude. Le crépuscule va s’infiltrer dans le paysage... l’heure nostalgique. — Il faudrait arriver jusqu’à Mariposa, dit-il. Il fait nuit lorsqu’ils atteignent la petite ville en bois. Mariposa garde l’aspect des cités de la ruée vers l’or. Elle est construite pour s’amuser sérieusement, par des enfants pour des enfants. En arrivant, on trouve une place avec des boutiques : épicerie, liqueurs, magasin chinois, et le bureau de campagne du shérif. Puis, une rue principale bordée de galeries surélevées qui servent de trottoirs. Là s’alignent saloons et restaurants, quelques échoppes de souvenirs  : tuniques d’indiens, matériel pour chercheurs d’or. Dans la 5ème. rue, la Pizza Factory dénote un peu, décorée sur ses murs par les photos des principales équipes de la Ligue de Football, des Jaguars de Jacksonville aux Dauphins de Miami. Aussi le portrait du mythique Joé Montana, le meilleurs quaterback de tous les temps et celui de Steve Young qui l’a remplacé juste après la victoire au Super Bowl des 49er. de San Francisco.

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Nono souhaite un plat de spaghetti, sauce bolonaise, Zulma rêve d’un calzone, comme ceux qu’elle mangeait à Soho, bien gros, bien garni, avec œuf-jambon-fromage. Longtemps, ils discutent en attendant que cuise au feu de bois le monstrueux chausson croustillant. Ils parlent de terrain sauvage, de maison à bâtir et d’avenir. Ils ne parlent plus d’orgasme et peu d’étoiles. ... D’abord creuser la niche où se réfugier, manger et dormir. S’entourer des substances nourricières et pour un motif inconnu autant que paradoxal, ils souhaitent produire quelques descendants, au moins deux, alors même qu’ils n’ont encore eu aucun rapport. Ensuite, avec ce qui resterait de talent et de courage, on mettrait au monde quelques sculptures et quelques tableaux, ou n’importe quoi de nécessaire au maintien de la vie : une création parallèle. Cela suffirait-il pour assurer la pérennité de leurs pensées ? — Quelle prétention ! Des pensées ? Tu es tourmenté, mon pauvre Nono, par un désir d’éjaculation précoce et toi Zulma, par un besoin de résistance... L’un a la peur de n’être pas un homme et l’autre la terreur ancestrale d’être une femme. Vous appelez pensées des embryons d’idées qui ne trouvent pas leur bouillon de culture pour se développer. Buvez la vie comme elle vient et grisez-vous chaque jour un peu plus jusqu’à l’extase ! Ayez l’impudeur des gosses, le naturel... Ce premier soir, comme des émigrants fourbus, ils dorment lourdement dans le dernier motel sur la route de Yosemite, chambre 14, au rez-de-chaussée. Dans la nuit, leurs voisins de l’étage copulent en criant. Nono s’efforce de ne pas toucher la peau nue de sa compagne : il ne veut pas essuyer un refus. Pour se rendormir, il imagine l’hectare de terre aride dont il est propriétaire dans la vallée de la Merced, près d’El Portal, sur les premières pentes de la Sierra.

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31 La honte est infligée par l’excavatrice à la terre qu’elle défonce d'un bloc, comme en chirurgie lorsqu'on opère un malade. Les tripes à nu, la chair pantelante. La honte pour le sol ouvert qui n’a pu se défendre. La machine est comme une énorme bête. Le surhomme, sur son dos, ne mesure plus sa puissance. — Vous le voulez en rond, ce trou ? — Demi-cercle, oui, comme un théâtre antique. L'ouvrier regarde sans comprendre. — En rond, quoi ! dit-il. Puis il remonte sur son tractopelle. Dans la cabine, il manipule des leviers. L’engin se met en route, le bras levé devant. Il menace la colline, la défie. Puis abaisse son nez, comme un bec tendu vers les rochers. La pointerole martèle inlassablement, entame la pierre, déchire. Tous les quart d'heure, le terrassier fait pivoter le monstre de fer et pousse la caillasse. Petit à petit, l'arène prend forme. Nono veut assister jusqu'au bout à cette création. Il a l’impression de sculpter le paysage, à l’échelle des géants. Lui aussi se laisse prendre. Il a le sentiment de participer à quelque chose d'important, bien qu'il ne distingue pas ce qu'il éprouve. Remord ou plaisir ? Les heures ne comptent plus tant il est facile d'agir. A midi, les deux hommes s'installent pour la pause. L’ouvrier tire d’une glacière portative le repas préparé par sa femme : une omelette aux herbes dans une gamelle d'aluminium. E. Nocq va prendre ses provisions dans l’arrière du vieux pick-

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up Chevrolet, qui sert aussi de garde-manger. — Vous n'avez pas envie de changer de voiture ? ironise le conducteur d'engin. — Pour rien au monde, s'insurge Nono, je viens de l’acheter et je l’adore. Comment dire le sentiment de sécurité que procure les objets usagés, outils, vieilles fringues ou tas de ferraille ? On pardonne leurs défauts parce qu’ils vous servent sans rien exiger en retour, si ce n’est un peu de commisération. — Vous comptez demeurer ici, demande l’ouvrier ? — Le coin me plaît beaucoup. — Vous allez construire une maison ? — Je ne sais pas encore... Nono s’interrompt, sur le point d’avouer qu’il ne comprenait toujours pas pourquoi, sans trop réfléchir, il avait décidé de tenter cette aventure : s’installer ici. Pourquoi consumer son énergie dans une telle entreprise ? Pour épater Zulma ? Nono voit bien que le terrassier le prend pour un attardé. En vérité, les ouvriers n'aiment pas la présence des clients sur les chantiers. Ils ont alors l’impression d’être surveillés par des juges. Ils n’aiment pas non plus manger à la gamelle devant eux, encore moins avec eux, question de miettes d’œuf sur le menton ou de race différente : les travailleurs d’un côté, les propriétaires de l’autre. Edouard tente cependant une subtile approche avec la bouteille offerte par Rino Nasuti, au moment du départ. — Un Chardonnay de Paul Masson. Vous connaissez ? — Je préfère le coca, rechigne l’homme. — Dans les Montagnes de Santa Cruz, c’est un copain qui va le chercher directement au domaine... — M’en fous. Alors Nono, tout en avalant son casse-croûte, parle de sa jeune amie qui l’attend au motel de Mariposa, de sa beauté, de ses qualités d’artiste, de son envie d’épanouissement et de liberté... 111


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L'ouvrier l'interrompt : — Bon… C'est pas tout ça. Me reste juste le temps de finir votre truc en cercle avant la nuit. Faut pas flâner. Nono tend son paquet de cigarettes, dans un dernier essai de conciliation. L'autre refuse. Il ne fume plus depuis longtemps. D'ailleurs, c'est l'heure de la reprise. Sur son engin, il bombe le torse et défonce la terre. Maintenant, le brise-roche n'est plus à l'avant, mais à l'arrière, comme la queue menaçante d'un scorpion. De la gueule du tracto dépassent deux canines d'acier. Le mufle bas, la bête mord dans la roche friable. Les pierres craquent sous les dents. Un peu plus tard, le godet retourné, la pelle enfourne sa tonne de sable et de brisures minérales, à grandes goulées, à bouche pleine pour aller vomir sa charge au bout du terrain. Il ne faut que quelques heures pour modeler un nouveau paysage. Le travail terminé, le terrassier reparti, Nono s’assied au centre de l’amphithéâtre taillé dans la montagne. Il ose à peine croire en cette certitude : il a domestiqué l’espace. Pour une mystérieuse raison, il conçoit soudain le mécanisme céleste. Ce qu’il avait pressenti, ce que Joyful avait essayé de lui dire, il le comprend à présent. Il sait percevoir l’explosion de chaque étoile. Chaque supernova pénètre sa chair et le conforte dans sa démarche : s’unir à Zulma... parce qu’il ne peut exister qu’en elle et elle en lui, parce qu’ils ne peuvent se jeter dans le devenir qu’amalgamés en une seule substance. Nono s’attarde encore un peu dans le cirque rocheux. Un instant, il songe qu’il faudrait en ce lieu construire une demeure, ou planter des arbres. Des séquoias qui deviendront centenaires et gigantesques ou des fleurs, des sabots de Vénus par exemple, à cause de leur nom ou des navets, car il est important de se nourrir en hiver. Mais très vite son esprit s’égare sur d’autres pistes. Il 112


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écoute et regarde le ciel. Il a fallu cent soixante millions d’années pour que lui parvienne le cri de la lumière. Il n’est plus pressé maintenant, Nono Nocq. Il concourt à la pérennité de la création. Lui, aussi, comme une galaxie, tourne et s’oriente vers sa propre mort, vers la dispersion de ses atomes, de sa chair et de son os... l’éclatement, l’infini... l’univers en expansion vers l’infini... Si nous sommes ensemble mêlés, Nono Zulma, comment nous séparer ? — Vous irez participer à d’autres mondes en formation... que restera-t-il de vous ? — Nos cœurs s’effondreront sur eux-mêmes pour ne former qu’une seule petite étoile, un pulsar. Et les enfants, dans leur sommeil, entendront le bruit du pulsar. Au début, nos descendants écouteront les notes cristallines six cents fois par seconde, au rythme de notre rotation sur nous-mêmes. « Les vieux s’agitent », diront les enfants. Puis, avec la sagesse viendra plus de lenteur, le rythme court du souffle, le poids raisonnable de l’âge. Notre pulsar battra longtemps parce qu’il vivra quelque part. Rien ne se perd tout à fait. Le néant n’existe pas. Ou alors, il est quelque chose. La fin des temps ne veut rien dire. Il est rentré tard au motel. Il s’est couché le plus silencieusement possible. Dans la chambre au-dessus, le lit grince en cadence. Les voisins recommencent leur chevauchée. Zulma, réveillée, s’agite, puis se lève et va boire. Edouard l’observe. Il ne devine pas ce qui se passe dans sa tête. Horripilant de ne rien saisir. Cela procure des silences de plomb... Il la regarde avec une force très grande qui dépasse la moyenne. Sublime Zulma... non... sensuelle. Non. Il préfère sucre, saveur, sacrilège, sorcière, saleté. Pourquoi pas saleté ? Il voudrait l’insulter, la brusquer, l’ouvrir pour apercevoir l’intérieur ou simplement entrer en elle pour participer à son fonctionnement. Mais comment ? Il pourrait la serrer contre lui, très fort, au risque de l’étouffer. Ou violer son ventre à coups droits de sexe tendu ? Solution risquée. Zulma pourrait 113


