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L’Arcamonde, une boutique au cœur de la vieille ville de Bruges… C’est le domaine de Frans Bogaert, antiquaire distingué et brocanteur curieux. Avec l’aide de son assistante, Bogaert se livre à des expertises d’objets hors du commun, manifestant un art de la déduction qui n’aurait pas déplu à Sherlock Holmes. Qu’il s’agisse d’un très ancien dé en bois qui demeure invariablement glacé, d’une pendule qui ne sonne que onze heures ou d’un cœur de gloire issu d’une macabre tradition toscane, c’est chaque fois une énigme vertigineuse qui attend Frans Bogaert. Chaque objet l’entraîne dans une enquête qui révèle des pans secrets de l’Histoire mais aussi quelques méandres étonnants de l’âme humaine. En dépit des apparences, rien n’est simple, pas même la vie de Bogaert, dont l’épouse a disparu du jour au lendemain sans laisser la moindre trace. Elle occupe la pensée de l’antiquaire d’un épisode à l’autre, entre Bruges et Providence, de Versailles à Delft en passant par San Gimignano, Dublin, Rome et Londres…

Hervé Picart est né dans le nord de la France. Il a très longtemps mené une double vie. Aimable professeur de latin et de grec durant le jour, il se muait le soir venu en rock critic, endossant pour le magazine Best le rôle de maître de la critique du hard rock le plus décoiffant. Bref, Homère, Ovide, Deep Purple et Metallica n’ont pas de secrets pour lui. La cinquantaine venue, c’est en créateur de mystères et d’énigmes qu’il se transforme soudain.

L’Arcamonde compte douze volumes Le dé d’Atanas [L’ARCAMONDE 1] : novembre 2008. L’orgue de quinte [L’ARCAMONDE 2] : mars 2009. Le cœur de gloire [L’ARCAMONDE 3] : novembre 2009. La pendule endormie [L’ARCAMONDE 4] : mars 2010.

L’Arcamonde vous ouvre ses portes sur http://arcamonde.hautetfort.com


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HERVÉ PICART

L’ORGUE DE QUINTE [ l’arcamonde 2 ]

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La collection [ L’Arcamonde ] est dirigée par Francis Dannemark en collaboration avec Marie Segura.

http ://arcamonde.hautetfort.com

Les personnages, lieux et événements mentionnés dans ce récit sont utilisés fictivement ou relèvent de la seule imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ou avec des événements réels serait pure coïncidence.

www.castorastral.com

© Le Castor Astral, 2009 BP 11 - 33038 Bordeaux Cedex (F) ISBN 978-2-85920-790-8


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Tout est parti de la tour d’uranie, dressée telle un phare au milieu des flots. Tout s’est accompli à la tour d’uranie, pointée telle un dard au milieu des vaux.


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CHAPITRE 1

JKH « Vous allez vous régaler, mon cher Frans, je vous l’assure. Vous ne pouvez imaginer à quel point cette petite place, d’apparence si banale, bourgeonne de ces menus mystères dont vous raffolez tant. » Frans Bogaert relève le col de son manteau et concède à Victor Brunel un sourire minimal. Pour le moment, il est davantage sensible à l’air frisquet de ce matin d’avril qu’à l’arôme de secret que voudrait lui faire humer son beau-père. Il a plu toute la nuit et la place du Châtel luit encore d’humidité. Un soleil hésitant joue les fiancés timides à l’ourlet des nuages. Les maisons de pierre grise, alignées tout autour dans un garde-à-vous séculaire, ont l’aspect trop lustré d’un cantonnement récuré sans tendresse. Les pieds dans les flaques, les brocanteurs installent leurs tréteaux sans 9

