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GODMAK

du berceau au pinceau

l’accouchement d’un artiste archétypo-visionnaire Jean-Louis Le Breton Les éditions du Canard Gascon


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Edition originale tirée à 1000 exemplaires numérotés et signés par GODMAK N° :

© Les éditions du Canard Gascon, 2008


GODMAK du berceau au pinceau l’accouchement d’un artiste archétypo-visionnaire

Jean-Louis Le Breton

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« On ne retombe pas en enfance. C’est l’enfance qui remonte vous chercher. » Frédéric Dard

« Je ne suis le fils de personne... Je me réclame des cinq pères qui m’ont élevé dans le milieu de l’art et ont contribué à mon apprentissage... Et de mon père biologique, mort en résistance avant de m’avoir reconnu. » GODMAK

Couverture : Peintures © Jean-Claude Godmak

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L

a peinture et la sculpture sont des composantes de la vie de Jean-Claude Godmak : deux véhicules qui lui permettent de tracer la route de ses visions riches et variées. Il reconnaît Salvador Dali comme l’un de ses maîtres, mais n’en a pas moins suivi son propre chemin, inspiré par une certaine conception de l’Univers et par ses rapports avec le genre humain ici- bas. Formé aux Beaux-Arts d’Angers, il possède un talent aux facettes multiples et manipule aussi bien les pinceaux et les brosses que le marteau et la forge ou encore le ciseau à bois et les gouges. Si la peinture reste le domaine dans lequel il s’exprime le plus, le métal et la pierre contribuent à façonner son monde personnel. Godmak se dit « archétypovisionnaire ». Un terme qui exprime sa passion du symbole comme lien entre l’individu et le monde de l’au-delà. La plus grande partie de son œuvre est tournée vers cette représentation fascinante des rapports ambigus de la réalité et de l’imaginaire. Il pense que son passage sur terre n’est qu’une étape dans cette quête spirituelle et qu’il doit la mettre à profit pour s’enrichir humainement sans cesser d’offrir aux autres. Une autre façon de se rapprocher des étoiles s’exprime dans sa passion pour la pyrotechnie et ces merveilleux spectacles qu’il a donné tout au long de sa carrière professionnelle. Jouer avec le feu n’est qu’une autre manière de lancer son message dans la nuit en nous illuminant de son art. Ce livre, fruit de nombreuses heures d’entretien avec l’artiste, retrace un destin peu commun, marqué par les déchirures de l’enfance et l’âpreté de la vie, mais aussi porté par l’urgence de créer. Jean-Louis Le Breton

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Avertissement : par respect pour la vie privée des familles, certains noms ont été changés.

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Prologue

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ne marchande de poissons : voilà ce qu’est Gina. D’origine sicilienne et dotée d’un solide tempérament elle a le verbe haut qui fleure bon la sardine. Le bateau est arrimé au quai de Villefranche-sur-Mer. Les rougets volent de caisse en caisse pour finir sur l’étal, l’œil brillant et l’écaille luisante. Gina gueule aussi fort pour attirer le chaland que pour houspiller son marin pêcheur. Fier d’être Corse, Antoine Vérone ne manque pas de renvoyer sa gouailleuse d’épouse dans les cordages. Leurs disputes sonores animent la criée déjà chantante. Tout est prétexte à chamaillerie. Mais le sujet qui revient le plus souvent concerne leur fille Jeanne. La moitié nord de la France frémit sous la botte allemande. La ligne Maginot vient d’entrer dans l’histoire comme l’éclatant symbole de la stupidité des vieux stratèges militaires hérités de la grande Guerre. A Dunkerque et sur la plage de Zuydcoote, les troupes franco-britanniques se hâtent d’embarquer. Plus de trois cent mille troufions dépités. La queue basse et la fleur fanée au fusil. Ils se disputent l’accès aux échelles de coupée sous les bombardements de la Luftwaffe. Mais là-bas, au sud, sous le soleil, la beauté de Jeanne se soucie peu de la défaite. On n’a pas encore vu la tourelle d’un Panzer à Nice. Et le petit gars d’Aubagne, un certain Pagnol, arrose toujours ses succès cinématographiques. Il ne manque jamais une pétanque quand il passe dans le coin. Jeanne ne sait ni lire ni écrire, mais elle chante et danse comme aucune autre. Elle vient de fêter ses vingt ans en 1940. Elle est belle comme Esmeralda et fait tourner les têtes. Le poisson ne paye pas beaucoup. Antoine s’emporte contre sa fille. Des colères grondantes, roulantes, orageuses comme un gros temps de mer. Il lui reproche ses sorties nocturnes, ses soirées dans les cafés et les cabarets. Sa bande de copains, « des traîne-savates ». Le matin, on croit l’entendre commenter le retour de la chatte du boulanger : « La Pomponnette… Cette garce, cette salôôpe… ». Mais Gina défend âprement sa fille qui ramène de l’argent du cabaret quand lui, revient avec le filet de pêche aussi vide que leur porte-monnaie. Elle est belle, et, bien sûr, elle attire les hommes. Parmi eux, Olivier de Perroy en a fait sa maîtresse. Il travaille comme mécanicien sur la « Marie-Adeline », le chalut du marin Maurizio Andreotti qui assure des liaisons côtières et approvisionne les îles de Lérins, dont Sainte-Marguerite et Saint-Honorat. De Perroy et Andreotti connaissent bien le père de Jeanne qu’ils croisent en mer dans la journée. Mais le soir, revenus au port, ils s’intéressent plutôt à sa fille. D’autant qu’elle n’est pas farouche. Et dans l’inquiétude que les échos de la guerre répercutent maintenant jusqu’à la méditerranée, il fait bon vivre et profiter.

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Le travail d’Olivier de Perroy n’est qu’une couverture. C’est un agent de renseignement. Fruit de l’union de deux familles d’aristocrates, il est né d’un père français et d’une mère anglaise. Il a reçu la bonne éducation qu’un jeune homme de son rang peut espérer. Sa formation d’ingénieur dans la marine lui a permis de voyager en Angleterre et en Allemagne. Il en maîtrise les deux langues. Lorsque Pétain demande l’armistice le 17 juin 1940, de Perroy, malgré son jeune âge, est déjà un ancien officier de la marine française. Un de ces garçons que les réseaux mis en place par de Gaulle après l’appel du 18 juin, cherchent à recruter. Il a le profil idéal. L’état-major en exil a d’abord besoin de renseignements, mais aussi d’hommes capables de mener des missions de sabotage. De Perroy et Maurizio Andreotti sont de ceux-là. Résistants de la première heure, formés au secret, ils savent mener de front la vie insouciante des marins provençaux et celle plus discrète d’agents spéciaux. Jeanne tombe enceinte à la fin de l’année 1941. Elle accouche d’un petit garçon, Jean-Claude, en août 1942. De Perroy assiste à la naissance mais ne reconnaît pas l’enfant… et pour cause : il est déjà marié ! Un an plus tard, presque jour pour jour, c’est une petite fille, Magali, qui voit le jour. A vingt-trois ans, Jeanne est mère de deux enfants. Mais de père officiel ou de mari… point ! Au grand désespoir de ses parents. Et en France, la situation ne s’améliore pas. Fin 1942, la zone libre est occupée à son tour. Les Italiens prennent le contrôle des Alpes Maritimes et sont remplacés par les Allemands en septembre 1943. Les alliés ont débarqué en Afrique du nord française. La méditerranée devient un enjeu stratégique. Olivier de Perroy et Maurizio Andreotti multiplient les missions dangereuses sous couverture de leur activité de fret. Le climat se tend. De Perroy commence à s’inquiéter pour la sécurité de Jeanne et des enfants. Si la paternité de Jean-Claude n’est pas contestée par de Perroy, celle de sa sœur Magali reste mystérieuse. Est-elle la fille de l’agent franco-anglais ou celle de son « patron », le marin Maurizio Andreotti ? Marié à la Marie-Adeline, il a baptisé son bateau du nom de son épouse. Mais celle-ci, une franc-comtoise originaire de Besançon, tarde à lui donner une progéniture. Maurizio Andreotti s’est-il consolé dans la couche de la trop séduisante Jeanne Vérone ? Les Allemands sont sur les dents. L’étau se resserre. Ils traquent les agents de renseignements et tous ceux qui sont susceptibles d’informer les alliés sur les mouvements de troupes et de bateaux. L’ambiance est si délétère que de Perroy décide de mettre Jeanne à l’abri. Il veut l’envoyer à Honfleur où il dispose de 11


relations et d’amis. L’Angleterre est toute proche. Prenant un ultime risque, en mai 1943, il lui confie une valise cachant des renseignements précieux. Elle devra les remettre à un contact sur place. Elle prend le train à destination du nord de la France… mais n’aboutira jamais à destination. Un sabotage bloque le train à Orléans. Il faut évacuer de toute urgence. Les voyageurs sont dispersés. Jeanne se retrouve seule, éperdue, sur un banc. Ses deux enfants l’accompagnent, mais elle a égaré tous ses bagages, dont la fameuse valise aux documents. La voilà désorientée dans un monde en pleine débâcle. L’insouciance de sa jeunesse a cédé la place aux dures réalités de la guerre. Orléans est une ville où elle ne connaît personne, où elle n’a aucune attache. Le hasard est bienveillant. A un inconnu venu prêter main forte aux rescapés qui lui demande d’où elle vient, elle répond avec son accent de Provence. Coup de chance : l’homme est originaire d’Aubagne. Un « pays », comme on dit ! Il se nomme Gallerne et propose de loger Jeanne et ses enfants. C’est la guerre. La solidarité est de mise. Dans les jours qui suivent, Jeanne parvient à prévenir de Perroy et Andreotti. Villefranche-sur-Mer est devenu très malsain pour les deux hommes. Ils rejoignent Jeanne à Orléans. De Perroy veut récupérer les documents, mais c’est peine perdue. La valise est égarée à tout jamais, on ne saura jamais ce qu’elle est devenue. Pas question pour Jeanne de retourner à Villefranche. Des soupçons pèsent sur de Perroy et Andreotti. Ils ne peuvent pas non plus s’attarder trop longtemps à Orléans et mettre en danger la famille Gallerne qui s’est montrée si accueillante. « Si on me recherche, on te cherchera également » prédit de Perroy en s’adressant à Jeanne. « On t’a vu partir de Nice avec les deux enfants et il sera facile de te repérer. Je dois redescendre sur la Côte et, s’il le faut, je prendrai le maquis. Tu vas essayer de rallier Honfleur, mais avec un seul des deux enfants. » Les Gallerne pensent qu’il est trop dangereux pour une femme seule de voyager et finissent par convaincre de Perroy qu’elle peut rester chez eux quelques temps encore. Maurizio Andreotti et Marie-Adeline doivent se mettre à l’abri chez la sœur de celle-ci à Besançon. Le couple propose de prendre en charge l’un des deux enfants. De Perroy souhaiterait leur confier Magali et laisser Jean-Claude aux bons soins de Jeanne. Mais Maurizio Andreotti insiste lourdement pour s’occuper du garçon. Peut-être craint-il que Marie-Adeline n’apprenne la véritable paternité de Magali et qu’elle cherche à se venger sur la petite fille ? De plus Magali n’a que quelques mois. Elle tète encore sa mère et ce choix finit par s’imposer. C’est donc un soir à Orléans, chez les Gallerne, que le destin des deux enfants est scellé. Jean-Claude est âgé d’un peu plus d’un an et ne garde aucun souvenir de 12


cette nuit de séparation. Les Gallerne lui donneront quelques explications, mais bien plus tard. Tout le pays est à cran. La Résistance multiplie ses opérations. La police et l’armée allemande, aidées de la milice française, procèdent à de sévères représailles chaque fois qu’elles le peuvent. On fusille des résistants, mais aussi des innocents qui n’ont eu que le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. La période est trouble et nul ne sait comment va tourner le vent. D’un côté on sabote, on cache, on se bat, de l’autre on dénonce, on trafique, on flatte la puissance de l’adversaire. Olivier de Perroy et Maurizio Andreotti se donnent une accolade. Un geste lourd d’émotion pour ces deux hommes habitués à des relations plus rugueuses. Ils ont la gorge nouée. « S’il m’arrive quelque chose, tu prendras soin de mon fils… » parvient à articuler de Perroy à voix basse. Les mots sont inutiles. Bien sûr. On va veiller sur les enfants avant toute chose. C’est pour eux qu’on se bat. Plus que jamais ils représentent l’avenir et l’espoir. Sauf pour Jeanne peut-être. Elle est passée si rapidement de sa vie insouciante à des responsabilités de mère qu’elle en veut presque à ses gosses d’exister. Les cabarets, les chants, les danses… tout cela est loin. Jeanne est encore une très jolie femme, mais elle ne rit plus. Comme les autres, elle doit sauver sa peau. Maurizio Andreotti a vendu le bateau à de Perroy avant de partir. Il avait besoin d’argent pour entamer une nouvelle vie chez sa belle-sœur à Besançon… et du côté de Perroy, on a les moyens. De Perroy regagne la Provence. C’est là qu’il connaît le mieux les réseaux de la Résistance. Pendant quelques mois, il va continuer sa vie de marin et participer à plusieurs opérations d’importance. Il sabote un bateau allemand de transport de vivres et le fait sauter dans le port. Les habitants, prévenus un peu à l’avance, ouvrent leurs fenêtres pour éviter les bris de glace dûs à l’explosion. Mais, hasard ou dénonciation, il est arrêté le 13 novembre 1943 et fusillé le 18, après avoir été torturé. La date de son exécution est consignée dans les archives de la mairie de Nice. Nul ne sait ce qu’est devenu son corps… Au moment où une vie d’homme s’éteint, la conscience du petit Jean-Claude commence à s’éveiller à la vie. Ses premiers souvenirs datent de son arrivée à Besançon.

