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BUTTE-AUX-CAILLES LA GUERRE DU BRUIT Le magazine indépendant du 13e arrondissement N° 01 — Novembre 2010 | www.le13dumois.fr | En vente le 13 de chaque mois

3,90 €

PAR-DESSUS LE PÉRIPH’

UNE NUIT À CHINAGORA PORTRAIT UN NOBEL DANS LE 13e

À CHINATOWN

LA BANQUEROUTE AU BOUT DU JEU www.le13dumois.fr — Novembre 2010

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PORTRAIT

n E o R r t B c I e l L é L’

George Fitzgerald Smoot

Par Lise Mayrand Photographie : Mathieu Génon

À 65 ans, le prix Nobel de physique américain George Fitzgerald Smoot a posé ses instruments dans le 13e, à l’université Paris Diderot - Paris 7. Une démarche originale qui colle au personnage.

GEORGE SMOOT EN QUELQUES DATES 1945 Naissance en Floride d’un père hydrologue et d’une mère professeure de sciences. 1970 Docteur en physique des particules du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Devient enseignant-chercheur en astronomie et cosmologie à l’université de Berkeley. 1974 Travaille sur le projet de satellite COBE, lancé en 1989, dont la mission est d’étudier le rayonnement émis pendant la première phase de formation de l’univers, 300 000 ans après le Big Bang. 1992 Réussite du projet COBE et confirmation, avec John Mather (NASA), de la théorie du Big Bang. 2006 Prix Nobel de physique partagé avec John Mather. 2010 Professeur à l’université Paris Diderot - Paris 7.

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eorge Smoot nous accueille avec un « bonjour ! » claironnant comme pour se faire pardonner de devoir poursuivre en anglais. Pas plus de maniérisme chez le physicien américain, dont le regard évanescent suggère un esprit très terre à ... ciel. Il reçoit, d’ailleurs, sandales et chaussettes aux pieds dans son bureau immaculé du département de physique de l’université Diderot, qu’il occupe depuis février. La petite pièce, fonctionnelle et sans ornement, est semblable à toutes celles du laboratoire AstroParticule et Cosmologie. Pas de traitement de faveur pour celui qui reçut le prix Nobel de physique en 2006 en récompense de ses recherches sur « la nature du corps noir et de l’anisotropie du fond diffus cosmologique ». Pour faire simple, disons que l’homme a permis de confirmer la théorie du Big Bang. Rien que ça. Et de prolonger l’effet Big Bang en devenant le premier Nobel américain à rejoindre nos facs tout juste réformées. Qu’est-ce qui a bien pu conduire George Smoot dans le 13e, rue Alice Domont et Léonie Duquet ? Il explique : « Je voulais absolument être en Europe au moment de la mise en route du projet européen Planck (1).

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Je connaissais déjà certains chercheurs français et je me suis dit : pourquoi pas une nouvelle aventure ? ». En marge de l’argument académique, le scientifique baroudeur revendique une bonne dose de liberté. Pour preuve, le professeur a reversé une partie des gains de son prix Nobel à une œuvre de charité, et investi à hauteur d’un demi-million de dollars dans la création d’un centre de recherche cosmologique à l’université de Berkeley en 2007.

LE GRAND FRISSON DU CHERCHEUR QUI TROUVE Impossible de le tenir longtemps hors du propos scientifique. C’est tout juste s’il remarque que l’université Diderot a « bien poussé » depuis son premier passage à Paris en 2002. « La structure qui s’occupe de l’aménagement du quartier a bien travaillé », convient-il. Transmettre, voilà le fond de sa démarche. Loin de se contenter à Paris d’une pré-retraite de chercheur - pas si dorée que cela en comparaison des traitements américains - l’homme enseigne. Rien de plus naturel pour ce fils de scientifiques à la curiosité vagabonde. Jeune homme, alors docteur en physique des

