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Premier numéro Juin deux mille onze

L’association Sous Presse BLM, domiciliée au 27 de la rue Saint Guillaume, est fière et émue de vous présenter la revue Le Majeur. M. Axel Orgeret-Dechaume assure la charge sisyphéenne de la rédaction en chef. Mlle Juliette Mancini dont le port altier n’égale que l’inventivité assure la direction artistique. MM. Pierre Ancery, Olivier Davenas, Valentin Goux, Sylvain Michaud, Hadrien Rhonat, Maxime Spinga, Cédric Tourbe et Alex von Untig ont écrit les articles, mené les entretiens et dressé les portraits avec un entrain considérable. L’entreprise Escourbiac, fidèle à une tradition d’excellence et d’artisanat qui place l’homme au coeur du processus de création et de fabrication, a assuré l’impression de notre revue, avec un savoir-faire et un sang-froid qu’il convient de saluer ici. Bravo, donc à M. Alain Escourbiac et à sa charmante collaboratrice Mme. Sophie Langlade, qui ont su nous accompagner avec grâce, patience et talent. Les corrections d’orthographe et autres rappels à l’ordre relatifs aux subtilités de la langue française ont été effectués par Mme Christiane Orgeret, valeureuse mère de famille nombreuse. Quelques remerciements supplémentaires s’imposent, et nous y procéderons par ordre alphabétique pour plus de clarté. Au sein de l’Institut d’Études Politiques de Paris, Mlles Alice Dunoyer de Segonzac, Agathe Gondinet, Léa Guillebaud, Suzie Jaouen, Genna Micheli, Elsa Levy, Valentine Sabot, Marie-Hortense Varin et MM. Clément Aadli, Stanislas Colodiet, Grégoire Devaux, Allan Kaval, Bruno Macquart, Arnaud Morand, Jean « Baz » Morel, Julien Palomo, Valentin Puech, Arthur de RohanChabot, Paul Rhoné, Pierre-Edouard Rousseau, Antoine Sakho, François-Xavier Tramond, Martin Untersinger. La partie émergée du Tout-Paris, Mmes Danièle Briot, Olga Golovanova, Anne-Sophie Houzé, Sabrina Medaghri, Adorna Spenta et MM. Fabrice Colin, Gaspard Gantzer, Sonia Guitz, Vincent Hutton, Thomas Roge, Valery Tan, a apporté une aide ponctuelle mais tenace. L’association de malfaiteurs lyonnais composée par Mlle Morgane Guerry et MM. Vincent Cary, Thibaut Fulchiron, LouisAugustin Gardon, Sébastien Hayez, François Pirola, André-François Ruaud et Gautier Scalia nous a également aidés de mille manières aussi astucieuses qu’efficaces.

ce qui ne manquera pas de faire frémir le bureaucrate qui sommeille en chacun de nous. Si vous souhaitez nous contacter, l’extension Voltaire 58

Notre numéro ISSN sera révélé dans le second numéro du Majeur,

ou un courriel – axel.orgeret.dechaume@gmail.com – feront office de messagers des dieux. Cette revue est issue d’une idée originale du saisissant trio formé par MM. Valentin Goux, Axel Orgeret-Dechaume et Maxime Spinga. Finissons cette brève présentation de l’équipe par un hommage à quelques-uns de nos héros : MM. Michael Chabon, Barry Egan, Dave Eggers, Sacha Guitry, Bill Hicks, Leroy Jenkins, Andy Kaufman, Jean-Claude Michéa, Alan Partridge, Delfín Quishpe, Les Requins Marteaux, David Foster Wallace, Horace Walpole et Steve Zissou. Le Majeur est dédié à la mémoire de M. Michel Dechaume, qui aimait deux des piliers de notre revue : l'humour noir et la procrastination.

/1000

Trois cent trente grammes Quatre euros MOUVEMENTS MARITIMES CÔTE OCCIDENTALE D’AFRIQUE. – Estrid, (C.F), 27 mai, de Marseille pour Conarky. – Amérique (C.R), 28 mai, de Bordeaux pour Madère, Dakar, Conarky, Sassandra, Port Bouet, Lomé, Cotonou, Souellaba, Libreville, Port Gentil, Pointe Noire. – Meknès (C.G.T), 28 mai, de Bordeaux pour Casablanca. – Maréchal-Lyautey (C.P), 29 mai, de Marseille pour Tanger, Casablanca, Las Palmas, Dakar. – Anfa (C.P), 1er juin, de Marseille pour Tanger, Casablanca, Las Palmas, Dakar. – Muirton (C.F), 1er juin, de Marseille pour Dakar, Bathurst, Conarky, Sierra Leone, Tabou, Sassandra, Grand Lahou, Port Bouet, Grand Bassam, Assinie, Côte de l’Or, Lomé, Cotonou, Rivières à huile, Guinée espagnole, Gabon, Congo. – Oued Sebou II (C.P), 3 juin, de Marseille pour Sète, Oran, Tanger, Casablanca, Mazagan, Safi, Mogador, Agadir. /AFRIQUE DU SUD. – Balmoral Castle (U.C.L), 31 mai, de Southampton pour Madère, Capetown, Port Elizabeth, East London, Natal. – Giulio Cesare (I.), 1er juin, de Marseille pour Gibraltar, Dakar, Capetown, Durban, East London, Port Elizabeth. /LEVANT. – Mariette-Pacha (M.M.), 31 mai, de Marseille pour Alexandrie, Caiffa, Beyrouth, Jaffa, Alexandrie. OCÉAN INDIEN. – Ville-de-Reims (C.H.P), 29 mai, de Marseille pour Port Said, Suez, Djibouti, Majunga, Nossi Bé, Diego Suarez, Sainte-Marie, Tamatave, Vatomandry, Mananjary, Manakara, Port Louis, La Réunion. – Leconte-de-Lisle (M.M.), 6 juin, de Marseille pour Port-Saïd, Suez, Djibouti, Aden, Mombasa, Zanzibar, Dar es Salam, Moroni, Mayotte, Majunga, Nossi Bé, Diego Suarez, Tamatave, La Réunion, Maurice. /INDE. – Australia (B.I), 8 juin, de Londres pour Port Said, Colombo, Madras, Calcutta. /INDOCHINE. – Baloeran (R.L), 31 mai, de Marseille pour Port Said, Colombo, Sabang, Belawan, Singapour, Batavia. – Straffordshire (Bib.L.), 1er juin, de Marseille pour Port Said, Port Soudan, Colombo, Rangoun. /CHINE ET JAPON. – André-Lebon (M.M.), 31 mai, de Marseille pour Port Said, Djobouti, Aden, Colombo, Singapour, Saigon, Hong-Kong, Changhai, Kobé, Yokohama. – Rawalpindi (P.O), 31 mai, de Marseille pour Malte, Port Said, Bombay, Colombo, Penang, Singapour, Hong-Kong, Changhai, Kobé, Yokohama. OCÉANIE. – Orsova (O.L), 31 mai, de Troulon pour Naples, Port Said, Colombo, Fremantle, Adélaide, Melbourne, Sydney, Bristbane.

