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CITÉ DE LA MODE

L’ÉTERNEL RECOMMENCEMENT

ÉCOLE DES GOBELINSS N° 09 — Juillet - Août 2011 | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois

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CARTE BLANCHE À TROIS PHOTOGRAPHES

CENTRE D’ANIMATION

AUX PORTES DU 13e

BOULEVARD ARAGO

LA POLÉMIQUE MACAQ

LES ESCLAVES DU BÂTIMENT

LA CITÉ FLEURIE HLM D’ARTISTES

QUAIS DE SEINE Le guidee étéé p.448


LA CARTE

Juillet - Août 2011 — www.le13dumois.fr

Ce mois-ci, c’est là que ça se passe

Docks en Seine

M

M

Pêcheurs parisiens

L’illustratrice venue des Gobelins M

Cité Fleurie M

Guide des quais de Seine

Ahmed en son logis M

Resto : Fil’O’Fromage Joëlle Girard M

M

M

Centre d’animation Goscinny

M

Visites guidées à Chinatown Ivry : Travailleurs au noir M

M

M M

Paris FC

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Pheng, le turfiste en déroute


N°09 — JUILLET - AOÛT 2011

Édito Courrier des lecteurs

LE 13 EN BREF SOCIÉTÉ

Centre Goscinny : La polémique MACAQ décryptée

PAR-DESSUS LE PÉRIPH’

Ivry : Des esclaves modernes aux portes du 13e

13e ŒIL

Reportage : Retour sur trajectoires précaires Portfolio : Carte blanche à trois photographes Photoreportage : Cité Fleurie, HLM pour artistes

PORTRAIT

Joëlle Girard : Radio Mon Amour FM

INSOLITE

Pêche : Ça mord à Paname !

www.le13dumois.fr

SOMMAIRE

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12 Des dizaines de travailleurs étrangers font le pied de grue chaque jour devant un magasin de matériaux d’Ivry-sur-Seine. Tous espèrent qu’un client peu regardant sur le respect du code du travail fasse appel à eux.

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SPORT

Football : Entretien avec le nouveau coach du Paris FC

CULTURE

Chinatown : Suivez le guide ! Docks en Seine, version 3.0 : Le jour et la nuit ? BD : Entretien avec Marion Montaigne La sélection BD des libraires

LOISIRS

Culture culinaire : Il y a nem et nem

SPÉCIAL ÉTÉ

Le guide des quais de Seine Bon plan resto : Fil’O’Fromage

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16 Trois photographes partagent leur expérience du 13e arrondissement avec des sensibilités et des démarches artistiques différentes.

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40 S’ABONNER COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS

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L’illustratrice Marion Montaigne publie des notes sur son « blog-BD » Tu mourras moins bête, bientôt édité. Entretien avec cette dessinatrice de 31 ans passée par l’école des Gobelins.

Photographies de couverture : Mathieu Génon 5


COURRIERS

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VOS

RÉACTIONS...

Chaque mois, vous trouvez sur cette page un condensé de vos réactions. Envoyez vos commentaires à cette adresse : redaction@le13dumois.fr

« VOUS N’AVEZ RIEN ÉCRIT SUR LES NUITS BLANCHES FORCÉES DE CENTAINES D’HABITANTS QUI ONT LES BOULES (QUIÈS) »

ERRATA Dans la brève consacrée aux Frigos et à la menace qui plane sur le maintien du contrat unique liant la Ville aux différents locataires, nous nous sommes trompés dans le nom de l’association fondée par Jean-Paul Réti : il s’agit bien de l’association APLD 91 et non AFDLC 91 comme indiqué par erreur.

Si la petite guerre qui fait rage à la Butte-aux-Cailles est assez bien décrite dans votre n°08, l’espace dévolu aux belligérants ne me paraît cependant pas très équitable. Une belle place accordée aux états d’âme, compréhensibles, de certains commerçants mais aucune pour décrire les débuts de nuit rythmés par les débordements bruyants aux abords de certains bars sans médiateur aucun, avec, un peu plus loin, des dégâts collatéraux dans lesquels, au petit matin, il vaut mieux ne pas marcher. D’un côté : une population gourmande de liberté joyeuse et conviviale. De l’autre  : une poignée - une demi-douzaine, pas plus, ils ne veulent pas dire combien ils sont - de râleurs égoïstes menés par une furie procédurière et liberticide. Et rien sur les nuits blanches forcées de centaines d’habitants qui ont les boules…Quiès. Habitant sur place, de jour comme de nuit, je perçois une réalité un peu différente. La Butte-aux-Cailles est l’objet d’un « effet de mode » qui draine dans ses artères, entre 20 heures et 2 heures du matin, une foule considérable certes enjouée et pacifique mais forcément bruyante, que l’on pourrait aussi taxer d’égoïsme. Que faire ? Certains établissements ont réagi dans le bon sens - responsabilisation des clients, recours à un médiateur - il faut le dire. Par ailleurs, on pourrait arrêter de se friter, aller à la rencontre les uns des autres pour s’entendre et s’accepter, peut-être se réunir dans une perspective très élargie. Peut-on rêver ? Difficile quand on ne dort pas… Jean

Dans l’article consacré à la loi réformant les soins psychiatriques, nous avons indiqué par erreur que le Conseil constitutionnel avait imposé « l’intervention d’un juge d’application des peines pour toute hospitalisation sous contrainte dépassant quinze jours. » Il ne s’agit pas du JAP, mais bien du juge de la liberté et de la détention (JLD)

LE 13 DU MOIS : Merci pour votre commentaire. Nous vous assurons que nous avons tenté de faire part aussi fidèlement que possible des enjeux de l’affaire comme de l’ambiance qui règne à la Butte, en évitant les caricatures, cela pendant la semaine que nous avons passée sur le terrain. Nous avons rencontré l’association des Riverains, fait part de l’opinion de ceux qui considèrent que certains établissements dépassent les bornes. Peut-être avons nous un ratio d’opinions riverains/bars déséquilibré ; peut-être au contraire est-ce là le reflet véritable de l’échelle des indignations ? Nous vous laissons juge, avec plaisir.

— APPEL —

P

our la réalisation d’une série de photos mettant en scène la diversité des résidents du 13e arrondissement, nous sommes encore à la recherche d’une ou deux familles qui accepteraient de poser devant leur domicile (immeuble, maison, tour…). Les familles intéressées sont priées de prendre contact directement avec le photographe, Mathieu Génon à cette adresse : photos@le13dumois.fr

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LE 13 EN BREF

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Vu de…

Angleterre — The Telegraph

Chine — Le quotidien du peuple

LE 13e REBAT LES CARTES DE L’IMMOBILIER PARISIEN

FRANÇAIS FEIGNANTS CONTRE CHINOIS BOSSEURS

« Paris évoque la nostalgie comme nulle autre ville  », commence The Telegraph. «  Ses immeubles gothiques, ses fontaines monumentales, ses ponts dorés sur la Seine sont autant de marques d’une ville inextricablement liée à son passé. Mais la donne est en train de changer », constate le quotidien britannique. Passant en revue les nouvelles tendances du marché de l’immobilier en reconstruction, du Brésil à la Floride en passant donc par Paris, le journal s’intéresse à ces quartiers qui ont su attirer. Ainsi, «  le 13e, longtemps considéré comme une annexe de Paris, se métamorphose grâce au projet Rive-Gauche en nouveau quartier [en français dans le texte, ndlr] tout ce qu’il y a de plus coté ». Rappelant que Paris connaît une sacrée flambée des prix de l’immobilier, The Telegraph estime que le 13e, avec ses nouveaux îlots de logements à la fois esthétiques et abordables, est désormais à même d’offrir une alternative de choix. « Ici, il faut compter de 7 000 à 9 000 euros du mètre carré pour un appartement luxueux de deux niveaux. Rien à voir avec les 13 000 euros de moyenne de Saint-Germain des Prés ou du Luxembourg. » Et de finir en se réjouissant que l’arrondissement remette enfin en cause le « bon vieux monopole » des quartiers dorés.

L’organe de presse du Parti communiste chinois s’est intéressé à la fermeture dominicale des commerces asiatiques du 13e, imposée en mai par l’Inspection du travail. Dans son article intitulé : « Les acquis sociaux français face à l’ardeur à la tâche des Chinois » (sic !), Le quotidien du peuple en profite pour établir un bref rappel historique : « Le repos dominical en France remonte à la tradition chrétienne du pays. Depuis l’empereur romain Constantin, on estime que le dimanche est un jour réservé à la famille et aux activités spirituelles. En 1906, cette disposition a été officialisée par la loi. » Cela dit, le journal se met à espérer un rapprochement culturel : « En France, comme la société évolue culturellement, la difficulté pour l’État-Providence de perdurer amène la nécessité de réformes. Ce régime laisse apparaître un signe d’assouplissement. Par exemple, dans les années 1980, l’ouverture des magasins était strictement prohibée [mais aujourd’hui] nombreuses sont les boutiques qui font exception par des dispositions légales. En 2009, sous l’impulsion du président Sarkozy, l’Assemblée nationale a voté une loi relative au travail le dimanche, autorisant les boutiques situées dans les zones touristiques à ouvrir leurs portes. Un premier pas vers la fin de la fermeture des magasins le dimanche. » Au boulot !