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Chapître 1

Un enfant... à la mère

ou le naufrage d’une jeunesse

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n quartier chic de Besançon. La capitale franc-comtoise s’est développée dans un méandre du Doubs. A l’approche de l’armée allemande, les autorités militaires ont décidé de faire sauter les ponts. Mais cela n’empêchera pas l’ennemi de prendre possession de la ville le 16 juin 1940. Besançon est classée en « zone interdite ». Elle connaît son destin : si l’Allemagne sort vainqueur de la guerre, elle sera purement et simplement annexée au Reich. Lorsque la famille Andreotti s’installe chez la sœur de Marie-Adeline en 1943, la Résistance a commencé à s’organiser et des attentats sporadiques frappent les troupes de garnison, certains convois ou encore ceux qui collaborent trop ostensiblement avec l’ennemi. Suzanne Haffenberg, la sœur de Marie-Adeline, possède une belle demeure bourgeoise. Leur frère Michel, un jeune adulte, vient y passer ses week-ends. En semaine, il travaille à Lausanne où il détient une petite horlogerie bijouterie. Il habite une maison proche de la ville où se trouve son atelier. La maison de Besançon est vaste et pourvue de nombreuses chambres. Maurizio Andreotti y reste les premiers jours avec sa belle famille puis disparaît rapidement de la circulation. Où va-t-il ? Mystère… Jean-Claude se retrouve seul avec les Haffenberg. « Je suis retourné à Besançon pour retrouver cette maison dont le souvenir est encore clair dans ma tête » raconte Jean-Claude Godmak. « Elle datait du Second Empire. Je revois une grande entrée couverte, un bassin avec des jets d’eau, un immense parc, un portail en fer forgé muni de barreaux en fer de lance… Mon premier souvenir de Noël remonte à cette époque. Les gens crevaient plutôt de faim. Suzanne avait posé un grand gâteau sur la table. Mais il était un peu moisi. Marie-Adeline nous disait que ce n’était pas grave et elle avait gratté la moisissure. C’était amer, je n’ai pas voulu le manger. Plus tard, j’ai su ce qu’était la faim. Cette année là, j’ai également reçu mon premier cadeau de Noël. MarieAdeline m’avait fabriqué une poupée de chiffon parce que c’était le seul jouet que je réclamais… Je devais être inconsciemment en manque d’affection de ma mère. J’ai trimballé cette poupée jusqu’en 1949, l’année où elle m’a repris. » Jean-Claude vit des heures joyeuses à Besançon. Michel Haffenberg est plein de vie : il lui fait découvrir la nature, les grenouilles dans l’étang. Il pratique du patin à glace… sur le carrelage de la terrasse qu’il raye définitivement et provoque 14


la colère de Suzanne, l’aînée de la famille. Mais les beaux jours ne durent pas. Une nuit, Michel les réveille brusquement : « il faut partir immédiatement ! » Sans doute, Michel a-t-il participé à des transports pour la Résistance lors de ses aller-retours à Lausanne et quelqu’un l’aura dénoncé. Un véhicule les attend derrière le muret du fond du jardin. Le départ est précipité. « On a sauté dans la voiture et on a roulé une grande partie de la nuit. Le chauffeur, un ami de Michel, nous a déposé au pied de la montagne. Il fallait éviter les postes de contrôle. On a marché à pied dans la neige pendant des heures. J’étais gelé. Marie-Adeline avait entouré mes pieds et mes mains de chiffons. Pour tous, c’était une épreuve. Nous sommes arrivés au matin dans la maison de Michel, près de Lausanne. Il a fait du feu dans la cheminée. Je mourais de froid et de faim. Il a sorti du chocolat d’un placard. Du chocolat… en forme de montre ! Je n’oublierai jamais ce détail. Puis du pain blanc et des noix ! Jusque-là, je n’avais mangé que du pain noir. J’ai encore dans la bouche le parfum fabuleux de ce pain blanc et de ces noix. » Dans cette maison, près de Lausanne, Jean-Claude Godmak va passer la fin de la guerre. La vie est rythmée par le tic-tac des solides horloges franc-comtoises que Michel répare dans son atelier. « Il me donnait des petites pièces mécaniques, des roues dentées, des vis, des tournevis et je passais des heures à me fabriquer des toupies. On a commencé à s’apercevoir que j’étais habile de mes mains. Je travaillais aussi le dessin avec des crayons à mine de plomb. » Marie-Adeline se comporte comme une mère avec Jean-Claude qui la considère comme telle puisqu’il ne garde, à ce moment, aucun souvenir de Jeanne, sa mère biologique. Lorsque la guerre s’achève, Maurizio Andreotti les rejoint. Il est temps de regagner la France. Maurizio, Marie-Adeline et Jean-Claude quittent les Haffenberg pour venir s’installer à Marseille. Maurizio Andreotti a acheté un magasin de bonbons et de confiseries dans le centre du vieux Marseille, dans une rue en pente. Les orages transforment les caniveaux en torrents pour la plus grande joie de Jean-Claude qui s’essaye à fabriquer des bateaux en papier. Maurizio ne travaille pas à la boutique et Jean-Claude ne saura jamais ce qu’il a fait durant cette période. Après la guerre, les réflexes du secret sont encore bien présents. « Je n’allais pas encore à l’école, et Marie-Adeline m’apprenait l’alphabet. Elle me faisait travailler. On ne voyait pas Maurizio de la journée. Lorsqu’il rentrait le soir, il y avait de violentes disputes entre eux. Elle était 15


devenue alcoolique. J’ai compris plus tard qu’elle buvait parce qu’elle n’avait jamais pu avoir d’enfant. C’est peut-être la raison pour laquelle elle avait tant d’affection pour moi. » Jean-Claude qui vient d’avoir cinq ans, voit Marie-Adeline vider des bouteilles, puis aller vomir dans l’évier. Un soir, Maurizio Andreotti entre dans une rage folle et tabasse sa femme. « Ça m’a traumatisé. Elle avait pris une poêle pour se défendre et essayait de le frapper à son tour. Mais, bien sûr, il était plus fort. Le lendemain elle s’est retrouvée avec un œil au beurre noir qu’elle essayait de cacher aux clients avec un foulard. » Pour autant, la vie n’est pas noire tous les jours. Maurizio possède une Peugeot 201 décapotable, avec des sièges en cuir rouge. Une voiture héritée des années trente. « Il nous emmenait faire des promenades dans la nature. J’ai découvert la beauté sauvage de la Camargue. On passait sur des ponts branlants en bois. Il y avait, aux alentours, des taureaux qui m’effrayaient. Maurizio avait fait griller des alouettes sur un feu de bois. J’ai eu le malheur de tout renverser et je me suis fait remonter les bretelles. Nous avions été tellement privés de nourriture pendant la guerre, que c’était important… et Maurizio était un gros mangeur ! Mais ces moments dans la nature avec mes parents restent d’excellents souvenirs d’enfance. » Maurizio Andreotti veut changer de vie et peut-être aussi changer les idées de Marie-Adeline qui remâche seule dans sa boutique son incapacité à enfanter. Deux ans après leur arrivée à Marseille, il vend le commerce de bonbons. Il fait l’acquisition d’une station d’essence au Cannet-des-Maures, l’un des plus anciens villages provençaux, à mi-chemin entre Hyères et Fréjus. Pile sur le tracé du premier autoroute en construction en France après la guerre. La station représente la marque Shell. Elle est munie d’anciennes pompes à bras. « Elles disposaient d’un réservoir en verre de part et d’autre du corps de la pompe. L’un se remplissait pendant que l’autre se vidait. » raconte Jean-Claude. Situé au lieu dit « La patte d’oie », la station est ravitaillée par de gros fûts. Les restrictions d’essence sont encore en vigueur. Tout près, d’énormes machines mécaniques s’activent sur le tracé de l’autoroute qui passe à proximité de la station. Des engins impressionnants de puissance et d’ingéniosité qui font rêver le petit garçon. « Pour la première fois de ma vie, j’ai découvert le confort moderne et j’ai connu ma première salle de bains ! La maison était claire, spacieuse, avec de grandes 16


terrasses. J’ai pris conscience du bonheur que je vivais. Ma fenêtre donnait sur la chaîne des Maures. Le village se trouvait perché en hauteur. La nuit, je regardais le ciel et j’ai aperçu trois étoiles parfaitement alignées. J’ai fait une fixation sur cette figure stellaire. Depuis, chaque fois que je sors le soir, même encore aujourd’hui, je vais observer ces trois étoiles. Elles m’attirent, me fascinent. Je ne sais pas expliquer pourquoi. » C’est une période heureuse. Jean-Claude appelle Maurizio « papa » et MarieAdeline « maman ». Pour Noël, Marie-Adeline monte une crèche dans la chambre du gamin avec des santons de provence. « Le matin, lorsque je me suis éveillé, j’ai cru voir les sept merveilles du monde. Il y avait des jouets partout ! Entre autres, une splendide trottinette et des petites voitures de course. Des voitures en plastique. Je touchais du plastique pour la première fois… Et, bien sûr, toujours une nouvelle poupée… Ça me poursuivait. Je devais rechercher un élément féminin sans doute. Plus tard, j’allais changer et considérer les femmes comme mes ennemis. Et j’écrirai même un livre intitulé Aimer autant qu’haïr… » Jean-Claude descend jusqu’à l’école en trottinette. Pour remonter, le chemin est plus ardu. C’est souvent le coiffeur qui le prend dans sa voiture. Trente ans plus tard, ce souvenir reste présent et Jean-Claude a eu l’occasion de revoir le coiffeur qui n’a rien oublié. Ce bonheur ne va pas durer. Une lettre arrive, annonciatrice de bouleversements. Le gamin n’en connaît pas la teneur, mais il entend Maurizio se mettre en colère après l’avoir lue et prononcer cette phrase étrange : « si jamais il vient, ici, je vais lui faire bouffer sa lettre ! ». Une menace qui sonnait fort car Maurizio Andreotti n’était pas une demi-portion. « Et cette garce qui nous laisse le môme sans prendre de nouvelles et sans payer de pension ». Jean-Claude ne comprend pas ce qui se passe et ce qui justifie la colère de son père. Dans les jours qui suivent, Marie-Adeline fond plusieurs fois en larmes. Jeanne est restée près d’Orléans. Elle s’est mariée avec l’un des responsables d’une usine locale. Un homme d’une forte personnalité : le père Gallois. Jeanne est toujours illettrée, mais toujours aussi belle. Elle veut désormais récupérer Jean-Claude pour fonder un nouveau foyer. Le père Gallois la pousse dans cette voie. C’est un homme fier qui ne veut pas qu’on puisse dire de sa femme qu’elle a abandonné un enfant. Il a écrit la lettre de sa propre main. Le gamin va subir un vrai choc traumatique. 17