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ART DE VIVRE PAR M. HR |

fondateur du Cercle Bouteville

PAGE II JUIN DEUX MILLE ONZE TROIS CENT TRENTE GRAMMES PREMIER NUMÉRO

En garde !

Où il sera question de quelques éléments de méthodes relatifs au duel, à l’attention d’une jeunesse de France impatiente à l’idée d’en découdre avec les cuistres. Il n’est rien de plus gai que de se lever tôt, un matin de semaine, pour rejoindre la voiture qui nous conduira aux abords de Paris, afin de se livrer à ce qu’on appelle pudiquement une rencontre. De l’exercice de la veille chez l’armurier Gastine-Renette aux pulsations qui nous brisent les tympans à l’« Armez ! » que hurlent les témoins, l’attention du duelliste n’a qu’un objet : l’adversaire qu’il toise jusqu’à ce qu’au « Tirez ! » un rideau de fumée blanche ne le fasse disparaître à ses yeux. Si le duel est une rencontre entre deux hommes — Mesdames, continuez à nous offrir de belles raisons de nous battre et attendez notre retour ! — il est d’abord et surtout une rencontre entre soi et soi. Serai-je suffisamment brave pour tenir fermement mon épée le moment venu ? Aurai-je assez de sang-froid pour qu’aucun mouvement réflexe ne vienne me couvrir de honte aux yeux de mes témoins ? Il est bien légitime que chaque jeune homme s’interroge à ce sujet. Par bonheur, notre siècle reconnaît au duel le rôle de régulateur social qu’il dénie au droit. On imagine avec peine un homme digne de ce nom consentir à porter devant les tribunaux une affaire de mœurs ! Le ridicule ne serait pas sinistre si les avocats n’étaient gens à donner raison à l’amant sur le mari. Non qu’un mari ait toujours raison, bien au contraire : comment peut-il espérer reconquérir la femme qu’il a perdue en lui tendant le prononcé du jugement ? De même, l’homme du monde accompli se refusera à vider une querelle à coups de poings. « Sans duels, pas de salons, il n’y a que des cabarets » répétait le Maréchal Clauzel. Telles sont les raisons qui nous amènent à notre propos. Point ne sera question des duels de curiosité, des combats à plaisances, qui divertissent les dames, ni des combats à outrance, communément appelés duels à mort. Nous parlerons du duel commun, de celui dont il faut se débrouiller quand une affaire survient sans crier gare. Chacun peut se sentir une âme de d’Artagnan, il n’est rien de tel que quelques conseils bien sentis pour éviter de disparaître sous les mousses de la clairière un matin de rencontre. Aussi le lecteur aura-t-il la bonté de trouver dans ces lignes quelques conseils d’un aîné rompu à la chose pour bien mener son affaire. Pour les autres, pour les fâcheux et les ventripotents, la lecture de cet article se révèlera fort utile, tant il est vrai que le duel affine les mœurs comme la poésie le style. Un duel réussi, tout comme une bonne histoire, commence par un début et se termine par une fin. Combien d’affaires mal commencées ont trouvé une issue traîtresse? Combien de duels finirent sur un coup bas, pour la plus grande honte de leur auteur ? La carrière du brillant juif Meyer s’est terminée sur un coup d’épée. Quand Paris apprit que le directeur du Gaulois avait mutilé le publiciste Edouard Drumont en le frappant à l’entre-jambe, sa position s’effondra. Lui-même ne s’en remit jamais. Le duel est un curieux drame où les suites d’un geste bouffon sont tragiques pour ses acteurs.

L’insulte doit frapper juste BADABING ! / LE MAJEUR

L’insulte est à ne pas rater. Il n’est rien de pire que les quelques

mots bredouillés par une jeune tête qui brûle de courir la chance d’inutiles combats. L’insulte est pour ainsi dire la balle apéritive d’une rencontre réussie. Chateauvillard rappelle dans ses Lois du Duel que « c’est l’injurié qui est l’offensé ; mais que si l’injure est suivie d’un coup, c’est celui qui reçoit le coup qui est l’offensé. Quiconque touche, frappe. » Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! Fille de l’astuce du comte d’Anterroche, la stratégie de Fontenoy permet de prendre l’avantage. Ainsi de Clémenceau qui répondait à Deschanel : « Un jeune drôle du nom de Deschanel s’est permis de baver sur moi à la chambre. Ce polisson procède par basses insinuations. M. Paul Deschanel est un lâche. Monsieur Paul Deschanel a menti ». Assurez-vous que votre adversaire comprenne de quoi il s’agit. Le Tigre insiste à dessein sur le nom de son adversaire. Les sévères épithètes que sont celles de lâcheté et de mensonge sont les amorces classiques qui toujours portent, surtout quand le billet est publié dans un quotidien à bon tirage. L’insulte en tant que telle n’est pas qu’une clause de style, c’est une politesse que l’on fait à un adversaire choisi. Une insulte ratée est grotesque. Romancier falot, Jules Variot avait jugé bon d’attaquer vertement Paul Desjardins dans les colonnes de L’Indépendance. Ce dernier ne daigna pas répondre, mais céda la plume à son ami Jacques Copeau, de la NRF : « l’article n’est pas de saine polémique. Il n’est même pas d’une bonne encre de pamphlétaire. À défaut d’éloquence, une médiocre malignité ne parvient pas à échauffer ces pages. On y sent la petite main, le petit cerveau, le petit monsieur ». Variot s’estimant offensé demande réparation par les armes. Copeau refuse, « préférant qu’une occasion plus pressante [lui] soit offerte ».