Le Monde du 28 juin rapporte l’acte de « résistance  » d’Élisabeth Schapira, prof de maths du lycée Gabriel Fauré, avenue de Choisy. Après la fuite sur Internet d’une partie de l’épreuve, elle a décidé de corriger les quatre exercices contre l’avis du rectorat. Elle indiquait au Monde ne pas avoir comptabilisé l’exercice n°1 mais se garder le droit d’«  y faire ou non référence en commission d’harmonisation, en fonction des besoins de l’élève ». Elle à qui, comme à tous les autres, on a demandé de mettre 1,5 points d’office à chaque élève pour le deuxième exercice n’en revient toujours pas : « J’ai appliqué, mais franchement, mettre le point à ceux qui ont faux, ou même pas répondu, c’est quand même fort. »

LA BUTTE S’AGITE

© J.P.

TOUCHE PAS À MON BAC !

De mémoire de noctambule, on n’aura jamais vu une fête de la musique aussi calme sur la Butte. Pour cause, les commerçants, en réaction à l’arrêté préfectoral interdisant la consommation d’alcool sur la voie publique, on décidé de baisser le rideau. L’arrêté a eu la vertu de revaloriser l’action citoyenne dans le quartier de la Commune. Chacun y va de sa pétition, un collectif de riverains a vu le jour, plaidant pour un compromis entre répression et laisser-faire. Les commerçants s’y sont mis aussi avec la création d’une toute nouvelle association. Last but not least, Bruitparif s’apprête cet été à mesurer les nuisances sonores tandis que la Ville promet l’arrivée de « clowns médiateurs  » chargés de tempérer les ardeurs des fêtards les plus bruyants. Un sacré cirque en perspective... 7


SOCIÉTÉ

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Centre d’animation Goscinny

LA POLÉMIQUE

MACAQ DÉCRYPTÉE Par Jérémie Potée Photographie Mathieu Génon

L À Paris Rive-Gauche, le marché de gestion du centre d’animation Goscinny a été annulé. L’association Macaq est soupçonnée d’avoir bénéficié d’une fuite.

e 30 juin, en toute fin du dernier conseil d’arrondissement de l’année, les élus du 13e ont sobrement annoncé la réinitialisation du marché pour la gestion du tout nouveau centre d’animation Goscinny, dans le quartier Masséna. Le marché, confié à l’association Macaq (1), avait en effet été résilié le 18 juin, à la suite d’une « irrégularité dans la procédure de passation de marché  », en l’espèce une «  rupture d’égalité  », dixit la Mairie de Paris. L’irrégularité en question avait été révélée peu après par Le Canard enchaîné (2). Ainsi, le cabinet de Bruno Julliard aurait transmis à Macaq une «  estimation approximative  » des coûts d’exploitation du centre sur quatre ans. Macaq en aurait profité pour ajuster son offre, pour 1,99 million d’euros. Depuis, le dossier a été transmis au procureur de la République.

L’article du Canard est le second cette année à mettre en délicatesse l’association qui traîne derrière elle des suspicions de collusion avec le PS parisien. En janvier, Libération (3) révélait que l’association, co-gérante avec le DAL de l’immeuble de la rue du banquier, avait sous-loué des locaux à une société de production (voir encadré). 10

MARCHÉ TRUQUÉ OU ERREUR DE BONNE FOI ? À l’issue du conseil d’arrondissement, gêne perceptible de Jérôme Coumet, près de qui siégeait justement ce jourlà Bruno Julliard, élu du 13e et adjoint de Delanoë à la jeunesse. Le maire, à l’unisson de Bruno Julliard parle d’une « erreur » et se dit confiant que le centre, dont l’inauguration était prévue en septembre, ouvrira dès janvier prochain. L’adjoint jeunesse dit sa certitude que l’enquête préliminaire démontrera qu’il s’est agi d’un loupé d’une de ses collaboratrices, d’ailleurs suspendue par la Ville. D’après Bruno Julliard, la fonctionnaire, peu au fait du Code des marchés publics, aurait transmis de bonne foi l’information à la demande de Macaq. De l’autre côté, une autre victime : le directeur d’équipement de Macaq, auteur de la demande d’information, a quitté ses fonctions voilà un mois. Rien à voir avec l’affaire, selon Julien Boucher, directeur général de Macaq, qui évoque une simple «  divergence de vue  » en termes d’  «  éducation populaire  », le cœur de métier de l’association créée en 2001. Au siège de Macaq, rue de Tocqueville dans le 17e, règne une atmosphère d’hyperactivité à l’image de son directeur général, Julien Boucher, 33 ans, une sorte de Marc Zuckerberg de l’action associative. Le débit de parole en mode avance rapide, il nous présente les locaux de 464 mètres carrés, « squattés » dès 2007 puis mis à disposition par la Ville à titre précaire et révocable en 2010. S’y agite une


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foule de stagiaires, bénévoles et salariés dans une ambiance bon enfant. Friperie, action internationale, lutte contre le mal logement, carnaval de Paris, aide aux artistes, studio de prise de vue, les activités de l’association sont tous azimuts. « Fourre-tout » disent certains de leurs détracteurs. Julien Boucher nous sert à peu près le même refrain que Bruno Julliard : pour le centre Goscinny, il y a eu une erreur. Le DG nous dit même n’avoir pas été informé à l’époque de l’échange de courriels incriminé. Face à notre scepticisme, Julien Boucher tient sa ligne de défense : il rappelle que Macaq a postulé à cinq reprises, sans succès, pour la gestion d’autres centres d’animation. Par deux fois, l’association a déposé un recours administratif contre la Ville, alors, dit-il, « je peux vous affirmer qu’en termes de favoritisme à la Mairie de Paris, on est les derniers : ils se blindent totalement à notre égard.  » Persuadé que son projet était le meilleur et le plus innovant, Macaq postulera de nouveau à l’appel d’offres, à moins qu’il en soit « empêché par les baïonnettes. »

MACAQ : UNE CRISE DE CROISSANCE ET DE MATURITÉ Bruno Julliard dit des associatifs de Macaq qu’ils ont un défaut : « Ils ont une façon de faire très inhabituelle, y compris dans la gestion. Il faut qu’ils évoluent. Pour notre part, on ne va pas les

lâcher. » C’est à peu près la conclusion d’un récent rapport d’audit mené par l’Inspection générale de la Ville de Paris : bienveillant, le document souligne la nécessité pour l’association, « foisonnante d’idées  », de se professionnaliser d’un point de vue comptable et financier. Bien, mais peut mieux faire, en somme.

RUE DU BANQUIER, DE LA CONQUÊTE AUX DÉBOIRES Pour Julien Boucher, la mise à disposition de deux étages de la rue du banquier à Mandarin cinéma, chargée de la production du film La conquête, n’a rien d’une sous-location. Macaq était lié à Paris Habitat dans le cadre d’une convention incluant des services de gardiennage avant remise de l’immeuble pour transformation en HLM. Pour Macaq, il ne s’agissait que d’une participation aux charges dans le cadre d’une dette locative de 30 000 euros. Une PAF raillée par la presse, mais dont Macaq assure n’avoir « pas touché un sou ».

Un constat partagé par Julien Boucher. Lui parle d’une crise de croissance doublée d’une crise de maturité pour cette structure qui génère une bonne part de ses revenus : « On est connu pour être débordant d’énergie. Franchement, on pourrait être financé 100 fois plus pour tout ce qu’on fait ! » De fait, cette asso-

SOCIÉTÉ

ciation new look gêne dans le milieu politique et associatif. Sans cesse, Julien Boucher parle de l’acharnement de cette « droite parisienne réactionnaire  » à leur encontre. Leurs méthodes militantes, qui confinent parfois au mélange des genres, sont en effet peu conventionnelles. Le 18 juin, pour ses dix ans, l’association était censée tenir son Assemblée générale au centre Goscinny. Las, ils ont dû rendre les clés suite à l’annulation du marché, et l’événement s’est tenu sur une péniche du 12e arrondissement. Au menu notamment, un débat public autour du rôle de Macaq face à «  la casse sociale de la droite ». Pas très approprié dans le cadre d’un centre d’animation jeunesse, de l’avis de responsables associatifs du 13e. Interrogé à ce sujet, Bruno Julliard admet lui-même que c’est un «  un peu borderline  » vis-à-vis du devoir de neutralité. Aux côtés de Julien Boucher, Jean Barrau, coordinateur de projet, s’agace et conclut : «  C’est fou ça, on veut tout aseptiser ! On a quand même les moyens d’être de très bon pros et d’avoir un discours : une structure mûre ne doit pas être une structure muette ! » " (1) Mouvement d’animation culturelle et artistique de quartier (Macaq) (2) Le bon marché d’une association chouchou de Delanoë, édition du 22 juin. (3) Arrangement de bas étage dans un squat, édition du 19 janvier.

