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N°22 13 Octobre → 13 Novembre | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois | 3,90 €

PLACE JEANNE D’ARC PORTRAIT D'UN VILLAGE

REPORTAGE

TOLBIAC LA ROUGE DENIS BAUPIN

3 760208 770187

R 28895 - 0022 - F : 3.90 €

LES PREMIERS PAS D’UN DÉPUTÉ À L’ASSEMBLÉE

RENTRÉE LITTÉRAIRE DIALOGUE DE LIBRAIRES * BON PLAN RESTO * SORTIES


SOMMAIRE

Octobre 2012 — www.le13dumois.fr

SOCIÉTÉ I

Que sont ces Rased qui disparaissent ? — p.10

PORTRAIT I Michel Host

— p.40

SOCIÉTÉ

L'arnaque aux cartons de pub — p.12

K J

SOCIÉTÉ

Tolbiac la rouge perd ses couleurs — p.14

PAR-DESSUS LE PÉRIPH' J 4

Handball à Ivry — p.52


N°22 — OCTOBRE 2012

Édito Courriers Le 13 en bref Billet - Franck Évrard Billet - L'inconnu-e du 13 L'image du mois

Octobre 2012 — www.le13dumois.fr

03 06 08 43 57 58

SOCIÉTÉ Éducation : Que sont ces Rased qui disparaissent ? Arnaque : Les cartons de pub de dépannage que vous retrouvez dans vos boîtes aux lettres Tolbiac la rouge l'est-elle encore ? Vinci soupçonné de malfaçons à la fac Diderot

NOTRE DOSSIER

SOMMAIRE

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34 Située au cœur du quartier de la Gare, la place Jeanne d’Arc, avec son église, son marché bihebdomadaire et sa localisation discrète, lovée entre les grands axes, tente de préserver son âme, malgré les mutations.

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13e ŒIL Reportage : La première rentrée du député Baupin Portrait : La place Jeanne d'Arc

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MÉTRO MON AMOUR, MA HAINE Dans la cabine du conducteur

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PORTRAIT Michel Host, prix Goncourt 1986

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CULTURE Rentrée littéraire : L'angoisse du libraire Sélection sorties

18 Parler d’argent à nos élus locaux n’a pas été chose aisée. Les résistances ont été patentes, nous avons pris le parti de les exposer. Ne noircissons pas le tableau outre mesure, cela dit. Nous avons pu évoquer avec un certain nombre d’entre eux leur porte-monnaie autant que le sacerdoce de l’élu.

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PAR-DESSUS LE PÉRIPH' Handball : L'US Ivry, le p'tit grand

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LOISIRS Culture culinaire : Douceurs et rondeurs chinoises Bon plan resto : Le Norouz

S’ABONNER COMMANDER LES ANCIENS NUMÉROS

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Nous avons suivi, courant septembre, les premiers pas de Denis Baupin dans son nouveau costume de viceprésident de l’Assemblée nationale.

Illustration de couverture : Jean-Baptiste Thiriet 5


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Éducation

QUE SONT CES RASED QUI DISPARAISSENT ? Cette année encore, la rentrée des classes a vu son lot de protestations contre les suppressions de postes dans les écoles, notamment les Rased. Le 13e n’y a pas échappé, et en a perdu trois. Focus sur un métier méconnu, au centre de toutes les tensions concernant la politique éducative.

Par Emmanuel Salloum Photographie : Mathieu Génon

L’

année scolaire 2012-2013 est bien « la dernière année Châtel ». La rentrée des classes de septembre a vu s’appliquer les mesures décidées par l’ancien ministre de l’Éducation nationale au printemps. Pour la dernière fois, elle s’est inscrite dans la continuité des coupes massives dans la fonction publique dictées par le président Sarkozy depuis 2007. Une fois encore, on a ratissé large parmi les Rased - 46 postes en moins dans l’académie de Paris -, et syndicats comme parents d’élèves n’ont pas manqué de protester vivement contre un « réel acharnement » envers ces maîtres qu’ils considèrent comme « indispensables ». Alors, de quoi parle-t-on ? Rased ne désigne pas un métier à proprement parler, mais des Réseaux d’aides spécialisés aux élèves en difficulté. Créés en 1990, ils se sont substitués aux Groupes d’aides psychopédagogiques (Gapp), composés d’un psychologue scolaire, d’un psychopédagogue et d’un psychomotricien, tous trois rattachés à une même école, maternelle ou élémentaire. Avec les Rased on a gardé le même personnel mais on a tenté d’optimiser leur couverture des écoles en les affectant à une circonscription, zone comprenant environ une vingtaine d’établissements.

DES INSTITS TRÈS SPÉCIALISÉS Les trois intervenants de chaque Rased travaillent de concert. 10

Le psychologue scolaire effectue avant tout une mission de dépistage d’une éventuelle pathologie et joue le rôle de médiateur avec la famille. Après une phase d’observation en classe, et une concertation avec les instituteurs et le directeur, on propose aux parents des élèves en difficulté de les aiguiller vers une aide complémentaire auprès du maître E ou G - c’est comme ça qu’ils sont appelés -, deux enseignants spécialisés qui ont reçu une formation spécifique d’un an. Le maître G, ou rééducateur, se consacre aux enfants qui n’arrivent pas à rentrer dans leur costume d’élève car ils sont parasités par des troubles du comportement : agitation, inhibition, dépression... Il s’agit alors de leur faire accepter les contraintes de l’école et d’éveiller en eux le désir d’apprendre. En séances hebdomadaires de quarante minutes, le plus souvent individuelles, le rééducateur utilise le jeu comme moyen d’apprentissage. En dessinant, en construisant des lego ou en jouant par exemple au mousquetaire avec le maître, l’enfant apprend à dépasser sa difficulté. Le maître E, ou psychopédagogue, s’occupe des élèves avec des difficultés scolaires cristallisées et durables : intelligence peu flexible, difficulté de mémorisation… Il s’attache à comprendre comment l’enfant s’empare d’un apprentissage, puis à modifier sa démarche en douceur pour la rendre plus simple. Il travaille le plus


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Arnaque

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Ces

artisans véreux qui se font de la pub sur le dos de la Mairie

Par Philippe Schaller Photographies : Mathieu Génon

Les cartons de pub de dépannage que vous retrouvez dans vos boîtes aux lettres jouent sur la ressemblance avec des documents officiels. Attention, ils cachent en réalité des artisans aux pratiques douteuses.

