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N°25 13 Janvier → 13 Février | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois | 3,90 €

REPORTAGE

FLICS SANS COMMISSARIAT AUX PORTES DU 13e

QUE RESTE-T-IL DE LA BANLIEUE ROUGE ?

JEUNE & PATRON IMMO - RESTO - WEB…

Focus sur ces trentenaires du 13e qui lancent leur boîte SPÉCIAL NOUVEL AN CHINOIS HOROSCOPE 2013 * DANS L'ÉTRANGE CENTRE COMMERCIAL OSLO * KARAOKÉ * RECETTE DE NOUILLES


SOMMAIRE

Janvier 2013 — www.le13dumois.fr

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n°25 p.03

Édito

p.06

Courriers

p.07

Le 13 en bref

p.45

Billet - Franck Évrard

p.57

Billet - L'inconnu-e du 13

p.58

L'image du mois

48

SOCIÉTÉ p.09

p.10

p.14

Spécial Nouvel An chinois : Horoscope, bienvenue dans l'année du serpent d'eau — Internat Lourcine : Une pouponnière d'élites venues « d'en bas » DOSSIER

JEUNE & PATRON FOCUS SUR CES TRENTENAIRES DU 13

e

QUI LANCENT LEUR BOÎTE 13e ŒIL

Spécial Nouvel An chinois : Portrait(s) de la galerie Oslo — p.32 Reportage : Flics sans commissariat p.26

Photographie de couverture : Mathieu Génon.

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© Igor Moukhin

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www.le13dumois.fr — Janvier 2013

SOMMAIRE

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p.37

PAR-DESSUS LE PÉRIPH' Que reste-t-il des banlieues rouges ?

p.40

PORTRAIT Robert Mizrahi, philosophe du bonheur

p.44

10

LOISIRS Spécial Nouvel An chinois Culture culinaire : Tout sur la nouille de riz — p.56 Spécial Nouvel An chinois Critique resto : Chinatown Olympiades p.54

MÉTRO MON AMOUR, MA HAINE L'histoire du ticket de métro CULTURE

Artistes parisiens en « Trans » — p.48 La culture russe envahit le Kremlin-Bicêtre — p.50 Sélection sorties p.46

P.03

S'ABONNER

P.47

COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS 5


COURRIERS

Janvier 2013 — www.le13dumois.fr

VOS RÉACTIONS... F : 3.90 € R 28895 - 0024 -

N°24

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Chaque mois, vous trouvez sur cette page un condensé de vos réactions. Envoyez vos commentaires à cette adresse : redaction@le13dumois.fr

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CEUX QUI « AIMENT LES FOYERS » Bonjour cher journal,

ENQUÊTE SUR LES FOYERS DE MIGRANTS

1970 - 1990

BUTTE-AUX-CAILLES DES VOYOUS AUX ANARS

INSOLITE LE HOCKEY SOUS-MARIN

NOTRE SÉLECTION CADEAUX DE NOËL * BON PLAN RESTO * SORTIES

J’ai le plaisir d’être à la fois un lecteur fidèle de votre (fort bonne) revue, et le président de l’amicale des locataires d’un petit groupe de trois immeubles de la rue Bruant,  voisins du Foyer Vincent Auriol (évoqué 2 fois page 30 de votre dernier numéro). Or, s’il s’est bien créé une association de « défense  des riverains du Foyer » se positionnant contre la réhabilitation de celui-ci dont vous évoquez justement les recours judiciaires dans votre article, d’autres riverains « aiment les foyers » pour reprendre en la détournant votre formule. En effet, depuis sa création, notre amicale s’est  positionnée en appui et soutien de nos voisins du foyer, et notamment de son Comité des résidents avec lequel nous collaborons si bien qu’ils nous invitent aux comités de pilotage sur cette réhabilitation se tenant à la Direction de l’Urbanisme, 17 boulevard Morland. Je précise que cette amicale a la chance de représenter entre 40 et 55% des 70 locataires (5€/an, pas cher mais il faut y résider) et que nous avons plusieurs fois fait voter, lors de nos assemblées générales annuelles, l’accord (unanime ou très largement majoritaire) de nos membres pour : - refuser de rejoindre l’association qui engage les recours contre cette opération (et qui effectivement s’y entend pour faire passer ses messages, comme lorsqu’elle a affiché un peu partout boulevard Auriol un risque amiante sur le chantier…) - appuyer les actions de nos voisins et de leurs représentants, par exemple contre leur propre bailleur , COALLIA (ex AFTAM), ou contre la mairie du 13e pour maintenir une cuisine collective sur les lieux alors même que nous avons « subi » les odeurs de l’ancienne cuisine mal entretenue par l’ancien bailleur (la Soundiata). Voilà, c’était juste pour vous montrer que si, comme vous l’écrivez, « les riverains n’aiment pas les foyers » de façon générale, ce n’est pas toujours le cas, et pour Auriol, M. Brasseur, responsable du chantier côté Coallia, Mrs Diakite ou Doucouré du Comité des résidents (actuellement en site de desserrement boulevard Masséna), voire M. Coumet croisé boulevard Morland peuvent témoigner du soutien actif de notre amicale aux côtés de nos amis du Foyer. Au plaisir de continuer à lire vos articles aussi divers que riches sur « notre » 13e. — Laurent Laplanche

ERRATUM Jean-Paul Réti de l’association APLD 91, aux Frigos, nous a fait parvenir un long courrier qu’il nous est impossible de publier ici. En substance, il nous reproche d’avoir utilisé dans notre article consacré aux comptes rendus de mandat le terme de « squat » au lieu de « site de création et de production » pour parler des Frigos. Nous le rétablissons dans ses droits et présentons nos excuses pour cette facilité langagière. Nous avons par le passé traité du sujet en long et en travers et connaissons l’intransigeance sémantique des occupants des Frigos qui, en effet, sont bel et bien des locataires et non des squatters. On ne nous y prendra plus !