En février 1949, Jean-Claude voit une femme arriver à la station et tourner autour des pompes. « Ça m’a marqué. Elle était enceinte et avait un gros ventre. J’ai appelé mon père en lui disant qu’une dame avait l’air de chercher quelque chose. J’ai vu Maurizio Andreotti pâlir. Il m’a regardé et m’a dit : « c’est ta mère » ! Marie-Adeline a ajouté : « hé oui, mon garçon » ... Je ne comprenais plus rien. » Jeanne entre dans la maison, regarde Jean-Claude et s’adresse à Maurizio : « Pour vous retrouver, ça n’a pas été facile ! — C’est maintenant que tu viens le chercher ? répond Maurizio. Qu’est-ce que tu as fait jusqu’à présent ? Tu ne t’es pas occupée de lui. Tu n’as jamais demandé de nouvelles. Tu l’as abandonné… Je vais engager une procédure contre toi pour abandon d’enfant ! » Mais après deux heures de discussion il faut se rendre à l’évidence. Jean-Claude doit partir avec sa mère. Marie-Adeline met quelques affaires dans un baluchon. « Ils se disputaient. Ma mère parlait très fort, avec des grands gestes comme les italiennes. J’étais paralysé. Je ne disais pas un mot. Maurizio nous a déposé à la gare de Toulon. Il a donné le baluchon à ma mère. Puis il est parti sans se retourner. » Le destin va encore marquer étrangement cette journée. « Ma mère me tenait fermement par la main, jusqu’à me faire mal. Nous sommes montés dans le train. La locomotive crachait de la vapeur. » Jean-Claude ne veut pas rester assis à côté d’elle. Il préfère traîner dans le couloir et regarder défiler le paysage. « Rentre dans le compartiment. Tu ne vois plus rien, il fait noir » lui intime Jeanne. A ce moment précis, un choc énorme. Jean-Claude est projeté contre une porte au fond du couloir avec une violence inouïe. Il s’évanouit… Le train est entré en collision avec un autre convoi à la hauteur de Port d’Atelier. Un accident dramatique qui fera 42 morts. Cette catastrophe souligne tragiquement que la vie de Jean-Claude, elle aussi, vient de dérailler. « Je me suis réveillé dans les bras d’un sauveteur. Ça criait de tous les côtés. Il m’a demandé où se trouvait ma mère. J’étais dans le cirage et je lui ai répondu qu’elle était au Cannet-desMaures… à la station service ! » Finalement, Jeanne s’en sort indemne et récupère son fils. « On nous a entassé dans un car jusqu’au lever du jour. J’étais couvert de pansements. Le voyage a duré deux jours. Nous sommes arrivés à Orléans. Puis on a repris une vieille micheline qui nous a déposés dans une petite gare en pleine campagne à cinq kilomètres de Vennecy où se trouvait la maison. Nous avons marché dans le froid. Je 18


n’en pouvais plus. Ma mère me criait dessus car je ne pouvais plus marcher. » Ils arrivent enfin au village. « La maison était petite et très sombre. Une ambiance sinistre avec des murs noircis par la fumée. Ils s’éclairaient à la lampe à pétrole. La vieille femme qui nous a ouvert la porte était la mère au père Gallois. Je garde d’elle l’image horrible d’une vieille sorcière hargneuse. » C’est aussi le moment où Jean-Claude fait la connaissance d’une petite fille prénommée Magali : sa sœur… Le soir, Jeanne présente Gallois à Jean-Claude. Un homme trapu, sombre et bourru. « Voilà ton père ! » dit-elle. Mais le gamin se rebiffe. « Non, c’est pas mon père ! ». Gallois impose tout de suite son autorité avec agressivité : « Je te dis que je suis ton père. C’est comme ça et il va falloir filer droit ! ». Une atmosphère glauque à la Charles Dickens. Gallois est un homme à poigne qui a dirigé l’un des principaux réseaux de Résistance de la région. Jean-Claude se referme encore un peu plus. C’est le blocage. « Je ne voulais communiquer avec personne. J’étais devenu un zombie. La maison était très petite et je dormais avec ma sœur dans le même lit, tête-bêche. Elle ne cessait de chahuter. La sorcière nous menaçait d’envoyer le croquemitaine. J’étais très mal. » On l’inscrit tout de même à l’école du village. Madame Lafont, l’institutrice, dit au père Gallois : « avec un accent du midi comme le sien, il va se faire repérer… » Puis le lendemain, la même institutrice s’adresse à son mari en parlant de Jean-Claude : « c’est le bâtard à Gallois… » « J’ai tout entendu mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Alors j’ai demandé à un grand ce que ça signifiait. » La réponse est arrivée, éloquente : « Ben c’est comme toi un bâtard. Un garçon qu’a pas eu de père et sa mère a couché avec n’importe qui… »

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Chapître 2

R icochets

Comment sauter d’un foyer à un autre…

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ivre loin de ceux qu’on a toujours considéré comme ses véritables parents est une rude épreuve. A Vennecy, la vie va s’avérer très difficile pour le jeune Jean-Claude. Même si les enfants ont une plus grande capacité que les adultes à s’adapter aux situations changeantes, les déchirures restent profondes. Séparé de la famille Andreotti, considéré comme un bâtard, Jean-Claude ne trouve aucun réconfort auprès de Jeanne, sa mère biologique. Elle a récupéré son fils, sur la pression du père Gallois qui est soucieux de sa réputation. Pour autant Jeanne n’a pas développé la fibre maternelle. La jeune fille insouciante a cédé la place à une femme sans état d’âme, qui vit au quotidien et se préoccupe peu du bonheur de ses enfants. Tendresse et psychologie ne font pas partie de son tempérament. La maison des Gallois est située au centre du village, face à l’église. Sur le clocher, la grand-mère, finalement moins terrible que son aspect physique le laissait supposer, apprendra à Jean-Claude à lire l’heure. A gauche, l’école de campagne où madame Lafont gère plusieurs niveaux de classe avec un seul groupe d’élèves. Une caractéristique de la ruralité. Cependant, tradition séculaire oblige, les garçons et les filles sont séparés. La république a fondé son école sur le principe d’égalité : tous les enfants, riches ou pauvres, doivent être vêtus de la même façon. Béret sur la tête et tablier gris. « On marchait avec des galoches : d’horribles chaussures avec des semelles en bois qui nous broyaient les pieds. Tous les mômes couraient sous le préau avec leurs galoches et je garde dans les oreilles l’incroyable boucan qui en résultait » raconte-t-il. On sait que les enfants sont souvent cruels entre eux. Jean-Claude est devenu le sujet à plaisanterie du fils du postier, un grand rouquin bagarreur : « Venez voir le bâtard ! C’est le bâtard ! T’es qu’un bâtard !». Mais la colère décuple parfois les forces des gosses. Un soir, à la sortie de l’école, les deux garçons règlent leurs comptes. « Ça a commencé par un échange d’invectives. Comme il était roux j’ai dû lui dire que sa mère avait couché avec des indiens. Très vite on en est venus aux mains. Les gnons pleuvaient des deux côtés. On se battait derrière l’église à l’abri des regards. Finalement j’ai réussi à prendre le dessus. Je l’ai attaché à un 20


poteau avec du fil de fer et, pour l’humilier, je l’ai déshabillé et abandonné à poil, ligoté sur son totem. » Evidemment, un tel événement ne reste pas sans conséquences. Le postier récupère sa progéniture en larme et l’histoire fait le tour du village bien plus rapidement que la tournée du facteur. « C’est là que j’ai vraiment fait la connaissance du père Gallois, mon beau-père. Il m’a traîné sur la place du village. Il a ôté sa ceinture et m’a dérouillé devant tout le monde. Jamais je n’avais été confronté à une telle violence. Mais au lieu de plier, je me rebiffais. Malgré les coups, je m’étais retourné vers lui et j’essayais de le frapper à mon tour. En vain, bien sûr. » Cet épisode est l’une des clés de l’enfermement dans lequel va sombrer petit à petit Jean-Claude. « Je me disais que je ne lui parlerai plus… » Cette « omerta » du gamin, ce silence qu’il s’impose, s’étendront à toute la famille. « Je ne voulais plus parler non plus à ma mère, ni à ma sœur qui m’agaçait et me dérangeait sans cesse. » Dans ce trou noir de la communication, la grand-mère Gallois est la seule avec qui subsiste un filet de dialogue. La sorcière, qui faisait si peur au garçon avec sa tête horrible et ses coups de balais au plafond pour faire taire les enfants, possède en elle un fond d’humanité. Peut-être un peu d’empathie devant la détresse du petit. Le blocage n’est pas seulement psychologique, mais aussi physique. « Il n’y avait pas de toilettes dans la maison. Il fallait se rendre dans les tinettes, une sinistre cabane au fond du jardin. Un endroit sombre, puant, envahi par d’énormes araignées. Ce lieu m’effrayait à un tel point que je me retenais. Je ne me soulageais qu’à l’école, donc pas tous les jours. A force de me retenir, je souffrais de terribles maux de ventre qui sont devenus des infections. Le médecin m’a prescrit des purges. On a commencé à me soigner. » La grand-mère préconise le régime à base de gousses d’ail pendant que Jeanne forçe Jean-Claude à ingurgiter de l’huile de foie de morue. « J’en étais malade… J’avais aussi compris que manger signifiait aller aux toilettes. Donc je me limitais volontairement en nourriture et j’ai connu à cette époque de vrais problèmes de croissance. C’était comme si plus rien ne devait sortir de moi, tant en paroles qu’en matières fécales. Je ne voulais plus d’échange avec le milieu dans lequel je survivais. » Dans le sombre couloir de sa nouvelle vie, un homme va apporter un peu de lumière. « Le frère du père Gallois, Jacques, est arrivé un beau jour, sapé comme un troufion magnifique. Il revenait d’Indochine. Les deux hommes se sont tom21


bés dans les bras. » Les retrouvailles cèdent le pas à la réalité. S’il est revenu sans blessure, Jacques est détruit de l’intérieur. Après avoir subi l’enfer des combats, il a brûlé sa vie dans les bordels du Viêt-Nam et absorbé plus de choum que de raison. Cet alcool de riz, réputé comme l’un des plus forts sur la planète, l’a littéralement consumé. Il lui a ôté toute capacité à se réinsérer dans une vie normale. Et c’est sans doute ce qui va le rapprocher de Jean-Claude. Avec l’arrivée de Jacques, la maison se rétrécit un peu plus. « Nous vivions les uns sur les autres. Jacques s’est vite aperçu que j’aimais dessiner. Du fait de mon enfermement, je m’exprimais par le dessin. Je trouvais toujours quelque chose pour gribouiller seul dans un coin. Je m’évadais à ma façon. Mais ce qui m’a terriblement marqué, c’est le jour où il m’a offert une grande boîte d’encres de Chine de toutes les couleurs… Il y avait des plumes, des pinceaux… Il m’a appris à m’en servir, et j’ai pu communiquer un peu avec lui. » Jacques sombre définitivement dans l’alcool et devient une sorte de clochard magnifique. Il s’essaye à différents travaux mais sans succès. On le surnomme « le baron de la bourse plate » ! Après une fausse couche, Jeanne est à nouveau enceinte. Elle est énorme. Puis les événements se précipitent. La grand-mère meurt subitement et le père Gallois décide de déménager. Il a acheté une ferme plutôt délabrée qui fait face à une autre ferme, celle du père Fondeur. Les deux bâtisses sont seulement séparées par un puits. « Nous nous installons dans une sorte de grange transformée en habitation au fin fond de la campagne. Jacques a disparu de la circulation. Je me retrouve avec ma mère, ma sœur et le père Gallois. Au sol : de la terre battue. Des murs sinistres sommairement passés à la chaux. Des plafonds crasseux en planches pas rabotées, une vraie misère. Pas d’électricité. On s’éclairait à la lampe à pétrole et pour tout chauffage, une cuisinière traînait au milieu de la pièce où nous dormions tous. » De cette époque, Jean-Claude garde le souvenir d’étranges phénomènes. « Le père Gallois se relevait la nuit pour m’engueuler et me dire d’arrêter de taper. Il entendait des coups et il m’accusait. Je ne comprenais rien, mais je me suis rendu compte que je provoquais des phénomènes qui me faisaient peur. Ma seule présence engendrait des bruits bizarres autour de moi. Nous dormions dans le même lit avec ma sœur Magali. Une nuit elle m’a réveillé affolée parce que le lit flottait et tanguait tout seul. Finalement, le père Gallois a bricolé une petite pièce à part en planches et on m’a collé là-dedans pour dormir. J’y ai passé des nuits de terreur. Je voyais circuler des rats sur les bordures. Je commençais à sérieusement 22


