Le Culte | Échos

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LE CULTE

ÉCHOS

Hiver 2020


CHANT DU CYGNE Éditorial ILLUSTRATION Rebecca Roy-Brière


Éditorial Il y 11 ans, Le Culte, c’était quelques feuilles de papier, imprimées noir et blanc et retenues par un simple coup de brochure. Il y a trois ans, nous entrions toutes deux dans un comité pour y découvrir un projet inspirant, une véritable école et des collaborateur.e.s en or. Aujourd’hui, c’est avec le cœur gros que nous signons ce texte, symbolisant la fin d’un véritable chapitre dans nos vies. Nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce qu’on aura laissé au Culte, à ce qu’il deviendra dans le futur, à la manière dont le projet cherchera à se dépasser d’année en année. Dans 10 ans, qu’adviendra-t-il du Culte? Chaque cuvée de Cultien.e.s laisse derrière elle les traces de son passage, par amour pour le magazine, par désir de dépasser ses propres limites. Cette année en fut une de défi, de conciliation, d’apprentissage. Mais surtout, on aura appris que rien ne peut être tenu pour acquis. Pour la première fois dans l’histoire du Culte, on ne célèbrera pas le lancement du magazine en personne. Collaborateur.e.s, famille et ami.e.s ne se réuniront pas pour observer le dernier chef dœuvre. 2020 est marquée par une pandémie mondiale qui nous empêche de nous prendre les uns et les autres dans les bras, même si le tout est remplacé par beaucoup d’amour virtuel. En attendant, voici quelques mots pour vous remercier. À notre équipe de directeur.e.s, pour qui cette édition marque majoritairement la fin d’un parcours, nous levons notre verre, nous disons merci. Pour votre travail acharné, pour vos efforts redoublés, pour l’écho que vous avez transmis à vos successeurs, pour votre présence essentielle. Pour nos quelques collaborateur.e.s qui quittent, vous avez laissé une trace irréversible, le temps d’une année ou de plusieurs. Et à ceux qui restent, le projet est maintenant le vôtre, vous pourrez y laisser votre marque, faire résonner l’identité du magazine, y apposer vos propres sensibilités. Pour que le projet résonne encore et encore, d’un bruit lointain. Et vous chers lecteur.e.s, appropriez-vous notre magazine, faites des textes les souvenirs de votre propre vie, faites résonner les mots en vous et portez les échos du Culte, pour un instant ou pour plus longtemps. Pour respecter le travail de nos collaborateur.e.s et permettre au Culte de perdurer dans le temps, pour la première fois nous avons décidé de vous présenter la dernière édition du magazine en ligne, à lire sans modération dans le confort de votre maison, pour ne pas oublier que Le Culte est toujours là et que nous vous préparons encore de très belles surprises pour les années à venir. Santé !

LEMY



Nous avons tenté mille fois de les décrire, de les retenir, de les vitrer et les mettre en enclos, leur créer un observatoire où on pourrait les fixer jusqu’à les comprendre. Ce n’est pas une ambiance, ce n’est pas un refuge, ce sont les pieds froids sur le plancher d’une chambre à coucher où notre corps ne convient plus, c’est le concert d’un artiste qu’on ne connait pas alors que tous les convives s’y époumonent, c’est un proche qui vieillit et qui sert à nouveau une anecdote mais en un peu plus flou, c’est ce livre mordant qu’on n’a étrangement jamais pris la peine de terminer. Les silences ne sont jamais ceux que l’on croit. On aurait voulu les tapisser et les installer sur des murs et on en aurait discuté, on les aurait pointés du doigt en disant « oui, c’est bien ça, les silences », mais on vous aurait menti. Les décortiquer, c’est s’asseoir sur eux et les étouffer, les placer sur un piédestal et puis éteindre toutes les lumières avant de courir se réfugier au fond de la pièce. Les silences font partie de ces fruits qu’on ne devrait éplucher que lorsqu’on est prêt à les consommer jusqu’à leur dernier jus. Ce sont les silences qui annoncent la naissance prochaine d’une suite bruyante toute en surprise, de petits souffles en bourgeons d’une histoire qu’on connait déjà.

Silences

Ni le bruit, ni l’absence de.

ILLUSTRATION Alexis Quesnel MOTS Lauriaume



* Le chant du vent sur les parois du corps. Le bruit du nord contre les vêtements rêches et lourds. Chaque pas, dans la poudreuse cristalline, apporte un peu plus ailleurs, donne cette impression d’avancer. L’infini insupportable, l’œil ne s’accroche à rien, l’œil tourne dans tous les sens et regarde le ciel, oui peut-être que le ciel sera moins plat.

* L a f lore hiémale m’entend. Elle entend mon souffle court, rendu aussi froid que le vent. Elle entend le crissement de ma chair, la glace qui grince sous mon poids. Elle entend ma peau : gerçure, dernier rempart entre mon corps et le blanc. Elle entend ma voix. Ma voix sans mot sans bruit sans force é p u i s é e . Ma voix qui invoque les sapins. Ma voix montagne. Mon silence sommet de montagne.

Un petit point. Foncé. Presque noir. Une tache, sombre. Elle traverse la toile, contraste violent contre les rafales immobiles. Derrière elle des petits creux, une suite de petits creux : dessin d’une ligne dans l’espace plat. Suite au corps qui parcourt le froid, des traces, de passages, des mouvements, une histoire écrite sur la plaine vierge, un chemin raconté dans le sol. Il faudra apprendre à lire l’hiver.

Un relief. Si le regard triomphe de l’espace vide et des rafales glacées, alors il voit, au loin, une masse ombragée. Imposante et plus foncée que la neige, plus claire que les vêtements que je porte. Le froid aveugle. Le froid paralyse. Mais le mirage persiste. Bientôt des heures et la masse sombre est toujours là, et le relief, le changement au loin ne s’estompe pas. Alors peut-être que oui, il y a cette montagne qui m’attend, de l’autre côté de l’hiver.

* Je crie contre les arbres je crie je ne suis plus seule

Désert

Un drap blanc tissé sur la plaine. Les fils, tressés serrés, sans plis ni failles, s’étendent en couverture et se perdent dans un infini sans contour. Partout, il n’y a rien d’autre que la neige, à perte de vue la neige. Elle surplombe le champ, domine l’image en une seule nuance de blanc : aucune colline, aucune ombre, aucune cavité où s’abriter du monde. Le soleil, parfois, inonde le paysage. La lumière se réfléchit contre l’hiver, teinte l’air et le sol d’une clarté saisissante, froide. Mais jamais rien ne change. Paralysé, le décor ne dit plus rien.

ILLUSTRATION Diana Aziz

Silences

DÉSERT

PROSE Alexie Legendre


quand vous subissez le blanc, le dépouillement, il n’y a rien de plus lourd que l’espace existant de la page carrée, le silence ne peut se fixer dans une durée trop écartée du reste, et le son ne peut réagir sans projection, quand vos mots ne sont que des effluves de tombeau devant une effigie consacrée aux fleurs, rien ne reste près de vous, l’écrit s’efface, les langues bavent devant l’écart indiscret, devant ce qu’elles aimaient caresser, elles affectionnent l’enlacement sur le papier tout autant que l’étreinte en dehors, parfois elles se doivent aussi de taillader les liens, d’écouter l’égarement de la perte

POÉSIE Myranda Arseneault ILLUSTRATION Carolane Bélanger


Silences

correspondances              qui se fait grande mettre fin à la relation épistolaire initiée entre la boîte aux lettres et moi cesser de faire parler plus fort ton silence verser le vide sur de petites roches délicates s’adapter aux différents manques la langue rosée les dents dans tes retours étroits réside l’inaccompli

elle accueillera le changement qui après ton départ se construira en moi

l’évacuation

elle hébergera la chair

je n’ai plus envie

peuplera ses fissures

d’obéir aux pulsions que dresse en moi basculer ma tête

vers tes lèvres

n’offrira plus la chaleur de mon corps sans la moindre onde de bienveillance en ricochet tes mots ne contenaient que l’écoulement

plutôt écrire des trêves

le flot indomptable du domaine des passions

à la loi du retour

ils avaient même oubliés

creuser des ralentissements

la montée vers notre sanctuaire

dans les normes de l’amour

désormais inanimé

rien ne vit longtemps la distance est façonnée dans des images pittoresques évacuée des lettres quotidiennes

des signes brefs entre deux formulations écorchées

que je ne comprends pas

ton inertie est dubitative elle s’écroule en

chute libre

inconstante et vulgaire je méprise la résonance muette les jeux d’adultes sans artifice je veux

lâcher prise, les mains sur le ventre, la tête vers le ciel, le dos dans la neige, il annonce doux aujourd’hui le facteur devrait passer dans un quart d’heure, l’énigme sera courte, la réponse est dans son trajet il ne montera pas les marches jusqu’au troisième étage, les syllabes de son parcours en sens contraire appuient ta discrétion. il ne montera pas les marches

retrouver les différents signes de sens étaler les ombres comme des peaux tendues percer l’épuisement de l’attente après le silence allumer la radio meubler ce que tu as volé tourner en rond danser s’épuiser couper les correspondances avec des ciseaux d’argent chuchoter ce que tu es dans l’absence ce que tu es caché entre la courbe des lettres ce que tu n’es plus

Correspondances

la conjonction des sphères

l’envie de faire

ma désinvolture sera silencieuse



DE MARDI RÉCIT Louis-Philippe Beauchamp

Paul et Marco, finalement, assis dans le coin gauche du restaurant. Le premier s’absorbe dans ses baguettes, qu’il manipule dans tous les sens et sans régularité. Après un moment il déclare : « Mais je crois pas, non. C’est assez différent, tu trouves pas ? » Marco finit sa gorgée. Il dit : « Je t’ai dit, ça dépend du point de vue. »

ILLUSTRATION Audrey Malo

Vers la fin de mardi

*

Silences

VERS LA FIN


Nous sommes en fin de journée, un mardi, et pourtant l’endroit grouille de clients. Les serveurs se déplacent de bord en bord de la grande salle, continuellement — s’arrêtent-ils seulement ? La soirée est une agitation confuse, exaltée par les clients qui arrivent, repartent, se fraient un chemin vers quelque part, les toilettes sûrement. Paul et Marco continuent leur conversation, maigre et sur rien. Parfois, ils se taisent, laissent les discussions des alentours prendre le dessus, se superposer en un bruit imposant mais constant, quelque part feutré. Paul joue avec ses baguettes, et Marco se perd dans ses doigts qui les font tourner, qui font s’entrechoquer le bois des tiges, qui les déposent pour les reprendre. Parfois, Marco suit des yeux les gens qui passent près d’eux, pour les laisser plus loin et s’attarder, plutôt, sur un vieux couple qui mange en silence, à une autre table.

