Le Culte | Abécédaire

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MOT DE LA RÉDACTION

Le Culte [lə kylt] n. p. (Latin Cultus) 1. Un ramassis d’idées réunies par la force d’une reliure. Dégage

une forte odeur d’encre au creux de ses pages. Peut se froisser, se tâcher, gondoler selon l’usage de son propriétaire. Fait de matière organique et non de codes, Le Culte n’est ni virtuel, ni tactile, mais tangible et texturé. 2 . Magazine qui résiste au désintérêt de son support par souci d’existence et qui y voit une occasion de se réinventer. En empruntant la forme d’un abécédaire, il veut enfin comprendre qui il est et quelle est sa pertinence dans cet ici maintenant que nous avons tenté de capter lors de la dernière édition. 3. Le Culte n’a aucune contrainte par rapport au thème. Sans orientation ou ligne directrice, il veut se redéfinir en tant que pur outil d’expression. Sa tendance à vouloir aller au fond des choses se décuple ici par le démantèlement de l’idée à la phrase, du mot à la lettre. 4. Portrait de vingt-six mots qui, une fois décortiqués, contri-

buent à l’élaboration d’un ouvrage de référence modeste, d’une encyclopédie de la culture actuelle, d’un dictionnaire de nos impressions. Ce Culte est en quelque sorte sa propre définition.

Fanny Brossard Charbonneau Rédactrice en chef

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ARCHITECTURE BANDE DESSINÉE CLASSIQUE DRÔLE ÉDITER FAMILLE GRAND-P’PA HASTAG INVISIBLE JARGON KARAOKÉ LAIT MAINSTREAM NARCISSE ORGASME POSTMODERNITÉ QUÉTAINE RADIO SENS TRICOT TERRORISME URBANITÉ VINGTAINE WET XY ZINGER DOUBLE DOWN

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Jules TREIZE L E C U LT E


B-BANDE DESSINÉE Alexandra LORD

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[ bɑ̃ d dɛ.si.ne ] n.f. (BD, Bédé). RÉCIT QUI MÉLANGE L’IMAGE ET LE TEXTE DANS UN SOUCI ESTHÉTIQUE. LE MOT « BANDE » SIGNIFIE LIER, DONC LIER LES DESSINS. AUTREFOIS IGNO- RÉE ET RELAYÉE COMME ART DE MOINDRE IMPORTANCE, LA BANDE DESSINÉE S’EST MAINTENANT HISSÉE AU RANG DE « NEUVIÈME ART. » 1) COMIC. BANDE DESSINÉE AMÉRICAINE. À L’ORIGINE, LES COMICS ÉTAIENT TOUS HUMORISTIQUES. 2) MANGA. BANDE DESSINÉE JAPONAISE. ESQUISSE DÉRISOIRE, DIVERTISSANTE OU EXAGÉRÉE, AU STYLE TRÈS CARICATURAL DES PERSONNAGES. 3) FUMETTI. BANDE DESSINÉE ESPAGNOLE. SIGNIFIE « PETITES FUMÉES », EN RÉFÉRENCE AUX BULLES DANS LESQUELLES LES PERSONNAGES PARLENT.

Le parcours haletant d’une bande dessinée. Pour l’instant, il n’y a rien. Même pas de mots, ni de traits, ni de couleurs. Nada. Pas de bande dessinée. C’est une page blanche, vide, inerte. Elle ne demande qu’à être griffonnée, barbouillée, saturée, colorée. Elle ne demande qu’à prendre vie. Elle ne demande qu’à raconter. Vient l’idée qui germe, lentement. Parfois, le processus est long et ardu. L’idée se fait toute petite, terrée dans notre inconscient. Puis, elle nous chuchote, s’intensifie, et hop là, elle se métamorphose en grande dame majestueuse. On bâtit du début à la fin notre scénario, puis on le met sur papier. Parfois c’est différent. Sans qu’on s’y attende, l’inspiration s’invite dans notre cocon, elle s’accroche. Elle nous hante. C’est arrivé au bédéiste québécois Pascal Colpron pour son œuvre

JANE, LE RENARD ET MOI ILLU. : ISABELLE ARSENAULT AUTEUR : FANNY BRITT

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exposée au Musée des Beaux-Arts de Montréal : « Ça l’air vraiment légendaire, mais c’est vraiment comme ça que c’est arrivé. Un soir, après la pluie, je me suis promené, les rues étaient super atmosphériques, et c’est là que l’inspiration est venue. Une fois que j’ai trouvé mon idée, je suis revenu chez moi, j’ai pris du papier, des ciseaux et de la colle en bâton et j’ai fait mon premier découpage à la main, contrairement à l’habitude », raconte-t-il. Gratouillée, secouée, la page se réveille, s’anime et s’émeut, sous les coups de crayon. « Le trait chez l’artiste, c’est primordial. C’est expressif », explique Pascal. Parfois, le processus est un peu plus rigide. Non, plutôt différent. Loin de ce qu’on s’imagine. Avec des logiciels, beaucoup créent. Comme Pascal parfois. Pour Mon petit nombril, il faisait toutes ses lignes à l’ordinateur, alors que Zviane, auteure de Les deuxièmes, y créait ses nuances de gris.

MON PETIT NOMBRIL PASCAL COLPRON


Puis la planche n’attend qu’à être vue, elle est prête à s’imprégner dans l’imaginaire, à y laisser sa trace. Parfois, elle sera papier. Parfois, elle sera seulement sur internet. D’autres fois, plus rarement, au musée. Le support diffère d’un artiste à l’autre : « Ça a été une révélation. Le blogue, c’est accessible », explique Pascal. Au départ, sa bande dessinée Mon petit nombril était seulement diffusée sous forme de blogue. « C’est important de se faire lire, c’est le fun d’avoir du feed-back », soutient Zviane. Le blogue est un excellent moyen pour débuter.

Mais il faut en vivre, survivre. Pour Pascal ( comme pour beaucoup d’autres bédéistes ) ce qui lui permet de subvenir à ses besoins, ce sont les contrats d’illustrations. La bande dessinée lui donne simplement un complément : « Michel Rabagliati vit de ça, mais il a un best-seller. D’autres auteurs vivent de leur art, mais ils sont publiés en Europe. Moi je suis publié strictement au Québec. Je ne vis pas de ça», explique-t-il. Selon lui, le marché québécois est restreint. Heureusement, il y a des bourses, notamment celles du Conseil des arts et des lettres du Québec. « Mais c’est vraiment difficile d’en avoir », avoue Isabelle Arsenault. « Habituellement, c’est un ratio de 15 % maximum qui obtienne des bourses. Il remet environ trois bourses à 45 personnes qui ont appliqué », précise-t-elle. Ils adorent pourtant ce qu’ils font : « C’est dans le top 10 des plus beaux métiers du monde ! », s’exclame

LES DEUXIÈMES ET APNÉE ZVIANE

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Zviane joyeusement, qui malgré tout, admet qu’elle ne vit de quasiment rien. Le parcours de la bande dessinée est maintenant complété. Elle en a fait du chemin, un long marathon essoufflant à travers les embuches financières et les préjugés. Pourtant, le résultat est là. Elle est une œuvre grandiose qui a su faire sa place au Québec par sa grande qualité. Elle n’est pas prête de disparaître, puisque les artistes québécois sont bourrés de talent. Et la population, elle, a soif d’émerveillement.

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Mais le défi n’est pas toujours celui auquel l’on pense : « C’est important que, de page en page, le personnage se ressemble. Ce n’est pas pour rien qu’en bande dessinée les traits sont simplifiés, le personnage revient souvent », raconte Isabelle Arsenault, illustratrice de Jane, le renard et moi. Pour cette œuvre-là, elle a fait ses dessins directement à la main.


C- CLASSIQUE Moal TITOUAN

[ klassik ] adj. et n. (LATIN CLASSICUS). EST CONSIDÉRÉE COMME CLASSIQUE UNE OEUVRE, QUI, APRÈS AVOIR SOUTENU L’ÉPREUVE DU TEMPS, FAIT AUTORITÉ ET EST CONSIDÉRÉE COMME UN MODÈLE. L’OEUVRE INSPIRE DONC LE RESPECT, SERT DE RÉFÉRENCE DANS SON GENRE ET MÉRITE D’APPARTENIR À LA CULTURE GÉNÉRALE D’UNE CERTAINE SOCIÉTÉ.

« Hey, as-tu entendu parler du film Le Dictateur de Charlie Chaplin ? - Bin oui ! C’est un classique ! »

UN « CLASSIQUE », C’EST QUOI ÇA ?

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Au niveau culturel, un classique a un certain rapport avec la réception de l’œuvre, la reconnaissance durable, dans le temps, qu’elle obtient auprès d’une société, et par la suite, à l’importance qu’elle prend dans la culture dont elle fait partie. Un classique c’est une œuvre dont le temps a consacré la qualité et l’autorité et qui constitue la tradition, ce que l’on a jugé important de conserver. Un classique n’en devient qu’un au fil de l’histoire de sa réception par les générations successives, au fur et à mesure qu’elle passe à la prospérité et suscite ou non un intérêt durable. Un classique c’est une œuvre qui a été transmise entre de nombreuses personnes et qui devient un véritable repère culturel, aussi bien dans la société que dans l’histoire. Mais une œuvre ne touche pas forcément toute l’humanité ; les classiques peuvent ainsi varier d’un groupe à l’autre en fonction de la langue, de la nationalité, de l’éducation et de nombreux autres facteurs sociaux et culturels.

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« Un vrai classique, […] c’est un auteur qui a enrichi l’esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus […] ; qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention, sous une forme n’importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi ; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges. »  — Charles-Augustin Sainte-Breuve

Il est impossible de juger du caractère classique d’une œuvre récente puisqu’elle n’a pas encore pu se souscrire à l’épreuve du temps. Mais mon observation de la société actuelle me laisse penser que la création artistique de ce qui deviendra un classique est beaucoup plus ardue de nos jours. En effet, la mondialisation, basée principalement sur le système capitaliste américain, crée une certaine uniformisation culturelle. Pour mieux se faire connaître et gagner leur vie, les artistes du XXIe siècle ont tendance à se souscrire à la mode culturelle lancée par les Américains. Ainsi, l’originalité propre à un classique est beaucoup moins présente. Un classique n’est pas forcément une œuvre qui a été reconnue dans son temps ou qui a fait l’unanimité, or, passer par une phase de non-reconnaissance à notre époque est considéré comme un échec, et les artistes qui veulent vivre de leur art ne peuvent pas se le permettre. Les artistes, qui veulent toucher le plus de consommateurs possible pour « réussir leur vie » dans ce système capitaliste mondial, suivent la mode américaine en délaissant parfois l’originalité. Cette uniformisation n’est pas généralisée non plus, il reste des artistes originaux qui seront peut-être considérés comme des classiques du XXIe siècle dans quelques années.

CLASSIQUE 2.0

L’autre facteur qui vient grandement influencer la culture contemporaine est l’arrivée du Web. Il joue un rôle de diffuseur extraordinairement rapide qui permet de faire connaître une œuvre à l’échelle planétaire en très peu de temps et ainsi de toucher un public plus large. On se souvient tous de la sortie du tube Gangnam Style de PSY en 2012 qui avait été un véritable succès partout sur la planète en quelques semaines seulement. Mais le problème du Web, c’est qu’il permet de diffuser une œuvre tellement rapidement que le public s’en lasse aussi vite qu’elle est apparue ; elle n’a plus le temps de s’ancrer dans la mémoire collective. À peine un film, une peinture, une musique ou même une pièce de théâtre commence à faire parler d’elle qu’une autre œuvre vient déjà la remplacer sur la scène publique. Mais c’est encore une fois en rapport avec la mondialisation et le Web qui permettent aussi un échange parmi une plus grande communauté et donc plus de possibilités pour les différents artistes. Le public s’attache ainsi beaucoup moins à un seul artiste, mais bien à plusieurs. Auparavant, les classiques comme ceux de The Beatles, par exemple, mettaient du temps à se faire connaitre. Leur musique se transmettait de manière plus lente et restait plus longtemps à l’écoute. Petit à petit, leur tube devenait une chanson que tout le monde était en mesure de reconnaître et même de chanter. Quelles œuvres artistiques contemporaines seront les classiques de demain ? C’est au temps d’en juger.

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LA MONDIALISATION DU CLASSIQUE OU LE CLASSIQUE DE LA MONDIALISATION


D-DRÔLE Mélissa TARDIF

HACHÉ, SÉBASTIEN, n. m.

1) Indescriptible personnage, il use de la folie à la perfection. Papa humoriste, il utilise les bébelles de ses filles pour raconter des histoires rocambolesques. 2) Son drôle est fou, ingénieux, survolté et, à l’image de sa vie, centré sur ses enfants. 3) « Mes enfants m’inspirent énormément. J’adore raconter des histoires en utilisant leurs jouets ; mais là mes enfants jouent pas avec la crèche de Noël ! J’suis pas un redneck de la Saskatchewan ! » LAROUCHE, JÉRÉMIE, n. m.