particules, il s’est réorienté vers l’astrophysique. Un domaine alors moins couru que l’atome mais selon lui mieux adapté à son goût pour les secrets les plus « fondamentaux » de la nature. « Un arc-en-ciel, c’est encore plus joli si vous savez comment il se forme », dit-il soudain, en forme de sentence, avant d’afficher sur son ordinateur une image de synthèse représentant une partie de l’univers. Il se lance alors dans de longues explications, brûlant visiblement de nous convertir. Il en trépigne presque. La recherche semble un jeu, un puzzle qu’il lui faut reconstituer dans une quête grisante. Le plaisir de recevoir le Nobel, confie-t-il, « ne vaut pas le frisson de découvrir ce que l’on recherche ». Quand on lui parle de retraite, il sourit : « Je devrais probablement déjà y être. Mais si je devais passer toutes mes journées au café, je ne pourrais pas m’empêcher de chercher à savoir comment on fabrique le gobelet ».

(1) Planck : projet européen de satellite de 3e génération équipé d’un puissant télescope. Il est censé mesurer le rayonnement fossile de l’univers. Planck a été lancé en mai 2009. Le laboratoire AstroParticule et Cosmologie de l’université Paris Diderot Paris 7 est l’un des 48 laboratoires associés à ce projet.


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DOSSIER

Le bobo parisien est en quête de territoires. Quid du 13e ? Hier industriel et défavorisé, aujourd’hui cosmopolite et rénové, l’arrondissement a la gueule de l’emploi. État des lieux d’une transition de plus.

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Par David Even — Ornella Guyet Photographies : Mathieu Génon Illustrations : Mai Lan — Srï


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es coquettes maisons de la Cité florale, autrefois peuplée d'ouvriers, se négocient désormais entre un et 1,5 million d'euros. Dans le tout nouveau quartier Paris Rive-Gauche, poussent un peu partout boutiques et restaurants bio. Autant de signes qui font penser que le 13e s’embourgeoise, qu’il devient bobo. On assiste en tout cas, en de divers endroits de la capitale, au remplacement d'une population par une autre : entre les recensements de 1954 et de 1999, le pour-

centage d'ouvriers, employés et personnels de services est tombé de 65% à 35%, tandis que celui des patrons (artisans compris), cadres supérieurs et cadres moyens a grimpé de 35% à 65%. L’ouest de Paris a toujours été bourgeois, sans être bobo, et rares sont les quartiers, qui comme le Marais, attirent depuis longtemps intellectuels et bourgeoisbohèmes. La convergence de ces populations aisées et cultivées dans l’est de la capitale est plus récente.

LE BOBO : UN VOLEUR D'ESPACE ? Les bobos aiment se réapproprier les habitats ouvriers, populaires, qu’ils réaménagent ensuite, selon un imaginaire précis. D’anciens sites industriels sont reconvertis partout dans la capitale avec plus ou moins de bonheur en pôles culturels supposés attractifs pour cette population, par exemple la Maison des Métallos située dans le 11e. On trouve également de ces parcs comme dans le 15e où les anciennes usines Citroën, qui employaient encore 17 000