Paul, après un temps, répète que c’est différent. Il affiche un regard de dépit. C’est son front surtout qui l’indique et se contracte. Marco agrippe le pichet d’eau, se ressert un verre. Il prend une gorgée, mais ne répond pas. Il ne veut plus en parler. Il continue de regarder Paul se fondre dans ses baguettes, répéter parfois « Peut-être pas, en fait, je sais plus. » Les plats arrivent enfin, déposés sur la nappe blanche ; Paul et Marco s’exclament. On dit bon appétit, et on mange. Sur la table, huit mets à même lesquels Paul et Marco pigent différents éléments. Les raviolis sont partagés et transférés dans l’assiette de chacun, et les légumes vapeur sont mangés à même les récipients. On n’a pas pu mettre tous les plats au centre de la table, ce qui oblige Marco et Paul à quelquefois s’avancer sur leur chaise, voire se lever un peu les fesses, et étirer le bras, prendre du bout de leur baguette un rouleau frit, un ravioli, en demandant « Celui-là, c’est celui au porc ? » Paul et Marco se délectent et se le font savoir.

— As-tu goûté celui-là ? — Lequel ? Celui-là ? Ah, mais oui, il est tellement bon. — Il y a comme un petit jus. — Mhh, c’est tellement bon ! — Me passerais-tu ce plat-là ? Je l’ai pas encore goûté.

Marco prend le petit panier de ravioli, le fait passer au-dessus d’autres, de la salade d’algues, du riz. Paul y pige trois morceaux, demande «  Je te le repasse ? » Marco n’entend pas. Paul répète. « Non, garde-le », dit Marco. Mais Paul n’a plus de place de son côté de table. « Il faut que je te le redonne », insiste-t-il. Derechef, Marco allonge le bras. Puis qu’entre-temps il avait rangé à l’endroit du panier de ravioli une assiette de rouleaux, Marco se retrouve un moment avec le panier dans la main droite, cherchant des yeux un nouveau trou entre les plats. Paul doit s’étirer sur sa chaise pour déplacer un autre bol et, ainsi, faire à Marco une place.


— Est-ce qu’on en prend d’autres ? dit Marco. — Je sais pas, c’était quand même long. J’ai pas envie de partir trop tard non plus. — Oui, mais on mange quand même vite, donc même si le service est lent… — Mais regarde-le, on n’arrivera même pas à lui dire qu’on en veut d’autres.

Silences

Les plats commandés en viennent à s’épuiser.

Le serveur, en effet, passe devant leur table d’une unique poussée, trop pressé, bien que la salle se soit vidée d’une bonne partie de ses clients et de son vacarme. Paul et Marco concluent : ce sera trop long. Demander l’addition est, d’ailleurs, compliqué, et plus d’une fois, ils hèlent le serveur en vain.

Ils arrivent au 7328 et, tandis que Marco déverrouille la porte, Paul se retourne. Il regarde de l’autre côté de la rue, l’immeuble de biais avec le leur. Toutes les lumières sont éteintes, si ce n’est cette fenêtre, au quatrième étage, qui vibre dans l’obscurité. La vitre éclairée ne laisse voir, de la pièce, que la jonction de deux murs et du plafond ; c’est rouge. La couleur, vive, pourtant, aplatit la fenêtre. Impossible de discerner ce qui la rend ainsi : la vitre est peut-être ce qu’il y a de plus plat, on serait porté à croire que c’est elle qui est teintée, comme une sorte de vitrail, et, qu’ainsi, elle entraîne dans sa couleur les murs de la pièce. Mais quelque chose de plus vivant fait également croire que le rouge émane d’une source lumineuse: une puissante lampe, un abat-jour qui filtre rouge la lumière, qui la fait vibrer. Et les murs, en fait, ce sont peut-être eux qui sont peints. Une tapisserie, même. La fenêtre, les murs, ou bien la lumière — quelque chose est rouge. Paul regarde ce rouge. Marco est déjà pénétré dans l’appartement et s’est retourné. Il regarde Paul, ses yeux, puis ce qu’ils fixent en haut ; il y a une fenêtre. Marco s’avance, près de Paul. Quelques secondes passent, Marco dit « Qu’est-ce qu’il y a ? » Mais Paul rentre, suivi de Marco. Ils se souhaitent bonne nuit, l’un d’eux dit à demain.

Vers la fin de mardi

Paul et Marco marchent, dans la rue la nuit. Ce dernier craque des allumettes. Il les sort d’une petite boîte sur laquelle sont tracés le visage d’une femme et des inscriptions mandarines. Paul lui dit d’arrêter. Marco n’en fait rien, puis demande, après quelques minutes, « Vas-tu faire des devoirs en arrivant ? » Paul ne sait pas encore, il va voir, il renvoie la question. Marco répond que sans doute, il n’a pas encore fini un truc pour demain, mais il dit qu’il verra, lui aussi.



Silences

Éclats d'incohérence RÉCIT Claude-Emmanuelle Tremblay ILLUSTRATION Nik Bovkin

Des rires et des pleurs, des chants, des coups de klaxon qui résonnent dans vos oreilles simultanément forment une drôle d’hétérogénéité qui, curieusement, vous procure un réel bien-être. Autrefois fervent défenseur de la tranquillité, votre plus grande peur est aujourd’hui d’y être condamné. La nuit, il aimait se promener dans les rues, de l’heure où l’action était à son apogée jusqu’à la charmante quiétude du soleil levant. Errant dans des quartiers divers, il prêtait un œil particulier aux interactions dont il était témoin. Faute d’être en mesure d’y participer, il demeurait le modeste spectateur d’histoires qui ne le concernaient point. La tête baissée, il se déplaçait méticuleusement, ses yeux timides rivés vers le bas à l’abri de tout contact. Car chaque regard qui lui était destiné le confrontait à une foule d’interrogations exubérantes. Et chaque parole qui lui était adressée renfermait un éventail terrifiant de possibilités qu’il ne savait pas interpréter.

Éclats d’incohérence

La folie de la ville avait toujours été pour lui une source de réconfort. À vrai dire, le vacarme urbain lui procurait un sentiment de sécurité. L’action qui l’entourait alors animait ses journées et allégeait sa solitude, comme s’il appartenait lui aussi à ce chaos. Il tâchait d’éviter le silence, persuadé qu’il s’agissait d’un signe précurseur de sa propre fin.


Les dessous du langage vous sont impalpables. Le monde de l’abstrait agit en tant que gardien de votre propre manuel d’instruction, mystère que vous ne parvenez pas à décomposer. La fine parcelle de discernement qu’il vous reste s’éclipse silencieusement dans les profondeurs de votre être, fugitive. Conjoint à la perplexité, le décalage qu’il ressentait avec le reste du monde était une menace à son désir de s’intégrer. Puisque ses contacts humains se faisaient à la fois rares et complexes, il avait trouvé refuge dans les mots qu’écrivaient les autres et passait ses journées à s’y perdre. À votre grand bonheur, sur papier, les mots semblent résister à votre interférence. À défaut d’être susceptible d’exister pleinement à travers les personnages de ses livres, il souhaitait se mêler à la communauté. Face à la réalité, cependant, il était déphasé. Obsédé, il repassait en boucle des bribes de conversations, il s’efforçait de saisir les non-dits, les sous-entendus derrière chaque mouvement et chaque mot, et, à force de reproduire chacun de ces instants, il les avait privés de sens. Vous avez si peur de vous tromper, d’avoir l’air insensé. Il vous apparaît impossible de ralentir la cadence de vos spéculations ni d’étouffer les répercussions effrénées de vos hésitations. Cette nuit, alors qu’il déambulait dans la ville, il tendait l’oreille aux conversations anodines. Une parole, un mot. Mille et une significations. Ce qu’il captait au passage lui semblait décousu. Peut-être qu’à force de s’y confronter de loin, il serait capable, un jour, d’y prendre part de près. Ses promenades nocturnes allaient éventuellement porter fruit, du moins c’est ce qu’il se répétait. Une voix interrompit subitement ses pensées. — Excusez-moi, vous pouvez me diriger vers la station de métro la plus proche? Une jeune femme, le sourire au visage, attendait patiemment sa réponse. Aux alentours, il n’y avait personne. Il fut alors saisi d’une chaleur implacable, et ses lèvres, figées, obéirent au silence.


— Monsieur?

Silences

Désemparé, il s’empressa de poursuivre son chemin à la course, les yeux cloués sur le sol. À l’arrivée de la prochaine ruelle, il s’effondra. Le malaise se faufilait à présent jusqu’aux extrémités de ses membres crispés. Les paroles de l’inconnue hantaient son esprit, des murmures persifleurs qui s’amusaient à se moquer de lui. L’odeur blessante des ordures humides qui pourrissaient sous la canicule de septembre lui donnait la nausée, le ronronnement des moteurs le pétrifiait, les rires des passants, heureux, retentissaient violemment dans ses oreilles, et aux côtés de ce tumulte, il était paralysé de la tête aux pieds.

— Pardon? Tout va bien? Une vieille dame à la chevelure argentée se tenait debout devant lui. — Je vous ai vu, au loin, ça n’avait pas l’air d’aller… Une vague d’adrénaline le sortit de sa torpeur et il prit ses jambes à son cou, n’osant pas lui répondre. Son élan de frayeur fut assez puissant pour préserver la force de son souffle tout au long de sa fugue. Au moment où son corps franchit le seuil de son appartement, ses genoux fléchirent et il s’effondra, impuissant, jusqu’à ce qu’il reprenne difficilement ses forces. Allongé sur son lit, enfin, il porta un dernier regard à sa fenêtre afin d’admirer la lueur chancelante des réverbères qui s’appauvrissait sereinement pour laisser place à la clarté, et, pour la nuit, il cessa son combat. Demain, peut-être.

