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Nous voulons par ces ajouts éclaircir certaines zones d'ombre qui persistent suite à l'exposition du concept emphatique de phénoménologie critique dans les Scories, et révéler les contradictions où nous mènent cette volonté de refondation, de réforme de la phénoménologie. L'auteur des Scories avec force nerveuse soutenue a tenté ici aussi d'éviter le terrorisme intellectuel des décrets théoriques et des définitions posés d'entrée de jeu, pour choisir la voie plus subversive qui consiste à installer le lecteur face à des poussières de faits et de catégories qui intéressent le concept d'une phénoménologie critique. Ces faits et catégories sont posés sur le mode problématique, rien ici, tout comme dans les Scories, n'est donné dans une évidence apodictique. Au lecteur de faire le tri, de faire la synthèse, d'adjoindre ces miettes au concept de phénoménologie critique qu'il s'est lui-même forgé grâce aux Scories ( du moins, nous l'espérons ). Le concept de phénoménologie est à entendre ici dans le sens du vocable allemand « Bild », image-tableau. Le lecteur est ce centre autour duquel des fragments d'un dire s'assemblent et font figure. Ces ajouts se veulent un exercice de développement de la compréhension du concept de phénoménologie. Par la forme brisée du propos, nous demeurons fidèles à l'esthétique de la miette telle qu'illustrée par Mélanges et Scories. ... Des lecteur, nous n'en désirons guère : ce qu'il nous faut, ce sont des « combattants ». Pour saisir la moëlle du texte, un véritable combat doit se faire jour entre le dit et celui qui est appelé à faire face à ce dire. Ce combat doit être d'autant plus féroce que pour faire justice à ce qui justement se devait d'être dit, nous avons donné, et non à dessein, dans l'hermétisme. Ainsi, seuls ceux qui ont à coeur la vérité, qui y consacrent leur existence, et affichent ce courage et cette capacité à se perdre en elle dans un combat qui la dévoile comme telle sont appelés ici, les autres ne sauraient avoir leur place sur ce champ de


bataille, à eux d'évacuer la scène. Nous ne nous attendons guère à ce que cet ouvrage, tout comme les autres, soit populaire, c'est à dire qu'il recueille à plus ou moins long terme l'assentiment du public, que par ses pures qualités formelles il corresponde à son goût. Il serait détestable que la popularité échoie à cet ouvrage : elle témoignerait de la facilité avec laquelle le public se saisit le la teneur du propos, de l'accessibilité du dire, de la facilité avec laquelle le combat est mené, corrollaire, de la non-importance de l'enjeu de ce combat.


. Il est une raison pour laquelle nous n'utilisons et n'utiliserons guère l'expression « réduction phénoménologique » : c'est que nous récusons le processus désigné par cette expression. En effet, Husserl affirme, après la réduction, ne pas faire appel aux contenus de conscience au cours de l'élucidation de la forme nécessaire stylistique du vécu. Hors, il affirme que les structures essentielles du psychique sont directement et intuitivement tirées de la méthode de la variation. Comment donc, si nous prenons pour acquis qu'à une intention est liée un objet, donc un contenu d'objet, pouvons nous faire appel à la méthode des variations ( en vue de l'élucidation de la forme nécessaire stylistique du vécu ) tout en prétendant ne jamais prendre en considération les contenus d'objet ? Car si l'on fait appel à la méthode des variation, on fait appel aux objets, donc aux contenus d'objet. Il y a là un noeud problématique qui ne saurait être levé qu'en éliminant, purement et simplement, la réduction phénoménologique et en prenant en compte les contenus d'objet tant abhorrés, en les incluant dans le processus d'auto-réflexion de la conscience appréhendante en vue de l'élucidation de sa forme véritable. ... . La subjectivité s'exprime parfois en des modes qui débordent les concepts langagiers. Dès lors, c'est l'idée d'une interprétation totale de l'individu qui se dissipe, puisque ce qui ne peut être saisi, subsumé sous les concepts langagiers, ne peut être re-présenté devant l'entendement, c'est à dire ne peut être connu. . La phénoménologie est un percevoir du percevoir. La tendance d'abord dirigée sur la chose ( l'attitude naïve ou naturelle ) se retire de la perception non-réfléchie pour se diriger sur la perception elle-même. Elle cherche à poser le cogito et ses modes d'opération avec une certitude apodictique avant de poser les contenus de conscience.


. La relation intentionnelle propre au percevoir n'est pas une relation flottant librement dans l'air et se dirigeant dans le vide, mais elle possède, en tant qu'intentio, un intentum lui appartenant essentiellement. C'est dire que l'appréhender ne flotte pas dans les airs à la rencontre d'un objet, mais qu'il est lié à l'existence même de l'objet en tant qu'il est objet pour l'appréhender. . Le percept est une unité qui se constitue de façon vivante dans le flux des divers modes d'apparition. . À partir de moi-même comme constituant du sens d'être, j'atteins dans le contenu de l'ego privé propre ce qui est transcendantalement autre en tant que semblable à moi, j'atteins donc l'intersubjectivité transcendantale ouverte, sans fin, comme cette intersubjectivité dans la vie transcendantale communautaire dans laquelle se constitue d'abord le monde objectif en tant que monde identique pour chacun. . La critique est un « platonicisme ». Le monde sensible, l'apparence, est nié, au profit d'un monde intelligible qu'il s'agira de dévoiler par la parole. La critique du sensible, des apparences, se fait toujours au profit d'un arrière-monde assimilé avec la vérité. . Dans la critique, l'objet inerte est posé en face du sujet. L'objet est nié dans son ipséité puisqu'il est identifié à l'apparence. La vérité est dévoilée lorsque l'objet assimilé à l'apparence est nié au profit de l'essence sous laquelle on subsume l'objet. L'apparence est le faux, l'essence est la catégorie sous laquelle l'objet inerte est ensuite subsumé, voilà notre vérité. Mais tout change dès que le rapport entre noème ( l'objet ) et noèse ( l'intentionnalité saisissante ) sont renversés ( retournement du retournement kantien ). L'objet lance vers le sujet des structures d'appel qui le placent en un champ perpectif. Le sujet placé dans ce champ saisit à


l'aide d'intentions les variantes, les apparences de l'objet, qu'il unit ensuite en un percept, appelé à être dépassé ensuite par le concept. L'apparence, dans le schème objectiviste de la vérité, est le mode d'apparition de l'objet. L'apparence n'est pas le faux, ce qui voile le vrai, mais bien ce qui est appelé à être lié dans la forme du percept. Mode d'apparition. Nous pouvons conclure de cette considération des différents sens de l'apparence selon que nous la situons dans un cadre subjectiviste ou objectiviste que la critique est possible dans le premier cas, et qu'elle ne l'est plus dans l'autre. Car la critique ne saurait être dévoilement de l'apparence fausse puisque l'apparence est mode d'apparition de la vérité, dans le second cas. . Le concept est par essence polémique, il est ce que les autres concepts ne sont pas. Ses traits pertinents s'affirment sur un mode différentiel. Il cherche à repousser hors de son cercle les traits pertinents qui ne lui appartiennent pas. En repoussant ainsi les autres traits pertinents de l'enceinte du concept, il combat l'ambiguïté, le vague, se pose dans le polemos en tant que concept, c'est à dire s'oppose. La logique de constitution du concept est une logique de l'exclusion. Il s'agit d'exclure du concept ce qui ne lui appartient pas et ceci en vue de la constitution d'un système différentiel de concepts. . Qu'est-ce qui, en définitive, distingue le concept de l'essence, en tant que constructions de l'entendement ? Le concept est l'objet encore une fois, mais sans caractère d'existence. Les caractéristiques objectives de l'objet sont senties puis abstraites en un tout qui est concept. L'essence consiste en un rapprochement du concept à la présence de la chose même. L'essence doit être conçue comme le produit d'un processus dialectique dont les pôles seraient le concept et la chose, la présence. La mise en relation du concept et de la présence assure l'abstraction d'un fondement ontique. Mais, tout comme le percept est tension entre les aperçus, les caractéristiques objectives de l'objet, et non repos dans l'appétition ; tout comme le concept est tension, jeu des propriétés abstraites ; le