Les témoins sont les ambassadeurs des parties Une fois l’insulte constituée, l’offensé peut demander à obtenir réparation. Il nomme deux témoins et les envoie à son offenseur pour lui faire part de l’arme choisie. On hésitera entre l’épée et le pistolet, réservant le sabre aux Hongrois et aux officiers de cavalerie. Sauf exception, l’offenseur agrée et fixe les conditions du combat. Les exceptions ne sont pas nombreuses. Chatauvillard en donne quelques unes : « les témoins d’un borgne peuvent refuser le pistolet », « les témoins d’un homme ayant perdu le bras droit [ou une jambe] peuvent refuser le sabre ou l’épée » (17, IV). Bref, c’est le bon sens qui dicte la règle du duel. On laissera aux dandies de mauvais aloi les fantaisies en la matière. Sainte-Beuve se battait au pistolet sous son parapluie, arguant qu’il voulait bien « être tué, mais mouillé, jamais ! ». De même, pour ce qui est du choix des armes, la plus grande sobriété est de rigueur. On se souvient de ces hurluberlus qui échangèrent deux balles au dessus de Paris, chacun perché sur son aérostat. L’un d’eux est venu s’écraser, après que son ballon percé a décrit, dans un soufflement grossier, de curieuses arabesques. Le choix des témoins,


ART DE VIVRE PAR M. HR |

fondateur du Cercle Bouteville

des armes et du lieu doit être fait dans les meilleurs délais. « Tout duel doit avoir lieu dans les 48 heures à moins d’une convention contraire de la part des témoins », rappelle le code. Dans l’intervalle, les témoins seront les avocats des adversaires. Une fois sur le pré, ils en seront les juges.

S’exercer au maniement des armes Une fois les conventions passées, l’important est de se préparer. Un cartel ne vous tombe jamais dessus au meilleur moment, celui où l’on a les jambes assouplies par les fentes répétées sur le cuir des pistes d’escrime. C’est pourquoi les salles d’armes sont remplies de messieurs qui soignent leur mire, et sculptent leur garde. Pour l’épée, nous recommandons la salle de Maître Grisier, sise au n°4 de la rue du Faubourg Montmartre. Pour le pistolet, c’est chez Gastinne-Renette, le fameux armurier, au n°1 du rondpoint des Champs-Elysées que Paris s’entraîne. Si Armand C***, fort craint au Parlement pour l’usage meurtrier qu’il faisait de sa langue, de son épée et de son pistolet s’y rendait presque quotidiennement, ce n’était pas par caprice. Il ne s’y rendait qu’à la veille de ses duels, « pour se faire la main », comme il aimait à dire. C’est là qu’il cisela ce coup-de-la-veuve épatant, qui fit l’admiration des connaisseurs de son temps.

disposer d’une résidence altoséquanaise. Pour ceux qui n’ont pas cette chance, l’Hermitage de Villebon, à Sèvres, ou encore le bois de Boulogne fournissent des ombrages fort propices à la discussion. Au cours de la rencontre, le duelliste peut heureusement se reposer sur ses témoins. Cette coutume est née de la nécessité : rares sont les hommes d’assez de sang-froid pour agir tout à la fois comme partie, et comme maître de cérémonie. Précisons que certaines initiatives sont à éviter absolument. La peur de l’estocade conduit parfois à prendre de singulières précautions : l’adversaire du sénateur Lavertujon s’était bardé le corps de quotidiens bon marché. Cela se sut, et le sénateur lui jeta, glacial : « Merci bien, je

ne me bats pas avec un kiosque à journaux ! »

S’il va sans dire que ce genre de tour est pendable, gageons que nous les préviendrons davantage en le disant. Bref, nul ne pouvant sonder vos cœurs, songez avant tout à sauver les apparences. A trop reculer devant l’épée de son offenseur, on s’expose aux rebuffades : « Vous nous quittez, monsieur ? Mes amitiés à votre femme ! »

La grâce sera donnée par surcroît Enfin messieurs, en guise d’envoi permettez-moi ce dernier conseil. Plus que toutes les terribles épreuves qui ponctuent la vie d’un homme, le duel, par le courage et le sang-froid qu’il réclame, excite les mâles vertus qui font la gloire de la France. L’honneur, la fidélité au devoir, l’abnégation qui ne recule pas devant le sacrifice de la vie elle-même forgent des caractères rudement trempés sans lesquels les âmes les mieux nées s’étiolent et se fanent. Mais par-dessus ces vertus, il en est une qui distingue le génie français de cette homicidal austerity of mood britannique : c’est le panache ! Sûr de son poignet, confiant dans ses témoins, le bon duelliste trouvera toujours le moyen de glacer son adversaire en lançant, désinvolte :

« Garçon, deux pistolets et un café ! »

Au matin Il est souvent difficile de trouver le sommeil à la veille d’un premier duel. L’agrément que le duelliste perd dans sa chambre doit être retrouvé à table, devant un solide petit déjeuner. Une fois sur le pré, ce sont les porcelets et les chèvres rôties sur lesquels il aura d’abord exercé sa lame qui le rasséréneront. De même, le duelliste songera à changer sa chemise et à se raser de près. Souvenonsnous avec quel soin Lyautey parfuma sa moustache à l’aube de son engagement contre Abdelkrim. On ne brave pas la mort la cravate de travers. Le lieu du duel sera choisi avec soin. Fini le temps où le Roi permettait que l’on se batte devant le Louvre ou l’Hôtel de ville. La justice privée se rend désormais dans les cours et les jardins. Les abords de Paris fournissent à cet effet des lieux de rencontre aussi commodes que charmants. Le chic est de


| PORTRAITS PAR M. CÉDRIC TOURBE

réalisateur de Foccart, l’homme qui dirigeait l’Afrique

JACQUES FOCCART Où il sera question de dresser un abécédaire retraçant l’œuvre de monsieur Françafrique.

A

comme Afrique N’a-t-on pas une petite tendance à dire « je vais en Afrique » pour parler de Dakar ou Libreville, de la même manière qu’un New Yorkais dirait « je vais en Europe », parlant indifféremment de Rome ou de Paris ?