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DOSSIER

Deux patrons branchés sur

la Seine

Par Émeline Collet Photographies : Mathieu Génon

Afshin Assadian — Le Djoon

Laurent Segall — Le Batofar

« Le Djoon n’est pas bobo mais branché » nuance Afshin Assadian, propriétaire du Djoon, un club-restaurant situé tout au début du boulevard Vincent Auriol, non loin des peu esthétiques voies de chemin de fer. « À l’époque, tout le monde m’a déconseillé de m’installer ici. C’était un pari fou parce que le quartier était tout sauf branché. Il y avait un squat de l’autre côté du bâtiment, l’avenue Pierre Mendès France était fermée... Avec le métro aérien, juste à côté, je n’avais pas l’impression d’être à Paris mais dans un quartier de New-York ». Et c’est justement la carte du loft new-yorkais que cet ancien gérant de restaurant à Montmartre a choisi de jouer. Passionné de décoration, ce quarantenaire – qui n’hésite pas à passer derrière les platines – a voulu créer un établissement sophistiqué. On ne s’imagine pas trouver derrière la façade de verre et d’acier, qui abrite également la Caisse des dépôts et consignations, un décor néo-classique qui parvient, sans être kitsch, à mêler colonnes antiques et fresques baroques. S’il n’est pas peu fier d’être parvenu à attirer dans le 13e des clubbers de toute l’Europe, la pérennité du lieu reste tributaire de son environnement direct : celui d’un quartier en pleine mutation. « On pensait que le tribunal allait s’installer à la place de la Halle Freyssinet. Il n’en sera finalement rien et ce n’est pas tout. En face, Orange a quitté ses locaux et cela fait du tort à notre restaurant le midi » explique-t-il un brin amer de ne pouvoir fidéliser davantage les hommes et femmes d’affaires du quartier. Une préoccupation que partagent les autres commerçants avec lesquels il souhaite s’associer autour de projets communs – publication d’un gratuit, organisation d’évènements – afin de raviver pour de bon l’image du quartier. Il y a selon lui de bonnes raisons d’y croire : « L’arrondissement est en pleine ébullition, c’est ici que ça bouge à Paris », conclut-il.

Quand Laurent Segall a pris la gérance du Batofar, il y a deux ans, la machine était déjà bien rodée. Stationné quai François Mauriac depuis 1999, cet ancien bateau-feu est petit à petit devenu un incontournable des nuits électro parisiennes. Jusqu’à 500 personnes se pressent sur la passerelle chaque fin de semaine. « Notre public est fidèle et n’apprécie pas les boîtes strictes et classes. Ici, c’est plus décontracté » assure Alex, un employé de l’établissement. Pourtant, dès son arrivée, le nouveau patron a souhaité réaménager les lieux en installant un restaurant entre le pont supérieur, qui abrite le bar, et la boîte de nuit. « C’est la guinguette installée sur les quais, l’été, qui m’a donné l’idée », raconte-t-il. Aux nostalgiques de l’ancienne configuration, il répond : « La programmation musicale reste la même. Quant à la nouvelle partie resto, je l’ai conçue pour la clientèle des premières années du Batofar qui a maintenant plus de moyens et des envies nouvelles ». De fait, le restaurant n’est pas un troquet : on trouve par exemple au menu un très chic « Canard colvert et purée de panais au chocolat blanc ». À 19 euros la formule du midi, le patron veut aussi attirer la clientèle venue des nouveaux immeubles de bureaux. Un même lieu conçu, de l’aveu même du gérant, pour plusieurs clientèles-types qui ne sont pas vouées à se mélanger outre-mesure, sauf à se croiser au bar. On comprend que la stratégie de Laurent Segall consiste à accompagner la rénovation du quartier, qui n’a plus rien à voir avec les débuts du Batofar. Si la clientèle de voisinage n’est pas la cible prioritaire du lieu, le décor atypique, à lui seul, ne suffit pas à attirer les foules la morte saison venue, en cette zone excentrée de l’arrondissement. « Il faut batailler pour continuer à exister et faire tourner le restaurant. Si les terrasses sont pleines l’été, le quartier est malheureusement presque mort l’hiver », regrette-t-il.

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13e ŒIL

Photoreportage

ALAIN MIKLI, ARTISAN LUNETIER

Installée depuis les années 1980 dans la rue Campo Formio, la fabrique de lunettes d’Alain Mikli est aujourd’hui l’une des dernières du genre à travers le monde. Grâce au savoir-faire d’une main-d’œuvre experte, ses lunettes sont devenues un produit de luxe. Des dizaines de personnalités comme Pedro Almodóvar, Elton John ou Josiane Balasko n’hésitent pas à faire fabriquer leurs lunettes sur mesure. Le designer Philippe Starck s’est associé au lunetier en 1987 afin de participer à la création des différentes collections, accentuant encore davantage la notoriété de la marque. ¬

Photographies : Mathieu Génon Par Noémie Debot-Ducloyer www.le13dumois.fr — Novembre 2010

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13e ŒIL

TURFetet turpitudes turpitudes àà CHINATOWN

Dans les PMU « asiatiques » du quartier Olympiades-Choisy, nous avons croisé la route de Pheng. L’homme nous a introduit dans le monde de la dépendance au jeu de courses qui, de dettes en rencontres malvenues, a fini par le briser.