produit du procès dialectique se meut entre deux pôles qui sont l'essence de la chose et le concept. La phénoménologie que nous proposons se veut critique et cherche à éviter le piège d'une saisie de l'essence sans jeu, sans tension. . Ce que le phénoménologue propose, ce Dire, cela lui est assigné comme tâche. . Le sentir est la pensée dirigée-vers ( an-denken ), repliée-sur ( gedenken ) un objet qui s'offre dans le déploiement de structures d'appel, qui elles installent le sujet en un champ perceptif spécifique. Le sentir est passif. Le diriger-vers de l'appréhension reçoit l'objet dans le déploiement de ses structures. La saisie de l'objet par les sens est le precept. La représentation du percept, acte d'entendement, est le concept. . L'objet qui se refuse se découvre comme refus. Il déploie une structure d'appel qui installe le sujet appréhendant dans un champ d'action sur les sens qui est aussi champ de saisie du sensible - percept -, puis champ de saisie de l'essence du sensible - concept -. Ressort de cette saisie de l'objet en tant qu'il se refuse une conception vague, obscure, de la chose. L'objet se présente à nous dans une certaine pudeur : le dire, le dichten - ce dire qui est le fait non de l'homme mais de la chose -, qui est un rapprocher, se fait dans la distance. ... Une critique de la conception husserlienne d'une morphologie des significations pures Husserl esquisse une morphologie analytique des significations logiques ou des propositions prédicatives, « des jugements au sens où la logique formelle prend ce mot ». Cette morphologie « ne tient compte que des formes de la synthèse analytique ou prédicative et laisse indéterminés les termes signifiants qui sont engagés dans ces formes ». Cette morphologie des significations pures procède de la méta-


mathématique d'Hilbert, dont l'idée était de considérer le système de symboles mathématiques comme un système de figures d'expression, sans considération aucune de leur contenu. Cette idée fut adopté par les logiciens polonais dans leur métalogique et ensuite par Carnap dans une théorie des signes où, en principe, toute sémiotique est considérée comme un simple système d'expression dans lequel le contenu n'intervient pas. En termes clairs, Husserl désire - a désiré - esquisser une morphologie des jugements qui ne tienne pas compte de la forme des jugements, donc une sorte d' « habillage », de système formel des jugements dans lequel n'auraient qu'à se glisser les contenus, comme dans des sacs de couchage. Ce système formel est avant tout un répertoire de formes, puis une combinatoire. Les combinaisons de formes précèdent tout énoncé et toute « saisie » sous forme d'expression et de concept. La « saisie » - de l'essence en tant que ma représentation de l'objet réel dont l'indice de vérité est sa conformité à l'intuition originaire donatrice - ne fait son entrée qu'avec l'énoncé et vient alors se souder à toutes les formes et matières à titre d'expression significative. Le nombre de formes, donc le nombre de combinaisons possibles entre ces formes, est fini et déterminable a priori. Le problème avec cette morphologie est qu'elle refuse de tenir compte de la signifiance des formes mêmes , considérées comme neutres, formes qui potentiellement interfèrent avec les significations qu'elles sont censée habiller. La possibilité d'une prédétermination des contenus. Qu'est-ce qu'un signe linguistique ? Définition ; vues de différents auteurs sur la question Le signe linguistique a le plus souvent été défini ,dans le passé - en fait, il l'est encore, dans certains traités et universités accusant un retard sur le plan de la théorie -, comme l'union


d'une expression physique ( le substratum ) et d'une signification.

support

physique,

le

Le signe linguistique « Régine », par exemple, en tant qu'il est parlé, est, premièrement, son expression physique : les syllabes Ré-gi-ne, prononcées plus ou moins rapidement, à une certaine hauteur, avec une certaine force, etc. Et ensuite, ce signe est un sens : il vise ou dénote cette personne, bien réelle, qui porte ce nom. Pour reprendre une distinction aujourd'hui devenue problématique pour des raisons que nous n'exposerons pas ici, l'expression physique serait la forme, et le sens, le contenu. Le signe linguistique « Régine » en tant qu'il serait écrit pourrait être compris comme suit : les tracés, autant de « courbures » dans l'espace graphique de la page ou de tout autre support matériel, sont l'expression physique, le matériau même ; le dénoté serait bien évidemment le même que pour le signe parlé. L'expression physique peut en définitive être définie comme le substratum, le porteur du sens ; le sens, lui, comme la chose à laquelle on fait référence en usant d'un signe spécifique. Les définitions du signe qu'avancent les grands linguistes de la tradition convergent toutes dans leur compréhension. Quelques exemples suffiront à convaincre le lecteur de la vérité de cette affirmation. Willy Bal, dans son Introduction aux études de linguistique romane, affirme que les signes linguistiques « [...] associent un signifié ( contenu de la communication ) et un signifiant ( ce par quoi le signe se manifeste ) [...] Il n'y a d'ailleurs de langage que par la combinaison d'un contenu et d'une expression. » H.A. Gleason, dans son introduction à la linguistique, dit en essence la même chose, seuls les termes diffèrent : expression ( les « bruits » que l'appareil vocal humain peut produire ) et les idées, les situations sociales, les significations, les faits réels ou imaginaires qui concernent l'existence de l'homme ( le sens ).


Ferdinand de Saussure, pour sa part, définit le signe comme l'union d'un concept et d'une image acoustique. L'image acoustique n'est pas le son matériel, chose purement physique, « mais l'empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sensorielle, et s'il nous arrive de l'appeler matérielle, c'est seulement dans ce sens et par opposition à l'autre terme de l'association, le concept, généralement plus abstrait. » La définition qu'avance Saussure du signe diverge en apparence seulement ! Il a cru innover alors qu'il n'a fait que porter la définition traditionnelle du signe à un niveau plus élevé d'idéalité : nous sommes toujours sur le même « terrain », dans la même boîte. Un signe est émis, une expression physique se déploie dans l' « espace ». L'empreinte psychique de la réception de l'expression physique d'un signe est l'image acoustique même. L'émission de l'une implique l'autre. L'expression physique et l'image acoustique ne diffèrent que par leur niveau d'idéalité : l'image acoustique est la représentation de l'expression physique, cette dernière mais sans caractère d'existence. M. De Saussure affirme, page 98 de son Cours de linguistique générale ( Payot ) que « Sans remuer les lèvres ni la langue, nous pouvons nous parler à nous-mêmes ou nous réciter mentalement une pièce de vers. C'est parce que les mots de la langue sont pour nous des images acoustiques qu'il faut éviter de parler des « phonèmes » dont ils sont composés. » Mais nous ne possédons l'image acoustique des phonèmes de la langue que parce qu'en premier lieu nous avons reçu l'expression physique des signes et que nous nous en sommes faits une représentation pour nous, une image sensorielle. L'image acoustique est une représentation, une abstraction. Nous pouvons en dire autant du concept, qui n'est, comme nous le verrons plus loin, qu'une abstraction du visé, du dénoté, une représentation de celui-ci. La définition que nous a concoctée André Martinet dans ses Éléments de linguistique générale va dans le même sens : « Tout signe linguistique comporte un signifié, qui est son sens ou sa valeur [...] et un signifiant grâce à quoi le signe se manifeste. »


Nous pourrions continuer ainsi longtemps. Toutes les définitions du signe des grands linguistes se ressemblent... et toutes se distinguent par une même lacune essentielle, que nous étudierons dans la prochaine partie de l'exposé. ... Lacune essentielle de la théorie traditionnelle du signe Les linguistes reconnaissent l'existence de la connotation. La connotation est généralement définie comme un élément de sens supplémentaire, qui vient, pour ainsi dire, se surajouter au sens du signe, au visé. Les connotations, ce sont ces éléments de signification liés au contexte d'énonciation et de réception du signe. Ces connotations sont des éléments de significations qui font, si l'on peut parler ainsi, chambre à part. Le signe linguistique « Régine » est composé d'un substrat et d'un sens qui vise une personne réelle, de sexe féminin, etc. Mais au moment même où le vocable « Régine » est énoncé, des éléments de signification liés au contexte d'énonciation et de réception surgissent. Les connotations procèdent du fait de la présence d'un signe linguistique, ici le nom, dans un contexte culturel. En langage clair, les connotations sont des informations complémentaires liées à la nature de la matrice culturelle de l'énonciateur et du récepteur. Telles sont les connotations ! Reprenons notre exemple, pour rendre ceci moins obscur. La rareté du nom s'ajoute au « visé » du nom, au sens du vocable « Régine ». À cette « aura » de rareté, qui n'est pas un élément d'information essentiel, s'ajoute le fait que le corps du nom s'apparente à Regis, ce qui finit de donner à ce nom un lustre « royal ». Le vocable « Régine », vocable au front altier et à la « composture » tirée à quatre épingles, pavane devant les trop