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conviction, un œil au ciel, et n’exhibent leurs bibelots qu’à regret, dans la crainte d’une nouvelle averse. Comme chaque troisième dimanche du mois, les chineurs ont rendez-vous en Ville Haute pour la brocante de Provins. Et comme chaque troisième dimanche du mois, les confrères français de Frans Bogaert se demandent bien ce qu’ils sont venus faire là, sur cette place éventée, à attendre sans trop d’espoir des clients réticents, aussi rares que mal réveillés. Bogaert partage volontiers leur mauvaise humeur. Il regrette chaque minute un peu plus ce mouvement de politesse qui l’a poussé à accepter de venir chiner dès mâtines dans les courants d’air de ce printemps ingrat. Une si piètre foire ne vaut pas pareille infidélité à sa couette. L’antiquaire belge plaint de tout son cœur ses homologues champenois, engoncés dans leur caban, le nez perlant sous la casquette, qui battent la semelle et rougissent de la joue d’un air désabusé. Vraiment, pourquoi a-t-il cédé à l’aimable insistance de Brunel ? Il devait quand même se douter que le dernier divertissement à proposer à un brocanteur fatigué est une partie de chine provinciale dans la bruine et le vent. Mais son beau-père lui a promis du pittoresque et du mystère, en se disant sans doute que l’instinct du dénicheur est toujours prêt à s’éveiller. Pour l’heure, l’instinct de Bogaert a juste froid, bougrement froid. « Venez donc voir ce puits féodal ! » l’invite Victor Brunel avec une mine gourmande. Bogaert le suit sans enthousiasme. Ils se glissent parmi les rangs clairsemés des étals inachevés et passent sous une 10

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grande croix de pierre, dressée au milieu de la place, qui tend pathétiquement ses bras sur le ciel embrouillé. Son beaupère s’accoude à la margelle de pierre. « Ce puits date du XIIIe siècle, comme tout ce qui entoure cette place, explique Brunel. Le prévôt du temps rendait justice vite fait bien fait dans cette belle demeure, là au coin : la Maison des Petits Plaids. Il y bradait joyeusement du supplice. Potence pour tout le monde ! Et le pal pour les autres ! — À cette époque, on savait recevoir, mon bon seigneur, raille Bogaert, le visage à moitié enfoui dans son col. — Là-bas, poursuit Brunel, vous avez l’hôtel de la Coquille, une ancienne auberge qui servait d’étape aux pèlerins de Compostelle. Mais je vous ai promis du mystère. Revenons à ce puits. Son câble plonge vingt-huit mètres plus bas dans une sorte de citerne naturelle d’une dizaine de mètres de diamètre. Jusque-là, rien d’anormal. C’était un atout précieux que cette salle d’eau souterraine, surtout si le perfide Anglois venait vos murs assiéger. Mais voici plus étrange. À la base de cette citerne, au bord de la salle qu’elle semble former, les archéologues ont découvert la bouche d’un autre puits, qui s’enfonce au plus profond du sous-sol. Or, celui-ci ne permet pas d’extraire de l’eau, vu qu’il est totalement désaxé par rapport à l’ensemble. Impossible, depuis la surface, d’aller y plonger son petit seau. — C’était donc un puits d’accès, suggère Bogaert. Où menait-il ? — Mystère et balle de crin. On n’en sait rien. Tout aussi bizarrement, il semble avoir été rebouché avec un achar11

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nement curieux. Comme si l’on voulait non pas empêcher d’y entrer –une simple grille aurait suffi – mais plutôt empêcher d’en sortir… » Bogaert considère son beau-père d’un œil soudain plus vif. Voilà effectivement le genre de « menu mystère » qui l’émoustille. « Mais ce n’est pas tout, poursuit Brunel en se retournant pour faire face au calvaire voisin. Voyez cette croix. On l’appelle Pierre aux Édits, puisqu’on affichait sur son socle les avis municipaux. On prétend que tant qu’un malfaiteur s’y tenait accroché, nul ne pouvait s’emparer du pendard. Une version aussi désespérée qu’acrobatique du droit d’asile, non ? » Bogaert se dit que si le vent soufflait alors aussi méchamment qu’aujourd’hui, le gredin devait vite préférer l’accueillante chaleur du bûcher à cette séance de réfrigération gratuite. Mais il se garde bien de le penser trop haut, histoire de ne pas vexer son beau-père qui poursuit sur sa lancée : « L’espace entre la croix et le puits est suffisant pour faire passer un chariot du XIIIe siècle, avec son attelage du XIIIe siècle et son chargement du XIIIe siècle. Mais la maladresse du XIIIe siècle faisait qu’on endommageait au passage le treuil du puits. On a donc décidé, pour bloquer l’accès, de placer entre les deux édifices cette pierre que vous voyez là. Or on a choisi une bien curieuse borne pour interdire la passe : ces gens sont tout bonnement allés quérir une vénérable pierre tombale dans le cimetière d’une léproserie qui se trouve plus haut sur le plateau briard ! Eh bien, figurez-vous que plus d’un 12

