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LE CHOC J’ai 40 ans, et je n’ai jamais été aussi belle. Et je me suis fait larguer. Le 7 avril 2009. Les raisons ? Je ne les connaîtrai jamais. Mais est-ce important de les connaître ? Comme me l’a dit Werner, mon meilleur « pote », les raisons, S. ne les sait sans doute pas lui-même. Ce matin-là, j’avais acheté chez Neuhaus, un chocolatier chez lequel je ne me rends jamais, un gros œuf de Pâques enrubanné. Cela faisait plusieurs jours que le climat était tendu entre S. et moi. Je ne comprenais pas sa mauvaise humeur et ses reproches injustifiés. En passant devant la boutique, je me suis dit qu’on allait enterrer la hache de guerre. Je suis donc allée jusqu’à son lieu de travail. Il n’y était pas. C’était sans surprise. S. a l’habitude de s’absenter. Il fait de longues pauses à midi pour aller à la boxe et au fitness. Et, depuis décembre, il s’est mis à la course à pied. Il ne fait plus que cela le soir. Parfois, il me réveille à 1 heure du matin parce qu’il prend sa douche, ce qui me fait râler. Trois heures de sport par jour, cela frise la toxicomanie. Surtout chez quelqu’un qui, deux ans auparavant, se moquait des sportifs… Je reprends donc mon œuf, vais rechercher les enfants chez ma mère – ce sont les vacances de Pâques –, rentre chez moi, reçois un étudiant à mon domicile pour discuter de son travail. Vers 18 heures, j’emmène les enfants au fitness ; S. n’a toujours pas donné signe de vie. C’est un peu inquiétant. J’ai dû oublier qu’il avait une réunion. Je laisse des messages sur son répondeur… 22 heures, cela devient bizarre. Mais je ne suis pas spécialement inquiète : il doit être en réunion à Bruxelles, comme il en a l’habitude. Mais, d’habitude, il m’appelle. 22 h 05, 10, 15,… Peut-être faudrait-il appeler les hôpitaux ? 22 h 30… Le voilà qui rentre, avec un regard de tueur. Les enfants l’interrogent. « Je vais les mettre au lit, puis je t’explique ». Je me doute que quelque chose d’extraordinaire a dû se produire. Il va certainement me faire une scène, s’imaginant que je l’ai trompé avec X. Bientôt, je connaîtrai le nom de X. et j’aurai toutes les peines du monde à lui faire admettre que je ne me suis pas envoyée en l’air dans la salle de fitness, sous les yeux de dix mecs en sueur… Mais quand il s’approche de moi, je me crée une bulle. Je sens que j’ai besoin de protection. Je fais comme un placenta autour de moi… Si, si, j’ai senti que j’en avais besoin. Autant que vous le sachiez tout de suite, j’ai convoqué mon ange gardien : mon grand-père. Dieu n’existe peut-être pas, mais les anges gardiens, si. Je l’appelle. Est-ce lui la bulle ? Je ne sais pas. Les mots me touchent, proférés sur un ton hargneux, mais ne me blessent pas… « Je t’ai trompée et je veux qu’on se quitte ». Enfin, si, ces mots me tuent. Mais, comme je suis anesthésiée, j’ai l’impression que c’est une autre que moi qui reçoit cette confidence. Je suis à la fois anesthésiée et « explosée ». Il y a un grand vide en moi. Je pleure. Je ne me souviens plus de ce que j’ai pu dire. Ce qui est certain, c’est que je n’ai pas supplié qu’il reste. Ça non. J’ai demandé si elle était plus jolie que moi et lui, après avoir soupesé nos deux physiques, m’a répondu que non. Je ne sais pas pourquoi, cette réponse me soulage. Elle est plus jeune, évidemment. 28 ans. Il l’a connue fin décembre, à une soirée professionnelle. Une des rares soirées organisées par son ASBL pour fêter ses 20 ans d’existence. S. travaille dans le social. Dans le socioculturel. L’abréviation « sociocul » prenant ici toute sa signification : son ASBL s’occupe d’éducation sexuelle et de préventions contre les MST. Elle est médecin ; elle aussi est avec quelqu’un, mais elle va le quitter. Ils comptent vivre ensemble et cette décision est irrévocable. Je suis toujours explosée. Je dois parler à des alliés, des amis. Sans réfléchir, j’appelle Werner, Charlotte, Isa (Zaza) et mon père.