B

comme Bongo (Omar) Un parcours digne d’un film de Coppola. Mis en place par Foccart en 1967, on le dit, à raison, inféodé à la France. Mais Omar Bongo Ondimba n’est-il pas devenu au fil des ans le véritable Parrain de la Ve République ?

C

JUIN DEUX MILLE ONZE

PAGE IV

comme Centrafrique On raconte qu’un pilote de ligne américain devant se poser en urgence à Bangui demanda aux autorités aériennes si le Centrafrique existait en tant qu’Etat. Centrafrique, chasse-gardée au milieu du pré-carré. Centrafrique, pays de Bokassa, qui appelait le Général de Gaulle « Papa », mais dont le propre père avait été assassiné par les Français. Centrafrique, ses diamants de mauvaise qualité mais ô combien embarrassants.

D

comme Denard (Bob) Soldat de fortune. Contrairement à Orangina, ne pas agiter avant de s’en servir.

PREMIER NUMÉRO

TROIS CENT TRENTE GRAMMES

E

comme États-Unis Contrer la CIA en Afrique, voilà un objectif prioritaire des services français dans les années 60-70. En pleine Guerre Froide, Foccart a été l’instrument plus ou moins efficace de cette lutte d’influence.

F

comme Françafrique Terme inventé sous forme de boutade par Félix Houphouët-Boigny et qui revêtait un sens positif : fusion des élites, État francoafricain. Terme à connotation morale — « France à Fric » — popularisé à partir de 1994, au moment où la Françafrique disparaissait en tant qu’État franco-africain.

G

comme Général (Le)

BADABING ! / LE MAJEUR

Les avis divergent quant au véritable attachement du Général de Gaulle aux anciennes colonies africaines. Personnellement, je pense que, Lillois d’origine et ayant

fait sa carrière en France, l’Afrique francophone était pour lui le moyen de conserver une voix audible à l’ONU. Le reste, c’est de l’intendance.

H

comme Houphouët-Boigny (Félix) Homme politique africain très important, et homme politique français très avisé.

I

comme Import-Export Foccart n’était pas fonctionnaire de l’Etat français. Ses revenus provenaient de sa société privée, la Safiex. Mélange des genres à l’ancienne ou indépendance d’esprit ? À vous de voir.

J

comme Jeunesse L’ombre et le mystère entourant Foccart trouvent plus que probablement leur source dans sa jeunesse. Le film lève en partie le voile, donc, je n’en dis pas plus.

K

comme KGB Voir « E » comme Etats-Unis et remplacer les termes.

L

comme Libération Foccart a participé activement aux combats pour la Libération de la France. Il a également été un épurateur féroce, notamment dans sa Mayenne natale. Il a, enfin, été chargé de réorienter les anciens des services spéciaux en 1945, ce qui lui a assuré de nombreuses amitiés et fidélités pour la suite de sa carrière. Quant aux Africains qui ont libéré la France, ils ont été hâtivement et virilement remerciés dès 1945.

M

comme Mythe L’Homme de l’ombre était un mythe. Invisible et craint, ses faits et gestes étaient nécessairement déformés et amplifiés. Il en usait et s’en amusait.

N

comme N’djamena Capitale du Tchad. Point central du dispositif anti-Kaddhafi.

O

comme Officier-para Sauter en parachute avec quelqu’un, ça créé des liens. Fraternité et fidélité pour la vie.


Où il sera question de l’art de bien choisir son stylo-plume pour signer un contrat de la Françafrique

Antoinette Sassou, fidèle compagne de Denis SassouNguesso, est l’heureuse propriétaire de cet Onoto à système de rechargement manuel. Elle l’aurait utilisé pour signer le livre d’or de l’homme d’affaires françafricain Pierre Aïm après la fastueuse fête d’anniversaire que ce dernier lui donna dans sa résidence de Rambouillet le 24 mai 1998.

C’est avec ce sublime Waterman que Robert Bourgui signa, le 28 novembre 1998, une chaleureuse lettre adressée à son client d’alors, un certain Omar Bongo. La missive se terminait par ces mots : « Allez Papa, vous nous reviendrez, et vous lui [Jacques Chirac] reviendrez à Paris en triomphateur des élections du 6 décembre. »

Véritable star sur le marché des modèles « compact », ce stylo The Drake assure une bonne tenue même dans les petites mains de Joseph Kabila. Il s’en est encore récemment servi pour écrire son allocution de février 2004 dans laquelle il rendait « hommage à tous les pionniers [belges de la colonisation] ». Qu’on se rassure, les Français ont eu droit à bien des devises en guise de remerciements durant le règne de son père. « Un chèque vaut bien un long discours », dit le proverbe françafricain.

La plume affinée de ce stylo Cameron permet une réalisation aisée du plein et délié cher à Nicolas Sarkozy, qui en fit très tôt l’acquisition. C’est avec ce petit bijou que l’ex-premier flic de France signa ces quelques lignes le 19 mai 2006, lors d’une visite au Mali : « La France, économiquement, n’a pas besoin de l’Afrique. »

| ARTICLES PAR M. MAXIME SPINGA

WATERMAN OU ONOTO ?


ARTICLES PAR M. MAXIME SPINGA | PAGE VI BADABING ! / LE MAJEUR

PREMIER NUMÉRO

TROIS CENT TRENTE GRAMMES

JUIN DEUX MILLE ONZE

Les lignes racées de cet Onoto ont eu les faveurs de l’ancien capitaine de gendarmerie Paul Barril, reconverti dans les affaires françafricaines grâce aux faveurs de son ami Charles Pasqua. La plume de ce modèle « Streamline » aura noirci les pages du long entretien sur le Rwanda qu’il accorda à Playboy en mars 1995 et dans lequel il déclarait : « Pour les Rwandais, déclarer que mon domicile serait l’Ambassade a été un choc psychologique très fort. »

C’est en tant qu’homme de goût et adepte de la perfection que Jacques Chirac opta très jeune pour ce superbe Swan à rechargement par levier qu’il possède encore aujourd’hui. Cet amour des belles choses n’a toutefois pas supplanté son amour des bons mots au vu d’un trait d’esprit dont il fut l’auteur en 2004 : « Ils sont joyeux, parce que les Africains sont joyeux par nature. Ils sont enthousiastes. Ils ont le sourire. Ils applaudissent. Ils sont contents. Ils voient qu’il y a un monsieur qui passe, cela leur permet d’être sur le bord de la route »