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matin on a retrouvé la pierre descellée, exactement comme si le lépreux dont on avait dépouillé la sépulture revenait nuitamment récupérer son bien. Las, les forces épuisées de ce fantôme ne devaient plus suffire à arracher sa stèle. » Brunel s’exprime avec la conviction d’un vieux Provinois vantant son patrimoine. Ce qui donne le sourire à Bogaert : cela fait moins de six mois que son beau-père a emménagé dans cette charmante petite ville, tout droit tombée du Moyen Âge et reléguée au bout de l’Île-de-France telle une minuscule cabane au fond d’un jardin surdimensionné. La verve de Victor fait plaisir à entendre. L’enthousiasme du nouveau converti, sans doute. Tout en l’écoutant cailleter avec entrain, Bogaert le regarde et rêvasse. Les traits de son hôte lui rappellent décidément trop sa Laura disparue 1. Ce n’est pas la même bouche mais c’est le même sourire. Les cheveux gris et rares de Brunel ne peuvent revendiquer la paternité de l’élégante toison brune de sa belle, mais le front, large et bombé, réconcilie les deux physionomies. Même chose pour la face ronde de son beau-père, si éloignée du minois juvénile de sa fille, mais la courbe du sourcil, le trait saillant des pommettes et le menton décidé sont bien passés en héritage. Et les yeux, ces yeux d’ambre gris avec lesquels le fixe Victor, possèdent une insistance bien familière. Bogaert peut presque contempler en transparence le fantôme du visage de sa femme envolée. 1. L’on a appris dans Le dé d’Atanas comment Laura Brunel, l’épouse de Frans Bogaert, a mystérieusement disparu six ans auparavant sans laisser ni trace ni explication.

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Pourtant, depuis qu’il est arrivé à Provins, la nuit précédente, l’antiquaire a soigneusement évité d’aborder avec Brunel ce sujet qui les chagrine tant l’un et l’autre. Il n’a même pas prononcé le nom de Laura. Il sait qu’il s’agit là pour son beau-père d’un douloureux noli me tangere. La fugue inexpliquée de sa Laura le ronge comme un ulcère. Et Bogaert sait que tous les bons cœurs qui ont tenté de déposer sur cette blessure l’onguent d’une consolation n’ont fait que l’irriter davantage. Ils parleront d’elle, forcément, tous les deux. Plus tard. Mais voilà que son beau-père l’entraîne déjà à l’autre extrémité de la place du Châtel, vers une sorte d’hôtel particulier sans le moindre caractère vraiment particulier. « Voici la noble demeure de Jules-Marie César Lelorgne de Savigny, annonce fièrement Victor Brunel. — J’ai toujours éprouvé une estime instinctive, soupire Bogaert, pour ce genre de personne à qui une semaine ne suffit pas pour se présenter… — Rangez votre ironie, Frans, c’était un remarquable esprit. Il a fait partie, en tant que naturaliste, de l’escouade de savants qui a accompagné Bonaparte dans son expédition en Égypte. Or, figurez-vous que, à peine achevé son travail sur ses découvertes africaines, il a dû vivre trente ans dans cet hôtel, tous volets fermés, sans jamais en sortir. Prisonnier dans ses meubles pour une nuit sans fin. — Et pour quelle raison que je devine étrange ? demande Bogaert. — Le pauvre a été brutalement affecté par une forme très 14