Je ne veux rien leur dire par téléphone. C’est trop grave. A Werner et à Charlotte, mes deux potes que je vois quotidiennement au café en face de mon lieu de travail – notre QG –, je fixe rendez-vous le lendemain à 10 heures. Isa, mon amie d’enfance, décroche rapidement : « – Za, c’est toi ? – Ben oui, c’est moi puisque c’est toi qui m’appelles ! Dis-moi ce qui se passe. J’entends bien que ça ne va pas du tout. » Alors, là, je m’effondre encore plus, je lâche le morceau. Elle n’en revient pas. Elle aussi est explosée. Plus tard, elle m’expliquera qu’elle était chez sa sœur et qu’elle s’est mise à pleurer comme un gosse : « J’ai revu les grands yeux de Sacha qui me regardaient, pleins de confiance, et j’ai éclaté en sanglots », m’a dit Isa. « Je m’en voulais terriblement… » Une semaine plus tôt, Za et moi nous étions donné rendez-vous dans un café. Sacha, ma fille, lui a posé une question au sujet de Stephen, son ex-mari. Et Isa lui a répondu qu’elle n’avait pas à se tracasser, que Stephen les avait quittés, elle et leurs deux garçons (4 ans et 2 ans à l’époque) mais que, jamais, au grand jamais, son père à elle ne ferait ça : « Ton papa et ta maman, c’est comme un œuf qu’on a coupé en deux. Ils vont ensemble. » Qui aurait pu prévoir ? Déjà moi, je ne me doutais de rien. J’avais « tout bien fait » ! Je faisais plus que m’entretenir : je continuais à faire du sport – du fitness, deux fois par semaine, et mon fameux jogging du dimanche matin –, je me cultivais – beaucoup de lecture, un peu de télé, un peu de théâtre –, et, surtout, surtout, je faisais l’amour tous les deux jours ! J’étais donc irréprochable. Bon d’accord, vous pouvez rire. Mais c’est la stricte vérité. À près de 40 ans, je me faisais encore draguer par de jeunes mecs, dans la vingtaine – beaux gosses, qui plus est. J’étais flattée, évidemment. J’avais trop souvent entendu mon père parler des « grosses vaches » pour avoir envie de me laisser aller. Être parfaite, c’était mon leitmotiv. Qu’est-ce que j’avais bien pu oublier pour me faire larguer comme « une grosse truie » à 40 ans ? Ce fut ma première leçon… Les hommes ne larguent pas que les bonnes femmes moches ! Heureusement, d’ailleurs. Sinon, la vie serait bien injuste. On peut être moche et garder son mari, et être jolie et se faire larguer. Deux mois avant ma rupture, une de mes connaissances, Jade, s’est aussi fait débarquer… Sa fille est dans la même classe que la mienne. Cette très jolie femme, toute mince, toute blonde, toute magnifique, s’est fait lourder comme une malpropre par un homme toujours collé à elle. D’ailleurs, quand je les regarde aux fêtes de l’école, ils continuent à être collés l’un à l’autre. C’est absolument extraordinaire… Parfois, je me dis qu’il ne l’a pas vraiment quittée ! C’est Jade qui a pris la décision de partir, consciente qu’il n’y avait plus d’amour dans son couple. Une semaine plus tard, une autre venait prendre sa place dans la maison. Le coup classique des lâches. Souvent, les lassés font tout pour que leurs conjoints capitulent. Ainsi, ils n’ont même pas à assumer leur choix pour l’entourage ni à « regretter » leur décision. Sur ce point, S. s’est montré très correct. Il m’a juste menée en bateau quelques mois. Il m’a même laissé des indices. Pour me rendre jalouse, m’a-t-il dit. Mais, évidemment, la reine des pommes n’a rien perçu. Enfin, à moitié. Bien entendu, j’ai vu des cheveux inconnus – bruns et courts – dans l’évier. « Tiens. Curieux », me suis-je dit. Et je les ai enlevés. Certaines attitudes de S. étaient encore plus explicites. Le vendredi avant la rupture, j’avais invité Za à venir passer la soirée à la maison. Cela ne sert à rien que je précise « celle dont le mari est parti ». Ils sont tous partis. En Belgique, c’est une épidémie, la grippe mexicaine des années 2000. Cet été, j’ai revu Delphine, mon amie parisienne. On en est arrivées à la conclusion que si les Français trompaient volontiers leur femme, ils ne la quittaient pas pour autant. En Belgique, en revanche, la tromperie précède souvent la « fuite ». Personnellement, et pour le dire platement, je préfère être une « cocue lourdée » qu’une « cocue baisée par un infidèle ». Et ce n’est pas qu’une question de rhétorique.