normales « Chantal », « Julie », « Brigitte » et fait des airs. Se surajoute à ces éléments d'information complémentaires le fait que ce nom appartient aussi à une jeune victime de possesion d'un trop célèbre film d'horreur... En définitive, les connotations sont tous les éléments d'information non expressément visés par le signe, tout ce qui n'est pas le dénoté mais qui survient du fait de la PRÉSENCE du signe dans des contextes d'énonciation et de réception spécifiques. La théorie traditionnelle du signe en tant qu'union d'une forme et d'un contenu ne laisse aucune place au connoté, et c'est bien pourquoi, tout en reconnaissant son existence, elle rélègue cette dernière à l'extérieur du saint des saints. Une théorie rigoureuse du signe ordonne une critique de la théorie traditionnelle du signe et une reformulation de la nature du signe en vue d'inclure le connoté qui à notre sens est tout aussi important que le dénoté ; les deux, pour des raisons que nous exposerons plus tard, sont si liés qu'oublier l'un - le connoté - est percevoir l'autre de manière partielle. ... Digression : parallèle entre la notion de connotation et celle de forme interne du langage Il nous est permis de retracer ce qui a été énoncé, dans la tradition linguistique allemande, au sujet de la forme interne du langage - innere sprachform - afin de préciser la notion de connotation, puisque les deux notions s'avèrent après examen rigoureusement synonymes. Anton Marty, dans un ouvrage analysant les rapports multiples qu'entretiennent la logique et la grammaire : « On parle, comme on sait, de forme interne du langage là où, à un signe perceptible de manière sensible, par exemple à un son, se joint tout d'abord une représentation qui n'est pas visée, mais peut servir seulement à médiatiser la signification. Elle n'est


pas le désigné, mais elle est elle-même un signe, aussi bien que le son. » Le visé est le dénoté, ce vers quoi le signe renvoie : l'objet réel. Il est dit que la forme interne du langage n'est pas une représentation visée ( nous savons donc qu'il ne s'agit pas du dénoté ) mais une représentation qui médiatise la signification, le dénoté. Nous avons donc affaire à un genre de signification qui possède un statut ontologique différent, et qui est lié en quelque sorte au visé. L'utilisation de « signe » dans le paragraphe précédent peut porter à confusion. Signe dans ce contexte signifie tout simplement : partie du signe. La forme interne du langage, le connoté, est une partie du signe, tout comme l'expression physique et le dénoté. Nous reproduisons ici un long extrait du maître ouvrage de Kasimir Twardoski, Sur la théorie du contenu et de l'objet des représentations. Une étude psychologique. Cet extrait rend plus claire la notion de connotation en explicitant les connotations présentes à même le signe « terre » : « Si au nom « terre », à l'époque où le type étymologique de celui-ci est venu à la conscience de chacun de ceux qui parlaient, se sont jointes les représentations de la charrue et de son emploi, ces représentations étaient à ce moment-là tout aussi peu qu'aujourd'hui la signification du nom. Elles servaient seulement à susciter la représentation de l'objet auquel la charrue trouve à s'appliquer, et elles n'étaient donc effectivement rien d'autre que des signes qui éveillaient le contenu visé de représentation, comme c'est uniquement le nom « terre », aujourd'hui, qui éveille ce contenu, sans la médiation de représentations auxiliaires. » ... Digression : essentialité du dénoté, inessentialité du connoté On ne peut supprimer le dénoté ( la chose visée ) du signe sans


rendre le signe inopérant, sans l'invalider en tant que signe. Au contraire, on peut supprimer le connoté tout en conservant la valence du signe. Le connoté est une information complémentaire qui enrichit la signification du signe en adjoignant au dénoté des considérations complémentaires liées à la culture dans laquelle le signe est utilisé et reçu ( contexte d'énonciation et de réception ). La connotation est importante mais inessentielle. ... Vers une théorie du signe nouvelle Scindons l'expression physique en deux : forme de l'expression et substance de l'expression. De même, scindons le sens, le dénoté en deux : forme du contenu et substance du contenu. Théorie traditionnelle : SIGNE = EXPRESSSION PHYSIQUE + SENS ( VISÉ ) Théorie nouvelle du signe : Expression et contenu scindés en deux SIGNE = FORME DE L'EXPRESSION SUBSTANCE DE L'EXPRESSION FORME DU CONTENU SUBSTANCE DU CONTENU ... La forme de l'expression ( physique ) est le matériau lui-même, ce que dans la théorie traditionnelle du signe nous nommions expression. La substance du contenu est ce que nous nommions sens.


Reste la substance de l'expression et la forme du contenu. Qu'en est-il ? Que signifient ces syntagmes ? Substance de l'expression ? L'expression physique signifierait ? Mais la « signification », dans le signe, n'est-ce pas le dénoté ? Et le sens aurait une « forme » ? Tendez l'oreille. La substance de l'expression n'est rien d'autre que la sphère du connoté, des informations complémentaires, de la forme interne du langage ! Tous les éléments d'information liés de près ou de loin au contexte culturel soit d'énonciation, soit de réception, tout ce qui médiatise la signification mais n'est pas le visé luimême, prend place dans la substance de l'expression. Le syntagme peut porter à confusion. Tout ce qui s'adjoint au dénoté du fait que l'expression prend place, est prononcée ( ou écrite ) dans un certain contexte. Cette nouvelle configuration du signe tient compte de la réalité de la connotation et contribue à rendre la notion un peu plus opératoire ( elle explique plus de choses, et elle les explique mieux ! ). Nous savons ce qu'est la forme de l'expression, la substance de l'expression et la substance du contenu. Qu'en est-il de la forme du contenu ? Le plus difficile nous attend. ... Préliminaire à une définition de la forme du contenu : définition du concept Qu'est-ce qu'un concept ? Soit un objet, face à moi. Il possède certaines caractéristique objectives : rondeur, lourdeur, couleur, odeur, etc. Je perçois cet objet, et j'en abstrait les caractéristiques. Il se forme dans mon esprit une image de la chose intuitionnée. L'image est plus ou moins complète, et sa complétude dépendra de l'attention avec laquelle je scrute cet objet qui est là devant moi. Ces caractéristique que j'ai abstraites de l'objet s'unissent en une forme, dans mon esprit, en une re-présentation de l'objet réel : tel est le concept. Le


concept clair et distinct de l'objet qui est face à moi posséderait toutes ses caractéristiques, sauf une, le caractère d'existence, bien évidemment, puisqu'il s'agit d'une représentation pour moi, de mon image de la chose, un fait d'esprit. Profitons de cette incursion dans le monde du concept pour lever le voile sur une autre fonction du signe. En effet, il joue un rôle double. Il désigne une chose réelle, il fait signe-vers ; et il est une manière pour l'home d'exprimer son concept de la chose réelle. Je désigne cet objet-ci devant moi et je parle aussi cet objet-ci en tant qu'il est pour moi, je parle son concept, lorsque j'adoint une expression physique au concept. De sorte que je peux parler de l'objet en son absence sans qu'il y ait absens. Double fonction du signe, mais aussi double signification du mot « sens » : le visé, et le concept du visé. ... Revenons au concept... Lorsque j'abstrais les caractéristiques objectives de cet objet-là devant moi, je m'en fais une représentation dans un ordre, dans le même ordre qu'elles me sont données dans la vie réelle. J'abstrais des caractéristiques liées dans une forme. J'abstrais ces caractéristiques mais aussi la forme, ou plutôt, les relations formelles que les caractéristiques objectives entretiennent entre elles. Soit la personne « Régine ». Elle se tient là devant moi. Je la regarde et m'en fais une représentation. J'abstrais les cheveux d'une certaine longueur et couleur, les vêtements, marque, tissu et coupe, les souliers, épaisseur de semelle, couleurs et motifs, visage, traits, proportions, hanche, taille, etc. Toutes ces caractéristiques, et plus, je les abstrais, mais pas dans n'importe quel ordre, mais en tant que liées en une forme qui est cette femme nommée « Régine ». Des caractéristiques sans une forme serait du n'importe quoi, un quelque chose qui ne serait pas « Régine ». Donc j'abstrais des caractéristiques et des relations formelles.