déprimer et à en avoir marre de la vie. » Une vie de plus en plus dure sur le plan physique également. Car l’école se trouve à cinq kilomètres de la ferme et il faut s’y rendre à pied, qu’il pleuve ou qu’il vente. Le voisin, le père Fondeur, profite de la situation pour demander des petits services à Jean-Claude. « Puisque tu vas au village, rapporte moi-donc deux bouteilles de vin. Et garde la petite monnaie pour t’acheter des bonbons… » Le bonhomme est sympathique. Il a la descente facile, comme beaucoup de paysans. Il travaille à l’ancienne et laboure encore avec des percherons en poussant des jurons debout sur sa charrue. « A hue et à dia ! ». Les chevaux obéissent… Il initie le gamin aux mystères de la campagne. « Regarde cette terre qui fume dans le matin. Mets-donc ta main dedans et tu vas voir qu’elle est chaude… » Derrière la charrue, les petits oiseaux et les gros corbeaux suivent en procession. La terre retournée leur offre le plein de vermisseaux, lombrics et autres insectes. « C’était un personnage adorable. Il me trouvait maigrichon et me donnait du pain et du lard en cachette, mais je n’aimais toujours pas manger. » Le puits central est à l’image du lieu : vieux et délabré. Un jour, le seau se décroche et tombe dans l’eau. Pour le récupérer il faut lancer une corde et un crochet, au petit bonheur la chance, et espérer attraper l’anse. Personne n’y parvient. Un proverbe paysan dit que c’est le « menteur qui fait sortir l’eau du puits ». Comme le père Gallois ne cesse de crier que Jean-Claude est un mauvais garçon… et un menteur, c’est tout naturellement à lui que le père Fondeur demande de récupérer le seau ! « Coup de pot, j’ai sorti le seau au premier lancer. Je suis devenu en quelque sorte le menteur officiel du village ». Jeanne finit par accoucher de la petite Marguerite en 1950. Jean-Claude a huit ans. Plus que jamais il est renfermé sur lui-même, prostré le plus souvent, refusant la plupart du temps de communiquer. « Je prenais tout mal. Je pensais que Marguerite était plutôt un nom de vache que de fille… Ma mère m’a dit : « voilà ta sœur ! » Aussitôt, j’ai rétorqué « c’est pas ma sœur ! »… Le père Gallois s’est fâché et je me suis pris deux solides torgnoles. » Dans son désespoir, Jean-Claude décide de prendre un peu de liberté. Le lendemain, il fait l’école buissonnière et passe la journée dans le bois. Le soir, il s’arrange pour rentrer à l’heure habituelle, mais la maison est vide : tout le monde le cherche ! « L’institutrice avait réussi à prévenir ma famille. J’ai donc eu droit à une nouvelle correction à coups de ceinturons. J’étais marqué sur tout le corps. J’ai été privé de manger, mais ça ne me gênait pas. Le lendemain matin, 23


en sortant de ma grange, j’ai aperçu un grand fût en ferraille plein d’eau près de la maison du père Fondeur. Je me suis jeté dedans, bien décidé à en finir avec la vie. » Le père Fondeur qui passe à ce moment aperçoit deux pieds gigotant qui s’enfoncent dans l’eau. Il sort le gamin in extremis et lui évite la noyade. « J’étais dans le cirage. Tout le monde criait. Les voisins accusaient le père Gallois de me maltraiter et ça chauffait sérieusement. » Quelques jours plus tard, une assistante sociale arrive à la grange. « Elle ne parlait qu’à moi et m’a demandé où je couchais. Je lui ai montré le taudis où je dormais. Ça l’a sidérée. Elle a décidé de m’emmener… Curieux hasard, dans la même journée, la famille Gallerne est venue pour prendre Magali. Ma mère avait voulu la leur confier quelques temps pour ne pas avoir trop de travail avec l’arrivée du bébé. » Jean-Claude se retrouve dans une institution. Il passe devant un pédiatre. On le questionne, on l’interroge. Il dénie sa nouvelle famille et se réfère sans cesse à ceux qu’il considère comme ses parents : Maurizio et Marie-Adeline Andreotti. Finalement, on décide de le placer dans une famille d’accueil dans le village de Chessy, entre Vennecy et Orléans, sur les bords de Loire. « La mère Méhaie m’a impressionné parce qu’elle était énorme, tonitruante avec un fort accent beauceron. Son mari aussi était un vrai colosse, une armoire à glace. Ils m’ont accueilli à bras ouverts avec beaucoup de gentillesse. Je me suis retrouvé dans une vraie chambre et ça m’a redonné le goût du bonheur. Il y avait l’électricité et des toilettes dans la maison ! Je n’avais pas vu ça depuis le Cannet-des-Maures. A table, on mangeait à l’ancienne. Le père Méhaie présidait. Il m’avait assigné une place précise. Quand il sortait son couteau et qu’il avait tracé le signe de croix sur le pain, on pouvait commencer à manger. On parlait peu, mais je me sentais mieux. » Il retrouve une vie presque normale et reprend du poids. On le responsabilise. Il est chargé de nourrir les cochons. Il mélange le petit lait avec des farines. Tous les deux week-ends, il s’occupe du poulailler. Encadré et choyé, il recommence à s’épanouir. « Le père Méhaie m’a appris à faire des maquettes de bateaux qu’on faisait voguer sur les bords de la Loire. Je me sentais libre. Je pouvais me promener dans le village. On m’appelait « le gamin Méhaie » et non plus « le bâtard ». Le forgeron me fascinait et il me montrait comment travailler le métal. » Cette année-là, une violente tempête ravage le centre de la France. « Je sortais de chez le forgeron et j’ai failli être emporté par le vent. Il m’a rattrapé et s’est 24


couché sur moi pour me protéger. Je voyais les arbres s’envoler comme des poireaux qu’on déterre. Je suis devenu ami avec le forgeron et j’allais souvent lui rendre visite. » La passion que l’artiste Jean-Claude Godmak a développé pour le travail du métal est sans doute née à ce moment là. Un autre événement aide le garçon à reconstruire sa personnalité. Un jour de promenade au bord de la petite Loire, la mère Méhaie tombe dans les sables mouvants qui bordent le fleuve et commence à s’enfoncer inexorablement. Le père Méhaie, allongé sur la berge, tente désespérément de la tirer de ce mauvais pas. Mais elle est lourde. Pas facile de l’extraire de l’emprise du sable. On demande à Jean-Claude de réunir des branchages pour créer des points d’appui. Il s’active, court de part et d’autre, ramène du bois. Finalement, après des heures d’effort, on arrive à tirer la mère Méhaie hors du piège. « Je me suis senti devenir comme une sorte de héros… » Les Méhaie ne posent aucune question à Jean-Claude sur sa vie passée. Ils s’attachent à lui et envisagent même de l’adopter. Il ne prend pas la chose du bon côté. « Je vais encore changer de parents ? » demande-t-il. « Mais tes parents sont morts » répond la mère Méhaie avant de se reprendre : « …enfin c’est ton père qui est mort ». En fait, ils connaissent son histoire passée. Entre temps, le père Gallois a obtenu un logement de fonction à Orléans : une maison correcte. L’assistante sociale annonce à Jean-Claude qu’il doit repartir chez ses parents. Nouveau choc psychologique. « Je ne veux pas y retourner. Il me bat… » supplie-t-il. La mère Méhaie est en larmes. Le père Méhaie s’en prend à l’administration. « C’est scandaleux ce que vous faites de trimballer ce gamin comme ça de droite et de gauche ! » Rien n’y fait. Le père Gallois ne tarde pas à venir chercher le jeune garçon qui doit réintégrer le giron familial. Il faut à nouveau cohabiter avec ce beau-père brutal et dépendre d’une mère sans affection. Le retour se passe mal. Jeanne est encore enceinte. La petite Marguerite pleure sans arrêt. Jean-Claude est chargé par Jeanne de s’occuper d’elle et de la bercer. Il s’exécute à contre-cœur et se fait houspiller. La petite Magali est revenue de chez les Gallerne auxquels elle a fini par s’attacher et qu’elle appelle « papa » et « maman ». Il y a donc trois enfants à la maison et le quatrième est en route. Le père Gallois supporte mal toute cette marmaille et il a le coup de ceinturon facile, le soir au retour du travail. 25


Déboussolé, Jean-Claude décide de fuguer. Cette fois, il ne s’agit plus d’école buissonnière mais d’organiser un vrai départ. « A l’école, je m’intéressais à la géographie. Surtout à la méditerranée. Je rêvais de retourner là-bas. Magali n’était pas heureuse non plus. Elle s’était trop attachée aux Gallerne. Ils étaient interdits de maison, le père Gallois ne voulait plus les recevoir. » Lorsque la paie du père Gallois arrive, il prépare des enveloppes pour Jeanne qui ne sait toujours pas lire et mal compter. Il les place dans une boîte sur une étagère. Jean-Claude le sait et il voit là une opportunité. Cet argent va faciliter leur fugue. Prendre le train à Orléans est trop risqué et les deux enfants peuvent se faire repérer. Gallois possède une barque sur la Loire. Jean-Claude propose à Magali de s’en emparer et de descendre le fleuve. « Dans mon imagination, je pensais aller jusqu’à Saint-Nazaire ou Nantes et, de là, prendre le train pour la Côte d’Azur. » Les voilà partis. Manque de chance, le bateau est solidement arrimé à un ponton avec un cadenas. Les deux enfants abandonnent leurs cartables sur la rive et continuent à pied en longeant le fleuve. Quelques kilomètres plus loin, ils abordent un couple de retraités en train de pêcher et se font passer pour des éclaireurs de France. Ils leur racontent un énorme bobard. « Nous sommes en mission et nous devons dormir deux nuits en pleine nature… » Intrigués, les retraités leur proposent de passer la nuit à l’abri plutôt que de rester dans la froidure. « On est arrivés chez eux. Leur fille et leur gendre, qui était légionnaire, ont très vite compris que nous avions fait une fugue… Ils nous ont gardé gentiment auprès d’eux et ont cherché à se renseigner. Le lendemain, nos photos étaient à la une du journal. Quelqu’un avait trouvé les cartables au bord de la Loire. On pensait que nous nous étions noyés. Les pompiers avaient sondé le fleuve sur plusieurs kilomètres… » Démasqués, les enfants sont terrorisés et se demandent ce que le sort va leur réserver. Le père Gallois vient les récupérer et s’adresse à Jean-Claude : « Je sais que tu me reprocheras toute ta vie de ne pas être ton père, mais aujourd’hui, je ne te frapperai pas. » « Je ne l’avais jamais vu aussi calme et glacial ». Ils rentrent à la maison. Jeanne constate froidement « ah, tu les as enfin retrouvés ! ». Puis, se tournant vers les enfants elle lâche son verdict : « Hé bien maintenant… on va se débarrasser de vous ! »

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Chapître 3

La descente… aux Montées ! Voyage au centre de l’enfermement

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a menace de Jeanne n’est pas proférée dans le vide. L’après-midi même, un panier à salade embarque les gosses au commissariat du coin. Le commissaire interroge les enfants et fait comprendre à Jean-Claude que sa fugue doublée du vol de l’argent du père Gallois est un acte très grave. Il va devoir l’envoyer devant le juge des enfants. Le commissaire demande à Jean-Claude s’il est maltraité et pour quelle raison il est parti de la maison. Le gamin s’explique tant bien que mal et réclame à retourner chez ceux qu’il considère toujours comme ses parents : la famille Andreotti. Puis c’est le père Gallois qui est interrogé à son tour. En sortant, Gallois embarque la petite Magali pour la ramener à la maison et dit à Jean-Claude : « Toi, tu restes ici. Je ne veux plus jamais te revoir. » Le soir-même, on le place dans un foyer. Le lendemain, une assistante sociale l’amène devant le juge qui lui demande à nouveau de raconter son histoire. « Ce que tu as fait est grave » commente le juge « mais si tu te comportes bien, on peut essayer d’oublier cette histoire et te renvoyer chez tes parents. » Jean-Claude, est animé d’une haine violente à l’égard des Gallois, et il se rebiffe : « Si vous me renvoyez là-bas, il y aura un malheur. Je les tuerai ! Et je me tuerai après ! » Compte tenu de son dossier et de sa précédente tentative de suicide, le magistrat se ravise et décide de placer le garçon, alors âgé de treize ans, dans le centre de sélection et de rééducation des Montées à Olivet, dans la banlieue d’Orléans. « Il était situé sur le bord du Loiret. Nous y sommes arrivés avec l’assistante sociale un beau matin. Le bâtiment en briques rouges m’impressionnait. Il était cerné de très haut murs, bouclé d’une grille en fer forgé avec une énorme serrure : ça ressemblait à une prison ! » Un gardien leur ouvre la porte pour laisser entrer la 4 CV Renault de l’assistante. Le directeur les reçoit brièvement. « J’étais effrayé par ce lieu austère dont les plafonds très hauts semblaient vouloir m’écraser. Lorsqu’il m’a posé des questions, j’ai refusé de répondre. Je n’avais rien à dire.» Le directeur appelle alors un éducateur et lui demande, sur un ton glacial, d’emmener Jean-Claude dans la chambre bleue. « En entendant parler de chambre, j’ai eu une lueur d’espoir, mais j’ai vite déchanté. » 27