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inhabituelle d’ophtalmopathie, qui l’a contraint à vivre en permanence dans une totale obscurité. Or cette nuit volontaire n’a rien arrangé : son cerveau, torturé par la souffrance de ses yeux enflammés, peuplait toute cette noirceur de visions affolantes et d’hallucinations monstrueuses. Il a raconté dans un journal ce qu’il entrevoyait ainsi pour son plus grand malheur. Imaginez un peu, Frans, le cauchemar de cet homme qui avait connu l’Égypte, qui en était revenu tout envahi de son soleil, irradié à jamais par la lumière de Ra, et qui se retrouve ainsi condamné à ces ténèbres perpétuelles. Quelle destinée, non ? — Je dois reconnaître, Victor, que vous ne m’avez pas menti en me promettant de jolis petits mystères. Je vais finir par trouver autant d’attraits à votre Provins qu’à ma Bruges. — Que voulez-vous, c’est le charme des belles endormies. J’ai tout de suite adoré cette cité médiévale, si joliment emmitouflée dans ses remparts, et tout accaparée par son passé. On vit ici un peu comme à Bruges, en conjuguant son temps sur un mode décalé. — Tant qu’il ne s’agit pas de radoter le passé décomposé, tout va pour le mieux. Allez, dites m’en plus. Essayez donc encore d’éclipser ma bonne cité flamande. — Oh, ce sera impossible, car les natifs de cette région n’ont pas la douceur d’accueil de nos compatriotes belges. Voyezvous, le Briard est refermé sur lui-même à la manière d’une aumônière trop bien nouée. Il garde pour lui ses richesses d’âme, de peur de les dilapider. Même Balzac, qui considérait pourtant Provins comme un véritable “paradis terrestre” – je cite – laissait à penser que ces gens ne savent vous 15

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accueillir qu’à cœur entrebâillé. Mais on les aime pour autre chose, rassurez-vous… — Mais dites-moi, n’est-ce pas justement ici qu’Umberto Eco situe certaines pages du Pendule de Foucault ? J’ai le souvenir de quelques passages traversés de Templiers sournois et de souterrains foisonnants. – Tout à fait ! exulte Brunel. Je l’ai même relu récemment. Il y écrit notamment que… Mais… Qu’y a-t-il, Frans ? » Bogaert n’écoute plus. Son œil sombre s’est fixé sur un point qui ne semble attirer que lui. Brunel a reconnu l’acuité de ce regard : il a appelé cela, il y a longtemps déjà, « l’œil de l’hidalgo ». Quand quelque chose la captive, cette prunellelà vous percerait un mur. « Tiens tiens… Qu’est-ce que c’est que ça ? Voilà vraiment un objet singulier. » Brunel plisse les paupières d’un air entendu. L’instinct du chineur vient de se réveiller. Frans Bogaert s’est approché d’un pas décidé d’un étal situé au coin de la place. Le brocanteur qui s’est installé là semble attendre le client comme un veuf son épouse. Placé au plus mauvais endroit, il profite sans répit d’un courant d’air inamical. Bardé d’une grosse veste de cuir qui peine à contenir ses énormes épaules, il ressemble à un catcheur reconverti à contre-emploi dans le chiffonnier en merisier et la faïence de Montereau. Une moustache énorme dissimule une bonne partie de son visage, lui donnant un air mi-Brassens mi-Staline. Sous l’œil du camelot, 16

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Bogaert se penche sur un étrange dispositif, délaissé en bout d’éventaire. L’objet qui a ainsi capté son attention se présente comme une sorte d’établi en bois sombre, d’une quarantaine de centimètres de large. À l’arrière s’alignent une douzaine de minuscules tubes de verre dressés à la verticale qui, de loin, ressemblent à de fins tubes à essai docilement rangés sur leur présentoir. La base de ces capillaires disparaît dans une série d’antiques robinets de cuivre, minuscules eux aussi, d’où jaillit un réseau de tubulures de cristal. Bogaert note qu’un infime bouchon obture chaque éprouvette. Soutenus par de délicates béquilles vert-de-grisées, les tuyaux convergent en douze courbes gracieuses vers le centre du dispositif. Là, une sorte d’éventail de cuivre surmonte un petit réservoir sphérique, lui-même fermé à sa base par un treizième robinet. Un piston a été ajouté pour faciliter la descente d’un liquide. On voit fort bien, juste au-dessous, un creux ménagé dans la tablette en bois pour placer une soucoupe – ou tout autre récipient assez plat – destinée à recueillir ce qui ce sera écoulé des tubes. Une barrette en métal solidarise sur toute la longueur les cannelles alignées. Ainsi, il suffit d’une pression du doigt sur l’extrémité recourbée de la barrette pour ouvrir tous les robinets d’un coup. En fait, s’il ne manquait un clavier, on croirait découvrir là un orgue de cristal miniature. « Bizarre, n’est-ce pas ? intervient le brocanteur, la moustache luisant d’intérêt. — C’est le moins que l’on puisse dire, approuve Bogaert. Je n’ai jamais vu un objet de ce genre. Cela n’a pas l’air tout 17