T

rois mille euros pour une ouverture de porte, mille pour une fenêtre cassée, des serrures changées pour des clés simplement oubliées à l’intérieur. Des témoignages d’arnaques comme ceux-là, l’UFC Que choisir en recueille des dizaines. « On reçoit et on traite trois dossiers litigieux par semaine, surtout concernant des prestations en urgence, explique Anne-Marie Garriguenc, présidente pour l’association de la section ouest de Paris. Et encore, les victimes ne se déplacent qu’à partir de factures de 1 500 euros, elles

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sont certainement plus nombreuses. Les gens ne se méfient pas », se désole-t-elle. Depuis des mois, pullulent dans les boîtes aux lettres ces fascicules présentant une liste d’artisans qui se prétendent de l’arrondissement, noyés dans une foule de numéros utiles secours, services médicaux, standard de la mairie... Ouverture de porte, débouchage de WC ou dépannage électrique, vous trouverez tout ce que vous cherchez. Certains poussent le vice jusqu’à donner à leurs cartons publicitaires une allure de document administratif - émanant même

quelques fois de la Mairie -, à grand renfort de Mariannes, drapeaux français, blasons de la Ville de Paris, de bleu, de blanc et de rouge à foison. Une ambiguïté qui joue avec l’inattention ou la crédulité des gens. Problème supplémentaire, ces fascicules cachent quelques fois une tromperie, voire une escroquerie. DES NUMÉROS DIFFÉRENTS, UN SEUL CENTRE D’APPEL «  Les artisans recensés sur ces cartons sont quasiment tous malhonnêtes  », affirme-t-on à l’UFC Que choisir. Nous avons voulu en savoir plus. Nous avons donc contacté certains de ces artisans en nous faisant passer pour des clients. Premier appel, nous prétextons une fuite d’eau. «  Vous connaissez les prix  ? demande une opératrice. Ce sera 225 euros pour le déplacement et la maind’œuvre, plus éventuellement le prix des pièces.  » Je m’étrangle. «  C’est le prix en soirée et le week-end  », m’explique-t-elle. «  Il est 17h30 !  » «  Oui, mais personne ne pourra venir avant 20 heures ou 21 heures.  » Je raccroche, expliquant vouloir trouver quelqu’un de moins cher. Deuxième appel, nous avons cette fois laissé nos clés dans l’appartement, il


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Tolbiac la rose pâle Bastion de l’extrême gauche étudiante dans les années 1970-1980, le site Tolbiac de l’université Paris 1 PanthéonSorbonne, depuis rebaptisé centre Pierre Mendès France, s’est beaucoup apaisé. Les agitateurs d’antan ont cédé la place à des associations étudiantes moins politisées. De « Tolbiac la rouge », il ne reste pas grand-chose.

Par Emmanuel Salloum

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© M.G.

L

es tags des cages d’escalier sont encore les vestiges les plus visibles de cette époque marquante pendant laquelle Tolbiac la rouge portait bien son surnom. Aujourd’hui, elle figure toujours parmi les sites universitaires à la pointe de la mobilisation étudiante, au même titre que Nanterre, Rennes 2 et Toulouse Le Mirail. Mais la très forte effervescence militante teintée de l’esprit soixante-huitard qui a fait sa renommée il y a quarante ans a pris du plomb dans l’aile. Car, en ce temps-là, tous les mouvements d’extrême gauche étaient largement représentés parmi les étudiants de Tolbiac, hurlant à qui mieux mieux pour se faire entendre. « On aura tout eu  :  les maoïstes, les lambertistes, les trotskistes, les spontanéistes, les autonomes…, énumère Jean-Louis Bauer, ancien directeur du centre Tolbiac de 1978 à 1982. « Ils étaient omniprésents, se souvient, nostalgique, Claudine Charfe, responsable de la vie étudiante depuis plus de trente ans. Il y avait tout le temps du tractage, des débats, des meetings politiques.  » D’ailleurs, Tolbiac est devenue une nurserie d’hommes politiques. Harlem Désir, JeanChristophe Cambadélis, Manuel Valls, Alain Bauer, Pierre Laurent : tous ont foulé le sol de cette université. Si l’extrême gauche s’est si bien implantée à Tolbiac, c’est pour plusieurs

raisons. Bien sûr, le climat contestataire de l’après 68, encore plus prégnant à PanthéonSorbonne que dans d’autres universités. Mais aussi la localisation du site dans un quartier à l’époque sociologiquement marqué, voire très défavorisé. Le fait aussi que les étudiants y soient jeunes - on y effectue seulement ses deux premières années avant de rejoindre un autre site du campus - donc plus contestataires mais aussi plus facilement influençables. Enfin, le bâtiment lui-même, pour le moins atypique. SOUVENIR D’INCIDENTS MUSCLÉS En 1972, ses architectes Andrault et Parat

avaient pour mission de concevoir un lieu pouvant accueillir 13 000 étudiants dans un espace restreint de 4 500 mètres carrés. Il en est sorti trois tours brutes faites de cubes empilés, entourées par la fosse, espace étrange composé de gradins alambiqués, surnommé « la montagne  ». À l’intérieur, des couloirs étroits et des bunkers bas de plafond sans fenêtre ni ventilation. « C’est inconfortable, il n’y a pas d’espace pour la vie étudiante. Et puis c’est moche, glauque, limite concentrationnaire », juge Jean-Louis Bauer. À tel point qu’Alexandre Baetche, qui y enseigne la gestion depuis plus de trente ans, se souvient que de nombreux étudiants y défiaient la gravité


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L’administration a tout fait pour chasser la politique du campus universitaire : les affiches sont arrachées, les militants empêchés de tracter, les meetings interdits depuis le 16e étage, jusqu’à ce que l’on se décide à condamner les espaces entre les cubes, dans les années 1990. Surtout, le site est difficilement contrôlable par la sécurité, et très facile à bloquer. Il suffit de contrôler les ascenseurs pour empêcher les étudiants d’accéder, sinon aux amphis, du moins aux salles de TD. Les blocages étaient donc monnaie courante. « Tout était prétexte à des mobilisations de toutes natures, raconte Jean-Louis Bauer. On devait constamment faire face à des incidents ponctuels, des blocages hachés. Même si parfois les profs forçaient les barrages.  » Lieu d’intenses débats politiques, Tolbiac fut aussi le théâtre de troubles musclés  : «  C’était vraiment chaud  ! Souvent les syndicats opposés se battaient entre eux. Des autonomes de l’extérieur venaient chercher la bagarre avec les vigiles, les pompiers ou les policiers, en s’abritant derrière les étudiants. » Alexandre Baetche se souvient surtout des militants de la confédération nationale du travail (CNT) qui entraient dans le site avec « des barres de fer ».

© J.P.