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considérer cela comme un acte de guerre, une atteinte à son libre-arbitre, une effraction. Surtout : serait-il assez bandant pour l’émouvoir ? Capable physiquement d’aller jusqu’au bout de l’action ? Les conquêtes par la force déplaisent en général. Sauf si la victime est maso, un peu, beaucoup. Et même… Les soumissions ne sont pas définitives. Un jour, c’est la révolte. Et les pannes sont-elles pardonnées ? Il sait aussi qu’il faudra recommencer, avec les hésitations, les énervements, les brusqueries, le doute… avec, comme un drap enveloppant tout cet être cher, une infinie tendresse, une grande attention pour cette chose fragile et forte à la fois. Cette Zulma n’est pas un cadeau... quoique. Une offrande du destin ? Voilà ce que pense Edouard. Mais il ne peut plus supporter les soupirs du couple audessus. Une sorte de pieuvre lubrique aspire sa libido, la pétrit, la transforme. Il visualise d’indécentes partouzes. Fiévreux soudain, il cherche ses vêtements, les enfile, ramasse les clés de la voiture sur la table ronde  où traîne « L’Escape », le journal gratuit qui révèle les secrets de la Sierra Nevada. C’est sur cette feuille qu’il a lu quel probable itinéraire il devait prendre pour atteindre les étoiles : vallée, chutes, sommets. Yosemite est tout près du ciel. — Viens, je vais te montrer notre théâtre, propose-t-il. Et, tandis que Zulma s’habille en rechignant : — Je l'ai fait sculpter pour nous dans le rocher, explique Nono. La première représentation va commencer. Je crois les lieux assez préparés pour cela. Nous allons vivre des jours mémorables. — Une opérette ou un drame ? Depuis plus d’un an, à New York et maintenant ici, nous discutons sans nous mettre d’accord. — Rien n'est plus pareil. — Réponds-moi, Edouard, c'est quoi la pièce ? Pour rire ou pour se désoler ? 114


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— C'est le spectacle de la nature. Nous allons nous laisser porter, pour une fois. Nous n’aurons pas à décider, mais à subir. Je crois avoir trouvé qu’est-ce qui ne va pas entre nous. C’est que je suis action et toi réaction. Moi je fonce, le front bas et toi tu fais des passes de toréador. — Ah, bon ! — Olé ! Femme... agite un peu ta jupe rouge, amorce une véronique et je vais frôler ton corps. — OK, boy ! Spectacle : corrida, concert, qu’importe... Étonnemoi! Ouverture : le vent. Ondes lentes dans la forêt, ruisseau, friselis sur hautes branches... puis allegro. En fugue, les souffles brefs qui entrent en canon dans l'immensité du décor... retour au calme. Les doigts d’Edouard touchent la nuque de Zulma. Prologue : le ballet. Sur le dos des montagnes dressées toutes proches, les arbres griffonnés en ombres chinoises dans le ciel plus clair, les arbres qui dansent. Ils entourent le théâtre antique. Ils sont des acteurs muets, tandis que dans les poitrines, le sang bat la chaconne en basses obstinées... Zulma... le désir. C'est ici que l'opéra commence. Edouard Zulma sur les gradins, les étoiles à l'orchestre, les chœurs. Elles chantent, les étoiles, accompagnées par les clavecins de la nuit. La voûte céleste est sombre, profonde comme une fosse marine. Pas de lune... pourtant des aboiements de chiens, très loin. Approche-toi, Zulma, Nono veut te prendre debout. Tel un aède grec, un poète, un philosophe en chasse et toi courtisane, élève du Temple d'Amour, une pute mais de classe, debout, il a lu ça quelque part. Je te paierais de mille tendresses... après. — Et tes crampes, chéri, quand tu te mets sur la pointe des pieds ? Le duo. Dramatique, mais sublime. 115


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Le matin les trouve blottis l'un contre l'autre, frileux. Au loin le Capitan se dresse, plus haute falaise du monde à ce que l’on dit ; mille mètres tout droit, énorme masse, un géant avec, dit Zulma, « un cœur qui bat à l’intérieur ». Le soleil pointe à l’arrière de la cime plate. Mais ni Zulma, ni Edouard ne regardent le ciel. Ils parlent toujours. De petits discours entrecoupés de sommes. Ils se remémorent leur rencontre dans la 53 ème.rue, puis l’atelier dans la boutique de Sam Aza. Ils se congratulent pour leurs efforts dans l’apprentissage de la sculpture et de la peinture. S’ils ne deviennent pas de grands artistes, au moins auront-ils essayé. Leurs souvenirs sont des bienfaits. Ils leurs donnent raison d’être ensemble. — Tu te souviens au début, Zulma ? Ton mutisme ? Je voulais boire tes pensées, t'obliger à t'exprimer, toi, le nondit personnifié ! — Et la sensibilité ? Tu l'oublies ? — Ah ! Le non-dit ! La plaie de l'humanité ! — La finesse. — À moins que ce non-dit ne soit le châtiment... une prison... ne soit le gel, à cause de ce silence, un prélude au mensonge, une ère glacière. Zulma puise une pincée de tabac, du vrai de Virginie dans son paquet de blond. Elle  roule une cigarette. Entre ses doigts experts prend forme une sorte d'infâme papillote qu'elle glisse au coin de sa lèvre. Zulma, si fine, si frêle femme-enfant, vous a de ces grâces de loubarde. Elle n'est jamais vulgaire, mais elle aime choquer. Lui viennent ainsi des gestes et des mots grossiers. Voilà sa manière d'être agressive et sensuelle en même temps. — Connard, aime-t-elle à dire. Alors, comme elle brûle malgré le froid du petit matin, comme la sueur perle à son front, elle se dénude et se couche sur le sol, les reins collés à la roche rude. Elle semble se décider. Elle va s’abandonner. L’angoisse étreint la gorge de Nono. Le voilà qui tremble. 116


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Montent en lui des envies animales qu’il est incapable d’assouvir, comme ça, après tant de refus. Il attend, immobile, silencieux, penaud, flasque. Ah ! C’est bien de lui : se mettre à trembler et devenir inapte à l’instant crucial... — Vous êtes enfin accepté, Monsieur et vous fuyiez... vous jouez petit bras, Monsieur... Zulma, conciliante propose d’aller dans la Yosemite Valley ou de revenir à Palo Alto. Construire une maison à El Portal ou plus loin ; peindre, vendre des chefs-d’œuvre, des riens, de la soupe... elle s’en fout. Le soleil s’est en entier déployé, bras de lumière étendus sur les cascades autour. Nono s'agenouille, saisit la jambe, puis un pied… le porte à sa bouche. Zulma, d'habitude, adore quand il suce, délicat, son petit orteil. Pourtant : — Non, fait-elle, sois sage, laisse-moi penser. — A quoi bon, objecte Edouard, puisque tout est clair, simple, irrémédiable. — Tu tiens vraiment à ton idée ? — Laquelle ? De jouir avec toi ? Bien sûr que j’y tiens. Pas moyen d’essayer encore ? Edouard tente de rattraper son échec. Mais, vexé par le peu d'intérêt que porte Zulma à ses avances, il reboutonne discrètement sa braguette. Il se demande s'il est pervers ou juste ridicule.

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32 Quelque temps après, la question se pose vraiment de savoir s’il faut investir de l’argent, le peu qui leur reste ou investir du temps, de l’énergie... dans la construction d’une demeure. Le but serait alors de fonder une famille et de s’enraciner là. Des exemples de réussite existent : dans Yosemite Village, un peu plus loin, des rangers vivent et quelques commerçants. Les résidences secondaires commencent à se bâtir. Les touristes affluent. Pourtant les coyotes, les biches et les ours se promènent tranquilles sur le territoire. On pourrait s’installer artistes et sculpter des jouets pour les petits-enfants, des animaux, des maisons de poupées. On irait les vendre à Mariposa Grove, dans la forêt de séquoias géants. — À propos de gigantisme, commente Zulma, nous serions en effet tout près d’atteindre la grande taille ! Le cul dans la neige et la tête dans les nuages... c’est ça ? Des nabots, nous serions des nabots, courts sur pattes et long de cou, prétentieux sans raison. Nono constate la limite de ses ambitions. Elle a raison : lui ne rêve que de choses réalisables. Il ne fantasme jamais, sauf s’il s’agit de sexualité, ou seulement par jeu, pour rire. Une fois, il s’est imaginé Président des Etats-Unis. C’était une après-midi de sieste, afin de passer un bon moment. Installé à la Maison-Blanche, il changeait le monde... à sa convenance. Mais lorsqu’il s’agit de s’investir dans un acte, dans la vie réelle, il choisit le possible, ce que du moins, il croit possible. Par contre, en ce qui concerne les réalisations imaginaires, il reste persuadé pouvoir faire partager son orgasme à Zulma... Son

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orgasme ? Ce cancer qui lui ronge le ventre : un animal sauvage. Maintenant, il culpabilise. Il n’a pas su l’apprivoiser, la convaincre, l’aimer comme il aurait fallu. Il l’a peut-être brisée. Que lui proposer maintenant ? Ce matin-là, seul, il s’éloigne dans la montagne, vers le haut. Il va s’approvisionner en denrées de survie. Au volant de son pick-up d’infortune, il s’élève et roule dans le ciel. Puis il stationne au col, devant la table d’orientation, avant de redescendre vers Fish Camp, la sortie Sud de Yosemite Park. Le haut du Capitan semble tout proche. L’énorme masse grise est striée de rides verticales. Ce n’est pas la tête d’un vieillard qui pleure, mais celle, burinée, d’un jeune colosse tranquille. Nono, les yeux perdus vers la chaîne de la Cathédrale au fin fond de la vallée, par bribes entend la voix, très faible : — Ne réfléchis pas... Ecoute les mots... Je t’explique... Ainsi Nono, soudain, apprend que toute sensation est provoquée par une stimulation... que la sensation n’est pas objective et qu’elle appartient à chaque individu et qu’elle est incommunicable. — D’accord, mais comment stimuler une femme ? Comme un furet sort le renard du terrier, en lui titillant les fesses du bout des dents ? — La lumière dans ton regard, la tendresse de tes propos, le contact, les vibrations ! — Et moi? Qui me stimule ? s’inquiète Edouard, égoïste. — Tu es en train de te fourvoyer. Tu n’arrives à rien. Tu es trop fruste. Il n’a de Zulma qu’une représentation fragmentaire. « La terre n’est pas son élément, se dit-il. J’ai tort de la contraindre à me suivre pour une vie retirée. Il lui faut autre chose. La mobilité de l’eau... l’ampleur de la mer ou le feu, les éclairs ! Quelle sorte de brûlure lui est-elle nécessaire ? Les expositions, la réussite artistique ou familiale ? Vaut-il mieux qu’elle se réalise dans une œuvre que dans une vie de 119


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couple ? De quel droit choisir pour elle ? Dans tous les cas, il y aura le risque d’échec, à moins que… la fusion des étoiles? » Décidément, c’est bien compliqué d’ouvrir les cases du cerveau. Edouard Nocq prend tout un jour pour revenir à Mariposa par la route de Fresno. En quittant la petite ville d’Oakhurst, il discute un moment avec le grand ours en bois qui se dresse au carrefour sur ses pattes arrières. La statue lui raconte que ses congénères de la montagne sont lassés de trouver tous les containers à détritus bouclés, verrous fermés après chaque usage. Pourquoi les hommes suivent-ils les consignes marquées en lettres blanches ? Comment se nourrir si les boîtes sont closes ? Comment distinguer le mal-que-l’on-fait du mal-que-l’on-a ? Les boîtes à ordures interdites aux ours expliquent bien l’ambiguïté de la condition humaine.

