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BRANDED DECEMBRE/FÉVRIER MMXIII/MMXIV - NUMÉRO CINQ - GRATUIT

LOU REED - JONATHAN GLAZER - TOUR PARIS 13 CI-GÎT LE LIVRE - HIPPOLYTE HENTGEN - GIRLS ARTOTHÈQUE DE CAEN - MARTIN SCORSESE VENUS EROTIC INTERNATIONAL FAIR MMXIII


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DÉCEMBRE/FÉVRIER MMXIII - NUMÉRO 5

Sommaire 05

ÉDITO de Laurent Dubarry

08 MUSIQUE Une paupière sans fard 12 CINEMA Birth - Jonathan Glazer 16 ART L’insoutenable obscurité de la Tour Paris 13 22 LIVRES Ci-gît le livre 28 QUESTIONNAIRE Clementine D. Calcutta 30 PORTFOLIO Hippolyte Hentgen 56 ARTICLE De l’art de fréquenter les œuvres d’art 64 ARTICLE Le nain de New York 70 ARTICLE Girls 76 QUESTIONNAIRE Étienne Châtel 80 REPORTAGE Venus : Erotic Entertainment & Lifestyle International Fair 86 QUESTIONNAIRE Joël Hubaut 88 COMICS par Alizée de Pin 94 POÉSIE par Julie Salin 95 REMERCIEMENTS

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BRANLED #1 SPÉCIAL SEXE - 24 PAGES COULEURS - 5€

HANNIBAL VOLKOFF, SAMUEL MARTIN, JEAN GABRIEL FRANCHINI, LÉO DORFNER, MURIEL DÉCAILLET, CÉCILIA JAUNIAU, MARIANNE MARIC, NILS BERTHO, NICOLAS GAVINO, LIA ROCHAS PARIS, AURÉLIE WILLIAM LEVAUX, FRÉDÉRIC LÉGLISE, ÉTIENNE CHÂTEL

POINTS DE VENTE GALERIE ALB ANOUKLEBOURDIEC 47 RUE CHAPON 75003 PARIS

GALERIE GOURVENNEC OGOR 7 RUE DUVERGER 13002 MARSEILLE

ARTOTHÈQUE DE CAEN PALAIS DUCAL IMPASSE DUC ROLLON 14000 CAEN

LIKE A DAYDREAM - A WAITING ROOM OF ART REVALER STR. 99 10245 BERLIN


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ÉDITO MIEUX VAUT TARD QUE JAMAIS

L

ES YEUX ENCORE UN PEU ROUGES, SOME KINDA LOVE EN MUSIQUE DE FOND, ON VOUS LIVRE, UN PEU TARDIVEMENT FAUT DIRE, UN BRANDED LÉGÈREMENT DÉPRESSIF. ON PARLE DE TRUCS PAS GAIS, COMME LA MORT DE LOU REED, LA FERMETURE DES LIBRAIRIES, OU LE STREET ART. MAIS POUR VOUS REMONTER LE MORAL, ON À ENVOYÉ UN DE NOS MEILLEURS REPORTERS ARPENTER LES ALLÉES D’UN SALON INTERLOPE À BERLIN, DE QUOI VOUS DONNER ENVIE DE VOUS PROCURER NOTRE HORS SÉRIE SPÉCIAL SEXE (VOIR PAGE 4). SI VOUS ÊTES PLUTÔT DU GENRE COMBO PYJAMA EN PILOU/BEN ET JERRY’S/SÉRIE TÉLÉ ON A CE QU’IL VOUS FAUT. ET ENFIN, MAIS EST-IL ENCORE BESOIN DE LE PRÉCISER, ON VOUS PARLE D’ART, DU VRAI. ENJOY ET BONNE ANNÉE. LAURENT DUBARRY

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WWW.BRANDED.FR Fondateur et directeur de publication : Laurent Dubarry laurent.dubarry@branded.fr Rédacteur en chef : Jordan Alves jordan.alves@branded.fr Directeur artistique : Léo Dorfner leodorfner@gmail.com Rubrique Musique : Stéphane Cador Rubrique Cinéma Pier-Alexis Vial pier-alexis.vial@branded.fr Rubrique Art Julie Crenn julie.crenn@branded.fr Rubrique Livre Ahlam Lajili-Djalaï ahlam.lajili.djalai@branded.fr Rédacteurs : Florence Bellaiche, Ricard Burton, Stéphanie ­Gousset, Madeleine Filippi, François Truffer, Antonin Amy, ­Pauline Von Kunssberg, Ludovic Derwatt, Marie ­Medeiros, Mathieu ­Telinhos, Chloé Dewevre, Ema Lou Lev, Jen Salvador, ­Benoît Blanchard, Len Parrot, Marie Testu, Mathilde Sagaire