BYE BYE LA POLITIQUE Cette époque est révolue. Malgré quelques

réminiscences de la violence passée (voir encadré), le calme prédomine à Tolbiac. Bien sûr, le contexte politique et social a changé. « Avant, la base de gauche était unie et combative. Mais c’est fini, constate, amer, un étudiant militant de Sud. Les positions se sont relâchées. Les idées d’extrême gauche ont reculé. » Bien qu’ils comptent encore de nombreux sympathisants, les militants de ce «  syndicat de lutte  » n’ont plus l’influence d’antan. Et les plus radicaux ont progressivement disparu. Quant à ceux de la CNT, il n’en reste qu’une poignée qui déserte la fac. L’accalmie est également a mettre au crédit de l’administration qui, ces dernières années, a tout fait pour chasser la politique du campus universitaire. De l’avis de professeurs, les derniers présidents de Paris 1 se sont tous appliqués à tenter de discipliner le site du 13e. La sécurité a été renforcée en faisant appel à une société privée de vigiles. Un mot d’ordre a été lancé  : les agitateurs ne sont plus les bienvenus. Les affiches politiques sont souvent arrachées, les militants empêchés de tracter, les meetings interdits. Le public étudiant, lui aussi, a changé. Moins politisé, moins sensibilisé à l’engagement collectif, celui d’aujourd’hui →

AG dans l'amphi N de Tolbiac pendant le mouvement contre la réforme des retraites en octobre 2010

SOUBRESAUTS À TOLBIAC LA ROUGE Au printemps dernier, en l’espace de quinze jours, les étudiants de Tolbiac ont fait un bond de 40 ans dans le passé en assistant à deux événements inhabituels de nos jours, mais typiques de la période écarlate des années 1970. Le 3 avril débutent deux jours de vote pour les élections étudiantes des conseils centraux. Comme d’habitude, les militants se pressent dès l’aube dans la fosse, tracts à la main, pour alpaguer les étudiants et les convaincre de voter pour leur liste. Parmi eux, une poignée de militants locaux du Mét (droite) commencent le tractage, épaulés par deux représentants nationaux, dont le président du syndicat Antoine Dhiers. À peine une heure après leur arrivée, ils sont pris à partie par des militants de Sud. Une bagarre éclate. Plusieurs témoins racontent qu’Antoine Dhiers a été passé à tabac par une dizaine d’individus avant d’être mis à l’abri par les vigiles, plutôt longs à intervenir. Le visage tuméfié, il porte plainte le lendemain. La procédure est toujours en cours mais le conseil de discipline de l’université, après visionnage de la vidéo de surveillance et le témoignage des agents de sécurité, a condamné à un an de suspension avec sursis un étudiant militant de Sud qui affirme s’être seulement défendu et crie à l’injustice. La semaine suivante, alors que la campagne présidentielle battait son plein, des étudiants militants du NPA ont tenté d’organiser un meeting dans l’enceinte de la fac, malgré le refus de l’administration. À nouveau, des heurts ont éclaté entre les vigiles et des militants du parti d’Olivier Besancenot. Là encore, un étudiant de l’Unef a été exclu un an de l’université par ce même conseil de discipline. 15


DOSSIER

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DOSSIER

Par Jérémie Potée Photographies Mathieu Génon

«

L’argent

n’est point déshonorant, quand il est le salaire, et la rémunération et la paye, par conséquent quand il est le traitement. Quand il est pauvrement gagné. » Cette citation de Charles Péguy figure en préambule de L’État au régime, le dernier ouvrage très médiatisé de René Dosière. Cumul des mandats et des indemnités, stratification dispendieuse des collectivités locales françaises sont dans son viseur. Alors, dans cette idée, nous avons décidé de jeter un œil à l’échelle du 13e et, par extension, de Paris. Voilà qui nous paraissait couler de source, après le récent débat sur l’indemnité de frais de mandat rabotée par la nouvelle majorité parlementaire. Suivisme ? Populisme ? C’est cette crainte en forme de reproche que nous a opposée l’équipe municipale. Parler d’argent à nos élus locaux n’a pas été chose aisée. Les résistances ont été patentes, nous avons pris le parti de les exposer. Ne noircissons pas le tableau outre mesure, cela dit. Nous avons pu évoquer avec un certain nombre d’entre eux leur porte-monnaie autant que le sacerdoce de l’élu. Les moins galonnés, ceux qui ne sont pas des professionnels de la politique, exercent leur mandat en parallèle de leur carrière professionnelle. Nous souhaitions aussi faire part des difficultés qui en découlent. En voici le détail.

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DOSSIER

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QUI VEUT BIEN NOUS PARLER D’ARGENT ? Dur dur de parler rémunérations à nos édiles. Voici, en guise de mise en bouche, la chronique d’une démarche jalonnée de heurts.

A

lors voilà, nous avons décidé de mettre les pieds dans le plat. Décidés à tirer au clair qui gagne quoi parmi la variété des élus de l’arrondissement - qui sont également conseillers de Paris, députés ou conseillers régionaux -, nous avons raclé nos fonds de tiroir, réuni des adresses mails et choisi d’envoyer un questionnaire à l’ensemble des conseillers du 13e. Voyez ci-contre cette production. La démarche, que nous savions risquée, ne nous paraissait pas si inconvenante au regard du regain de forme post-sarkozyste de la notion de transparence. Cela d’autant que l’immense majorité des élus du 13e est à gauche. Quelques réponses nous sont immédiatement parvenues (voir page suivante). Puis ce fut le silence radio. Mot d’ordre édicté en haut lieu ? Pour s’en assurer, nous passons un coup de fil au maire Jérôme Coumet. On apprend en

« Les questions d’argent sont sensibles en France, c’est comme ça, c’est une tradition » - Jérôme Coumet

effet que la majorité municipale a décidé de se réunir ultérieurement pour nous apporter une réponse « collective  ». Nous voilà refroidis, nous qui pensions que l’élu municipal était un être pensant doté d’indépendance d’esprit. Mais soit. Jérôme Coumet accepterait-il tout de même de nous recevoir pour évoquer ses émoluments et diverses questions liées au statut de l’élu ? Refus catégorique, d’autant plus étonnant que ce fut une première de la part de l’homme, d’ordinaire affable et déférent. On s’entend répondre que «  les questions d’argent sont sensibles en France, c’est comme ça, c’est une tradition  ». Au temps pour nous. Et le temps va filer, puisque la 20

Le courrier adressé aux élus du 13e Madame, Monsieur, Chers élus, Je me permets de vous soumettre un questionnaire lié au dossier spécial que prépare Le 13 du Mois pour sa prochaine édition, sur le thème « Combien gagnent vos élus? » Il s’agit de faire œuvre de transparence, raison pour laquelle je vous transmets ces quelques questions d’ordre matériel qui me permettront d’actualiser mes données et d’illustrer les situations diverses liées aux fonctions municipales. Comme toujours, Le 13 du Mois a le désir de privilégier la nuance dans le traitement du sujet - nous nous attarderons par ailleurs sur des questions connexes telles que la précarité de la fonction d’élu, la question du retour à l’emploi après un mandat, celle des retraites, les contraintes liées à la fonction quand, en parallèle, il vous faut occuper un emploi. Nous en profiterons également pour éclairer le lecteur sur la complexité du millefeuille parisien/francilien. J’ose espérer que ma démarche ne vous semblera pas inopportune et que vous vous prêterez de bon cœur à l’exercice. Je me permettrai, si vous le voulez bien, de revenir vers certains d’entre vous pour un éclairage sur des questions précises. 