Par Jérémie Potée Photographies : Mathieu Génon

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— REPORTAGE

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on ex-épouse et ses deux filles vivent dans l’avenue d’Italie, au sud de l’arrondissement. Pheng habite désormais de l’autre côté du périphérique, à Ivry, dans une chambre de quelques mètres carrés d’un foyer Sonacotra. « Quand j’ai divorcé il y a dix ans, je me suis mis à beaucoup jouer et à perdre trop d’argent », confie-t-il. Portés par une voix lente et flûtée, ses mots semblent aussi doucement résignés que les traits de son visage : « Maintenant, je parie encore de temps en temps, mais je ne devrais pas » se lamente-t-il à répétition avec un sourire bonhomme et des yeux fatigués.

APRÈS LA GUERRE, LE JEU La cinquantaine frêle, presque juvénile, Pheng est venu en France en 1982 comme réfugié cambodgien de la sale guerre de Pol Pot. Là-bas, les dernières années, il servait en tant qu’officier cette armée vietnamienne d’occupation qui a fait fuir les Khmers rouges. Il parle de ses premières années de citoyenneté française comme d’une époque heureuse : il avait 30 ans, du travail et des copains du 13e arrondissement à Belleville. On comprend aussi que ce sont ses amis qui l’ont mené dans les PMU. Quand il se sent « nerveux », Pheng ne peut s’empêcher de se rendre dans le Triangle de Choisy, entre le centre commercial Masséna 2, lové au pied des immenses tours d’habitation, et la Porte de Choisy. Il dit qu’il vient s’y promener, entre boulot et dodo. On le rencontre d’ailleurs entouré de parieurs qui mêlent leur accent vietnamien, laotien ou chinois à l’argot des Parigots. Lui regarde, ne joue pas pour le moment. Beaucoup le connaissent, le saluent d’un geste affectueux. Dans ce lieu de palabre, le pessimisme se glisse entre deux courses hippiques qui électrisent subitement l’assistance groupée autour du poste de télévision. Pas loin, il y a ce parieur frénétique d’origine vietnamienne qui semble dans un bon jour. Quand les chevaux sont au repos, l’homme, Parisien depuis plus de 20 ans, trouve le temps de râler à tout propos : baisse du pouvoir d’achat, problèmes de sécurité dans le quartier dus selon lui... au trop plein d’immigrés ! On trouve partout dans le monde ces tripots grand public où de vieux copains misent de l’argent en espérant une vie meilleure. Monsieur S. tient l’un de ces endroits, tout à la fois bar-tabac-presse-PMU. Quand on lui parle de la diversité des services qu’il propose, il soupire : « J’ai dû ouvrir un PMU il y a cinq ans parce que je ne vendais plus de presse. Regardez autour de vous, le quartier en est quadrillé ».

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13e ŒIL

Pheng le dit lui-même : « Nous, les Asiatiques, on adore les jeux d’argent. Là-bas, on parie sur tout, même sur une partie de billard... ». L’entourage de Pheng nous parle de ces nouvelles publiées par les journaux communautaires chinois qui font le récit de la descente aux enfers de joueurs incapables de faire face à leurs dettes de jeu. Jusqu’au suicide.