Éclats d’incohérence

Gorgé de scrupule, le rythme de vos pensées commence à vous échapper. Ces mots vous font l’effet d’une résonance assourdissante, heurtant votre esprit. L’effervescence de la ville que vous avez tant pourchassée s’offre à vous, puis, sans aucune mise en garde elle vous dévore, démunie de pitié.



On a ouvert la porte et le goût de ce qui était devant nous nous a fait oublier nos muscles et leurs fonctions. On a échappé des riens et pourtant le bruit de la chute a inscrit quelque chose dans l’air, comme une évolution, comme un mur qui s’effrite pour y voir une fête derrière. Mais pour le moment, la lumière est toujours trop forte. Pour le moment, la pièce baigne dans un feu que seules les oreilles ne savent reconnaitre. Il n’y a pas de décision à prendre, les fracas sont semblables aux tempêtes et au destin et aux sentiments, ils n’offrent pas de choix. En éclats de verre lisse, le son a éclaté en mille mots et vient se coller à la peau. Ça ne tranche pas, mais comment exister dans ce curieux manteau? On se laisse donc porter alors que notre audition se grignote, personne ne sait où se trouve la fin des tourmentes, c’est lourd et on s’y perd, mais étrangement, on sait qu’il reste quelque chose à voir, quelque chose à qui vaut la traversée. Il faudra s’accrocher encore un peu si l’on veut y comprendre quelque chose.

Tumultes

Soudainement, l’air s’est chahuté.

ILLUSTRATION Alexis Quesnel MOTS Lauriaume


POÉSIE Gabrielle Ricard ILLUSTRATION Isadora Ayesha Lima

vies sciées


Tumultes

i. sœurs Je suis sœur brisée souillure visuelle altière ardente dans ma chaise coulante Je suis vie sciée tragédie de dysfonctions tonitruantes Je suis l’eau qui roule entre vos doigts serrés scellés au pommeau du pouvoir ne cherchant qu’à m’épandre sur votre indifférence Par réflexe j’évite les lieux zéro déchet craignant de ma présence salir vos blanches illusions J’ai osé crier j’ai osé hurler projeter à vos cimes mes supplices indicibles « Pourrais-je m’assoir à la table, moi aussi? »

De ne jamais me taire De ne jamais être mère Je suis soeur humaine libellée libérée Je milite entre autres pour que l’altruisme soit déductible d’impôts et je m’épanche sur vos misères les yeux scellés de peur que dans l’élan misère y colle Rien ne m’échappe je collectionne avidement les théories les colloques les rad points les slogans berçant ma culpabilité au lever du sommeil Écoutez, je sais la bonne foi, je sais Je suis générique généreuse donnant tant qu’il m’en reste à peine trop femme par excellence, s’il en est une représentante autoproclamée d’une essence distillée Libre de ne jamais me taire Libre de n’être jamais mère Je suis sœur dépravée pas d’tapis rouge juste des pavés mes miroirs c’est les vitres de chars les coulisses de slush mes soirées c’est être des fois une reine toujours une slut Au nu et au su de tous j’étouffe anonyme bimbo dans une vie en forme de prison tu me dégoûtes

Vies sciées

Nul ne s’y lance et je m’éteins, bercée de votre oubli femme insuffisante vacante humiliée Je regarde de loin une chorégraphie révolutionnaire un indice y danse et je promets en scène


déçue Je m’exhibe si tu savais Je résiste si tu savais sperme dans mes yeux mépris dans les tiens c’est qui la pute moi j’ai pas de patron J’te regarde de bas en bas et dans mes mains les bijoux les plus laids les plus fragiles offrande à ceux qui oseraient Tenter de me faire taire Tenter de me faire mère Je suis l’ultime sœur invisible au festival de vos dénigrements je crie Bingo ne gagne rien De tous les jeux je suis le pion fatiguée d’être l’arme à l’œuvre de vos condescendances assassines dites-moi devrai-je vous tuer Pour enfin n’être qu’un peu plus que rien bouteille vide à la mer J’ai perdu mon message il s’est mouillé J’ai perdu mon amour il s’est souillé vendu au vent des regrets Je murmure et me rue en armure rouillée au cimetière de mes contradictions À genoux j’enterre une idée fragile l’envie de votre situation Je demande qu’on m’enterre ou qu’on m’élève qu’enfin on m’épargne les supplices de l’indifférence À l’aube des bruits je fais un vœu confidence au vent du souffle de mes ancêtres De ne plus avoir honte de me taire De ne plus avoir honte d’être mère Je suis sœur ancienne brûlée à défaut d’avoir su éteindre la partie de moi qui voulait vivre Je suis sœur sacrifiée au nom d’un gouffre sans fond au nom des terres putrides d’où germe inexorablement l’orgueil charognard d’un peuple malade Je me consume en cendres ambrées cendres en neiges sur lit vert glacé et comme elles je m’éteins laissant comme legs quelques contes à retardement Au sein de mes filles des paroles ancestrales des pensées sur la Terre, sur les choses et la vie Et je porte le fardeau de mes ultimes supplications comme une prière pour celles à venir Puisqu’il m’auront fait taire Puisqu’ils m’auront fait mère


Tumultes

ii. sœurs ensemble Nous sommes sœurs horrifiées Famille dysfonctionnelle sur bûcher colonisateur Hantées par le spectre de ce qui n’est pas mort Nous nous sommes tues et nous nous sommes mues et nous arrivons vous verrez

Nous sommes

Nous sommes écluses recluses Aqueducs défaillant à défaut d’oser rêver mieux Lourdes lourdes en bagages les charges de nos désillusions Pesant tant et tant sur nos thorax terrifiés Nous sommes mers colonisées au fiel libéral Infiltrant vos terreaux où nos révoltes sont mauvaises herbes Nous sommes lianes indissociables pour cause de planète unique Planète de droits à géométries variables Nous sommes constellation de douleurs solidaires Nous sommes courtepointe d’espoirs solitaires De différences lumineuses en valse perpétuelle De gorges déployées en nuances plurielles Boule disco de nous sur plafond de Terre maussade Vos acides acerbes scient sec nos supplications naissantes Laissant un terreau fuyant où l’espoir refuse de prendre racine Où nous éclaterons en mille Amazones guerrières Grugeant l’oppression par la racine Jusqu’à libérer, déchaînées La dernière des sœurs que vous nous aurez volée. La dernière de nos terres. La dernière de nos mères.

Vies sciées

Horde de vies sciées Libellées libérées Anonymes bimbos dans des vies en forme de prison À genoux nous enterrons une idée fragile L’envie de votre situation Et nous portons le fardeau de nos ultimes supplications Comme une prière pour celles à venir



Tumultes

IL N’Y A PAS DE COMMENCEMENT À CE QUI SUIT En fait,

PRO S

E

Lau rian e La lon de

IL S LU TR I AT

IE D O ÉL EL D U TR

LE SOLEIL SE DÉGUEULE DE MOI J’AI CHOQUÉ L’ASTRE LE PLUS GOURMAND C’EST MA TÊTE ET TOUT EST DE MA FAUTE

Il n'y a pas de commencement à ce qui suit

ON

c’est qu’on se demande toujours par où commencer, pour ma part je me demande uniquement où tout cela se termine, ce n’est pas que je suis spéciale, c’est que ça ne va pas J’aimerais tant pouvoir expliquer les couteaux qui me plient dans mes répulsions, j’ai si peu d’air ou de talent, je m’y confonds souvent Et dans les murs où je me gave d’hologrammes fantastiques de ce que je n’atteindrai jamais, où je m’organise ces visions de couleurs chaudes d’une vie où tout tient en place, je suis le plus fâché des rochers, constante aberrée par ma chienne inertie Oui, mon indolence est ma plus belle robe, elle se porte en scintillement et dans le bruit sourd de mes respirations inquiètes, c’est un orchestre qui crie dans une laine et le public saigne Je m’en fous, en fait peut-être que non, je ne sais pas si je peux sortir d’ici, je ne sais pas si mon nom me va, je ne sais pas où vont mes expirations, je voudrais frapper le temps et le tisser à ma peau amère Je voudrais réussir à assécher le liquide qui fait vivre mon cerveau et toutes ses maladies, je pourrais jouer à un autre jeu avec ce qui en resterait, on, en fait je, pourrais en faire un centre de table ou le mettre dans le coin d’une pièce Je cherche l’entrée vers mon cerveau, je ne voudrais qu’y glisser un doigt, un seul, ou du sel ou un peu d’affection, brouiller les mécanismes de ce qui m’enlaidit, mais je ne trouve pas la porte, si j’étais un oiseau je ne serais jamais née Alors je reste grugée au sol de cette pièce qui me refuse, accrochée par ma vulgarité brûlante, par mon incompétence qui me fait un spectacle au quotidien, par mes douleurs de folle qui invente Et tout ça dans un silence moqueur, l’intolérable figement de ma haine, c’est caché, c’est si subtil quand on est à l’extérieur des murs, ceux de chairs et ceux debout Parfois mais tout le temps, en trônant dans mes draps qui me crachent, dans cette pièce où la lumière se refuse à ma peau, j’en viens à la conclusion que le lustre de mes plumes n’existera jamais pour quelqu’un d’autre, que leur envergure grandiose ne provoquera jamais de larmes


Hurlante quiétude

... RÉCIT Christophe Boucher-Rouleau

ILLUSTRATION Alice Picard


…          puis les rouvre. Un arc-en-ciel de couleurs m’enveloppe. Une toile turquoise nous protège partiellement du Soleil. Je danse sur la frontière de l’ombre. Entre le jour et la nuit, entre chaleur et fraîcheur. Les rayons réconfortants m’emplissent d’énergie. Je tiens une canette d’un froid métallique dans la main droite. Je prends une gorgée au goût légèrement amer, et fais tourner le liquide doré dans ma bouche alors que je lève le précieux contenant vers mon front. J’y éponge ma sueur. Elle se mêle à la condensation et mes sens s’éveillent. Mon corps se balance au même rythme que les dizaines d’hypnotisés autour de moi. La foule, ici, n’est pas étouffante. Tous ont l’impression de planer, emportés par les douces harmonies. Mes paupières tombent tranquillement, je m’élance et atterris                           …