Joyau de notre collection, ce Parker édition limitée est une pièce de collection. Peu d’hommes ont eu la chance de l’avoir entre les mains, toujours est-il que tout le monde n’est pas Jacques Foccart. C’est armé de cette sublime pièce qu’il coucha sur le papier un de ses plus beaux traits d’esprit, érigé depuis en véritable maxime de la Françafrique : « Pour les intérêts de notre pays, il ne faut pas avoir peur de mettre la main dans celle du diable. »

Conçu pour les hommes à forte poigne, ce Waterman d’exception eut comme illustre acquéreur le regretté Omar Bongo. Il en fit usage pour écrire Confidences d’un Africain en 1994 dans lequel il déclarait, armé de sa concision légendaire : « Roland Dumas, c’est un gars bien. »


Sociétés fournissant une ressource stratégique pour nos sociétés occidentales, et de fait, nid à espions et organes financiers parallèles, permettant de financer une diplomatie d’appoint plus ou moins violente. Sur ce dernier point, le « Elf » de la grande époque n’a rien à envier à « Shell » et « BP »

Organisation allemande chargée de construire les édifices militaires du IIIème Reich. En tant qu’exploitant de bois en Mayenne, Foccart a commercé avec l’organisation Todt. Une page de son histoire qu’il a fait par la suite disparaître. Mais encore une fois : je ne suis pas juge.

Rien de plus important pour un chef d’Etat ou un ministre africain que de se faire inviter durant un week-end à la Villa Charlotte, la propriété privée de Foccart. Signe de reconnaissance et de consécration. De l’art de parler de l’essentiel avec décontraction.

Q

comme Quitter Au lieu de quitter ses quatorze anciennes colonies africaines, la France a choisi d’y investir massivement — beaucoup plus que pendant la période coloniale — à partir des indépendances.

R

comme Responsabilités Débat que je m’empresse immédiatement de refermer. Je ne suis pas juge.

S

comme services spéciaux Essentiels pour savoir et pour intervenir. En tant qu’interface entre l’Élysée et les services, Foccart en était le véritable patron. Une fois qu’il fut mis à la porte, ses amitiés au sein des « services » ont pu faire grincer quelques dents. Et c’est un euphémisme.

U

comme uranium À traiter avec moins de légèreté que le pétrole du Gabon. Véritable ressource stratégique, notamment du Niger, avec laquelle on ne rigole pas du tout. L’électricité qui vous éclaire et qui vous chauffe quotidiennement en provient. Notre arsenal nucléaire également.

V

comme vieillesse Un naufrage disait le général de Gaulle. Seule la vieillesse, en tout cas, a pu mettre fin au pouvoir exorbitant de Jacques Foccart.

PORTRAITS

W

comme week-end

X

comme xénophobie Tient lieu de politique africaine de la France actuellement. Avis personnel, évidemment.

Y

comme Youlou (Abbé) Abbé défroqué et premier président du Congo-Brazzaville indépendant. Renversé en 1963 sans que l’armée française ne lève le petit doigt : Foccart était en vacances et injoignable. Il est probable que le téléphone cellulaire aurait sauvé Youlou.

Z

comme Zaïre L’ancien Congo Belge est grand comme l’Europe. Aujourd’hui République Démocratique du Congo (RDC). La RDC est sans doute l’endroit le plus riche du monde en minerais de toutes sortes. Zone réputée ingouvernable, cœur de toutes les luttes d’influences depuis l’indépendance en 1960.

La parisienne n’est pas ingrate.

Au milieu des murmures flatteurs qui l’entourent, elle n’oublie pas le tailleur célèbre auquel elle doit l’ivresse du triomphe. Et comme un rythme le nom de Jacques Romolo revient sans cesse sur ses lèvres. À lui d’abord, pense-t-elle, à l’incomparable tailleur à 95 francs, jaquette doublée sergé soie, les compliments et les hommages.

Le parisien non plus n’est pas ingrat,

et quand il va à ses affaires douillettement enveloppé dans son pardessus à 69.50 francs, ouaté et doublé tartan, il ne manque pas de songer aux immenses salons de la rue Saint Guillaume, 12, où suivant son habitude, au retour de chaque saison, il n’éprouve jamais la moindre difficulté à faire son choix.

PAR M. CÉDRIC TOURBE |

T

comme Todt (organisation)

réalisateur de Foccart, l’homme qui dirigeait l’Afrique

P

comme Pétrolière (société)


ENTRETIENS PAR M. PIERRE ANCERY | BADABING ! / LE MAJEUR

PREMIER NUMÉRO

TROIS CENT TRENTE GRAMMES

JUIN DEUX MILLE ONZE

PAGE VIII

M. MARC-ÉDOUARD NABE, ÉCRIVAIN ANTI-ÉDITÉ, ACCORDE UN BREF ENTRETIEN AU MAJEUR.

Où il sera question de pèlerinages, de MM. Dante, Delon et Dostoievski, de l’Enfer, du Purgatoire, du Paradis et des putes du Baron. Mégalomane. Geignard. Réactionnaire. Hystérique. Infréquentable ! Terroriste ! Nazi ! Voleur de poules ! Assassin d’enfants ! Égorgeur de grand-mères ! N’en jetez plus, aucun écrivain français ne peut rivaliser avec Marc-Édouard Nabe en matière de réputation sulfureuse. Et pour cause : depuis son suicide télévisuel sur le plateau d’Apostrophes en 1985, l’auteur d’Au régal des vermines n’a jamais joué le jeu de ce « milieu littéraire » qu’à longueur de pages il vomit — et qui le lui rend bien. Résultat : il est boycotté par la majorité des médias. Jusqu’en 2010, où sa nomination sur la liste du Prix Renaudot a mis en lumière son œuvre prolifique et protéiforme : vingt-huit livres au total, dont un journal intime de quatre mille pages, plusieurs romans, pamphlets, recueils de contes, de poésie. Sans oublier son petit dernier, L’Homme qui arrêta d’écrire, un pavé auto-édité de sept cent pages jeté dans la mare d’une rentrée littéraire plus houellebecquienne que jamais. Dans ce roman crépusculaire et foisonnant, Nabe dépeint la rencontre de son narrateur — un écrivain qui a cessé d’écrire, donc — et d’un jeune blogueur surnommé Virgile qui le balade dans les méandres d’un Paris complètement déshumanisé. Tout y passe : boîtes de nuit branchées, salles de jeux en réseau, défilés de mode, conférences de rédaction à Canal+… Manifeste réac ? Pas vraiment : en fait, tout ici est une transposition de la Divine Comédie de Dante. Comme son illustre prédécesseur florentin, l’auto-proclamé sale gosse de la littérature s’amuse à classifier people et anonymes, amis et ennemis en fonction de leurs péchés : Enfer pour les uns, Purgatoire pour les autres, et bien sûr Paradis pour quelques élus… Vous avez dit mégalo ?