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PAR DESSUS LE PÉRIPH’

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DES ESCLAVES MODERNES AUX PORTES DU 13e Depuis plus de cinq années, des dizaines de travailleurs étrangers parfois sans-papiers font le pied de grue chaque jour devant un magasin de matériaux d’Ivry-sur-Seine. Tous espèrent qu’un client peu regardant sur le respect du code du travail fasse appel à eux. Entre misère humaine, volonté de travailler et nuisances, aucune solution n’est en vue. Par David Even Photographie Mathieu Génon

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haque jour, c’est le même spectacle. Dès l’aurore des dizaines d’étrangers, uniquement des hommes, se pressent à l’entrée du petit parking du magasin de bricolage Batkor d’Ivry-sur-Seine, coincé entre l’immense cinéma Pathé et le tout nouveau siège social de la FNAC sur les bords de la Seine, à 200 mètres du périphérique. Tous ces hommes espèrent trouver un peu de bou-

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lot pour la journée. On y croise pas mal de Maliens et de plus en plus de Tunisiens fuyant leur pays depuis la révolution du début de l’année. Certains n’ont pas de papiers et sont du coup très difficiles à approcher. Seul Samir accepte de parler quelques secondes de sa situation avant d’être finalement rappelé à l’ordre par ses compagnons. La presse n’est pas la bienvenue ici. Ces

hommes craignent en effet à tout moment d’être arrêtés par la police et de filer tout droit en centre de rétention.

DES SITUATIONS MISÉRABLES À gauche de l’entrée, à l’opposé des Africains, se regroupent des hommes de l’est de l’Europe, des Moldaves - la plupart sans-papiers - et des Roumains, dont le statut de citoyen de l’Union européenne


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les autorise à séjourner en France pour une durée de trois mois. Eux sont moins réticents à parler de leur situation qu’ils définissent comme « catastrophique ». Michaïl, qui fêtera ses 30 ans en août, est particulièrement loquace : « Je n’ai rien à perdre de toute façon. Je dois tout tenter pour gagner un peu d’argent et l’envoyer à ma femme et mes deux filles restées au pays  », explique-t-il calmement dans un français quasi parfait. L’homme est souriant, ses yeux bleus régulièrement rougis par l’émotion. C’est que sa situation le déprime, il en a «  marre  ». «  Les gens pensent qu’on est là par plaisir mais c’est la misère. Je préfèrerais être chez moi avec ma famille et du boulot », prévient-il, visiblement lassé d’être trop souvent perçu comme un « parasite ou un profiteur », lui qui affirme ne pas toucher d’aide sociale en France. Diplômé en génie mécanique à l’université polytechnique de Timisoara dans l’ouest de la Roumanie, cela fait cinq ans qu’il vient régulièrement à Ivry ou en Angleterre pour trouver des petits boulots faute d’en avoir jamais eu chez lui. «  Il faut que les gens d’ici comprennent que la situation économique est catastrophique en Roumanie. C’est pour cela que je passe mes journées devant ce foutu parking à attendre. Ce n’est pas par plaisir », martèle-t-il.

BEAUCOUP D’ATTENTE POUR PEU DE BOULOT Il dort dans un foyer de Charenton-lePont et mange le soir aux Restos du cœur. Le midi, pas de pause déjeuner devant Batkor. « On n’a pas assez d’argent pour acheter à manger. Parfois des boulangers nous offrent leurs invendus de la veille. Mais ce n’est pas grave, c’est bon pour ma ligne ! », explique-t-il rigolard en montrant du doigt son ventre, il est vrai, pas des plus plats. En réalité lui et ses amis d’infortune travaillent rarement. En trois mois, Michaïl se souvient n’avoir bossé que deux journées pour gagner au final 160 euros. Le reste du temps, il attend patiemment sous la pluie ou en plein cagnard. La

concurrence est en réalité des plus rudes devant le magasin. Dès que quelqu’un vient à leur rencontre, tous se précipitent pour offrir leur force de travail. C’est d’ailleurs ce qui nous est arrivé lorsque nous nous sommes approchés de Michaïl. Il y a toujours quelqu’un pour casser les prix. « Moi je ne veux pas travailler pour moins de 70 euros par jour. Mais beaucoup acceptent de le faire pour 15 ou 20 euros… là c’est vraiment de l’esclavage moderne  », regrette-t-il. On est loin des 10 000 euros annuels qu’il affirme avoir gagné comme ça jusqu’en 2008 et le début de la crise.

DES AUTORITÉS DÉMUNIES Du côté de Batkor le point de vue est très clair : «  Cette situation nous porte préjudice. Est-ce que vous enverriez votre femme ici, vous ? », lance le directeur du magasin avant de mettre en avant des problèmes d’hygiène et de sécurité. Pour faire bouger les choses, il affirme avoir régulièrement sollicité les services du premier ministre, du ministère de l’Intérieur, du procureur de la République et de la mairie d’Ivry… en vain : « Les autorités sont démunies et nous aussi. Ces gens sont sur le trottoir, ce qui n’est pas interdit, donc on ne peut rien faire. »  Michaïl assure toutefois que la police passe très souvent, entre quatre et six fois par semaine pour leur demander de s’en aller, ce qu’ils font, avant de revenir immédiatement une fois la police repartie ! L’homme n’est pas contre la police. Il comprend qu’elle se déplace, surtout que des incivilités sont régulièrement commises : « Tous ne sont pas très bien éduqués. Ils pissent partout, c’est sale par terre. Parfois des gars sont un peu trop agressifs avec les gens. »

UNE SITUATION QUI ARRANGE CERTAINS À la mairie communiste d’Ivry-sur-Seine on affirme n’avoir jamais reçu la moindre plainte de la part des habitants. On prend, au contraire, clairement parti pour ces travailleurs : « Ce qui est sûr, c’est qu’on laisse faire. Le drame ce n’est pas qu’ils

PAR-DESSUS LE PÉRIPH’

soient là mais leur situation sociale, qui elle est dramatique », lance Bozena Wojciechowski, adjointe au maire en charge des droits et de la citoyenneté des résidents étrangers. Le directeur de cabinet du maire, Laurent Jeannin, va plus loin. Cette situation ne serait, selon lui, pas si « préjudiciable que cela pour les clients du Batkor. L’enseigne est surtout fréquentée par des professionnels et des petits artisans, et pas beaucoup par des familles comme chez Leroy Merlin. Pour ces clients c’est malheureusement un moyen pratique pour trouver de la maind’œuvre au noir. »

« Je ne veux pas travailler pour moins de 70 euros par jour. Mais beaucoup acceptent de le faire pour 15 ou 20 euros. C’est de l’esclavage moderne » - Michaïl, un travailleur roumain

Sur le parking, nous avons croisé Romain. Il travaille sur des chantiers depuis cinq ans. Selon lui, la présence des étrangers à l’entrée n’est pas un problème : « Si ça peut paraître repoussant à première vue, ce n’est pas très grave. Qui envoie sa femme chercher seule 20 m² de carrelage  ?  » Bien au contraire, il confesse être un témoin régulier de l’emploi de ces étrangers : «  Sur presque chaque chantier mes patrons ramènent un ou deux gars d’ici. » Du côté de Batkor, on nous a assuré vouloir mettre en garde les clients et faire de la prévention : « On a mis des affichettes aux caisses pour prévenir nos clients qu’il était interdit, texte de loi à l’appui, d’embaucher ces gens. » Vérification sur place dès le lendemain  : impossible de trouver la moindre trace de ces affichettes, que ce soit aux caisses, à l’accueil ou aux portes d’entrée. " 13


13e ŒIL

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QUE SONT-ILS

Reportage

Au cours de l’année, nous sommes allés à la rencontre de personnalités singulières en butte à la précarité. Ahmed a bâti sa propre cabane au pied des tours HLM ; Pheng luttait à grand-peine contre des dettes colossales. Nous avons voulu savoir où ils en sont. Par Jérémie Potée Photographies Mathieu Génon

AHMED EN SON LOGIS

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Le reportage « Ma cabane au pied des tours » a paru dans le numéro de mars. Retrouvez-le sur notre site à cette adresse : www.le13dumois.fr 14

etrouvailles avec Ahmed autour d’un méchoui. L’occupant sans titre d’un renfoncement inoccupé de l’ensemble HLM de la rue du Banquier nous démontre encore à quel point il est touche-à-tout. À l’aide d’un seau en fer, de quelques morceaux de charbon et d’une grille de récupération, le Marocain nous offre chez lui un barbecue gargantuesque. Sur sa « terrasse  », la végétation foisonne, les couleurs des fleurs se mêlant au bric-à-brac incroyable - sa déco d’extérieur - qui constitue son gagne-pain. Sur la porte de la maisonnette, une affiche du 13 du Mois, où notre homme figure en Une. Il confie avoir envoyé l’article à ses enfants, au Maroc, pour leur « montrer la vérité », eux qui, à l’entendre, pensent qu’il se « fait des milliers d’euros » en France. Le biffin de la porte Montmartre a pu rester à demeure, malgré les menaces d’expulsion de Paris Habitat. Seulement voilà : il y a deux semaines, à la suite d’un changement de tête à la direction territoriale de la régie HLM, on lui a renouvelé l’avertissement.