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SOCIÉTÉ

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Par Philippe Schaller Photographies : Mathieu Génon Ulrich est en prépa Technologies et sciences de l'ingénieur. Il aimerait intégrer l'Ecole centrale Paris et ensuite "travailler sur une plate-forme pétrolière".

INTERNAT LOURCINE

UNE POUPONNIÈRE D’ÉLITES VENUES « D'EN BAS » L’internat d’excellence Lourcine a ouvert ses portes lors de la dernière rentrée dans l’ancienne caserne du boulevard de Port-Royal. Des étudiants de milieux défavorisés y bénéficient d’un cadre de vie et de travail d’exception. Nous avons pénétré dans cette usine à cerveaux.

I

l est 18h30, Ulrich rentre tout juste de sa classe préparatoire au lycée Raspail. Il signale à l’accueil qu’il est rentré et monte dans sa chambre. L’étudiant en Technologies et sciences de l’ingénieur a commencé les cours à 8 heures du matin, mais sa journée est loin d’être finie. À peine arrivé, et le voilà en tutorat de philo au sous-sol du bâtiment. Pas le temps de souffler en prépa. « J’ai eu du mal à dormir au début de l’année, je rêvais même de maths, lâche-t-il. Aujourd’hui ça va mieux.  » Ulrich, 18 ans, fait partie des 134 élèves

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de l’internat d’excellence Lourcine, qui a ouvert ses portes en septembre dernier. La proviseure, Franceline Parizot, aime parler « d’internat de Paris  ». C’est pourtant un dispositif bien particulier dont profitent les élèves (lire ci-dessous). Sélectionnés sur critères sociaux et géographiques, ces étudiants en prépa de milieux modestes bénéficient ici de conditions idéales pour réussir : une chambre personnelle, des salles d’études, des tutorats avec des enseignants de classes prépa et des élèves ayant réussi les concours des grandes écoles, des ateliers d’expression orale…

En ligne de mire, HEC, Polytechnique ou Normale sup Les étudiants viennent de toute la France, voire de l’étranger, inscrits dans des filières scientifiques, littéraires, économiques ou artistiques. Ils préparent les concours de prestigieuses écoles, HEC, Polytechnique ou Normale sup. Pour Ulrich, ce serait l’École centrale Paris, avec comme projet, à terme, de « travailler sur une plate-forme pétrolière  ». En attendant, il pèche sur sa dissertation. L’étudiant attend beaucoup de Robert Lévy, prof de philo. Scientifique convaincu, il mise sur les lettres pour faire la différence au concours. Le sujet du jour, une phrase de Montaigne : « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute. » En proie à des difficultés, Ulrich aimerait évoquer avec l’enseignant les pistes auxquelles il a pensé. L’ancien prof à Fénelon se prête volontiers à l’exercice : «  Nous sommes là pour les guider, les faire accoucher de leurs idées.  » Ulrich se lance  : «  Je partais sur l’idée de s’interroger sur le poids réel de nos propos. » « C’est intéressant, lui répond le prof. Mais il faut approfondir. Est-ce que ça ne voudrait pas dire, par exemple, qu’il peut y avoir des malentendus dans la communication, que quelqu’un peut entendre quelque chose de


DOSSIER

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JEUNE & PATRON

IMMO – RESTO – WEB,…

Focus sur ces trentenaires du 13e qui lancent leur boîte

Par Jérémie Potée, Elsa Sabado, Philippe Schaller Photographies : Mathieu Génon

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DOSSIER

CRÉER SA BOÎTE À 30 ANS… Qui sont ces jeunes qui entreprennent ? Quels sont leurs domaines de prédilection ? Comment sont-ils aidés ? En préambule de notre dossier, voici quelques clés de compréhension.