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Contributeurs : Alizée de Pin, Joey Burger, Julie Salin

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EN COUVERTURE HIPPOLYTE HENTGEN De la série «Les impassibles» gouache sur papier imprimé. 21x21cm, 2013 courtesy Semiose galerie, Paris


ET ILS DISENT

QU’IL S’EST

ENFUI

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Musique

UNE PAUPIÈRE SANS FARD

LOU REED 1942 - 2013 Len Parrot Jardin des Tuileries, 4 novembre 2013. Le type à la caisse pour l’accès aux toilettes appuie sur son iPod. Satellite of Love démarre. C’est pas possible, me lance-t-il. Je m’en remets pas. Depuis sa mort, je l’écoute en boucle. Comme je te comprends, putain.

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Musique

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crire une énième bio sur Lou Reed serait dénué d’intérêt - beaucoup s’en sont chargés auparavant (même Wikipédia de manière pas trop dégueu). Et pour ce qui est de livrer une analyse poussée de l’apport artistique du mec en solo ou avec le Velvet au XXème siècle : Lester Bangs et consorts ont fait le taff depuis les années 70 - et avec brio. Le peu que j’ai à dire sur Lou Reed est qu’il fut le premier que je connaisse dans l’histoire du rock à parler de cette façon à l’intimité collective. Le premier à mettre la poésie de la rue dans ses chansons. Quand Scott McKenzie te demandait de mettre des fleurs dans tes cheveux, lui te racontait comment se foutre une seringue dans le bras. Quand The Sonics demandaient Do You Love Me, Lou lâchait la-

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coniquement qu’il ne savait pas - et qu’il s’en foutait. Encore aujourd’hui, le Velvet fait office de meilleure bande-son pour les matins interdits. Cette sensation malsaine qui émane de Venus in Furs la première fois qu’elle vous arrive aux oreilles. Et qui séduit. Qui devient notre partenaire de murge, tard, quand il commence à faire jour. Ce connard nonchalant qui te raconte qu’il ne sera plus jamais un jeune homme. Comment cela ne peut-il pas résonner dans ta carcasse de branleur ? Il te parle. Différemment de ceux qui te proposent un ersatz de bonne humeur, des bons sentiments à la sauce Motown. Lui sait de quoi il parle, que ça fait mal et que tu ramasses. C’est justement pour ça que tu as envie de l’écouter.


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Quand Street Hassle s’ouvre, avec ses cordes grandiloquentes, ce sont les rues crades de New York qui se déploient peu à peu. Des histoires sordides - belles comme un travesti au matin. Je ne ressortirai pas une énième fois l’anecdote attribuée à Eno sur The Velvet Underground & Nico, simplement faire référence à Rock’n’Roll : Quand Lou explique que la vie de Jenny a été sauvée par le rock’n’roll - il ne se doutait certainement pas qu’il en sauverait plein d’autres en écrivant cette chanson. Il se doutait pas non plus qu’en écrivant Oh, Sweet

Nuthin’ - Baxter Dury s’en inspirerait pour écrire son plus bel album. Dans After Hours, il avait écrit : If you close the door, I’ll never see the day again. Aucune crainte que la porte ouverte par Warhol, à qui Lou disait tout devoir, ne se refermera pas de sitôt. Mais je n’ose imaginer le bordel ambulant quand il sera rejoint par Bowie.

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Cinéma

BIRTH

JONATHAN GLAZER MATHIEU TELINHOS

Cinéaste à la filmographie encore maigre - seulement trois long-métrages en treize ans - Jonathan Glazer connu de l’univers de la pub, est incontestablement l’un des talents les plus prometteurs et les plus attendus de cette nouvelle année. En juin sortira son nouveau film Under The Skin, une adaptation du roman du même nom de Michel Faber ; l’histoire d’une extraterrestre Laura ( interprétée par Scarlett Johansson ) qui grâce à son apparence de jeune femme séduisante, traque ses proies humaines. Il va falloir s’armer de patience avant de pouvoir enfin le découvrir en salle, d’autant que nous savons déjà qu’il a fait sensation lors de sa présentation au dernier festival international du film de Toronto. Mais en attendant, voilà l’occasion pour nous de revenir sur son œuvre Birth sorti en 2004, qui l’a révélé au grand public BRANDED 13