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POS QUI AMUSENT, DISTRAIENT ET RASSEMBLENT. 2) LE DRÔLE PREND PLUSIEURS FORMES : ABSURDE, ENGAGÉ, DE SITUATION, ETC. 3) LE DRÔLE S’EXPRIME PAR LE RIRE : RIRE GRAS, RIRE JAUNE, ÉCLATER DE RIRE, FOU RIRE, MORT DE RIRE, ETC. 4) LE DRÔLE EST CETTE PARCELLE DE CHARME ET DE BONHEUR MOMENTANÉ IMPOSSIBLE À EXPLIQUER. 5) LE DRÔLE CE SONT DES HUMORISTES ET CERTAINS QUI SE DÉMARQUENT. 7) C’EST AUSSI LES NOUVEAUX, LA RELÈVE ET CELLE-CI EST FORTE, PASSIONNÉE ET INCROYABLEMENT TALENTUEUSE. 8) LE DRÔLE DE RELÈVE, C’EST SORTIR DU LOT ET S’INSCRIRE PARMI LES CINQ HUMORISTES DE LA NOUVELLE VAGUE QUI VALENT LE DÉTOUR EN CE MOMENT.

1) Partageant son identité avec Martin Leduc, son alter ego timide et malhabile, c’est en tant que Sébastien Haché que son humour atteint les plus hauts niveaux. 2) Son drôle est déjanté, envoûtant et brillant, en équilibre imprévisible entre le niais et le futé. 3) « L’autre fois, je jouais à Où est Charlie pis j’ai trouvé Némo ! »

[dʁol] n. et adj. 1) SE DIT DE PRO-

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et humoriste, elle décoiffe, désarçonne et ne ressemble à personne d’autre sur la scène humoristique en ce moment. 2) Son drôle est imagé, décalé, moderne, référentiel et surprenant. 3) « Bonjour, je m’appelle Katherine Levac, je suis Ontarienne. En fait, je suis Franco-Ontarienne. Ça un Franco-Ontarien c’est comme un Ontarien normal, mais qui regarde L’auberge du chien noir. » 1) Franco-Ontarienne, bloggeuse LEVAC, KATHERINE (KATE), n. f. VACHON, MARTIN, n. m.

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1) Acteur et humoriste, il exploite des thèmes jamais abordés, domine la scène en prenant tout l’espace disponible et inclut aisément le spectateur dans ses histoires. 2) Son drôle est surprenant, physique et sympathique. 3) « […] mais là, dans un Canada francophone où tout est décidé au Québec, c’est le Québec qui aurait eu le contrat de faire toutes les routes du pays ? Hiiisssh ! Pas sûr qu’avec nos nids de poules, Terry Fox aurait réussi à traverser le pays sur une jambe ! »

ROY, PHILIPPE (PHIL), n. m.

1) Improvisateur, chroniqueur, animateur et humoriste à la voix de crécelle, il réinvente le stand up et joue sur plusieurs univers à la fois ne nous laissant jamais respirer entre deux éclats de rire. 2) Son drôle est déstabilisant, hilarant et essouffle de rire. 3) « J’étais en train d’écrire une citation vraiment pertinente qui en dirait long sur moi et l’intelligence de mes propos, mais ma mère a mis la tourtière sur la table, fait que ; désolé ! So long suckers ! »


E-ÉDITER Félicia BALZANO

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Sous un #hashtag on s’Édite tous, surtout Elles. MasquÉes, Elles clament la vie, le rÉel. Esclaves de l’Édition de la rÉalitÉ . # Mascara, # fond de teint, et # rEdlips.


F-FAMILLES Sophie BERNIER-BLANCHETTE

[ fa.mij ] n. f. ( LATIN FAMULUS ).

UNE COMMUNAUTÉ D’INDIVIDUS DOTÉE D’UN NOM, D’UN DOMICILE, ET QUI CRÉE ENTRE SES MEMBRES UNE OBLIGATION DE SOLIDARITÉ MORALE ET MATÉRIELLE DANS LE BUT DE PROTÉGER ET FAVORISER LEUR DÉVELOPPEMENT SOCIAL, PHYSIQUE ET AFFECTIF. DÉSIGNE AUTANT LES REGROUPEMENTS FONDÉS SUR LES LIENS DE SANG QUE LES INDIVIDUS PARTAGEANT DES PRATIQUES ET DES IDÉOLOGIES COMMUNES.

LA FAMILLE 4½

LA FAMILLE D’ADULTE

Ton appartement, ta colocation , c’est comme ta nouvelle famille principale, parce que c’est elle qui remplace ta vraie de vraie famille, celle que tu as probablement quittée pour Montréal-Ville-qui-Pue

Ensuite, chez les gens en couple se développe trop rapidement un phénomène relationnel qui se classe aussi dans ce que j’appellerais une famille, c’est-à-dire les couples d’amis.

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C’est avec eux que tu prends les décisions familiales de base comme choisir qui lave les champignons dans le fond du bain, qui débouche le lavabo plein de cheveux ou qui va dire au voisin d’en dessous que c’est un tout petit peu dérangeant quand il joue à GTA sur son cinéma maison pour enterrer son bébé qui braille. Tes colocs, c’est pas nécessairement des gens avec qui tu passes le plus clair de ton temps. En fait, tu côtoies probablement plus souvent leur vaisselle sale. C’est une relation un peu molle, c’est-à-dire que c’est majoritairement avec eux que t’écoutes des séries piratées à 2 heures du matin en pyjama en mangeant des ramens avec trop de Sriracha. C’est avec eux que tu pleures juste un peu en recevant le bill d’Hydro à la fin mars, et qu’ensemble vous faites le pacte de vous lavez à l’eau froide, de vivre en combine sans chauffage dans le noir et de laver votre linge dans la neige.

Quand ton chum te présente la blonde de son meilleur ami, une force inconnue te pousse à aimer inconditionnellement cette fille complètement différente de toi. En groupe de 2 ou 3 couples, vous faites des affaires sérieuses comme aller prendre un verre ( de vin ) habillés quand même chic pis vous vous surprenez à complimenter les autres blondes sur leurs bottes pis leur sacoche. Mais vous sortez jamais trop tard, parce que « minou se lève à 5h demain, y fait de l’over cette semaine ». Quand votre couple d’amis préféré se sépare, vous êtes complètement désorientés. Le vendredi soir, vous n’avez plus aucun repère, puisque votre principale source de distraction est scindée en deux. Vous aviez délaissé vos amis célibataires au profit de ces sorties en nombre pair qui vous faisaient sentir comme dans la vraie vie d’adulte. À quoi bon fréquenter ces célibataires ne connaissant rien aux vrais plaisirs de la vie quand on peut vivre pleinement sa vie de couple avec d’autres couples vivant eux-aussi pleinement leur situation conjugale et ainsi multiplier ce bonheur irréaliste qu’est le fait d’être constamment avec quelqu’un ? Pourquoi n’existe-t-il pas de Métro Flirt pour couple d’amis ?

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LA FAMILLE RÉMUNÉRATRICE

Finalement, une job étudiante à temps partiel, c’est jamais ce qu’il y a de plus gratifiant, tu changeras pas le monde avec ça, alors aussi bien avoir du fun en échange d’un maigre salaire. C’est pourquoi il se forge entre toi et tes collègues des liens forts et indéfinissables.

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Tu n’oses pas encore les appeler tes « amis », parce que le truc le plus intense que vous vivez ensemble, c’est le rush du midi. Alors tu te contentes de parler d’eux comme « la fille de ma job » et voilà, tout le monde comprend. Prendre une bière avec « le monde de la job », ça veut dire passer 3 heures devant beaucoup trop de pichets à parler de la job pis rien que de la job. C’est là que tu leur avoues à quel point ça te met hors de toi quelqu’un qui retire sa carte trop tôt du terminal, pis que ça t’est déjà arrivé d’oublier de faire payer quelqu’un. Pis c’est aussi là que le gars un peu louche un peu paqueté raconte en riant la fois où il a pris 5 $ dans le pot de tip pour s’acheter des cigarettes. C’est avec eux que tu ouvres le magasin le samedi matin, encore un peu maganée de la veille, pis que vous faites le concours de celui qui a le moins dormi. Une force indescriptible te pousse à faire passer les « soupers de job » avant tout autre élément de ta vie. Le pire dans tout ça c’est que les gens acquiescent et comprennent l’importance capitale de cet évènement unique.

On se rend vite compte qu’on a plus besoin de choisir nos amis comme on le faisait au primaire pour l’équipe de Kin-Ball en se basant sur des critères de sélection plus que scientifiques. On a beau être nostalgique du temps où on était le king du secondaire, reste que nos relations actuelles semblent être basées sur quelque chose de plus solide qu’une simple histoire de gang. La majorité des gens qu’on côtoie arrivent dans nos vies par hasard et c’est peut-être ça qui rend les vraies amitiés aussi naturelles. Mon doux, ça me donne le goût de texter mes amies pour leur dire que je les aime. L E C U LT E


G-GRAND-P’PA Béatrice LECLERC

[ gʀɑ̃ pɑ ] n.m. 1) MON GRAND-

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PÈRE S’APPELLE TANCRÈDE 2) C’EST LE GENRE DE GRAND-PÈRE QUI CUISINE LA MEILLEURE SOUPE AUX LÉGUMES DU QUÉBEC, QUI PEUT RÉPARER SON TOIT, SON ÉVIER, LE TRACTEUR DU BEAU-FILS ET QUI MENUISE N’IMPORTE QUELLE GOGOSSE EN BOIS PENDANT SES TEMPS LIBRES 3) C’EST LE GENRE DE GRAND-PÈRE QUI, À 65 ANS PASSÉS, S’ACHÈTE UN IMAC G5 ET UN IPAD ET QUI PITONNE MIEUX QUE QUICONQUE SUR LES 60 BOUTONS DE LA TÉLÉCOMMANDE VIDÉOTRON.

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WRECKING BALL

J’AI TUÉ MA MÈRE (EXTRAITS)

« Peux-tu ben me dire qu’est-ce c’est que ça donne ? Même pour une pub ça ne serait pas vendeur. Son rouge à lèvres y’est trop foncé, elle a l’air d’un robot. C’est violent, c’t’une femme-objet et les tatouages sont passés de mode. Elle est ridicule. »

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise, y’a du talent le p’tit. C’est lui qui écrit son scénario, qui réalise son film, qui joue dedans et qui fait le montage ! C’est juste plate que j’aie pas pu voir un de ses films… C’est pas le genre de films qui joue à Granby. Le cinéma de Granby passe juste des films pour faire de l’argent. »

– MILEY CYRUS.

BAD ROMANCE

Tancrède, qui a grandi avec la Bolduc – LADY GAGA. et qui vieillit maintenant avec Miley « C’est-tu elle qui s’habille avec -twerking- Cyrus, donne son opinion de la viande ? Elle a l’air d’une sautesur la culture d’aujourd’hui : relle. Imagine si c’était Dalida ou Nana Mouskouri qui faisaient des clips d’même, ça ne pognerait pas longtemps. »

– XAVIER DOLAN.

TRANSFORMERS 3

(BANDE-ANNONCE) – MICHAEL BAY

« Ça c’est le genre de films qui passe à Granby ! Tout ce qui est américain pogne. Mais après, qu’ils se demandent pas pourquoi NOS JOIES RÉPÉTITIVES il y a autant de violence, ils n’ont – PIERRE LAPOINTE. qu’à regarder les films qu’ils font. « Aah ! Lui y’est pas comme les autres. Sont pas comme ceux à Dolan. » Y’est pas énarvé. Je l’écouterais dans mon auto. Mais si on l’envoyait aux BUZZ WEB (PEINTURES) États-Unis, il ne marcherait pas fort – MATHIEU ST-ONGE. fort, eux-autres ils aiment l’autre « Ses fonds me font penser gaga et ses 564 millions de vues sur à Riopelle. » sa mauvaise romance. » INTRO

– ALT-J.

« C’est bon ça ! Mais mettons que c’est pas de la musique de chambre. »

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Même si je ne suis pas certaine du lien entre Mathieu St-Onge et Riopelle et que j’écoute Alt-J pour dormir, mon grand-p’pa c’est le meilleur.