QUESTIONNAIRE : — Quelles est le montant exact de vos indemnités pour chacune de vos fonctions électives (conseil d’arrondissement/de Paris/général et/ou de région) ? — Exercez-vous une activité professionnelle en parallèle ? Dans quel domaine ? — Reversez-vous une portion de vos indemnités à votre formation politique ? Dans quelle proportion ? — Siégez-vous au conseil d’administration d’un quelconque groupement ou établissement de la Ville/Région? Quel est le montant, s’il y a lieu, des « jetons de présence » qui vous seraient alloués ? — De quels avantages connexes (collaborateurs, bureaux, moyens matériels, transports…) disposez-vous en tant qu’élu parisien ?

question sera reprise en main par la com’ de la Mairie, qui nous fera parvenir bien tardivement cette fameuse réponse, que nous publions page 24. En attendant, on nous promet que ces questionnaires nous seront transmis. On apprend de diverses sources qu’ils ont bel et bien tourné parmi les élus, mais nous ne les recevrons pas. Et puis, il y a cette fameuse réunion, où l’ex-député Serge Blisko aurait poussé une gueulante devant

l’outrecuidance de notre démarche. Nous avions quelques questions à lui poser, nous en serons pour nos frais. Idem pour JeanMarie Le Guen. L’opposition municipale ne sera pas en reste, à l’exception du conseiller d’arrondissement Jean-Baptiste Olivier. Mais, fichtre, qu’ont-ils tous ? On nous opposera la crainte infamante que nous fassions œuvre de populisme. Nous persistons à croire que la question est légitime.


DOSSIER

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TRAVAILLER OU SE FAIRE ÉLIRE, FAUT-IL CHOISIR ? Il y a les pros de la politique et ceux qui, en parallèle, exercent une profession. Pour ces derniers, le statut de l’élu n’est pas la panacée. Retraite, aménagement du temps de travail, couverture sociale : ils nous expliquent ce qui peut clocher.

L

es élus avec qui nous avons pu parler, avec ou sans la bénédiction de la Mairie, insistent tous sur le revers de la médaille de l’entrée en politique. Comment conserver son boulot et sa couverture sociale quand on occupe un mandat chronophage ? « Il faudrait que l’on se batte tous pour un vrai statut de l’élu. Mais la revendication rencontre beaucoup de résistances : les deux grandes familles politiques ne souhaitent pas le mettre à l’ordre du jour », insiste d’emblée Mylène Stambouli. Cette ancienne écologiste tout récemment passée au Front de gauche a été adjointe au maire de Paris de 2001 à 2008, chargée de la lutte contre l’exclusion. Elle est désormais « simple » conseillère d’arrondissement déléguée à l’accès au droit. Pour cause, elle est avocate et n’a jamais cessé d’exercer. Du temps où elle était adjointe de Delanoë, elle s’arrangeait pour faire tourner son cabinet deux à trois demi-journées par

Laurent Miermont, adjoint au maire d’arrondissement à la sécurité, célébrant un mariage. Les adjoints sont notamment chargés d’assurer une permanence mariage et sécurité (représentation du maire en cas de sinistre ou de fait divers) pendant huit jours, tous les deux mois environ.

semaine, malgré un planning serré. « J’ai toujours essayé de préserver mon travail pour ne pas avoir à quémander un renouvellement de poste. J’en connais qui, évincés des listes une fois les élections venues, ont eu beaucoup de mal à assurer la transition  », confie-t-elle. Les élus, en effet, n’ont pas d’Assedic ni 24

de sécurité sociale. Il faut alors soit se rattacher à la sécu du conjoint ou se raccrocher à une activité professionnelle. « Moi, je le pouvais, en tant que libérale, mais ça n’est pas le cas de tout le monde. Faute de sécurité, cela nous prive notamment d’un profil d’élu qui vienne d’un milieu populaire », conclut Mylène Stambouli. VIRÉE POUR AVOIR ÉTÉ ÉLUE Les dispositions qui aménagent le temps de travail des salariés élus sont bien faiblardes, critiquent également les élus. Francis Combrouze, adjoint au maire, est aussi fonctionnaire du ministère de l’Écologie depuis 1980. À ce titre, il n’est détaché qu’une demi-journée par semaine pour s’occuper de sa délégation, l’une des plus importantes de l’arrondissement. La vie d’élu, ce sont aussi « toutes ces réunions en journée à l’hôtel de ville et en soirée, à la rencontre des habitants, pour lesquelles on n’est pas défrayé ». L’homme ne fait pas la fine bouche : en tant que fonctionnaire, il s’estime privilégié. Il s’inquiète davantage des jeunes venus du privé, potentiellement inspirés par une carrière politique, qui peuvent butter sur l’incompréhension de la hiérarchie. Seul exemple parlant de cette jeunesse en responsabilité à l’échelle de l’arrondissement, Étienne Traisnel, ingénieur âgé de la trentaine. Secrétaire de section PS et récemment désigné adjoint d’arrondissement aux seniors, il nous a indiqué avoir pu se mettre en disponibilité pour un tiers de son temps de travail. À propos de la difficile conciliation boulotmandat, l’une de leurs collègues est un cas édifiant. Annick Olivier est conseillère de Paris, déléguée aux écoles dans le 13e- l’équivalent d’un poste d’adjoint local, sans l’indemnité correspondante, précise-t-elle. La liste de ses obligations pour Paris et le 13e est longue comme le bras (voir encadré). Elle occupe donc le job à plein temps, mais s’en serait fort bien passé. Elle décrit par le menu un travail de sape mené par son ancien employeur, chez qui elle occupait un poste de cadre. Sous le maire Serge Blisko, elle était adjointe à la propreté et à l’environnement, « une délégation à peu près compatible avec mon métier. Je jouais avec les congés et les RTT, même si ça n’a pas beaucoup plu à mon supérieur hiérarchique  », explique-t-elle.


13e ŒIL

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Reportage

La première rentrée

du député Baupin

Par Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

La dernière fois que nous l’avons rencontré, Denis Baupin était le candidat écologiste de la 10e circonscription de Paris (1). Six mois plus tard, nous le retrouvons dans un nouveau costume, celui de vice-président de l’Assemblée nationale. Le 13 du Mois a suivi, courant septembre, les premiers pas du député Baupin.