« Chaque fois que la direction change, ma situation aussi », regrette-t-il. En contrepartie, l’office HLM dit vouloir le recaser dans un studio au 6e étage de la tour d’en face... à condition qu’il régularise sa situation. Toujours sans papiers, le Marocain s’active pour faire valoir onze années de résidence continue en France. Aidé par l’Arche d’avenirs de la Mie de pain et l’éducatrice spécialisée Aminata Faty, il tente de faire valoir ses preuves de résidence. Or, nombre de ces pièces ont été perdues pendant ses déménagements de foyers d’accueil en hébergement familial. Aminata Faty a elle-même alerté la préfecture sur son cas, une initiative «  exceptionnelle  ». Signe du soutien qui l’entoure, les voisins continuent à se mobiliser tandis qu’une attestation de travail lui a été fournie par l’association des biffins de la porte Montmartre. Du côté de Paris Habitat, c’est le silence absolu, malgré nos relances. De toute façon, Ahmed ne se dit pas prêt à abandonner son petit coin de verdure réhabilité entièrement de ses mains. "


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13e ŒIL

DEVENUS ? PHENG, LE TURFISTE EN DÉROUTE

C

hangement de décor avec Pheng - prononcez « Peng  »  -, que nous rejoignons au Jardin d’Asie, une étonnante cantine chinoise du type « buffet à volonté » de la rue Baudricourt. Le réfugié cambodgien, toujours technicien de surface opérant de nuit à Roissy, nous détaillait en novembre 2010 ses ennuis d’argent. Plombé par des dettes de jeu dues à sa passion maladive du PMU, Pheng connaît depuis quelques années une déchéance entretenue par des saisies fiscales : il doit 50 000 euros à l’administration pour avoir ingénument aidé des familles chinoises du 13e à transférer sous son nom de l’argent au pays. Sa situation est toujours difficile, à la différence qu’il a connu de nouvelles déconvenues. Incapable de payer son loyer du foyer d’Ivry où il logeait, il a dû partir. Passé par Aubervilliers chez un marchand de sommeil, il a fini ces derniers mois par trouver un logement temporaire à Châtenay-Malabry dans l’Essonne. Rien de plus qu’une petite chambre nue dans un appartement qu’il partage avec un ami. Il raconte les trajets interminables vers l’aéroport de Roissy et surtout les retours, au petit matin, où il craint

sans cesse de croiser des agresseurs à qui il a déjà eu affaire. On apprend de lui que des Roumains séviraient à l’aube dans le RER, station Denfert-Rochereau, pour délester de leur portefeuille les voyageurs matinaux. À propos de ses problèmes d’argent, il explique que depuis que son patron a été remplacé à Roissy voilà deux mois, le Trésor a cessé de le ponctionner. Une accalmie temporaire, qui lui permet de profiter de 600 euros de plus sur son salaire de smicard. En revanche, le fisc continue de l’imposer sur son salaire de base, sans considération des saisies mensuelles. Côté pouvoir d’achat, ça ne va pas terrible : il ne mange que du riz blanc toute la semaine et ne se rend plus dans les restos associatifs parisiens, distance oblige. C’est donc un homme pareil à lui-même que nous avons revu. Affable et résigné, il a toutefois l’allure plus fataliste que jamais. Les tuiles lui sont naturelles, il n’attend plus grand chose sinon de participer à l’avenir de ses deux filles qui entament leurs études. Voici ses mots, laissés tels qu’ils sont tombés de sa bouche : « Il faut école bien d’abord. Sinon c’est comme moi : n’importe quoi. » "

Le reportage « Turf et turpitudes à Chinatown » a paru dans le numéro de novembre. Retrouvez-le sur notre site : www.le13dumois.fr

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13e ŒIL

Portfolio

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CARTE BLANCHE À TROIS PHOTOGRAPHES SÉBASTIEN VIXAC — MATHIEU GÉNON — HAROLD WATSON

Photographie Sébastien Vixac

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L

e 13e n’est pas un arrondissement de carte postale. Pas parce qu’il est dénué de charme mais plutôt parce qu’il semble difficile de le caractériser. Il est une mosaïque à tous les étages : ses habitants, son architecture, son ambiance, sa temporalité… Rien dans le 13e ne peut être résumé simplement. Une tentative pour saisir son identité composite consiste à observer les liens sensoriels que nous tissons avec lui. Après tout, libre à nous de le considérer comme un personnage qui peut encore nous surprendre ou nous toucher, et ce par-delà la routine qui s’est installée au gré des pas répétitifs que nous imprimons sur ses trottoirs. Si nous voulons bien nous y ouvrir, des expériences esthétiques fortes nous attendent en bas de chez nous  : un pan de couleur improbable qui happe l’œil et nous réveille dans notre marche semi-automatique vers la bouche de métro, une ligne de fuite vertigineuse entre deux tours qui soulève des velléités d’envol, un visage exotique qui devient, pour un court instant, familier et parsème de malice notre quotidien. Pour Le 13 du Mois, trois photographes partagent leur expérience de notre arrondissement. Des sensibilités et des démarches artistiques différentes, mais surtout des images qui racontent la rencontre entre un même œil curieux de vibration urbaine et un quartier pudique qui cède quelques fragments de grâce inédite ou ordinaire à qui veut bien s’intéresser à lui. Ôna Maiocco 17


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Zones blanches

— Par Sébastien Vixac

Friches urbaines, squats, bâtiments abandonnés à la ville… Autant de témoignages d’un urbanisme passé. Charnières entre deux époques, on les nomme « zones blanches », pages vierges sur lesquelles s’écrit la partition d’une ville future. Ici résonnent mes photographies, entre passé et avenir, instantanées du présent. La mélodie d’une ville se joue sur ces trois mesures.

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Géométries urbaines

— Par Mathieu Génon

De la tour Helsinki des Olympiades au Paris Rive-Gauche, de l’îlot Vendrezanne à l’UFR de chimie, de la Bibliothèque François Mitterrand à de plus modestes constructions de la rue de la Glacière, cette série a été pensée comme le début d’un inventaire des géométries urbaines que nous offre l’architecture du 13e. Un inventaire sub-

jectif et non exhaustif, avec le parti pris d’appréhender notre quotidien en regardant autrement ces grands ensembles ou structures contemporaines, de s’en approcher, de les aborder de façon frontale, ou en tournant tout simplement le regard vers leur sommet, en laissant prendre place à la lumière, ou à travers leurs jeux de reflets.

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Journal de Chinatown

— Par Harold Watson

Ces images sont issues d’un journal photographique initié lors de mon installation dans le quartier asiatique du 13e en 2009. Pour constituer ce journal, j’ai enregistré mes ballades dans le quartier sans idée particulière à l’esprit. J’avais juste une vague notion de ce qui pourrait résulter de mes pérégrinations - là où ce melting pot de cultures asiatiques et ma

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propre vie et ses projections s’entremêlent. J’errais à travers un dédale impressionniste aux couleurs vibrantes. J’ai décidé de conclure ce journal exactement un an après avoir pris la première photographie et j’espère que vous serez sensibles a ce voyage à travers le temps et la couleur.


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Photoreportage

CITÉ FLEURIE : HLM BUCOLIQUES POUR ARTISTES 26


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Par David Even Photographies Mathieu Génon

On peut passer des dizaines de fois devant sans même soupçonner son existence. Dissimulée derrière de solides et luxuriants marronniers, la Cité Fleurie est située en plein milieu du boulevard Arago. Elle semble être un havre de paix idéal, si rare à Paris, pour les artistes qui y travaillent et y vivent. Pas facile d’y pénétrer : un digicode empêche de passer la grille en fer forgé depuis que la Cité est gérée par un office HLM. Visite guidée par trois artistes d’un lieu suspendu dans le temps qui doit son salut à l’opiniâtreté et à la solidarité - un peu perdue aujourd’hui  - de ses anciens résidents.

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onstruite à partir de 1878 avec les restes du pavillon de l’alimentation de l’Exposition universelle, la Cité Fleurie a accueilli depuis lors nombre d’artistes. Sur plus de 2 000 mètres carrés de verdure, se juxtaposent ainsi 29 petits ateliers, de six ou sept mètres de haut, pas plus. On y croise peintres, sculpteurs et photographes. Destinée depuis toujours à soutenir les artistes qui galèrent, elle a permis à de futurs grands noms de l’art d’y pratiquer leurs disciplines : Gauguin, Modigliani ou encore Laurens y ont posé leurs valises et chevalets ; Rodin, Bourdelle et Maillol y ont fait patiner leurs œuvres. Ce cadre bucolique a aussi abrité, peu avant le début de la Deuxième Guerre Mondiale, la Bibliothèque libre allemande fondée par des écrivains allemands antihitlériens.

10 ANNÉES DE LUTTE POUR SURVIVRE Au début des années 1970, la propriétaire des lieux, coincée entre une urgente nécessité de rénovation des ateliers et de trop faibles revenus tirés de la location de ces derniers - pour beaucoup des loyers « 1948 » - elle décide de vendre à un promoteur immobilier. Celui-ci caresse le souhait de tout raser et d’ériger à la place un immense immeuble de 142 appartements. C’est sans compter sur l’opiniâtreté d’Henri Cadiou, peintre résident de la Cité qui met

son travail entre parenthèses pendant 10 ans et se consacre entièrement à la sauvegarde des lieux. Il parvient rapidement à faire parler de son combat dans les médias et à se mettre l’opinion publique dans la poche… et bientôt aussi les politiques. Valéry Giscard d’Estaing, fraîchement élu président de la République a finalement mis un terme à la démolition annoncée et classé l’ensemble aux Monuments historiques. Et en 1981, il y a tout juste 30 ans, le président François Mitterrand, soucieux de se faire bien voir par les artistes, a fait racheter la Cité par l’État et mis un terme définitif au combat gagné - d’Henri Cadiou.