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Tancrède est un homme de son temps et de mon temps. Une fin de semaine de janvier, à Granby, je lui ai dit « Grand-p’pa, viens ici on va faire une expérience. » J’ai ouvert mon ordinateur sur des vidéos, des extraits de musique et des clips. « Analyse pas là grand-p’pa ! C’est pas de la philo ou de l’intellectualisation de la culture! Je veux juste des réactions spontanées. »


H-HASHTAG Renaud MARTEL-THÉORÊT

[ aʃ.taɡ ] n.m. 1) ANGLICISME DE

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L’ÉQUIVALENT FRANCOPHONE « MOT-CLIC ». ILLUSTRÉ PARLE SYMBOLE CROISILLON (#). 2) LE HASHTAG N’EST PAS : UN MARQUEUR D’ALTÉRATION MUSICALE DIT « DIÈSE » SUR UNE PARTITION, UN JEU DE TICTAC-TOE MINIATURE, UN SIGNE VISANT À CENSURER LES PAROLES VULGAIRES DANS UNE BANDE DESSINÉE, L’ÉQUIVALENT DU MOT « NUMÉRO » NI LE CARRÉ QUE TU PEUX COMPOSER SI TU VEUX « RÉÉCOUTER ATTENTIVEMENT LA LISTE D’OPTION SUIVANTE AFIN DE MIEUX VOUS REDIRIGER ».3) LE HASHTAG C’EST : LA JUX-TAPOSITION DU SYMBOLE # À UN TERME PRÉCIS AFIN DE REGROUPER LES PUBLICATIONS SUR UN MÊME SUJET CENTRAL À DES FINS DE CLASSIFICATION SUR CERTAINS MÉDIAS SOCIAUX. 4) IL SERT NOTAMMENT À FAVORISER LE SUIVI ET LA DOCUMENTATION SUR DES SUJETS D’ACTUALITÉ, FAVORISER L’INTERACTION DES PUBLICS LORS D’ÉVÉNEMENTS ET DE CAMPAGNES PUBLICITAIRES ET FINALEMENT, TE DONNER L’IMPRESSION QUE TU VAS OBTENIR DES CENTAINES D’ABONNÉS SUPPLÉMENTAIRES JUSTE PARCE QUE T’AS EMPLOYÉ LE HASHTAG #FOLLOW4FOLLOW.

On a pu voir leurs utilités à plusieurs reprises dans les dernières années, que ce soit pour partir un mouvement printanier ou encore pour suivre une manifestation en cours. Toutefois, bien que même ta mère soit au courant de l’existence des hashtags après que tu aies passé trois heures à lui expliquer le fonctionnement de Twitter à Noël dernier, de nombreuses utilisations fautives continuent de pulluler dans le World Wide Web. Je ne suis moi-même pas le meilleur exemple à suivre, mais peut-être que cet article vous fera au moins prendre conscience de votre utilisation des mots-clic. Règle générale, si tu mets plus de trois hashtags dans une même publication, il y a probablement quelques globes oculaires qui vont tomber en dépression. Les études veulent qu’un tweet comportant des motsclic possède plus de chance d’être retweeté, mais crois-moi, tu ne veux pas être de ceux #qui #ajoutent #un #hashtag #à #chaque #mot #de #leur #phrase. La personne qui va perdre son temps à chercher les résultats provenant de déterminants possessifs n’est probablement pas le type d’abonné que tu recherches.

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Pour être efficace, tu dois sélectionner stratégiquement quels mots tu vas juxtaposer d’un croisillon. Il existe différents types de hashtags dans lesquels tu peux piger, tout dépendant de tes objectifs : • Ceux qui te font passer pour un cas désespéré en recherche d’amis : #followme #like4like #instalike • Ceux qui t’identifient et t’étiquettent à un mode de vie : #AnythingWithCat #AnythingWithFood #AnythingWithHealthy #AnythingWithGym • Ceux qui vont t’apporter des abonnés qui lisent le 7 Jours : #Générosité #Liberté #Rêve • Ceux que tu vas mettre à chaque fois sans vraiment savoir pourquoi : #igers #picoftheday #instamood • Ceux que tu utilises pour te segmenter selon des traits physiques, sexuels et/ou religieux et qui rendent tout le monde mal à l’aise : #whitagram #instagay #BlueeyedAmbiguousPastafarianSapiosexual • Puis le fameux #selfie qui mérite haut la main sa propre catégorie.


TWITTER

INSTAGRAM

GOOGLE +

VINE

FLICKR

FACEBOOK

AOÛT 2007

JANVIER 2011

OCTOBRE 2011

JANVIER 2013

MARS 2013

JUIN 2013

Tu veux discuter des sujets d’actualité en employant les hashtags tendances soulevés par Twitter ? Informe-toi sur le sujet avant de centquarantecaractèriser des sottises publiquement. Que tu sois un personnage de la sphère politique, une personnalité publique ou juste en manque d’attention dans ton salon, la perte de crédibilité est pas mal ton plus grand risque quand tu décides de rendre ton contenu public. C’est un peu comme prendre un micro et monter sur une scène pour dire n’importe quoi, sauf que la huée va prendre la forme d’une capture d’écran de ton tweet sur les nouveaux médias.

En bout de ligne, il est aberrant de constater l’importance que les hashtags prennent dans notre façon de partager sur les médias sociaux. Prenons seulement les interrogations existentielles du type : • Après combien de temps doit-on indiquer le #lategram ? • J’ai modifié la luminosité de la photo, est-ce que j’ai quand même le droit de passer ça pour un #nofilter ? • J’ai pas mis le hashtag #regram, est-ce que l’autre personne va être fâchée même si la photo initiale ne venait pas d’elle ? • J’ai une photo hyper cute de moi à 6 ans, mais on n’est pas jeudi, est-ce que je peux faire #TBT sans que personne ne chigne ?

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Les hashtags sont apparus suite à un réel besoin de connecter avec les gens partageant les mêmes intérêts, vivant les mêmes situations ou ayant les mêmes questionnements. Ils ont une autre utilité que de partager une photo de tes cernes dans l’espoir de gagner une cafetière sur le net. C’est plus sérieux que de seulement servir à troller un tweeterwall dans un événement. C’est plus pratique que de seulement répertorier toutes tes photos de voyage sous un même mot dans le but de faire baver tes abonnés. Les hashtags sont là pour faire un peu d’ordre, et non l’inverse.

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LES HASHTAGS SONT RENDUS BIEN INSTALLÉS SUR LES MÉDIAS SOCIAUX LES PLUS FRÉQUENTÉS :


I-INVISIBLE Éric SENÉCAL

[ ɛ.̃ vi.zibl ] adj. (LAT. INVISIBILIS). QUI NE SONT PAS VUS OU QU’ON APERÇOIT TRÈS PEU. IRONIQUEMENT, ON QUALIFIE SOUVENT DE « MINORITÉS VISIBLES » CEUX QUI NE CORRESPONDENT PAS AUX STANDARDS ETHNIQUES DE LA MAJORITÉ.

Récemment, on annonçait dans Le Devoir le renouvellement d’une entente survenue entre différentes instances gouvernementales et communautaires qui débloquaient des fonds qui seront destinés aux artistes issus des communautés autochtones et des minorités dites « visibles ».

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À priori, ceci est une bonne nouvelle. Puis, en s’attardant plus longtemps à la question, on en vient à un constat plutôt navrant. Bien que le tissu social montréalais soit de plus en plus hétéroclite, les intervenants des arts de la scène, que ce soit les artistes, les travailleurs culturels ou les spectateurs, sont en grande majorité blancs et francophones. Ainsi, il existe une distorsion entre la réalité et la scène, et celle-ci n’a absolument rien de poétique. METTRE DU BEURRE SUR SES TOASTS

J’ai eu la chance, il y a deux ans, de participer à une rencontre entre des travailleurs culturels et plusieurs adolescents, pour la plupart immigrants de deuxième génération. Déjà sensibilisés aux arts de la scène, ils faisaient preuve d’un intérêt et d’une curiosité soutenus. Puis, j’ai demandé à l’une de ces personnes : « Que veux-tu faire plus tard ? ». La réponse n’a pas tardé, ses yeux étincelants à l’appui : « J’aimerais être actrice. Mais je vais aller étudier en sciences au cégep ». Puis,

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son collègue, qui semblait être plus intéressé par un métier derrière la scène que d’être sous les projecteurs, me confie également qu’il n’ira pas étudier la discipline de son rêve, car ses parents exercent beaucoup de pression pour qu’il choisisse un métier payant. Ils sont venus ici pour avoir une meilleure condition de vie, alors pas question qu’il choisisse un métier qui ne lui offrira pas d’amélioration substantielle. Entendons-nous bien : je ne prétends pas que cette dynamique entre parents et adolescents fasse exclusivement partie de la réalité des immigrants venus s’installer ici, et encore moins que j’ai réussi à faire une étude sociologique poussée lors de ma rencontre avec ces jeunes. Cela met toutefois en lumière le fait que si le milieu culturel pouvait offrir des perspectives d’avenir intéressantes, peut-être que la communauté de travailleurs qui la compose serait plus hétéroclite. Or, actuellement, un artiste gagne 25 % moins que la moyenne des travailleurs québécois selon le recensement canadien de 2006, et il en va de même pour tous les travailleurs qui les entourent dans les lieux de création et de diffusion. Ces derniers n’ont tout simplement pas les moyens d’offrir des salaires compétitifs, car ils manquent cruellement de financement.


Détenir les outils nécessaires pour comprendre une œuvre est essentiel. C’est également une condition sine qua non pour intéresser autant les communautés de la diversité que les jeunes aux arts sous toutes leurs formes. Ainsi, apprécier l’art ne passe pas sans connaître le contexte social ou historique d’une œuvre, il faut être préparé et c’est ce rôle que les maisons d’éducation se doivent d’approfondir auprès des enfants dès leur plus jeune âge. Il s’agit de donner le goût de l’art et de le fréquenter. Or, le modèle actuel est basé sur une multiplication de l’offre plutôt que sur un travail en amont de développement de la demande. Ainsi, on préfère injecter des millions de dollars pour des projets à grand déploiement au centre-ville qui stimuleront l’offre touristique plutôt que de miser sur le développement de théâtres de quartier en périphérie ou encore de centres d’éducation à l’art. Ces derniers feraient partie prenante de leurs milieux et accentueraient le lien d’appartenance à la création en raison de leur proximité et de leur proactivité potentielle. JE PARTICIPE, MOI NON PLUS

Qui se questionne sur la quasiabsence de certaines communautés du paysage culturel doit aussi se questionner sur son accessibilité.

Celle-ci connaît de nombreuses définitions qui varient selon ceux qui se hasardent à en dessiner les contours. Pour certains, c’est avoir le loisir de se présenter à une salle de spectacle à tout moment et de réussir à dénicher des billets ; pour d’autres, c’est de minimiser le coût d’accès aux arts de la scène. Ces deux exemples s’inscrivent en faux avec la réalité actuelle. En premier lieu, parce qu’il tend à diminuer la valeur du travail des artistes. Ensuite, parce qu’il ne met pas l’accent sur l’épine dorsale de la réelle problématique, qui est, à mon avis, le manque de ressources pour développer la participation culturelle de toutes les strates de la société. Il y a bien sûr de nombreuses initiatives intéressantes, telles les Journées de la culture, et le fait que plusieurs organisations des arts de la scène se dotent d’une médiatrice ou d’un médiateur culturel au sein de leur équipe afin de provoquer la rencontre entre l’art et ses divers publics. Elles doivent être maintenues et encouragées sous toutes leurs formes, car il ne suffit pas de se demander pourquoi certaines communautés ne fréquentent pas nos salles de spectacles; il faut aussi se demander si l’art va à eux. Autrement, s’il s’agit d’un dialogue de sourds. Et si l’invitation aux arts venait des acteurs du secteur culturel, en addition aux initiatives gouver-

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nementales et des écoles ? S’il s’agissait aussi d’une initiative citoyenne ? Parce que la culture, c’est d’abord et avant tout une occasion essentielle de se frotter à l’imaginaire d’autrui, un dialogue et une mise en perspective de nos sensibilités respectives. Provoquons cette rencontre !

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L’ÉDUCATEUR COMME CRÉATEUR D’INTÉRÊT


J-JARGON Karim MARIER

[ ʒaʁ.ɡɔ ] n.m. 1) DÉSIGNE LE LANGAGE ET LE VOCABULAIRE UTILISÉ PAR UN GROUPE SPÉCIFIQUE. 2) COMPOSÉ DE TERMES ET D’EXPRESSIONS PARTICULIÈRES, IL DÉTIENT UN FORT CARACTÈRE HISTORIQUE, CULTUREL ET ANTHROPOLOGIQUE. LE JARGON HIP-HOP EST NÉ DANS LES RUES DE NEW YORK.

NOIR

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En continuelle mutation, le hip-hop est rapidement passé d’une tendance émergente à un mouvement présent à l’international. Abandonnant la mélodie au profit du rythme, ce style musical est à la base un mouvement protestataire et revendicateur des ghettos noirs américains. Il se positionne originellement comme véhicule des valeurs de la sous-culture afro-américaine et d’une réalité sociale où la misère du hood est monnaie courante. Avec son lot de messages crus abordant la violence, l’activité criminelle, la drogue, la soif d’argent et la sexualité, le rap est directement influencé par les conséquences de la ségrégation raciale.