Donc, le vendredi avant la rupture, Isa s’amène. D’habitude, S. prend l’apéro avec mes amies, puis il s’éclipse soit pour préparer le diner – tous les autres soirs, c’est moi qui les prépare –, soit pour glisser les plats dans le four. Et ce vendredi-là, il m’a demandé d’un air agressif si j’avais préparé quelque chose, parce qu’évidemment, j’aurais dû deviner qu’il ne comptait rien faire… Le lendemain de la rupture, S. a voulu mettre les enfants au courant. Il m’avait demandé de ne pas parler de sa copine. Il a donc réuni Noah et Sacha (9 et 6 ans) sur la mezzanine, les a pris sur ses genoux et leur a annoncé qu’il me quittait car « il n’avait plus accès à l’intimité de maman ». En écrivant ces mots, je me demande encore comment j’ai fait pour ne pas hurler de rire. Comment des enfants de 9 et 6 ans pouvaient-ils comprendre de tels propos ? S. s’est lancé dans une longue explication sur les « clés pour l’intérieur des mamans », explication qui ferait le bonheur d’un psy… Comment ai-je pu accepter une telle mascarade ? C’est à n’y rien comprendre. En fait, quand j’ai relu les sms que leur père et moi avons échangés à cette époque, je me suis étonnée de ma gentillesse. Ce n’est que deux semaines plus tard, aux alentours de l’anniversaire de mon fils, que je me suis réveillée. Il m’a fallu deux semaines pour prendre conscience de la situation : ce mec, « l’homme de ma vie », m’avait trompée et nous quittait lâchement, moi et les enfants. Sans laisser une seule chance au couple ou à la famille. Un mec bien. En guise d’explication, il nous servait une explication nébuleuse et, dans l’intimité, me répétait que si je ne l’avais pas trompé il y a dix-sept ans, jamais il n’aurait pris le sens interdit – sans mauvais jeu de mots ! Au début de notre relation, avant même de vivre ensemble, j’ai effectivement trompé l’ « homme de ma vie » avec un homme qui m’attirait beaucoup. Un beau trentenaire célibataire. Ce garçon tenait à moi et peut-être aurais-je dû le choisir. Je l’aimais aussi énormément. Mais j’ai choisi S., parce qu’il m’inspirait plus confiance et que je voulais construire ma vie avec lui. S. a appris que je l’avais trompé et il me l’a fait payer toute notre vie de couple. Régulièrement, il ramenait cette histoire sur le tapis, me traitait parfois de « pute » devant notre fils et se comportait comme un lion en cage. À 37 ans, j’en ai eu franchement marre. J’appréhendais ces scènes, qui éclataient sans raison. Il me pressait d’expliquer dans le détail ce que nous faisions au lit, ce que je ressentais, où nous avions fait l’amour, comment c’était. Bref, pour moi, c’était quasiment de la torture. Je le voyais souffrir et me sentais incapable de le soulager. Je ne comprenais pas pourquoi il s’agrippait au passé, pourquoi il nous plongeait avec délices dans cette histoire douloureuse. Un soir, après avoir bu du champagne – nous fêtions je ne sais quel événement –, il a de nouveau essayé de me faire parler. Contre la promesse que c’était la dernière fois, j’ai essayé de me remémorer un maximum de détails et ai « avoué » n’importe quoi. Bien mal m’en a pris. Quelque temps plus tard, il essayait de me confondre, ce qui était facile vu le nombre d’amants que je m’étais inventés pour qu’il me laisse