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L

a rentrée de septembre requiert toujours un petit temps d’adaptation. S’il se dit « encore en phase d’apprentissage  », Denis Baupin, fraîchement élu à l’Assemblée nationale en juin dernier, s’est au moins familiarisé avec le décor. De séances à l’hémicycle en commissions, de rendez-vous dans son bureau en interviews télévisées salle des Quatre Colonnes, le nouveau député en a visité chaque recoin, jusqu’au perchoir. Car les législatives ne lui ont pas seulement offert un siège, elles l’ont aussi propulsé vice-président de l’Assemblée. « Ces temps-ci, Claude Bartolone (2) est très présent, alors je ne préside pas beaucoup  », indique le député, suggérant qu’en cette rentrée politique la majorité met le paquet. D’ailleurs, c’est dans cette même logique de mobilisation que le président de la République a convoqué une session extraordinaire du Parlement, dès le 10 septembre, au lieu d’une reprise le 24, causant bien des chamboulements d’agenda. Catherine Hurtut, qui gère celui de Denis Baupin, confie qu’« Ayrault a déjeuné avec Hollande fin août et [qu’]ils ont décidé de tout avancer pour faire adopter des textes avant la session ordinaire, début octobre. » Alors, pour coller à ce rythme parlementaire, le député ne compte pas ses heures. « MARIN, TOUJOURS TU CHÉRIRAS LA MER » Le mercredi 12 septembre fut à l’image d’une journée type de Denis Baupin : chargée. Dans son bureau 5181 de l’Assemblée qui jouxte ceux des autres vice-présidents (3), un bureau et un petit canapé entourent la table centrale où s’installent ses invités. L’espace est plutôt restreint et faiblement décoré. Seul un tableau habille les murs, Corto Maltese regardant l’horizon annonce : «  Marin, toujours tu chériras la mer. » À 12h15, des élus Europe Écologie-Les Verts venus travailler sur les propositions d’amendements en vue de la loi sur la tarification de l’énergie quittent le bureau. «  On n’a pas eu beaucoup de temps », marmonne l’un d’eux. « Je n’ai pas encore pu regarder mes courriels depuis ce matin », observe de son côté Denis Baupin, de bonne humeur malgré un léger retard dans le planning. Une connaissance de vingt ans, Stéphen Kerckhove, patiente dans le petit salon au bout du couloir. Délégué général d’Agir pour l’environnement, association créée par le député en 1997, il est venu discuter des modalités d’un colloque sur les transports et la voiture écologique. «  Il connaît très bien le sujet. Organiser

13e ŒIL

« Il y a un an, je me disais qu’être adjoint au maire de Paris, c’était faire des choses beaucoup plus concrètes que de siéger à l’Assemblée. Mais je me rends compte qu’influer sur la politique nationale, c’est d’une autre envergure. C’est passionnant. »

un colloque avec lui, ça fait sens », affirme Kerckhove qui parle de Baupin comme d’un « homme de dossiers ». Et l’associatif de profiter tout logiquement des nouvelles fonctions de l’ancien adjoint au maire de Paris chargé des transports. « Avec ton statut de vice-président, on peut avoir des ministres en exercice, des commissaires européens », s’enthousiasme-t-il auprès du député, qui tempère : «  Vu la petite salle qu’on aura, ce ne sera pas le colloque de l’année. Tu penses à qui ? Montebourg ? » Catherine Hurtut, son assistante parlementaire, prend des notes, les yeux rivés sur l’heure, puis intervient : « Il est 33 et on a d’autres sujets à traiter. » Comme celui de la Conférence environnementale que Denis Baupin prépare en toute discrétion en vue de sa participation à la table ronde sur l’énergie. La suite de l’entretien entre les deux hommes se tiendra donc à huis clos, tout comme le déjeuner de 13 heures avec le réseau Sortir du nucléaire, la presse n’ayant de toute façon pas accès au restaurant de l’Assemblée nationale, de l’autre côté de la rue. →

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13e ŒIL

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Par Philippe Schaller

Portrait de la place Jeanne d’Arc Texte et photographies par Virginie Tauzin

© M.G.

Située au cœur du quartier de la Gare, la place Jeanne d’Arc, avec son église, son marché bihebdomadaire et sa localisation discrète, lovée entre les grands axes, tente de préserver son âme, malgré les mutations. Le 13 du Mois y a laissé traîner ses oreilles, son crayon et son objectif, à la rencontre de ceux et celles qui l’habitent, au sens propre comme au figuré.

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13e ŒIL

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Dans l’unique bistrot de la place, les habitués rappellent illico l’événement phare de ces trente dernières années : le mariage de la superstitieuse Sheila et de Ringo le 13 février 1973 à 13h13 en l’église Jeanne d’Arc.

I

l est 10h50, les cloches sonnent le début des hostilités sur la place, comme pour prévenir : « Si vous voulez la voir vivre, c’est maintenant.  » Le dimanche matin, avant de fouler les marches qui mènent à la messe, les paroissiens croisent les chalands aux paniers chargés d’odeurs de poulet rôti ou de tomme fraîche, tandis qu’au seul bistrot du coin on joue des coudes pour se faire une place au comptoir. Il ne manque plus qu’une sortie des classes pour compléter le tableau. C’est grâce à son église, son marché, son café et ses deux écoles qui, avec la Poste, sont considérés comme ses organes vitaux, que la place Jeanne d’Arc tente encore de « faire » village. Ce rectangle d’environ 140 mètres sur 90 a quelque chose de confidentiel. Dissimulée derrière de grands ensembles, entourée par les axes à forte circulation et les voies diagonales du quartier de la Gare, la place n’est visible que depuis la longiligne rue Jeanne d’Arc qui la traverse et qu’elle évase. C’est d’ailleurs du sommet des marches de Notre-Dame de la Gare, érigée en plein centre de la place, que s’offre la vue la plus étonnante : une longue perspective barrée par le métro aérien se fondant dans le 5e, au loin, au pied du Panthéon. Le clocher pointu de l’église, plus haut que les plus hauts immeubles, ne s’impose, lui, que lorsqu’on lui fait face, depuis ce grand parvis pavé qui ne sert qu’à l’observer. Et à rassembler, tout de même, les endeuillés ou les lanceurs de riz. AU ZINC ATTITUDE, LE DERNIER BISTROT DE LA PLACE «  Tu sais pas qui s’est marié là ? T’es journaliste et t’as pas fait des recherches avant de venir  ?  », attaque Sébastien, le barman du Zinc Attitude, en guise d’accueil. Une cliente fait mine de ne pas savoir, mais concède un indice : « Yéyé ». Ah ! Sheila et Ringo. L’«  événement  » date du 13 février 1973 à 13h13, Sheila, en plus d’être originaire du 13e, voulait de toute évidence donner toutes ses chances à son mariage... Ils divorceront en 1979. Un couple attablé raconte qu’il prépare le sien, et Sébastien de s’émouvoir qu’on fait encore ces choses-là en 2012. Lui bosse ici depuis trois bons mois, mais il semble que cela fait des années. Il fait copain-copain, donne de la bonne humeur et, parfois, de l’optimisme à ces habitués « ensuqués » dans leurs

problèmes. L’un ne croit plus en l’amour, l’autre n’a pas touché ses indemnités depuis quatre mois... Leur point commun, à tous, c’est l’inactivité. « Je découvre le monde du bar de quartier, dit Sébastien. On est en plein dans le cliché, ici, avec tous ces mecs seuls qui viennent chaque jour s’accouder au comptoir. Mais c’est une réalité. » Fabrice, la trentaine, revient du laboratoire d’analyses médicales, à l’autre bout de la place, avec une enve-