JEUX D’ARGENT ET LOGIQUE DU SURENDETTEMENT Pheng n’en est pas là. Il dit assumer ses torts et comprendre l’ostracisme de ses parents. Il a neuf frères et sœurs qui résident dans le Val-de-Marne. Ils ne lui parlent plus, à l’instar de sa femme. C’est à peine si, par hasard, il lui arrive de croiser dans le hall du centre commercial Masséna 2, l’une de ses deux filles adolescentes 32

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venue aux emplettes : « J’essaye d’économiser de l’argent pour leur payer un restaurant, mais souvent, je n’y arrive pas » regrette-t-il. Il doit de l’argent à tout le monde : à ses amis, à sa famille, à son logeur... et au fisc. À l’origine de ce cauchemar, il y a l’addiction au jeu, qui perdure quoi qu’il en dise. Pressé de toute part, il arrive encore à Pheng de jouer des sommes déraisonnables dans l’espoir de se débarrasser de ses créanciers. Nous le retrouvons un autre jour, sur le point de prendre son poste d’agent de service de nuit à Roissy. Le lendemain, il est censé rembourser trois « amis » pour une somme de quelques centaines d’euros chacun. Le jour même, il a tenté 350 euros au jeu, argent qui aurait pu lui permettre de rembourser l’un d’entre eux.

À IVRY, SEUL, EN FOYER SONACOTRA Quand on se rend chez lui, à Ivry, on constate qu’il ne possède rien. Petit, raconte-t-il, il n’était pas pauvre. Sa famille, devenue française, possédait au Cambodge maison et situation sociale. Rescapé d’une guerre parmi les plus terribles que le 20e siècle ait connue, Pheng a fait en France tous les boulots de main-d’œuvre prédestinés aux immigrés du « Sud » : chauffeur-livreur, ouvrier de l’industrie automobile ou peintre en bâtiment. Un temps dans le milieu de la confection, il rencontre sa femme à Aubervilliers, laquelle travaille de nuit dans un petit atelier clandestin. « Mon problème, c’est que j’ai bon cœur », hasarde-t-il. Selon lui, la raison de ce mariage, qui n’est pas d’amour, aura été de permettre à son épouse


— REPORTAGE

— « Mon problème, c'est que j'ai bon cœur » — de devenir française. Au moment du divorce, il perd la garde de leurs deux filles. L’évènement marque le début de ses gros ennuis d’argent. Au foyer, sa chambre minuscule abrite un lit, une étagère et une petite table. L’électroménager se réduit à un petit réfrigérateur et une télévision de récupération. Pour seul ornement, un vieux calendrier des postes. Il y est installé depuis quatre ans, après deux ans de chômage et de déménagements d’un hôtel de fortune à l’autre. Là, les portes numérotées se succèdent à chaque étage le long de couloirs sans fin, plus propres que certaines résidences universitaires. Un aspect trompeur. Pheng détaille la violence ordinaire de l’endroit, rixes et engueulades, à laquelle il parvient à échapper en faisant profil bas.

LE FISC LUI RÉCLAME 50 000 EUROS Au fond de l’étagère, il y a cette grosse chemise remplie de documents de mauvais augure. Des traites locatives, des rappels de cotisation et, surtout, un examen de situation fiscale personnelle : on lui réclame 50 000 euros ! Le pourquoi de cette énorme dette est saisissant. En l’écoutant s’expliquer, on plonge tout à coup dans le monde peu connu de l’entraide entre immigrés. En 2003, Pheng vit des minima sociaux et de quelques missions d’intérim. Il joue beaucoup et sa présence dans les PMU lui attire des amitiés funestes. On l’aiguille sur des familles chinoises en situation irrégulière qui désirent

Prières bouddhistes à même la peau, souvenir de la guerre du Cambodge.