HLM POUR ARTISTES Depuis le rachat par l’État, les lieux sont gérés par un office HLM. L’obtention d’un logement à la Cité Fleurie est effectuée sur la base des contingents de la mairie, de la préfecture et du ministère des Finances, chacun ayant des réservations sur les logements. Les conditions d’attribution restent les mêmes que pour n’importe quel  autre logement social, le candidat étant en principe soumis à un plafond de ressources. On peut toutefois lire sur quelques boîtes aux lettres des noms d’artistes de renommée internationale… Les places libres ne sont pas légion et la liste d’attente est longue. Certains artistes rencontrés ont dû insister plus de dix ans avant de se voir attribuer un logement. Il faut compter en moyenne 700€ pour un trois pièces d’environ 75 mètres carrés, la superficie standard dans la Cité. 28


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Joël Cadiou, entre Inde et Cité Fleurie Barbe de trois jours, jeans troués, Joël Cadiou cultive un look de baroudeur. Petit-fils d’Henri, l’homme qui s’est battu pour la sauvegarde de la Cité Fleurie, il a les lieux et la lutte dans la peau. Depuis quelques années, il se bat pour la sauvegarde des platanes du boulevard qu’il connaît depuis tout petit : «  Mon père est né ici. Quand j’étais jeune, je venais tout le temps et j’y ai finalement rejoint ma grand-mère en 1992. » Locataire du n°09 - comme Modigliani

que de telles cités sont essentielles aux artistes, il se bat aujourd’hui pour que son père puisse récupérer un atelier dans les prochains mois : « Le problème c’est que les lieux devraient être réservés aux artistes qui travaillent. En ce moment un atelier est squatté et certains autres sont loués à des gens qui ne bossent pas ici et profitent uniquement des loyers pas chers.  » Du coup, lorsqu’il organise un vernissage, c’est parfois la police - alertée par des voisins à cause du bruit généré - qui se présente chez lui.

en son temps - Joël Cadiou a définitivement trouvé sa voie en 1998 après un long séjour en Inde. Depuis, il ne tient plus en place et « bouge au moins deux fois par an dont deux mois en Inde ». Là-bas, il s’enfonce dans la jungle, entreprend «  des voyages dans le passé  » à la rencontre des peuplades de la forêt encore «  hermétiques à la marche du temps  ». En ressort un travail documentaire, esthétique, un brin nostalgique aux teintes sépia. De retour à la Cité, il s’essaye à la peinture, travaille ses clichés et tente de les vendre  : «  C’est très aléatoire. En 2009, je n’ai absolument rien vendu. Heureusement que les loyers d’ici sont fonction des revenus, sinon je serais mal et ne pourrais plus travailler. » Convaincu 29


PORTRAIT

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Joëlle Girard

MON AMOUR FM Elle enregistre des séquences radio depuis toute petite. Morceaux choisis d’une véritable historienne du transistor.

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epuis 2009, Joëlle Girard co-dirige Eldoradio, une association qui fait vivre le patrimoine de la radio sur Internet. Bruno Labouré, un professionnel du secteur, est son complice dans cette aventure. Il avoue être « fasciné par cette mémoire qu’elle a des sons, des dates et des faits historiques. Ce n’est pas une simple archiviste, c’est une historienne et une documentaliste. » Il loue ses qualités d’écoute, son envie d’apprendre et ajoute : « C’est quelqu’un qui aurait aimé faire de la radio, et qui prend peut-être sa revanche à travers Eldoradio. »

BIBERONNÉE AUX RADIOS PIRATES Ce qui surprend d’emblée avec Joëlle Girard, c’est sa voix de jeune femme. Une voix à l’image du personnage : à 63 ans, cette passionnée de radio au tempérament affirmé est encore loin de la retraite. Aujourd’hui ingénieur en télécommunications, informaticienne dans les années 1970, cette auditrice passionnée rêvait en réalité de faire de la radio. Une passion qui lui vient de sa plus tendre enfance : « Un jour je suis rentrée avec un très mauvais carnet de notes : 0 de conduite et 0 en morale : j’avais dit “merde” à la mère supérieure. Mes parents m’ont punie dans ma chambre. Sur mon transistor, j’ai écouté « Dans le vent », une émission musicale d’Europe n°1. C’était du rock, une musique interdite chez moi puisque j’ai été éduquée à Beethoven, Mozart et Mendelssohn. » Adolescente, Joëlle Girard se nourrit également au son de Radio Caroline, une légendaire radio pirate britannique qui émet depuis la Manche. Son amour pour le rock transparaît dans la décoration de son grand appartement, rue Corvisart : on y retrouve une évocation de Keith Richards et même un superbe recueil du journaliste et critique musical Lester Bangs, Psychotic reactions. 32

Par Ornella Guyet Photographies Mathieu Génon

CONSULTÉE PAR FRANCE INFO Fille de journalistes au long cours, elle passe l’essentiel de son enfance chez ses grands-parents. Elle grandit à Bordeaux, pour suivre à l’adolescence ses parents au Maghreb et à Cuba. Elle attrape le virus du voyage : adulte, elle partira aux États-Unis enquêter sur les radios locales et faire un stage dans l’une d’elles. Toujours à l’affût de nouveautés elle saura saisir les opportunités afin d’enregistrer les émissions des radios du monde en impliquant au besoin les voyageurs ou hôtesses de l’air rencontrés dans les aéroports. Ses années algériennes l’ont profondément marquée, elle en garde de solides amitiés. En pleine guerre, elle va à l’école avec des enfants arabes  : «  J’étais dans la rue, mes parents me couraient après parce que j’étais toujours au milieu de manifs et d’événements... J’adorais ça. Quand on est arrivés à Alger et qu’on allait se balader, souvent il y avait des balles qui passaient et on se couchait par terre. J’étais assez inconsciente.  » En 1968, elle se marie, « enceinte jusqu’aux dents ». Sa première fille naît sur les barricades qu’elle a rejointes, pas par goût de la politique, mais parce que là était la vie. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, c’est l’explosion des radios libres, légalisées en 1981. Elle court dès lors les stations, dont Nova, où elle occupe différentes fonctions et « apprend beaucoup ». Elle noue un réseau de contacts, mais enregistrer la bande FM demeure sa principale activité. Ses archives comprennent 35  000 cassettes, 5  000 bandes sonores soit plus de 48 000 heures d’enregistrements. Souvent la seule mémoire qui reste pour nombre de stations : c’est à elle que France Info a fait appel pour fêter ses vingt ans. Pourtant, Joëlle Girard affirme qu’elle n’est «  pas nostalgique  ». Ce qui l’intéresse, c’est de voyager à travers le temps, de mettre en regard, à travers des montages, « le speaker de la TSF et le DJ  d’aujourd’hui ». "


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PORTRAIT

JOËLLE GIRARD EN QUELQUES DATES 1948 Naissance à Bordeaux

1969 1er enregistrement avec un micro d’une émission de RTL

1991 Collaboration à l’émission « J’ai dix ans » sur Europe 2, avec Frédéric Hubert et Bruno Labouré

1993 Entrée chez British Télécom, sa « seconde naissance ». Elle découvre « la joie d’aller bosser »

2009 Fondation d’Eldoradio

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INSOLITE

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MORD À PANAME ! ÇA

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Contre toute attente, Paris compte quelque 150 à 200 pêcheurs. Avec les beaux jours, ils réinvestissent les quais de Seine. Le plus assidu d’entre eux, Philippe Picard, habite le 13e et est intarissable sur son art. Rencontre autour d’une canne à pêche.