Fab r ice

« Je ne peux pas r este r ici, ça ne tou r ne pas r ond en F r ance » loppe. Il la tend à Claude qui boit son café en terrasse. « Elle a bossé à l’hôpital », justifie-t-il. Verdict : le foie est touché, il faut qu’il arrête de boire. C’est pas grave, de toute façon, ce matin, en se levant, il a décidé qu’il allait changer de vie, partir pour le Brésil. « Je ne peux plus rester ici, il n’y a rien à faire. Ça ne tourne pas rond en France. » Rendez-vous des désenchantés s’il en est, le Zinc Attitude est → 35


PORTRAIT

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Par Virginie Tauzin Photographies : Mathieu Génon

SES DATES

1942 Naissance en Flandre

1983

1956

Premier roman, L’ombre, le fleuve, l’été, prix Robert Walser

Premiers poèmes

1968 Enseigne l’espagnol

1977 Emménage en haut d’une tour des Olympiades

40

1986 Prix Goncourt pour Valet de nuit

2003 Grand prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres de France pour Heureux mortels


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PORTRAIT

Michel Host

Goncourt confidentiel Nous avons retrouvé le prix Goncourt 1986. Michel Host poursuit ses aventures narratives entre les Olympiades et la Bourgogne, à mille lieues du raffut de la rentrée littéraire.

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l était perplexe, au premier coup de téléphone. Pas du tout flatté, juste perplexe. Qu’a-t-il fait de si extraordinaire pour qu’on lui consacre un portrait ? Et de quoi va-t-il bien pouvoir parler ? « Ma foi, venez, si ça peut vous faire plaisir », finit-il par céder. Tout cela n’est pas très rassurant mais comme un lauréat du prix Goncourt ne nous paraît pas totalement dépourvu d’intérêt, direction le pays du Tonnerrois, dans le nord de la Bourgogne, où Michel Host prolonge l’été, à deux cent kilomètres de son appartement des Olympiades. Dans ce tout petit village, dont il nous demande dès le début de taire le nom «  pour préserver [sa] tranquillité  », l’écrivain mène une vie des plus ordinaires et des plus modestes. Quand il s’installe dans son fauteuil, chaussé de ses pantoufles, c’est comme s’il retrouvait sa place d’avant notre arrivée, comme si rien ne devait perturber le calme de cette grande maison. Et soudain, la gêne nous gagne. Sensation désagréable d’avoir quelque peu forcé la porte d’un refuge qu’il n’était pas forcément disposé à nous faire partager. LE CHOC ET LES HAINES Qui est Michel Host  ? Sur le papier, le prix Goncourt 1986. En réalité, un écrivain au long cours, romancier, novelliste, poète,

chroniqueur et fondateur de revues. Il s’agace qu’on lui resserve, 26 ans plus tard : « Et le Goncourt, alors  ?  » Sa réponse débute par un soupir : « J’ai sans doute écrit un roman lisible... mais je ne regrette pas, cela a été bénéfique pour mes livres suivants, même s’il y a eu le revers de la médaille, voilà ! (regard interrogateur de l’interlocutrice)... Ce revers est bien négatif (nouveau regard)... Eh bien ! Cela vous vaut des inimitiés voire des haines  ! On en restera là sur cette question.  » Moins sur la défensive une heure plus tard, il finira par confier que cette récompense a «  été un choc pour certains écrivains-journalistes », ceux du « milieu », il veut dire, ceux qui copinent. Et de maugréer : «  Si vous essayez de penser autrement que par la doxa, ça ne marche pas. » Lui s’est toujours bien gardé de fréquenter ces sphères. La rentrée littéraire, les bagarres d’éditeurs, les prix, ça ne l’intéresse pas. Et n’allez pas lui parler de carrière littéraire, il n’en a pas : « Pour faire carrière, il faut se plier à la médiatisation. Alors d’un, je ne sais pas faire et de deux, je n’ai aucune envie de savoir faire. J’écris, c’est tout. » Depuis le primé Valet de nuit qui était son deuxième roman, Michel Host a publié une vingtaine d’ouvrages. Ils n’ont eu qu’un faible retentissement car sans doute moins « lisibles », comme il dit, à l’exception d’une récompense plus confidentielle, le Grand prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres. Plus intimistes, depuis 1993, il y a ses carnets, ceux des textes du quotidien, dont une grande partie est consultable sur son site, Host Scriptum, mais qui restent non publiés à ce jour. PLUS « DIGRESSEUR » QUE POÈTE MAUDIT Quand elle n’est pas dans son atelier, sa femme Danièle, → 41


CULTURE

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Propos recueillis par David Even — Photographies Mathieu Génon

Rentrée littéraire

L’angoisse du libraire Quoi de mieux qu’un libraire pour parler de la rentrée littéraire ? Nous avons réuni Fabienne Olive de la librairie Les Oiseaux rares et François Chabin de la librairie Jonas (1) pour une discussion de salon. Où l’on découvre que la grande foire aux bouquins n’est pas une sinécure. Le 13 du Mois : Dans quel état d’esprit est un libraire quand arrive la rentrée littéraire ? François Chabin : Content mais toujours un peu angoissé à cause de l’abondance de livres à paraître. 646 nouveautés cette année. Qu’est-ce qu’on peut faire, nous, pauvres libraires, devant cet amoncellement de publications ? Fabienne Olive : Pour moi, la rentrée littéraire c’est à la fois excitant, parce que de nouveaux textes arrivent, et aussi complètement accablant parce qu’on se dit qu’on ne pourra jamais tout lire et que de nombreux textes magnifiques vont rester sur le bord de la route. J’ai du coup tendance à aller regarder du côté des oubliés, des perdus. De toute façon on n’a pas la place de tout mettre en avant. J’ai 40 mètres carrés, je suis obligée de choisir. En cette période, le libraire doit-il être un lecteur frénétique ? F.C. : J’ai pour principe de me faire plaisir, je ne suis pas un stakhanoviste de la lecture uniquement pour vendre, pas du tout. Ce qu’on vend bien, c’est ce que l’on a aimé et ce dont on parle. C’est un des grands plaisirs de notre profession, être le relais entre un texte et un lecteur. F.O. : Je partage ce principe. Je lis les livres dont j’aime les auteurs, dont les éditeurs m’intéressent, dont le représentant va parler et ainsi titiller ma curiosité. Pendant l’été, j’essaye d’avoir des lectures plaisir, découverte. Quand débarque le gros de la cavalerie, là aussi je suis sélective. Certains livres, même s’ils sont mis en avant par les éditeurs, je ne les lirai pas parce qu’ils ne m’intéressent pas et que j’ai besoin de faire de la place. Parmi ces « gros », il y en a tout de même qui sont écrits par des auteurs que l’on connaît et 44

que l’on aime, alors on n’hésite pas à les avoir. Un Mathias Énard (2), par exemple, c’est évident qu’on a vraiment envie d’avoir ce livre, de le lire et, si on l’a aimé, de le défendre car c’est un auteur qui compte et qui, dans son écriture et dans ce qu’il a à dire, fait sens par rapport à l’idée que je me fais de ma petite librairie de quartier et de ce que j’ai envie d’offrir aux gens. F.C. : Prenez Toni Morrison, j’adore cette auteure mais elle n’a pas besoin de moi pour vendre. Je n’ai pas encore lu le dernier (3) d’ailleurs, mais je sais que ça va me plaire. Il vaut donc mieux que je lise quelqu’un d’un peu moins connu. F.O. : Le problème, c’est aussi que ces rentrées littéraires commencent de plus en plus tôt. Maintenant ça débute le 15 août, bientôt ça commencera le 1er juillet... On reçoit les livres à partir du 17 ou du 18 août, quand pas mal de librairies sont fermées, ce qui veut dire que lorsqu’on rouvre sa librairie, voilà que l’on