L’année 2010 a aussi été une victoire médiatique pour vous, on a beaucoup parlé de vous, vous avez fait la une de Chronic’art… Êtes-vous devenu branché ? C’est quand tout le monde parle de vous.

Les critiques n’ont pas vu que votre livre était une transposition de la Divine Comédie, alors que sur Internet, tout le monde le sait.

Vous n’avez pas eu la charité de James Joyce qui avait donné la clé d’Ulysse dans le titre de son roman, pour faire gagner du temps à la critique.

Le cœur de votre projet romanesque est assez proche de celui de Dante : trier les individus de votre temps. Ce que vous avez fait depuis le début, y compris dans votre Journal intime…

Ça veut dire quoi branché ? Ah non, pour moi être branché c’est quand certains parlent de vous, quand certains qui ont le pouvoir de vous rendre branché parlent de vous. Par exemple, Les Inrockuptibles, que je considère comme hyper ringards, très mauvais, c’est branché par rapport à Chronic’art. La branchitude est une institution. Ceux qui ont dit que je suis plus ou moins récupéré par le système, uniquement parce que j’étais sur la liste du Renaudot, ont tort, parce que les grands supports institutionnels, y compris branchés, me sont toujours hostiles et fermés : Radio France, Paris Match, Le Figaro, Canal +…

Exactement, c’est ça qui est magnifique. La plupart des journalistes « littéraires » sont passés à côté de ce livre à cause de sa facilité apparente. Les mauvais lecteurs ne sont impressionnés que par ce qu’ils ne comprennent pas. Je suis trop clair, alors pour eux, je suis « chiant ». Si mon roman était chiant, ils ne le liraient pas d’une traite. Les critiques ont oublié comment ils se sont fait chier dans les grands chefs d’œuvre, ils ont zappé combien les « temps faibles » des Proust, Tolstoï, Dosto, Balzac, les ont secrètement barbés, alors qu’ils me reprochent des faiblesses romanesques. C’est eux qui ne connaissent pas le roman. Les Misérables est un brossage de toute une époque et donc Hugo se devait d’être détaillé, limite pédagogique… Les critiques confondent tout, et leur goût est aussi mauvais que leur jugement.

C’est vrai, moi je n’ai donné aucune clé. Si on ne la trouve pas, tant mieux… ou tant pis ! J’ai retrouvé le premier livre de littérature que j’ai lu quand j’étais gosse à Marseille : c’était un recueil des Histoires Extraordinaires d’Edgar Poe. Et le premier texte, c’était La lettre volée. Peut-être qu’indirectement ça m’a influencé : quelque chose de tellement évident qu’on ne la voit pas. Moi ça me semblait très évident…

Exactement. C’est pour ça que Dante a toujours été très important depuis le début, je suis allé par exemple au service militaire avec sous le bras La Divine Comédie. J’étais déjà complètement investi là-dedans, dans cette classification enfer/purgatoire/paradis, qu’on pourrait presque accuser d’être totalitaire finalement. Et surtout j’avais remarqué que ce sont à la fois des personnalités mortes et des gens de tous les jours, descopains à lui, des non-copains que Dante avait « rangés » dans sa boîte à joujoux de Pandore…

| ENTRETIENS

Oui, sauf qu’on aurait pu faire plus avec le Renaudot. Le chiffre moyen d’un bon Renaudot c’est cent mille, avec mon système d’auto-édition ça aurait fait 2 millions d’euros. C’est peut-être ça aussi qui a fait réfléchir les jurés, c’était un trop gros cadeau à faire à un écrivain maudit.

PAR M. PIERRE ANCERY

Ces jours-ci, on fête l’anniversaire de la sortie de votre livre. Vous êtes à six mille exemplaires vendus, vous avez parfaitement réussi votre pari ?


| ENTRETIENS PAR M. PIERRE ANCERY

On ne peut comprendre le sens de certaines scènes qu’en se référant à la La Divine Comédie. Si on ne voit pas à qui correspondent BHL et le trio Moix-Beigbeder-Onodibiot dans le dernier cercle de L’Enfer, on passe complètement à coté du sens.

BADABING ! / LE MAJEUR

PREMIER NUMÉRO

TROIS CENT TRENTE GRAMMES

JUIN DEUX MILLE ONZE

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Mais vos critères de « classification » en Enfer ou au Paradis sont différents, puisque Dante se réglait sur le péché par rapport à la religion…

Vous parlez aussi beaucoup de Dostoïevski comme d’une influence majeure. En quoi ?

Comment vous le lisez Dostoïevski, vous ?

Bravo, mais ce n’est pas à moi de le dire. Mais si c’est vous qui le révélez, je ne vais pas le nier pour essayer de cacher les clés. Pour prendre cet exemple-là, si je dis que pour moi, aujourd’hui, [Bernard-Henry] Lévy c’est le Diable, c’est Lucifer, dans le système médiaticojournalistico-littéraire-philosophique de notre époque, ça reste une métaphore, on va dire : « Il le diabolise ». Mais si j’en fais le Lucifer du dernier chant de L’Enfer de Dante, dans le lac de glace, vraiment le Lucifer à la lettre de Dante, ce n’est plus une image, c’est de la littérature. Si on connaît la clé dantesque, tout apparaît clair. Mais je voulais aussi que le livre puisse se lire en-dehors de toute connaissance de Dante, ce qui est le cas.