Nous y voilà ! Revenons à notre théorie du signe. Ces relations formelles trouvent leur place dans la forme du contenu. La substance du contenu, en tant que l'ensemble des caractéristiques unies en une représentaion de la chose visée, sont liées de manière contraignante dans des formes qui se trouvent dans la forme du contenu. ... Le problème de la dépragmatisation Les disciplines qui s'occupent des éléments de la forme de l'expression sont la morphologie et la syntaxe. Celles qui s'occupent des éléments de la forme du contenu se nomment morphologie et syntaxe des significations. La sémantique traite des signifiés purs ( substance du contenu ). Et enfin, la pragmatique étudie les connotés ( substance de l'expression ). Évidemment, toutes sortes de croisements sont possibles. Qu'entend-on par dépragmatisation ? Tout simplement la diminution ou la liquidation pure et simple d'éléments de la substance de l'expression ( conotés ). Pour faciliter les choses... Forme de l'expression : FE Substance de l'expression : SE Forme du contenu : FC Substance du contenu : SC ... Lorsque je dépragmatise, j'extrais un signe linguistique de son contexte, ce qui signifie liquider ou réduire des éléments de signification liés au contexte culturel. Si la substance de l'expression, le connoté, dépend du contexte, et que l'on élimine


le contexte, ou que l'on déplace le signe linguistique ( on le transpose dans un autre contexte ), alors on réduit ou liquide les connotés. Lorsqu'un déficit se crée dans la SE, celui-ci est contrebalancé par un + dans la FE. Soit : FE ( + ) SE ( - ) FC SC Le signe linguistique puisqu'il a été déplacé, abstrait, n'est plus lié à un environnement, un contexte. Il a été déplacé, donc peut être utilisé ailleurs. Le plus de la FC signifie un accroissement de possibilités syntaxiques ( d'association avec d'autres signes ) et morphologiques. Tout accroissement dans la FE est à son tour générateur de sens : FE ( + ) SE ( - ) FC SC ( + ) La loi selon laquelle tout élément abstrait de son contexte d'origine ne possède plus en définitive la même signification ne souffre aucune exception. On abstrait un signe linguistique, les connotations sont réduites, ce qui se traduit par un accroissement dans la forme de l'expression, puis par un plus dans la substance du contenu. ... Note sur la forme du contenu Donc, j'abstrais les caractéristiques objectives de l'objet là devant moi, et aussi les relations formelles entre ces caractéristiques : les caractéristiques, si nous reprenons la belle formule d'Überweg ( Système de logique ), sont abstraites selon le mode de leur liaison mutuelle, déterminé par les rapports réels correspondants. Les relations formelles constituent ce que l'on appele la forme du contenu. Plusieurs types de relations sont possibles : positions mutuelles, dépendance causale,


rapports de grandeur, inclusion / exclusion, etc. ... La différence essentielle entre l'artiste et l'avant-gardiste réside dans le mode d'habitation du champ artistique, mode d'habitation qui se résout évidemment en une différence dans les procédés. Les deux perçoivent le champ artistique comme une combinatoire composée d'un répertoire d'éléments et d'une suite finie de règles d'assemblage s'auto-constituant en une sorte d'axiomatique. La configuration du champ peut être produite dans l'abstrait par analyse à partir de cette axiomatique et de ces éléments. L'avant-gardiste, contrairement à l'artiste, habite le champ artistique sur le mode de la frénésie. Dès que la configuration d'un champ peut être circonscrite en pensée avec une certaine clarté, il cherche à briser l'axiomatique, et à en poser une autre. L'artiste ne cherche jamais nécessairement à briser l'axiomatique, au contraire, tout chez lui tendra le plus souvent à renforcer cette axiomatique par la construction d'artefacts qui seront la confirmation de sa valeur en tant qu'axiomatique. L'artiste, en cette axiomatique, s'y installe. L'avant-gardiste la fuit. ... Tout champ artistique comporte en lui-même un certain potentiel d'actualisation de structures. L'artiste effectue un travail d'actualisation. Il fait passer les structures de la puissance à l'actualité. Au sein d'un seul et même champ, les possibilités d'actualisation n'augmentent pas, elles diminuent. Il y a approche en asymptote d'une limite dans la possibilité d'actualisation des structures : la possibilité s'alentit au point d'avoisiner, sans expressément l'atteindre, la limite. Aux approches de cette limite ( tout champ artistique a une limite propre ), le potentiel abstrait d'actualisation est sauvegradé


mais la possibilité concrète d'actualisation s'éloigne. L'avantgardiste perçoit avant l'artiste, avec clarté, la limite et c'est pourquoi il cherchera à briser l'axiomatique qui lui est contemporaine pour s'en forger une autre. ... . À travers la volonté de faire de l'écriture l'analogon structurel de la totalité brisée, du faux tout, point le spectre de l'imitation, de l'adéquation. Pour en arriver au montrer du brisé, nous sommes passés par le non-brisé : le geste qui se voulait subversif se retourne en geste affirmatif. C'est le vieux concept de la vérité de l'être comme unité qui se voit reconduit et confirmé. . Le geste aphoristique est l'indice d'une étonnante naïveté dès lors qu'il se veut l'instrument d'un montrer du brisé. . L’apparition d’un éclair de Vérité dans le champ de l’attention momentanée trouble l’être-ainsi des insensés, fait figure de galet dans les eaux de l’irrationalité de l’omniprésente rationalité. Certains insensés s’en saisissent, convaincus que la transposition dans le plan de la pratique de ce fragment d’un Dire qui persiste dans son étrangeté, de cette bouteille à la mer, de ce mystère, pourrait jouer dans le sens de ce que l’on entend par progrès. Ces velléités progressistes ont leur Autre en elles-mêmes et c’est bien pourquoi, malgré la nature de cette Parole à vrai dire divine, objet de mandat, dont ils se sont saisis, elles coïncident immédiatement avec ce qu’elles combattent. Le philosophe, en laissant être une Parole qui en bout de ligne n’aspire qu’à être pleinement, ne contribue souvent qu’à renforcer le règne de l’irrationnel, de l’insensé. Certaines choses devraient être tues. La vérité, dont le philosophe espère pour son public quelque avantage, finit presque invariablement par lui faire tort. Le bien comme multiplicateur du mal... La tentation du silence... mais aussi, la tentation de l’acroamatique. Car il est difficile, voire impossible, pour un « Diseur » de se taire. Soit, qu’il s’attable : mais pour écrire un monde de chose encore à dire en une


langue que bien peu comprendront, se donneront la peine de percer. Ceux qui auront percé cette langue-mystère regretteront peut-être, à l’issue de leur lecture, leur entêtement. Honte à qui aura troublé de sa voix de fausset la douce harmonie des siréniques tisseuses d’illusion. . L’abstraction est un procès qui intéresse toutes les facettes de l’existence humaine : le langage, les moeurs, la politique, la philosophie, la technique... il serait intéressant de faire voir dans quelle mesure la civilisation devient de plus en plus abstraite. Il faudrait, en premier lieu, s’attacher à définir ce que nous entendons par abstraction. Il s’agirait ensuite de pointer les domaines de l’existence qui le deviennent, et de plus en plus. Il faut comprendre qu’abstraction rime absolument avec complexification et oubli. Soyons plus spécifiques : complexification et oubli sont la chair même du concept d’abstraction. Notre formation de littéraire et de linguiste nous porte bien évidemment à l’analyse de l’abstraction dans les langues en général, dans le dire. Nous somme convaincus que les résultats obtenus par l’étude des langues et du dire sont « exportables », que leur exportation ne soulève aucun problème de méthode majeur. Nous soutenons que l’abstraction est une trahison ontologique ; ce qui est abstrait, c’est ce qui possède les mêmes traits pertinents que l’objet-source, sauf un : le caractère de réalité. En ce sens, l’abstraction trahit l’objet, qui n’est plus lui-même dans son autre. Des miasmes moralisants enveloppent la notion de trahison ; l’originaire jouit dans l’esprit de plusieurs de nos contemporains d’un statut ontologique supérieur. . Une différence dans la nature même des concepts employés de part et d’autre - une différence dans la nature des procès de conceptualisation : le versant génétique de l’ « affaire », si l’on accepte contre un certain conformisme théorique de ne pas s’en tenir qu’aux faits - distinguent les Haïtiens des Québecois. Une théorie du concept, de la conceptualisation serait nécessaire pour rendre dans le corps du langage cette différence que tous ressentent.