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neuf, en plus. On dirait un nécessaire à petit chimiste du XIXe siècle. Qu’est-ce que c’est ? — Oh, c’est un peu ce que vous venez de dire, cher monsieur, répond le camelot d’une grosse voix chaude. Une pièce unique, en fait. Il s’agit ni plus ni moins de l’orgue à liqueurs de des Esseintes. Fabriqué par Huysmans en personne. Vous connaissez Joris-Karl Huysmans, n’est-ce pas ? Figurez-vous qu’il a fait de nombreux séjours pas loin d’ici. Une occasion à saisir, je vous assure. » Bogaert s’esclaffe intérieurement : voilà un sacré raconteur de cacoules, comme on dit près de Tournai. L’orgue à liqueurs de des Esseintes ? Et pourquoi pas le pianocktail de Boris Vian, tant qu’on y est ? Brunel, qui l’a suivi, contemple l’objet d’un air béat. « Qui est ce Joris-Karl Huysmans dont vous parlez ? demande-t-il. Je connais bien Cornelis Huysmans, et Jan-Baptist aussi : une belle famille de peintres flamands bien de chez nous. Mais je n’ai jamais entendu parler de ce Joris-Karl. — En fait, l’informe Bogaert, il s’agit d’un écrivain français du XIXe siècle, un ami de Zola et Maupassant. Un homme de lettres déroutant, d’une inspiration plutôt versatile. Mais une sacrée plume. Cela dit, vous ne vous trompez pas, Victor : il fait bien partie de la famille de nos Huysmans. Il s’agit d’un de leurs lointains descendants. C’est d’ailleurs pour leur rendre hommage qu’il a changé ses prénoms français de Georges-Charles en Joris-Karl. — Et il aurait conçu cet intriguant petit orgue de cristal ? » 18

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Bogaert glisse une œillade oblique vers le colosse à belle bacchante. « C’est ce que monsieur nous invite à penser… Voyez-vous, Huysmans a publié – du côté de 1880, je crois – un singulier roman intitulé À rebours. Il y met en scène un dandy dépressif, des Esseintes, qui, pour épicer un peu son existence insipide, s’expose aux plus curieuses déviances. Une histoire parfaitement décadente, raffinée et aberrante, où le héros module la perversion dans toutes ses gammes, même les plus retorses… Et parmi tous ses caprices d’esthète maladif, il s’offre un orgue à liqueurs. Ce baroque instrument a été conçu pour lui permettre de goûter les plus subtils mélanges d’alcools, et de composer des sortes de concertos éthyliques en combinant les spiritueux comme des éléments d’orchestre. Selon monsieur, nous aurions devant nous l’unique exemplaire de cet orgue excentrique. — Je vois que vous êtes un connaisseur, renchérit le brocanteur, avec la mine avide d’un pêcheur qui vient de ferrer une belle carpe bien grasse. Comme je vous le disais à l’instant, Huysmans a effectué plusieurs séjours au château de Lourps, entre Jutigny et Savins, à deux pas de Provins. Le fameux des Esseintes dont vous parlez y commence d’ailleurs son histoire. En fait, ce château n’était déjà plus à cette époque qu’une carcasse branlante. Les propriétaires ont fini par mettre en vente tout ce qu’il contenait avant qu’il ne s’effondre pour de bon. Les fermiers du coin se sont partagé ces restes de noblesse lors des ventes aux enchères. Il y a peu, un gros agriculteur de Savins a fait le ménage dans ses greniers. Il a retrouvé cet objet et me l’a cédé parmi tout 19