L’éducateur le guide dans un dédale de couloirs. Au détour d’un escalier, une pancarte annonce « zone d’observation ». A partir de cet endroit, toutes les portes sont équipées d’un œil de Moscou. « Il a pris ses clés, ouvert la porte d’une chambre effectivement peinte en bleu. Il y avait un lit, un drap, une couverture, un polochon et une toute petite table. Rien d’autre. Il s’agissait en fait d’une cellule. Il m’a fait déshabiller. Je suis resté en slip et en maillot de corps. La fenêtre était munie de gros barreaux en fer forgé. J’ai attendu pendant plusieurs heures, rongé d’inquiétude. On a fini par m’amener un plateau pour manger avec une purée de pois cassés dégueulasse, un bout de viande déjà découpé, pas de couteau et une cruche d’eau. J’ai demandé au type ce que j’allais faire dans l’aprèsmidi… L’éducateur m’a répondu : tu ne fais rien. Tu restes là. Tu es enfermé ici pour deux semaines en observation. Sur le mur, tu remarqueras qu’il y a un règlement. Tu dois l’apprendre par cœur. Tu as quinze jours pour ça. » Dans la tête de Jean-Claude, c’est la révolte. « Je ne suis pas près de l’apprendre ! » rumine-t-il. Il réclame du papier et des crayons pour dessiner. On les lui refuse. « J’ai tout de même jeté un coup d’œil sur le règlement. On y trouvait toute la bonne moralité de l’époque : je ne me battrai pas avec mes camarades, je respecterai la politesse, etc… Je ne l’ai jamais appris ! » Et puisqu’on lui dénigre le droit de s’exprimer, il trouve une astuce. Il casse une dent de sa fourchette qu’il va ensuite soigneusement dissimuler à ses gardiens. « Dans les chambres à côté, d’autres gars étaient enfermés. On essayait de se parler au travers des barreaux des fenêtres, sans se voir. Il y avait là pas mal de cas sociaux, des enfants de parents alcooliques mais aussi des gars qui avaient piqué dans les magasins. Tout était mélangé. Ils ramassaient tout ce qui était considéré comme les déchets de la société d’après guerre. » La fameuse peinture bleue des murs est une simple peinture à l’eau sur du plâtre. Avec sa pointe de fourchette, Jean-Claude commence à gratter, puis à dessiner. Pendant une demi-journée, il décore la paroi. Au final, il est couvert de plâtre et il y a de la poussière partout. Scandale quand l’éducateur pousse la porte. « Qu’est-ce que tu as fait ? — Ben vous z’avez pas voulu me donner de crayons… — Avec quoi t’as fait ça ? — Avec mes doigts ! — Tu te fous de ma gueule, fais-voir tes mains. T’as pas de plâtre sous les ongles ! » Il cherche partout mais ne trouve rien. Jean-Claude a planqué sa dent de fourchette sur le rebord de la fenêtre. 28


« Puisque c’est comme ça, tu boufferas désormais avec les doigts. Je te supprime tout couvert ! » Le gamin s’en fiche, puisqu’il a sa précieuse dent, sésame de son imagination débordante. Dans les jours qui suivent, il continue sa fresque sur le mur sans subir de remontrances, mais la tension monte. Un matin, le directeur vient inspecter la chambre et dédramatise la situation. « Je ne savais pas que tu dessinais aussi bien… » Jean-Claude en profite aussitôt pour réclamer du papier et des crayons. « C’est interdit pendant la période d’observation », répond le directeur. « Tu n’as qu’à continuer comme tu as commencé. Mais on finira bien par trouver la pointe que tu utilises ! » Puis en sortant, il s’adresse à l’éducateur : « Laissez-le faire, on repeindra la pièce quand il sortira ». Du coup, Jean-Claude s’en donne à cœur joie. « J’ai dessiné sur tous les murs de la piaule, jusqu’au plafond. C’était une grande fresque, un peu comme une bande dessinée sur la guerre. Il y avait des avions, des chars d’assaut, des soldats vivants ou morts dans tous les coins. » Au bout de quinze jours, on le sort de sa cellule pour lui faire intégrer le dortoir commun. Une salle d’au moins vingt mètres de long avec des lits alignés au cordeau. Les portes sont munies de grosses serrures et une petite pièce agrémentée d’une lucarne est aménagée dans un coin pour que le gardien de nuit puisse surveiller les jeunes. « On m’a présenté mes camarades. Chacun racontait son histoire, un peu comme des prisonniers qui font connaissance. Ils ressentaient une sorte de fierté à avoir fait des grosses conneries et à les étaler. Je n’ai jamais vraiment intégré le groupe sans non plus m’y opposer. » Le centre est à la fois une maison de redressement et un lieu d’observation qui va permettre à l’administration de déterminer l’avenir des jeunes. Savoir si on peut les placer dans des familles d’accueil, les envoyer dans d’autres centres spécialisés ou dans des maisons de redressement. Jean-Claude reçoit une première visite. Surprise, il s’agit des Gallerne. Ceux-là même qui ont recueilli Jeanne et les enfants lorsqu’elle s’était trouvée perdue à Orléans. La mère Gallerne et le fils, Guy, sont venus le voir dès qu’ils ont appris où il se trouvait. « Mon pauvre garçon, c’est terrible ce qui t’arrive » s’apitoiet-elle. « Mais tu vas t’en sortir » ajoute-t elle en pleurant. « Nous avons fait une demande pour essayer de te récupérer… ». Elle n’aboutira jamais, bien entendu. L’administration est sourde à la détresse des enfants, comme à celle des parents adoptifs. 29


Les Gallerne forment une famille au grand cœur. Une famille d’artistes également. Et d’ailleurs Guy a amené avec lui, spécialement pour Jean-Claude, une magnifique boîte de peintures, du papier à dessin, des crayons, des sanguines… Tout le nécessaire pour créer et s’exprimer. Seul le canif pour tailler les crayons a été interdit par le règlement. A ce merveilleux cadeau, il a joint des livres de modèles pour dessiner la nature, des animaux, etc. Les pensionnaires doivent suivre des cours tous les matins, dans l’enceinte du centre. Jean-Claude se forge bientôt une réputation d’artiste, tant et si bien que l’institutrice le qualifie de « surdoué »… Un mot dont il ne comprend même pas le sens ! « Ton coup de crayon est magnifique. Où as-tu appris ? — Je me suis débrouillé tout seul m’dame… » L’après-midi est consacrée aux travaux pratiques. On envoie les jeunes, sous surveillance, travailler dans le jardin du centre ou dans certaines entreprises de la région pour tester leurs aptitudes. Jean-Claude est d’abord affecté à cultiver le jardin, une activité qui ne l’intéresse pas du tout. Dépité, l’éducateur décide de l’orienter vers une autre voie : le travail du bois. Il est placé dans une menuiserie locale. « Ils voulaient aussi nous tester, voir si on allait fuguer à nouveau et étudier notre comportement. ». Le patron, un artisan, emploie cinq ouvriers et accepte de prendre des jeunes du centre. Il explique le travail au garçon. « J’ai appris ce qu’étaient une varlope, un rabot, une scie de long. La varlope pour dégauchir les planches, le rabot pour les finitions et la scie de long pour couper les planches entre deux tréteaux. » Le gamin, fasciné, observe les ouvriers travailler, chacun à leur poste. Un vieux compagnon utilise des gouges pour sculpter des têtes de lit. Il se sert de dessins comme gabarits. Aussitôt il est séduit par cette technique qui allie le travail du bois et le graphisme. Il se montre rapidement habile à son tour. Tous les aprèsmidis, il prépare les dessins pour les sculpteurs et s’initie lui-même à l’utilisation des gouges. « C’était fabuleux, j’étais vraiment heureux » raconte-t-il. Malheureusement, ce bonheur est de courte durée : une nuit, un feu ravage totalement la menuiserie. Adieu sculpture et bois. On lui déniche un autre petit boulot : colleur de timbres au service « expéditions » des Roseraies du Val de Loire. Une tâche astreignante et sans aucun intérêt. Les machines à affranchir n’existent pas à cette époque. « Je m’emmerdais terriblement… » Arrive l’été 1955. Une année caniculaire. On sort le garçon de son bureau pour l’envoyer transpirer dans les jardins et participer à la greffe des 30


rosiers. « Ça m’intéressait de découvrir un nouveau travail. Je devais suivre un jardinier avec une botte de raphia et faire les ligatures des greffes. Ça m’a amusé au début. Mais le type allait si vite que je n’arrivais pas à suivre et il me gueulait dessus sans arrêt. J’étais courbé en permanence et je souffrais terriblement du dos et des genoux. Mais il fallait se taire. J’ai réalisé à quel point la terre était basse et je me suis dit que plus jamais je ne ferai ce genre de métier ! » Après les greffes, il part travailler dans une fonderie. « J’étais impressionné de voir des ouvriers couler le métal en fusion dans des moules. En arrivant, un grand gars m’interpelle. C’était le légionnaire qui nous avait recueilli lorsque nous avions fugué avec Magali au bord de la Loire…Un type jovial qui m’a permis de découvrir ce métier de fondeur. » On l’affecte au service emballage et expéditions. « Pendant cette période, j’ai assisté à la fabrication d’une cloche. Les ouvriers ont creusé une grande fosse. Ils ont sculpté la forme de la cloche en terre, puis l’ont recouverte de paille et d’argile. Ils ont percé des trous dans l’ensemble pour que la fumée et les gaz puissent s’échapper au moment où le métal allait être coulé. Sinon, il y avait risque d’explosion. Enfin, ils ont ouvert le four. Le métal en fusion a coulé dans les goulottes en terre pour se déverser dans les fosses. J’ai été ébloui par la puissance du feu et l’énergie qui se dégageait à ce moment précis. C’était magique.» Mais rares sont les instants de bonheur. La vie se déroule aux Montées entre apprentissage pénible et encadrement strict. Le moindre écart se solde par une baffe ou un coup de savate. Une existence terne, fatigante, routinière, sans liberté, sans lecture, sans joie. Les nuits aux dortoirs sont sinistres. « Beaucoup de jeunes pissaient encore au lit. Les éducateurs avaient installé des sortes d’entonnoirs avec un seau sous leurs lits. Les autres allaient se vider la vessie dans une bassine qui trônait au milieu du dortoir. Généralement elle était pleine et souvent ça débordait. Le plancher en bois était imprégné de pisse. Ça dégageait une odeur épouvantable. Le matin j’ouvrais les fenêtres, mais l’odeur restait. L’hygiène était lamentable. A cette époque, la tuberculose faisait des ravages en France. Les prisonniers disent souvent que les prisons dégagent une odeur particulière qui mêle la sueur, l’angoisse, le stress. C’est exactement ce qui émanait de ce dortoir. » Pendant tous ces mois passés aux Montées, Jean-Claude ne se fait aucun camarade. « J’ai toujours gardé mes distances vis-à-vis des autres. Je m’évadais dans mon petit monde du dessin et je communiquais très peu avec les autres. » 31


Tout a une fin. Au terme de cette période de quasi enfermement, une commission décide de le placer dans un nouveau centre de formation. « Après ce que je venais de vivre, j’avais peur de ce qui m’attendait. On m’avait dit que je serai enfermé jusqu’à ma majorité. » Le directeur des Montées le convoque : « Tu as de la chance, car tu aurais pu aller à Belle-Ile-en-Mer, dans la prison de jeunes… ». En effet, la France a ouvert sur l’île une colonie pénitentiaire où elle enferme les mineurs indisciplinés et les enfants difficiles. Une sorte de bagne en miniature. Jean-Claude aura laissé derrière lui quelques souvenirs aux Montées. « L’institutrice a conservé mes dessins de l’époque. Des planches d’oiseaux et d’autres sujets. Tout ce que je créais m’était enlevé. Mais je garde tout de même un bon souvenir de cette maîtresse d’école. » Depuis des mois, ni sa mère ni son beau-père ne se sont manifestés. Pas la moindre lettre, pas la moindre visite. Le cœur de Jeanne s’est bien durci… De son côté, il ne se pose aucune question à leur sujet. « Ça m’était égal, je ne cherchais même pas à savoir ce qu’ils étaient devenus. » L’assistante sociale revient donc avec sa fameuse 4 CV Renault pour l’emmener vers d’autres cieux. Une toute petite voiture. « Je voyais ses cuisses magnifiques et tout le long de ce trajet qui nous a menés vers l’Anjou où se trouvait le nouveau centre qui m’attendait, ça m’a fait rêver… » Un peu de lumière dans un monde de brutes…