Ces concepts de nature différente ne jouissent pas tous du même statut ontologique. Une hiérarchie des concepts se fait jour. Elle se voit consacrée par les organes de leur univers discursif dans lequel nous cherchons à nous intégrer de manière a-critique. Leur conception du concept triomphe et rélègue dans le néant du non-important cet autre. Une conception du concept intransigeante, qui mime cette rationalité qui tue le particulier et s’impose en tant qu’universalité immédiate obtenue sans conflit ; cette universalité est froide et abstraite, sans moment, elle est le mensonge qui fait illusion sur sa nature intime : ici, l’intra-conceptuel, du moins le leur, en tant que son au-delà, la rationalité dominatrice de la nature. La connaissance de cet autre, que l’on rélègue aux franges de l’acceptable - son évocation même est tabou : la gestapo épistémologique ne vous veut que du bien - serait peut-être la rédemption du concept. L’impérialisme conceptuel est solidaire de la volonté de rendre tout identique, de tuer l’ipséité, afin que l’ordre soit maintenu : les tendances conservatrices s’affirment avec force avant même tout discours. . Il est assurément comique d’entendre ces discours sur l’ouverture à l’autre et le multiculturalisme tout pleins de cette conception du concept. On élabore ces choses à l’intérieur d’une conception dominatrice pour dire à l’autre, qui a été expulsé du domaine conceptuel, qu’il compte tout de même, et avec un clin d’oeil, le clin d’oeil de la domination aveugle, on s’empresse de célébrer la différence ; mais cet amour de la différence ne tient que dans la mesure ou elle n’outrepasse pas la limite qui lui a été imposée. L’autre, la conception du concept mise en marge, à l'écart, devrait, pour ainsi dire, se sentir heureux de ce qu’au moins on reconnaît son existence, et qu'on le célèbre en tant que différent. La dialectique des concepts, pétrifiée. La vérité immédiate, c’est-à-dire, sans médiation, est la domination qui pose un mensonge sur un piédestal, pour ensuite se croiser les bras et affirmer qu’aucune discussion n’est possible et valable. . Une structure est un centre ou la moyenne d’un nombre


incalculable ( mais fini ) de réalisations possibles. Ou plutôt, la structure comme plage : elle englobe des structures qui sont reconnues comme ayant une même valeur significative. La structure comme paradigme. . Tout en s’opposant à la société, ils ne sont pourtant pas capables d’adopter un point de vue qui lui serait extérieur ! . Émanciper la représentation de la raison réflexive, telle est la tentative toujours désespérée jusqu’ici du langage qui cherche, tout en poussant à l’extrême son intention déterminante, à se guérir du négatif de son intentionnalité, de la manipulation conceptuelle des objets et faire apparaître le réel dans toute sa pureté, préservé de la domination de l’ordre. . Notre théorie du signe : expression et contenu. Forme de l’expression, substance de l’expression. Forme du contenu, substance du contenu. La substance de l’expression est le royaume de ce que l’on appelle communément : connotations. À l’opposé, nous retrouvons le dénoté, le référent ( substance du contenu ). Les connotations sont des significations qui procèdent du contexte d'énonciation. Elles se surajoutent à la structure acoustique du signe, et elles peuvent être liées, ou pas, au référent ( substance du contenu ). Le lien n’est jamais nécessaire entre les deux. Similarité de la conception de Humboldt. Substance de l’expression, ou connotations : la vision du monde propre à la communauté linguistique ; la représentation que la collectivité de ses membres se fait de la réalité, la forme interne de la langue ( innere sprachform ). Forme de l’expression : la constitution phonétique, morphologique ( Äussere sprachform ). La forme interne ou substance de l’expression ancre le signe dans la réalité. L’étude de la substance de l’expression : la pragmatique. Comme Humboldt le précise lui-même, la forme interne caractérise la langue d’un peuple comme manifestation d’un génie particulier, lui donne certains traits qui la distinguent des autres. . Plus la complexification progresse dans les arts, plus le règne


de la spiritualisation s’étend, plus le contenu se sublime et passe de la substance du contenu à la substance de l’expression : le dénoté devient connoté, représentations surajoutées à la forme de l’expression ayant ou n'ayant pas de lien avec le référent. Le déficit côté dénoté se voit comblé du côté du connoté. L’art, comme l’affirme Adorno à propos de la nouvelle musique, à mesure qu’il progresse dans la représentation de la substance ( ! ) qui lui est immanente, contribue à se libérer lui-même du contenu représenté. Il semble que l’art avancé soit porté par une tendance interne, qui est aussi une tendance historique du matériau, à une plus grande spiritualisation du contenu, ce qui le pose, from the get go, aux antipodes d’un sens organisé et facilement assimilable, idéal de l’industrie culturelle. . Une chose reste à développer : le mécanisme de vérification de l’essence obtenue par abstraction du donné sensible tel qu’esquissé dans les Scories. L’essence, transposée dans le corps du langage - passage du verbum mentis au verbum oris -, est communiquée aux autres. L'intersubjectivité fait figure de garde-fou car c'est par elle que l'essence nous est confirmée comme n'étant pas pur fantasme. . Une chose que nous avons négligée est la rationalité des sens. Nous croyons nécessaire le passage d’une logique bi-polaire à une logique de la dislocation ( dialectique négative ) ; les catégories ne sont pas des pôles antagonistes, mais des opposés qui se fondent l’un dans l’autre. Non pas indifférenciation, mais confusion dans la conservation de l’ipséité. Ainsi, le domaine des sens et le domaine de l’intellect s’empruntent, pour ainsi dire, des traits pertinent. Il nous est permis de parler d’une rationalité des sens et aussi du caractère de passion de la raison. . La théorie dialectique de la raison est fausse pour cette raison qu’Adorno et Horkheimer jugent la raison hors de cette même logique de la dislocation qu’Adorno ébauche dans sa « Dialectique négative ». La raison et la passion sont deux catégories pures, et l’une se retourne en l’autre ( la raison est


passion et la passion raison ) dans une mouvance hégélienne au lieu d’être tout simplement indiscriminées au départ. ... L’objet enserre la faculté sensitive, réceptrice de l’homme, dans une structure qui est structure d’appel. L'objet est perçu. Les caractéristiques objectives de l’objet sont abstraites : tous ses sèmes sont conservés sauf, bien évidemment, le sème « existence ». Les caractéristiques objectives prennent un caractère idéel. Quelque chose se produit avant la morphogenèse, avant la formation de la forme, du concept... Il y a formation d’un schème, ou phantasme ( phantasmata ). Saint Thomas d’Aquin lui-même semble reconnaître qu’avant l’intellection doivent se former au niveau de la connaissance sensible des « schèmes » ayant déjà un certain caractère de généralité, lesquels constituent une sorte d’intermédiaire entre le « singulier » directement perçu et le véritable universel du concept : « Intellectus est universalum, sensus est particularum ». Le schème est l’équivalent vague et confus de la forme, du concept - l’intellection claire et distincte qui passe par une autoréflexion du processus d’intellection ( ce qui peut mener et mène souvent, en effet, jusqu’à l’aporie ). Nous assistons donc à une structuration du perçu dans le schème qui est un et qui se pose à la fois contre le divers de l'intuition et le concept. . Nous avons affirmé antérieurement que l’abstraction est la conservation des notes d’un objet dans l’élimination du contexte référentiel, c’est à dire dans l’élimination de cette partie de la substance de l’expression et de la substance du contenu attachés à l’existence même de l’objet. Abstraire, c’est tirer un objet de la sphère de l’existence. Ab-trahere, trahir ontologiquement l’objet, puisqu’il est lui-même tout en ne l’étant plus.


Une remarque de Kant à propos du verbe être vient mettre en danger cette conception réconfortante. Nous la reproduisons en son entier : « Être n’est évidemment pas un prédicat réel, c’est-à-dire un concept de quelque chose qui puisse s’ajouter au concept d’une chose. C’est simplement la position d’une chose ou de certaines déterminations en soi. » . L'Adorno du « Jargon de l'authenticité » a pressenti le caractère meurtier de la dépragmatisation. La dépragmatisation liquide les éléments de signification liés au contexte d'énonciation - les sèmes de la substance de l'expression -, ce qu'il nomme la constellation ; ceci permet un usage illégitime des atomes langagiers, qui peuvent signifer ceci ou cela, la signification étant soumise au bon plaisir du locuteur. Implicitement est affirmée l'existence d'un fonds objectif, d'une substance objective des mots, que la dépragmatisation liquide ou dénature. Chez Adorno, la constellation n'est pas tout simplement le contexte immédiat, le synchronique, mais aussi le diachronique, l'histoire. Pour Adorno, le contexte d'énonciation immédiat n'est qu'un fragment de la constellation. Le synchronique et le diachronique convergent en ce que le synchronique est en lui-même du diachronique organisé en « couches sédimentaires », pour ainsi dire, et il est du ressort de l'herméneutique et de la critique historique de déplier, de faire voir l'histoire contenue à même l'immédiat. La dépragmatisation est cette « logique de l'atomisation », cette logique de la dislocation, pour jouer avec les mots, par laquelle les mots sont isolés de la constellation qui leur donne sens : « Les significations des mots n'éclosent pas en eux, mais sont en soi affectées par le contexte... seul satisfait à ce que la langue exige, celui qui s'assure du rapport de la langue aux mots individuels dans leurs configurations. » ( Jargon de l'authenticité, Payot, page 51 ).