...              Immédiatement, je me sais ailleurs. Le froid glacial fige mon suit de ski fluo sur mon corps. Ici, pas d’astre revigorant. Le ciel est noir et blanc. Contraste de flocons contre le néant. Les puissantes ondes sonores que crachent les haut-parleurs m’imbibent totalement. J’ai le souffle coupé. Le choc initial passé, une euphorie que je n’avais jamais éprouvée m’envahit. La cadence s’accélère. J’aperçois la responsable au loin. Sur son estrade, ses cheveux noirs dansent au gré du vent et de ses hochements de tête frénétiques. Je suis ses mesures, nous les suivons tous, nous, fanatiques bravant l’hiver en quête d’expériences communes. L’énergie s’intensifie. Toujours et toujours. De plus en plus vite. C’est exponentiel. En chœur nous battons des pieds et agitons nos têtes, ensorcelés. Puis, d’un coup, les percussions s’arrêtent. Elles laissent place à quelques notes de piano synthétisées. À la lourdeur et la densité succède une légèreté qui me donne envie de m’envoler, de m’évaporer. Je lève le regard : les flocons, le ciel, la lumière. Tout est si blanc … Si                    …

…         blanc. Je fixe le plafond de l’appart. De retour au sifflement strident. Plus rien pour me changer les idées. Je me sens gris, terne. Plus je cherche à m’accrocher au passé, plus le présent me rappelle que je suis son prisonnier. Aucun souvenir, aucune échappatoire. Suis-je condamné à vivre avec ce démon perçant sur l’épaule droite? Vais-je trouver une façon de l’exorciser? Je ne sais pas. Pourtant, je me dois de me lever, d’avancer, d’aller vers tous ces souvenirs qu’il me reste à vivre, qui me feront oublier que je ne serai plus jamais le même.

Hurlante quiétude

Aléatoires, des éclairs de la veille m’apparaissent. Je hisse mon paratonnerre telle une machine à remonter le temps. Tout de suite, j’y suis à nouveau, sur ce plancher sombre, entouré de centaines de visages anonymes. Personne ne parle. On ne pourrait pas de toute façon; la musique nous enterre. Le kick nous frappe tous simultanément, quelque chose comme 127 fois par minute. Au-dessus de moi, une immense boule disco reflète des lasers rouges qui fendent le noir. Ils s’allument puis s’éteignent d’un coup, me rappelant que je ne suis pas seul au monde. Face à nous trônent deux visages, éclairés par les ordinateurs postés devant eux. Leurs quatre mains s’enchaînent pour élaborer les percussions et modifier les mélodies. Il n’y a pas à dire, les deux sorciers sont en pleine forme, rien ne peut leur résister. Possédés, nous les suivons dans leur délire, dansons frénétiquement au rythme de leur folie, des sourires orgasmiques aux lèvres. Je ferme les yeux                   …

...         Dans ma prison sonore. Là où le rêve, le souvenir éclataient de vérité, je suis de retour dans cette pièce artificielle. Le calorifère ronronne à ma gauche. Il s’allie au beeeeeep immuable dans mon oreille droite pour former un supplice déchirant. Je cuis, je sue à chaudes larmes. Mes draps d’ordinaire bleu ciel prennent une teinte abyssale. La fournaise cacophonique et brûlante me force à m’enfuir. En une grande inspiration, je replonge et me laisse dériver        ...

Tumultes

Douleur aigüe. Une lame me traverse le tympan. Long coup de sifflet agressant. J’ouvre les yeux : blanc. Les murs sont blancs, le plafond l’est tout autant. Je cligne. Progressivement, ces formes et ces images qui m’accompagnent chaque matin renaissent et se définissent. Ma vision revient peu à peu à la normale. Mais toujours ce crisse de bruit de fond. J’entends des autos, des camions qui passent, ils freinent et accélèrent dans la neige. Ils me font tant de bien, ils me soulagent. Ils meublent le silence duquel je commence à avoir si peur. Mais lorsque ces bruits libérateurs sont bloqués par une lumière rouge quelques rues plus bas, je suis seul. Seul à affronter ce son qui m’assaille, constant par la torture qu’il m’inflige. Mon crâne est pénétré et blessé là où il est le plus vulnérable, de l’intérieur, par ces décibels invisibles. Penser me fait du bien, il faut à tout prix que j’occupe le vide.


IL Y A DU DE

BRUIT

L'AUTRE CÔTÉ

L’appartement frémit. Il renferme toute vivacité cadastrale, pour la faire rebondir entre les quatre coins de ses murs. Il lie les sons environnants, crée une correspondance audible, une intimité collective.


PROSE Ariane Brodeur-Fakhoury

ILLUSTRATION Gabriel Sabourin


11:53 mon regard encore fixé sur la couleur crème de mon plafond trop bas. Plus certaine si mes idées sont claires, si mes pensées s’entremêlent. La nuit blanche prend le micro pour annoncer sa présence dans mon habitat chétif. Je ne suis pas la seule, perdue dans l’éveil. Je les entends. La cacophonie humaine me captive depuis que j’ai des dents. La cacophonie humaine m’interpelle quand je dors sur le ventre. Plus tôt, Paul, le voisin d’en haut, s’est installé dans sa chaise berçante pour rêvasser devant les nouvelles de 18h. Quand il emménage dans sa routine du dimanche, c’est pour y rester étendu toute la nuit. Il réalise alors son effondrement et rebâtit les fondations de sa résurrection vers le milieu de la nuit. La chaise, criant ses ordres à mon adrénaline, me rassure dans mon isolement fautif. Les pas lourds de son accablement portent le reste de son corps assommé vers sa chambre à coucher. Paul s’effondre sur son oreiller, un frêle silence le remplace dans l’immeuble.

La cacophonie humaine me sollicite alors que mon lavage se finalise. La cacophonie humaine me charme autour d’une tasse de café.

Je me retourne de tous les côtés, essayant d’effacer mon angoisse de l’accalmie. Le guitariste d’en bas, anonyme de son confinement volontaire, s’approprie alors le monopole du contrôle acoustique. Il devient propriétaire sonore de l’édifice, et de mon apaisement. Attouchement maladroit de ses cordes cinglantes. Le jeune homme répète la même balade depuis des mois, n’apprend rien depuis des mois. Il continue de lire la musique sans connaître son langage. Je me demande s’il manie les femmes comme il traite son instrument. Je lui attribue une vie qu’il n’est pas la sienne, un scénario de film indépendant sur son rapport à la musique et aux relations toxiques. Je bâtis son destin sur un plateau d’argent, couvert d’échecs professionnels et de rencontres inusitées. Le verre d’eau tremble sur ma table de chevet, suivant l’incohérence de sa chanson, valsant dans le contenant en plastique. La mer à boire.


Tumultes

La cacophonie humaine m’exige de lui remettre mon attention. La cacophonie humaine me réclame lorsque je fais des travaux scolaires.

La cacophonie humaine me supplie d’être à son écoute. La cacophonie humaine m’appelle pour savoir comment je vais.

Les pas candides et duveteux de Monsieur Tintamarre, le chat du plafond, le mènent vers son festin. Si seulement quelqu’un pouvait me gaver, moi aussi, de sommeil et d’insouciance. Il émet ce miaulement puissant, ce son sourd et soucieux. Elle a encore oublié de lui mettre de l’eau. La perte de mémoire de Nicole s’empire, ça transparaît par le malheur nocturne de l’être aux moustaches. J’aimerais qu’elle me transmette ses souvenirs du temps d’avant, pour me refaire une vie, pour oublier la mienne. Monsieur met de côté ses besoins, retourne vers son coussin, en injuriant sa maîtresse de plus belle. Les plaintes s’estompent, et font place au calme après la tempête.

L’appartement frémit. Dans le rassemblement crépusculaire de ceux qui s’abreuvent de la nuit, qui ne peuvent fermer l’œil, je ne suis pas seule. Je les entends.

Il y a du bruit de l'autre côté

Au centre de la tempête encastrée dans ma tête, je me replonge dans mon orchestre interne. Besoin d’air, je retrouve la surface, suivant les coups qui retentissent à ma droite. Ceux qui me rapatrient à la vie privée de celles qui crient trop fort pour être véritablement seules. Elles s’envoient en l’air sur la façade qui nous sépare. Se dévorent le corps de leur langue meurtrie. Leur amour se veut particulier, personnel. Un capital émotif secret. Pourtant, je me trouve ancrée dans leur profondeur sensorielle, dans leur communion sensuelle. Le voyeurisme auditif. Leur jouissance m’excite et me gêne à la fois. Il est temps que je m’habitue, elles se font la fête toutes les fins de semaine.



C’est un voyageur bien sage qui peut nous révéler certaines merveilles autrement inatteignables. Il porte une message destiné à nous ouvrir les yeux. De nature, il est à la fois immense et sensible, philosophe. Par sa simple présence, le son nous rappelle notre propre insignifiance.

Mais il nous rappelle aussi que l’infiniment grand est composé, toujours, de l’infiniment petit. Nous ne sommes rien, grains de sable dérisoires dans le désert du temps, mais le son, lui, sait que c’est le caractère éphémère de toute chose qui lui permet un jour de secouer les fondations du monde. Ainsi va le son, répandant sa bonne nouvelle. Et puis, alors que le vacarme gronde encore jusque dans nos veines, le son continue de se frayer un chemin. Le son se déplie, se déchire en un millier de ficelles, de brins qui cherchent à s’étendre. Se dessine alors au loin une toile lumineuse qui semblerait pouvoir s’étendre pour toujours. Mouvements sonores qui, comme la marée, répondent aux ordres de la lune, partent et reviennent avec le ressac. Certains diront que c’est la fin, mais ce n’est que le début. Dans le vent comme dans les flots, les ondes charrient leur message. Pour plusieurs, le vrombissement du tonnerre ne sera qu’un vague titillement, une impression fugace ; pour les autres, il sera impact inoubliable. Mais pour tous, le monde est ébranlé, désormais chargé d’une nouvelle tonalité qui se réverbère dans les airs.