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Chapître 4

Faites bouillir la Marmitière ! L’éveil à la création

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a jolie petite robe de l’assistante sociale qui glisse et remonte sur sa cuisse lorsqu’elle change de vitesse fait fantasmer Jean-Claude. « Cette femme était très belle. Il n’y avait pas de vice dans mon regard. Simplement l’éveil à la sexualité d’un jeune garçon. Et peut-être le déclic qui m’a fait adorer peindre des nus… Ses jambes étaient superbes ! » Début février 1956. Il faut parcourir plus de 250 km pour se rendre d’Orléans à Angers en suivant les routes serpentines qui longent les digues de la Loire. En voiture, ratatiné dans le tout petit habitacle, c’est quasiment une épreuve sportive. La pluie, la neige et le froid viennent encore rendre le trajet plus pénible. Mais la présence de la belle jeune femme à ses côtés est douce à Jean-Claude. Et loin des Montées, il sent comme un air de liberté le porter doucement. Le panneau de Saint-Barthélémy-d’Anjou apparaît enfin. Nouvelle et brusque inquiétude. « J’étais stupéfait. Pour moi, la Saint-Barthélémy était un massacre et, dans ma caboche d’enfant perturbé, je me demandais ce qui allait encore m’arriver… » Mais le village est calme. Et au bout de la route, un magnifique château se dresse, sans clôtures, sans murs. « Regarde comme c’est beau » dit l’assistante. « Tu vas devenir châtelain ! » plaisante-t-elle. La Renault s’engage dans une grande allée bordée de pelouses parfaitement entretenues. A droite et à gauche, des bâtiments préfabriqués. Le château lui-même est entouré de douves en forme de fer à cheval terminées par deux tours magnifiques couvertes d’ardoises. Les fenêtres sont en tuffeau sculpté. Passé le pont, on aperçoit d’anciennes écuries réaménagées. A l’origine le domaine était un haras. Des jets d’eau s’élèvent sur un grand bassin. L’ambiance est calme et très appaisante. Jean Barrère, le directeur du Centre de la Marmitière, vient les accueillir. Il met rapidement Jean-Claude au parfum. « Bienvenu ici. Tu remarqueras qu’il n’y pas de clôtures. Si tu veux fuguer, ce n’est pas un problème. Autour de nous, la forêt s’étend sur dix hectares et, si tu te comportes bien, tu auras le droit de t’y promener. Ici, comme à l’armée, nous fonctionnons par sections en fonction de 33


l’âge. Il y a un ordre hiérarchique et une discipline de fer : la discipline militaire ! D’ailleurs beaucoup des jeunes qui nous quittent font carrière dans l’armée. Si tu fais des bêtises, tu files au gnouf ! Les professeurs s’appellent « maître » et les éducateurs s’appellent « chef ». Les élèves se nomment par leur nom de famille, on n’utilise jamais de prénom. Tu t’appelleras donc Gallois.» Malgré le discours d’accueil plutôt martial du directeur, Jean-Claude pressent que, dans un cadre aussi idyllique, tout va bien se passer. Il se sent conditionné pour entrer dans le rang et ne pas faire de vagues. L’une des tours sert de « gnouf », le fameux cachot. « Je n’y suis jamais allé, mais je sais qu’en vérité l’endroit n’était pas si terrible. Il était même plutôt confortable avec de la lecture et des coussins… » Un éducateur s’occupe de lui. Un grand costaud qui l’emmène à la lingerie. Là, il est pris en mains par deux accortes matrones. Des femmes de service qui le déshabillent, le récurent, lui coupent les cheveux et l’affublent d’un beau bleu de travail. Ce sera désormais son uniforme. On lui donne une nouvelle paire de galoches ferrées et un béret. « J’ai compris qu’habillé de la sorte, ce n’était même pas la peine d’envisager une fugue. On aurait aussitôt été repéré, un peu comme des prisonniers de guerre… » Puis c’est l’intégration dans le groupe. Il y a trois sections. Chacune porte un nom. « La mienne s’intitulait Cap de bonne Espérance, la seconde Groënland et celle des grands Canada». On lui explique qu’il va dormir dans une chambre de quatre et ça le réjouit. Il est surpris par la propreté des bâtiments. Tout est net. Interdit de monter en galoches dans les escaliers ! Chacun possède son casier à chaussures au rez-de-chaussée avec une paire de savates pour l’intérieur. L’endroit est magnifique avec des fresques et des moulures aux plafonds. Des cendriers sont répartis dans les couloirs : les élèves ont le droit de fumer ! On lui attribue un placard personnel dans lequel il place ses affaires de dessin mais aussi un ballon de foot et des chaussures que lui ont été offerts par Jacques Gallois, le fameux « Baron de la bourse plate»... pas si plate que ça, apparemment. En tout cas, son cœur est grand. Au centre de la Marmitière, il n’y a jamais de vol. Personne ne touche aux affaires des autres. L’éducateur lui explique : « Si tu n’es pas correct, ce sont les autres qui s’occuperont de toi. Ici, c’est la loi du plus fort ! » Plus tard, il comprendra à ses dépens ce que ça veut dire. 34


On lui présente les gars de la section. Il y a dans sa chambre les frères Filippini qui deviendront boxeurs et dont l’un sera champion de France, et Michel Weber, un gars de Nancy, spécialiste du bois. Le premier contact est bon. Weber lui offre une cigarette. « J’ai tiré ma première bouffée. J’ai trouvé ça dégueulasse, mais j’étais fier. » Une porte délimite les zones des sections. Elle est fermée à clé. Interdiction de pénétrer dans une autre section sans autorisation. Là encore, Jean-Claude comprendra pourquoi plus tard… Une journée à la Marmitière est vraiment placée sous le signe de la discipline militaire. Chaque matin, la cloche centrale sonne le réveil à 6 h 30. « Je n’avais pas des habitudes aussi matinales et il a fallu me faire à ce rythme. Pas facile. Et le timbre de la cloche était complètement éraillé. Elle produisait un horrible bruit de ferraille. Lorsque j’étais passé à la fonderie, j’avais entendu de merveilleux sons de cloches. C’était donc démoralisant de se faire réveiller par ce glas lugubre. » L’éducateur fait sa tournée d’éveil et d’inspection. Chaque chambre et chaque section sont sous la responsabilité d’un garçon, sorte de « capo » adolescent. L’éducateur aboie un « debout, on s’lève ! » qui ne laisse pas la place au plus petit espoir de grasse matinée. Le premier jour, il traîne un peu. Ses copains le bousculent. « Magne-toi sinon c’est toute la chambre qui va se faire punir ». Rassemblement dehors dans la cour. « Si tu fais le con on va tous morfler… » Tant bien que mal, les yeux gonflés de sommeil, il suit la troupe dans la pénombre et la froidure du petit matin. « Gallois, t’as mis ta veste, ça va pas ! » gueule l’éducateur. « Tout le monde doit être en maillot de corps ici  ! ». C’est l’hiver 1956, l’un des plus froids de la décennie qui laissera beaucoup de traîne-misère sur le carreau. Cette année-là, tous les fleuves de France gèlent. Et sur certains endroits de la côte méditerranéenne, dans les ports, l’eau de mer gèle également. On n’a jamais vu ça. Les arbres explosent sous la morsure du froid. Dans la Creuse on mesure jusqu’à des – 40° ! Une fois dehors, un nouvel ordre est lancé : « dérouillage ! » Il s’agit de partir en petites foulées et de remonter l’allée de platanes qui s’étend depuis le château jusqu’à un petit étang, puis retour. Un bon kilomètre au petit trot. « Dans la neige, dans le vent, à peine sortis du plumard, fallait y aller. Je râlais et les autres 35


me disaient de fermer ma gueule. » « Il est con çui là » rouspète Jean-Claude à l’adresse de l’éducateur. Vu la façon dont les autres le regardent, il comprend que si ça tourne mal, ils ne lui feront pas de cadeau. « Qui c’est qui parle dans les rangs ? — C’est moi chef ! — Qu’est-ce que t’as dit ? — Rien… y fait froid chef ! » Après le dérouillage, c’est la toilette, puis le petit déjeuner. « Gallois, tu seras de service de table ! » Les garçons sont responsables de toutes les tâches subalternes : mettre la table, faire le service, débarrasser et surtout nettoyer. Ils doivent aussi entretenir à tour de rôle leur chambre et également assurer le ménage des parties communes. Comme à l’armée. Le petit déjeuner se compose d’un grand bol de café au lait accompagné de pain à volonté avec du camembert plâtreux et d’un bout de margarine. Tout est chronométré à la minute près. « Cette discipline et cette organisation au cordeau me surprenaient. Je n’y étais pas habitué. J’étais méfiant. Les copains m’expliquaient précisément ce que je devais faire. Il y avait une certaine solidarité. Par exemple, le matin, il fallait défaire son lit, plier les couvertures, plier les draps et placer le polochon par dessus comme s’il s’agissait du fût d’un canon. L’alignement devait être parfait, au carré, nickel ! » Les responsables de section viennent vérifier les lits avant le passage de l’éducateur. « Ça, c’est pas bon, faut m’le r’faire, sinon c’est toute la section qui morfle ! » L’auto-discipline et la crainte de l’éducateur sont terriblement efficaces. Puis, c’est le départ pour les ateliers. Marche au pas en rangs serrés. « Une deux, une deux ! Avec les galoches, on aurait dit un défilé de l’armée allemande. » Les ateliers sont des préfabriqués alignés au cordeau les uns à la suite des autres. Ils font face aux classes d’école. Au milieu de l’allée, une petite place où tout le monde se rassemble sous l’autorité de Rivet, l’éducateur chef. Un super malabar de 2,12 m qui joue aussi dans l’équipe de basket d’Angers. Comme un officier, il inspecte toutes les sections en passant les rangs au crible de son œil scrutateur. Vérification des tenues, des chaussures, des ceintures. Chaque défaut, chaque faux-pli, chaque lacet mal noué est sanctionné par une amende. « Garde à vous ! Direction ateliers ! Gallois tu viens avec moi, je vais t’accompagner dans ton nouvel atelier : l’horticulture ! » Jean-Claude garde un très mauvais souvenir de son passage dans les roseraies. 36


« Chef ! J’veux pas faire horticulture ! — On te d’mande pas ton avis. Tu vas là où on te dit et tu te tais ! » Il se retrouve au milieu des pots de fleurs avec cinq garçons et tire une tête de six pieds de long. « Vu que t’es taillé comme un avorton, tu resteras sûrement pas ici » commente son professeur. « De toute manière, tu vas passer une semaine dans chaque atelier pour qu’on voie ce qui te convient le mieux. » Evidemment, il ne fait aucun effort d’adaptation pendant cette semaine en horticulture, bien décidé à ne pas se laisser enfermer dans cette discipline. Il plante et rempote sans entrain, à reculons s’il le pouvait. A la pause, les élèves se retrouvent dehors dans le froid pour discuter et fumer. Un gars de la grande section passe devant lui et l’apostrophe : « C’est toi le nouveau ? Tu vas passer le baptême des bleus ! » Et il s’en retourne sans autre explication, laissant le garçon dans une expectative un peu angoissée. « A midi, on rentrait dans les chambres pour faire les lits qu’on avait défaits le matin. Et ça devait être parfait avant d’aller manger. Comme j’étais de service de table, il ne fallait pas traîner. Mon responsable de chambre était un vrai maniaque. Il m’avait montré une astuce de son cru pour rendre le lit parfaitement carré. Il plaçait des cartons découpés sous les couvertures. J’ai adopté sa méthode. » A la cantine, les gamelles en ferraille arrivent empilées les unes sur les autres. Chaque semaine, les menus se reproduisent à l’identique d’un bout de l’année à l’autre. Dans cette routine où la diététique n’a pas sa place, un jour est beaucoup plus important que les autres, c’est le jeudi : le jour des frites ! « Ce jour-là, tout le monde était en forme en prévision de l’orgie de frites ! » La viande est présente mais en petite quantités et souvent de mauvaise qualité. Dans le pot-au-feu, ce sont les légumes qui ont toujours la part belle. Le repas est suivi d’une demi-heure de récréation avant la classe. L’instituteur de Jean-Claude est un petit bonhomme affable et souriant. Il lui fait passer quelques tests : dictée, calcul, dessin. « Dis-donc tu as un sacré coup de crayon toi. Madec, qui est le prof de dessin industriel, va être content d’avoir une bonne recrue. Parce qu’avec les cancres qu’il a, c’est pas le bonheur… » Mais lors de cette première semaine passée à la Marmitière, ce qui le surprend le plus – et agréablement - c’est la distribution de la paie le vendredi soir. « On nous donnait de l’argent ! Je n’en revenais pas ! Sans doute c’était une somme 37