Les sèmes de la substance de l'expression sont éliminés, le terme déraciné, ce qui permet au locuteur d'utiliser le terme dans une multiplicité de contextes, ce qui ouvre la porte à la « polysémie », puisque le terme dans un contexte n'entretiendra pas une relation d'indentié avec lui-même dans un autre contexte. Non une hiérarchie de significations mais un éventail de significations, toutes valant autant que les autres. Pour Adorno, l'usage illégitime des mots consiste en la liquidation de la constellation, puis en l'utilisation des mots ainsi déracinés qui finissent par signifer plus que ce qu'ils signifiaient auparavant : ils sont enrobés d'aura, mais cette apparence auratique voile ce qu'ils étaient au sein de la constellation langagière. Les termes déracinés sont « dépouillés de la relation à ce qui est pensé et deviennent des signaux ». Ils sont déchargés, par le mécanisme de la dépragmatisation, des couches d'expérience accumulées en eux. L'oubli de l'histoire, donc, la position d'une certaine immédiateté langagière, la révocation du temps, est le résultat capital de la séparation de la forme et du contenu, ou, plus spécifiquement, de la forme de l'expression et de la substance de l'expression. L'oubli de la constellation, de l'histoire, est une abstraction, une trahison. ... . Les sens sont à la fois passifs, ils pâtissent la structure d’appel1, et actifs dans la constitution du schème. Entendonsnous : ce qui est mis en forme dans le schème, c’est la chose, et non le concept de la chose. La chose, telle qu’elle se trouve à être, pour nous. Le concept, pour sa part, est l’appréhension de la chose en et pour soi. Un « saut » ontologique entre les sensations et le schème ?

1 Ce qui est en quelque sorte un retour à la théorie démocritéenne de la connaissance : celle-ci résulte de l’impression que les particules émanant des corps laissent sur notre âme.


Nous avons des raisons de supposer qu’il ne s’agit pas d’un simple assemblage des sensations... le schème semble être le fruit d’une élaboration fort complexe, qui échappe pour l’instant à la contemplation des idées. Et c'est pourquoi il nous est permis de postuler l'existence d'une rationalité, limitée dans son exercice, des sens. Nous pourrions dire que le schème est une image unitaire de l’être entitatif, tandis que le concept serait l’image de l’être simple. La métaphysique serait chose simple si tout pouvait être résolu en de telles formules ! ... . Certains, à la lecture des Scories, se demanderont : mais à quoi bon réinjecter le concept dans le processus d’aperception de l’objet ? Pour cette simple raison que nous ne pouvons laisser séparées l’essence de la chose, sa quiddité, et la chose. Le savoir peut être dit réunion pacifique de l’intellect et des sens. . À force de progrès matériel spirituellement anémique, l’Occident - et ses provinces de par le monde - devient incapable de générer du sens. Un nominalisme mesquin travaille l’Occident : tout devient mythe. Tout devient plat. Ce nominalisme procède à l’éradication des traditions, des religions, aplatit et compresse toute forme d’irrationnalité. Le rouleau compresseur nominaliste avance, avance... et laisse derrière lui le parfait ciment d’une civilisation sans poitrine, pure automaticité, ab-sens. Cette civilisation, c’est la prose du monde hégélien, ce « monde extérieur infiniment complexe et froid, dépourvu de toute dimension poétique, et qui endurcit même notre propre personnalité ». L’ab-sens tend, bien sûr, à la consonnance du sens : la civilisation occidentale appelle à la rescousse l’Afrique intérieure « globale », des formes exotiques bien nourrissantes, pour pallier à un manque : « En répudiant nos propres traditions artistiques occidentales et en réduisant de la sorte nos facultés esthétiques à un état d’inanition et de stérilité qui les pousse à se saisir de l’art exotique et primitif comme si c’était la manne dans le désert...


[...] L’abandon de nos techniques artistiques traditionnelles est symptômatique d’une sorte de dépression spirituelle dans notre civilisation occidentale » ( Arnold Toynbee, A study in history, Tome IV, London, Oxford, University Press, 1961, p.52 ). La rationalisation irrationelle, l’automatisation du ( brrr ) « sôcial » exclut le sens entendu comme expression ( Herder ). L’appropriation d’éléments culturels étrangers vient combler un besoin de sens. La civilisation occidentale abstraite aspire à une concrétude substantielle. ... . Une existence peut se démontrer dans le contexte de l'expérience mais par de purs concepts l'on n'atteint jamais que d'autres concepts et non des réalités ni même des possibilités. . Adorno dans le Jargon démonise la dépragmatisation, mais le jeu se calme dans la théorie esthétique : le mot délié devient pour lui l'image de la liberté. Les mots étrangers, dont les sèmes de la substance de l'expression, ceux liés au contexte d'énonciation, sont liquidés ou réduits, font signe vers une certaine utopie de la langue, d'une langue « sans origine qui ne serait pas liée à l'emprise historique de ce qui existe historiquement ». . L'image photographique, métaphore d'une théorie de la connaissance inversée. En effet, dans l'image photographique, le monde, au lieu d'être simple matière à discours, se fait luimême langage, et avec ce langage, il occupe l'homme. . Scories : la marche méthodique qui découvre le Kantisme comme question. . La phénoménologie est immédiatement critique. Le saisi se détache sur un arrière-plan, fait contraste, et la mise en plan de l'avant-plan et de l'arrière-plan est la critique même. Saisir, c'est avant tout extraire d'un quelque chose ( « das erfassen ist ein herausfassen », Husserl, Idées directrices pur une


phénoménologie ). . Si je pense le néant, il n'est plus de néant, car penser un objet est déterminer une chose en tant qu'ayant des qualités. La détermination des qualités peut se faire de manière négative. . Le corpus delicti, le corps mort du texte, se présente au lecteur comme une multitude de membres épars. Jus de mots en miettes. Pensée fragmentée. Il ne faudrait surtout pas déduire de l’absence d’unité graphique du texte une absence de cohérence. Non, au contraire, une cohérence nouvelle, qui relève d’une logique autre, émerge. . La forme aphoristique, que j’ai choisie pour exposer la plus grande part de mes idées, m’offre une liberté que la prose me refuse obstinément. Ainsi, vous me verrez tourner en rond, choir, et revenir sur mes pas. Aller au centre des choses, au dedans du dedans, et puis brusquement aller me perdre à la périphérie. La forme aphoristique me permet de m’exposer dans des mouvements éclatés, prose-brisure, rythmes saccadés, joyeuse ronde de mots. La forme aphoristique me permet de faire sens différemment. . Le concept d’art - et non celui d’entertainment - converge immédiatement avec celui de philosophie de l’art : c’est qu’il n’est plus possible en art de faire l’économie de la réflexion. Qui dit artiste dit théoricien, ou ne dit rien. On ne peut en faire l’économie, soit, mais le public n’a que faire d’une réflexion qui vient troubler la pureté proprement virginale, d’un art que l’on aimerait posé aux antipodes du monde de la convention, d’un monde administré, mais qui en réalité se révèle, jusqu’à ses plus fins interstices, déterminé par lui. Le public désire une pratique plus naïve, plus simple ; c’est bien pour cela qu’il anathémise le penser. Il faudrait enfiler les sabots et la ceinture fléchée de l’irréflexion. Le public contribue à faire de l’art une pratique régressive qui prête le flanc à sa récupération par l’industrie de la culture abhorrée. . Et tous se recommendent mutuellement en tant qu'associés