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33 — Les lézards possèdent un troisième œil sur le front. Recouvert d’une mince peau, il sert peut-être encore, cet œil, relié à certaine glande du cerveau. Nous aussi possédons cette glande, mais nous avons perdu l’œil. Un philosophe a prétendu que cet organe était le siège de notre âme. — Tu te sens devenir lézard ? s’inquiète Zulma — Lézard ou bien escargot, pour sa capacité de perception : sentir les odeurs avec mes yeux, goûter la nourriture avec mes pieds. — C’est dégoûtant... — ... ou rapace si tu préfères, comme l’aigle, avec un triple regard sur les choses. — Anguille — Saumon — Hirondelle — Pluvier et faire un long voyage... Edouard avec Zulma parle, parle... Il énumère les exceptionnelles facultés des animaux. Il se les attribue et jure qu’il peut vibrer aux fréquences ut 3, ut 4, ut 5 aussi bien qu’un moustique. Alors Zulma, sourde à tout autre bruit, n’entendra que son appel, à des distances infinies. Si toutefois elle ne veut toujours pas de lui, il multipliera ses bras pour l’enlacer. Il se transformera en une pieuvre transie. Mieux, en amibe amoureuse. Au besoin, il se reproduira tout seul en se coupant en deux, parce que former un couple semble très difficile. Nono ne comprend toujours rien. Non seulement il ne se connaît pas lui-même, mais il ignore la véritable origine 121


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de Zulma. La mer, la terre ou le soleil ? Après tout, la conjugaison sexuelle est-elle nécessaire ? Le brassage des gênes, des races, des paysages ? Où trouve-t-on la plénitude ? En amour ? En solitude ? En art, en aventure ? En rien ? Jamais ? — Mante religieuse, tiens ! se révolte Zulma. Un jour de colère, je vais m’offrir un mâle dans ton genre. A force de vous entendre pleurer après les femelles, afficher vos frustrations ou vous vanter de vos conquêtes... — Je ne me vante pas, se défend Nono, loin de là. — ... je pensais, continue Zulma sans l’entendre, que l’érection chez vous demeurait permanente, que le désir ne tremblait pas. Vous laissez supposer ces choses. Vantardise ! Vos sexes, si j’en crois les reportages, ne sont parfois qu’une molle illusion. Alors, courbe le col, petit homme et bande à l’instant où je te trancherai la gorge. Ensuite, je te dévorerai tout cru. Parce qu’il vaut mieux compter sur les protéines de ta chair que sur l’efficacité de ton sperme. — Je te trouve osée soudain. — Eh, bien, oui ! J’ai de ces envolées superbes... — Osée, mais c’est toi qui ne veux toujours pas voir le loup. — Tu parles d’un carnassier ! Louveteau disons... Non, le temps n’est pas venu pour moi, c’est tout. Patiente un peu. — Plus d’un an déjà... Ce n’est plus de la patience, c’est un holocauste. Je suis une bête sacrifiée qui brûle et se consume à tes pieds. Tu seras bien avancée si je suis réduit en cendres. — Tu as sans doute raison. Trop d’événements ont bousculé ma vie, trop vite. J’ai l’impression d’avoir sauté de l’enfance à l’âge adulte, en oubliant un cran. Te rencontrer, puis Joyful, la peinture, maintenant Zoël Aza, Rino Nasuti, les prédateurs... je ne sais plus où j’en suis, moi non plus. Après ces paroles, Nono sent une grande émotion monter dans sa gorge. L’indulgence le touche, plus forte que le dépit. La tendresse le gagne et s’installe chronique. Il la cache par habitude ou par pudeur : rien n’est parfait. 122


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34 Ils ont abandonné l’idée de bâtir une maison. Ils ont rangé leur maigre bagage sur le plateau du pick-up et fait le plein d’essence à la station d’El Portal, avant de quitter à regret Yosemite et la vallée de la Merced. Un instant, ils sont attirés par la piste de l’or, ils hésitent pour savoir s’ils doivent continuer vers Sacramento. Arrêtés dans le minuscule village de Couterville, devant l’Hôtel Jeffery, ils se décident. Derrière une des fenêtres, à l’étage de la façade en planches blanches avec ornements verts, un enfant les observe en souriant. Zulma lui fait un petit signe de la main, puis ils prennent la route de Modesto. Ils  traversent la Grande Vallée, sans un regard pour les immenses terres agricoles où les troupeaux de bœufs dorment debout, la tête basse. Peut-être ruminent-ils de l’herbe en somnolant ? Juste avant Livermore, au col d’Altamont, sur les collines papillonnent les ailes des éoliennes. A perte de vue, les mangeuses de vent brassent le ciel, ballerines en folie. Après cela, il reste à choisir son destin. Le plus facile : revenir à Palo Alto, retrouver Zoël Aza, s’installer, peindre, sculpter, s’exprimer, pourquoi pas ? La réussite n’étant qu’une annexe sans importance, une possibilité… Ou bien chercher encore, essayer de démêler l’embrouillamini des envies, des sentiments, des impulsions, au risque de se perdre. A cette heure du soir, dans la California Avenue, le galeriste boiteux doit être en train de fermer sa boutique. Tout à côté de

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la salle d’exposition, un gros Mexicain, à la terrasse de Printers Cafe, s’empiffre, sa journée de travail achevée. Il est, ce Mexicain, une étoile mourante, déformée, ventrue, gonflée d’eau à cause de la fonte de tous ces glaçons absorbés avec les orangeades, les boissons gazeuses et autres glaces à la fraise. Il vit pourtant, gros heureux. Zulma, Nono, leurs bagages et leurs problèmes passent l’immense pont enjambant la Baie de San Francisco, toboggan sur pilotis, au ras de l’eau. Puis San Mateo, puis les montagnes de Santa Cruz... Peut-être les pentes vers la mer sont-elles en fleur maintenant et bleues ? Il fait déjà trop sombre pour se rendre compte. Et les prédateurs ? Se cache-t-ils dans leur immeuble étrange ? S’ils sont repus, ils dorment dans leur tanière, comme les grands fauves. Seuls, paraît-il, les rats et les hommes tuent sans raison. Nourrir son âme en est-il une ? Comme ils arrivent à la jonction avec la 101, après la cité neuve de Foster, une vision troublante s’impose à l’imagination d’Edouard : Zulma dans les bras de Rino Nasuti, le sexe du voyou la pénétrant. Voyou ? Simple marginal ? Les images se multiplient, cauchemardesques. Mais la destination est toujours inconnue : aller tout droit vers le Pacifique et le hasard ou revenir vers Palo Alto et le prévisible ? Là, se présentera le dilemme encore : obliquer vers Zoël Aza ou vers les prédateurs ? Quelle fatalité pousse les êtres humains à choisir, inlassablement choisir ? Finalement, la nuit les surprend alors qu’ils rodent en bordure de l’océan. Une auberge les attire. En forme de grand chalet aux multiples balcons, elle s’élève en triangle au fond d’un petit jardin engazonné. Deux lions de pierre et une femme 124


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nue dans une fontaine attendent en silence les visiteurs hésitants. Il suffirait de traverser la route pour aller courir sur le sable gris de la plage. Nono monte à la réception par un large escalier de bois. Une Portoricaine de garde lui propose une suite avec télévision, vastes fauteuils de velours rose, baignoire jacuzzi, haut miroir pour s’admirer en pied et le lit sur un podium, immense. Va pour la suite ! Quelques instants plus tard, à peine installés, ils conviennent de prendre un bain en commun. Zulma se déshabille, jette ses vêtements à travers la chambre et se met à sauter sur la couche douillette. Alors qu’Edouard, nu lui aussi, promène, gêné, son érection à travers la pièce. Longtemps après, ils ne dorment toujours pas. Ils ressassent, le long de la nuit, des rancœurs réciproques. Ils quittent l’auberge au petit matin pour aller jusqu’aux eaux sombres du Pacifique, de l’autre côté de la route. Un espace à traverser, encombré de bateaux au sec, de chaises longues alignées, de kiosques à sandwichs, puis la plage et le gigantisme des vagues, eux si petits. Pourquoi toujours des nains face aux montagnes, aux vastes plaines, à la mer ? Ils hésitent. Au dernier moment, ils trouvent l’endroit trop habité, trop civilisé. Ils iront plus loin.