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Si je perdais ma femme et si le lendemain un oiseau se posait sur le rebord de ma fenêtre et me fixait du regard en me disant « Sean. C’est moi, Anna. Je suis revenue. » Qu’est-ce que je répondrais ? Je pense que je la croirais ou en tout cas je voudrais la croire et je vivrais avec un oiseau. Mais d’un autre coté, je n’y croirais pas. Je suis un scientifique alors je réfute ces histoires." présage la Voix off en introduction du film. La trame narrative est annoncée. Birth évoquera la question de la réincarnation. Non pas d’Anna comme évoquée mais celle de celui qui parle. Celle de Sean, son mari qui n’apparaitra à l’écran que sous la forme d’une silhouette traversant un parc enneigé et qui n’existera aux yeux du spectateur que sous les traits d’un enfant (prénommé Sean lui aussi). Le film met en lumière le personnage d’Anna (interprétée par Nicole Kidman), dix ans après

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le décès de son mari Sean, Elle apprend à se reconstruire au coté de Joseph (Danny Huston), son futur époux. Un bonheur bien trop vite ébranlé par l’arrivée dans leur vie, d’un garçon de dix ans (Cameron Bright), qui prétend être son défunt mari. Une nouvelle inattendue qui va affecter le quotidien d’Anna et celui de ses proches. Ce qui au départ s’apparente à une mauvaise blague, bascule dans le champ des possibles. Cet enfant serait-il vraiment Sean ? Le doute s’installe dans l’esprit de celles et ceux qui l’ont connu. Qui faut-il croire ? Que faut-il croire ? L’enfant parle et sait des choses, Beaucoup de choses. Les sentiments d’Anna sont mis à mal. (Le film vaut d’être vu pour la sublime scène dans l’Opéra où les yeux d’Anna trahissent ses premiers doutes). L’ombre de Sean vient ternir le quotidien des futurs époux. Il attise la jalousie de Joseph et éveille chez lui une rivalité.


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A l’image des personnages, nous nous retrouvons partagés entre nos certitudes et la parole de l’enfant, entre la raison et l’absurde, entre le rationnel et l’irrationnel. De par son sujet, Birth relèverait de ce que l’on appelle un film de genre, voire de science-fiction mais le réalisateur prend le risque de s’en détacher dans son traitement. Il abandonne les codes propres aux films de genre, au profit d’une approche formelle classique et épurée. Un parti pris judicieux et efficace qui aide à semer le doute dans l’esprit du spectateur. Aucun artifice visuel ne vient ainsi parasiter la complexité du scénario et aucune surenchère d’effet n’est conviée pour nous convaincre. La chronologie et la temporalité des événements sont respectées. Fluidité de la mise en scène. Jonathan Glazer est un homme de goût. Et du bon goût, le cinéaste en a. Il le confirme avec un casting à la hauteur des enjeux. Ni-

cole Kidman, sidérante en veuve tourmentée, épouse son rôle avec une sobriété confondante au coté de Cameron Bright (le jeune Sean) et Danny Huston (Joseph) tout aussi convaincants. Choisir un enfant de dix ans pour jouer la réincarnation d’un homme marié amène à des situations risquées (le baiser échangé, la scène du bain avec Anna) mais l’ensemble est mené avec une telle maitrise et une telle une grâce qu’un malaise potentiel est à chaque fois écarté. Jonathan Glazer tient son film de bout en bout. Birth est d’une qualité rare et a permis à son auteur d’assoir en seulement deux films un statut de grand cinéaste.

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Photo Lionel Belluteau

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L’INSOUTENABLE OBSCURITÉ DE LA

TOUR PARIS 13 MATHILDE SAGAIRE

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imanche 27 octobre 2013, 6h du matin. Un téléphone sonne, c’est le mien. La voix masculine d’un ami. Discussion. Je suis dans le coltard mais contente : on se motive pour tenter la Tour Paris 13 malgré le sacrifice d’une grasse matinée et les heures d’attente qui nous tendent les bras. C’est le dernier week-end possible, c’est le tout pour le tout. Comme beaucoup, nous avions déjà essayé, mais il est vrai que tenter un samedi après-midi n’avait pas été une décision très pertinente. Là, c’est rendez-vous pour 7h-7h30, et je suis chargée de ramener les croissants. J’embarque du thé histoire d’être complètement équipée. Pour l’amour de l’art (urbain), nous sommes prêts à sacrifier notre dimanche, et jusqu’ici nous pensons avoir bien raison. A ce stade, je m’étais gavée de photos et de vidéos de la Tour. J’en avais bavé d’envie et au vu du succès incroyable de l’expo mesurable aux longues heures d’attente et au nombre de refoulés, je n’étais pas la seule.