Qui veut créer sa boîte passera sans doute par une « Boutique de gestion », un réseau associatif qui prodigue conseils et sessions de formation aux porteurs de projets. Mélanie Gauquelin, consultante-formatrice au siège de la branche parisienne, situé dans le 14e, a bien voulu nous dresser un topo sur cette jeunesse qui ose entreprendre. E-commerce et boîtes « éthiques » Premier enseignement  : parmi les 3 000 demandes annuelles à la création recensées à Paris, 16% sont issues des moins de 30 ans. Parmi leurs domaines de prédilection, des activités en rapport avec la « nouvelle économie  ». Le  e-commerce  trônerait ainsi en pôle position des projets envisagés. Avec cette première limitation que les banques sont, en la matière, très difficile à convaincre. « La banque n’a rien à financer, sinon un stock et un site Internet quand elle préfère miser sur du matériel  », rapporte la conseillère. «  Certes, ce genre de projet est bien moins cher à monter, poursuit-elle, raison pour laquelle les jeunes s’y engouffrent. Mais s’ensuit un problème évident de visibilité. On sait qu’il faut en moyenne cent clics pour cinq achats. Le développement de l’entreprise passe donc par un processus de fidélisation long et ardu. » Autre tendance lourde, ces projets qui comportent une double activité, type boutique-café ou cafés culturels, souvent avec une vision éthique (lire à ce propos l’exemple parlant de l’Âge d’Or, page  24). Le capitalisme de papa a donc vécu  : au besoin d’autonomie souvent avancé - créer son propre emploi pour s’émanciper du patron - s’ajoute désormais le besoin de « créer quelque chose qui corresponde à ses valeurs propres », rapporte Mélanie Gauquelin.

Des aides en pagaille Reste ce chiffre révélateur : une entreprise sur deux n’existera plus au bout de trois ans. Et la conseillère d’insister sur la nécessité de mitonner son projet en amont. Il faut en général six mois pour se lancer, le temps de fabriquer son business plan, de monter son prévisionnel, de prospecter des clients avant, enfin, de s’attaquer aux banques. En moyenne, le budget d’un projet se situe entre 40 000 et 60 000 euros. Une batterie de dispositifs de financements publics existe. En-deçà de 45 000 euros, un Prêt à la création d’entreprise (PCE) à taux zéro - entre 2 000 et 7 000 euros - est aisé à obtenir. Le dispositif OSEO prend lui à sa charge le cautionnement de tout ou partie des (petites) sommes empruntées. Enfin, le prêt d’honneur dit Paris Initiative Entreprise (PIE), également à taux zéro, peut atteindre 30 000 euros et s’adresse aux porteurs de projets innovants, jeunes de préférence. Les jeunes chômeurs privilégiés  Quant aux boutiques de gestion, organisme de référence pour qui souhaite un «  bon départ  », les demandeurs d’emploi sont leur cœur de cible. Ce sont eux qui bénéficient des dispositifs d’accompagnement les plus avantageux. Témoin, cette «  couveuse inter-générationnelle  » qui s’adresse aux chômeurs de moins de 30 ans et de plus de 50 ans. Formés par des banquiers et autres experts comptables, les aspirants entrepreneurs peuvent y tester leurs projets en conditions réelles. Résultat : un taux de pérennité de 90% une fois lancés dans le grand bain quand, pour les autres, ce taux atteint péniblement les 50%. « C’est le meilleur dispositif qui puisse exister, précise Mélanie Gauquelin. Paradoxalement, un salarié ne peut prétendre en bénéficier. » Mieux vaut donc être jeune et chômeur pour partir à l’aventure. Gare, cependant  : «  Parmi les jeunes que j’accompagne, l’objectif peut être le simple retour à l’emploi via la création de sa propre entreprise. Mais mieux vaut un retour à l’emploi salarié qu’un projet raté », nuance la conseillère. À bon entendeur. " J.P.

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DOSSIER

— À Paris Rive-Gauche

SILICON VALLEY SUR SEINE

Au fin fond de Paris Rive-Gauche, la Ville de Paris a érigé un « Incubateur » de 3 000 m². Les jeunes entrepreneurs de l’ère digitale y bénéficient de locaux et de tuteurs pour que leurs start-up puissent naître et grandir, puis voler de leurs propres ailes.

A

ux frontières de la capitale, au cœur d’un entrelacs de voies rapides, se dresse un cube de verre rutilant. L’Incubateur « Paris Région Lab » se trouve au 15 rue Jean-Baptiste Berlier, aux confins de Paris Rive-Gauche, un quartier flambant neuf qui se cherche une âme. L’air absorbé et le casque vissé sur les oreilles, de jeunes hommes descendent du nouveau tramway, traversent ce no man’s land coincé entre le périphérique et la voie ferrée et entrent dans le cube glacial. Ils parcourent de longs couloirs couleur béton pour s’installer devant leurs PC, et cliquer avec frénésie. Silence... Ici, on travaille à l’éclosion des entreprises de demain. À 25 ans, difficile de convaincre une multinationale Du haut du building, Nicolas Bellego est à la manœuvre. Cet ingénieur connaît ses 25 start-up sur le bout des doigts. Pour expliquer son métier, il déroule tout le fil de la création d’entreprise  : «  Imaginons que vous sortez d’une école d’ingénieur.