SÉLECTION CULTURE

Par David Even

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SORTIES RENCONTRE

© M.G.

jeunesse avec la même exigence de qualité, de travail de langue que pour des adultes. L’idée n’est pas de faire plus simple ou plus « bébête » parce qu’on s’adresse à des enfants. Je ne me mets pas à la place d’un enfant pour savoir si le spectacle est bon. S’il me touche moi, adulte, cela me suffit.

« Il faut constamment interroger, inventer, faire se rencontrer les arts et les peuples » Entretien de début de saison avec Leila Cukierman, directrice du théâtre Antoine Vitez à Ivry-sur-Seine. LE 13 DU MOIS : Quelle est la ligne directrice de la saison qui s’ouvre au théâtre Antoine Vitez ? LEÏLA CUKIERMAN  : Il n’y a pas de thématique précise. En revanche, cette programmation est le reflet de certaines

> LE COUP DE CŒUR DE LA DIRLO « Allez voir Caubère. Le grand comédien issu du Théâtre du Soleil a cette capacité à tenir une scène et une salle en haleine à lui tout seul. Il incarne son texte de manière puissante, simplement accompagné d’un guitariste. Le spectacle a été créé en Avignon sur les textes d’André Benedetto que Caubère incarne à merveille, transfiguré comme l’était Benedetto sur scène. » Caubère joue Benedetto, Urgent crier ! du 19 au 20 octobre à 20h30. De 15€ à 20€. Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine. Métro Mairie d’Ivry (ligne 7). Réservations au 01.46.70.21.55

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préoccupations comme celle de lier cultures populaires et spectacle vivant. Certains arts viennent de la culture populaire et, à force de travail, sont reconnus comme des arts à part entière. C’est le cas du hip hop par exemple qui a longtemps été considéré comme une performance, un simple sport avec des revendications sociales. Aujourd’hui, c’est à juste titre considéré comme un art. Nous allons le mêler au théâtre, à la chanson, autre pratique artistique populaire par excellence. L’idée générale est de croiser les genres, de mélanger, de casser les barrières. Faut-il y voir un message politique ? Oui, absolument. Il faut constamment interroger, faire bouger les choses, inventer, faire se rencontrer les arts et les peuples. En France, on aime coller des étiquettes et cloisonner les pratiques. À Haïti ou en Afrique, on allie théâtre et musique de manière beaucoup plus naturelle, c’est ce que nous allons montrer cette année. On essaye aussi de décloisonner au niveau des générations en proposant des spectacles

Comment voyez-vous l’avenir du spectacle vivant en cette période de rigueur budgétaire ? À Ivry, on est encore un peu préservé. Il n’y a pas de hasard. C’est une ville bien à gauche [majorité communiste depuis 1925, ndlr] qui dispose d’une vraie politique et d’une ambition culturelle. Mais, de manière générale, l’avenir est assez flou. Ce qui est sûr, c’est que l’éducation, la culture et la santé ne doivent ni ne peuvent être rentables au risque de sombrer vers une culture de l'audimat avec seulement quelques grands groupes qui se gavent. La financiarisation de la culture est en marche, c’est un vrai problème. Nous aussi nous devons toucher des publics et remplir notre salle mais pas à n’importe quel prix. Notre travail est d’aller à la rencontre du public, de lui proposer de la qualité et pas de le faire venir en masse. Un vrai travail de réflexion, essentiel pour le vivre ensemble. Comment attirer le public à Ivry justement. N’êtes-vous pas trop dans l’ombre de Paris ? Ce n’est pas simple en effet. Les Parisiens ont du mal à franchir le périphérique surtout qu’à Paris vous avez déjà énormément d’offres. Il y a deux choses à faire quand on est en banlieue comme nous  : attirer quelques grosses têtes d’affiche et proposer de la proximité, de l’audacieux. La relation au public est importante. C’est possible par un travail sur la durée avec des artistes qui reviennent régulièrement comme Juliette par exemple. Ça crée du lien entre l’artiste et la population, une proximité que l’on ne retrouve pas forcement à Paris. "


PAR-DESSUS LE PÉRIPH'

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Par Éloïse Fagard — Photographies Mathieu Génon

Sport

L’US IVRY HAND, UN P’TIT GRAND Alors que le handball a de plus en plus la cote, l’US Ivry, doyen des clubs de D1, poursuit son chemin, lentement mais sûrement. Contre les millions du Qatar au PSG, Ivry propose une culture club plus familiale.

P

eu médiatisé, l’US Ivry n’est pourtant pas un petit. Sacré huit fois champion de France de handball, le club du Val-de-Marne est d’ailleurs le seul à avoir détrôné l’ogre montpelliérain au cours de ces dix dernières années. Et s’il n’a pas les frères parieurs Karabatic, le club d’Ivry compte lui aussi dans ses rangs un duo de champions avec les Argentins Diego et Sebastian Simonet. Mais pas plus de stars que cela. Le 3 octobre dernier, Ivry accueillait Aix. Massés derrière la vitre de la buvette une bière à 2,50 euros à la main, ou serrés dans les gradins de la Lors de la finale de coupe de France perdue contre Montpellier (25-29), le 15 avril. petite salle, les 900 spectateurs sont venus soutenir le club en voisins. Sans être au Parc des petits qui trépignent dans les tribunes. Les jeunes du centre de Princes, l’ambiance est là, avec des drapeaux rouges et noirs et formation sont là aussi avec leurs copains. Tout ce petit monde quelques supporters à tambour et perruque. À la fin du match, formerait presque une famille, avec au milieu Ali, un supporter les joueurs viennent saluer - sans casque sur les oreilles - les inconditionnel, dont la pizzeria sert de QG à l’équipe.