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À cet effet, l’impact culturel de la ghettoïsation a donné naissance au slang, un franc parlé et un langage informel qui se développa dans la rue. À première vue, le jargon hip-hop peut paraître scabreux et réducteur, mais en analysant son étymologie, il est plutôt facile d’en comprendre son sens. À titre d’exemple, on remarque que généralement les rappeurs s’autoproclament des niggas, et désignent les femmes comme étant des bitches. Cette vision de l’homme en tant que « nègre » et de la femme en tant que « chienne » découle, entre autres, du hustle, une réalité où les pimps doivent exploiter la femme (et tout ce qu’ils trouvent sur leur passage) afin de survivre.


BLANC

Au fil du temps, le hip-hop a été de moins en moins marginalisé et davantage apprécié par les Blancs. Rejoignant ainsi un plus large public, le rap a été commercialisé à grande échelle, rejoignant progressivement la grande famille de la pop. Aux États-Unis règne encore l’aliénation raciale la plus rentable d’entre toutes : vendre à la culture blanche le fétichisme de la culture noire ( et vice-versa ). À cet effet, le plus gros succès de toute l’histoire du rap en termes de ventes d’albums appartient à un des seuls Blancs reconnus dans le domaine : Eminem. Les maigres blancs d’Amérique du Noir n’est pas seulement un album

d’Alaclair Ensemble, mais aussi la composante d’un phénomène social où la conciliation et la cohésion des cultures blanche et noire mènent à une solidarité au sein du peuple américain. Au Québec, de nouveaux groupes comme Loud Lary Ajust et Dead Obies se réapproprient les grandes caractéristiques du jargon hip-hop à la saveur locale. De la West Coast à Montréal $ud, du slang au joual, les homies du monde entier développent respectivement leur propre patois hip-hop, influencé par la culture locale, tout en conservant la même approche globale. Or, comparativement aux États-Unis ou à la France, le rap québécois est pratiquement absent sur les radios commerciales et gagnerait à être connu sur la scène musicale.

son genre, sa religion, sa race, son style vestimentaire, ses préférences sexuelles ou encore ses influences musicales, importe de moins en moins, au profit du swag et du flow — cette prestance et capacité à rapper de manière à rejoindre le public. A$AP Rocky et Kanye West portent des jupes. Jay-Z rappe « I don’t pop molly, I rock Tom Ford ». Le bling traditionnel, utilisé pour afficher la réussite et l’opulence malgré le paupérisme, a trouvé une alternative plus éclatée chez les designers de haute couture. La chemise grise Alexander Wang est la nouvelle chaîne en or. Et shout-out à Drake lorsqu’il rappe « I’ve always liked my women both book and street smart » sur Fancy, s’écartant ainsi de la misogynie surreprésentée dans le milieu des rappeurs. La domination masculine dans le monde du NOIR ET BLANC hip-hop s’est tempérée ces dernières années, avec une nouvelle vague En 2014, il est intéressant d’observer de rappeuses intrépides allant un rappeur comme Macklemore acd’Iggy Azalea à Azealia Banks, sans compagné de Queen Latifah (  l’une omettre le succès commercial des plus grandes figures féminines de Nicki Minaj. du hip-hop ) aux Grammy Awards parler d’égalité en interprétant Alors, malgré cette évolution obserle titre Same Love. En ne rejetant pas vable, pourquoi le même vieux jarl’homosexualité, les Mykki Blanco gon reste-t-il au cœur de la culture et les Frank Ocean de ce monde se hip-hop ? Même si l’industrie du sentiront aptes à s’éloigner de la rap est en train d’ouvrir ses portes conception traditionnelle du MC. à la diversité, son jargon est là pour Le lien qu’entretient le rappeur rester, car il symbolise ses racines, avec sa situation socio-économique, le fondement d’un mouvement… & shit.

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Le hip-hop détient donc cette hargne parlée engendrée par une inégalité socio-économique. Mais, il serait austère de condamner ce style musical pour son vocabulaire, excluant ainsi l’idée qu’il puisse être une forme de poésie contemporaine. Le hip-hop est un art qui marie improvisation, créativité, verve, extériorisation, spontanéité et éloquence. Il va sans dire que la communauté noire a permis l’émergence des grands courants musicaux du XXe siècle, et ce du jazz au rock & roll. Le hip hop est un peu le mouton survolté et loquace du troupeau.


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Jules TREIZE

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L-LAIT Marie-Ève TAILLEFER

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[ lɛ ] n.m. (LATIN LAC, LACTIS, LACTEM). 1)  SUBSTANCE LIQUIDE ANIMALE OU VÉGÉTALE BLANCHE, PLUS OPAQUE QUE DU SPERME. 2) S’HARMONISE BIEN AVEC UN ORÉO. 3) LA COMMUNAUTÉ INSTAGRAM Y VOUE UN CULTE POUR SA CAPACITÉ À SE MÉTAMORPHOSER EN CŒUR, EN ROSETTA OU TOUTES FORMES LOUFOQUES. 4) COMPORTE UNE DOSE PHÉNOMÉNALE DE CALCIUM [SOURCE NON SCIENTIFIQUE : GUIDE ALIMENTAIRE CANADIEN]. 5) LAISSE PARFOIS UNE MOUSTACHE ET, TROP SOUVENT, UN CERNE INFECT SUR LES VERRES. 6) SE DISTRIBUE DANS LES ÉCOLES PRIMAIRES, FORMAT BERLINGOT ; SE SMASH À VOTRE GUISE CONTRE LE SOL, FORMAT GALLON. 7) NE SE CALLE PAS EN PLUS GRANDE QUANTITÉ QUE 3 LITRES SANS VOMIR [SOURCE SCIENTIFIQUE : JACKASS]. 8) IL EST LE PÈRE DE LA FAMILLE DU LAIT, MAIS N’A AUCUN LIEN DE PARENTÉ AVEC LE POLITICIEN GAI HARVEY MILK. ATTRIBUTS : RÉCONFORT, FAMILLE, VALEURS.

Actuellement, la vache laitière nourrit le secteur d’activités agricoles le plus important au Québec. On trait de l’or blanc. Ce n’est pas pour rien qu’on nous chuchotait à l’oreille : « Un verre de lait c’est bien, mais deux c’est mieux ». Une montée de lait, plusieurs en ont eu une, à la vue de ce message publicitaire endossé par la Fédération des producteurs de lait du Québec.Les alternatives proposées par les végétaliens pour diminuer l’exploitation des animaux, tout en ayant notre dose de calcium quotidienne, tiennent la route : « Nourrissez-vous de sources végétales comme du chou frisé [rebaptisé kale olympique par Matthieu Dugal] », préconisent-ils. En Amérique du Nord, on y attribue une connotation sexuelle. Les années rétro ont laissé place à la pin-up aguichante sirotant un lait frappé. My milkshake brings all the boys to the yard, version améliorée du terme par la chanteuse américaine Kelis. Tour de force de l’agence Goodby Silverstein & Partners dans les années 90 qui a fait ingurgiter allègrement aux Californiens le célèbre slogan Got milk ?, faisant grimper à vue d’œil leur consommation de lait. Au Québec, c’est l’agence Nolin BBDO, cette fine connaisseuse de nos cordes sensibles, qui est la reine du berlingot. Le sentiment d’appartenance au lait ne date pourtant pas d’hier. Cléopâtre vantait ses vertus curatives et régénératrices en prenant des bains de ce liquide divin d’ânesse. Dans la mythologie hindoue, la vache laitière Kamadhenu est vénérée pour son don à satisfaire tous les désirs. Au 21e siècle, le lait reste ancré dans ces cultures et bien d’autres. Héma-Québec implantera en 2014 une banque de lait maternel dans L E C U LT E

la province. Ma théorie utopique : l’inspiration est née du festival OFF TransAmériques, avec son œuvre d’art performatif The Lactation station en 2012. Cette dégustation publique de lait maternel servi dans des verres à shooter voulait bousculer nos codes. L’allaitement avec un grand « A » est un éternel débat. Que dire de la maladroite et ô combien critiquée campagne récente proallaitement « glamour » mettant en vedette la blonde plantureuse Mahée Paiement ? L’essai Les Tranchées de Fanny Britt, lui, met le doigt sur le bobo : les wondermoms se mettent trop de pression. Après l’enfance, notre rapport au lait varie d’une personne à l’autre. Soit tu aimes, soit tu détestes, soit tu es intolérant. Rarement j’entends dire quelqu’un qu’il est neutre. Toi, es-tu plutôt de la team lait de vache ou laits végétaux ? Écrémé, 1 %, 2 %, 3,25 % ? Pourquoi ne pas le boire alcoolisé ? Comme le fameux Moloko +, du Korova Milkbar dans A Clockwork Orange ou encore le lait maléfique dans Zelda ( Majora’s Mask ). Il y en a pour tous les goûts. Sauf peut-être pour Frédérick Metz… Notre ayatollah du design et créateur du logo uqamien s’ouvre le cœur dans son livre Design ? : « Partout sur le globe, les emballages de lait deviennent de plus en plus laids et ressemblent souvent à des produits d’entretien ménager. » Il rêve de pintes complètement épurées et à la typographie séduisante, une idée qui m’emballe totalement. Le lait serait alors aux Québécois ce que la boîte de soupe Campbell est à Warhol : je vote pour du pop art dans nos épiceries !


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M-MAINSTREAM Fannie DESCHÊNES

[ mɛn.stʁim ] n. adj. (ANGLICISME) SE DIT D’UN PHÉNOMÈNE GRAND PUBLIC, REPRÉSENTANT CE QUI EST À LA MODE, CE QUI EST D’ACTUALITÉ. AVRIL LAVIGNE PORTAIT LA CRAVATE AVANT QUE CELA NE DEVIENNE MAINSTREAM. SYNONYME : POPULAIRE, RÉPANDU, COMMUN. ANTONYME : AVANT-GARDISTE.

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Comme pendant une continuelle game du Roi de la montagne, l’adepte du « cool-mais-il-faut-pas-dire-coolparce-que-c’est-pas-cool » doit à tout prix être le premier, et idéalement le seul, à connaître. C’est tout de même paradoxal, dans une société où la communication – donc la transmission de connaissances – est omniprésente. Pour cette raison, les « tendances de l’heure » des années 1997 sont dorénavant les à « tendances de la minute » ( ou des 140 caractères, c’est selon ), d’où la pertinence d’être le premier à en faire la découverte. La mode, exclusive, on se l’approprie et on la garde farouchement : la première personne qui s’est fait un drink dans un pot Masson doit être en

beau mautadine aujourd’hui, de voir son précieux contenant sous toutes ses coutures dans les magasines de cuisine des mamans. Ce qui est bête avec le mainstream, c’est qu’à force d’être perpétuellement à la recherche de l’aiguille dans la botte de foin, on tombe entre-temps dans les clichés. Faciles, mais ô combien satisfaisants si on se permettait seulement de l’avouer haut et fort. Et on est là, un gâteau dans une tasse dans la main droite ( Salut Marilou ! ) et un iPhone sur l’application Tinder dans la main gauche, l’album de la Queen B dans les oreilles ( on peut tu se’l dire, cette femme est incroyable ! ), en regardant des photos de pugs sur les interwebs. Après tout, ce qui est du domaine du grand public ne sert-il pas à plaire facilement ? Le mainstream, c’est comme la mort : nul n’est à l’abri ! On tombe dedans comme Obélix est tombé dans la marmite. D’un autre côté, l’utilisation qu’on fait aujourd’hui du terme mainstream date des années 1980, après l’avènement des médias de masse. Dans les années 1950, il représentait plutôt un courant musical qui n’a rien à voir avec les « 6 à 6 » de nos jours. Le jazz avait bifurqué vers le bebop, un style en rupture avec l’esthétique établie des harmonies musicales,

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misant davantage sur l’improvisation. À l’époque, les vétérans du jazz critiquaient vivement le bebop ; Louis Armstrong avait même déclaré que ce ne sont que « des accords bizarres qui ne veulent rien dire. On ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus ». Il avait les valeurs à la bonne place, ce Louis ! Toujours est-il que le mainstream est apparu en réaction au bebop, afin de retourner au courant principal du jazz ( eh oui, courant principal, main stream, le lien est assez évident ). C’est donc surtout un sens nostalgique qu’on attribue à la première définition culturelle de ce mot. La prochaine fois que vous écouterez du Duke Ellington, vous n’aurez donc pas à être gêné d’écouter du mainstream. Tant que vous n’avez pas des UGGS dans les pieds, du moins.

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On a comme une relation amourhaine avec la culture pop. Vivre en 2014 en ayant l’impression d’être branché, c’est être en quête continuelle vers la nouveauté ; c’est une croisade contre tout ce que les amis de ta sœur au secondairepourraient également aimer. Tu dois te transformer en Jacques Cartier et découvrir l’Amérique ( métaphoriquement ) sur Soundcloud, et si quelqu’un pense avoir une longueur d’avance en te présentant un nouveau drame romantique hongrois sous-titré, tu le remets clairement à sa place en lui disant que tu l’avais déjà streamé il y a une semaine. Non mais tsé.