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On prend place docilement dans une file d’attente déjà trop longue. Paraît-il que certains ont campé sur place. On se dit que pour 12h13h ça devrait le faire. Nous sommes jeunes, beaux ou presque, et si naïfs. On mange un croissant, on boit du thé. L’aventure immobile commence. 9h. 1ère bière. Il faut dire que nous n’avons pas été hyper prévoyant comme d’autres. Pas de bouquins, pas d’ordinateurs, pas de consoles de jeux portables... Juste nous et notre incroyable capacité à raconter des conneries et picoler joyeusement de bon matin. Arrive la première averse, une fille nous invite sous son parapluie, on discute un peu. Mais voilà que ses potes arrivent, plus d’abris. JM va acheter un parapluie et d’autres bières. Bizarrement, l’attente, ça passe mieux que ce que je craignais. Tout le monde est calme, discipliné. JM fait des blagues, commence à alpaguer les gens, qui se marrent d’assez bon coeur. Moi je ris et je n’ai que très légèrement honte, il rend l’at-


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tente tellement plus drôle . Je rencontre une mère et son fils pré-ado. Ils viennent de Province, et ont fait le déplacement exprès pour la Tour. Comme cette fille venue de Lyon et qui a décidé sur un coup de tête de ne pas manquer ce tout le monde appelle “l’évènement street art de l’année”. La population française est là, dans toute sa diversité. Je trouve ça assez chouette que ce qui se trouve être ma passion puisse rassembler à tel point. Bon, mon élitisme n’était pas très heureux tout de même, surtout que c’est précisément pour cela qu’on piétine depuis déjà trop longtemps. JM refait quelques allers-retours bière. Je pers un peu la notion de l’heure. A 15h à peu près, nous avons l’entrée en vue. C’est à partir de ce moment là que les gens deviennent un peu moins sympatiques. Une personne est accusée d’avoir doublé (la fameuse lyonnaise), se fait lyncher verbalement et rétrograder dans la file. Elle doit rentrer prendre le train en fin

d’après-midi. Les gens ne sont pas compréhensifs, surtout cette parisienne typique qui lui aboie dessus et n’est sympa avec personne. On sent une tension qui monte. Une autre averse, la bière m’a mise en ataraxie. La lumière commence à décliner. Chaque fois que quelqu’un pénètre dans la Tour, il est applaudi. Certains en profitent pour faire des saluts et des chorégraphies. Le temps qu’on passe le pas de la porte d’entrée, la nuit est presque tombée. J’ai un mauvais pressentiment. Il doit être 17h30. On pénètre dans le bâtiment sans se retourner, j’avoue que je suis heureuse. On entre dans la première salle du rez-de-chaussée. Pas mal, l’excitation de l’entrée doit jouer encore. J’aime bien MP5 et ses animaux en noir et blanc. On se dirige vers l’ascenseur, fébriles. On déboule au 9e étage, et c’est le trou noir. Littéralement parlant. L’obscurité quasi totale à tous les niveaux de l’immeuble. Il fait nuit, les fenêtres sont calfeutrées et, il n’y pas de lampes

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pour éclairer toutes les oeuvres. La douche froide, on ne voit rien. Quelques oeuvres sont éclairées, d’autres auraient dû l’être mais visiblement les ampoules ont grillé. Cela n’aurait pas pu passer par la tête des gorilles qui nous aboient dessus pour ne rester que 5 min par étage de remédier à ce problème. Non, ils préfèrent être désagréables, c’est tout. C’est sûr qu’en ne pouvant voir correctement à peine la moitié des travaux, on ne va pas s’éterniser. Et l’orga? Etait-ce si difficile de mettre de la lumière à peu près partout, surtout quand on laisse l’endroit ouvert jusqu’à 20h? Sérieusement, j’aurais bien aimé connaître leurs arguments, car si je veux bien entendre que l’exposition a eu un succès inattendu, il y a eu un manque évident d’adaptation à la situation au détriment de nous, pauvres amoureux de l’art urbain. Des heures de queues pour ne rien