616 heures passées à pêcher et quelque 48 965 poissons attrapés. Le curriculum vitae de Philippe Picard a de quoi impressionner. Surtout quand on sait que la plupart de ces heures ont été passées sur les quais de Seine. Depuis qu’il a pris sa retraite, il y a sept ans, l’ancien boulanger passe le plus clair de son temps sur les berges du fleuve, en tout cas pendant les beaux jours. « 600 à 700 heures par an », affirme fièrement le pêcheur assidu. S’il a une telle mémoire des chiffres, c’est qu’il note tout : les dates, les heures et les lieux de ses moindres prises, pour ses statistiques. Ce matin, un peu avant huit heures, Philippe Picard a installé ses quatre cannes sur le quai François Mauriac, au 34

pied de la BNF. Aujourd’hui, il n’y pêche plus que rarement car il est devenu difficile de trouver de la place entre les péniches, mais c’est là qu’il a commencé à lancer sa ligne à son arrivée à Paris en 1979. « Le 15 avril 1979 exactement. C’était sur l’île de la Cité. Mais comme ma femme avait peur que je fasse des rencontres dans les coins à touristes, j’ai dû venir pêcher ici. À l’époque, le quai ressemblait plutôt à un terrain vague, mais on était nombreux, un groupe de copains », se souvient-il toujours étonnamment précis. PHILIPPE PICARD, LE MAÎTRE DE CES LIEUX Installé sur un muret à plusieurs mètres de ses cannes, silhouette pittoresque au milieu du béton, pantalon de treillis militaire, parka kaki et casquette son uniforme -, il ne les surveille que

Par Raphaëlle Peltier Photographies Mathieu Génon d’un œil. « Ca surprend, c’est sûr, mais qu’est-ce que je pourrais faire de plus  ? Le secret de la pêche, c’est la patience, lance-t-il.  Si ça mord, tant mieux, sinon j’ai quand même passé un bon moment  ». Ce matin, ça mord. Philippe Picard a déjà pris - et relâché - deux anguilles. En guise d’explication, il désigne l’un des trois écussons qui ornent sa veste : «  Protéger la pêche, apprendre à prendre, apprendre à relâcher.  » De toute façon, pour des raisons de santé publique, un arrêté interdit de consommer les poissons de la Seine (voir encadré). Ça, c’est pour les prises « classiques ». Au cours de sa longue carrière de pêcheur, il a aussi fait quelques trouvailles inattendues  : un crucifix, de très nombreuses alliances, et aussi parfois un cadavre… Depuis la retraite, notre pêcheur


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CULTURE

Chinatown

SUIVEZ LE GUIDE !

Le 13 du Mois a testé pour vous deux des nombreuses visites guidées proposées dans le triangle de Choisy. Des parcours et un tarif identiques - 10 euros - pour des finalités différentes.

Par Emmanuel Salloum Photographie Mathieu Génon

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ans les deux cas, la visite commence par une introduction historique sur l’arrivée des Asiatiques fuyant les troubles politiques des années 1970 et leur implantation dans les tours du quartier. Avec quelques chiffres et des précisions sur le dialecte Teochew de la province du Guangdong, dont est originaire la majorité des Chinois du 13e.

Puis on se met en marche, direction les lieux incontournables du quartier : les églises Saint-Hippolyte et Notre-Dame de Chine, les magasins Paris Store et Tang Frères, le temple bouddhiste de la dalle des Olympiades et celui de l’avenue d’Ivry.

CULTURE VS BONS PLANS Claude Marti est un vrai pro. Son badge de guide officiel autour du cou, il conduit depuis 20 ans de grands groupes de visiteurs - plus de 50 personnes ce jourlà. Allure de dandy un peu pincée, ce fils d’un journa-

ET LES TOURISTES CHINOIS ? Avenues d’Ivry ou de Choisy, vous avez sans doute déjà croisé ces bus de touristes chinois venus d’Asie ou d’Europe. Au cours de leur séjour à Paris, ils s’arrêtent inexorablement dans le quartier asiatique pour s’y restaurer. Étant donné la manne financière qu’ils représentent, nous avons tenté de les approcher pour comprendre quels établissements se partagent ce marché très lucratif.

Mais impossible d’obtenir la moindre information de la part des agences de tourisme chinoises qui les escortent. Et les patrons des grandes salles ne se sont pas montrés plus loquaces. Pourquoi ce silence ? À en croire plusieurs sources au fait des pratiques dans le quartier, ces agences passeraient des accords avec les grands restaurants, qui les remercieraient sous forme de commissions au noir. Affaire à suivre…

liste, ancien correspondant du Monde en Chine, distille son érudition et sa vaste culture avec une touche d’humour old school qui ravit les plus âgés. Incollable sur les subtilités du bouddhisme, il vous éclaire sur les rites, les symboles, et les significations de chaque divinité que vous croiserez dans les temples. Sans omettre d’apporter quelques anecdotes et une masse d’éléments historiques sur l’architecture du quartier et la culture chinoise en général. Avec lui on ne traîne pas, et on apprend beaucoup. Opposition de style avec la visite guidée de Thomas Dufresne. Plutôt promenade, en réalité. Dans une atmosphère plus intimiste - six ou sept personnes-, cet artiste peintre passionné d’arts martiaux et d’histoire locale vous fait déambuler plus tranquillement dans les petits recoins du quartier, qu’il connaît comme sa poche pour les avoir traversés de long en large depuis des années. Avec lui, on prend le temps. On s’écarte dans une petite rue pour admirer la vitrine d’une herboristerie traditionnelle. On s’arrête devant cet étonnant restaurant chinois installé dans une boulangerie ancienne au style rococo. On entre dans les magasins pour découvrir des objets, des fruits ou des vêtements insolites. Et surtout, le guide vous indique au fur et à mesure les meilleures adresses pour déjeuner, acheter du thé ou des bijoux. Culture ou bons plans, à vous de choisir ! " Visites de Thomas Dufresne : http://secretsdeparis.blogspirit.com/ Prochaine visite samedi 16 juillet à 15h. Visites de Claude Marti : www.visite-guidee-paris.fr/ Prochaines visites dimanche 28 août à 11h et 15h. 37


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Cité de la mode et du design

Par Raphaëlle Peltier

Sa silhouette vert pomme occupe le quai d’Austerlitz depuis 2008, mais depuis trois ans bien peu nombreux sont ceux qui ont pu y pénétrer. Et pour cause, l’ouverture de la Cité de la mode et du design - ou Docks en Seine - n’a cessé d’être repoussée. Fin 2010, l’opérateur du lieu a changé, le concept a été entièrement repensé. Le projet de la dernière chance ?

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n a tout repris : le concept, l’image, les travaux… On s’attaque à tous les problèmes en même temps », lance d’emblée Philippe Vincent, du cabinet Clipperton Développement, devenu fin 2010 l’opérateur de Docks en Seine. Un projet qui, depuis sa genèse en 2002, enchaîne les déconvenues. À l’époque, Pascal Morand, directeur de l’Institut français de la mode, et Gérard Laizé, celui de Valorisation de l’innovation dans l’ameublement, proposent dans un rapport commandé par le ministère de l’Industrie l’ouverture d’un espace d’exposition et de vente consacré à la mode et au design ouvert au grand public. Très vite, l’idée est reprise par la Mairie de Paris, qui jette son dévolu sur les anciens Magasins généraux de Paris, quai d’Austerlitz. En 2004, la Ville acquiert une autorisation temporaire d’occupation des lieux, qui appartiennent au Port autonome de Paris, et monnaye le départ de leur ancien occupant, les moquettes Saint-Maclou ; le tout pour près de 23 millions d’euros, avancent Les Échos et le JDD. La conception de la future Cité de la mode et du design est confiée à un investisseur, la Caisse des dépôts et consignations (CDC), et à un promoteur, Icade, qui est une filière de la CDC. Ce sont les architectes de renom Dominique Jakob et Brendan

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MacFarlane qui réhabilitent le bâtiment. Coût des travaux de rénovation, 40 millions d’euros murmure-t-on, sans que la CDC ne confirme.

DES RETARDS À RÉPÉTITION En 2008, le bâtiment est livré, l’ouverture est prévue à l’été. Trois ans plus tard, les trois quarts des 12 000 mètres carrés de la Cité de la mode et du design restent désespérément vides. Seul l’Institut français de la mode a pris possession des lieux. Quid des restaurants et des nombreuses boutiques que prévoyait le projet initial ? Les Docks en Seine n’accueillent que des événements ponctuels, défilés de mode, showrooms ou galas. Si le projet s’est enlisé, c’est que la commercialisation des lieux s’est particulièrement mal passée. Enseignes et créateurs ne se sont pas bousculés, et pour cause : les loyers proposés étaient souvent prohibitifs, l’aménagement des locaux commerciaux restant à la charge des bailleurs. Ceux qui ont suivi le projet à l’époque dénoncent aussi un total manque de vision sur ce que devait être la Cité de mode et du design, ses futurs occupants, son public… Bref, tout ce qui constitue normalement la base d’un projet de ce type. En 2009, un second projet moins commercial, plus axé sur la création et l’événementiel est mis en œuvre, mais celui-ci non plus ne verra pas le jour. Le bâtiment

© MJAKOB+MACFARLANE - Photographe Nicolas Borel. Éclairage de nuit par Kersalé.

DOCKS EN SEINE, VERSION 3.0 : LE JOUR & LA NUIT ?


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commence tout juste à accueillir certaines manifestations événementielles et de nouveaux problèmes apparaissent : un certain nombre d’erreurs de conception compliquent la tenue de ces événements. Les berges ne sont pas aménagées, la configuration de certaines salles - plafonds trop bas, nombreux piliers - rend difficile l’organisation de défilés de mode, il manque un monte-charge aux dimensions adaptées, confient ceux qui ont pu découvrir les lieux.

DOCKS EN SEINE, VERSION 3

plus de précisions, sinon qu’il s’agira certes de pointures, mais aussi de projets originaux. Après quelques mois aux commandes, la formule que le tandem propose n’est pas si différente de ce qu’était au départ le projet - vente, restauration, événementiel et expositions -, mais l’image qu’ils s’en font semble beaucoup plus précise. En lieu et place de boutiques, un espace de 1 000 mètres carrés entièrement équipé, créé par le designer Thierry Gaugain, un ancien de chez Stark, sera dédié aux créateurs. La formule est simple : leur permettre d’y exposer leurs pièces pendant quelques mois seulement, selon un système de baux éphémères.