d'une culture tirée à quatre épingles. . Pour résister, en art, toute la théorie actuelle est nécessaire ; c’est à peine assez. . Exiger la démission du penser est exiger la démission de l’artiste : triomphe de l’entertainment. . Le public désire un art pauvre, mais aurait en réalité besoin d’un art d’avant-garde non-édulcoré. Le public se démarque par la rigueur de ses refus : aucune parcelle de penser ne doit venir troubler le temps de reproduction de la force de travail. On aimerait que l’artiste plante, comme des flamands roses sur la pelouse, des totems d’irrationalisme, pour satisfaire immédiatement au besoin concrètement déterminé d’en-haut. Au sein du loisir, on ne tolère que les apparence du penser ; les pierres pleuvent lorsqu’un malheureux ose le pousser un peu trop loin. . L’artiste, et non l’entertainer, qui seul permet les applaudissements et accepte les subventions gouvernementales, est celui que l’on déteste, d’une haine franche. Il porte en lui toute la théorie nécessaire, et ses artefacts sont un doigt pointé vers le seuil d’un dire qui dérange. . On s’empresse d’ignorer l’artiste. Comprendre ce que dit l’artiste signifierait se - comme aiment à le répéter les agitateurs - remettre en question, et laisser advenir un dire qui inévitablement remplirait de malaise. . Les mécanismes de censure sont d’autant plus efficaces que la conscience du public pressent ce que cette chose qui refuse de faire carrière dans la fonction publique porte en elle. . L’esthétique universitaire, qui n’a plus rien à dire qui vaille, reste muette devant certains épouvantails théoriques - ils effraient - qu’elle rélègue, faute de pouvoir faire mieux, aux extrêmes limites de son champ, avec un clin d’oeil en direction du réconfortant corpus classique, véritable bouillon de poulet


intellectuel, qui la confirme dans ses compétences désespérément limitées. Ainsi du drum and bass, qui n’a déjà plus la fraîcheur de la première fois : dehors. En une rage « raciste » épistémologique, a été évacuée du champ esthétique la presque totalité des musiques noires émergentes : drum and bass ( et ses sous-genres ), mais aussi garage, speed garage, two step, et le petit dernier : grime. Le grime ( en français : « saleté » ) résume à lui seul plus de vingt années de musique noire, de musique électronique, de tendances populaires. Sa trame rythmique qui nous intéresse au plus près. . Le motto du drum and bass : faire dans le simple et l’efficace, tout doit être clairement perçu dès les premières mesures, et le développement de la balance, contenue de façon analytique dans ces premières mesures, sera entrecoupé de variations aux huit ou seize barres, de pauses, de respirs. Le nouveau jungle, résurrection ratée de l’ancien, claudique derrière son pendant ontologique, car malgré ses allures de paon qui pavane souverainement, il ne se définit que par son « autre » ; il évite le simple et l’efficace pour se perdre dans un raffinement, un culte de soi percussif vulgaire et à vrai dire, pornographique, dans sa volonté fiévreuse d’en faire voir de toutes les couleurs. Des études sérieuses devraient être entreprises qui montreraient dans quelle mesure la pornographie a envahi le domaine esthétique, au niveau des présupposés formels. Nous en arrivons au grime. Tout le paradigme de ce qui lui est antérieur est aplati et intégré dans la trame de ce qui pour nous demeure un mystère. Le rythme oscille entre soca, calypso, électro, drum and bass, dancehall, hip-hop... Le rythme est un rien : dislocation dans l’ipséité même. Nous voulons dire par là que le rythme oscille librement entre tous les genres dont il tire son essence, jamais il ne se fixe, et en cela il est une illustration d’une dialectique négative qui refuse de clore la conceptualisation par le concept. Mais en refusant la forme du concept, il l’accepte aussi : car ce rythme est le rien ! . La théorie est un indicateur de légitimité esthétique. On ne théorise que les genres qui ont perdu la plus grande part de leur légitimité esthétique. Cette dernière est fonction de l’état des


forces intra- et extra-esthétiques. . Certains ouvrages ne devraient pas même être entrepris. . Le naturalisme et le féminisme radical cohabitent presque sans choc, ce qui finit de convaincre le féminisme radical de mensonge. ... . Préformation et prédétermination. Préformation de la forme de l’expression, de la forme du contenu. Prédétermination de la substance de l’expression et de la substance du contenu. Préformation ; un fait de morphogenèse. Prédétermination ; un fait de sémantèse. Une analyse des conditions de possibilité de la connaissance a priori, c’est-àdire, préalable à la perception du donné, d’éléments formels ou de contenu est possible et désirable. . L’une des tâches de l’artiste visant effectivement une extrême logicité serait par exemple de réaliser la logique consistant à vouloir aller jusqu’au bout et de l’interrompre, de la suspendre pour lui enlever son caractère mécanique tristement prévisible. . La nécessité de se plier à l’oeuvre est une nécessité qui consiste à intervenir pour l’empêcher de devenir une machine infernale. . Pour une sémantique des procédés artistiques. La critique vise trop souvent les thèmes ou les intentions supposées, ce qui la ramène vers une psychologie qui risque toujours de dégénérer en biographisme. Voie négligée : les procédés - le choix d'un procédé parmi un éventail de procédés, la mise en oeuvre - sont hautement signifiants en eux-mêmes. . Mélancolie dans les arts : l’accroissement des possibilités se retourne en rétrécissement. . L’insuffisance théorique se traduit immédiatement en une


insuffisance pratique. . Plus la société devient totale, plus elle se réduit à un système univoque, et plus les oeuvres d’art, qui emmagasinent l’expérience de ce processus, se changent en l’autre de cette société. . Ce qu’il faut fuir, au niveau des procédés, c’est la niaiserie calculée de la sphère officielle ; mais aussi la négativité gesticulante qui renvoie, quoiqu’il en dise, à la sphère culturelle affirmative. L’avant-garde se détourne du pour et du contre pour s’installer dans un ailleurs. Ailleurs de cette unité des contraires que l’anti-art, réaction au monde administré, exacerbait avec la force du désespoir. . L’expression est la plainte de l’échec du sujet comme chiffre de sa possibilité. . Les nombres, ce sont ces poitrines que l’on exhibe à tous vents. 7 millions d’albums vendus ; mais rien encore n’a été dit sur la teneur de la chose. Mais du fait même qu'un nombre ait été lancé, une valeur est attribuée à la chose. . Viser l’humain non par l’identification mais dans son absence ; le « rester en dehors » comme médium de la connaissance. . La naïveté quand elle se perce elle-même à jour et se décrit comme une technique de vie n’est plus la naïveté. Elle se transcende et devient cette théorie à qui elle fait un pied de nez. . La voix, l’expression, ce n’est plus original. Ce que nous voulons entendre, c’est le bruit de la machinerie. . L’image qui recouvre l’espoir, c’est l’individualité se refermant sur elle-même, jusqu’à être inexprimable, imperméable à l’espoir. . Le genre musical : le genre s'auto-produit à partir de principes combinatoires sur un fonds de prémisses et le producteur, pour


peu qu'il soit acquis à la théorie, est capable de construire dans une univocité déductive n'importe quelle figure imaginable inscriptible dans l'espace de ce genre. D'avance tout ce qui existe idealiter dans cet espace est décidé de manière univoque dans toutes ses déterminations. Notre pensée apodictique découvre seulement, dans sa progression par étapes à l'infini, d'après des concepts, des principes, des raisonnements et des preuves, ce qui d'avance, ce qui en soi-même, est en vérité. . Je mets en question purement et simplement le tout du monde. Je m'interdis tout aussi universellement toute question positive, tout jugement positif. Je m'interdis l'expérience naturelle universelle comme sol prédonné de jugements possibles. . L'objet qui se refuse se découvre comme refus. Il déploie une structure d'appel qui installe le sujet appréhendant dans un champ d'action sur les sens qui est aussi champ de saisie du sensible - percept -, puis champ de saisie de l'essence du sensible - concept -. Ressort de cette saisie de l'objet en tant qu'il se refuse une conception vague, obscure, de la chose. L'objet se présente à nous dans une certaine pudeur : le dire, le dichten - ce dire qui est le fait non de l'homme mais de la chose -, qui est un rapprocher, se fait dans la distance. . Ce que le phénoménologue propose, ce dire, cela lui est assigné comme tâche. . Le sentir est la pensée dirigée-vers ( an-denken ), repliée-sur ( gedenken ) un objet qui s'offre dans le déploiement de structures d'appel, qui elles installent le sujet en un champ perceptif spécifique. Le sentir est passif. Le diriger-vers de l'appréhension reçoit l'objet dans le déploiement de ses structures. La saisie de l'objet par les sens est le precept. La représentation du percept, acte d'entendement, est le concept.