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35 Ils sont sur la « Une », après San Grégorio, sur le ruban d’asphalte qui file droit vers Santa Cruz et Los Angeles très loin. En bordure de route s’étale de grands champs cultivés. Ils se terminent au bord de falaises abruptes. Pas d’âme humaine aussi loin que le regard se porte. Les voyageurs ont abandonné leur voiture sur un petit parking du bas-côté. Ils marchent vite maintenant. — Viens ! N'aie pas peur, dit-il. — Je n'ai pas peur. Elle suit Nono dans le carré de terre fraîche retournée. Lui... pose les pieds d'une motte sur l'autre, par jeu. Ils avancent vers le bout du sillon. Tout en bas, le jus rosé du soleil levant coule sur l’acier brillant de la mer. Un rouleau d’écume borde la plage étroite de sable gris. Cet océan, ils l’imaginaient bleu. Il suffit d’un temps d’orage pour qu’il soit triste, mais immense... inquiétant. Zulma s'efforce de marcher dans les marques de Nono. Parfois elle bute et se tord les chevilles. Elle pousse de petits cris, presque aussitôt réprimés, retenus par discrétion. Edouard ne se plaint pas. C'est la première fois qu'ils s’avancent ainsi. La lune, ronde et vide comme un énorme trou dans le ciel, n’est pas encore couchée. Cette clarté conjuguée des deux astres les a poussés,

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peut-être, à ce lever tôt pour affronter l’inconnu. Si les luminaires célestes se réunissent un moment au-dessus de la terre, pourquoi les humains ne s’assembleraient-ils pas, eux aussi, par couples ? Malgré leur assurance, ils tremblent, eux les errants, dans la pénombre. C’est alors qu’une étrange sensation s’empare de Nono. Il lui semble être revenu soudain sur le territoire des prédateurs. Il revoit la chaussée noire défoncée par les pluies aux abords de La Honda. D’énormes pans de terrain glissaient, entraînant les arbres et l’humus noir de la montagne. Aucune camionnette des services de la voirie n’ouvrait le passage. Entre les arbres arrachés dansait le spectre de Rino… et Nono imaginait Zulma suivant le Nasuti. Elle hésitait, elle se retournait pour s’excuser en un sourire, mais elle le suivait... Puis la réalité revient dans l’esprit d’Edouard, à cause du choc des vagues en bas de la falaise. — Et tu crois que Joyful serait d'accord s'il nous savait là ? demande Zulma, ne se doutant pas des pensées de son compagnon. Tu crois qu’il nous a poussé vers la recherche de nous-même, ou vers une extase possible, ou vers quelque chose d’autre ? — Il n’a rien dit. — Détenait-il un secret ? — Quel secret ? Je commence à douter. Il m’avait affirmé que tu serais à moi, totalement. Et je vois bien que personne n’est jamais à personne. Je n’ai toujours pas fait l’amour avec toi. Tu ne connais même pas la pénétration d’un sexe, le mien ou celui d’un autre. Que savait-il, Joyful, de ton destin ? Alors Aza-le-Grand... — Il était un père, presque un dieu pour nous deux, presque. — Un père, oui. Un sale con. Lorsqu’on a des enfants, on ne les abandonne pas. Je trouve qu'il nous a peu parlé, pas 127


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assez. En vérité, je crois qu’il nous a laissé tomber... — Ou bien, son secret, c’était du vent. Soudain, Nono réfléchit... pour une fois. — Attends, dit-il, tu viens de dire un mot d’une grande importance, un maître mot : le vent. Et si c’était le secret ? Trouver l’air dans la Sierra... L’air, c’est peut-être l’extase... le vent ! Le règne du souffle. Mon père, mon vrai père, faible mais curieux, lisait beaucoup et devait savoir. Peut-être est-ce dans un but précis qu’il avait acheté ce bout de terre d’El Portal. Avons-nous gâché notre chance ? Est-ce que c’était làbas qu’il fallait rester ? Edouard s'arrête. Il se tourne vers l’océan et jette un grand cri. C’est sa manière d’expulser son trop plein de colère. Car il rage contre lui-même. Il souffre de n’être pas assez intelligent pour tout comprendre. Zulma, voluptueuse, allonge ses bras vers le ciel. — Moi, dit-elle, je suis née de la mer. L’odeur marine la grise. Tout devient blanc. Les oiseaux qui jusque-là chantaient autour d'eux, dans les champs d’artichauts proches, se taisent. Le silence pèse, amplifié par le froissement des vagues en rouleaux... — Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquiète-t-elle — Je ne sais pas. Un hurlement plaintif s'élève, plaintif et méchant à la fois. Comme un pleur angoissé, puissant et rageur. Nono souffle bruyamment. Il tend la main à sa compagne. — Ce n'est rien, dit-il, un coyote qui chasse ou bien un grand duc. — Tu blagues. Il n’y a pas de coyote ici. — Ah, non ? Zulma se serre contre lui. — Si on quittait nos vêtements ? dit Edouard. Ils se déshabillent. Ils sont nus et le contact de leur peau les rassure. Le cri sauvage se rapproche, passe tout près d'eux, s'éloigne... 128


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— C'est comme si on égorgeait un animal ou qu’agonise un chien blessé, fait-elle observer. Il se lamenterait ainsi jusqu'à la fin. Tu crois que ton coyote est parti vers la mort ? — Lui ? Sûrement pas. Sa proie sans doute... — Et les autres bêtes ? Elles n'auront pas été effrayées ? — C'est la loi. Le danger passé, la vie persiste. — Tu crois qu'on pourra les surprendre ? — Pas si tu parles tout le temps. A la limite des cultures, un sentier abrupt s’amorce dans un éboulis... un passage possible vers le bas de la falaise, bordé d’avoines folles et de ronces. De gros fruits noirs chargent les branches épineuses. — Tu as soif ? demande-t-il. Sans attendre la réponse, il cueille une poignée de mûres et les  tend en ses paumes réunies. Elle s'agenouille, se penche vers le creux des mains et se met à manger. Des mûres sauvages, lourdes et charnues. En riant, il fait un mouvement brusque, écrase les fruits sur la bouche entrouverte et sur les joues. Des rayons rouges, comme ceux du soleil, dégoulinent sur le menton et sur le cou fragile. Comme elle reste surprise à le regarder, il s'accroupit devant elle et lui lèche le visage. Elle ferme les yeux. Lui, d’abord, un étrange frisson le parcourt, puis une sorte d'ivresse. — Comme si je m'endormais dans la lumière, songe-t-il. Il entend à peine le miaulement dans le taillis proche. Il ne réalise que longtemps après. — Ils sont là, dit-il enfin... les matous. Ne fais pas de bruit. Edouard sait que des chats sauvages vivent dans la nature, aussi bien dans la campagne californienne que dans Central Park à New York, mais il n'a jamais pu les approcher. Une des bêtes tente de fuir, louvoyant à ras de terre. L'autre la rattrape, la tient aux reins, la maîtrise, la mord à la nuque. Dans la courte bataille, des touffes de poils volent autour. 129


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— Ils vont s'accoupler, murmure Nono. — Je veux voir, dit Zulma. Elle reste à genoux, attentive et curieuse. Lui... rampe derrière elle et la saisit aux épaules. Il appuie pour la placer à quatre pattes, pèse sur elle. Il se plaque torse à dos, enchâssé sur son échine, le ventre sur sa croupe, les cuisses sur ses cuisses serrées. Il cherche les globes des seins et les enferme dans ses poings moites. Elle regarde les animaux onduler l'un sur l'autre, fourrures mêlées et ne s'étonne pas. La chaleur nouvelle qu'elle ressent lui est douce et les fourmillements... Comme l’animal, elle s'ouvre en miaulant, secoue la tête... et lui, feule après la lune. Mais elle résiste et se ferme.

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36 Ensuite, ils roulent sur le sol tiède et restent longtemps ainsi, immobiles, silencieux. Puis : — Tu m’en veux ? demande-elle. — Non, pas vraiment. — Ecoute, dit-elle, tous ces bruits. — Ce sont les fruits qui craquent avec les premiers rayons de soleil. — Et ce roulement ? C'est le tonnerre ? — Non... l'aube qui éclate et devient jour. L'explosion... la gloire de la lumière. — Et ces oiseaux qui peuplent le ciel? — Et la terre qui verdit de verdure... — Les herbes portent semence. — Les poissons grouillent dans les eaux. — Et toi, tu rampes, bestiole... — Ne m'appelle pas bestiole. — ... pourtant, tu rampes. Elle se traîne sur le sol, par une sorte de lascivité qu'elle ne se connaît pas. Elle prend plaisir à rouler son corps dans la poussière, mélange de parcelles végétales et d’étincelles d’argent. Les chats se sont enfuis. A l'horizon, la mer s'arrondit en une ligne pâle. — Debout ! Lève-toi, bestiole, dit-il, allons nous tremper dans les vagues, tu veux ? Avec précaution, ils contournent les derniers buissons,

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évitent les pierres, descendent par la pente raide, pas à pas, tout en réfléchissant. — Et Zoël Aza, tu y penses ? Les invités dans les expos, les critiques des journaux ? — Laisse Zoël et les amateurs d’art où ils sont. C’est faire qui compte, pétrir le pain, pas le vendre. Le reste... — C’est pas une raison pour me pétrir les fesses, proteste Zulma. Puis, sérieuse : — Moi, j’aime bien plaire, observe-t-elle. Se montrer n’est qu’un jeu, mais agréable, non ? C’est peut-être même une récompense, une gratification. Nono Nocq n’a pas envie de discuter : — Eh bien, dit-il, tu me plais vraiment, ton talent, tes fesses, tout toi. Les autres, le reste du monde  ne présente que peu d’intérêt. Ils se prennent à courir en parvenant à la plage. Ils courent, dénudés et souples. Essoufflés, ils cherchent un creux dans le sable. Ils se blottissent enlacés et ne bougent plus. Ils se tiennent serrés, se grisent de leur odeur, frottent leur peau afin d'en apprécier le grain. Lui, les genoux remontés emprisonnant Zulma, les genoux serrés sur les flancs fragiles. Elle écrasée, tout enclose lovée dans le ventre du garçon, griffant ses hanches. Ils s'écoutent vivre. Le ressac frise la côte d'une frange de dentelle blanche. L'écume frissonne en mousse légère. Plus loin, la falaise devient talus, s’adoucit, se penche. Des pins parasols descendent en rangs, dos noirs courbés, jusqu'à l'eau. Les pins chuchotent, par craquètements d’insectes, d'inlassables commérages. Les roseaux se rassemblent en foule énervée. Le vent chaud froisse le taffetas de leur feuillage. Les deux êtres humains existent à peine, dans leur trou de sable nichés. Ils retiennent leur souffle pour ne pas effaroucher un si beau matin. 132


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— Encore... encore... bégaye Zulma de sa voix frêle. Tiensmoi fort... Edouard l'étreint, les muscles tendus, à pleins bras. Il a l'impression qu'il va la broyer, qu'elle est en lui et qu'il est en elle. Ce n’est qu’une illusion, un simulacre. — ... nous ne savons pas tout. Dans la mer, ce doit être mieux. — Vraiment? — Glisse, bestiole... glisse dans le sable comme un serpent. Elle se dégage de lui. Sur les coudes, vers l'eau, elle se coule silencieuse. Elle progresse en laissant derrière elle la trace de ses jambes allongées. Puis, lorsqu'elle perçoit le froid mouillé sous sa poitrine, elle se retourne sur elle-même et attend. — Tu ressembles à une anguille, dit-il. — Je suis peut-être une anguille. — Tu sais ce qu'affirmait Sam à ce sujet ? — Je vais finir par croire qu'il connaissait plus de chose qu'il n'en disait. — Il prétendait que les anguilles s'en allaient pondre très loin, dans une mer d'algues, à des kilomètres d'ici, un autre océan... dans un endroit qu'elles n'avaient jamais vu, mais qu'elles reconnaissaient. — Il était drôle quand même, Sammy. Et moi alors ? Peutêtre un jour je me mettrais en route aussi ? — Peut-être, mais alors, je t'accompagnerais. Il est debout au-dessus d'elle. Il se courbe pour l'aider à se relever, la caresse d'un frôlement de doigt, la parcourt, de la nuque au bas des reins, l'abandonne alors qu'elle s'arque déjà. Puis il se lance dans l’eau d'un coup et plonge. Elle le suit sans hésiter. Ils nagent sous la surface un moment. Ils voient, les yeux ouverts, ils voient le fond, les anémones rouges, les poissons fuyant sous eux et les failles dans les rochers, les creux profonds. 133


