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Le Café Psy Fêtes de famille : réjouissance ou souffrance ? Introduction

A l’approche des fêtes, nous entendons nos patients, nos amis, nos collègues se plaindre des fêtes à venir. Il semble régner un climat contrasté entre la tentation - et l’injonction - de la réjouissance, et la survenue d’une certaine souffrance, ou à tout le moins des signes, des mots et des expressions qui s’apparentent à la souffrance. Injonction de réjouissance parce que dans notre culture, ces fêtes passées en famille sont censées être un moment de joie et d’amour. Pour les chrétiens, elles sont aussi un moment de paix et de partage. Les rassemblements familiaux se veulent souvent une démonstration vivante de cet axiome : « nous sommes une famille merveilleuse, nous nous chérissons tous, c’est fantastique » ! Mais alors, pourquoi les fêtes suscitent-elles une appréhension aussi diffuse qu'indéfinissable ? Parce qu'on est dans le fantasme. Le souvenir des Noëls d'enfant ne passe plus le cap du réel d'aujourd'hui et, confusément, on le sait. A Noël, tout doit être beau et parfait. On doit s'aimer, se faire des cadeaux et être content. L'un des membres de la famille s'est mis en quatre pour préparer un repas généralement très compliqué et coûteux. On ne se sent pas le droit de gâcher la fête.

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Le Café Psy La famille incarne, dans l'imaginaire, un îlot de confiance, un refuge. Toutes images issues de l'enfance. Et du mythe. Or ce n'est pas vrai : la famille est surtout un lieu de pulsions, de rivalités, d'enjeux de places, de frustrations et de rancœurs, qui sont aussi tenaces que les images de bonheur. Tenaces, précisément parce qu'elles viennent de l'enfance et

sont profondément

ancrées en nous. C'est cette ambivalence qui crée le malaise. Et comme nous ne nous donnons pas le droit de l'exprimer ouvertement, cela nous étouffe. C'est ainsi que, justement ce soir-là, alors qu'on s'était bien juré de se tenir à carreau cette année, on explose à la moindre anicroche. Mais le déclencheur apparent de l'explosion cache bien souvent des raisons plus intimes. A entendre nos patients sur le sujet, les retrouvailles familiales semblent, comme par « la magie de Noël », nous ramener à un autre temps, celui de notre enfance. Elles nous font quitter le présent pour nous renvoyer, telles une machine à remonter le temps, vers le passé. Ce phénomène, nous l’appelons la régression. En quelque sorte, nous redevenons l’enfant de notre système familial, propulsé dans le rôle, la place et les relations que chacun a construit, conquis ou subi. Dans ce mouvement de régression, nous n’agissons plus comme l’adulte que nous sommes devenu, le parent, le professionnel ou l’ami(e) précieux pour notre environnement. Nous nous surprenons à nous agacer, à nous énerver, à penser « ça y est ça recommence, il n’y en a que pour lui ou pour elle », «Lui» ou « Elle », c'est à dire le frère, la sœur, la cousine. Ou encore, « c’est reparti, encore des remarques sur l’éducation des enfants, ou sur mon travail, à l’entendre, je ne fais jamais comme il faut » Dans le jeu des rivalités, chaque fête de famille est en outre l'occasion d'un petit bilan sur le thème « que sommes-nous devenus ». C'est l'histoire de notre petit frère qui a raté ses études alors que nous réalisons une belle carrière. Mais n'empêche, c'est quand même lui qui est au centre et nous avons la sensation que nos parents ne reconnaissent toujours pas notre réussite. Mais le petit frère, lui, aura beau cristalliser l'attention, il se sentira, de son côté, un peu minable de ne pas connaître une aussi belle réussite que nous, d'autant plus que, pour compenser, nous n'avons de cesse de lui raconter nos succès.