dérisoire. Quelque chose comme 500 anciens francs par semaine. Un paquet de Gauloises coûtait soixante francs. J’ai aussi vite compris à quoi correspondaient les amendes que Rivet infligeait lors de ses inspections. Cinq francs étaient prélevés sur la paie chaque fois que quelque chose allait de travers. Il tenait la carotte et le bâton. » Immédiatement, il trouve dans cette situation une motivation et décide de faire des économies pour se payer des fournitures de dessin. Vers la fin de la première semaine, un gars de la grande section se rappelle à lui. « On ne t’oublie pas, gamin. Tu vas bientôt passer ton brevet colonial ! » Avec inquiétude, il se demande bien ce que peut être ce fameux « brevet colonial » et s’en ouvre à l’éducateur Pontier. « Mais qui donc t’as parlé de ça ?? — Personne m’sieur, c’est juste un truc que j’ai entendu dans une conversation… — Je veux savoir qui c’est… » Cette question a mis la puce à l’oreille de Pontier. Mais le garçon se refuse à dénoncer qui que ce soit car on lui a déjà appris que toute dénonciation se payait au prix fort par une sévère correction entre élèves. Un soir, pendant la récréation, trois gars de la grande section l’attrapent et l’entraînent à part dans un vieux bâtiment qui sert de dépôt. Le moment est venu du bizutage. L’un d’eux tient une boîte de cirage dans une main et une brosse dans l’autre. Il les agite sous le nez de Jean-Claude. « On va te passer la bite au cirage ! » Malgré sa petite taille, il se défend tant bien que mal, refuse de se laisser déculotter et distribue des coups de galoches à la ronde. L’un des grands est violemment touché au tibia et entre dans une rage folle. Ces garçons ne sont pas des tendres. Ça ne rigole pas. La plupart des jeunes arrivés à la Marmitière sont des cas sociaux, des types qui ont mal tourné et qu’il faut mettre au pas. Leur pedigree n’a rien à voir avec celui des anges ou des enfants de chœur. La douleur déchaîne sa colère et entraîne le groupe dans une spirale de violence. Les coups et les insultes pleuvent. Ce qui devait être un simple bizutage tourne au règlement de compte. « Tu vas voir, p’tit enfoiré ! Tu vas y avoir droit au brevet colonial ! J’vais t’enculer ! » Jean-Claude à beau se débattre, gigoter et crier, il finit par être maîtrisé. On 38


descend son pantalon, on essaye de l’étouffer avec un mouchoir. Il râle, pleure, gémit, se rebiffe. On le force à se baisser… « Je vais t’enfiler, tu vas voir, mon salaud… » Déjà, le grand a sorti l’instrument de la punition suprême. Mais il n’a pas le temps de mettre sa menace à exécution. Alerté par le bruit, Pontier arrive à point nommé et découvre la scène avec effarement. Le coupable éructant est aussitôt maîtrisé. Ivre de vengeance, Jean-Claude se précipite sur lui en remontant son pantalon et lui expédie à la volée un coup de galoche dans les parties. L’autre hurle de douleur à son tour. Pontier se retourne et envoie JeanClaude valdinguer d’une formidable claque en pleine tête. « Je crois que j’ai fait un soleil. Ça a tourné à la bagarre. C’est la seule fois où je me suis vraiment battu au Centre. On a fini par nous séparer. » Il ne reverra jamais son agresseur. La tentative de viol sur un élève est un motif suffisamment grave pour envoyer le coupable vers un lieu beaucoup moins permissif que la Marmitière. « J’ai bien cherché à savoir ce qu’il était devenu. J’ai demandé à Pontier si on l’avait envoyé à Belle-Isle-en-Mer. Il m’a répondu que ça ne me regardait pas… et il ajouté qu’il ne me souhaitait pas d’y aller un jour… » L’homosexualité est présente au Centre. Les garçons qui sont âgés de quatorze à dix-huit ans vivent difficilement leur puberté. « Tout le monde pratiquait la masturbation, mais pour certains ça ne suffisait pas. On savait que des couples existaient. Ça restait discret. J’ai été sollicité plusieurs fois, mais je ne suis jamais rentré dans ce cycle. Comme la plupart des autres, je m’arrangeais avec ma main gauche en rêvant à de jolies femmes. Il fallait faire très attention car les éducateurs nous surveillaient tous de près. Et les couples homos devaient rester prudents. » La vie reprend son cours. Jean-Claude n’a pas brillé en horticulture. On l’envoie maintenant à l’atelier maçonnerie. Le professeur est un homme âgé, proche de la retraite. « Ça m’intéressait déjà beaucoup plus, car il y avait de l’outillage. On travaillait avec les matériaux de la région. En particulier des blocs de tuffeau et de l’ardoise. » « On va voir si tu te débrouilles et si tu sais lire les cotes d’un plan ». Facile pour le jeune qui est déjà féru de dessin. « Je ne connaissais pas tous les symboles d’un plan industriel : les traits pleins, les pointillés, les lignes discontinues… Mais je 39


me suis débrouillé. » En quelques jours il monte un mur.« Tu as été sacrément rapide » note le prof. « Il te reste du temps. Il y a des briques et du matériel ici. Monte ce que tu veux avec. A toi de prendre l’initiative ! » Il lui vient donc à l’idée de réaliser une arcade. « J’aurais besoin de bouts de bois m’sieur ! — Pour quoi faire ? — Une voûte m’sieur ! — Une voûte ? Mais tu sais pas ce que c’est une voûte mon garçon ! — Ben si m’sieur ! » Et de dessiner une arcade dans l’air avec ses mains. « Alors pas de problème. Tu trouveras des planches et tout ce qu’il te faut ici. A toi de jouer… » Avec le culot de la jeunesse, il assemble seul son coffrage et bâtit sa voûte avec des briques. Impressionné, le professeur décide de rédiger un rapport positif au directeur du centre. « Je pense qu’il faut que tu persistes dans cette voie, parce que tu as de la dextérité et tu vas très vite… » Jean-Claude n’est pas emballé. « J’aimais bien le contact avec la matière, mais je sentais que là n’était pas mon avenir. J’ai voulu continuer à visiter les autres ateliers. » La débâcle de l’hiver 1956 survient enfin. Il aura laissé derrière lui plus d’un millier de victimes. Les transports ont été paralysés pendant un mois et l’approvisionnement des petites villes et des villages en a souffert. Une grande partie de la population a été privée de chauffage, les tuyauteries ayant éclaté. Le gasoil a gelé dans les moteurs. Même Saint-Tropez s’est retrouvé sous un mètre de neige le 11 février. Il a fallu ravitailler le village par traîneau depuis Saint-Raphaël ! On s’en souvient encore. Le gel laisse la place à un froid plus supportable. Certaines rivières redeviennent praticables. Le nouvel atelier est celui de la forge et de la serrurerie. Monsieur Kristiani (le « K » de Godmak) en est le professeur. Un homme noueux, musclé, rond de visage, les yeux vaguement bridés, très costaud, sombre de caractère. Le lieu rappelle à Jean-Claude la forge de Chessy où il a déjà - un peu - appris à travailler le métal. Mais l’accueil est plutôt froid. Kristiani s’adresse à l’éducateur Rivet : « Que veux-tu que je fasse avec cette demi-portion ? Il est trop petit. Tiens, viens voir, il arrive même pas à la hauteur de l’établi !  » En effet, pour travailler confortablement, l’étau ne doit pas dépasser la hauteur du coude de l’élève. Et dans son cas, il manque quinze bons centimètres. « J’en veux pas, j’peux pas 40


le prendre. Y a qu’à l’envoyer à la menuiserie. » Mais Rivet trouve la réponse appropriée : « Là-bas aussi il y a des établis et des étaux. Le problème sera le même. Faut que tu le gardes ! » Et Jean-Claude de penser « Il va pas me prendre, il va pas me prendre… ». Et pourtant, c’est bien là, au milieu des forges et des soufflets qu’il veut faire son apprentissage. Il a tout de suite senti que c’était son domaine. « J’étais déçu, mais je n’avais pas le droit à la parole. » La discussion continue chez Jean Barrère, le directeur. Il accueille favorablement le garçon. « Alors Gallois, j’ai eu de bons rapports sur toi. A part l’horticulture qui n’est pas ton truc, ça a plutôt l’air d’aller. C’est quoi le problème ? — Il est trop petit pour la forge, dit Kristiani. — Quoi trop petit ? Il va grandir ! Il n’a pas fini de se développer. » Et à l’adresse de Jean-Claude : « Qu’est-ce que tu en penses, toi, Gallois ? — Ben m’sieur le directeur, moi j’ai déjà fait de la forge… — T’as fait de la forge, toi ? — Ben oui. Quand j’étais plus petit, un forgeron m’a fait travailler à l’enclume… — Alors vous entendez ça Kristiani ? Vous n’avez qu’à lui construire une estrade pour le mettre à la hauteur ! » L’autre bougonne, râle, argumente… « Si je fais une estrade, tout le monde va se prendre les pieds dedans ! — Vous m’emmerdez Kristiani. Vous prenez Gallois et puis c’est tout ! » Retour à l’atelier. Kristiani file chez le menuisier. « Faut que tu me fasses une estrade parce que le directeur m’a refilé un minot qu’arrive même pas à la hauteur de l’établi ! Ah ! J’te jure ! Y a un cas et c’est sur moi que ça tombe ! » Mais JeanClaude savoure en silence. Il a décroché sa place à l’atelier de serrurerie… Kristiani a un vrai caractère de cochon, mais en réalité c’est un cœur d’or. Un de ces hommes rustres au premier abord et qui s’avèrent être en fait des anges de bonté et de patience. « On va voir ce que tu sais faire… Voilà un bout de ferraille et un plan. Tu vas m’en faire un dé. Comme les dés à jouer… » Il confie au garçon un outillage neuf et rutilant. « J’avais les yeux en papillotes tellement ça me paraissait magnifique. Des limes, des scies… J’ai tout de suite pris soin de ces outils comme si c’était des bijoux. Au contraire des autres garçons, je les bichonnais, je les nettoyais et ils étaient toujours parfaitement rangés dans mon 41


tiroir après le travail. » Il passe une demi journée à scier, limer et polir son bout de métal. Petit à petit Kristiani s’intéresse à lui. « Tu as déjà travaillé toi ! C’est pas mal du tout ce que tu fais. Ça m’intéresse. » La confiance s’installe, le contact s’établit et au bout de la semaine Kristiani accepte de le garder dans son atelier. Mais ce plaisir va être de courte durée. La semaine suivante, lors du dérouillage quotidien matinal, les choses tournent mal. « On était partis dans la neige, en petite foulée, toujours en maillot de corps dans la froidure. Brusquement, je me suis effondré. Je suis tombé dans les pommes. Je me suis réveillé à l’infirmerie. » On décide en urgence de l’envoyer à l’hôpital d’Angers. On lui fait passer des radios. Le verdict tombe, sans appel : pleurésie. « J’avais de l’eau plein les poumons et ça pouvait se transformer en tuberculose ou en phtisie galopante. » Des noms qui sonnent curieusement à l’oreille de l’adolescent. Il n’en mesure pas toute la portée, mais ça l’impressionne. « Il va certainement falloir lui faire des ponctions. » On s’occupe de lui, on l’ausculte, on le change de lit, on le trimballe. Il échappe aux ponctions, mais pas aux antibiotiques, version « dose de cheval » ! « Ça toussait partout dans le dortoir. La tuberculose continuait ses ravages et les sanatoriums fleurissaient en France. » Il peut se lever et marcher. Sur le panneau, au pied de son lit, il lit l’annotation « contagieux, sixième division. » Pas de quoi lui remonter le moral. Il s’ennuie ferme dans cet hôpital où il ne connaît personne. « Et puis j’ai vu arriver une infirmière souriante au milieu des bonnes sœurs en cornettes qui, elles, ne rigolaient pas. Elle est venue directement vers mon lit et m’a dit : j’ai quelque chose pour toi, Jean-Claude en me tendant des livres pour me distraire. Mais je ne savais pas qui elle était. » Elle se présente : « Je suis la femme de Monsieur Kristiani, ton professeur. Et je travaille ici comme infirmière-chef du secteur. Ne t’inquiète pas. Ton cas n’est pas trop grave. Tu n’auras certainement pas besoin d’aller en préventorium. Mais tu auras des médicaments pendant cinq ou six mois ! » Coup de bambou. Six mois, c’est très long ! Malgré la déprime, avec cette présence féminine, le quotidien de l’adolescent s’arrange. D’autant que Kristiani lui-même vient lui rendre visite de temps à autre. « Faut être patient, mon garçon, et tu finiras par revenir à l’atelier ! » En fait, Jean-Claude est en pleine crise physique depuis qu’il est arrivé à la Marmitière. L’âge et l’alimentation régulière sont deux facteurs d’un développement 42


Godmak Peintures

Jean-Claude Godmak dans son atelier à Fustérouau (Gers)

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Peintures Le couple L’amour

Le Lac des Cygnes (huile sur toile 200 x 180 cm - 2005)