« On n’est pas là pour faire un truc élitiste pour bobos du Marais »

- Cyril Aouizerate

Un club et un restaurant plutôt haut de gamme seront installés sur le toit, deux autres à côté de l’espace-créateurs : « Ils seront plus abordables en terme de prix », s’empresse de préciser Cyril Aouizerate.

À QUAND L’OUVERTURE ? Et d’ajouter, conscient que le risque est inhérent au projet : «  On n’est pas là pour faire de ce lieu un truc élitiste pour bobos du Marais. Il faut que les habitants du 13e - et tous les Parisiens d’ailleurs - s’y retrouvent. » Pour les faire venir, il envisage d’organiser des pique-niques dominicaux sur les quais de Seine, au pied du bâtiment. Plus tard, quand la Cité de la mode et du design aura trouvé son rythme de croisière, elle pourrait aussi accueillir des expositions, en partenariat avec l’Institut français de la mode. Reste d’abord à terminer les travaux. «  D’ici trois à quatre mois  », pronostique Cyril Aouizerate, sans toutefois s’engager sur une date d’ouverture. Pas plus que Philippe Vincent. Prudent, celui-ci explique ne pas vouloir reproduire les erreurs de ces prédécesseurs. « Ils se sont engagés sur des dates et finalement tout le monde s’est fait avoir. » Les deux hommes n’en sont pas moins «  très optimistes », convaincus que la Cité de la mode et du design, qui aura certainement d’ici-là changé de nom, pourra finalement ouvrir ses portes avant début 2012. " © Mathieu Génon

Quand finalement le cabinet Clipperton Développement reprend les rênes du projet, la nécessité de réaliser des travaux d’aménagement s’impose, mais pas seulement. « Il a fallu tout inventer, car jusque là rien n’avait marché  », précise Philippe Vincent, faisant écho à ceux qui imputent ces multiples retards d’ouverture à un manque de direction, de cohérence dans le projet. Pour «  inventer  », et pour faire taire ceux qui voyaient dans la situation excentrée des anciens Magasins généraux un handicap insurmontable, Clipperton a fait appel à Cyril Aouizerate, créatif au carnet d’adresse plutôt fourni, fondateur du Mama Shelter, hôtel lui aussi très excentré, rue de Bagnolet dans le 20e arrondissement. C’est lui qui s’est chargé de trouver pour le lieu une âme nouvelle. Et aussi des locataires. « On a déjà une idée très précise de qui va s’installer chez nous », assure-t-il, sans donner

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Défilé lors de l’Ethical fashion show, le 26 septembre 2010.

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Bande dessinée

MARION MONTAIGNE, UNE ILLUSTRATRICE GONFLÉE À BLOG Propos recueillis par Jérémie Potée Photographies Mathieu Génon

Voilà trois ans que l’illustratrice Marion Montaigne publie des notes sur son « blogBD » Tu mourras moins bête. Son alter ego, le professeur Moustache, y vulgarise la science avec un humour débridé et malin qui attire jusqu’à 9 000 fidèles. Le 22 septembre, le premier tome, sous-titré La science, c’est pas du cinéma !, paraîtra chez Ankama. Entretien avec cette dessinatrice de 31 ans passée par l’école des Gobelins.

Le 13 du Mois : D’une centaine de notes de blog au livre Tu mourras moins bête, comment avez-vous fait votre choix ? Marion Montaigne : Pour le tome 1, qui fait 250 pages, on a choisi un quart des notes publiées en ligne. On a pensé à ceux qui ne connaissaient pas. Avec l’éditeur, on s’est dit qu’il fallait de la cohérence. Comme je fais pas mal référence à la science dans les films, on a fait un tome 1 sur le cinéma. On a essayé de regrouper, en voyant large : ça a été l’occasion de parler des sabres laser, des armes à feu, des voyages dans l’espace. Le film, ça touche à tout. Les séries aussi comme Les Experts, qui permettent par exemple de parler des entomologistes forensiques. Vous-même êtes venue à la science par les films ? Non, pas spécialement. J’aimais bien la biologie et je trouve simplement qu’avec la science, il y a plein de choses à faire. Il y a tout dedans, les scientifiques font le boulot, tous les jours à inventer des trucs improbables. J’y trouve toute l’inspiration qu’il faut. 40


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Ça permet également de faire parler des bestioles. J’ai vu que l’anthropomorphisme était quelque chose de récurrent chez vous ? Oui, j’aime bien ça. Tout est possible : des globules rouges, des globules blancs - tout peut devenir humain. Ca doit me venir de Téléchat ou d’Il était une fois la vie... Ça marche bien en tout cas, c’est facile d’expliquer comme ça. Y a-t-il un domaine scientifique que vous n’osez pas aborder ? La mécanique quantique, je ne cerne pas. Même quand je crois comprendre, je ne vois pas ce que je pourrais faire de drôle là-dessus. J’ai parfois cru trouver une piste, mais c’est tellement complexe que je n’étais plus sûre d’avoir raison. Vous faites très attention d’ailleurs à citer vos sources. Jusqu’à quel point vous occupez-vous de pertinence ? Jusqu’au point où l’on ne s’ennuie pas. On me dit souvent qu’il aurait fallu que je précise telle ou telle chose. Il faut trouver un juste milieu et simplifier pour rester drôle. Je trouve que l’on retient plus d’informations quand on s’amuse. J’ai moi-même compris les principes freudiens grâce à votre note à ce sujet... Il y a d’ailleurs un étudiant en psychologie qui, dans les commentaires, m’a reproché de dire que Donald Duck s’était arrêté au stade anal parce qu’il ne porte pas de pantalon, que c’était absurde. J’ai réfléchi, je me suis demandé comment lui répondre, j’y pensais sous la douche. Je n’allais pas lui réexpliquer le gag ! Au fait pourquoi la moustache ? J’ai en effet un personnage qui a des nichons et une moustache. Je ne sais pas ce qui m’a pris, en plus c’est un peu hitlérien... Les gens risquent de ne rien comprendre. Non, en vérité, je trouvais ça rigolo. C’est comme ça que je me dessinais quand je faisais des carnets de croquis, mais comme je ne voulais vraiment pas faire un blog qui parle de moi, je me suis rajouté une moustache. Au fond, c’est absurde d’avoir voulu me déguiser parce que je ne me dessine pas très bien. S’il y avait un parallèle à faire quant à votre trait ? J’y vois un peu de Reiser... Oui, j’en ai lu pas mal, Bretécher aussi. Je suis dans le genre de lignes de ces BD que je n’avais pas le droit de lire... En tout cas, ça a à voir avec le dessin de presse, il y a un peu de manga également. J’ai digéré différents styles. Je crois aussi que je suis une grosse flemmarde. J’ai fait les Gobelins, je devrais normalement savoir dessiner correctement, connaître la perspective, mais je ne vois pas l’utilité de dessiner de façon réaliste si ça marche déjà bien « jeté » spontanément. Pour parler des Gobelins, qu’est-ce que ça a représenté ? Ça a été visiblement contraignant de respecter la ligne pure. Oui, parfois. Je ne suis pas très rigoureuse, c’est mon défaut. →

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CULTURE

Dans son atelier de la Cité de l’Ameublement, dans le 11e, qu’elle partage avec d’autres dessinateurs.

Boulet (1), qui connaît le succès en publiant tome sur tome de ses Notes. Oui, c’est vrai, mais je pense malgré tout que ça reste plus dur à caser qu’une bande dessinée classique.

ça y allait fort. Si j’avais eu un éditeur dès le début, je me serais tenue correctement... C’était souvent fait dans le feu de l’action avec d’autres boulots d’illustration à côté et ça sortait tel quel, souvent en fonction de mon humeur. !

Quelles ont été les difficultés de transposition de votre blog sur papier ? Il n’est pas du tout pensé pour : tout dans la verticalité sans souci du nombre de pages. Pour un livre, on s’inquiète de ce que la page finisse en bas à droite. Pour le blog, je m’arrête quand je n’ai plus d’idées. On a aussi fait un travail d’écriture. Sur mon blog, c’est parfois fait à la va-vite. C’est d’ailleurs le plaisir que j’ai : je m’en moque un peu. Du coup, j’écris parfois comme une souillon, il y a des fautes d’orthographe à gommer, la typographie n’est pas super.

(1) « Parrain » des blogueurs BD, dont les Notes, visibles sur son site www.bouletcorp.com, sont éditées aux éditions Delcourt. Le tome 5, Quelques minutes avant la fin du monde, a paru en février 2011.

Le livre Tu mourras moins bête, c’est un saut vers le monde adulte, non ? Oui, c’est trentenaire. J’ai pas mal de scientifiques ou de geeks qui viennent me voir en dédicace. En BD jeunesse, je suis plus sage, je me contrôle. Pour le blog, comme je n’avais pas d’éditeur, je me suis lâchée. Parfois, en mettant en maquette, je me suis dit que

Tu mourras moins bête, Tome 1 – La science c’est pas du cinéma ! — À paraître le 22 septembre aux éditions Ankama — 256 pages, 14,90 euros. — Le site de Marion Montaigne : http://tumourrasmoinsbete.blogspot.com/

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CULTURE

Bande dessinée

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QUAND VOS LIBRAIRES BULLENT

BD ADULTES

Nous sommes allés demander aux libraires du 13e quelles bandes dessinées il faudra lire cet été. Voici leurs coups de cœur pour adultes et enfants.