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Le Café Psy Autrement dit, là où nous le voyons comme le petit préféré, lui perçoit l'attention dont il est l'objet comme une marque d'inquiétude et vous voit comme celui qui ne pose jamais problème. Au final, dans ce jeu familial, il n'y a pas de souvent de gagnant. Et dans notre rôle d'adulte, de parent, est-ce que nous ne participons pas aussi ce jeu ancien ? Que demandons-nous à nos enfants lors de ces réunions de famille ? Peut-être de jouer euxaussi à la famille parfaite, pour faire bisquer la cousine Catherine ou notre mère qui avait prédit que jamais nous ne saurions élever un enfant. Nos enfants ont beau être en bonne santé, plutôt bien élevés et avec des résultats scolaires corrects, « ELLE » ne verra que la tâche sur leur belle chemise blanche ou le fait qu'ils ne tiennent pas en place. Et nous voilà encore ramenés à nos insuffisances. Par ailleurs, nous sommes un puzzle composé de plusieurs identités : parent, enfant, petit-fils ou fille, frère ou sœur, professionnel.... Dans les réunions de famille, toutes ces identités sont sollicitées en même temps, ce qui n'est jamais le cas dans la vie extérieure. Du coup, on se retrouve dans la confusion et sur les nerfs. Il faut répondre à la fois à une sœur qui vous humilie, une mère qui vous surprotège ou vous juge, un père qui ne vous regarde pas, ou trop, mais aussi des tantes à qui il faut raconter ce qu'on « fait » en ce moment, des enfants qui nous sollicitent, un filleul qu'on aime bien gâter alors qu'on maintient les principes d'éducation avec notre fille. Et sans parler du champagne qui lève les inhibitions et ne nous aide pas à gérer tout ceci calmement. Après ce tableau quelque peu apocalyptique, la question peut se poser : « j'y vais ou pas ? » Mais c'est compter sans la culpabilité qui s'en mêle et notre mère que l'on a tous un jour entendu s'exclamer : « Tu ne peux pas nous faire ça !» Alors si on ne peut pas...

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Le Café Psy Fêtes de famille : réjouissance ou souffrance ? Verbatim du Café Psy du 5 décembre 2013

En famille « La famille, c'est un champ de bataille. L'important, c'est de le savoir avant d'y aller. » « Moi je suis celle qui organise tout. Quand je ne le fais pas, je deviens celle qui n'organise rien. » « On joue souvent un rôle qui nous est imposé, ou qu'on s'impose à soi-même. Moi, je suis célibataire, alors, même à 40 ans, je reste considérée comme la petite. » « A Noël, deux axes se rencontrent en nous. On est les parents de ses enfants. Mais on reste aussi l'enfant de ses parents. Il est difficile de sortir de la place qui nous est assignée. Le jour où j'ai voulu inviter mes parents chez moi avec mes enfants, ma compagne et mes beaux parents, au lieu d'aller chez eux comme d'habitude, il y a eu un gros malaise toute la soirée. Ils ne me reconnaissaient pas ce rôle. Je ne l'ai pas refait depuis. » « Cela fait trois ou quatre ans que je ne passe plus Noël en famille. L'année dernière, mes parents sont partis voir mon frère en Nouvelle Zélande. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que ça me manquait. » « Qu'est ce qui nous manque, quand on y va pas ? Est-ce la famille, le conflit ou les cadeaux ? » « Noël est un lieu essentiel de transmission aux enfants. » « Après la disparition de mes grands-parents, je suis devenue « la puissance invitante ». Si je ne les invitais pas, mes parents et ma tante seraient tout seuls. Je ne peux pas ne pas les inviter. » Le Café Psy – Christine Jacquinot & Marie Marvier – 5/12/2013

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Le Café Psy La « puissance invitante » « Il y a toujours une « puissance invitante ». C'est une forme de soumission, on est invité par quelqu'un qui dirige la manœuvre. » « La « puissance invitante », il faut l'entendre dans les deux sens : générosité et prise de pouvoir. La maîtresse de maison qui se donne sans compter pour offrir une belle soirée, mais aussi le personnage charismatique qui impose sa propre règle du jeu à travers le rythme qu'elle donne au repas, le menu, l'horaire, les conventions. Des tas de petites choses qui, en fait, régissent la soirée de tout le monde selon ses codes à elle. » Le Café Psy : « Cela pose la question des fondements de la générosité par rapport à la contrainte. Inviter quelqu'un chez soi, c'est prendre en charge le lien familial. Si je ne le fais pas, personne ne va le faire. Faut-il arrêter ou continuer ? C'est le sens que ça a pour nous qui est à questionner. » « Ma mère, elle donne pour être aimée. Elle va nourrir, inviter. Et elle-même attend d'être nourrie, en retour d'amour. Le problème, c'est qu'elle n'obtient jamais assez, à ses yeux, par rapport à ce qu'elle donne. » « Au réveillon, chez nous, on mange au delà du plaisir. On se gave. » Le Café Psy : « La puissance invitante, c'est la « mère nourricière ». C'est comme si, le jour de Noël, tout devenait soudain permis dans les délires nourriciers. »

Le Père Noël « Mon fils a cru au Père Noël jusqu'à l'âge de dix ans. Un jour, il m'a dit très sérieusement : si Dieu existe, pourquoi pas le père Noël ? » Le Café Psy – Christine Jacquinot & Marie Marvier – 5/12/2013

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Le Café Psy « J'ai vécu comme une trahison le jour où j'ai compris que le père Noël n'existait pas. »