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Vous avez une idée innovante dans le domaine des technologies numériques, et vous voulez créer votre boîte. » Il sort son Powerpoint. «  Première étape  : vous présentez un dossier pour entrer dans un Incubateur d’amorçage, où des professionnels vous aident à développer votre idée, à faire une étude de marché. Étape n°2, au bout d’un an, vous postulez pour un accélérateur de start-up, qui vous propose des locaux, une aide au recrutement et à la levée de fonds. Bienvenue à l’Incubateur  !  », s’exclame cet ingénieur d’une quarantaine d’années, avant d’en venir au but  : «  Je fais office d’intermédiaire entre ces jeunes créateurs et les grosses boîtes. Je leur viens en aide sur des aspects techniques, juridiques, marketing... mais leur plus grand problème, c’est de trouver un investisseur qui parie sur leur projet, un “grand compte”. » Car, à 25 ans, difficile de convaincre les équipes des grandes multinationales. «  Nous travaillons en partenariat avec 40 grands groupes, que nous mettons en lien

avec nos start-up », explique Nicolas Bellego. Outre cette proximité avec les investisseurs, l’Incubateur propose des interventions d’avocats ou d’entrepreneurs passés par les affres de la création. Surtout, les innovateurs regroupés ici s’enrichissent mutuellement de leurs échanges. Au bout de trois ans, la start-up doit avoir pris assez d’élan pour prendre son envol et quitter l’Incubateur. Réservé à de rares privilégiés Plusieurs Incubateurs sont disséminés dans Paris, et chacun a sa spécialité  : finance, jeu vidéo, édition ou nouveau média. Pour chaque entreprise sélectionnée, la Ville de Paris fait un don de 30 000 euros et propose des emprunts à taux zéro allant de 50 000 à 100 000 euros. «  200 start-up sont ainsi financées. La Mairie de Paris dépense environ 4 millions d’euros pour l’amorçage d’entreprises, et 3 millions pour les accélérateurs », affirme Nicolas Bellego. Cet argent, public, ne bénéficie qu’à un petit nombre de privilégiés  : «  Il faut avoir fait une bonne école, arriver avec des associés aux compétences diverses, et apporter au minimum 20 ou 30 000 euros de fonds propres pour être crédible et accéder aux Incubateurs », décrit l’ingénieur. « Et quand bien même on réunirait ces critères, seules 10% des candidatures passent le


© Corentin Fohlen

DOSSIER

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YOUPRESS De jeunes reporters sans

Leïla Minano en 2010, au lendemain du séisme en Haïti. Ici dans un orphelinat de Port-au-Prince pour un papier consacré au gel des adoptions paru dans VSD.

frontières ni patrons

Youpress est un collectif de journalistes installé dans le 13e. Leur défi : prouver qu’un journalisme jeune, indépendant et collaboratif est possible en pleine crise de la presse.

I

ls ne traînent que rarement dans leur local, et pour cause, ils ne jurent que par le terrain. Delphine Bauer, David Breger, Amélie Cano, Leïla Minano, Ariane et Stéphane Puccini, Juliette Robert, ils sont sept journalistes pigistes trentenaires à se partager un local de la rue des Tanneries, au même endroit que vos serviteurs du 13 du mois. Cinq rédacteurs, un monteur-cadreur, une photojournaliste. Le collectif s’était fait remarquer en 2008 avec la fameuse séquence du Salon de l’agriculture, où Nicolas Sarkozy, président de la République, avait lâché, face à un badaud, « Casse-toi, pauv’ con ! » Oui c’est eux ! En 2010, ils se sont installés dans ce local de la rue des Tanneries pour en faire leur repaire. Le collectif Youpress, une énième forme de bureau partagé ? «  On a poussé la chose bien plus loin, insistent Leïla et Ariane.

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On mutualise les infos, on échange sur les opportunités et les souhaits des rédacs. » Ici, on pense collaboratif. Les jeunes journalistes se retrouvent tous les mercredis soirs pour une sorte de conférence de rédaction, où chacun présente aux autres ce sur quoi il travaille, demande et donne des avis, propose des contacts éventuels. Le grand reportage pour ambition Le collectif, chez Youpress, n’est pas un vain mot. Ils ont commencé par partir ensemble, en 2008 couvrir l’élection présidentielle au Kosovo. «  Un projet pour se serrer les coudes.  » Ensuite, ça a été des enquêtes, des dossiers « clés en main » réalisés à plusieurs. Le fonctionnement collaboratif perdure. Quand un membre n’est pas en mesure de répondre à une commande, il la propose à un autre. «  On ne refuse rien, ça intéresse toujours quelqu’un  », témoigne Ariane. « Et quand quelqu’un chope une première pige avec un titre, les autres s’engouffrent dans la brèche  », sourit Leïla. Une manière de fidéliser les rédactions. La majorité des


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JEUNES & HARDIS Leur projet, leurs emmerdes : voici un trombinoscope de jeunes talents risque-tout glanés parmi le vivier que recèle l’arrondissement.