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Elle se crispe lorsque des varechs effleurent son sein, ou se détend sous l'étreinte d'un courant. Les mains multiples de la mer parcourent l'intérieur de ses cuisses. Elle sourit alors au garçon qui chavire sur le dos. Des bulles montent en chapelets scintillants, perles qui éclatent une à une... — L'infini, je vais à l'infini, pense-t-elle. Je ne suis pas femme, je suis anguille. Je vais là-bas. Je vais éclore... en pleine mer. Je vais pondre... Elle se mord le bras pour sentir le goût du sel, pour savoir si elle est bien réelle. Le soleil s'irradie en gouttes blanches dans le ciel et sur l'eau. Des mouettes tournent au-dessus d'eux. Ils sont, dans l'élément liquide, comme enveloppés d'une seconde peau. Ils se sentent protégés et libres. Ils évoluent en imitant les poissons. Ils se contorsionnent et filent droit, virent brusquement, ouvrent la bouche, puis jaillissent pour reprendre leur respiration. — Tu as vu ces deux-là? — Le petit attaché contre le gros? — Oui, dit-il. Le petit, c'est le mâle. Mais je me demande si les poissons font comme les bêtes de la terre. Je voudrais essayer dans l'eau de féconder tes œufs... Il se rapproche d'elle à la toucher, mais elle le repousse et revient vers la plage : — Faisons les chats, dit-elle, je préfère. — C’est fou, l’eau n’était pas froide. Les chats ? Mais crois-tu qu’ils se contentent de caresses légères ?

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37 Plus tard, bien plus tard, ils reprennent le chemin et remontent vers leur voiture. Ils la distinguent à peine, tant leurs yeux sont éblouis par cette lueur envahissante, venue d’ailleurs, à l’intérieur d’eux-mêmes. Derrière, les Santa Cruz Mountains se détachent. Sombres et bleues, brutales et dangereuses par temps mauvais, elles cachent la Baie de San Francisco, si lointaine… semble-t-il. — Qu'est-ce qu'il y a dans les montagnes ? — Mon père, quand nous vivions ici, disait qu'elles renfermaient des richesses, toutefois moins que Yosemite... aujourd’hui, je pardonne tout à mon père, son avarice et sa faiblesse. Peut-être savait-il des choses, comme Dieu, comme Sam. Peut-être que je ne savais pas écouter. — ... des richesses ? — Oui, des trésors, affirmait-il. Dans Yosemite : de l'or, des pierres précieuses, des rochers de cristaux, des cascades d'améthystes et de saphirs... des séquoias et de la neige. — C'est comment, la neige en dehors de la ville ? Je ne l’ai vue qu’à Manhattan. Nous ne sommes pas assez restés à Mariposa. — C’est comme toi, tout à l'heure sur la plage, quand tu t'abandonnais et que tu fondais dans mes bras. — Quand j’étais petite, j’embrassais la neige qui moussait sous les arbres de Central Park. Dans les rues, elle se salissait trop vite. — Tu te roulais dedans comme dans l’écume sur la plage? — Oui. Et les écureuils nageaient entre les branches

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dénudées. Nous ne reviendrons plus dans la montagne ? — Nous irons partout. Même dans les grottes où les murs sont en verre, où les insectes sont aveugles et même dans les nuages où la pluie tremble... et jusqu’au milieu des étoiles... pourtant elles crient, les étoiles, tellement le monde les meurtrit. Nous irons partout. Nous sommes les maîtres. Ils marchent sans se presser. Le soleil les brûle mais ce n'est pas désagréable. Zulma cambre les reins, heureuse. Edouard sourit, un peu niais, sans trop savoir pourquoi. Ils font une halte lorsqu’ils sont sur le plateau, avant de retourner à leur voiture. Ils ont envie de la baptiser, leur maison ambulante, de lui donner un nom d’être vivant. Elle est devenue leur amie. Dans un champ voisin, des arbres alignés laissent deviner une exploitation fruitière. Ils se dirigent vers un abri de tôle qui doit servir à remiser les outils. Un robinet, près d’un figuier, fuit goutte-à-goutte. Personne en vue. Seuls à proximité, sur la route rectiligne, glissent des monstres à essence. — Tu veux boire ? Pour le plaisir plus que par nécessité, Zulma fait oui de la tête. Nono, d’un geste rapide, arrache des feuilles fraîches et confectionne une coupelle. Il met un long temps pour la remplir. Il tend le calice improvisé, elle y trempe les lèvres. L'eau coule, à travers les feuilles, entre ses seins et sur son ventre. Puis, ils s'asseyent et s'amusent à se parer. Ils ornent leurs cheveux et leurs pubis d'herbes et de fleurs sèches. Edouard réalise qu’il a faim. Ils repartent à travers le verger où ils savent trouver de la nourriture. — Des pêches grosses et jaunes ou des prunes si les geais ne les ont pas mangées. — Sinon, nous mangerons les geais, fait-il avec colère.

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Ils s'étonnent de ne pas rencontrer Sammy Joyful Aza, statique en ce jardin, comme un patriarche biblique. Il aurait dû se planter là, près du pommier, à les attendre, à réfléchir. Ils se tranquillisent en se disant qu’on est dimanche et qu'il ne s’est pas réveillé. Ils s'installent sous un arbre et se gavent de fruits. Ils en écrasent la chair contre leurs dents. Ils sont barbouillés de pulpe. Ils s'observent en souriant. — T'es tout blanc, dit la fille. — C'est le sel de la mer. Au contact de l'air, une mince pellicule s'est formée sur ses cils et sur le duvet de ses pommettes. Zulma se souvient de l’aube et comment il avait fait avec le jus des mûres. A son tour, elle se met à lui lécher le visage. Par petits coups de langue sur les yeux, de plus en plus appuyés, de plus en plus larges, débordant sur le front, revenant aux paupières et sur les joues et goulus sur la bouche. — C'est bon, dit-elle. Tu es salé sucré, sucré salé. — J'aime aussi. Ca me donne envie de toi, bestiole ! Il la désire, visiblement. Elle aussi. Leur nudité ne les dérange pas, ne les dérange plus. Ils n'ont pas honte l'un devant l'autre. Pourtant, ils hésitent encore. Et si l’accouplement brisait leur harmonie ? Un soutien leur serait utile. Ils ressentent fort l’absence de Joyful. Ils s’étaient habitués à lui. Ils n’arrivent pas à le croire mort. Un père ne devrait pas disparaître s’il a fait son travail de père, s’il a beaucoup aimé ses enfants. Quant à Zoël le frère, marchand il est, marchand il restera. Ce que l’on appelle un homme d’affaire. Il ne peut rien leur apporter, si ce n’est de l’argent et des obligations. Pour aussi plaisants que soient les billets verts et Washington en médaillon avec son sourire pincé, la réalisation de leurs envies ne peut passer par les contraintes du paraître. Sam, lui, voyait juste. Le moindre de ses conseils leur 137


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permettait d’avancer... ils sont seuls maintenant, livrés à euxmêmes. Ils n’en ont pas tout à fait conscience encore. — Faudrait pas que Sam ait sombré dans l’absurde, genre... disparition totale et définitive. Pas maintenant ! Les poissons de la mer... les oiseaux du ciel... les bêtes sauvages dans les bois, les herbes portant semences et la verdure des plantes et les fruits des arbres, tout est si bien... — ... et le soir, et le matin... comme aux premiers temps... et nous deux... — Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! C'est Zulma qui se tourmente le plus. — Edouard, tu devrais aller voir... ou l'appeler, je ne sais pas... — En vérité, je te le dis bestiole, Joyful ressemble à ce dieu qui travaille toute la semaine... six jours. Et le septième, content de son ouvrage, il chôme, le dieu. Pareil, Joyful. Il n’en a rien à foutre de la Californie et de Yosemite. Il dort en Aradis. En poudre dans une petite urne de céramique, il dort oublié, sur l’étagère d’une boutique désaffectée, New York Est. Il dort. — Je te le dis, mon ange, la mort est une affaire de fainéants... — Tu devrais aller voir, insiste Zulma. — D’accord, approuve Nono. Prends les clés de la voiture. Je les ai cachées sous le pare-chocs. Habille-toi en m’attendant. Si je ne reviens pas, retourne chez les prédateurs. — Comment, si tu ne reviens pas ? Où veux-tu aller ? — Je vais visiter la mer. — Non... Eddy, ne me laisse pas seule ! Mais en lui soudain, une idée folle a germé. C’est en disparaissant, en plongeant au plus profond du Pacifique, au large, à l’infini... qu’il trouvera peut-être l’apaisement, le silence dans sa tête et le chemin vers le ventre de Zulma. L’orgasme... Est-ce bien de cela qu’il souffre ? Du manque de réalisation de ses fantasmes ? De tous ses fantasmes ? Les 138


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sexuels, les affectifs, les artistiques, dans le même sac... ou simplement cherche-t-il un prétexte pour justifier son impuissance ? Car ce n’est pas dans les veines de son corps que brûlent ses envies, pas vraiment. C’est dans un coin perdu de sa conscience. Au point de sentir son front devenir lourd... trop lourd pour un être ordinaire. — ... quant aux étoiles, avec leurs cris, avec leur attirance l’une envers l’autre et leur poussière qui tourne sans oser se mélanger, les étoiles avec leurs problèmes cosmiques... foutaise ! Les étoiles sont au fond de l’eau, rouges à longues branches... carnivores. Leur bouche est un vagin entrouvert. Toi, tu t‘affoles, ignare. Les étoiles de mer ne sont pas une plaisanterie... dans un autre univers, elles se tiennent loin des tempêtes stellaires... dans un ciel à l’envers... Un irrésistible besoin s’est emparé d’Edouard Nocq, une pulsion... un appel. Il part vers l’insondable.