Ondulations

Le son est un grand voyageur.

ILLUSTRATION Alexis Quesnel MOTS Lauriaume


ANÉMONE POÉSIE Alaska Rider ILLUSTRATION Alexandra Bilodeau Mon cher ami,

Cette bouteille à la mer se veut rassurante La jeune fille qui avait besoin d’air a fait le saut Elle respire maintenant mieux sous l’eau Si elle laisse le poids des gouttes sur son front l’étourdir Et la caler doucement au fond de la baignoire C’est pour faire de l’écho son refuge, Un abri de l’évidence, La courbe du bocal qui rassure Je le sais Je l’ai fait Ne lui en veux donc pas Ça faisait des lunes déjà que son regard, Plongé dans la rivière l’après-midi, Se voyait accorder le silence Miroir qui se refuse au reflet Elle jouait au marais Avec ses racines toujours plus profondes Mi-femme Mi-nénuphar

Mais je te rassure, Depuis peu elle nourrit les hippocampes Ils la laisseront les chevaucher et ainsi l’emmener en promenade Ne faisant d’elle qu’une silhouette aux mouvements vaporeux Un corps se mêlant aux chuchotements des vagues Disloquée dans la houle en contours incertains Jolie sous le lac avec ses cheveux en anémone Le doux réconfort de ses poumons qui se vident La coulant ainsi plus loin dans sa quiétude Là où les rayons de soleil imitent les étoiles Si étanche et pourtant si près du monde qui fait mal Je la garderai donc près de moi quelques instants Ou bien du moins tant que les clapotis, Indissociables annonciateurs de l’orage qui gronde plus haut, Ne s’estomperont pas Si l’ennui te guette, saute, toi aussi On videra l’eau du bain lorsqu’elle sera tiède Sinon d’ici là ne t’en fais pas L’encre est jetée Elle n’a plus peur des marées

Amitiés, x


Ondulations AnĂŠmone


effleurée POÉSIE Audrey Sargent PHOTOGRAPHIE Rebecca Roy-Brière


a  b

Des sommets aussi. Des cavernes et des sommets. No salt on her tail. Ne tentez pas de l’immobiliser.

Ondulations

Assise dans la salle, des larmes coulent sur mes joues. La lumière crue, blanche. L’air sec. Le réflexe de s’humidifier. Et tes jambes côtoient des voies souterraines, des repères de ciseaux a. Elles allongent les secondes. L’impression que ta colonne vertébrale se fait un thé en coulisse. L’aisance de ton cou, la liberté de ton cou. Ton dos de chenille donnerait le vertige aux mésanges charbonnières b.

L’élégance des vagues, tes mains cheffes d’orchestre a. Les miennes, sèches, occupées à se tacher par frottement. L’encre, les roches. Mes mains tordues et pliées sur elles-mêmes. Les tiennes régulent les marées. a

Je n’arrive pas à trouver les mots pour décrire la musicalité de tes gestes.

a

Un mot issu de ma voix lichen. L’image est convenue, mais l’indicible du corps me fait perdre mes moyens. Je cherche des prises. b

Ça commence par le dépouillement a. Ça commence par la vibration du larynx b, le son creux de ta voix. Ça commence par la création d’une fortification contre le sol, callosité sacrée. Ça commence par l’extinction de toute résistance envers ce même sol c. a

Toiles d’araignée, feuilles mortes, culottes blanches. Entre le Om et l’inspiration. c  Un pavé, un lit, l’horizontalité du corps. b

Je caresse des livres aux reliures raboteuses. Mon toucher est gras. L’air que tu touches sent l’eucalyptus. Tu traces des chemins sur l’espace qui t’entoure a. Des lignes franches qui se croisent, se frôlent. Je n’arrive pas à en recréer l’itinéraire b. a  b

Vois-tu un canevas quand tu danses? Je t’offrirai de la peinture.

Et toujours mes mains sèches réorganisent des noms de rue, des rideaux, des gestes amovibles. La feuille me contraint; 8 ½ par 11 ce n’est pas le ciel, ce n’est même pas un plafond. C’est un cadre aux limites claires.

Effleurée

Je rêve d’inventer un mot. Un mot capable de révéler l’odeur de la neigea. Un autre épelant la couleur du framboisier sauvage. Ton corps emploie une langueb qui ne s’apprend qu’à force de méditation et de bains d’eau bénite. Je cherche quelqu’un capable de traduire l’amplitude de ton épaule gauche.


Clin d'Å“il du bout des doigts

TEXTE Simone Benoit


Ondulations

J’avais toujours vu à travers des yeux myopes de force moins deux. Une myopie légère, sans grande atteinte à mon intégrité physique.

(elle ne pouvait qu'être une chose, impossible) En posant ces lunettes d’astigmate sur mon nez de myope, le flou de mon non-astigmatisme devint très net, je pouvais presque le deviner aveuglément. Une contradiction. Comme celle de connaître en profondeur tout ce qu’on ne comprend pas d’un étranger. Le code de géométrie qui émanait du flou de ces lunettes m’était complètement inconnu et, paradoxalement, je le connaissais par cœur, cet inconnu. Je n’avais jamais vu ces couleurs. Elles dansaient sur des airs de sensations, leur musique évoluant au rythme du toucher. Une vision douce sous mes doigts, mes yeux au bout de chacune de mes phalanges distales. Je n’avais jamais senti ces odeurs. Étonnamment, je pouvais désormais les entendre. (Un peu comme la chanson qu’on entend pour la première fois lorsqu’on rencontre l’amour de sa vie. Impossible de retrouver sa mélodie par après. S’en suit alors une quête folle dans tous les racoins de la relation pour retrouver des bribes de cette symphonie succincte et éphémère). Je sentais ces sons complètement insolites, comme un français sans voyelles ni consonnes, qu’on additionne dans un calcul arithmétique.

PHOTOGRAPHIES Antoine Lussier

Clin d'œil du bout des doigts

Peu de choses peuvent remettre en question l’utilité du port de prothèse visuelle chez quelqu’un qui a des troubles de la vision. Du moins, c’est ce que j’aurais sûrement pensé à l’époque si ma réflexion m’avait menée jusque-là. Des lunettes, On l’a dit et On le redira, ça ne sert qu’à pallier les défauts oculaires. (Notez ici que, initialement, « On » n’excluait pas la personne qui parle. À l’heure actuelle, la personne qui parle s’exclut volontairement de ce « On » : une lunette cache en elle bien plus qu’une solution à la difficulté de lire des petits caractères. Ce qui suit vous incitera peut-être vous aussi à sortir du camp des « On » et à plonger dans l’angoisse d’un univers aux antipodes de celui qui vous est familier…) Une fois, pour rire, j’ai essayé les lunettes d’une amie astigmate. (Quand je dis pour rire, ce n’était pas plus drôle que ça et par amie, je veux dire ma mère). Ce qui se produisit ensuite me laisse encore perplexe face à une étrangeté inexplicable:



Ondulations

C’est la simplicité qui se cache, pas la réponse.

Je vois toujours avec des yeux myopes de force moins deux, mais maintenant, j’entends avec des yeux astigmates et je touche en hypermétropie.

Clin d'œil du bout des doigts

Voir net à travers la réalité démente de ces mauvaises lunettes, c’était comme ne jamais avoir réalisé qu’une distinction pouvait être faite entre les bruits et les saveurs. Le réel et l’irréel flirtaient à voix haute devant nous et personne ne semblait l’entendre sauf moi. Ils discutaient sans dialecte fixe, sautant de l’anglais au portugais, riant en mandarin. Bizarrement, ces bruits goutaient salé. Ce qui s’était dessiné sous mes yeux cette journée-là était un univers en cachette comme une poussière tellement bien cachée que lorsque quelqu’un la trouve, elle ne prend même pas la peine de supplier ce dernier de ne pas révéler son existence. (À savoir qu’une poussière n’est jamais ta voisine très longtemps : tu ne la verras jamais une deuxième fois. Ça vaut donc rarement la peine de se présenter lorsque la première fois que tu vois une chose imperceptible à l’œil nu est aussi la dernière fois que tu vois cette chose imperceptible à l’œil nu; les quartiers sont très solitaires quand on vit dans l’infiniment petit et l’extrêmement improbable. En mettant ces lunettes d’astigmate devant mes yeux myopes de force moins deux, j’avais trouvé par hasard une façon de vivre dans la réalité d’autrui, j’aurais voulu côtoyer cette poussière plus longtemps.) Après ce glitch dans la Matrix, j’ai essayé les lunettes de tout mon entourage. (Sans trop de questions de leur part d’ailleurs. Tant mieux, je n’aurais pas su par où commencer pour leur expliquer !) C’était comme cogner à toutes les portes d’une rue jusqu’à ce que le bon macrocosme réponde. Ce qui n’est pas dit ici, c’est qu’on ne saurait pas par quelle maison de quelle rue, dans quelle ville sur quelle planète de quel continent de la galaxie il faudrait commencer par cogner pour le trouver. J’avais trouvé la porte de cet univers parallèle à travers des conditions hyper spécifiques et plutôt hasardeuses : ces conditions étant d’avoir un humour qui se réduit à porter les lunettes d’une autre, de ne pas bien y voir, puis finalement, de tellement mal y voir qu’on y trouve un sens. Porter des lunettes de la mauvaise force m’a permis de voir plus clair au sein de ma propre réalité. Dissociation du camp du « On ». Pendant longtemps, je me suis inventé différents troubles de la vision en espérant recréer une simulation comme celle vécue lors du port des lunettes de ma mère. Mais mon optométriste devenait méfiante. (Je répète, ce n’est pas de l’hypocondrie Docteur, c’est de la recherche !) Suite à mon expérience, les théories de la science étaient devenues un mythe pour moi, et les mythes, une science. On pouvait prouver des trucs complètement dingues en essayant la bonne mauvaise force de lunette! Et les antithèses étaient ma nouvelle poésie. L’impossibilité de toute cette chose me poussa à mettre un terme à ma quête de compréhension. Comme une militante extrémiste qui finit par tomber dans le centrisme. Le mensonge le plus raconté sur terre : La réponse se cache dans la simplicité Le secret le mieux gardé de l’histoire de l’humanité :


sous la lune, berce-moi


RÉCIT

Jade Lacasse Sophie Marisol

Soufflant ses arômes d’été sur mes cheveux aux allures de croissant doré, le doux vent du nord me berce. Mai, c’est le mois où les corps flottent, commencent à rougir au gré des rayons solaires, suent d’amour et de plaisir charnel. Les arbres ne cessent de rapetisser dans le rétroviseur alors que la route, elle, s’agrandit à perte de vue, s’offrant telle une délicate fleur à nos mains encore vierges de saveur printanière. Nous venons tout juste d’arriver au chalet, là où nous allons passer une semaine de rêve pour fêter le début des vacances.