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un lot de vieilleries diverses. Quand j’ai découvert cet instrument, j’ai tout de suite deviné de quoi il s’agissait. Et je n’ai plus eu aucun doute quand j’ai remarqué ceci. » Tout en bonimentant, le camelot a retourné l’orgue de cristal. Il désigne aux deux Belges le coin inférieur gauche de la planchette qui sert de face arrière au dispositif. Ceuxci peuvent y lire, soigneusement taillées dans le bois à la pointe d’un ciseau, trois lettres assez nettes : JKH. « Joris-Karl Huysmans, claironne le brocanteur. L’œuvre est signée. » Bogaert observe les trois majuscules d’un air perplexe. Ce qu’il prenait pour une supercherie vient soudain de gagner en véracité. Certes, il est loin d’être convaincu, mais un doute le chatouille. Cet objet mérite au moins un examen plus attentif. Qui sait, après tout ? « Combien en souhaitez-vous ? » demande-t-il à son homologue. L’autre annonce la somme, l’air bonhomme. On dirait un mamelouk en train de vendre à prix d’ami la pyramide de Khéops. « Bigre ! s’exclame Bogaert. Vous enfilez les zéros comme Cartier les perles ! » Victor Brunel assiste à la scène d’un œil amusé. Ce moustachu hâbleur ne peut deviner à qui il a affaire. Son beau-fils va sans doute le soumettre à une de ces impitoyables parties de marchandage dont il a le secret. Mais Frans Bogaert se contente de sortir une carte de visite d’une de ses poches intérieures. Il griffonne prestement quelque chose dessus 20

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et tend le tout à son confrère, avec un sourire à séduire un huissier. « Je pense que ce prix serait plus raisonnable, déclare Bogaert. Je crois que c’est une offre généreuse que vous n’oserez pas refuser. » Le brocanteur considère un instant le bristol qu’on lui présente. Il esquisse une sorte de grimace ironique, puis fronce les sourcils, qu’il a largement aussi fournis que son dessous de nez. Il lève des yeux un peu incrédules, soutient un instant le noir regard de son client, avant d’afficher un sourire délabré. « Affaire conclue, monsieur. Vous ne regretterez pas cet achat, c’est certain. Je vous l’emballe tout de suite. » Pendant que le gaillard froisse nerveusement du papier kraft autour de l’orgue de verre, Bogaert sort quelques billets de son portefeuille. Son beau-père, sidéré, constate que l’antiquaire se prépare à payer le dixième de ce qu’on lui a proposé au départ. Frans est décidément encore plus fort qu’il ne le croyait, mais il ne comprend pas comment son gendre a pu dévaluer si aisément le mystérieux instrument. Tandis que Bogaert prend possession de son paquet, Brunel constate quand même qu’il y a bien du mépris dans l’emballage mal ficelé qu’on lui tend. « Comment diable avez-vous fait, Frans ? interroge Victor Brunel alors qu’ils s’éloignent du brocanteur dépité. Vous lui avez tout de même amputé l’étiquette d’un zéro ! — Oh, c’est tout simple. Je lui ai juste inscrit mon prix sur une carte de visite un peu spéciale. Une de celles que j’utilise 21

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pour la partie juridique de mes activités. Vous savez bien : celles qui précisent pompeusement que je suis “Expert agréé auprès des Cours d’Anvers et de Bruges, conseiller expert auprès de la Cour d’Appel de Gand”. Cela devait forcément produire son petit effet. Ce bibelot que j’ai là sous le bras est très probablement une carambouille certifiée. Il sent la contrefaçon aussi fort qu’une morue la marée. Nous allons vérifier tout ce qui doit l’être, mais je suis à peu près sûr qu’il ne s’agit pas le moins du monde de l’orgue de des Esseintes. Quand ce filou a lu mon prix sur ma carte officielle, il a dû préférer un bénéfice minimal à d’innombrables ennuis. Je l’avoue, cet objet m’intrigue : il est visiblement d’époque, et j’aimerais bien savoir quel peut être son emploi. Mais il n’était pas question d’aller enrichir ce roublard à poil long. Je lui ai donc fait un peu peur. Je plaide coupable pour ce procédé déloyal. Les mânes de Huysmans négocieront mon pardon, j’en suis certain. » Tandis qu’ils quittent la place, une averse effrontée fait le vide derrière eux. La moustache détrempée, quelqu’un se dit là-bas qu’en dépit du Bon Dieu, il existe vraiment des dimanches maudits.

"L'Orgue de quinte" d'Hervé PIcart, 1er Chapitre  

Le légendaire orgue à liqueurs du héros d’un roman du XIXe siècle : voilà ce que Bogaert pense avoir déniché dans la petite ville médiévale...

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