Non, lui a des critères très subjectifs aussi, qui ne sont pas forcément ceux de la religion chrétienne la plus orthodoxe. Par exemple, il met Ulysse en Enfer. Ulysse dont j’ai fait Bruno Gaccio, qui ne le sait pas d’ailleurs. Dante le met en Enfer alors qu’on aurait pu croire qu’il méritait mieux, il ne l’y met pas du tout pour ses voyages, qui ont servi de trame à Joyce, mais pour le cheval de Troie ! Dante estime que c’est une ruse de la part d’Ulysse, il a trompé l’ennemi, et donc : Enfer !

On confond beaucoup le fond des choses avec leur forme. Dosto est vu comme quelqu’un qui a un fond noir, très profond psychologiquement, plein d’angoisse. C’est toujours les mêmes clichés : le sentiment, la torture morale, etc. Ça c’est son truc, son background, ses fantasmes à lui, son univers. C’est très bien mais ce qui est intéressant c’est la structure, c’est ça qu’ils comprennent pas. Les gens lisent en fonction de leurs sentiments à eux, pour essayer de les retrouver dansun univers qui n’est pas le leur. Où est l’amour pour l’auteur, et donc pour la littérature, là-dedans ? En tant qu’artiste ! Bien sûr qu’il y a une atmosphère, bien sûr qu’il y a du fond, bien sûr qu’il y a de la profondeur dans l’âme de Dostoïevski, et je la connais, et je l’adore, et ça me comble ! Mais ce qui m’intéresse en tant qu’artiste moi-même, toutes proportions gardées, c’est d’explorer sa technique et la façon dont il organise son roman.

Il y a beaucoup de putes dans votre Paradis. Mais paradoxalement, peu de sensualité, contrairement à vos autres ouvrages.

Parce que c’était un critère décidé d’avance, L’Homme qui arrêta d’écrire ne devait pas être sexuel. En arrêtant d’écrire, il perd ses couilles. Il faut qu’il soit « en-dessous », c’est ce qui n’a pas été compris, ça a été vu comme un défaut ou une insuffisance. Alors que ce sont des décisions de départ : pas de jazz, pas de sexe, pas de biographie. Les mauvais lecteurs ne veulent pas jouer le jeu de ce « je » —là qui n’est pas moi, ou qui est un moi amputé, castré, dévitalisé, déverbalisé… Et l’écriture ne doit pas


Ce qui est intéressant, c’est que lire la Divine Comédie aide à comprendre votre livre, et inversement lire votre livre peut aider le lecteur moderne à comprendre la Divine Comédie… On se rend compte que Dante était un type à son époque, comme vous à la nôtre, et qu’il a fait un tri dans cette époque.

C’était votre ami, mais maintenant vous avez une dent contre lui…

Vous avez dit dans une interview : je ne vais jamais en voyage, je pars toujours en pèlerinage.

Parlons de vos fans : il y a une scène où vous êtes au Baron et vous croisez un de vos lecteurs, qui correspond chez Dante à un adulateur condamné à se rouler dans un fleuve de merde, et qui chez vous suinte de la merde. J’ai une anecdote amusante : j’ai rencontré un jour un de vos admirateurs, qui avait l’air de vous connaître personnellement. Il me dit : j’apparais dans le livre, c’est moi qui suinte la merde au Baron. Et en me montrant sa main, il me dit : « Mais ça va mieux depuis, j’ai suivi un traitement pour arrêter de suer ! »

Vous avez un rapport parfois conflictuel avec le lecteur et en particulier avec les auto-proclamés « nabiens » qui fleurissent sur Internet.

Exactement. C’était un projet que j’avais depuis longtemps, il fallait que je trouve le bon motif et le bon moment aussi. Tout est lu si superficiellement en France, c’est monstrueux. Les gens qui « aiment Dante », soi-disant… Comme Sollers, par exemple. Il connaît pas tout ça, y a des personnages entiers il sait même pas ce que c’est…

J’ai une Dante contre lui ! Ils sont lamentables, tous ces types, qui voient tout de loin, de la culture, jamais de la passion, de la réelle passion de lire, ou d’écrire, ou de comprendre. Ils ne veulent pas comprendre. Ils veulent appliquer leurs propres trucs dessus, leur propre petite sensibilité, avec leurs références à eux. Moi en tant que lecteur je suis comme vous, je m’oublie complètement, je veux comprendre ce que l’autre a fait, c’est plus intéressant, non ? Aujourd’hui, on est le vingt janvier, c’est l’anniversaire de Raymond Roussel. On pourrait croire qu’il est aux antipodes de ce que je fais, mais je suis un fanatique de Raymond Roussel ! Je suis allé en Sicile cet été, j’ai retrouvé son dernier hôtel, sa chambre mortuaire, j’ai beaucoup écrit sur Roussel, j’ai beaucoup pensé à lui, c’est même un homme important dans ma vie, son œuvre aussi, mais il n’a rien à voir avec ce que je fais.

Eh oui, je ne suis pas allé en Sicile pour bronzer sur les plages, je suis allé en Sicile pour voir la maison de Pirandello et sa tombe, je suis allé à Agrigente, je suis allé à Palerme, je suis allé sur l’Etna, 3 300 m à pied, sept heures de marche pour danser au bord du volcan d’Empédocle, le cratère devant lequel il a laissé ses sandales avant de sauter. Moi je ne suis pas un touriste, je suis un pèlerin.

Non ?! C’est vrai ? C’est merveilleux ! C’est pas le seul, j’en ai vu des types qui avaient des problèmes de sudation, qui tremblaient…

Très conflictuel… Beaucoup… De plus en plus. Toujours pour les mêmes raisons : d’abord l’espèce

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apparaître, sinon je me fais gauler en tant qu’auteur. Je voulais garder pendant sept cent pages l’illusion que le livre n’était pas écrit. L’Homme qui arrêta d’écrire ne s’adresse à personne. Il se parle à lui-même pendant qu’il agit, mais il n’écrit pas, d’aucune façon. Ça a été très dur à réaliser, mais j’étais obligé de le faire, sinon je ne faisais pas ce livre-là, j’en faisais un autre.