DESSIN DE PRESSE CAMILLE BESSE — DANS LE TOP 4

«

INTERNET ELLIOT LEPERS — LE PETIT PRINCE DU WEB

«

La fabrique de nuages » : c’est le nom du premier site d’Elliot Lepers, créé avec sa sœur lorsqu’il était en 4e. Il fréquentait alors le collège Gabriel Fauré. L’image lui va comme un gant : le zigoto passe des heures à travailler son code, pour pouvoir faire rêver les gens avec ses productions loufoques. Précisons : son code html. Le petit génie est web-designer. Il a appris le métier d’artiste-geek lors d’un stage au sein du site futuriste Owni. Ces cordes à son arc lui ont permis, à 18 ans, d’animer une émission sur Canal+, L’Œil de Links. Puis, à 20, d’être nommé directeur artistique d’Éva Joly lors de la dernière campagne présidentielle. Les lunettes rouges, c’est son œuvre. « Mon univers est très coloré, acidulé. Je veux faire des choses drôles. » Et il ne s’en prive pas. Dans le web-documentaire Jour de vote, Elliot joue l’assistant parlementaire du député qu’incarne l’internaute et le guide dans les arcanes de l’Assemblée nationale. Il réalise également  Les printemps de la jeunesse, documentaire digital consacré aux printemps tunisiens et israéliens. « Le premier webdoc entièrement en html 5 ! », annonce-t-il avec fierté. Quelqu’un d’à part, on vous dit.

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J’ai énormément progressé : le travail à la pointe sèche a libéré mon trait,  mes dessins sont plus anguleux, plus nerveux... » Camille Besse, brindille blonde et bondissante, compte, à 30 ans, parmi les quatre dessinatrices de presse de l’Hexagone. Et elle en est fière, car pour obtenir le titre, elle a donné tout ce qu’elle avait de tripes. Après un passage éclair dans une boîte de com où on lui demandait « de dessiner de la merde pour des connards », elle se jure de ne faire, désormais, que ce qui lui plaît. Native de la rue du Dessous-des-Berges, la gribouilleuse en herbe est repérée par Charlie Hebdo après avoir fait ses classes à l’école d’art des Gobelins, puis les Arts déco de Strasbourg. Pour marquer de sa plume le plus fameux satirique de France, elle se contente du RSA et de la CMU pendant deux ans, et dort pendant six mois sur les canapés des copains. Pourtant, l’ex-galérienne ne tarit pas d’éloge pour Charlie : « Je leur dois tout ! » Y compris son gagne-pain actuel : Camille est chargée de nourrir les pages de l’hebdomadaire féminin Causette de ses croquis. Cela donne une saveur toute particulière à son indépendance. Son conseil ? « Ne jamais, par manque de fric, céder à la médiocrité. »


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13e ŒIL

— Spécial Nouvel An Chinois

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13e ŒIL

GALERIE DE PORTRAITS

À LA GALERIE OSLO Après l’avenue des Gobelins et la place Jeanne d’Arc, Le 13 du Mois a traîné ses guêtres dans un tout autre univers. La galerie marchande Oslo est des plus insaisissables : nichée au creux de la dalle des Olympiades, elle abrite une centaine d’enseignes asiatiques dans un décor d’une autre époque. Le lieu, cœur du quartier chinois, conserve son atmosphère des années 70 et évite soigneusement de livrer ses secrets. Par Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

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uelques notes de musique, puis une mélodie qui n’a rien de familier. À l’écran, la chanteuse parée d’une robe bleue à volants affiche la mine de l’amoureuse contrariée. Les paroles, en bas qui défilent, sont en caractères vietnamiens. Elles sont suivies des yeux par quelques clients d’une cinquantaine d’années qui s’attardent, nostalgiques, sous les casques audio au son de leur pays lointain. La boutique entière est consacrée à ces figures du romantisme, stars de la variété ou du cinéma sud-asiatiques, qui s’étalent en postures délicates et couleurs tendres des murs aux jaquettes des VHS. Dans le magasin d’en face, comme en écho à son concurrent, l’écran plat montre six éphèbes clonés, mèche noire sur le côté, lancés dans une chorégraphie rapide et millimétrée sous les yeux d’adolescents branchés, iPhone dans une main, bubble tea dans l’autre. Dans cet antre du kawaii (mignon en Japonais) aux allées encombrées, les accessoires à l’effigie de Psy, interprète du phénomène Gangnam Style, sont le carton du moment. L’opposition de style est à l’image de ce centre où survit, en 2013, le kitsch de ses débuts. Car la galerie marchande Oslo aura quarante ans cette année, le même âge que les Olympiades, qui l’incluaient dans son projet initial. Alors, comme la dalle, elle est de béton, défraîchie et peu avenante. Comme elle, ce haut lieu du quartier asiatique est relativement méconnu en dehors

du 13e arrondissement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une grande variété de visiteurs s’y croisent : de l’habitué de trente ans du quartier ou d’ailleurs aux jeunes générations converties à la culture pop asiatique, en passant par les badauds en quête d’exotisme. « Mon mari n’est pas là, je ne peux rien dire » Zone tampon entre la dalle des Olympiades et l’avenue d’Ivry, la galerie Oslo ne paie pas de mine. Basse de plafond, faible d’éclairage, elle se décompose en une allée principale et deux petites allées perpendiculaires. Les deux entrées, d’un côté comme de l’autre, sont presque indiscernables tant elles se fondent dans le décor. Au 44 avenue d’Ivry, où débouche un escalator, l’entrée est située entre Paris Store et Tang Frères. La galerie, de l’extérieur, n’est rien d’autre qu’un immeuble parmi les immeubles au bout de la dalle des Olympiades. À l’intérieur, le centre n’est pas, comme d’autres, pensés pour optimiser le lèche-vitrine. C’est une succession linéaire d’enseignes asiatiques où seule une banque rappelle l’Occident. Restaurants, coiffeurs, instituts de beauté, magasins d’habillement, de musique ou de décoration, bijouteries, boucheries et autres pharmacies sont tenus par ces populations venues de Chine et d’Asie du Sud-Est implantées dans le quartier dès le milieu des années 1970. Tenter d’en apprendre davantage, au-delà de la simple observation, est un véritable défi. Qui tient  "