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE MARUANI, 171, BOULEVARD VINCENT AURIOL :

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE JONAS, 14, RUE DE LA MAISON BLANCHE :

Les années douces (2 tomes), Jirô Taniguchi et Hiromi Kawakami Éditions Casterman — Tsukiko croise par hasard un ancien professeur dans le restaurant où elle va tous les soirs. Au fil des rencontres, leurs liens se resserrent un peu plus chaque jour. Le dessin de Jirô Taniguchi est un enchantement, et épouse à merveille le texte intimiste et délicat de Hiromi Kawakami. Le lecteur est sous le charme de cette relation amoureuse.

Blast (2 tomes), Manu Larcenet Éditions Dargaud — Manu Larcenet n’est plus un inconnu dans le monde de la BD. Avec Blast, il renouvelle cependant ses sources d’inspiration en élevant son texte et ses dessins au niveau d’un chef-d’œuvre. C’est l’histoire d’un gros bonhomme disgracieux fuyant le monde en se réfugiant dans l’alcool et au plus profond des forêts. Une sorte de clochard philosophe à la recherche d’une illumination, un perpétuel suicidé de la vie plein d’humour, de résignation et de colère qui, lorsque la police l’interroge, se moque de toutes nos institutions.

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE LES OISEAUX RARES, 1, RUE VULPIAN :

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE L’ŒIL AU VERT, 59, RUE DE L’AMIRAL MOUCHEZ :

— Mambo, Claire Braud Éditions L’Association Une BD pleine d’humour et de poésie qui nous entraîne dans le sillage de Pétula, une jeune femme lumineuse, fragile et énergique à la fois, dont l’existence faite de folie(s) douce(s) illumine la vie de ceux qu’elle croise et aime. Le dessin en noir et blanc, d’une grande finesse, danse sur les pages. Une merveilleuse réussite pour un premier album ! 44

Mister Wonderful, Daniel Clowes Éditions Cornelius — Un savant mélange d’humour, de tragédie et de romantisme, Mister Wonderful met en scène l’attachement profond de Daniel Clowes pour ces personnages esquintés par la vie mais jamais complètement irrécupérables.

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE LIVRES PREMIÈRE, 42, RUE DE TOLBIAC : Polina, Bastien Vivès Éditions Casterman KSTR — Bastien Vivès déconcerte et ravit, une fois de plus. Son dessin, à gros traits, comme des croquis pris sur le vif, rend une finesse et une grâce à ses personnages dans leurs mouvements, leurs expressions. Sa palette chromatique simplissime (blanc-gris-noir) les rend encore plus légers. L’auteur du Goût du chlore s’essaie au récit de longue haleine, dans un univers qui ne lui est pas familier, et c’est une réussite. Un vrai plaisir de lecture qui n’est pas réservé qu’aux jeunes filles !

— L’AVIS DE LA LIBRAIRIE VÉLIPA, 48, RUE DU JAVELOT : La douceur de l’enfer (Tome 1), Olivier Grenson Éditions Le Lombard — Dessinateur scénariste belge, Olivier Grenson relate le voyage en Corée d’un jeune américain orphelin, afin d’assister à l’hommage rendu par son pays à son grand-père mort au front 60 ans plus tôt. Il signe là un très beau roman graphique, sur un conflit méconnu, bâti autour d’une intrigue particulièrement prenante.


LOISIRS

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Spécial quais de Seine Par Ôna Maiocco Photographies Mathieu Génon

Si votre été est parisien, du moins en partie, ne manquez pas l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’émulation estivale qui croît autour du quai François Mauriac. Petite sélection du meilleur des bords de Seine.

BULLER ET BRONZER Le dispositif Paris Plages ne s’aventurant pas jusqu’aux berges du 13e, il faudra composer avec les éléments locaux pour satisfaire ses envies de farniente.

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— Pour une petite pause soleil : le parvis de la BNF, tout de bois vêtu, rappelle le pont d’un bateau ou les caillebotis qui mènent à la plage. Il fait bon s’y asseoir un livre à la main, notamment sur les marches qui entourent le puits central. Vue rafraîchissante sur la canopée de la « forêt », assez calme du point de vue sonore avec un bon ratio soleil/ombre quelle que soit l’heure de la journée. Sinon, à l’est, la grande façade de marches offre un panorama très agréable sur la Seine à peine gâché par le tumulte automobile ou humain. Dans tous les cas, tenue correcte recommandée, les agents de police ne sont pas loin (commissariat de la tour T4 de la BNF).

BOIRE ET MANGER

— Pour un vrai bain de soleil en maillot : les accros aux UV se retrouveront à l’espace solarium de la piscine Joséphine Baker. Logiquement très prisée pendant les beaux jours, cette terrasse dotée de confortables transats est accessible aux heures d’ouverture de la piscine et uniquement lorsque le bassin est découvert, gage de beau temps ! Heureusement, un roulement est favorisé par la règle estivale suivante : l’entrée à la piscine est valable pour deux heures, chaque heure supplémentaire étant facturée. Ceux qui préfèrent le clair de lune à l’astre solaire pourront toujours s’adonner à quelques longueurs nocturnes le mardi et le jeudi où la piscine ferme ses portes à minuit. Les transats sont aussi de la partie en terrasse des quelques bars-restaurants saisonniers, à condition de payer le prix fort pour les consommations (autour de 8 euros la pinte de bière).

Cette année encore, les quais ont subi leur mue estivale : les restaurants éphémères poussent comme des champignons et les bateaux ressortent leurs plus jolies tables pour attirer les promeneurs. Ainsi, question boisson et nourriture, vous aurez l’embarras du choix. Les grandes tablées en bois sont très attrayantes (esprit pique-nique, on s’assied où l’on veut) et le prix des pizzas ne s’envole pas trop (entre 9 et 15 euros à La Paillote par exemple), mais le service est souvent débordé et la qualité des mets se révèle au final assez décevante. Pas de super plan pour manger, donc, mais n’hésitez pas à faire un tour du côté de La Dame de Canton et d’El Alamein, les deux bateaux de charme où il fait bon prendre l’apéritif, en bordure de quai sur des demi-tonneaux pour le premier, et pour le second, sur sa terrasse verdoyante. De modestes collations pas très chères y sont également servies (6 euros l’assiette de fromage et charcuterie devant la Dame de Canton).


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LOISIRS

SORTIR ET DANSER Les concerts et les soirées clubbing sont sans conteste la spécialité de nos quais estampillés 13e. Quelques suggestions pour vibrer tout l’été. — Le Batofar et son penchant pour la musique électronique décline cet été le son en trois versions : live, club ou terrasse (sur le quai en face du bateau). Parmi les sagas de l’été,  The european series  laissera les platines aux dj’s des meilleurs clubs européens tandis que La chambre à air, émission de radio no made enregistrée en terrasse, en direct et en public, proposera de la musique fraîche, des rencontres, des dj sets, des performances et même de la poésie et des jeux. — La Dame de Canton a fait le choix du multi-style pour satisfaire tous les goûts : vous y trouverez du rock, de la chanson française, du jazz manouche, du funk, du hiphop… À noter pour le samedi 23 juillet, une soirée nommée « Le deejay est une pute » qui permettra à tout un chacun de passer sa propre musique. Véritable jukebox party où aucun morceau ne sera refusé, quel que soit le support (vinyle, CD, MP3…) ! — La nouvelle scène à suivre est incontestablement celle de Petit Bain. Ce nouvel ovni culturel sera notamment secoué tous les samedis de l’été par les rythmes de la scène actuelle brésilienne lors des soirées « Brésil flottant » qui associeront musiques live, dj’s, ateliers de danse et dégustations de mets typiques. Programmations complètes sur www.batofar.org, www.damedecanton.com et www.petitbain.org

PARTICIPER POUR COMPRENDRE ET APPRENDRE — À la BNF, chaque mardi soir de juillet et août, se tient un cycle de conférences-débats autour de l’exposition Estivales africaines qui présente des documents exceptionnels - cartes, récits, photographies - racontant la découverte progressive du continent africain par les Européens entre le 16e et le 19e siècle. Chaque session permettra de répondre aux questionnements sur l’Afrique et fera découvrir à tous le passé et le présent de ce continent grâce aux collections de la BNF et aux interventions de chercheurs africanistes, d’un griot et d’une conteuse. Informations sur www.bnf.fr. — En juillet, à l’occasion d’une résidence d’artiste au Batofar, vous pourrez prendre part à plusieurs ateliers participatifs animés par Oliver Bishop-Young, activiste de l’écologie urbaine. Au programme : design et écologie ludique pour végétaliser trois bennes de chantier qui filtreront l’eau de la Seine. Informations et inscriptions sur www.batofar.org. " 49


Le 13 du Mois n°9  

Le magazine indépendant du 13e

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