N-NARCISSE Laurie-Ève PION

[ Νάρκισσος ] n. propre (MYTHO-

LOGIE GRECQUE) JEUNE HOMME QUI SE PROMENAIT LE LONG D’UN RIVAGE, SE PENCHA POUR SATISFAIRE SA SOIF ET APERÇUT SON REFLET. L’HOMME D’UNE BEAUTÉ SANS PAREILLE, JUSQU’ALORS INSENSIBLE À L’AMOUR, TOMBA ÉPERDUMENT AMOUREUX DE SON PROPRE MIROITEMENT. RACINE DU MOT « NARCISSISME ». ADMIRATION DE SOI-MÊME. DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE, LE REFLET PREND LA FORME D’UN TÉLÉPHONE INTELLIGENT.

iPhone en main devant le miroir, une partie de notre personne sera immortalisée. Avec les cheveux coiffés, mais juste assez décoiffés. Dans des vêtements à la mode et juste assez edgy. Prenant la pose qui nous met à notre avantage, quelquefois inconfortable à tenir. Les conseils de Tyra en tête pour exécuter un smize parfait. La caméra tournée vers soi et l’on se jette un dernier regard. Trois, quatre, six, dix clichés plus tard, un petit selfie retient notre attention et il sera envoyé sur un réseau social quelconque.

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Après mûre réflexion, c’est un sacré long moment qu’on prend pour mettre en scène une seule photo de nous-mêmes. Chaque détail doit être réglé tout en donnant une impression de facilité et de désinvolture. Tous ces efforts sont faits, inconsciemment ou non, dans le but de récolter l’approbation de nos amis, followers, abonnés, et autres figurants du milieu digital. Transposé à notre époque, ce cher Narcisse serait probablement le plus irritant de vos amis Facebook avec son « 30 jours de selfies » à longueur d’année. Ce n’est plus un secret pour personne, nous sommes devenus les seuls modérateurs et critiques de ce qui se retrouve sur les réseaux sociaux. Ce sont les contenus jugés les mieux placés pour représenter notre personne qui feront l’objet d’une publication. À l’image d’un sanctuaire voué à notre personne, on s’y rend chaque jour et l’on exa-

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mine les comportements des autres ainsi que le nôtre et on planifie nos prochaines actions avec une certaine tactique. J’ai bien dit planification. Que la première personne qui n’a jamais pensé en statut dans sa tête me jette la première pierre. On pense à nos faits et gestes, aux anecdotes et à nos sorties. Ceux-ci passent tous par le processus d’évaluation du niveau d’intérêt qu’ils pourraient susciter chez notre entourage numérique. Cependant, personne ici ne serait prêt à avouer : « Moi, je le fais pour les likes ». Cette phrase est à la limite taboue. Et quand tout ce processus se met en branle, c’est la désuétude de la normalité qui grandit un peu à chaque fois. Si ce qui se rend aux publications est la pointe de ce que nous avons réfléchi comme étant notre meilleure mascarade, c’est qu’une grande partie de notre vie passe sous le radar des réseaux. Le quotidien ? De toute façon, ça n’intéresse personne. Alors, on réorganise un quotidien banal, on cuisine des plats plus jolis pour les prendre en photo, on réarrange une anecdote moyennement intéressante en modifiant un peu la réalité ou on tweet sur la nouvelle de l’heure en essayant d’avoir un peu de substance sans connaitre vraiment le sujet. Dans cette société où l’on célèbre l’individualité, n’est-ce pas un peu dommage de ne jamais vraiment se montrer sous son vrai jour ?


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O-ORGASME Valérie BOISCLAIR

[ ɔʁ.ɡasm ] n.m. ( GREC ORGASMOS,

DE ORGÊ ) 1) POINT CULMINANT DU PLAISIR SEXUEL. MOUVEMENT NATUREL, PASSION . • ADJ. ORGASMIQUE OU ORGASTIQUE ÉMOTION CLAIREMENT DÉGAGÉE PAR CHARLOTTE GAINSBOURG, SHIA LABEOUF ET UMA THURMAN SUR LES AFFICHES PROMOTIONNELLES DU FILM NYMPH()MANIAC.

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LE 21 MARS PROCHAIN, LES ÉCRANS DU CONTINENT NORDAMÉRICAIN ACCUEILLERONT LE DERNIER FILM DE L’ENFANT TERRIBLE LARS VON TRIER, NYMPH()MANIAC, UN LONG MÉTRAGE DE 5h30 SCINDÉ EN DEUX VOLETS, ET DONT LE NOM EST PLUS QU’ÉVOCATEUR. PORTRAIT D’UN CINÉASTE CONTRADICTOIRE, CHOQUANT ET INCOMPARABLE QUI M’A DRÔLEMENT MARQUÉ.

Ma première date avec Lars von Trier a été un peu brutale. C’était dans le cadre de mon cours d’analyse cinématographique lors de ma première année au Cégep. Assise dans l’obscurité, je regardais Björk danser avec le cadavre de l’homme qu’elle venait d’assassiner… Dancer in the dark, je trouvais ça bizarre rare. L’année d’après, deuxième date : c’était dans un cours de critique à 8h15 le matin. Cette fois-ci, j’avais Charlotte Gainsbourg branlant désespérément son mari inconscient ( qui finit d’ailleurs par éjaculer un jet de sang ). Alors comme première impression, on repassera. C’est en revenant chez moi que le scénario d’Antichrist prit tout son sens et ne se limita pas au traumatisant souvenir de clitoris coupé. J’ai décidé de lui donner sa chance : il fallait aller au-delà de ça. Si l’on bloque sur de telles scènes, la réflexion s’arrête là également. Misogynie, porno et gore : c’est ce que tu te contentes de retenir. Or, la force de von Trier, ce n’est pas juste de passer des commentaires déplacés à la gloire des nazis à Cannes ( notons le sarcasme ) : c’est aussi de faire des films réfléchis, des films qui te restent en tête et qui te travaillent. Avec son tatouage « FUCK » sur les jointures, ses thématiques qui s’attaquent aux tabous et sa réputation de malmener les actrices pendant les tournages, Lars von Trier n’a pas

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vraiment mis toutes les chances de son côté pour qu’on l’apprécie en tant que personne. Le fait de savoir que le « von » est un ajout qu’il a choisi ( style membre-de-la-noblesse ) renforce le malaise. Et pourtant. Force m’est d’admettre que celui qui s’est auto-proclamé comme le meilleur cinéaste au monde est l’un des grands du 7e art. Constamment en train de remettre en question ses œuvres, le scénariste, réalisateur et producteur danois s’investit dans ses films en y projetant des parcelles de lui-même au travers de ses personnages féminins, souvent en opposition pour représenter ses différentes facettes. S’il a déjà confié : « I’m usually madly in love with everything I do. I’m probably the most self-satisfied director you’ll ever meet », il peut tout autant se désoler devant ses propres créations, affirmant que ce n’est pas à la hauteur de ce qu’il souhaitait. Contradictoire sur les bords, le von Trier. Au-delà du personnage, il y a le cinéaste reconnu pour l’esthétique de ses films, le jeu des acteurs qui y prennent part et le côté expérimental de ses productions. En 1995,avec le producteur Thomas Vinterberg, Lars von Trier a présenté le manifeste du Dogme 95 qui dictait les règles du cinéma. Le but ? S’éloigner des tendances superficielles des productions de l’époque au profit d’une sobriété formelle, qu’ils disaient. Ce « vœu de chasteté » cinématogra-


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phique s’énonçait en dix règles bien distinctes. On y interdisait entre autres effets spéciaux, filtres et ajout de trame sonore. S’il fallait qu’une pyramide fasse partie d’une scène, le tournage devait réellement prendre place à l’endroit où un tel décor se trouvait. C’était de s’imposer des limites, de travailler sous la contrainte. Vivement critiqué, le manifeste n’a été appliqué par von Trier qu’en 1998 avec The Idiots. Son intérêt pour l’expérimental ne se limite toutefois pas au Dogme. Quasi-obsédé par les trilogies, Lars ne se gêne toutefois pas d’en laisser quelques-unes en suspens, faute de s’engager dans la production du volet final. C’est le cas de la trilogie « USA : Land of Opportunities » comprenant Dogville, un film qui met en scène Nicole Kidman dans un décor style studio dont les murs sont inexistants.

Les bâtiments ne sont délimités que par des marques blanches au sol. Nymph( )maniac ne fait pas exception et s’inscrit dans la lignée de la « Depression trilogy », faisant suite à Antichrist et Melancholia. Si certains acteurs ont décidé de bouder Lars von Trier à cause de son tempérament excessif, d’autres sont enchantés de renouveler les collaborations. C’est d’ailleurs le cas pour Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe et Stellan Skarsgård, têtes d’affiches du nouveau film controversé. Pour les cœurs sensibles, notez qu’une version soft est également projetée en salles.

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P-POSTMODERNITÉ Alexandre GRATON

[ pɔst mɔ.dɛʁn ] n.f. LA POSTMO-

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DERNITÉ, C’EST UNE REMISE EN QUESTION, UNE EXPLOSION, UNE RÉVOLUTION. C’EST LA REDÉFINITION DE L’ART, ON SE L’APPROPRIE POUR FAIRE QUELQUE CHOSE DE NOUVEAU, DE DIFFÉRENT, TOUT EN SE FIANT À DES REPÈRES ET À DES RÉFÉRENCES AU PASSÉ. LA POSTMODERNITÉ, C’EST AUSSI UNE MODERNITÉ, UN CHANGEMENT, UNE COUPURE AVEC LE PASSÉ, UN RENOUVEAU, UNE SURPRISE ET UN PROGRÈS REVISITÉ. C’EST UNE CONCEPTION DIFFÉRENTE. LA POST- MODERNITÉ, C’EST LE PRÉSENT, MAIS AUSSI UNE MANIÈRE DE REDÉFINIR LES CHOSES. EN ART, IL PEUT Y AVOIR DES MÉLANGES DE GENRES, DES PASTICHES OU DES MISES EN ABYME.

BALLADE DANS LE MILE-END ET MUSIQUE DU IPOD TOUCH PREMIÈRE GÉNÉRATION Plateau Mont-Royal, janvier 2014.

Je sors du métro Laurier. Je marche sur la rue du même nom, me dirige vers la rue Saint-Laurent. Arrivé, je titube vers le nord, tranquillement et joyeusement. Arrivent les rues Fairmount, Saint-Viateur puis le Cagibi, café beaucoup trop hipster au cœur du Mile-End. Je commande un café et je ris pour rien. Tu sais, quand il fait beau dans le Mile-End ? Il fait toujours soleil dans le Mile-End. Ça rend joyeux, ça sent les croissants et la neige de Nelligan. Ok. Assez de poésie. En fait, je riais aussi parce que je n’avais pas enlevé mes écouteurs et une mauvaise chanson était en train de jouer dans mes oreilles. Il s’agit de la toune Ces soirées-là. Oui, la chanson qui est sortie en 2000. Oui oui, la chanson que tout le monde chante au karaoké, très saoul, sur la Scène avec un grand S de l’Astral 2000 sur la rue Ontario. Tellement postmoderne Ces soiréeslà de Yannick. CES SOIRÉES-LÀ, OU PLUTÔT OH, WHAT A NIGHT ET CETTE ANNÉE-LÀ 1975.

racontent l’histoire d’un gars qui se souvient d’une nuit de 1963 qu’il a passée avec une conquête. Une nuit de folies qui a passée trop vite. 1976.

Claude François, étoile montante de la chanson française à l’époque, sort un single : Cette année-là ( 1962 ). La mélodie est la même que la chanson de The Four Seasons. Toutefois, les paroles ont été changées et réécrites par le parolier Eddy Marnay, chanson racontant maintenant l’ascension de Claude François en tant que chanteur populaire. • Recyclage d’une mélodie. • Cette année-là est un pastiche ( on reprend une chanson, on se l’approprie ) • Mélange de genres : on garde l’aspect disco de la chanson originale, mais on ajoute encore plus de synthétiseurs 2000.

Yannick, rappeur français, reprend la chanson de Claude François. Il reprend en partie la mélodie, change les couplets, fusionne chants et rap et ajoute des cuivres ( trompettes et cie ). Ça ne ressemble plus à une chanson style disco, mais à un dialogue homme-femme qui souligne le côté ludique et ô combien génial de ces soirées superflues où on rencontre une jolie fille, un joli garçon. On revient un peu aux paroles de la chanson d’origine de 1975 !