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13e ŒIL

— Reportage

Le 1er avril 2012, l’Hôtel de police du 13e arrondissement était ravagé par les flammes. Depuis, le commissariat est éclaté sur cinq sites différents. Pendant une semaine, nous avons voulu rendre compte de l’état des troupes en suivant l’unité de police administrative installée aux Olympiades. Voici leur quotidien, fait de débrouille et de missions étonnantes.

FLICS

SANS COMMISSARIAT Par Jérémie Potée Photographies : Mathieu Génon

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L

e contact avec la petite brigade administrative du 13e débute avec un géant s’extirpant d’un bureau qui paraît sous-dimensionné. C’est Cyril, surnommé « 205  » par ses collègues en raison de ses 2,05 mètres. Il est à lui seul une métaphore de l’exiguïté dans laquelle se sont retrouvés les policiers quand leur commissariat a brûlé le 1er avril 2012. Dispatchés dans cinq sites de fortune, les brigades du 13e attendent la réfection du commissariat en faisant avec les moyens du bord. Pour notre part, nous avons décidé de nous concentrer sur l’unité de police administrative (UPA) réinstallée sur la dalle des Olympiades, dans une petite vigie délaissée jusqu’alors. C’est le plus excentré parmi les sites réinvestis (pour le détail du redéploiement temporaire, lire l’interview du commissaire Serge Quilichini ci-après). Là, six hommes se partagent une trentaine de mètres carrés. Jusqu’en septembre, il y avait deux collègues de plus. Chargées des dossiers d’expulsion locative, Stéphanie et Sandrine officient maintenant depuis le nouveau QG du 5e arrondissement, où sont également basés l’état major et les brigades de police secours. Un QG où les membres de l’UPA doivent désormais se rendre périodiquement pour des réunions ou récupérer un dossier, quitte à perdre « pas loin d’une journée ».


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Des « bricarts » aux Olympiades Éric est un ancien de la BAC 13, qu’il a dirigé avant d’intégrer l’UPA. Ici, il n’y a que des « bricarts » (brigadiers) ou des « cabots-chefs » (brigadiers-chefs), des policiers qui ont tous de la bouteille. Didier, proche de la retraite, a fait toute sa carrière dans le 13e notamment à la nuit, Pierrick est passé par les stups, le grand Cyril, sous-brigadier, a fait de l’administratif partout à Paris avant d’atterrir dans le 13e. Au planning affiché sur le mur s’ajoutent les noms de Philippe, plutôt invisible cette semaine de trêve des confiseurs, occupé qu’il était à des sessions de tir et autre formation de secourisme pour passer brigadier-chef, et de Stéphane, au repos. Les Olympiades, Didier et Pierrick connaissaient bien. En particulier ses quelques loulous spécialisés dans le commerce de shit. Histoire de mettre les choses au clair, ils sont d’ailleurs allés voir l’un d’entre eux, un grand frère plus ou moins rangé auquel ils ont eu affaire par le passé. « On lui a dit qu’on n’était pas là pour lui et ses copains et qu’ils nous laissent tranquilles  », raconte Pierrick, qui y a lui-même fait des planques du temps où il était aux stups. Une façon de désamorcer toute animosité pour ces flics qui travaillent en civil - « Ça change les rapports. Les gens sont déstabilisés, plus à l’écoute  », selon Cyril   - et dont les missions sont finalement très peu répressives.

bercail. Ces policiers sont aussi en charge d’une variété d’enquêtes de voisinage et de moralité. Notamment pour des demandes de visite en prison ou, à l’inverse, pour s’assurer que ceux qui bénéficient d’une mise en liberté conditionnelle sortent dans de bonnes conditions. Il y a aussi les mariages « franco-étrangers » : ce sont les membres de l’UPA qui vont en effet s’assurer que les époux convolent en justes noces, quitte à vérifier l’état de leurs draps. Cette liste n’est pas exhaustive. Elle suffit pour donner à voir l’étendue des missions d’un groupe qui bénéficie d’une large indépendance d’action. L’UPA se voit comme un service public à part entière. On n’y prend pas de plainte, on ne s’occupe pas de répression - « jouer à saute-dessus, ça va un moment. Au moins en police administrative, tu vois les résultats  », nous dira-t-on. Et

comme tout service public qui se respecte en ces temps de disette, ses membres ont une vision assez amère du métier, à laquelle s’ajoute le contexte de l’incendie. Routine et débrouille « On a autant de dossiers qu’avant pour deux fois moins d’effectifs », s’énerve Éric avant de montrer quatre bureaux encombrés, placés en vis-à-vis : « Ici, on est susceptible de recevoir chacun une personne, on fait comment ? Tout ce qui a été installé ici, c’est nous qui nous en sommes occupés, quitte à y mettre de nos propres deniers. On paie le papier cul, la Salpêtrière nous fournit du savon pour nos missions auprès des aliénés, tout est comme ça ! » Arrive Pierrick de retour d’une « opération mortuaire ». Drôle de mission que celle-ci, qui consiste à apposer des scellés "