opérer le transfert de leurs économies au pays. Pheng affirme de façon constante avoir été dominé, une fois encore, par un mouvement de compassion. « Ils me donnaient de quoi payer un ticket de PMU ou deux, des cigarettes, jamais plus de 50 euros ». En contrepartie, Pheng prenait en charge l’envoi de ces sommes en présentant ses propres papiers d’identité. Pendant un an, il enverra 7 000 euros par mois. Les services fiscaux le retrouvent. Et le voilà sommé de rembourser une somme dont il n’a jamais bénéficié. Depuis 2008, Pheng travaille cinq nuits par semaine à Roissy. Chacune de ses fiches de paye est amputée de la moitié de ce qu’il est censé toucher. Saisies fiscales. En somme, Pheng travaille de nuit, dans des conditions « pénibles », pour reprendre la terminologie actuelle, pour obtenir à la fin le traitement d’un Rmiste. Il faut dire qu’avec son français hésitant, les subtilités de la réglementation fiscale lui échappent largement. C’est un peu pareil pour tout, et son entourage ne lui est d’aucune utilité. Un courrier rédigé par une association n’a jamais reçu réponse, et l’homme ignore absolument les voies de recours qui s’offrent à lui.

SPLEEN DE NUIT À ROISSY, ENTRE IMMIGRÉS Alors Pheng fait le dos rond. Son pouvoir d’achat en est tellement réduit que tous les soirs, avant le boulot, il dîne au restaurant Emmaüs de Châtelet. Puis file ensuite en RER à Roissy pour intégrer son équipe de quinze nettoyeurs. Manifestement, il ne s’agit pas là d’un milieu bénéfique à son équilibre social. « Personne ne se parle ici, je n’ai jamais vu ça de ma vie ». Sauf à l’occasion des grèves fréquentes, comme à l’occasion du mouvement pour le retrait du CPE. Incité à débrayer, Pheng dit d’abord trop respecter le travail et son employeur pour se soumettre à des usages qui le dépassent. Il l’explique par ses origines sans insister sur le manque d’argent. La CGT ne lui évoque que des ennuis. C’est un truc de contremaître, et ses collègues, tous d’origine étrangère, partagent au moins avec lui la même nécessité de conserver leur emploi. Pour le reste, la communication semble pour l’essentiel se limiter à des sourires en début de service. À le voir enfiler son uniforme de travail et entamer sa nuit, on pressent que la solitude de « l’agent de service de nuit » le coupe d’une certaine réalité. Seul de 22 heures à 5 heures du matin, plongé www.le13dumois.fr — Novembre 2010

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SPORT

Entre 13 et Mexique, la diplomatie de la e

savate La savate, ou boxe française, prend parfois des accents mexicains quand elle est pratiquée dans le 13e arrondissement.

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i elle combat avec les couleurs du Mexique, Monica Torchio est avant tout une boxeuse du coin. Fille d’une diplomate mexicaine, c’est à Gentilly qu’elle a posé ses valises avec ses parents en 2001. Trois ans plus tard, elle rejoint du haut de ses 14 ans le club de savate Cenvint Paris 13, devenant en 2008 vice-championne du monde de la discipline. Lorsque nous la rencontrons pour la première fois quelques jours avant les derniers championnats du monde - organisés à la Halle Carpentier fin septembre, elle est entourée du président de la fédération mexicaine Samuel Ramos et de son entraîneur de toujours, Philippe Magnol (voir interview) manageur pour l’occasion de l’autre boxeur de la délégation, Ricardo « Rici » Fuentes. Ce dernier est venu quelques jours dans le 13e pour se frotter aux meilleurs mondiaux et surtout pour « apprendre afin de devenir ambassadeur de la savate au Mexique », assure Samuel Ramos.