´LE DOYEN DE LA D1

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lub fondé en 1947 par des professeurs d’EPS, l’US Ivry, d’abord Étoile sportive du travail d’Ivry de 1947 à 1949, intègre la D1 en 1957 et ne l’a depuis jamais quittée. S’appuyant sur le réseau des cours de hand de la ville, l’US profite d’un important vivier de talents et vit de riches heures dans les années 60-70. Pas moins de 28 internationaux masculins - dont Daniel Hager, recordman ivryen sélectionné à 163 reprises - et 14 internationales féminines - dont Marion Chapel et Renée Bellec, capitaines de l’équipe de France - ont permis à Ivry d’être l’un des plus grands clubs de hand français, avec notamment 9 titres de championnes de France entre 1958 et 1977. L’US Ivry est également à l’origine du challenge Marrane qui réunit des clubs de toute l’Europe début septembre à la halle Carpentier dans le 13e. Cette année, le tournoi a été remporté par les Ivryiens aux dépens des Russes de Saint-Pétersbourg.

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PAS DE VEDETTES À PRIX D’OR Cet « esprit familial » si cher au coach Pascal Léandri prend une résonance toute particulière dans le gymnase Delaune, la salle historique construite en 1953 et témoin du passé amateur du club. Ici, entre ces murs usés, joueurs pros croisent encore écoliers en plein cours de sport. Signe de la professionnalisation du hand français, le gymnase va être remplacé en 2015 par une salle de 2 500 places. L’esprit ivryien en prendra-t-il un coup ? « Certainement pas », promettent en chœur l’entraîneur et la présidente, Béatrice Barbusse, seule femme en France à être à la tête d’un club d’élite masculine. L’un des piliers de cet état d’esprit repose sur la politique de recrutement qui mise sur les jeunes du coin via le centre de formation. C’est bien évidemment une nécessité pour le 6e budget de D1, mais aussi et surtout une volonté pour ceux qui répètent à l’envi vouloir « mettre l’humain au cœur de leur projet ». Pas question ainsi d’acheter à prix d’or des mercenaires étrangers, comme le « nouveau » PSG hand, propriété des Qataris. Ici, tous les jeunes en formation doivent faire des études pour assurer


LOISIRS

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Par Emmanuel Salloum

RE C

OMM

Bon plan resto - Le Norouz DONNEZ VOTRE LANGUE

AU SHAH ! Un restaurant iranien tenu  par une ancienne prof de fac, c’est intriguant. Pour percer ce mystère persan, foncez donc au Norouz.

C

ette fois, c’est la bonne. Son établissement dans le 17e n’avait pas attiré les foules, celui dans le 9e guère plus. Mais à présent, Hélène Omidi est sûre de son coup : la population du 13e serait « très ouverte  ». Cette iranienne installée en France depuis plus de 25 ans a quitté son poste de prof de fac il y a quelques années pour se reconvertir dans la restauration. Son objectif : attirer au Norouz, ouvert en février 2011, les immigrés nostalgiques

des plats de leurs grand-mères et les nombreux profanes en matière de cuisine persane. RAGOÛTANTS RAGOÛTS Vous trouverez bien sûr le kebab, répandu dans tout le Moyen-Orient mais bien d’origine iranienne. Pas le sandwich de fast-food, non, le vrai, les brochettes de viande grillée. Au Norouz on vous les servira au bœuf, au poulet ou au coquelet, tendres à souhait, avec une garniture au choix. Mais on vous conseillera plutôt les plats de fête, plus élaborés et beaucoup plus étonnants pour nos papilles occidentales. Car la cuisine persane n’a pas son 56

pareil pour mijoter les viandes en ragoût dans des sauces parfumées aux mille saveurs, auxquelles la patronne fait honneur. Comme avec ce délicat poulet aux pruneaux et oignons. Ou avec les savoureux ghormeh sabzi et khoresht bademjan où le bœuf est cuisiné dans une sauce aux fines herbes et haricots rouges dans l’un, aux aubergines et à la tomate dans l’autre. UN RIZ PAS COMME LES AUTRES Tous les plats sont accompagnés de l’incontournable riz basmati. Témoin de l’influence indienne, il est néanmoins issu d’une préparation fastidieuse propre à l’Iran. Long et fin, il a été lavé plusieurs fois pour le débarrasser de son amidon. Relevé avec du safran par Hélène Omidi, il s’avère très léger, presque aérien en bouche. Le riz est aussi parfois directement mélangé avec la viande dans des plats sans sauce mais très goûteux. Comme dans le baghali

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polo, où la souris d’agneau est agrémentée d’un délicieux mélange de fèves et d’aneth ou dans le ta-chin, une sorte de gâteau de poulet très tendre et acidulé grâce aux baies séchées d’épine-vinette. En dessert on vous conseille de délaisser les moelleux au chocolat et autres brownies pour goûter le sholeh zard, fin gâteau de riz à la pistache et aux amandes avec cannelle et safran, ou la traditionnelle glace iranienne parfumée au safran et à l’eau de rose. Côté boissons on ne manquera pas le typique dough, yaourt à la menthe très rafraîchissant. Mais les inconditionnels de vin trouveront aussi leur compte avec une belle sélection de bouteilles, dont bien sûr le célèbre shiraz. En somme, une fameuse escapade gustative dans un restaurant à la déco simple mais coquette. En prime, l’accueil chaleureux de la patronne, pas avare de conseils pour vous aider à choisir. À la fin du repas, si elle monte le volume de la sono, elle esquissera peut-être quelques pas de danse iranienne. Bon voyage ! " Restaurant Norouz 48, rue du Dessous des Berges — Réservations au 01.45.84.29.48 — Ouvert le midi du lundi au vendredi ; le soir le jeudi, vendredi et samedi. Midi  : plat du jour à 10,50€, formule entrée plat ou plat dessert à partir de 13,50€, formule complète à 18€. Soir : à la carte. Plats entre 12,50€ et 17,50€ ; entrées et desserts autour de 4,50€.



´ POUR LES GLOBE-TROTTEURS GUSTATIFS Avec le Norouz, voilà une nouvelle étape du tour du monde des saveurs culinaires made in 13e, dont nous avons déjà défriché quelques adresses. Aussi, pour rappel : — Au Cacio e… peppe !, vous pourrez vous offrir en guise d’ escapade transalpine un plaisant séjour à Rome. — Que les inconditionnels de la cuisine maghrébine filent chez Mamane pour un copieux couscous algérois, ou au P’tit Cahoua pour un savoureux tajine dans ce petit oasis marocain. — Poussez plus à l'est, jusqu’à l’Ethiopie,

au resto Entoto, le plus ancien du genre, pour découvrir les trésors de la cuisine abyssinienne. — Féru d’asiat ? Embarquez direction le Japon, au Feu de Mars, pour un plat teppanyaki, ou au MondoKiri, pour apprécier une spécialité cambodgienne. — Enfin, les voyageurs au long cours iront jusqu’au Kamukera se délecter des saveurs antillaises, avec en prime une ancienne Claudette aux manettes...

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Tous les détails dans nos bons plans restos en ligne sur www.le13dumois.fr


Le 13 du Mois n°22  

Le magazine indépendant du 13e arrondissement

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