La solidarité entre flics, renforcée par l’éloignement des troupes, joue à plein

Une police qui ne réprime pas On s’occupe à l’UPA d’une foule de choses totalement méconnues. Le renouvellement des permis de port d’armes, c’est ici. En voyant les dossiers s’empiler sur les étagères, on s’aperçoit que les possesseurs d’armes ne sont pas rares dans le 13e - « certains en possèdent plus d’une dizaine », nous dira Éric, le chef. Il nous parlera également des aliénés, qu’ils vont voir en cas de problème quand, par manque de lits d’hôpitaux et après avoir été gavés de médicaments, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes une fois de retour au

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13e ŒIL

Sous le commandement d’Éric, le brigadier major, la troupe vaque à ses tâches administratives d’un genre très particulier. Nous qui venions avec l’idée d’éprouver leurs conditions de travail avons été surpris par la nature de leurs missions. Alors, le temps d’une semaine, nous en avons profité pour faire d’une pierre deux coups.


PAR-DESSUS LE PÉRIPH'

QUE RESTE-T-IL DES BANLIEUES ROUGES ?

IVRY-SUR-SEINE

STADE LENINE VILLEJUIF

STADE NAUTIQUE YOURI GAGARINE MaK‡‘aŽ‡C VILLEJUIF

GROUPE SCOLAIRE KARL MARX

Par Éloïse Fagard Photographies : Mathieu Génon

« Ce qu’il reste des banlieues rouges ! » L’expression a fait bondir les élus communistes interrogés. « Mais les banlieues rouges, c’est pas fini ! » Il faut dire que le sujet est sensible, avec l’érosion des votes PC et la défaite du député Gosnat aux dernières législatives. En cette époque paradoxale où le Front de gauche atteint des sommets mais où le PC poursuit son déclin, le moment est peut-être venu de se poser la question : nos banlieues sont-elles encore rouges ?

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u’on se balade à Ivry, Vitry ou Villejuif, le patrimoine toponymique est évident : on passe d’une avenue de Stalingrad, à une avenue Karl Marx en traversant une rue Youri Gagarine ou une avenue Lénine. Des bâtiments publics, construits comme des manifestes de la politique communiste trônent encore. Ainsi le collège Karl Marx à Villejuif, situé au numéro 49 de l’avenue Karl Marx bien sûr. Ou encore le stade Lénine à Ivry, où ça ne s’invente pas, joue l’US Stalingrad. "

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Mais loin de ces détails cocos un peu cocasses, ce qui frappe, c’est le cœur de ces banlieues qui est toujours rouge. La section PC d’Ivry est ainsi une des plus importantes du pays, avec ses 1 050 adhérents - contre 120 au PS, 30 EELV, 30 NPA et 30 à l’UMP dans la même ville. À sa tête, le jeune Mehdi Mokrani, la trentaine, est loin des clichés des vieux communistes croulants. Un peu en avance sur ceux de sa génération dont la conscience politique s’est éveillée le 21 avril 2002, Mehdi adhère au PC juste avant les présidentielles. Après avoir fait ses classes aux Jeunesses communistes, cet Ivryen pur jus a été assistant parlementaire de Pierre Gosnat avant de prendre la tête de la section.

Le groupe scolaire Karl-Marx à Villejuif a été inaugurée en grandes pompes par Maurice Thorez en 1933 et fut alors qualifiée de « plus belle école de France » dans L'Humanité.

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Élections, boom des adhésions Malgré son parcours exemplaire, Mehdi n’est pas un apparatchik et n’est pas toujours tendre avec les positions du PC. « À Ivry on fait 80 adhésions pendant les présidentielles, cela aurait été impossible sans la dynamique du Front de gauche », reconnaît Mehdi. Car quoi qu’on puisse en penser, au PC, le problème n’est pas tant d’attirer de nouvelles têtes : « On recrute beaucoup. Mais on a souvent du mal à les maintenir. » Les différentes vagues de renouvellement ont permis au parti de se rajeunir sans pour autant que les jeunes aient poussé les vieux dehors. Sur la défaite aux législatives, Mehdi relativise  : «  À Ivry il fallait avoir plus de 35% des voix pour se maintenir, il y a eu une véritable vague rose. » Dans cette ancienne ville ouvrière où l’on