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38 « Prenez la 101 à Salinas. Après, filez droit jusqu’à San Francisco. Le General Hospital est au numéro 1001 de la Potrero Avenue. C’est le seul hôpital public de la ville. Allez direct aux urgences. Prétendez qu’il a été piqué, mordu, un truc comme ça, même si vous n’en êtes pas sûre. Une murène, une vive, un venimeux des fonds marins, allez savoir... de la bave coulait de ses lèvres... Suivez mon conseil, Demoiselle, à l’accueil, dites leur ça » Zulma conduit vite le pick-up Chevrolet, un peu trop gros pour elle. Quelle idée d’avoir abandonné la japonaise de location avant d’aller se perdre dans la montagne  ? Edouard dort, écroulé sur la banquette, lui qui aurait tant voulu croiser Dany, Pilon ou le Pirate à Tortilla Flat. Mais le quartier pauvre du Monterey légendaire est devenu le lieu résidentiel de vacanciers riches. Steinbeck est mort. Ses personnages ne sont plus que fantômes au soleil. Des bancs de touristes frétillants nagent dans la Rue de la Sardine. Pourquoi diable a-t-elle écouté Nono ? Quand il est sorti des flots, tel un noyé ressuscité, longtemps après sa disparition au large de San Grégorio, il se tenait le front et du sang coulait sur sa tempe. Elle aurait dû filer directement vers un hôpital de Santa Cruz au lieu de l’écouter. — Je n’ai rien, seulement un peu mal au crâne, avait-il affirmé.

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Puis, tranchant et presque autoritaire : — Filons jusqu’à Monterey. Je t’offre une friture dans un grill sur le quai. Nous y allions avec mon père autrefois... une cabane tout en bois, peinte en rose et vert, le toit fait d’écailles, des shingles de cèdre rouge. Le propriétaire prétend servir le meilleur lunch du pays. Un pêcheur appuyait sa canne à la rambarde, sur le débarcadère aux planches disjointes. Derrière lui, le plateau d’une camionnette bleue débordait de fleurs en pots. Et plus loin, les bateaux de plaisance chaloupaient serrés, amarrés aux poteaux de la jetée. Ensuite, Nono voulut voir l’aquarium. D’abord, il regarda la plongeuse en apnée nourrir les loutres dans un grand bassin de verre. Une à une, les boules de poils remontaient, gracieuses, à la surface. On les voyait d’en dessous, allongées sur le dos, cassant des moules sur leur ventre au moyen d’une pierre. Puis, dans la pièce où flottaient des méduses fantomatiques, Nono porta les mains à son visage. Un peu plus tard, dans la boutique de souvenirs, au milieu de la foule qui achetait cartes postales et tee-shirts, il perdit connaissance. Il fut vite remis de son malaise. C’est lui qui insista pour rentrer à San Francisco. Il se sentait en bonne forme. Un élan nouveau... — Tout compte fait, marmonnait-il, ce serait peut-être bien d’aller voir Zoël Aza. Après tout, cela nous permettrait de connaître des gens intéressants. En supposant que le boiteux soit un fou de l’argent, cela ne l’empêche pas d’être un galeriste. Il sait vendre. Si la reconnaissance du talent doit venir des acheteurs, par amour ou par lucre importe peu... L’art pour l’art, je n’y crois pas, il faut des spectateurs qui s’investissent. Vive le pognon, s’il rend heureux ! Allons dire bonjour à la Société. De toute façon, qu’avons-nous de mieux à faire ? Elle s’était laissée convaincre. Quelque chose était en train de changer entre eux. Une sorte de conflit s’installait. Des problèmes non résolus prenaient une importance inattendue. 141


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Coïter, le vilain mot, devenait un impératif. Pour les deux. La non réalisation de leurs désirs les rendait irritables. Le silence aussi. A la sortie de Gilroy, Nono perdit encore connaissance. Ils venaient de manger une tortilla mexicaine dans un minable restaurant du centre, puis s’étaient perdus dans les rues menant à la grande route. Il n’avait prononcé que quelques mots, sur un ton sec et méchant. Il murmurait parfois, sans qu’il soit possible de comprendre vraiment : — Des dents me rongent, des dents...

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39 Sur la ville et sur la Baie, tombe une de ces averses brèves et pénétrantes, habituelles en cette saison. Le ciel ne s’est même pas assombri. Le pick-up est garé sur le parking devant les urgences. A la réception, Zulma remplit le formulaire obligatoire destiné au Département de la Santé Publique : « RAPPORT SUR MORSURE ANIMALE » Lieu où la morsure est intervenue : au large de la route qui longe le Pacifique, entre San Grégorio et Pescadero. Description de l’animal (Espèce, couleur et taille) : animal inconnu. En laisse ? : non. Propriétaire de l’animal : animal en liberté. D’ailleurs, était-ce un animal ? Et même... Nono ne s’est-il pas seulement éraflé sur un rocher ? Mais il n’y avait pas de rocher à cet endroit... du sable gris seulement. À-t-il plongé sur un haut-fond ? Adresse du propriétaire : va savoir maintenant... Personne mordue : Edouard Nocq, dit Nono. Âge : n’a plus d’âge. 100 ans, d’après lui. Partie du corps mordue : la tête Saignement ? Oui. Description de la morsure : trace de dents ou de griffes. Entailles parallèles. Nom et adresse du médecin traitant : l’interne du service des urgences, Général Hospital. San Francisco.

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Déclaration faite par : Zulma Luccini. Circonstance de la morsure : au cours d’un bain dans l’océan. — Votre adresse, Mademoiselle ? demande la secrétaire. La secrétaire précise : — L’hôpital est réservé aux habitants de la ville. Spontanément, Zulma se souvient d’un hôtel dont lui a parlé Nono. Un des seuls peut-être, dont il avait retenu le nom, en préparant leur voyage, au départ de New York. De Yosemite, il connaissait les moindres détails : les villes proches du Parc National : Mariposa, Oakhurst ; les sommets comme El Capitan ou Sentinel Dome ; les grandes chutes, Yosemite Falls, Vernal, Illilouette. Cette région l’attirait comme un aimant, le tirait vers son enfance. Yosemite était la chose la plus importante que son père lui ait transmise en héritage... et ce bout de terrain à l’entrée de la Sierra Nevada... et la nostalgie. Naguère, Edouard ne se doutait même pas qu’il reviendrait ici. — El Capitan Hôtel. Mission Street. — Très bien. Merci, Mademoiselle. Tandis que sa compagne termine les formalités d’entrée, E.Nocq s’en va, emporté raide enveloppé, au pas de course sur un brancard à roulettes. Il est bien éveillé. La tête en arrière, il cherche à voir si la blouse de l’infirmière s’entrouvre sur un ventre nu. Porte-t-elle un slip ? Une culotte de grandmère ou sa toison naturelle ? De velours noir ou blond ? Il va souriant vers la salle des soins. C’est un peu comme s’il disparaissait de sa propre vie. Il devient un allongé passif, mis à l’écart sur un autre système, à l’extérieur de sa propre galaxie. Tranquille, apaisé, rien ne lui semble important. Il peut se laisser aller, s’oublier... et les notions de particules jointives, d’atomes osmotiques et d’accouplements intenses lui semblent bêtises d’intello. Voilà soudain le véritable bienêtre : le non-être. Mais cela ne veut pas dire qu’il disparaît ou que rien ne reste. Il sera toujours, lui, Nono, l’unique. 144


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40 La chambre comprend trois boxes dont un seul est occupé. Le corps sur le lit est recouvert d’un simple drap. C’est l’heure de la visite de l’équipe médicale. D’abord, le Professeur Whisker ne voit que la forme des pieds, très droits sous le tissu. La fiche, accrochée sur le montant métallique porte en lettres majuscules : ”Edouard Nocq”, avec le graphique de la température dessous. Rien d’anormal. — Résultat des examens? — Néant. Sa compagne l’a fait hospitaliser aux urgences. Ils n’ont pas trouvé la moindre morsure et nous l’ont transféré hier en psychiatrie. Le professeur se tourne vers l’infirmière chef : — Vous n’avez rien noté de spécial ? — Tout est spécial dans son cas. Une sorte de malaise répété. Trois minutes pour perdre conscience, quarante minutes en coma léger, retour en sept minutes et quinze minutes de repos, l’œil clair... puis ça recommence: 3, 40, 7, 10... ainsi de suite. Dans le quart d’heure de temps plat, il répète un nom, tendrement... comme s’il suçait un bonbon : Zulma, Zulma... Son amie sans doute. Qu’est-ce qu’il a, d’après vous ? — Je ne sais pas. Voyons sa bouille. Cette gaze sur le visage? — Soulevez, vous allez comprendre, dit un interne. Peter Whisker lève un sourcil, perplexe. Il pince le voile fin et découvre le malade. — Mince alors ! s’exclame-t-il. Le crâne de l’homme allongé n’est plus qu’une énorme 145


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bosse. La lèvre supérieure, le nez et le front se rejoignent en un seul volume. Une masse démesurée soutenue par la mâchoire du haut, une hypertrophie, pareille au melon des cachalots. Par contraste, la bouche paraît minuscule, une mince fissure. L’augmentation monstrueuse réunit le volume frontal et nasal en une seule excroissance. Les yeux sont rejetés sur le côté de la face. Ils sont comme deux boutons de verre, brillants et verts, ronds. « Les deux boutons d’un jouet en peluche, se dit le médecin ». Mais comme le pénètre le regard fixe du malade, il se détourne, mal à l’aise : — Bon sang! murmure-t-il, odontocète... museau... baleine à dents. Pauvre garçon. Il replace le voile sur le visage. — Il a parlé? demande-t-il encore. — Non, mis à part toujours ce mot : Zulma. Il se contente de fixer. On ne devine pas quand il est conscient. Il ne bat même pas des paupières. — Ce matin, précise l’aide-soignante, il n’était pas autant gonflé. Les internes, dubitatifs, attendent l’opinion du patron. Celuici n’en a pas. Il sent confusément un piège inévitable dans ce cas clinique exceptionnel. — Prudence, tergiverse-t-il, encéphalo, radios... le complet. Difficile de se prononcer. Observation... hypothèse... — On le maintient sous oxygène ? — Oxygène et perfusion. Bien que... Il n’achève pas sa phrase. L’infirmière chef, qui depuis longtemps connaît le professeur Whisker et qui l’apprécie, voudrait l’aider : — Vous devriez, dit-elle, aller manger un brin à la cafétéria. Vous détendre et réfléchir. Nous n’avons jamais eu de truc pareil dans le service. — Vous avez raison. Je vais en profiter pour d’abord voir les trois excités qui nous sont arrivés ce matin. On les a mis côté route. L’un d’eux, pendant son transfert par les brancardiers, 146