The Four Seasons, groupe pop rock des États-Unis aux tendances disco, • Hommage à Claude François sort une chanson nommée December, • Pastiche : on reprend la mélodie 1963 ( Oh, What a Night ). Les paroles • Mélange de rap, chœurs, chants ( métissage des styles )

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LE CAS SPEAK WHITE – LA LECTURE D’UN POÈME AU CAGIBI

• Fusion des genres : photographies, poésie, musique lugubre

27 MARS 1970.

(…) speak white et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse que les chants rauques de nos ancêtres et le chagrin de Nelligan

(…) Hommage donc à la langue française, à Nelligan et à Shakespeare. Poème qui s’apparente à un manifeste. 1980.

Pierre Falardeau et Julien Poulin réalisent un court métrage pour l’Office Nationale du Film du Canada ( ONF ). Le poème est lu et on voit des images choquantes de la bourgeoisie anglophone qui domine avec sa langue et sa culture pour démontrer l’injustice reliée aux classes dominantes et à leurs abus quant à leur gestion de l’économie et de la culture.

UN CAFÉ ET LA FIN DE LA JOURNÉE JANVIER 2014.

Je me suis pris un dernier café avant de partir du Cagibi. Je décide de prendre une marche, je monte sur le Mont-Royal, les écouteurs toujours collés aux oreilles. Rendu au Belvédère, je m’allume une cigarette et admire la vue urbaine et éclairée devant moi. J’admire la plus haute tour de Montréal, le 1000 de La Gauchetière. J’avais entendu dire que c’était un modèle clé de l’architecture postmoderne à Montréal; composition à la fois classique et inspirée des immeubles environnants, le Marriott Château Champlain ( fenêtres ayant un style néo-romain ) et la Basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde ( éléments architecturaux en cuivre ). Je souris. La postmodernité est donc partout. À toutes les époques.

• Hommage au poème de Michèle Lalonde, appropriation et nouveau propos

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C’est la nuit de la poésie au Théâtre Gesù, où on fête la poésie dans toute sa splendeur. Michèle Lalonde lit son poème Speak White, écrit en 1968. Speak White est à la base une insulte que disaient les Canadiens anglais aux Canadiens français. C’était une façon de leur dire d’employer l’anglais plutôt que le français. Cela a inspiré Lalonde pour l’écriture de son poème. Elle fait des références à des auteurs francophones et mélange la langue de Shakespeare et celle de Molière.


Q-QUÉTAINE Maude ROUSSIN

[ ke.tɛn ] adj. f. et m. ( PÉJORATIF ) ADJECTIF QUÉBÉCOIS À SIGNIFICATION VARIABLE, SELON LA PERSONNE QUI L’EMPLOIE. PLAISIR COUPABLE DONT ON N’OSE HABITUELLEMENT PAS SE VANTER, ÉTANT DONNÉ LE CARACTÈRE UN PEU HONTEUX DE CET- TE AFFECTION PARTICULIÈRE.

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Faut qu’on se parle. En face, dans le blanc des yeux. Comme le ferait Peeta et Katniss, Finn et Rachel, Anakin et Padmé, ou n’importe quel couple condamné d’avance par le destin. On est là, à se voir en cachette, à tout garder en secret, alors qu’on pourrait aussi bien s’assumer. Mais on ne le fait pas. Je ne le fais pas. Autant je t’aime, autant je trouve qu’on a une relation malsaine. J’ai peur de la réaction des autres, s’ils savaient à quel point tu es présent dans ma vie. Le problème c’est peut-être ça, finalement. Je te vois dans tous mes DVDs de comédies musicales dont le disque a fini par s’user, faute de les avoir réécoutés jusqu’au point de connaître toutes les paroles et chorégraphies par cœur. Je te lis dans tous les romans de chick lit que je termine tellement plus rapidement que les maigres dizaines de pages que réclament mes cours. Je t’entends dans toutes les chansons que je ne peux m’empêcher d’écouter, mais que j’écoute au volume le plus bas par peur que le gars assis à côté de moi dans le bus finisse par se rendre compte que j’ai plus de 150 chansons de Glee sur mon iPod… Quétaine, t’es partout. En même temps, la ligne est mince entre ce qui t’attire et ce qui t’indiffère. Oui, certaines choses sont facilement classables, d’un côté comme de l’autre. Mais au centre, une zone sombre où l’on n’arrive plus trop à distinguer, un flou où s’entremêlent différentes perspectives ; c’est dur de te définir. Personnellement, je préfère voir les choses simplement, comme elles le sont. Un film, c’est un film. Qu’est-ce qu’on en a à faire si l’histoire est cousue autour d’une infinité de clichés ?

Si, le volume éteint, je narre toutes les répliques de l’actrice principale pour avoir l’impression d’être à sa place ? Si je suis tellement accro que je connais les dates d’anniversaire des acteurs par cœur et que je placarde les murs de mon appartement et de mon lieu de travail d’affiches du film ? Pourquoi je me priverais de tout ça, de toi, simplement par peur d’un jugement extérieur ? Parce qu’après tout, je crois qu’on est tous un peu accro à toi. Même si on se le cache, qu’on ne l’assume pas. Comme lorsqu’on dit que notre film préféré de Ryan Gosling c’est The Place Beyond The Pines, alors qu’au fond, on sait tous très bien de quel il s’agit… Il y aura toujours un moment où l’on aura envie de chanter du Mario Pelchat ou d’imiter Gene Kelly pour nous remonter le moral, parce qu’on est en train de marcher sous la plus grosse averse de notre vie. Ce moment où ça devient nécessaire de faire abstraction de tout ce qui t’entoure et de tout ce que tu sais, parce que t’as vraiment envie de trouver Ewan McGregor crédible dans son rôle de pauvre-écrivain-malmené-par-la-vie, alors qu’au fond tu sais très bien qu’un Jedi qui chante Roxanne dans un bordel, ça perd un peu de sa crédibilité. T’es un plaisir coupable, et je crois que je n’arriverai jamais à me passer de toi, malgré tous mes efforts. Mais je me dois d’essayer, avant que notre relation finisse par effacer tout le reste. Faudrait qu’on prenne une pause, histoire d’aller voir ailleurs un peu, de découvrir de nouvelles choses, de nouveaux horizons.  ...N’empêche, ça te dirait qu’on commence ça demain ? Y’a un nouveau film que j’aurais bien envie de voir avec toi…

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Toi et moi.


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Jules TREIZE

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[ ʁa.djo ]

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TIONS PSYCHOPHYSIOLOGIQUES PAR LESQUELLES UN ORGANISME REÇOIT DES INFORMATIONS SUR CERTAINS ÉLÉMENTS DU MILIEU EXTÉRIEUR, DE NATURE PHYSIQUE ( VUE, AUDITION, SENSIBILITÉ À LA PESANTEUR, TOUCHER ) OU CHIMIQUE ( GOÛT, ODORAT ). 2) APTITUDE À CONNAITRE, APPRÉCIER QUELQUE CHOSE DE FAÇON IMMÉDIATE ET INTUITIVE. 3) CE QUE QUELQUE CHOSE SI- GNIFIE, ENSEMBLE D’IDÉES QUE REPRÉSENTE UN SIGNE, UN SYMBOLE. 4) CE QUE REPRÉSENTE UN MOT, OBJET OU ÉTAT AUQUEL IL RÉFÈRE. 5) RAISON D’ÊTRE, VALEUR, FINALITÉ DE QUELQUE CHOSE, CE QUI LE JUSTIFIE ET L’EXPLIQUE.

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J’avais besoin de toucher Parce qu’en gardant une distance sur tout, on ne peut pas tout saisir. Et j’avais besoin de comprendre, alors je suis allée apprendre. Je me suis rendue à mon cours de danse moderne. Je me suis lancée au milieu des corps, Du bout des doigts, je les ai frôlés. À bout de bras et sur la pointe des pieds Mon corps a crié ce que les pores de ma peau avaient à exprimer.

Et comme j’avais besoin de voir, Je suis allée au cinéma. Une histoire, des personnages. Des gens sur une grande toile que j’aurais peut-être pu comprendre si je les avais connus. Et des gens assis autour de moi, que je ne connaitrai sûrement jamais. Malgré tout, la noirceur de la salle m’a appris à ouvrir les yeux sur l’essentiel.

J’avais aussi besoin de respirer. Donc ce matin, le premier arrêt de la journée était pour me ressourcer. Je suis allée m’étendre sur le tapis vert du parc Lafontaine. J’ai ouvert Room de Emma Donoghue, Un roman qui me fascine et me perturbe dès les premières pages. C’était comme voir un film sous les rayons du soleil.

Un matin, je suis sortie. Dehors, Montréal est belle, Montréal est grande. Dans mes écouteurs, la musique des Sœurs Boulay guide le rythme de mes pas. Et j’ai marché, à travers les rues et quartiers. Tout a commencé hier soir, J’avais besoin de sentir. Alors je suis allée au théâtre. J’ai senti avec mon cœur plutôt qu’avec mon nez. J’ai frissonné à l’odeur des émotions.

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[ sɑs̃  ] n.m. 1) CHACUNE DES FONC-

S-SENS

Katia LANDRY


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Mes cinq sens sont bien plus que des fonctions psychophysiologiques. Sans eux, je suis inerte, je ne suis rien. Et les arts, la culture et ma ville m’offrent les possibilités de les stimuler. Ce sont ces sens qui m’ont permis de développer mon sixième sens : Sortir. Sortir pour sentir, voir, toucher, goûter et entendre. Nous sortons pour nous étourdir, Nous sortons pour mieux respirer. Pour nous dire qu’on aura essayé d’exister.

Et là, minuit moins quart, Dans la cour intérieure du bar Sainte-Élisabeth, un verre à la main, J’me dis que dans le fond, le bonheur, y me fait peur. C’est à moi, grande insatisfaite, d’aller le chercher.

J’avais besoin d’entendre N’importe quoi, pourvu que ça me transporte Que ça me fasse rire et danser, Que ça me fasse trembler et pleurer. On ne dit pas « une gamme des émotions » pour rien. Ce soir, dans cette salle de concert, l’acoustique est parfaite à mes oreilles. On a vécu la musique à 360 degrés. Nos cris, nos applaudissements ont fait partie de la partition.

J’avais besoin de goûter. Alors là, j’ai eu le choix, Montréal est un véritable menu à la carte. Je me suis rendue dans ce petit restaurant de quartier. Sur place m’attendaient des gens que j’aime, mes amies. Parler avec elles, c’est me nourrir l’esprit Pendant que la gastronomie montréalaise nourrit mon estomac. En bonne compagnie, les explosions de saveurs étaient d’autant plus agréables.


T-TRICOT TERRORISME Roxanne GOULET

[ tʀiko teʀɔʀism ] n.m. (YARN

LA MÉTROPOLE : QUARTIER GÉNÉRAL DES VILLE-LAINES

BOMBING) ACTION PACIFIQUE QUI CONSISTE À RECOUVRIR LE MOBILIER URBAIN DE TRICOTS MULTIPLES. CE TRICOT GRAFFITEUR A HABILLÉ CE BANC DE PARC, CE PARCOMÈTRE ET CET ARBRE DE CHANDAILS DE LAINE. REVENDIQUER AVEC LES MAILLES.

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Très répandu à travers le monde, le tricot graffiti ( pratiqué illégalement, sauf avec autorisation ) fait également partie de la culture montréalaise. Fondé en 2010 par Karine Fournier, mieux connue sous le pseudonyme de Tricot Pirate, le collectif les Ville-Laines s’arme de ses broches dans le but ultime de faire sourire un passant. Il ne s’agit pas du seul collectif : plusieurs autres tricoteux anonymes parcourent la région métropolitaine. Bien entendu, Tricot Pirate n’est pas seule dans cette aventure. Se dressent à ses côtés Mimi Traillette, Dinette, Pixie Knit et Tricot pour la paix.

TRICOT GRAFFITEUR : INDIVIDU QUI PRATIQUE LE TRICOT TERRORISME DANS LE BUT DE DÉFENDRE DES OPINIONS POLITIQUES, D’ADOUCIR LE PAYSAGE OU D’AUGMENTER LE DEGRÉ DE CHALEUR HUMAINE. ON ASSOCIE SOUVENT LE TRICOT À UNE GRAND-MÈRE TOUTE PLISSÉE DANS SON FAUTEUIL QUI SUÇOTE UN PAPARMANE EN ÉCOUTANT UN ÉPISODE DES FEUX DE L’AMOUR. C’EST CETTE IMAGE QUI ÉTAIT ÉTAMPÉE SUR MON CERVEAU JUSQU’À CE QUE J’AIE LA CHANCE DE DÉCOUVRIR QUE LE TRICOT POUVAIT ÊTRE PLUS TRASH QU’UN ÉPISODE DE 30 VIES.

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Bachelière en Arts visuels de l’UQÀM ( eh oui ! ), la pirate de la laine a eu du fil à retordre avant de pouvoir exposer ses œuvres d’art, ce qui l’a menée à faire du monde extérieur son propre canevas. « J’avais besoin de me défouler et surtout d’exposer quelque part. Je faisais un pied-denez à mon statut d’artiste précaire » explique-t-elle. L’artiste croit que cette forme de tricot peu orthodoxe redéfinit l’expérience artistique des gens. Ils n’ont plus besoin d’aller au musée pour tomber sur des œuvres d’art. Celles-ci les surprennent en pleine rue. D’ailleurs, selon elle, « la meilleure façon de voir du tricot graffiti, c’est de tomber dessus par hasard ».