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Durant les championnats, il nous confiera avoir lui-même débuté la boxe française à Paris dans les années 80. Son père était diplomate, comme la mère de Monica. Sa pratique de la savate, il a alors préféré la cacher à ses parents : « Je pensais que ça n’allait pas leur plaire. J’ai finalement eu tort. Mon père était content une fois qu’il l’a su », nous raconte-t-il. Monica, elle, n’a rien caché à ses parents. Bien au contraire : « C’était pour emmerder mon père », nous explique-t-elle avec un sourire en coin. « Nous étions au centre commercial Massena 13. Mon père insistait pour que je choisisse une activité. Il y avait les stands des associations sportives du quartier. Par hasard j’ai choisi la boxe ». Depuis, ses parents sont rassurés, « plutôt fiers de leur petite fille », explique-t-elle. Aujourd’hui inscrite en école d’ostéopathie, elle tourne doucement la page des derniers

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championnats du monde où elle a alterné le bon et le moins bon, balayant deux boxeuses - une Canadienne et une Britannique avant de perdre en demi-finale face à la favorite française. Pas vraiment une contre-performance pour la

Par David Even Photographies : Mathieu Génon

arrondissement, étant fermée plusieurs semaines pour travaux. Lorsque sa mère a été mutée à Mexico - le même week-end que les derniers championnats du monde il n’était pas question pour Monica de suivre ses parents et de porter

« C’était pour emmerder mon père » jeune femme qui revenait tout juste de blessure et manquait de préparation. Sa salle d’entraînement, rue Eugène Oudiné dans le 13e

là-bas les couleurs de la savate comme Rici. Sa vie est ici, entre Gentilly et les gymnases du 13e.

Concentration avant la montée sur le ring lors des derniers championnats du monde.


Interview

« NOUS SOMMES L’UN DES DEUX CLUBS PARISIENS À MISER SUR LA COMPÉTITION »

P

hilippe Magnol est le fondateur du club de boxe Cenvint Paris 13, l’un des plus performants de la capitale. Boxeur depuis 30 ans, il encadre aussi - d’un gant certes plus souple - les jeunes du quartier.

Le 13 du Mois : Comment est né le club Cenvint Paris 13 ? Philippe Magnol : Un soir de 1987 mes fils sont rentrés de l’école avec des bleus au visage. Ils m’ont expliqué jouer à Dragon Ball Z [Dessin animé japonais très populaire à la fin des années 80, ndlr] pendant les récréations. Je suis allé voir le directeur de l’école pour lui en parler. Il m’a répondu être préoccupé par ce phénomène qui prenait, selon lui, de l’ampleur. Je lui ai alors proposé d’intervenir dans l’établissement pour y animer des ateliers de boxe. Ça a porté ses fruits. J’ai donné des cours dans d’autres écoles du 13e et le bouche à oreille a ensuite fait le reste.

L13dM : Qui sont les jeunes qui boxent chez vous ? P.M. : Comme je travaille dans beaucoup d’établissements du quartier, presque tous viennent du 13e. À l’image du quartier, toutes les origines et classes sociales sont représentées. On paie même de notre poche la licence de ceux qui n’ont pas les moyens. L13dM : Votre club est l’un des seuls à sortir autant de champions. Comment faites-vous? P.M. : Nous sommes l’un des deux clubs parisiens à véritablement miser sur la compétition. Sept boxeurs comme Monica Torchio défendent nos couleurs au niveau européen ou mondial. Malheureusement, la boxe amateur dispose de moyens financiers très faibles. Entre les déplacements, les hébergements, le matériel [La paire de chaussons de compétition coûte 110 euros, ndlr], la compétition nous coûte très cher. Le club doit se battre chaque année pour boucler son budget. Notre ancienneté et notre statut n’y changent malheureusement rien.

LA SAVATE, QUID ? La savate, aussi appelée boxe française, consiste à se porter des coups avec les poings et les pieds. Apparue au 19e siècle dans la tradition de l’escrime française, elle en reprend le vocabulaire. Le début du 20e siècle a constitué l’âge d’or de la discipline. Les fameuses Brigades du Tigre (Police secrète de Clemenceau, ndlr) étaient réputées pour leur maîtrise de la savate ! Aujourd’hui environ 40 000 licenciés s’affrontent dans deux types de compétition : « l’Assaut », où les coups sont retenus, et le « Combat », où la puissance n’est pas limitée. À l'entraînement avec Philippe magnol www.le13dumois.fr — Novembre 2010

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Le 13 du Mois  

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