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Introduction Cet ouvrage, fruit défendu de l'arbre du savoir de notre impétueuse jeunesse philosophique, humblement s'avance et s'offre au lecteur sous forme de fragments. D'un point de vue strictement thématique, ces fragments seraient à subsumer sous les catégories de l'Esthétique1, de la critique de l'idéologie, de la théorie de la connaissance. L'espace graphique joyeusement boude cette sobre tripartition du Dire et en un élan disloqué, lequel trahit l'unité d'un solennel dessein/dessin/Dasein, se fait tout à tour bloc inamovible et ricanante fluidité aphoristique. Ces fragments, travaillés jusqu'à l'obsession - ce travail de la pensée, de l'écriture, jure avec une indolence spécifiquement haïtienne maintenant légendaire -, ces fragments, donc, dont la candeur critique - propre de notre bouillante jeunesse philosophique - fait maintenant quelque peu rougir, et c'est un euphémisme, offre néanmoins l'exemple combien brillant, combien tourmenté!, d'une "Philosophie du Contenu", d'un penser "Matériel", d'une conscience contingente abîmée dans le matériau, à laquelle par conséquent il est amer de "retirer purement son soi de la matière et d'être près de soi". Cette philosophie du contenu, laquelle prend sur soi l'astreinte du concept (Anstregung des Begriffs), se situe aux antipodes d'un bavardage intellectuel, d'un rationciner dans l'air du temps, ce ratiociner n'étant rien d'autre que la liberté absolue à l'égard du matériau. L'élan vital de cette "Philosophie du Contenu" s'est vu radicalisé au sein des ouvrages subséquents pour en bout de ligne prendre la forme d'une Phénoménologie Critique, seule en droit, à notre sens, de "rendre" les objets en un Dire qui fasse honneur au concept de Science Philosophique, de Science tout court. 1

Les fragments relatifs à l'Esthétique sont tirés, tous sans exception, d'un ouvrage de jeunesse aujourd'hui perdu, à savoir: L'Anti-Art. Du désespoir esthétique à l'Esthétique du Désespoir.


Introduction Soulignons que ces Mélanges, que cette philosophie du contenu "en miettes", n'est pas le fait d'un intellectuel. Dire en effet d'un individu qu'il est un intellectuel, en ce sens qu'il aurait affaire aux "choses de l'intellect", celles-ci étant immédiatement assimilées au sublime, au grandiose, au suprême dans la "sphere de l'esprit", est la preuve du plus grand mépris. L'intellectuel, ce glorieux enfermement, cette hautaine conservation du soi sachant dans le soi sachant, cette contemplation amoureuse de l'excellence du soi enfermé et conservé en lui-même, de ses principes, de son savoir, se maintient dans l'abstrait, à bonne distance du matériau, au sein duquel il s'agit en bout de ligne de plonger tête première. L'intellectuel, oubliant de prendre sur soi la patience du concept, de plonger dans l'objet et de porter ce dernier au Dire, prend sur soi sa propre personne qu'il élève au plus haut. Les intellectuels, en tant qu'ils oublient de réellement prendre en vue les objets du monde pour les porter non aux nues mais au Dire convergent ici et maintenant en communautés électroniques du dorlottement intellectuel. Ce caressement flatteur du soi sachant qui, prenant sur soi sa propre personne et dédaignant tout matériau, se maintient, pure sphère virginale, auprès de lui-même et ainsi converge quant à son contenu vers les autres soi sachants autarciques, les autres intellectuels, se prolonge nécessairement en une communauté abstraite du dorlottement: une communauté de flatteries réciproques, de causeries agréables et réconfortantes, de bons soins prodigués aux tours d'ivoire, dans l'assurance constante de l'excellence et du sublime des membres de cette communauté du dorlottement intellectuel et de la satisfaction de soi exacerbée oublieuse du monde. Cette philosophie du contenu, qui se définit en opposition aux intellectualismes, en tant qu'elle réfléchit réellement les objets


Introduction et ne se complaît pas dans la pataugeoire de l'abstrait pour mieux oublier le particulier, le contingent, se situe au-delà de tout ce qu'aurait pu pondre la plume d'un intellectuel quel qu'il soit. _____ Scories, ouvrage au sein duquel notre pensée fut portée pour la première fois à un niveau sinon sublime du moins honorable de conceptualité, mit l'auteur de ces lignes en une position passablement embarrassante. La première version des Mélanges accusant une disparité de tessiture par trop évidente, nous nous vîmes dans l'obligation de procéder à une refonte complète. Il est des ouvrages qui durent et résistent et dont la teneur ne rougit pas d'être comparée à celle d'ouvrages plus jeunes. Mélanges - en son itération première - n'est pas de ceux-là. Cette réécriture n'est pas exempte d'un regard critique sur la matière des Mélanges. Ajoutons qu'une quantité non-négligeable de fragments ont été gommés suite à cette réécriture. Des fautes d'impression honteuses ont dû être corrigées. Certains passages ont été remaniés ou étendus, de manière à les rendre plus clairs, plus solides. Certains néologismes frondeurs ont été conservés, d'autres éliminés. La critique de la dialectique hégélienne à laquelle nous nous sommes livrés avec tant d'allant dans les Scories - critique à laquelle il aurait faullu consacrer de plus amples développements - ne pouvait que rendre ridicule l'idée d'un dépassement de la dialectique par une dialectique ouverte, sans synthèse, point que les Mélanges, à la suite, il faut le dire, de la Dialectique Négative d'Adorno, claironnaient avec un air important.


Introduction L'auteur de ces lignes, aujourd'hui, est conscient de la stérilité d'une approche purement critique, dénonciative. La critique pour la critique est la mise en scène d'un pathos et ne peut tenir lieu de philosophie. Elle n'en comporte pas moins un caractère de vérité: la pensée affirmative contemporaine qui accepte tout avec le sourire se révèle dans ses effets bien pire. Mais il aurait été préférable que le texte, comme de lui-même, s'installe en une autre région du Dire. _____ En dernier lieu, il nous faut préciser que cet ouvrage est le fait d'un nègre. Cette remarque appelle d'elle-même sa justification. Qui peut s'imaginer, parce que noir, ce que c'est que d'être considéré comme inapte à la philosophie? C'est en quelque sorte, mais pas exclusivement, pour prouver le contraire, pour, comme on dit, donner le change aux ignorants qui continuent à proférer de telles sottises et qui, inconsciemment peut-être, se font les plus efficaces publicitaires d'un naturalisme qu'on croyait perdu dans le garde-robe des idées périmées, que la philosophie est devenue pour nous vocation. Notre regard sur la philosophie n'est absolument pas exempt du ressentiment, du souvenir de la rage issue du fait que l'on nous croyait incapable de l'exercer comme tout autre. Qu'il nous soit permis de remercier ici, comme à l'accoutumée, Régine Lapointe, dont les intuitions aigües, les vues larges et la perspicacité ont inspiré ces écrits: ils sont à la source d'un courage du penser timide dans ses avancées. Ce livre est dédié à Michel Quintal, Myka Smaille Germeil, à ma famille.


Introduction Que la studiositĂŠ du grand public daigne encore une fois acceuillir le mĂŠdiocre fruit de nos efforts.

Mélanges - Introduction  

This is the introduction to the newest version of Mélanges (2017).

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