L’échine raidie, je crois sentir la brise fraîche me fouetter le dos, laissant derrière elle une longue traînée de frissons. Je crois entendre les voix de mes amis, elles paraissent si distantes. Leurs cris sont stridents, apeurés et violents. Or, j’en perçois à peine le sens. Ils résonnent comme un long bruit sourd, presque imperceptible à mes oreilles. L’un d’eux tire mon corps hors de l’eau, alors qu’un autre le fait pivoter sur lui-même. Son expression faciale me laisse croire que mon visage n’est plus ce qu’il était, qu’il est terne et sans vie. C’est Tom qui, en me tournant, a adossé ma colonne vertébrale au bois mouillé du quai, exposant ainsi mes joues blanchâtres qui scintillent sous la lueur lunaire. J’ai la tête renversée vers l’arrière, ma nuque repose entre ses mains tremblantes. Tom pleure. Ses larmes humidifient mes cils, puis se mêlent à celles près de mes yeux, mais ne leur redonnent guère vie. Paniqué, il nous berce frénétiquement de l’avant vers l’arrière, en serrant mon corps contre lui. Il le serre si fort que la pression de ses doigts y laisse, en souvenir, de légers hématomes. J’ai les iris vitreux, le bleu de ceux-ci tourne au gris. Ils ne brillent plus comme avant, ils sont morts. Tom pleure encore, je sens ses larmes salées accoster aux commissures de mes lèvres. Légèrement entrouverte, ma bouche est dorénavant bleuâtre et frigide. Celle de Tom est rosée et brûlante, gorgée de sang, de vie. Cela fait déjà plusieurs minutes qu’il pose ses lèvres contre les miennes en pinçant mon nez, tentant de me léguer son air. Hélas, Tom, il est trop tard et tu le sais aussi bien que moi, mon amour.

Sous la lune, berce-moi

Le silence n’existe guère aux côtés de notre quatuor ; les rires et les anecdotes coulent à flots. L’alcool aussi, d’ailleurs. Un ciel sorbet, sans nuages, drape l’horizon qui tend peu à peu vers la noirceur. Nous enfilons nos maillots de bain pour ensuite descendre au quai admirer les étoiles. J’ai pris soin de mettre le bleu poudre, car c’est celui qui épouse mes délicates formes. Il n’est pas passé sous silence puisque Tom me regarde avec ce sourire à fendre les cœurs les plus solitaires. Arrivés au quai, Tom et les autres s’assoient sur le bois humide de fin de soirée alors que moi, je reste debout à admirer la grande flaque noire qu’est le lac, et je regarde, à tort, les reflets de Tom dans l’eau. Quand ses yeux pers, par l’entremise de cette barrière aquatique, croisent le reflet des miens, je retire le tricot qui me gardait plus tôt au chaud et je plonge tête première dans le lac, sous les applaudissements de mes amis trop peureux pour profiter de cette immensité liquide. Des centaines de gouttelettes éclatent et rebondissent sur chaque partie de mon corps qui s’immerge dans le lac. D’abord, je les sens sur le bout de mes doigts qui percent la surface autrefois calme du lac, suivis de ma tête qui les rejoint. Le lac accueille mon corps. Il l’avale. Caressant mon ventre au passage, il croque mes cuisses de sa froideur et embrasse mes jambes qui terminent leur entrée explosive. L’eau est si froide, glaciale même. Mon corps se raidit instamment. Le choc thermique me brouille l’esprit, alors que cette grande nappe naturelle d’eau tire mon corps vers son gouffre malheureux. Je tente de me redresser vers le haut, de remonter à la surface, de battre des jambes, des bras, n’importe quoi, mais rien. Aucun centimètre de ma chair ne bouge. Le lac prend en puissance ; il est froid, impatient et assoiffé.

Ondulations

ILLUSTRATION

Cela ne fait que quelques secondes que mon corps est submergé. Mes amis rient toujours. Je crois percevoir les échos de leurs blagues qui résonnent sous l’eau. Ils fracassent le silence qui m’engloutit. Je suis piégée, emportée par ses eaux. Vorace, sa froideur nocturne perfore ma peau comme des couteaux. Il déchiquète chaque parcelle cutanée immergée, prend possession de mes poumons et vient combler chacun de leurs recoins. Ils sont meurtris par son énormité aquatique et se gorgent rapidement d’eau. À la vitesse à laquelle ils se remplissent, j’ai espoir que mes poumons deviendront des ballons flottants pouvant me ramener vers la surface. Mes ballons pulmonaires continuent de s’emplir, mais je ne flotte toujours pas. Le lac fraie son chemin dans ma trachée. Elle est à vif. Je goûte les traces de fer que la panique de ma gorge, qui tente de se défendre, laisse sur ma langue. Je crois que mes ballons sont assez remplis maintenant, puisque je remonte, flottante, vers la surface où la lune a jeté son dévolu.



Résonances

Lorsqu’une étoile meurt, pendant plusieurs années, on la croit encore en vie. Son éclat demeure suspendu dans le ciel, inébranlable, le temps que ses derniers soupirs nous parviennent. Bien sûr, ce n’est qu’un spectre qui attire notre regard, regrettant une époque plus lumineuse. Notre amour des étoiles repose sur un mirage. Mais est-ce là une si mauvaise chose? Je crois au contraire que ce mensonge qu’on se raconte quotidiennement est la preuve même de notre résilience, de notre faculté à espérer. Et il en va de même avec la parole, en quelque sorte. Tous les mots que nous nous échangeons, nous les envoyons en l’air, et ils se perdent invariablement dans le néant. Une phrase dite est une phrase perdue, déjà oubliée. Et pourtant, on s’y accroche. On s’accroche à toutes ces phrases, à tous ces mots prononcés malgré le temps qui passe et la distance qui creuse des trous entre nous. Là réside la réelle force de l’humanité et de sa pensée, de sa poésie. Pour faire face à l’adversité, au temps et à la solitude qui nous grugent, on brandit des soliloques, des livres et des vers, qui se dispersent comme des petites miettes dans l’univers, et qui deviendront à leur tour, un jour, des étoiles. Un écho, comme un rayon de soleil, comme un mot chuchoté, n’est qu’un souvenir. Une copie du son qui l’a d’abord fait voir le jour. Mais cette copie est parfois suffisante pour nous faire rire, nous faire pleurer, nous emplir d’une force ancienne. En fin de compte, je crois que si les étoiles meurent, c’est uniquement pour faire de la place à la suite des choses.

ILLUSTRATION Alexis Quesnel

MOTS

Lauriaume


RÉCIT Guillaume Faucher ILLUSTRATION Aeforia

Assis sur une banquette du diner où tu picores sans appétit ta poutine, un jeune garçon te foudroie du regard, sans préoccupation apparente pour la subtilité. Tu n’es pas surpris de te faire pointer du doigt, mais, par réflexe, tu portes la main sur le côté gauche de ta poitrine et y tâtes la cavité qui s’y love. Depuis quelque temps, ton quotidien se résume à cela : causer au mieux l’étonnement; au pire, le dégoût. Quand on passe des remarques sur la couleur inhabituelle de tes cheveux ou sur ton odeur, tu te contentes de hausser les épaules. Tu as passé le stade de l’exaspération. Il faut dire qu’entre la pigmentation vermeille de ta chevelure et la fragrance métallique, sanguine qui s’en échappe au moindre mouvement, tu conçois bien qu’il te soit difficile de passer inaperçu. Mais tu n’arbores pas le rouge capillaire ni l’odeur de carcasse animale par choix. Tu es imprégné d’un sang qui n’est pas que le tien et tu ne peux rien y faire. Les centaines de douches décapantes déjà prises sont demeurées impuissantes face à toute cette souillure incrustée et les prochaines le seront tout autant.

Dwa serduszka

— Maman, le monsieur sent bizarre !


* Résonances

Le soleil encore riche de l’après-midi parvient mal à dissimuler la fraîcheur indéniable que charrie déjà l’automne hâtif dans l’air du centre-ville. Tu ne peux t’empêcher de te demander si tu es le seul à percevoir le froid qui rôde à chacune de tes inspirations. À vrai dire, si tu es aussi mélancolique, c’est sans doute parce que tu es malade. Depuis une semaine, tes ganglions sont si enflés que tu arrives à peine à déglutir. Tu as rendez-vous dans un fond de ruelle temporairement aménagée en espace d’exposition festif pour y faire la promotion du magazine pour lequel tu écris, auprès de gens déjà trop éméchés par l’euphorie de la rentrée. Tu as songé à te décommander, mais tu t’es réveillé ce matin presque guéri. Et pourtant, pendant tout le trajet de métro, tu as senti ta gorge se dessécher et retrouver son état congestionné des derniers jours. Sauf que tu sais que ton virus n’y est pour rien, cette fois, malgré les assauts de la brise qui te font frissonner. Non, cette fois, ta trachée se serre plutôt par appréhension. L’appréhension de la voir là-bas.