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se croyait sur une île, à cause des palmiers dans la cour d’arrivée. Encore un qui s’illusionne... Ensuite, je suivrai votre conseil. A propos de ce malade, comment déjà... Edouard Nocq le cachalot, j’aimerais parler à son épouse, ou sa fiancée, m’avez-vous dit... jolie ? La chef sourit, indulgente. Elle pense que le patron sera toujours un chasseur de fesses. Même jour 13 heures Ils s’installent dehors, sur un banc, dans le jardin central du rez-de-chaussée. Ils sont seuls. A cause de la menace de pluie, tout le monde se tient à l’intérieur. Sur la pelouse roule une boîte de soda vide. Trois bouts de papier s’envolent un peu, retombent, trottinent dans l’allée, semblables à trois souris blanches. Au libre-service, le Professeur a pris des sandwiches et des boissons. Zulma s’est assise à son côté. Elle est petite et timide, inquiète. Il a beaucoup insisté pour passer un moment avec elle. Il n’est pas dans ses habitudes d’entretenir en privé la famille de ses patients. Mais cette jeune femme lui paraît totalement perdue. Pas désespérée... plutôt déconcertée. — Alors, qu’est-ce qu’il a ? finit-elle par demander. — Je ne peux pas me prononcer. Pas encore. La jeune femme songe au terrain du père dans la montagne. Yosemite... projets... nouvelle vie..., peinture..., sculpture ? Quelques autres activités... ? Peu d’importance... La réussite artistique, matérielle, spirituelle ? En priorité : vivre, profiter du jour qui passe, béatement. — Est-ce qu’il va pouvoir venir avec moi ? Allez-vous le garder longtemps ? Devant la surprise du chirurgien, elle parle de la faute des hommes, de leur démesure, qui donne naissance à l’orgueil, à la prétention. Elle parle d’ouragan stellaire, de tempête, d’un refuge dans la Sierra Nevada et de l’amour. Le professeur propose : 147


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— Si vous promettez de vous occuper de lui, je vous procure le matériel nécessaire. — Le matériel ? — Oui, pour une surveillance constante. Vous devrez garder le malade près de vous, une sacrée charge ! Les yeux bleus de Zulma deviennent brillants. Elle se retient pour ne pas pleurer. Ses pommettes se teintent de rose vif : — Bien sûr, murmure-t-elle, je vous remercie. Si j’ai compris, vous me dites qu’il risque de rester longtemps dans cet état ? — J’ignore. Franchement, je ne sais pas. Il vous faudrait habiter pas trop loin de l’hôpital. — Menlo Park ou Palo Alto par exemple ? Un motel sur le Camino Real ferait l’affaire ? — Ce serait parfait. De plus, préparez-vous à de grandes transformations dans vos rapports avec le malade... — Qu’entendez-vous par là ? Le Professeur Whisker hésite à peine : —Un risque n’est pas exclu. Celui de l’apparition du syndrome de l’otage : la victime devient amoureuse de son ravisseur. En l’occurrence, votre ami profitera peut-être de son accident, pour agir comme un terroriste. Il va s’octroyer plus de pouvoir. S’il n’arrive pas à vous séduire, il va soit pratiquer le chantage, soit la violence. Bref, dans les deux cas, tenter de vous asservir. C’est un peu comme si vous étiez sa prisonnière. — Je crois que je l’étais déjà... et amoureuse aussi, sans doute.

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41 « Jour après jour, tu viens et tu repars... tes yeux sont chagrins et ton regard m’attriste. Tu ne dis pas ce que tu penses, tu viens seulement et t’en vas.» Zulma Luccini n’arrive plus à se concentrer. Chaque fois qu’elle se penche sur les appareils de sondage, au lieu de lire des résultats concrets, elle voit ces vers de Rabindranath Tagore qu’Eddy lui répétait quand elle se refusait à lui. Lorsqu’elle prend le poignet du patient, au lieu de visualiser les pulsations de son cœur, elle perçoit des mots cotonneux : — J’ai soif d’infini... j’aspire à des inconnus lointains... Les mots remontent à la surface comme des bulles. Il devrait y avoir, sur l’un des écrans du moniteur, des lignes brisées lumineuses, des dents-de-scie fluorescentes, des grésillements, un langage informatique, des signes machines... et non de la poésie. De quelle aberration la science est-elle atteinte? Des mots à la dérive ! Est-ce le moribond qui émet des ondes perverses? A quel instant s’est installée cette intimité secrète entre Edouard et Zulma ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Ils vivaient proches, dès leur première rencontre, à New York. Ils partageaient un tas de choses, à l’exception de leur corps. La complicité quotidienne, l’affection profonde qu’ils se portaient l’un à l’autre déjà les unissaient. Pourtant, ils n’étaient pas encore totalement liés. Alors que là... Un échange avait eu lieu dans leur subconscient, bien avant

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le réveil de Nono. A moins que dans un délire étouffé, ils n’aient entre eux confabulé en sourdine, à l’insu des infirmières, aux premières journées d’hôpital, lit et chaise rapprochés. Ce jour-là, Peter Whisker, sa journée terminée, quitte le General Hospital vers dix-neuf heures. Par avance, il visualise sa maison, rose et crème, dans Broderick Street, presque à l’angle de Fulton. Dans dix minutes, par l’Avenue Van Ness, il sera devant sa « tarte à la crème », comme il s’amuse à baptiser sa nouvelle demeure lorsqu’il veut faire enrager sa femme. Les habitations voisines sont encore plus « à la Walt Disney ». Presque semblables, avec la façade triangulaire, chacune leur tourelle à toit pointu et leur perron où l’on accède par un escalier raide. Elles se distinguent seulement par la couleur, bleue à gauche, mauve à droite. La sienne, au moins, est toute plate, claire. Seul un balcon s’avance à l’étage du haut. Sous une arcade se cache l’entrée. Le garage s’ouvre en sous-sol. Le Professeur est ravi de son installation récente dans cet agréable quartier, à deux pas du parc de Golden Gate. Alors qu’il se délecte du bien-être matériel que lui procure son métier, il en oublie les contingences de la ville : les sens interdits et les conducteurs pressés. Il dépasse Pine Street où il aurait dû tourner. Pas grave. Il prendra Oak Street, au bas de la pente, derrière l’Hôtel de Ville. Depuis plusieurs mois, le dôme de la Mairie s’élève enchâssé dans une légère prison d’échafaudages. Pour quelle raison pense-t-il alors à son bizarre malade, cet Edouard Nocq à grosse tête ? L’état du patient évolue-t-il ? La jeune femme arrive-t-elle à rester enfermée longtemps à côté d’un gisant ou s’est-elle tout simplement enfuie, abandonnant son compagnon ? N’est-ce pas pour elle en vérité qu’il perd son temps, lui, le psychiatre établi, l’aventurier de salon ? S’abandonne-t-il au charme de l’inconnue ? Soudain, Peter Wiscker décide d’aller se rendre compte. 150


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Comment se débrouille cette garde-malade improvisée ? Il bifurque brusquement et s’engage, par l’échangeur, sur la 101 vers San José. Une petite pluie se remet à tomber. Ensuite, il se trompe de sortie, se perd dans Palo Alto. Lorsqu’il finit par trouver le Camino Real, distrait, il le prend à contresens, repart vers San Francisco, fait demi-tour, jure et crache de dépit par la glace entrouverte. Il trouve enfin le motel. Pourquoi la jeune femme n’est-elle pas restée à l’Hôtel El Capitan ? Trop cher ? Une fausse adresse ? A la réception, une blonde vulgaire lui donne le numéro de chambre du type au crâne... Pas d’adjectif : c’est un crâne, ce mec, c’est tout. Avant de monter à l’étage, Peter tire dans le distributeur une boîte de coca. Dans l’escalier, une noire énorme le croise et le serre contre le mur. Il se demande où est l’endroit, où l’envers : les seins et le ventre forment un monticule égal à la masse des fesses. Au passage, une odeur âcre de sueur se mélange à l’odeur de la cigarette. Le mouvement des valvules qui s’ouvrent et se ferment... le bruit répété d’un engin pneumatique. Pulse et répulse... — La crête aiguë des vagues rouges, sur fond marin très bleu, psalmodie Zulma. — Normal... le cœur en battements... Sur le second écran de l’appareil, les échos renvoyés apparaissent en deux dimensions. Film noir d’abord devient couleur, aura verte orange blanche cernant un serpent de brillances... écailles... murène, anguille... glauque absolu. — Ce peut être liquide, une poche autour du cœur, ce peut être ailleurs, autre chose, suppute le Professeur. — L’onde, la mer, au fond... dit Zulma. — Silence... à l’affût... j’entends, intervient Nono. Il répète plus doucement : — Je m’entends... — Équilibre. 151


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Aux alentours de minuit, Nono remonte de sa quatrième plongée solitaire en coma profond. Il devine les êtres, attentifs auprès de lui. Il a ce frémissement de lèvres qui se veut sourire. Puis il expulse par la narine gauche un souffle puissant. Des gouttelettes en suspension donnent à ce rejet pulmonaire l’aspect d’une vapeur diffuse. Il s’efforce durant les dix minutes de repos qui suivent d’émettre des sons distincts. Zulma ne comprend pas de façon précise, mais elle devine le sens. Il balbutie : — Immobile... flottaison... loin... le froid. Il est calme maintenant. Il soulève la main en un geste apaisant. — Bien... soupire-t-il... sagesse... apprends... — Que dois-je apprendre ? demande Zulma. Précise ! Mais il est trop tard. Déjà le gisant s’enfuit dans les profondeurs. Alors le médecin applique sur la poitrine de Nono la tête de lecture d’un engin compliqué, manipule des boutons. Une étendue translucide d’argent et d’azur miroite sur l’écran... une gerbe d’écume... une trace filante... surgissent des algues et des coraux... fusent des roches, des gouffres, des excroissances animées. L’eau s’épaissit, passe du turquoise au prusse, au presque nuit. Ce n’est pas l’Atlantique ou le Pacifique, mais outre la mer... quelque part au-delà, derrière les éléments liquides, en plein vide sidéral… Et là nagent des monstres inconnus  ; là se découpe le profil de Nocq, noyé dans la poussière des constellations, le portrait-robot géant d’un homme au museau de cétacé. Tard dans la nuit, Peter Whisker appelle l’hôpital. Il convainc l’infirmière de garde dans son service de lui communiquer le résultat de l’analyse du 632, faite l’autre jour. — Oui. Le résultat de la ponction, le prélèvement frontal. J’ai bien dit frontal. C’est urgent. Comment une blague ? J’ai fait moi-même le pré... quoi ? De l’huile ? Du spermaceti ? 152