tranquille. Je me souviens aussi lui avoir suggéré de me tromper, ainsi on en serait quittes et il ne pourrait plus me jeter au visage ma liaison de six mois. Evidemment, lors de la rupture, il m’a rappelé fièrement ma suggestion. Ainsi, j’ai une part de responsabilité énorme dans la rupture. C’est du moins ce que j’essayais d’expliquer à Werner, à Charlotte et à Za qui prétendaient que S. était malhonnête, qu’il essayait de me culpabiliser pour justifier son comportement. Si j’étais aussi moche que S. le claironnait, pourquoi, dès lors, avait-il voulu faire deux enfants avec moi ? J’ai eu les réponses à ces questions un peu plus tard : quelques semaines après la rupture, nous sommes allés, S., moi et les enfants, nous balader dans un bois proche de la maison. Les enfants étaient à vélo, S. et moi discutions en marchant. Après l’avoir de nouveau écouté parler de ma trahison et de toutes ces « années de merde » que nous avions passées ensemble, je lui ai rétorqué que ma vision de notre vie commune était bien différente de la sienne. J’avais été heureuse avec lui ; de mon côté, je ne gardais de toutes ces années que le souvenir de beaux moments et deux enfants… Je me sentais blessée par ses propos, mais ses propos étaient trop excessifs pour que je


sois à genoux. Une petite voix me disait qu’on ne peut quitter que ce que l’on trouve abominable. Le processus était enclenché ; je n’étais pas obligée de le suivre. Soudain, contre toute attente, il a reconnu que son départ n’avait rien à voir avec ma trahison vieille de tellement d’années. Pour la première fois, il a parlé d’usure du couple, d’attirance pour une autre femme. Ses propos m’ont réconfortée… Je me suis sentie plus légère. Il m’ôtait un poids. Me tendait une main. Werner, Charlotte et Zaza, que je refusais d’écouter tellement j’étais convaincue d’être coupable, avaient finalement raison. Pourquoi avoir voulu faire des enfants avec moi ? La première fois que nous avons parlé sérieusement d’enfant, c’était à Madrid, sur cette grande place du quartier Quintana. S. était venu me voir ; c’était peu avant que je ne rentre définitivement en Belgique. Il faisait beau ; nous étions assis sur un banc et lui, les larmes aux yeux, m’a parlé de son désir d’enfant. À ce moment, j’ai abandonné mon rêve de vie à l’étranger, oublié les nuits blanches passées à étudier – j’avais repris un master de quatre ans pour pouvoir partir comme lectrice dans une université étrangère… –, les sacrifices, les efforts,… tout s’est dissipé et j’ai dit oui pour un bébé. Je n’ai jamais regretté ce choix. Mais j’ai eu du mal à vraiment abandonner ce rêve. Un an après la naissance de notre fils, je pensais encore à une vie à l’étranger. S. ne voulait absolument pas en entendre parler : son boulot était ici ; je m’étais engagée ; il n’allait pas changer d’avis. Je n’ai vraiment abandonné mon rêve que lorsque j’ai pris racine en Belgique. Comment une fleur bleue peut-elle prendre racine dans le pays du ciel bas et de la pluie ? En s’y faisant des amis, tout simplement.

Le Colocataire  

Premier chapitre intitulé "Le choc" du livre Le colocataire, écrit par Léa Mayer J. Ce livre raconte l'histoire d'une rupture et d'une recon...

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