* Cela doit bien faire une bonne heure que tu te tiens derrière ton kiosque, affairé à t’entretenir avec le rare passant vaguement intéressé du mieux que ta voix enrouée te laisse le faire quand tu l’aperçois. Comme d’habitude, ce sont d’abord ses cheveux que tu reconnais. Le simple éclair d’une mèche blonde, fugace, te percute avec la force d’un dixroues. D’un coup, ton cœur s’emballe et tu ne peux retenir ton sang et ta sueur de poindre sur ton visage. Tu sens ton pouls vibrer jusque dans ton cou. Tu résonnes.

* Peu à peu, tu reprends tes esprits. Chambranlant, tu te dresses et essuies ton visage visqueux. Comme Carrie à son bal, tu es maculé de viscères et d’hémoglobine. Tes cheveux dégoulinent et tu sens la mort. Tu regardes le sol. Il est dans le même état. Tu es toujours dans la ruelle et, autour, personne ne semble avoir remarqué quoi que ce soit. L’endroit est le même qu’il y a un instant. Sauf pour un détail. Elle n’est plus là. Où elle se tenait se trouve à présent un amas de substance gluante indiscernable. Comme Carrie à son bal, tu es maculé de viscères : les tiennes et les siennes confondues. Elle a disparu, explosée comme ton cœur, en place duquel ne se trouve plus qu’une béance sanguinolente, cachée derrière tes vêtements déchirés et imbibés.

* Encore aujourd’hui, tu te surprends parfois à tressaillir quand, de l’autre côté de la rame à Berri, tu crois aviser un éclat blond du coin de l’œil. Tu te raisonnes alors en secouant la tête ; c’est absurde, tu l’as vue disparaître devant toi. Mais, lorsque tu prends réellement le temps d’y réfléchir, tu sais qu’elle est là, même si tu ne la verras plus jamais sur le quai du métro. Tu sais qu’elle peuple le vide qui est désormais percé dans ton flanc gauche. Tu te dis qu’on ne se sort jamais indemne de ce qu’on abdique. On garde les séquelles de son cœur éclaté : on sent le vieux steak, on charrie avec soi de nouvelles couleurs trop criardes. Trous du cœur ou bleus d’amour, on ne peut qu’espérer que ces marques d’une vieille histoire s’estomperont le temps venu. Avec les années, tu as appris à chérir ce creux qui accueille tant d’histoires. Et ce faisant, tu l’en remercies, elle, aussi. Tu jettes un coup d’œil au gamin qui s’emploie maintenant à étaler les restes de son ketchup sur l’entièreté de la surface du cabaret de plastique, pourtant déjà aussi rouge que ta pilosité, et tu souris. Lui aussi, il aura le même air que toi un jour. Lui aussi, il sera magané et rougi par la honte et les regrets. Et lui aussi, un jour, il sera heureux de pouvoir dire qu’il a accepté le poids des vides qui le peuplent.

Dwa serduszka

Tu fais de ton mieux pour avoir l’air détaché, mais tes yeux échappent à ton contrôle et lancent à tout va des regards de biais vers elle. Ton interlocuteur que tu n’écoutes plus depuis un moment déjà s’éloigne vers un autre kiosque. Désormais, tu la fixes sans te cacher et tu sens l’envie rejoindre le malaise alors que tu la vois papillonner autour de tes amis en exhibant son insouciance comme un trophée.   Elle oriente ses yeux dans ta direction. Elle te sourit et se dirige vers toi dans une droite sans équivoque.    Tu ne peux plus bouger un muscle et c’est tout ton système nerveux qui palpite et grésille de manière insoutenable.   Elle s’arrête à la hauteur de ton kiosque, se campe devant toi et laisse aller une salutation des plus désinvoltes, comme on en réserve à une connaissance dont on a oublié le nom. Mais toi, tu n’as rien oublié d’elle. De votre échange qui suit, par contre, tu ne retiens rien. Un vrombissement sourd emplit tes oreilles déjà gorgées de sang et t’empêche d’entendre les banalités qui s’échappent sans doute de vos lèvres. Ta vision se brouille et clignote, comme aux prises avec un gyrophare d’auto-patrouille. Tu croyais que ton œsophage était à l’étroit; ce sont maintenant tous tes organes qui se pétrifient. À chaque seconde ton rythme cardiaque s’accélère et tu peux maintenant suivre la progression d’une coulée de sueur froide cheminer dans le creux de ton dos. Brusquement, tu ressens une atroce douleur au thorax. En un instant, la sensation de brûlure te coupe la respiration. Tu étouffes, tu cuis. Ton bras gauche refuse de répondre à l’appel et ta nuque est prise de spasmes incontrôlables. Ton faciès crispé est à présent entièrement baigné de larmes et de sueur. Tu te noies dans le supplice et les convulsions.    Difficilement, tu plies le bras droit et le poses sur ton torse pour tenter de comprendre ce qui t’arrives À la hauteur de ton cœur, la chair palpitante s’étire et sursaute frénétiquement comme si on y avait enfoui un rat affamé qui tenterait de s’en évader en déchirant ta peau. À ce stade, tu as l’impression que tu vas exploser. Tu assistes en témoin impuissant à l’explosion violente de ton corps, suivie d’une douche de sang diluvienne. Tu sombres dans l’inconscience.


nourrir de petits corps auréolés accrochés en chrysanthème dans le vacarme, leur souhaiter une descente en samares d’érable, une visite à la rivière aux pommes.

sur les quais de métro bondés, les petites mythologies quotidiennes clôturent la flottaison de l’aube. des insectes maigres lèchent leurs espoirs diurnes, la routine malade.

ILLUSTRATION Clémence Langevin

QUE(S)

QUOTI

POÉSIE Marjorie Benny

ERRATI

DIEN(S)

une trêve à portes closes. pauses forestières en chien de fusil contre les petites douleurs populaires qui poussent près des hydrangées, entre gorge et lumière.

l’accomplissement d’un petit espace à soi dans l’ouverture d’un rideau le matin, un café à la main. accueillir la récurrence comme une couverture, un enracinement.


à l’orée de tes cicatrices, je songe, attendant l’aube à la maison au toit vert, à nos errances d’abeilles, à mes pieds sur les battures.

ma voix en refoulements organiques ne se rompt qu’aux sons des avalées latentes. le silence prudent nuit au retour de ce qui demeure depuis toujours.

Quotidien(s) ératique(s)

de retour à la scène récurrente, les algues de mon dos se bercent, ravivant le souvenir des terres vierges, à coup de rayons de réel.

un vœu parmi nos séjours désolés. les pommettes douces des garçons volatiles dans les champs d’espérance(s). couvrons nos blessures de confiture, dos au monde.

Résonances

agenouillées, de petites maisons se balancent sur le reflet de la lumière, des yeux aux fenêtres : des champignons côte à côte où l’attente se pose.



Résonances

Une orange sanguine RÉCIT Marius Gellner ILLUSTRATION Myriam Pilon-Domenack

C’est juillet et il est fatigué. On a joué toute la journée sous la canicule. Le sel sur la peau fait craquer l’épiderme et le sable le démange. Alors il retourne dans l’eau. Il est brûlant de soleil, s’immerge prudemment. À côté, la jolie brune nage déjà. Dans la mer transparente, ses jambes ondulent au rythme des vaguelettes. « C’est beau, elle dit. C’est bien ici. On pourrait y vivre toujours. » Il en rêve aussi des fois. L’autarcie sur une plage, avec les copains. « On pourrait, tu sais, tous vivre dans une immense maison, ou dans un village en bois ». Elle a raison de rêver, la jolie brune. C’est bon d’avoir l’esprit qui valse. Et dans cet enthousiasme aveuglant, les fantasmes prennent une teinte de possible. Aujourd’hui, les efforts ont payé. Son père est fier. Léger. Et le succès est partagé par tout le monde autour. Parce qu’en général, ça finit bien. Et tandis que ce soir, près du fleuve, c’est la fête, l’euphorie est déjà présente. C’est une étape importante qui vient d’être dépassée, alors il ne regarde pas en arrière, il n’a que l’horizon, au loin, comme objectif. En attendant, on célèbre. Un liquide anisé et sucré coule dans de petits verres pour rendre la soirée plus folle. Il y a des embrassades, et il serre les siens dans ses bras comme un fou pour imprimer les essences. Et les rires. Et les visages. C’est la folie douce en ville ce soir. Le printemps est terminé et le soleil, à son solstice, offre sa lumière orange. Il a laissé ses amis un moment pour le retrouver, quelque part, au milieu de la foule. Il a pensé à lui pendant des heures. Jouant des pieds et des coudes pour traverser cette jungle de joyeux ivrognes, il écrase des mégots souriants sur le pavé, reçoit de la bière sur l’avantbras. Ça colle. Pas grave. Car ils se sont trouvés, enfin. La soirée commence par une tendre maladresse, puis vient la nuit. Dans la fumée des cigarettes, on discerne la vibration, l’excitation. La liqueur brûle, fait grimacer les sourires juvéniles. La musique enivre. Il tourne et il oublie. Il oublie la honte, il oublie la pudeur. Dans la pénombre, les mains se serrent, les lèvres se font l’amour. Il y a des sueurs qui se mélangent et des yeux qui se touchent presque. On rentre à la maison après une fin de semaine trop courte. Sa vitre est ouverte et le soleil de la mi-journée vient caresser ses pommettes rougies. Il a une main sur le volant, l’autre posée sur la cuisse, nonchalamment. À l’arrière, des corps endormis, languis d’avoir trop dansé. Il les regarde dans le reflet du miroir et c’est plus fort que lui, il rit. À ses côtés, son amie tend la main à l’extérieur de la voiture. Ses doigts glissent sur un matelas d’air tiède. Elle est belle. Elle ne pense à rien, car il n’y a rien à penser. Elle lui est précieuse, son amie. Leur complicité est permanente, rose et électrique. Et il a confiance. Il est certain qu’elle survivra au voyage. Déjà, il a oublié comment il est arrivé ici. Il est perché sur un toit, entouré de ses acolytes. C’est l’heure bâtarde où il ne sait pas s’il est tard ou s’il est tôt. Il est bien ; trop bien, même. Il est si bien et tout est décuplé. Il voudrait presque crier sa joie, la vomir, s’ouvrir les veines pour la laisser s’échapper. Il voudrait s’arracher la cage thoracique. Tout partager. Il est si heureux qu’il s’en indigne. Parce qu’on lui a répété trop souvent qu’il vivait les meilleures années de sa vie. Il voudrait toucher cette quiétude hystérique, la modeler et en faire des petits flacons qu’il gardera précieusement pour plus tard. Pour avoir quelque chose auquel se raccrocher, dans ce futur imminent. Car le départ c’est demain. Il est de retour dans son lit. Il n’a plus dix-huit ans. Il n’aura vraisemblablement plus jamais dix-huit ans. Mais aujourd’hui, il a moins peur. L’orange sanguine, sur sa table de chevet, lui sourit toujours. Et il sent que le sommeil lui revient.