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de fanatisme qui fait qu’ils sont dans un rapport de soumission et d’incompréhension, ils ne voient chez moi qu’eux-même transfigurés, ils imaginent qu’ils sont comme moi et ils voudraient que je sois comme eux, et moi ça je ne veux pas. C’est beaucoup plus intéressant d’essayer de savoir comment l’autre a fonctionné pour faire son œuvre, plutôt que de se projeter soi, avec son petit ballot de névroses personnelles, on s’en fout, et puis moi j’ai pas à supporter ça. Je suis pas là pour rédempter les défauts, les péchés des autres à travers ma nature, ils vont pas se laver à mon écriture, ou se salir d’ailleurs, dans un cas comme dans l’autre, c’est pareil. Et moi, je ne suis pas nabien ! (rires) Comme Marx n’était pas marxiste !

On parle toujours de ceux que vous damnez, rarement de ceux que vous sauvez… Alain Delon, par exemple, avec qui vous avez un point commun : votre réputation de mégalo. C’est pour ça que vous vous sentez une proximité avec lui ?

PREMIER NUMÉRO

TROIS CENT TRENTE GRAMMES

JUIN DEUX MILLE ONZE

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On vous a accusé avec ce livre d’avoir fait un bottin mondain, mais avec la lecture de Dante on se rend compte que c’est absurde.

L’autre jour sur RTL, il disait qu’il était le dernier mythe vivant du XXIe siècle. Et Yves Calvi lui disait en gros : oui, attendez…

Pour revenir au final sur les Champs-Elysées, on n’a pas parlé du personnage d’Emma Pasquier, qui correspond à la Béatrice de Dante. C’est votre lectrice idéale en fait ?

Elle essaie de redonner le goût de l’écriture au narrateur, mais on ne sait pas si elle y arrive à la fin, quand vous quittez Paris tous les deux par le RER…

BADABING ! / LE MAJEUR

C’est le seul moment du livre qui se passe en-dehors de Paris. Est-ce que l’amour, l’espoir se situent hors de Paris ?

Ou comme le Christ n’est pas chrétien… Toutes proportions gardées !

Oui, ou alors la Divine Comédie était déjà un bottin mondain !

Pas seulement, il y a le double aussi. Le premier film que j’ai vu dans ma vie, c’est La tulipe noire, quand j’avais quatre ans. C’est un film où il joue deux rôles, deux frères jumeaux. J’ai cru pendant longtemps qu’il y avait deux Delon, qu’il avait un frère qui jouait véritablement avec lui dans le film. Et ce thème du double, ça l’a suivi toute sa vie, jusqu’à Monsieur Klein et bien d’autres encore. Et pour moi c’est capital, le double. Delon a été à l’initiative de plein de films qui pouvaient lui servir à construire une sorte d’autoportrait à travers ses personnages. On appelle ça mégalo, d’accord, mais on s’en fout, c’est le résultat qui compte.

Ah oui, et qu’est-ce qu’il a à raconter Yves Calvi? Il ferait mieux de se mettre des idées dans la tête plutôt que des cheveux dessus…

Ah, oui. Tout à fait. Celle qui a tout compris mais qui la ramène pas. Et qui n’est pas dans la projection.

Non, on ne sait pas… Parce que là c’est la montée jusqu’au Paradis, jusqu’à la mort, et Dieu. Elle disparaît aussi, dans les deux livres. Elle est placée, tac ! dans la rose céleste, Béatrice, et elle disparaît.

Oh oui, je pense. Moi j’en peux plus de ce Paris. C’est vraiment mon adieu à Paris qui a été écrit par ce livre. C’est aussi un livre sur Paris, sur la rive droite. Je voulais vraiment donner le portrait du Paris finissant, du Paris mortifère aussi.


Partir où ?

Je sais pas… la Chine… l’Afrique… l’Italie… voilà. En tout cas, en Orient, tout ça c’est de l’Orient, même l’Italie, c’est de l’Orient. Là, y a plus rien à faire. C’est mort… archi-mort.

Ce n’est pas déjà ce que vous disiez dans les années 1980 ?

Vous pensez qu’on ne gardera rien des années 2000 ?

Moins précis ! Il y avait une culture qui était morte, une dictature mitterrandienne, post-gauchiste. Là c’est mort, au sens c’est éteint. Avant il y avait une vitalité, même offensive, à l’époque de mon Régal [des vermines], de L’Idiot International, de bien d’autres. Les années 1980 étaient horribles mais on se battait.

Non, non, il y aura aussi des choses qui resteront. Mais ce que je veux dire, c’est qu’il y avait un combat, dans les années 1980, contre des ennemis à la fois idéologiques, culturels, sociologiques, et aujourd’hui, il y a pas de combat ! Il y a une vitalité qui a été ôtée, dans la combativité possible d’une époque. Tout est lourd, il faut soulever tout le monde pour arriver à faire un truc, un rendez-vous… C’est beaucoup moins fluide qu’avant, même s’il y avait les mêmes problèmes. Il y avait une vitalité… C’est ça que je vois, voilà. Une surveillance totale, tout le temps, qui fait chier… Un esprit policier qui est insupportable… Plus d’humour, tout le monde est super intéressé au premier degré… C’est horrible. « Surveillance » et « Méfiance » sont les deux mamelles des années 2010… J’aime trop les seins pour me contenter de ces mamelles-là.

LES MOUTONS ÉLECTRIQUES, MAISON D’ÉDITION DE QUALITÉ, EST FIÈRE DE VOUS PRÉSENTER UNE BRÈVE SÉLECTION DE SA PRODUCTION D'EXCEPTION M. le professeur Barillier Steampunk !, manuel technique

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M. Nikolavitch Mythe & super-héros, récit ethnographique

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MM. Ruaud & Mauméjean Sherlock Holmes, une vie, relation biographique

M. le professeur Jaworski Janua Vera et Gagner la guerre, grandes fresques historiques

Mme Windling L’Épouse de bois, comédie sentimentale

| ENTRETIENS

Je vais partir, mais c’est compliqué ! La structure de l’anti-édition, il faut la finaliser, faut que je trouve les personnes… Et puis j’ai mes parents, mon fils… Mais dès que je pourrai, je partirai.

PAR M. PIERRE ANCERY

Pourquoi vous ne partez pas ?


Le Majeur (extrait)