vote communiste depuis des générations, la tradition familiale n’a cette fois pas suffi. Pour sa thèse de sociologie, David Gouard (1) a mené un travail de terrain de deux ans sur le passé rouge d’Ivry. Le sociologue a étudié les cités Maurice Thorez et Youri Gagarine, deux quartiers ivryens de longue tradition communiste, histoire d’en savoir plus sur l’évolution du vote PC. Dans ces cités ouvrières où le soutien au PC était très élevé jusqu’aux années 1980, le vote communiste a évolué de façon radicalement opposée. Dans la cité Maurice Thorez, au centre-ville, le soutien au PC s’est maintenu. À l’inverse, le quartier Gagarine avec sa population immigrée vote moins et vote moins PC : « C’est assez représentatif des banlieues rouges avec le rétrécissement du noyau électoral qui soutient le PCF, explique David Gouard. Il s’agit souvent de descendants d’ouvriers qui votaient massivement pour le parti communiste. Maintenant ils sont cadres de la fonction publique, enseignants… » Les succès du communisme municipal Dans le Val-de-Marne, bastion communiste pendant 80 ans, des communes comme Ivry, Vitry, Villejuif et Gentilly sont dirigées par des maires communistes depuis des décennies. La raison  ? L’adhésion de la population à la politique de communisme municipal, un modèle de gestion de la ville avec des élus très proches de leurs administrés. « Les communistes ont mené une politique avec un encadrement assez fort des populations dans les domaines de la santé et du logement dans un premier temps, dans les années 1920. Ils ont construit leur légitimité en politique locale sur les réalisations sociales qui ont directement amélioré la qualité de vie de la classe ouvrière  », poursuit le sociologue. Les élus communistes investissent beaucoup dans le sport et la culture, on le voit au nombre important d’équipements culturels. Ivry compte ainsi pas moins de trois théâtres pour une population qui représente moins du tiers de celle du 13e arrondissement. Les associations sportives elles aussi perdurent comme l’Entente sportive de Vitry, qui s’appelait le Club Sportif Ouvrier de Vitry à sa fondation


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PORTRAIT

DATES 1926 : Naissance à Paris Septembre 1939 : Déclaration de guerre et départ pour le château de Challain-la-Potherie 1943-1970 : Conversations avec Jean-Paul Sartre 1950 : Devient professeur de philosophie en lycée 1965 : Enseigne à Paris I-Sorbonne puis devient titulaire de la chaire de philosophie éthique et politique 1969 : Thèse intitulée Lumière, commencement et liberté 2009 : Mort de sa femme Colette, après 57 ans de mariage 2012 : Entretiens sur France Inter et parution de son autobiographie La nacre et le rocher, désignée meilleure autobiographie de l’année par le magazine Lire

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— Robert Misrahi PORTRAIT

Heureux qui comme

Misrahi — (a fait un long voyage) —

Texte : Virgine Tauzin Photographies : Mathieu Génon

Sa philosophie du bonheur trouve aujourd’hui un écho irrésistible et inespéré. À 87 ans, Robert Misrahi, qui a consacré sa vie à enseigner et écrire les possibilités d’être heureux, publie sa biographie, l’itinéraire d’un gamin pauvre du 13e arrondissement qui rêvait d’une vie comblée.

À

quoi songe-t-il, Robert Misrahi, en quittant le Lutetia d’un pas lent et régulier en direction du métro, puis de la gare, puis de la Normandie ? Qu’il est étrange comme des oreilles se tendent désormais vers ce qu’il ne cesse pourtant de répéter depuis un demi-siècle  ? À son plaisir bien visible de palabrer, au cours d’un entretien de trois heures à fronts rapprochés, comme si la recette du bonheur se trouvait là, dans un récit qu’il a eu le temps de peaufiner ? La philosophie de Robert Misrahi ne se murmure plus tout à fait comme un secret. France Inter lui a consacré il y a quelques mois une série d’entretiens, ses cours à l’université populaire de Michel Onfray font salle comble, un think tank, la Fabrique Spinoza, en a fait l’un de ses maîtres à penser, des étudiants ont planché sur son travail, d’autres auditeurs l’ont remercié d’avoir changé leur vie... «  Je suppose que si je suis de plus en plus entendu, c’est que, dans un contexte de souffrances, on a envie d’entendre qu’il est possible d’être heureux », analyse-t-il. Fallut-il alors que le 21e siècle fusse si rude pour qu’on s’intéressât à la notion de bonheur ?

Le bonheur, idée saugrenue Dans l’ombre des déterministes, catastrophistes, psychanalystes et autres philosophes à chevelure, Misrahi, 87 ans aujourd’hui, a passé la plupart de sa carrière à endosser le costume de l’idéaliste candide, voire mystique. Et pour cause : à la manière de Spinoza, dont il est l’un des plus grands spécialistes, il prône une philosophie éthique de liberté et de bonheur, à l’opposé de la philosophie traditionnelle, morale et marquée par l’idée de devoir. « Et s’il n’y avait que les penseurs qui me discréditaient !, s’exclame-t-il. Quand j’étais plus jeune, je me suis inscrit à la section PS du 5e arrondissement. Lors d’une réunion, j’ai lancé “et si on parlait du bonheur ?” Ça a provoqué un tel tollé que je n’y ai plus jamais remis les pieds. » Car depuis son premier traité, Lumière, commencement et liberté, le philosophe ne s’est jamais départi de sa doctrine. Il y a même voué sa vie, convaincu qu’il est de détenir la solution  : «  Je propose d’opérer une conversion intérieure pour accueillir le bonheur. » Le mode opératoire est le suivant  : «  Il faut découvrir trois vérités : la première est que nous sommes libres, la seconde qu’il faut considérer l’autre comme condition "

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Le 13 du Mois n°25  

Le magazine indépendant du 13e arrondissement

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