LES MAILLES ACTIVISTES

Bien que le mantra principal des VilleLaines soit de promouvoir la paix et de faire sourire les gens, elles mettent tout de même à profit leur talent pour des causes qui leur tiennent à cœur. Le 23 novembre 2013, l’échangeur Turcot s’est transformé en échangeur tricot. Avec l’aide de centaines de personnes à travers le Québec et même d’ailleurs dans le monde, les Ville-Laines ont réussi à assembler un immense Tricot-graffiti afin de recouvrir un des piliers de l’échangeur. Le but : dénoncer le piteux état de son infrastructure et l’urgence de proposer un projet de reconstruction écologique et surtout efficace. Pour choisir la prochaine attaque, il n’y a pas de règles. Ça peut être pour passer un message ou tout simplement pour le plaisir. La prochaine victime du collectif ? La Ville-Laines garde cette information secrète. Avec des projets d’aussi grande envergure, le collectif n’utilise pas de la laine fraichement achetée, ce qui coûterait excessivement cher, mais bien des dons et de la laine provenant de différents bazars. Tricot Pirate porte dans son cœur la laine jaune et rose flash, si jamais l’envie vous prend de lui offrir de vieux tricots !

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TRICOTER : NOUVELLE GÉNÉRATION

Nos grands-mères tricotaient, nos mères tricotaient et nous ? On fait aussi perdurer la tradition ( on exclut absolument la personne qui parle : j’ai toujours eu peur de me crever un œil avec les broches ). Les jeunes reprennent de plus en plus le flambeau de leurs mamies. Tricot Pirate expliquerait ce phénomène par le fait qu’on ait besoin d’arrêter d’être en contact constant avec le monde virtuel. « Peut-être le besoin de se reposer les yeux des écrans un peu ? Quand tu tricotes, tu peux pas pitonner en même temps ! C’est magique ». Bon, j’ai le goût d’apprendre à tricoter maintenant.

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KARINE FOURNIER : MAMAN, TRICOTEUSE, TERRORISTE


U-URBANITÉ Hugo DAOUST

[ yʁ.ba.ni.te ] n.f. 1) CARACTÈRE

D’UN MILIEU SADOMASOCHISTE OÙ LA DENSITÉ DE POPULATION EXCÈDE L’ENTENDEMENT. 2) IMPLIQUE INVARIABLEMENT UNE DIVERSITÉ SOCIALE ET ÉCONOMIQUE SUFFISANTE À FAIRE DISPARAÎTRE LA NOTION DE MARGINALITÉ. 3) CENTRE ÉNERGÉTIQUE QUI NOURRIT LA CRÉATIVITÉ. 4) PÔLE ÉDUCATIONNEL QUI STIMULE L’INNOVATION ET LA RENCONTRE. 5) CARACTÉRISE « UNE GANG DE TU-SEULS ENSEMBLE » ( MICHEL TREMBLAY ). 050

MONTRÉAL [mɔ.̃ ʁe.al]

Ça sonne bien Montréal. Ça sonne montagne, mais avec l’humilité du Québécois, ça fait mont. Réal, c’est weird. Maisonneuve voulait sûrement dire réel. Mont des réalités. Montréal contient une trâlée de gens aux réalités différentes qui s’empilent pour mieux s’élever. Ils se grimpent sur la tête, sur le turban ou sur le casque de poil pour atteindre leurs ambitions intarissables. TI-CLIN URBAIN

Une injection de Montréal directement dans le gros orteil droit fut le commencement d’une lente révélation. Quand ti-clin de Sainte-Patente-Poil mit les pieds sur sa première seringue en sortant du bus voyageur, il sut que la seule façon de ne pas se mettre à pleurer, c’était de ne pas juger trop vite son nouveau chez lui, de se laisser apprivoiser le paradoxe urbain. Pitché à travers Montréal la grise, Ti-Clin Urbain respirait le fardeau de la distinction. Dissolu dans une mare humaine, il était dorénavant un atome libre, mais anonyme. Entre deux tons de bruns et de gris, l’espace montréalais lui semblait faux. On plaçait des pelletées de vide entre quelques

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tours pour laisser respirer le béton. On appelait ça un parc s’il y avait un pot de fleurs, mais on n’osait pas quand on n’y faisait pousser que des lampadaires. On disait « place » dans c’tempslà. L’espace intime était à son tour un échec. L’appartement de Ti-Clin n’était pas vraiment le sien : les murs de papier laissaient percer les cris de baises quotidiens de la mère monoparentale d’à côté. Dans ces moments-là, Ti-Clin allait sur son balcon inhaler l’air pur de la ville, à seulement 11 pour cent d’indice d’octane. En face : un dépanneur chinois d’où sortaient trop souvent des caisses de 24 tenues par des garçons de 13 ans. Entre-temps, le propriétaire essayait d’amuser sa petite fille à travers les rayons avant d’aller la coucher dans l’arrière-boutique avec ses poupées et quelques Coors Light. Courageux ou imbécile ? Ti-Clin se reconnaissait dans le visage fatigué du chinois en exil. Il en rêva toute la nuit, se réveillant avec le sentiment étrange que Montréal allait le dévorer de l’intérieur. MÉDECINE URBANISÉE

Face au choc urbain, la prescription par défaut est une bonne dose de bière foncée. Exagération permise. La tête dans le cul, ça devient difficile de

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voir la laideur, on ne voit pas grand-chose en fait. Quand tu t’échappes de l’ombre des tours bétonneuses, l’air se réchauffe, puis quand tu pars à la recherche de la taverne de l’oubli, t’as pas le choix de marcher un peu, et ça aussi ça réchauffe. Après, en te rinçant le gorgoton avec une ou deux brunes maltées, y’a des chances que ton p’tit cœur dégèle puis que tu te rendes compte combien la route parcourue pour arriver jusqu’à la pinte était inspirante. Il y a des moments où il faut fermer les yeux pour trouver le beau, des fois ça se sent autrement. Tu te rends compte, en entrant dans la première place bondée de monde que tu vois, que tu cherchais peut-être pas au bon endroit. Peut-être que « métropole » ça fait show off comme mot, mais on oublie qu’il n’y a pas un building au monde qui puisse te faire sentir chez vous. Cherche les places où les gens attirent les gens. Montréal, avant d’être du béton, c’est 3 millions de pas frileux. C’est dans ces endroits-là que tu finis par réaliser que l’urbanité, tu l’aimes, parce que t’as l’impression d’être à la bonne place au bon moment. Ça se sent, c’est beau Montréal. I <3 [INSÉRER VILLE]

Le désintérêt pour la politique nationale est-il symptomatique d’une société qui commence à atteindre un niveau de confort assez élevé ? C’est toujours l’impression que j’en ai eue, mais d’un autre côté, il me semble que la politique municipale est en regain de vitesse. Le peu d’initiatives vibrantes provenant de l’État auraient

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remis les villes à l’avant-plan. Vivrons-nous le retour des cités-États ? L’élan de Québec depuis son 400e anniversaire semble avoir éveillé la fibre du citadin. C’est compréhensible. L’impact de décisions d’aménagements urbains sur le mode de vie de Gérard est probablement plus concret que les dernières décisions rendues à l’Assemblée. C’est encourageant, il me semble, que la fierté des gens puisse se resserrer autour de leur milieu de vie direct. C’est le signe évident que les questions fondamentales de justice sociale ont pour la plupart été répondues et que la société dans laquelle nous vivons nous satisfait grosso modo. C’est au tour de nos villes de nous rendre fiers. L’Université McGill a d’ailleurs inauguré, en 2013, le Centre de recherche interdisciplinaire en études montréalaises, le CRIEM. Une première au Québec : un centre ciblant une ville en particulier pour en saisir l’essence jusque dans la moelle, définir les directions de l’urbanisation de demain et dégager les spécificités du centre urbain québécois. Disonsle, le complexe d’infériorité de Montréal face aux grandes de ce monde existe bel et bien, alors pourquoi ne pas en finir ? Regroupant philosophes, architectes, chercheurs en science politique et artistes, le CRIEM se dote d’une brochette complète pour faire émerger le pourquoi de Montréal. La mort d’un Québec de grands projets sonne le glas d’une nouvelle urbanité, plus vibrante que jamais !

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V-VINGTAINE Laurianne CROTEAU

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[ vɛ.̃ tɛn ] n.f. 1) TERME COLLECTIF, QUANTITÉ REPRÉSENTANT APPROXIMATIVEMENT VINGT UNITÉS. 2) LA VINGTAINE PEUT SIGNIFIER UNE PÉRIODE PLUS OU MOINS LONGUE DE PRÉCA- RITÉ ET D’INCERTITUDE QUANT AUX CHOIX PRÉCÉDEMMENT FAITS OU À VENIR. 3) ELLE EST SYMBOLIQUE DE L’ENTRÉE DE L’INDIVIDU DANS LE MONDE DE L’INDÉPENDANCE AINSI QU’UNE AUGMENTATION DE SES RESPONSABILITÉS, SANS NÉCESSAIREMENT QU’IL RÉUSSISSE À DEVENIR RESPONSABLE. 4) PEUT ÉGALEMENT ÊTRE SYNONYME DE PROCRASTINATION OU DE DÉNI FACE À L’ACCOMPLISSEMENT DE SES OBJECTIFS.

2) THÉÂTRE DESPATIS, KIM, n.f.

1) La jeune diplômée de l’École nationale de théâtre a joué dans pas moins de neuf pièces en trois ans en plus de participer à la Tournée de La Roulotte dans les parcs montréalais en 2011, ce qui lui permet aujourd’hui de vivre de son art. 2) L’actrice de 26 ans a d’ailleurs écrit la pièce Trois fois passera dans laquelle elle aborde les sujets de l’amour et du divorce. 3) « Je veux toucher à tout, dit-elle en entrevue à La Presse, jouer du grand répertoire, mais aussi des téléséries, des films. Je veux continuer de faire des créations et de l’improvisation ». 1) MUSIQUE ALARIE, LUDOVIC, n.m.

1) Compositeur, interprète et arrangeur. 21 ans. 2) Fondateur du groupe indie-jazz-pop montréalais The Loodies, le jeune musicien foncera en solo ce printemps. 3) Des noms tels que Patrick Watson, Warren Spicer ( de Plants and Animals ) et Adèle Trottier-Rivard ( collaboratrice de Louis-Jean Cormier ) contribuent à son premier album.

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3) LITTÉRATURE LAROCHELLE, SAMUEL, n.m.

1) Collaborant largement dans l’univers journalistique ( notez, entre autres, La Presse, L’actualité et le Huffington Post Québec ), Larochelle est également un jeune écrivain. 2) Il réussit habilement à amalgamer émotion, introspection, autodérision et rythme dans son premier roman, À cause des garçons. 3) Il y aborde des sujets aussi touchy que la quête amoureuse et identitaire d’un jeune homosexuel, ce qui fût acclamé par les critiques en septembre dernier. 4) ARTS VISUELS GERVAIS, MARIE-CLAUDE, n.f.

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1) Artiste-peintre autodidacte de la relève 2) Ses tableaux peints à l’acrylique représentent la femme, « à la fois forte, sexy, douce, sensuelle, indépendante ou passionnée ». 3) Elle s’est vue décerner le deuxième prix Jury Academos ainsi que le premier prix « Démos du public » par l’Académie Internationale des Beaux Arts du Québec en 2011. L’un de ses tableaux a été sélectionné par La société des Beaux Arts de Paris afin de l’exposer au Carrousel du Louvre à Paris et s’est qualifié pour participer au Salon International du Design de Montréal en 2012… Pas de doute, la jeune artiste est sur une lancée ! 5) CINÉMA PLANTE, PASCAL, n.m.

1) Le jeune cinéaste fraîchement

sorti de Concordia est récipiendaire du Mel Hoppenheim Award de 2011. Ayant réalisé plusieurs courts métrages, il est particulièrement reconnu pour Baby Blues, une fiction traitant du désir d’indépendance d’une trop jeune mère. 2) Il a également réalisé une comédie musicale, La fleur de l’âge, dans laquelle il souhaitait faire un portrait plus gai de la vieillesse que ce qu’il pouvait apercevoir autour de lui.

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W-

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[ ?]