Notes sur la dépragmatisation [ À développer dans d'importantes recherches parallèles et à articuler à nos recherchers intéressant la notion d'abstraction ] . En délocalisant un élément, on liquide ses connotations, ce qui se traduit par un déficit côté substance de l’expression, qui devient plus lâche, si l'on veut ; le contenu de l'élément passe de l'opaque au transparent. . Les contenus convergent et se prêtent à un jeu combinatoire, qui ne signifie rien et qui signifie tout, dès lors qu'ils sont désancrés. . Mobilité des contenus : qu'en est-il de la conscience qui perçoit ces contenus désancrés, et qui s'y retrouve ? . Éléments dépragmatisés : dans l'esprit du récepteur, la saisie du contenu, si on met ce même contenu en regard de celui dont il procède, est incomplète, au contraire de la saisie des possibilités de la forme qui devient, pour ainsi dire, plus complète. . La dépragmatisation des contenus - liquidation des connotations - permet à ceux-ci de se côtoyer sans « choc », d'où le constat de l'inéluctabilité de la convergence des genres musicaux, littéraires, etc. . Le contenu n'est pleinement contenu qu'en tant qu'il s'ancre dans l'environnement duquel il procède... voilà la question. Cette idée d’une pureté originelle du contenu. . Progressivement, nous tuerons en nous le sens de l’enracinement des éléments, tout comme le temps a déjà tué en nous le fait de la composition dans la langue française.


. Étant donné que les affirmations dépragmatisées manquent de situations contextuelles réelles et de circonstances afférentes, elles semblent s'être libérées de ce qui les conditionne et les provoque. . Il manque à ces éléments dépragmatisés l'enracinement de leurs intentions de sens dans la réalité. . Invalidation de la référence : les éléments se trouvent libérés de leur coordination initiale avec la réalité référentielle. Ils sont alors coordonnés de telle sorte que leur détermination sémantique, syntaxique et contextuelle soit dépassée. . La dépragmatisation en littérature est, par exemple, l’emprunt de termes étrangers ( et étrangers au domaine de la littérature ) concomitante à la liquidation des éléments de l’expression ou du contenu dépendants du contexte de production du mot. . La dépragmatisation invalide le mot comme comportement. Le « mot » ( les puristes comprendront l’usage des guillemets ) n’est pas tout simplement un pli dans un espace graphique, il est un comportement, quelque chose par rapport à quoi l’on réagit, un « mouvement », et voilà ce qui justement est liquidé par la dépragmatisation. Elle aplatit tout. . La sélection annule la coordination à la réalité référentielle tandis que la combinaison renverse les limitations syntaxiques. . La dépragmatisation des contenus, leur délocalisation, leur dislocation ( leur séparation d’avec leur contexte référentiel ) est-elle la mort du dire ou « the next logical step » ? . « Gonflement » de la forme : la désémantisation appele un complément dans le répertoire des possibilités syntaxiques, une restitution de l’équivalent qualitatif de ce qui a été soustrait. . La dépragmatisation, ainsi que, d’une manière générale, tous les faits d’entendement de ce genre, n’est pas quelque chose de limité, d’arrêté, mais quelque chose qui tend à se développer à


l’extrême, jusqu’à l’ultime possibilité. L’élément dépragmatisé, après avoir marqué sa sous-jacence par-rapport aux autres éléments enracinés dans leur contexte de production, son infériorité ontologique, en vient à se nier lui-même et à se poser en position sous-jacente par-rapport à lui-même. Il devient de plus en plus vide. Le sens d’un élément en position sousjacente par-rapport à lui-même est proprement impénétrable : on ne saurait en termes de langage définir le sens d’un élément « libre ». Un tel élément appelle, nous l’avons vu, un complément formel ( possibilités syntaxiques ). La dépragmatisation est source de toutes sortes d’effets systématiques. Ces effets systématiques à leur tour sont source d'effets de sens. La morphosyntaxe et la sémantique, dans la théorie de la dépragmatisation, « jouent » ensemble. . Une loi veut que tout accroissement du contenu d’un concept s’accompagne d’un rétrécissement de son extension. La réciproque est vraie : toute diminution du contenu d’un concept s’accompagne d’un accroissement de son extension. L'extension de l'élément dépragmatisé s’accroît du fait du plus grand nombre de possibilités syntaxiques. . La dépragmatisation s’accompagne toujours d’un relâchement dans l’expression de la vie affective. . Nous avons discuté ailleurs de l’esthétique du pillage culturel rendue possible justement par la délocalisation des contenus : c’est le déracinement des contenus choisis pour leurs qualités purement formelles qui a permis aux créateurs de s’en saisir pour former des entités musicales où différents contenus provenant de différentes parties du monde / contextes et d’autres secteurs de la vie artistique peuvent cohabiter sans choc. Sans ce mouvement accéléré de dépragmatisation dans le domaine de la culture, certaines entités musicales hybrides telles que nous les connaissons aujourd’hui auraient été impossibles. La nouvelle culture mondiale ne peut être qu'hybride. . La dépragmatisation des éléments musicaux implique un


besoin, un manque. On ne va pas chercher ailleurs pour rien, pour le seul plaisir. Ce mouvement global de délocalisation serait en bout de ligne motivé par l’indigence sémantique des « matrices » qui accueillent en leur sein ces éléments délocalisés. . Un savoir valant universellement, au sens très rigoureux de l’expression, serait un savoir entièrement dépragmatisé : tous les éléments de signification relevant du contexte auraient été liquidés. Par exemple, le concept de « démocratie à l’américaine » ne pourrait universellement valoir qu’en tant que tous ses éléments contextuels auraient été liquidés ; mais dès lors, il n’est plus de démocratie « à l’américaine ». ... De la chair à l'amitié : dépragmatisation de la relation amoureuse Autrefois unis dans la chair, deux amis. Seul l'oubli a rendu cette amitié possible. C'est que les souvenirs trop frais rendent, passée la rupture, la déchirure, l'évocation d'une hypothétique amitié pénible. On ne désire pas ce prix de consolation, l'amitié, d'une personne que le corps et l'esprit brûlent de résorber dans l'identité sauvage : on désire, avant tout, aimer, prendre, pour que cesse la douleur. Par contre, les souvenirs refroidis, ou autrement dit, l'oubli, rendent possible une telle chose. Une telle amitié s'impose à l'analyse comme une chose extrêmement joyeuse, et triste : en fait elle n'est joyeuse qu'en vertu du fleuve de larmes par-rapport auquel, contre lequel, elle fait forme et se détache. Il faut avoir oublié. La chair, les colères, les écarts, la douleur, tout.


Le mot oubli est trop fort, une expression plus heureuse serait : il faut avoir éliminé le contexte référentiel d'effectuation des représentations. On garde en sa possession les notes ( Baumgarten ) des sensations, des expériences vécues avec l'autre, par l'autre. Mais étant donné que, suite à la rupture, le contexte référentiel auquel ces notes se rattachaient n'existe plus, elles n'ont plus aucun caractère de réalité. Elles sont devenus abstraites. C'est, en fait, ce qu'il faut entendre généralement par abstraction : élimination du contexte référentiel dans la conservation des significations. Non rattachées à leur contexte référentiel d'origine, ces significations ne sont plus « en chair » et flottent dans les airs. L'amitié qui procède d'une relation amoureuse est un corps de fantômes qui a pris, comme on dit d'une pâte qu'elle a « pris ». Une telle amitié, bâtie sur un grund de sensations abstraites, détachées, sans lieu, contrairement à une amitié qui naît d'un intérêt commun, contrairement à une « union de goût », a une saveur toute particulière. Les abstractions dont nous avons fait mention octroient un plus ( le sel ) à une amitié dont la genèse se perd dans les dédales et les tourments de la chair. La virtualisation progressive des sensations et des expériences communes ( liquidation progressive du contexte référentiel, ou en d'autres termes, désémantisation progressive des rétentions puisqu'elles sont évidées des atomes de signification dépendants du contexte de production / référentiel ), véritable nominalisme des sens, n'est pas quelque chose qui prend subitement fin : c'est un fait d'esprit qui tend à se développer jusqu'à l'ultime possibilité. Ainsi, les souvenirs liés à la relation amoureuse tendront à devenir de plus en plus minces, et les éléments ( les sèmes ) de la signification dépendants du contexte référentiel de production tendront à se réduire toujours plus. Les sensations, expériences, souvenirs, deviendront de plus en plus minces, de l'opaque ils passeront au translucide puis au transparent. Plus les sensations, expériences seront abstraites, plus l'amitié sera parfaite en son espèce. Trop ancrées dans la réalité de l'amour, elles ravivent le désir de la chair et viennent mettre en


péril l'existence même de cette chose coulée dans un moule de sang dur. . Hypothèse : la résolution sémantique. Pour un même espace de signification ( par exemple une séquence musicale de quelques secondes ), un nombre n d'éléments signifiants. La résolution sémantique est l’une des dimensions constitutives de la forme du contenu.

Scories - Addenda  

Nous voulons par ces ajouts éclaircir certaines zones d'ombre qui persistent suite à l'exposition du concept emphatique de phénoménologie cr...

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