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Le baiser (huile sur toile 80 x 60 cm - 2005)

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Peintures Le couple L’amour

La valse (huile sur toile 65 x 54 cm - 2003)

La valse ( dĂŠtail )

Danse arborescente (huile sur toile 81 x 65 cm - 1985)

La fin du naufrage (huile sur toile 200 x 70 cm - 1983)

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Les malices de la lumière (huile sur toile 55 x 46 cm - 1998)

Solitude (huile sur toile 120 x 80 cm - 1982)

Au nom de l’Amour (huile sur toile 73 x 60 cm - 1984) Les naufragés de l’amour (huile sur toile 92 x 73 cm - 1984)

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Peintures Le couple L’amour

Nuit vénitienne (huile sur toile 65 x 54 cm - 2005)

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Peintures La femme

Femme dévoilée (huile sur toile 100 x 81 cm - 2005)

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Rose en gorge (huile sur toile 65 x 54 cm - 1999)

L’éclosion (huile sur toile 61 x 46 cm - 1997)

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Peintures La femme

Femme enceinte (huile sur toile 100 x 70 cm - 2006)

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Peintures La femme

La promesse d’un visage (huile sur toile 92 x 60 cm - 1982)

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Et Dieu créa la Femme (huile sur toile 46 x 38 cm - 2000)

Angélique (huile sur toile 41 x 33 cm - 2003)

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Peintures La femme

La deuxième vie (huile sur toile 74 x 61 cm - 1998)

L’Unisson (huile sur toile 65 x 54 cm - 1997)

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Aurore (huile sur toile 46 x 38 cm - 1999)

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Peintures La femme

La magie d’un matin (huile sur toile 116 x 89 cm - 1985)

Etude de nu (huile sur toile 100 x 50 cm 1977)

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La Source de Larmes (huile sur toile 46 x 33 cm - 1976) Etude de nu (huile sur toile 100 x 50 cm 1964)

La strada (huile sur toile 110 x 50 cm - 1972)

Le lac aux fĂŠes (paravent peint - huile sur toile 210 x 280 cm - 1998)

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Peintures Visions Archétypales

Vision dans une fracture de la barrière récifale (huile sur toile 143 x 94 cm - 2005)

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Anthropomorphisme de l’arbre (huile sur toile 55 x 46 cm - 1997)

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Peintures Visions Archétypales

Le passage de Gaïa (huile sur toile 73 x 60 cm - 2004)

Le passage de Gaïa ( détail )

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La naissance de l’île de Vai-Hou (île de Pâques) (huile sur toile 180 x 80 cm - 2005)

Le mur des lamentations (huile sur toile 90 x 60 cm - 2005)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

Le signal de l’angoisse (huile sur toile 100 x 90 cm - 2004)

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Le serment d’Hippocrate (huile sur toile 65 x 54 cm - 2004)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

La rĂŠunification du Yin et du Yang (huile sur toile 65 x 54 cm - 2005)

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Le rĂŠveil de la rose bleue (huile sur toile 65 x 54 cm - 2005)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

Comme une promesse (huile sur toile 100 x 60 cm - 1981)

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Le purgatoire (huile sur toile 100 x 80 cm - 1982)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

Vision Pythagorisante (huile sur toile 100 x 81 cm - 1999)

Un appel du soleil (huile sur toile 81 x 55 cm - 1989)

Le secret du cheval (huile sur toile 90 x 100 cm - 1998)

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La chevauchée fantastique de Déméter (huile sur toile 92 x 65 cm - 1998)

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Peintures Visions Archétypales

Le péché originel (huile sur toile 130 x 90 cm - 1998 )

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L’hiver de la vie (huile sur toile 92 x 73 cm - 2000)

Le troisième oeil (huile sur toile 73 x 60 cm - 1997)

Le poids de la vie (huile sur toile 116 x 89 cm - 1982)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

Les coquelicots (huile sur toile 81 x 65 cm - 1986)

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Source de vie (huile sur toile 130 x 89 cm - 1982)

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Peintures Visions ArchĂŠtypales

Le nom de la rose (huile sur toile 65 x 50 cm - 1999)

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La Perle de l’aurore (huile sur toile 61 x 46 cm - 1998)

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Peintures Visions Archétypales

L’Or du temps (huile sur toile 100 x 81 cm - 1998)

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La naissance de VĂŠnus (huile sur toile 73 x 60 cm - 1997)

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Psychose (huile sur toile 65 x 54 cm - 1985)

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Peintures L’enfant

L’Enfant et l’oiseau (huile sur toile 61 x 50 cm - 1998)

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Peintures L’enfant

Prendre un enfant par la main (huile sur toile 81 x 65 cm - 1982)

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Recherche d’identité (huile sur toile 65 x 46 cm - 1964)

L’enfant sur la plage (huile sur toile 100 x 81 cm 1985)

La Paix sur la Terre (huile sur toile 61 x 50 cm - 1986)

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Peintures L’enfant

La charrette fantôme (huile sur toile 162 x 114 cm - 1988)

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rapide. Lui qui a toujours été plutôt rachitique et qui s’est mal alimenté subit des poussées de croissance accompagnées de fièvre. Son corps se développe mais connaît aussi des périodes de grande faiblesse et de fatigue qui le laissent vulnérable. C’est ainsi qu’avec la dureté exceptionnelle de l’hiver, la pleurésie a trouvé un terrain favorable. « Je vais rester six mois à l’hôpital ? » demande-t-il avec angoisse « Non ! Tu vas demeurer quelques semaines ici en observation pour voir si tu ne développes pas des BK. Ensuite on t’enverra quelque part en convalescence. — C’est quoi des BK ? — Des bacilles de Koch. C’est le microbe de la tuberculose. Mais ne t’inquiète pas, on n’en est pas là. Ici tu seras bien soigné et on va s’occuper de toi. » Il passe un mois à l’hôpital d’Angers. Se fait piquer quotidiennement les fesses à la pénicilline, reçoit un traitement au goutte à goutte et s’ennuie comme jamais. On le traite au Rumifon et au Pasalca (ou P.A.S.), les deux médicament en vogue à l’époque. La mère Kristiani lui a procuré une planche sur laquelle il peut dessiner dans son lit. Un certain Monsieur Carmet, retraité, vient visiter les enfants malades. Aimable et psychologue il s’occupe d’eux et les distrait. Chez Jean-Claude, il remarque ses mains. « Elles sont jolies et fines… » Avec ce qu’il a déjà vécu, le garçon est méfiant. « Dans mon esprit pas dégrossi, je me suis demandé s’il était pédé. On parlait comme ça au centre… Lui avait des mains affreuses déformées par l’arthrose. Et il tripotait les miennes, ça ne me plaisait pas. Mais je me trompais complètement. Il m’a dit : « Tu as des mains de pianiste ! » Le lendemain, il a amené un petit guide-chant et m’a fait faire des exercices. Je les connais encore par cœur. Ensuite il a essayé de m’apprendre le solfège, mais là je n’étais plus réceptif du tout. Ça me paraissait trop compliqué. Ce type était pourtant un saint. Il aurait voulu me prendre comme élève, pour me former à la musique. J’ai appris plus tard qu’il avait été chef d’orchestre et qu’il consacrait la fin de sa vie à former des jeunes. Il en avait même adopté certains et en avait fait des musiciens. » Quand il sort de l’hôpital, un mois plus tard, ça n’est pas chez le père Carmet qu’il est envoyé. On l’emmène dans une petite institution religieuse qui tient lieu de maison de convalescence. Elle est située à Trélazé, l’un des grands centres d’extraction d’ardoises en France. La maison est gérée par des pères blancs qui sont d’anciens missionnaires. « Les hommes qui se trouvaient là étaient des reli83


gieux âgés qui, pour la plupart, avaient porté la bonne parole en Afrique ou dans les quatre coins du monde. C’est là qu’ils passaient leur retraite en dispensant une éducation religieuse à des jeunes en convalescence. » Le père Doliger est chargé de s’occuper de lui. On l’installe dans la chambre voisine de celle du prêtre qui va le prendre en charge pendant quatre mois. « Jamais je n’avais rencontré quelqu’un de si doux, qui cherchait à communiquer avec un si grand esprit d’ouverture. Je voyais les gens de religion comme des emmerdeurs qui voulaient me bourrer le crâne avec leur doctrine. Une sorte de fanatisme qui ne me convenait pas du tout. Avec lui, c’était tout le contraire. Il ne m’imposait pas son point de vue mais cherchait toujours à me laisser l’initiative de la conversation. Il était vraiment à l’écoute. » Un crucifix trône au dessus du lit, mais les objets religieux ne sont pas présents de façon trop ostensible. « On m’a dit que tu savais bien dessiner. Cela te plairait-il de réaliser un vitrail ? — Avec du verre ? — Non. Je vais te donner du carton et des papiers de couleur transparents. » On fait avec ce qu’on a... Le père Doliger lui prête de très beaux livres religieux avec des modèles de vitraux magnifiques. Jean-Claude est ébloui. « Mon père, si je dois devenir artiste peintre un jour, je veux que ce soit dans la religion… » Le voilà touché par une forme de grâce divine à laquelle la fine psychologie du père Doliger n’est pas étrangère. « Je m’étais subitement trouvé une vocation. Je voulais faire de l’art religieux. » Le prêtre lui lit des passages de la Bible en les agrémentant de commentaires que le garçon trouve passionnants. « Il avait une façon bien à lui de raconter tout ça. Il me disait que la religion avait été créée pour donner aux gens un but dans leur vie. Mais aussi une protection, car si tu crois en quelque chose, tu finis par croire en toi. Et la croyance en Dieu, c’est d’abord croire en soi et croire aux autres. J’étais sensible à ce discours. » D’autant que le père Doliger fait preuve d’une ouverture d’esprit peu commune. « L’histoire de Joseph et de Marie, la vierge, nous n’y croyons pas forcément comme elle est écrite, nous autres missionnaires. Marie et Joseph étaient des juifs. Ils ont forniqué avant le mariage… Mais ce que je te dis, il ne faut pas le répéter aux autres ! Le problème, à l’époque, c’est qu’une femme qui n’était plus vierge avant son mariage était lapidée par les gens du village. Pour éviter cela, Joseph a dit qu’elle avait été engrossée par le Saint-Esprit. Ou peut-être encore qu’elle avait attrapé un spermatozoïde en se baignant dans la rivière… » 84


Le garçon est conquis par cette façon peu orthodoxe de conter l’Histoire sainte. « Je ne savais pas ce qu’était un spermatozoïde… Il me racontait tout ça avec beaucoup d’humour. Cela n’entamait en rien ses convictions religieuses. Mais ça donnait une idée du personnage. » Pour le père Doliger, Jésus n’est pas le fils de Dieu. Jean-Claude commente ce fait qu’on pourrait qualifier d’hérétique : « Les missionnaires comme lui avaient des idées plutôt révolutionnaires. Ces garçons n’étaient pas forcément tous des tendres ou des anges. On sait comment ils se sont comportés parfois. Par exemple en troussant des filles en Afrique. D’ailleurs la fameuse expression de « la position du missionnaire » n’est pas née du hasard… » C’est dans cette ambiance baignée de mysticisme et d’humour, d’intelligence et d’esprit sacré que se fait l’éveil à la création du garçon. Le père Doliger possède un projecteur d’images. Il a lui même dessiné des histoires, repiquées dans des livres, sous forme de bandes qu’il présente le soir à ses protégés. « J’ai le souvenir d’une histoire extraordinaire. Un terrible orage survient dans la campagne. Un village entier est englouti dans une énorme cavité dans le sol. Prisonniers sous terre, les habitants doivent apprendre à survivre. Ils sont éclairés par des pierres phosphorescentes. Un torrent coule au milieu du village. Le héros est un ingénieur qui mobilise tout le village afin de trouver des solutions pour s’en sortir. Petit à petit il invente des procédés pour améliorer la vie sous terre. Et chaque étape est un prétexte à expliquer comment fonctionne l’électricité, la culture des serres, ou bien tel ou tel mécanisme. C’était sensationnel. J’ai beaucoup appris grâce au père Doliger et mon esprit inventif se développait à son contact. » Accompagné de son mentor, Jean-Claude découvre les carrières d’ardoises et les mines de Trélazé. « Certaines carrières désaffectées étaient devenues des étangs. Jamais je n’ai vu des eaux d’un bleu aussi intense, des verts émeraude dus aux ardoises décomposées. C’était fabuleux, magnifique. Depuis, dans mes peintures, j’essaie toujours de retrouver l’intensité de ce bleu. » La fibre créatrice commence à vibrer.

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Godmak  

Biographie : Godmak du berceau au pinceau

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