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WET

Sarah BABINEAU

[wet]

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XY Philippe LAROSE-TRUDEL

[ iks iʁɛk ] symbole. CHROMOSOME

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DÉTERMINANT LE SEXE MASCULIN CHEZ LA PLUPART DES ÊTRES MAMMIFÈRES. DÉCOUVERT PAR LE BIOLOGISTE THOMAS HUNT MORGAN EN 1913, IL SE DISTINGUE DES CHROMOSOMES FÉMININS « XX ». FAIT ÉTONNANT, L’HOMME EST LE SEUL À ÊTRE EN PARTIE FÉMININ AU NIVEAU CELLULAIRE. SURPRENANT QUE, DANS LA CULTURE ACTUELLE, ON TENTE D’ÉLIMINER TOUT CE QUI EST CONSIDÉRÉ COMME EFFÉMINÉ CHEZ L’HOMME. IL FAUT CROIRE QUE POUR CERTAINS, AVOIR LE BON CHROMOSOME N’EST PAS SUFFISANT…

« Sois un homme », « arrête de pleurer », « endure », «montre que t’as des couilles », « tu parles d’une tapette ! » : des remarques que beaucoup d’hommes ont dû entendre dans leur vie. Parents, amis, partenaire ; beaucoup semble porter un jugement sur la façon d’exprimer sa masculinité. Dans certains milieux, il est difficile pour la gent masculine d’avouer sa faiblesse ou d’aller chercher du soutien sous peine d’être ridiculisée. De l’enfance jusqu’à l’âge adulte, les hommes seront exposés à des stéréotypes masculins qu’ils ne pourront pas toujours atteindre. Qu’on s’entende, les hommes ne sont pas exposés aux mêmes messages discriminatoires que les femmes, mais le stéréotype de l’homme droit, courageux, pilier de sa famille, dure en affaires, mais tendre sur l’oreiller a de quoi mettre beaucoup de pression. C’est du moins la problématique que tente d’éclairer Jennifer Siebel Newsom, la réalisatrice du documentaire The Mask You Live In, un film critiquant la culture masculine américaine. Ayant déjà réalisé Miss Representation, un film sur la représentation des femmes dans les médias, la réalisatrice américaine s’attaque maintenant à la façon dont nous éduquons les jeunes garçons d’aujourd’hui et à l’impact que nous aurons sur les hommes de demain. Elle aborde les problèmes sociaux récurrents chez les jeunes hommes américains comme la violence et la

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forte consommation d’alcool ou de drogues. « Alors que j’ai fait le tour du monde pour faire la promotion de Miss Representation, beaucoup m’ont posé la question : « Et quoi penser de nos garçons ? Est-ce qu’il y a une crise sur ce point ? », raconte Jennifer lors de sa vidéo promotionnelle. « Je suis soucieuse de la pression que les stéréotypes masculins auront sur mon propre fils », ajoute-t-elle. The Mask You Live In propose une interprétation plus sensible de la situation des garçons aux États-Unis et trace un parallèle entre la crise identitaire chez les hommes et les épisodes de violence faisant rage au pays depuis les dernières années. Il survole les thèmes de l’influence des médias sur la population masculine, des jeux vidéo et surtout de la pornographie, explique Mme Newsom dans son communiqué. Pour François-Olivier Bernard, travailleur social et intervenant pour l’organisme AutonHommie, le groupe de soutien pour hommes le plus important du Québec, ce type de documentaire est à prendre avec des pincettes. « C’est bon pour sensibiliser la population aux difficultés des hommes, mais il faut faire attention à ne pas démoniser la masculinité. C’est sûr que la situation actuelle pousse les hommes à se fermer sur eux-mêmes et que ça peut poser des problèmes, mais cette culture fait de sacrés bons policiers


Violence, agressivité, irritabilité, suicide, les garçons deviennent en grandissant à court de moyens pour exprimer leurs émotions, parce que l’homme ne devrait pas en avoir, outre peut-être la colère. Il se doit d’être une force de la nature, il n’a pas le temps de se consacrer aux

futilités, comme la source de son bonheur ou ce qui le valorise. Après tout, c’est sur lui que reposera le bien-être de sa famille… Ce sont des concepts qui peuvent paraître désuets, mais qui persistent dans la culture actuelle. Dans une société qui se dit avant-gardiste, il est surprenant de voir encore des hommes complexés parce qu’ils ont un salaire inférieur à celui de leur conjointe. Des chercheurs danois et américains ont même fait le rapprochement entre les différences de revenus et l’utilisation de viagra chez les couples hétérosexuels. Quand un

homme devient impuissant parce qu’il se sent inférieur à sa partenaire, c’est qu’il y a encore des inégalités sexuelles, et pas seulement pour les femmes. Le documentaire de Jennifer Sebiel Newsom jette un regard critique sur la culture des hommes occidentaux, mais reste une vision féministe de l’homme et de ses supposés « problèmes ». Nous sommes donc en droit de nous poser la question, à quand un film sur la situation des hommes, fait par des hommes? Mais pour cela, il faudra commencer par avouer qu’il y a un problème.

Le documentaire a réussi à rassembler la somme suffisante de 80 000 $ US en dons pour sa réalisation sur le site de financement Kickstarter en juillet dernier. Il sera présenté en avant-première en avril à San Francisco avant d’être disponible sur le site The representation project.

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et de sacrés bons pompiers. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ! », explique M. Bernard. « Il faut surtout se rendre compte que la responsabilité de s’occuper des hommes ne revient pas seulement aux hommes et aborder le tout comme un problème social », ajoute-t-il.


Z-ZINGER DOUBLE DOWN Raphaelle DUBÉ

[ ˈzɪŋ ər dŭb′əl doun ] n. propre. SANDWICH SANS PAIN COMPOSÉ DE BACON, DEUX SORTES DE FROMAGE FONDU ET DE LA SAUCE SECRÈTE DU COLONEL ENTRE DEUX MORCEAUX DE POULET FRIT. CE MONSTRE POSSÈDE UN APPORT CALORIQUE S’ÉLEVANT À 540 CALORIES ET 1 740 MILLIGRAMMES DE SODIUM SOIT PLUS QU’IL EN FAUT DANS UNE JOURNÉE COMPLÈTE. OFFERT CHEZ PFK POUR UN TEMPS LIMITÉ !

Les Américains se ruent sur le Zinger Double Down , cette préparation digne d’une crise cardiaque, avec autant d’avidité que sur le fameux McRib de McDonalds, les Tacos Doritos de Taco Bell, le Ramen Burger ou toute autre tendance qui bat son plein en ce moment.

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Les Canadiens ont l’honneur d’accueillir le sandwich frit depuis juin 2013 ainsi que la plupart des grands coups culinaires de l’année, comme le cronut. Vous connaissez cette pâtisserie hybride entre le beigne et le croissant ? Le concept a été exporté jusqu’aux Philippines et, plus près de chez nous, sur le boulevard St-Laurent. L’été dernier, des centaines de personnes ont fait la file pendant trois heures pour avoir la chance d’obtenir la sucrerie et de faire partie du mouvement. Un phénomène qui s’est estompé mais qui reprend vie avec un autre centre d’intérêt. Mais pourquoi exactement aimonsnous ces fusions douteuses d’ingrédients ? Est-ce pour le goût irrempla-

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çable de gras ou pour le buzz de la nouveauté et de l’exclusivité ? La nourriture est devenue la nouvelle mode à suivre avec des tendances, des saisons, des magazines et des blogs en son honneur. Nous vivons sur le qui-vive, en constante attente de renouveau et de surprise. Le simple macaron n’est plus. On nous l’offre fourré à la crème glacée ou encore, au foie gras. Fini les petits gâteaux, voici le Ramen Burger. Sorti il y a quelques mois à Brooklyn, la boulette de viande maintenue entre deux galettes de nouilles frites cause tout un émoi. Un autre trois heures d’attente. Aimez-vous la bouffe à ce point ? Probablement pas. On fait la file surtout à cause de l’effet de privilège et de rareté. Peut-être faites-vous partie de ceux qui sautent sur le skinny chaï latté soya à la menthe poivrée et crème fouettée, ou au contraire, créezvous un McGangBang avec vos ham-


L’agitation autour de ces mets décadents est grandement exacerbée par les médias sociaux. Buzzfeed, Tumblr et Pinterest sont les principaux propagandistes d’une telle culture du viral. Et il y a Instagram. Les adeptes de ces plateformes reconnaîtront le culte voué à la malbouffe qui peut parfois prendre des allures démesurées. Longtemps boudé pour leurs qualités malsaines, on donne au gras et au sucre un nouveau souffle. Adieu les recommandations du médecin, bonjour l’hédonisme. Il est présentement normal de prendre notre déjeuner en photo ou, du moins, de voir ceux de nos amis sur notre wall. Un phénomène mondial qui tend vers une dévalorisation de la nourriture. Les foodies se réjouissent de l’existence d’une telle invention qui leur permet

d’exprimer envies et désirs dans les moindres détails. Une étude récente du Daily Mail publiée dans le Journal of Consumer Psychology révèle néanmoins que la surexposition d’images de nourriture augmente le niveau de satiété, et par le fait même, diminue notre enthousiasme face à la cuisine. Si nous avons perdu ce plaisir de manger, l’avons-nous remplacé par l’affirmation de soi ? Si cette plateforme est aussi populaire, c’est parce qu’elle repose sur le tribalisme. L’acte de photographier notre nourriture forme une communauté basée sur le sentiment de partage et de « conquête du présent ». Et puis, c’est quoi un foodie ? Un instagrammeur professionnel ? Un accro du food porn ? Être abonné à Zeste ? En 2014, nous sommes tous devenus critiques culinaires. Notre opinion est aussi valable que celle du voisin lorsqu’il s’agit de gastronomie. Devenir un spécialiste dans un domaine est maintenant un nouveau mode de socialisation. Est-ce pour se sentir estimé ? Apparemment, ce serait une

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chance pour les geeks de prendre leur revanche sur les incultes en utilisant des mots comme « mainstream », bien avant que la culture hipster ne s’en empare. Les foodies portent le même discours. On exclut ceux et celles qui ne savent pas faire de consommé clair ou qui ne partagent pas leur recette de smoothie à la betterave. À ma connaissance, les gens étaient autant excités face aux déclinaisons gastronomiques du Kraft Dinner que pour le dernier album d’Arcade Fire. Ce qui est fascinant, c’est toute l’ampleur culturelle qu’a pris la bouffe en si peu de temps. Saviezvous ce qu’était du kale il y a 2 ans ? Et encore, comment le préparer. Avec le bouillonnement culinaire, peut-être serez-vous tentés dans votre prochain périple gastronomique d’essayer le ‘mok-bang’ coréen ou le nouveau cragel… Vous m’enverrez les photos.

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burgers ? Peu importe votre style, la nature humaine fait en sorte que nous voulons faire partie d’un groupe.


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COLLABORATEURS-COLLABORATRICES Rédactrice en chef Fanny Brossard Charbonneau Coordonateur en chef Julien Pelletier-Bureau Direction artistique Anabel Jolin-Roy et Alex Sauvageau Directrice événementiel Maude Métayer Directrice du comité Photo/Vidéo Charlotte van Ginhoven Directrice aux commandites et partenariats Camille Tanguay-Lessard Adjoint à la rédaction Karim Marier Conception web Dominique Charbonneau

Rédacteur(rice)s Sophie Bernier-Blanchette, Valérie Boisclair, Laurianne Croteau, Hugo Daoust, Fannie Deschênes, Raphelle Dubé, Roxanne Goulet, Alexandre Graton, Katia Landry, Philippe Larose-Trudel, Béatrice Leclerc, Alexandra Lord, Karim Marier, Renaud Martel-Théorêt, Laurie-Ève Pion, Maude Roussin, Éric Senécal, Marie-Ève Taillefer, Mélissa Tardif, Moal Titouan Correcteur(rice)s Laurine Benjebria, Fanny Brossard-Charbonneau, Catherine Houde-Laliberté, Philippe Larose-Trudel, Alexandra Péloquin, Maude Roussin, Camille Tanguay-Leassard, Laurie Vachon Événementiel Amélie Brunet Laliberté, Zoé Burns-Garcia, Virginie Cantin, Jennifer De Blois, Marianne Desjardins, Elisa Desoer, Agath Dessureault, Laurie Groulx-Joannisse, Andrée-Ann Légaré-Pepin, Karim Marier, Auriane Pernet, Catherine Pineault, Charles St-Hilaire, Nicolas Tremblay, Camille Vigneault Équipe Photo/Vidéo Félicia Balzano, Laurie Chouinard, Sophie Courchesne, Grégoire Gaudreault, Virginie Gauvin, Frédérique Lachance, Philippe Lacroix, Christophe Lavigne, Béatrice Leclerc, Julia Roy-Touchette, Méryl Scheller, Charlotte van Ginhoven Dossier Photo Jules Treize (A-K-R), Sarah Babineau (W) Génie interactif Olivier Bouchard et l’équipe de médias interactifs première année Merci à l’UQÀM ; le programme de Stratégie de production culturelle et médiatique ; Carlos Lopez ( concepteur 3D et cameraman ) , Marie-Claude Hogue, Véronique Tanguay, nos précieux commanditaires et nos partenaires :

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Directrice promotionnel Andréanne Fluet-Chabot


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