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Ben voyons ! Mais oui, j’ai bien entendu. En d’autres termes, vous me dites que le crâne boursouflé de cet Edouard Nocq contient du blanc de baleine... c’est bien ça ? Zulma descend chercher du café dans la machine de la réception. Elle lutte contre la fatigue. Elle ne veut pas se laisser abattre. Lorsqu’elle remonte dans la chambre, le Professeur est en train d’enfiler son imperméable. — J’ai essayé d’exploiter toutes les données sur l’ordinateur, avoue-t-il. Température normale : 37° lorsqu’il stationne en surface. Membres, artères, cerveau, poumons : parfait état de fonctionnement. Le bougre flotte serein. Il récupère. Il inspire... et se laisse couler de nouveau. La température baisse rapidement. L’appendice facial surtout, le groin se refroidit... 30, 29, 28°. La matière interne se cristallise, devient graisse, figée, plus dense. — Docteur, quelle réponse apportez-vous ? — La réponse ? Le malade se comporte comme un cachalot. Il n’est rien d’autre. Oui, ma première impression était la bonne... un cachalot, une caboche. — Que pouvez-vous faire? — Je ne sais pas. Je suis totalement désarmé devant ce cas. Il prend congé. Il n’a même plus envie de draguer la jeune femme. Sur le pas de la porte : — Il faudrait presque, dit-il, tenter une expérience. Pour savoir ce qui se passe en profondeur, essayer de le rejoindre dans sa plongée... et communiquer en permanence, partager son voyage. J’ignore ce qu’il poursuit dans la cuvette abyssale où il s’engloutit, toutes les heures, obstinément. Oui, la solution serait de l’accompagner.

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42 Ils sont face au Pacifique, debout sur la grève de sable sombre. Zulma ressent une angoisse imprécise devant la plaine marine : peut-être la méconnaissance de ce qui se trame sous la surface... peut-être la défiance qu’elle éprouve envers Whisker... pas le médecin, psychiatre compétent, mais l’homme, l’amateur de safari, le chasseur de fesses. Il s’est proposé pour tenter une expérience en mer, en utilisant son bateau. Sa femme devait être de la partie. Mais elle n’est pas là. Le dinghy du capitaine vient les chercher pour les mener à bord. Au large, de minuscules surfeurs glissent sur la crête des vagues. Le day cruiser se balance à quelques encablures de la rive, devant la plage de Pacifica, presque à l’aplomb de la statue pédestre de Don Gaspar de Portola. L’épée au côté, le premier gouverneur de la Californie vert-de-grise sur son socle de pierre. Il fait froid. Après deux heures de navigation, ils mettent en panne audessus d’un grand fond. Le Professeur certifie connaître l’endroit. La notion de profondeur invisible donne le vertige à la jeune femme. La surface est plate : à peine un friselis, une écume tondue rase, moquette fluide jusqu’au soleil, là-bas. Elle se penche vers cette prairie océane, ce gazon bleu de la coque du bateau jusqu’à l’horizon bombé. — Vous avez  déjà plongé là-dessous ? demande Zulma. Il faut se lester ?

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— Je crois : pour maintenir l’équilibre dans les courants. Mais je n’ai pas vraiment pratiqué, ni l’apnée, ni l’usage des bouteilles. Je suis un sportif assis. La pêche au gros seulement et la promenade. — Voilà ce que je vous demande : attachez-moi sur l’ancre et descendez-moi lentement. — Vous êtes folle? — Non. Je tirerai sur le filin pour que vous me remontiez. Je veux savoir ce qui se passe en bas. Et tandis que le capitaine ligote la téméraire, elle plaisante : — Vous n’avez pas l’impression d’accrocher un ver-quiparle au bout d’une ligne ? Zulma respire, sereine quand la mer l’absorbe. D’abord elle est un Christ au centre d’un cône de clarté vive, puis devient lumière en une  gerbe de bulles. Sa trace fuse comme un trait d’argent, se dilue, devient un point qui disparaît dans l’obscur infini. Puis le silence, puis... huit jours plus tard, le réveil dans un lit. Whisker les a fait admettre dans la même chambre, blanche avec vue sur les palmiers de l’entrée. — J’ai tout compris, dit Zulma... Sur la couche voisine de la sienne, Edouard observe le retour de sa compagne. Il lui sourit. Ils n’ont plus besoin de mots pour se transmettre leurs émotions. Leurs cerveaux palpitent au même rythme. On pourrait les brancher sur des sondes ultrasoniques parallèles et voir battre leurs rêves à l’unisson. Presque... il y manque encore un petit rien. Car la jeune femme est remontée très vite, trop vite. — Sans palier, reconnaît-elle... du gaz en dissolution dans le sang... perles d’azote... pas toi ? Tu n’as pas fait la même chose ? — Je ne sais pas. Avec la mutation, j’ai sans doute oublié. 155


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— Quelle mutation ? Ils ne sont séparés que de quelques coudées. — Une longueur de bassin, plaisante-t-il. — Un bond de calmar, réplique-t-elle. Ils s’amusent. Ils ne sont pas inquiets. Ils se sont tournés l’un vers l’autre. Ils s’observent avec bienveillance. — Tu te souviens d’avant ? demande Nono. — Nous marchions sur la terre, dit Zulma. — Je vois des images, mais je ne sais pas s’il s’agit de rêve ou de réalité. Des images absurdes. La scène se passe au droit de Palo Alto, juste après le passage à niveau de l’Université. L’énorme machine de la Caltrain s’avance, mufle rayé rouge et blanc. Elle s’avance dans un bruissement de fer. Son phare central projette un soleil dans la nuit. On dirait le regard d’un cyclope. Un couple marche sur la voie ferrée. La fille saute de traverse en traverse. Le garçon joue les équilibristes sur un rail. Le faisceau lumineux se rapproche. Une clameur s’amplifie et devient hurlement métallique. On entend battre une sorte de cœur. Des bulles éclatent en un pétillement de verre brisé. Des milliers d’autres s’élèvent, bouillonnent et retombent en un gargouillis inquiétant. Zulma comprend l’angoisse d’Eddy qui s’efforce de poursuivre : — Le garçon, bien qu’éblouit, avance toujours et dit « la seule certitude vient de l’espace ». Puis il ajoute : «  Les êtres humains sont des pulsars qui se mélangent et tournent, étoiles minuscules dont les soupirs ressemblent à de la musique... Les êtres humains ne se disputent plus, ils se caressent. Au loin, très loin se forgent les tempêtes stellaires. Tout va bien sur la terre ». Et Nono de préciser : — Le train 296 de San Francisco vers San José passe le dimanche à 23h04. A son avant, comme un énorme phare, une boule de lumière avance. Deux satellites mineurs scintillent sur les côtés. L’astre éclate soudain en une supernova 156


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gigantesque. Et le cri des étoiles devient un hurlement de plaisir... Voilà mon souvenir, ou mon rêve. Qu’en penses-tu ? — C’était peut-être dans une autre vie ou bien avec ton père, dans ton enfance ? — En tout cas, j’avais peur. Heureusement, les choses ne sont pas les mêmes dans notre nouvel élément. Bien que, dans les abysses... Zulma tente de le rassurer : — Nous nageons en surface, détendus. L’heure de la plongée ne va pas tarder. Au fond, tout est beau... Leur température commence à baisser : le signe. La voie de Nono devient nasale alors qu’il s’inquiète : — Et si je ne remontais pas ? Il imagine. Si cela se passait, alors il ne reverrait plus Zulma ? N’existerait plus cette complicité ? Ce bien-être ? — Si je ne revenais pas, reprend-t-il, tu devrais leur expliquer. — Tu dramatises. Rien ne te permet de supposer... — Zulma, parfois... — Que peut-il arriver ? — La nourriture, les proies... — J’ai tout compris, répète Zulma, j’en suis sûre : la flottabilité neutre, l’immobilité totale, l’équilibre, l’affût silencieux. — D’accord. Tu t’enfonces et tout en bas tu chasses. Mais s’il n’y a rien ? Si tu reviens bredouille ? Tu as songé, fut-ce une seconde, à cette hypothèse ? — Que se passerait-il ? — Sans nourriture, comment vivre ? Il est probable que le grand vide existe... pas le moindre planton sous la dent. — Joyful disait : tout recommence toujours. Rien ne se perd. Quoiqu’il arrive, nous ne nous quitterons plus... Attention, le froid vient. Ils ferment les yeux et doucement entrent dans le coma tous les deux, délibérément, ensemble, en se tenant par la pensée. 157


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Ils sont depuis deux jours, totalement rigides sur leurs lits, noyés. Leur esprit, par mille brasses de fond, chasse dans une fosse bleue autant qu’inaccessible. Deux jours. Ensuite ils se lèvent, puissants, lucides et s’habillent. Ils se rendent à travers les couloirs jusqu’à l’entrée sur l’avenue Potrero. Ils quittent l’hôpital. Ils marchent à travers San Francisco, marchent à travers la ville en pente et s’en vont... Zulma soliloque à voix basse, elle ne peut se retenir. — Le ciel, l’océan... dit-elle. Si j’avais su plus tôt... combien de bonheur me reste-t-il à vivre... avec toi ? Nono... Nono... de quel cachalot détiens- tu le secret ? Il lui prend la main : — ... plonger dans les abîmes, dit-il. Une éblouissante obscurité, mais aussi... Nono regarde au-delà de la Baie, vers la Sierra qui est au fond, dans l’immensité de la Californie. Il ne regarde pas vers la mer mais vers la montagne, avec un peu de nostalgie. — L’océan n’a plus de mystère, dit-il, ni le ciel. La joie revient dans ses yeux. — Pas vraiment un secret... une révélation... balbutie encore Zulma. — Que dis-tu ? — ... à chacun ses étoiles. Et, coquette, elle remonte sa mèche rebelle. A la dérobée, très heureuse, elle jette un coup d’œil satisfait dans la glace d’une vitrine. Son front commence à gonfler, pareil à celui d’Edouard…

FIN

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conception www.lesecriculteurs.org lesecriculteurs@gmail.com # 04 edition www.universud.fr dépôt légal à parution imprimé en france


ECRI016-04 Jacques Dalmon " Le Cri des Etoiles "  

« Voici : l’été s'annonce aride. Il ne pleut pas depuis des mois, plus la moindre goutte d’eau sur New York... La cité vire folle : troubles...

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