Une orange sanquine

Il voudrait dormir ce soir, mais son crâne grésille trop fort. Il a croisé un souvenir aujourd’hui et il ne peut pas arrêter d’y penser. C’était subtil, et ça n’a duré qu’un tout petit instant. Mais tandis qu’il avançait distrait dans la rue, le soleil est venu frapper le verre d’une vitrine et son regard s’est arrêté sur cette orange sanguine, au milieu de l’étalage. Alors, son cœur s’est serré. Il s’est concentré très fort sur le fruit pour comprendre l’origine de ce sentiment. C’était comme si l’agrume lui avait souri. Malgré ça, il y avait un autre élément essentiel, il en était certain. Le parfum d’un passant, ou l’odeur du tabac. Le dernier caractère d’une combinaison secrète ; une clé qui a ouvert une minuscule porte, loin dans sa tête, là où tout est scellé. Et depuis quelques heures, un flot continu de chaleur s’en déverse sans qu’il soit capable de l’arrêter, sans qu’il en ait l’envie non plus. Parce que c’est si bon d’avoir à nouveau dix-huit ans.



L’immobile étendue

Résonances

Devant nous, une surface. Large, longue, infinie. Un paysage qui rappelle partout et nulle part à la fois. Et le sol, craqué, abîmé. Un bassin de terre humide et d’herbes folles emplit le sol d’une fraîcheur reconnaissable. Là, vers le bas, des broussailles qui donnent l’idée d’un mouvement, ne serait-ce que par leur manière de se plier légèrement, tendant toutes très synchroniquement vers la mer, au loin. En arrière-plan, un rocher particulièrement haut; particulièrement fier. Voilà donc cette insondable étendue, sur laquelle les quelques dunes forment des ombrages, qui pourraient être inquiétants mais qui, dans cet espace, n’imposent rien de dangereux. La plaine, et plus loin, la mer. S’écrasant sur les rochers, la mer. AU VERSO, ON A ÉCRIT À L’ENCRE : À NE PAS OUBLIER 6 pouces x 6 pouces. Prise sur caméra medium format. Un fini très mat qui nous plonge immédiatement dans l’image. La photo est légèrement floue. Une erreur dans le développement a laissé là, au coin supérieur gauche, une fine égratignure. Comme si, par empressement, on avait voulu regarder la photo immédiatement. La liste des choses ̶ L’écume blanche de l’eau qui frappe les pierres ̶ Les cheveux humides ̶ Le désir de toucher ̶ L’immuabilité d’un moment

Le soleil tombe au loin. À travers le noir et le blanc de l’image, l’horizon est mauve. L’œil parvient à capter une silhouette, là, non loin de l’océan. Un oiseau, grand et fier, posé sur la rive, peut-être pour reprendre son vol l’instant d’après. L’œil attentif, patient, fait éventuellement la rencontre d’une femme, dissimulée derrière le grain de l’image. Et non loin, le ressac d’un océan au réveil. La femme n’existe peut-être que dans ce poème Une ride dans la mer Appelée à s’enfuir Loin du large proche d’elle Une femme un oiseau Toujours cette écorchure au coin gauche L’image infinie Une brèche là en haut à gauche Au milieu de l’océan flotte un objet, une fine ligne, foncée. Là dans la mer, en haut. La constance du temps. L’eau danse mais la ligne demeure. L’immuabilité dans toute sa grâce : un secret plus grand que six pouces sur six pouces. L’image intacte et suspendue. La femme vole et l’oiseau la regarde, jaloux. LA MER CHANTE ET J'AIMERAIS L'ENTENDRE. Je reconnais le sel par son odeur Je reconnais le sel de la mer par son odeur Je connais le confort ; il est sur le sable humide Je connais cette femme au loin Je reconnais cette femme elle me rappelle le confort L’étendue immobile La plaine, les broussailles, le haut rocher. Et plus loin, la mer. La femme y est peut-être encore, et l’oiseau, toujours perché sur sa rive. C’est possible, mais mineur. Ce qui vit, là, c’est le souvenir d’un vent doux sur le visage et de la mer qui roule, de manière indéfinie, jusqu’à ne plus être perceptible dans le carré noir et blanc.

POÉSIE Margot Blondin

COLLAGE Laurence Martin

Sans titre

(Ce lieu qui respire et qui s’agite)


Oblivion TEXTE Rose Saudrais PHOTOGRAPHIE Antoine Lussier

Je constate maintenant, parce que je le cherche du regard dans ma bibliothèque, que je n’ai pas déménagé mon exemplaire de The Fault in Our Stars de John Green. Il est probablement encore à la librairie Renaissance. J’aime penser que personne n’y touchera plus et que je resterai la seule à l’avoir ouvert, mais la possibilité que d’autres contribueront peu à peu à son usure en le manipulant des dizaines de fois me plaît aussi. Parcourir ses pages leur ferait découvrir le jeune Augustus Waters, jeune, mais plus vieux que moi à 14 ans qui apprends l’amour et l’anglais dans les romans pour young adults. Vers le début (c’est un passage qui me marque particulièrement à l’époque), Augustus est interrogé sur ses peurs profondes et il répond: « Oblivion ». J’imagine que ce mot a été traduit en français par « oubli ». Une recherche rapide dans la mine d’or d’un site Internet de fandom me confirme que c’est vrai. Je m’applique à dénicher une définition des deux termes, celui employé en anglais et celui choisi par la traductrice. Le Larousse définit le mot « oubli » comme une « défaillance dans l’aptitude à se rappeler quelque chose de précis » ou encore comme l’effacement ou la disparition des souvenirs et de la mémoire. Or, selon le Merriam-Webster Dictionary, « oblivion » désigne la condition du sujet qui ne se souvient pas, un état marqué par l’absence d’éveil ou de conscience, comme c’est le cas lors du sommeil. Il est également possible pour quelque chose ou quelqu’un de « fall into oblivion », de la même manière qu’on « tombe dans l’oubli » : sur ce point, l’une et l’autre langue s’accordent. Pourtant, quelque chose cloche. La traductrice n’avait pas le choix, et puis il y a bel et bien un recoupement dans les contextes où sont utilisés ces mots, mais la version française du roman ne rend pas justice aux réelles angoisses du pauvre Augustus. Tout le tragique que porte « oblivion » réside dans le fait qu’il renvoie à la fois à l’évanouissement de sa conscience et à l’effacement de sa trace dans le monde après sa mort. Vivre avec cette double certitude, c’est vivre avec l’entièreté de son propre moi en sursis. C’est cela qui est terrifiant et que le mot « oubli » échoue à évoquer.

La traduction, en décomposant l’ensemble du texte, puis en le recomposant dans le code de la langue française, a déplacé le sens des mots. « Oblivion », détaché, remâché, puis réinséré sous une autre forme, est inévitablement altéré. Et une partie en est oubliée. Je peux en témoigner, les souvenirs fonctionnent d’une manière analogue à la traduction. L’automne dernier, dans le cadre d’un cours sur le cinéma, je décide d’analyser A Clockwork Orange, choix pas très original, peut-être, mais c’est un autre sujet. Quand je me le remémore, comme quand je pense à n’importe quel film que je n’ai vu qu’une seule fois il y a longtemps, je ne peux me souvenir que de quelques images assez floues. L’une de ces images provient de la scène célèbre où Alex s’introduit dans la maison de la riche « femme aux chats » pour assouvir sa soif de cambriolage et de torture. Je visualise cette femme, dans mon esprit, en train de se défendre contre l’attaque du personnage principal avec une sculpture représentant un gigantesque pénis. Je la revois avec l’objet dans les mains, pour moi il est évident que cela fait partie du film, je n’ai aucune raison d’en douter. Pourtant, alors que je le regarde pour la deuxième, puis la troisième fois, je suis brutalement contredite par les faits : c’est Alex qui se rue sur la femme aux chats avec un phallus géant, et c’est avec un buste de Beethoven qu’elle riposte. Bien que cela s’insère beaucoup mieux dans la trame du récit, à cause de la portée symbolique des objets, je suis décontenancée. Mon souvenir est donc faux? Je dois accepter qu’une erreur s’est produite. Il y a peut-être eu une défaillance de mon cerveau lors de la transcription de l’image de mes sens à ma mémoire. Il est plus probable qu’à un moment ultérieur je l’aie ramenée à ma conscience, et que le déplacement et la reconstruction qui constituent le fait de se souvenir aient modifié le contenu que j’ai enregistré : la sculpture a mystérieusement changé de mains.


Résonances Oblivion

Se rappeler quelque chose, c’est donc le traduire, c’est donc le remodeler, puisque, chaque fois qu’on convoque un fragment particulier de notre mémoire, on recompose un récit, ou un « texte », pour nous-mêmes. On se raconte une histoire toujours altérée par le contexte où l’on se trouve. En ce sens, se souvenir, c’est aussi oublier. Je songe, sans vraiment y songer parce que je ne les connais pas, à tous mes autres faux souvenirs, qui me donnent l’illusion d’avoir prise sur le monde, et que je croirai vrais jusqu’à leur disparition. Je me demande lesquels de mes propres « oblivion » ont été traduits pour devenir « oubli » et ont irrémédiablement perdu une partie de leur essence. S’il y avait eu une caméra dans mes yeux depuis ma naissance, combien des images mentales qui composent mes souvenirs correspondraient sans la moindre erreur au film de ma vie? Je ne crois pas que j’oserais comparer pour vérifier.




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