Le temps qui passe « Noël après Noël, on voit nos parents vieillir, on voit les enfants grandir, et puis parfois pour les grands-parents, on se dit : c'est peut être dernier Noël avec mamie. » « Noël, c'est à la fois la naissance et la mort. C'est souvent là qu'on voit certains membres de la famille pour la dernière fois. Du coup, les années d'après, Noël devient le jour du souvenir. »

Souffrance « Pour moi, Noël c'est l'enfer. Même quand j'étais enfant, Noël n'a jamais été enchanté. C'est comme les autres jours avec, en plus, le souci des apparences et une surabondance toxique. » « Moi à Noël, j'ai déclenché un zona. » « Il ne faut pas s'en vouloir de ne pas fêter Noël ensemble. Faire semblant c'est lourd. Il faut offrir des cadeaux à des personnes qu'on ne connait même pas. Récemment, j'ai été prise d'une envie de franchise qui m'a libérée d'une énorme souffrance. »

Réjouissance « Chez nous, il est hors de question que la fête familiale soit une grande souffrance. Il faut faire comme si tout allait bien. » « J'ai des souvenirs de rigolade énorme, à Noël. Mais il ne faut pas que ça dure trop longtemps. A Noël, les conflits familiaux sont interdits. Mais le reste de l'année... » « Noël, c'est d'abord un aspect religieux. On ne doit pas se disputer. Ce n'est pas régresser que de vouloir des moments de paix. »

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Le Café Psy « Je suis très facilement agacé par les dysfonctionnements de certains membres de ma famille, mais dans cette période là, j'arrive à les aimer complètement. » Le Café Psy : « Chaque famille repose sur un mythe qui fonde le sentiment d'appartenance. Un mythe est célébré par des rituels. Noël permet de consolider le mythe familial. Un mythe n'est pas une vérité, mais il n'est pas non plus un mensonge. C'est une histoire qui fonde un clan, constituée de légendes, de valeurs, de droits et d'obligations communément et tacitement acceptés par tous. Qu'il soit bénéfique ou toxique, le mythe demeure au delà des conflits. » « L'interdiction de se disputer « parce que » c'est Noël, est pour moi d'une violence absolue. Cela veut dire que ceux qui ne sont pas heureux sont exclus ? Que ceux qui ne sont pas d'accord partent en vacances ? La configuration familiale est donc définie une fois pour toutes. Mais qui décide de ça ? Il faut juste obéir aux règles du château. » « Il y a toujours des gens qui veulent venir au château. Moi, j'aimerais bien changer de château. »

Liberté « L'amour, même sincère, est étouffant, car il se confronte à une autre valeur qui est la liberté. » « Ma liberté, c'est de passer Noël là ou j'en ai envie. Le prix à payer, c'est la culpabilité. Et ça a aussi un coût financier : dix ans de thérapie pour y arriver ! » « Depuis quelques années, je passe Noël seul par choix, en faisant des choses qu'on ne fait jamais le 24 décembre, comme aller au cinéma par exemple. Les gens se regardent dans la salle et tout le monde se demande : « qu'est-ce que qu'ils font là, les autres ? »

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Le Café Psy

A propos …

Le Café Psy est un lieu d'échanges et de partages. Ses animatrices Christine Jacquinot et Marie Marvier vous proposent chaque mois de venir dialoguer autour d'un thème qu’elles abordent sous ses aspects psychologiques et psychiques, dans le respect et l'écoute de chacun. Ni conférence, ni groupe de thérapie, chaque soirée du Café Psy est consacrée à un thème spécifique qui permet aux participants de partager leurs pensées, leurs questions, leur vécu et leurs expériences avec le groupe et les animatrices. C'est un lieu ouvert, on y vient, on en part, à son gré, sans obligation si ce n'est celle de dire "Au revoir". L’entrée libre est libre. Vous pourrez dîner ou boire un verre. Même si elle n'est pas obligatoire, une consommation est la bienvenue pour remercier Eusebio qui nous accueille. Accueil à partir de 19h pour manger ou boire un verre (dernière commande de dîner à 19h45). Début des échanges à 20h30. Le Café Psy se tient au Restaurant BOCATA, 31 rue Milton dans le 9ème arrondissement de Paris. M° Saint-Georges, Cadet ou Anvers. Tel : 01 40 16 82 85 Réservation conseillée : contact@lecafepsy.org https://www.facebook.com/Lecafepsyaparis

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Le Café Psy

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Le cafe psy decembre 2013  

Première soirée du Café Psy. Des échanges riches et conviviaux autour d’un sujet sensible, celui des fêtes de famille.

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