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voir, quelle ironie du sort... On regarde dehors, la foule est compacte sous la pluie et l’obscurité de la soirée qui débute déjà. Il est 18h -ou quelque chose dans le genre-, et on les plaint. Je ne sais pas combien de gens ont ramené les appareils photo, les trépieds. J’ai la détestable impression qu’ils ne viennent que pour créer un nouvel album photo Facebook, sans ce soucier de l’artiste. Mais après tout qui pourrait les blâmer, car le nom de l’artiste, il est parfois difficile à trouver. Et même pas une petite bio. Ça commence à m’énerver. Le but justement, ce n’est pas de réunir, puis logiquement faire connaître des artistes du monde entier? Je me dis que clairement, quelque chose n’est pas au point. Mais au moins, les photographes peuvent prendre des photos avec flash pour pouvoir y voir quelque chose. Certains ont une fonction lampe torche sur leurs portables.


Art Nous on a l’air un peu con, on n’a ni l’un, ni l’autre. Un gars qu’on avait rencontré dans la file d’attente se balade de salle en salle, prend frénétiquement des photos avec son téléphone en répétant : “C’est un truc de ouf, putain! C’est un truc de ouf ”. Je suis contrariée, et je me dis que l’événement a beau avoir du succès, ce n’est pas demain la veille que les gens s’intéresseront vraiment à la discipline. Se succèdent les étages, les appartements. Les coups de coeur sont assez rares, et l’obscurité nous empêche d’apprécier les détails quand on a la chance de distinguer quelque chose. Je relève quelques tentatives d’utiliser l’espace et le mobilier qui reste, pourquoi pas. Idée intéressante : une minuscule pièce fermée, toute taguée, éclairée de lumière noire et avec une boîte à bruits très marrante. C215 à une salle pour lui tout-seul, a fait graver son blaze dans le parquet, mais stupeur, il n’a fait que des chats, des trucs qu’on connaît déjà par coeur. Bon, au moins ils sont correctement éclairés. Ma grosse déception vient de l’argentin Jaz. L’art urbain argentin, c’est un peu mon pêché mignon, j’en ai même fait un mémoire quand je vivait là-bas. Bon Jaz, il est connu pour ses créatures mi-hommes, mi-animaux, souvent représentées en train de lutter. Sa maîtrise du trait et des couleurs est franchement impressionnante, comme beaucoup de latinoaméricains, C’est pour ça que je les aime tant. J’étais impatiente de voir son travail dans la Tour. Et là, surprise, je vois qu’il n’a fait « qu’un » dessin à la craie, que je devine maladroitement à cause du manque de lumière. Je suis déçue. JM fait la remarque que les finitions de plusieurs travaux ne sont pas au top, peut-être effectués en un temps record. Les oeuvres utilisant d’autres ressources que la peinture, voire qui n’en n’utilisaient pas du tout, mon laissées également un peu de marbre. Je dois être une puriste-rigo-

riste, mais quel est le lien entre un vélo en bois, des cordes tendues, et un mur peint? Heureusement, j’ai eu quelques bonnes surprises sur le moment. Des coups de coeur qui se sont confirmés quand je suis retournée sur le site Internet. Globalement, ce sont les Italiens, les Portugais, les Chiliens, et quelques Français quand même, qui m’ont fait passer quelques moments de whaou. Citons-les pêle-mêle et laissons Google faire le reste : Pantonio//Agostino Iacurci//Senso//Nano//INTI//Inti ANSA (une Française youhou)//Seth (que je connaissais déjà, et qui reste mon préféré). On finit par la cave. J’aime bien encore le côté lumière noire, bien que je ne sois pas spécialement fan du style. Mon ami en tout cas apprécie, et me dit qu’il aura fallu se taper les neufs étages et se rendre au sous-sol pour voir du vrai graffiti. Enfin, nous sortons de là sous les hourras. Car pour ceux qui attendent encore dehors, chaque personne qui quitte la Tour les rapproche du but. J’espère pour eux qu’ils ne seront pas aussi déçus que nous. Vu le monde, tous ne rentreront pas. JM et moi sommes passablement frustrés. On va prendre une bière, histoire de. Si j’avais su, je me serais contentée du site Internet, qui lui au moins est bien foutu contrairement à l’exposition in situ. Quel dommage. Quand je fermerai les yeux dans mon lit, aucune image de la Tour ne s’accrochera à mes rétines.

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CI-GÎT

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LE LIVRE AHLAM LAJILI-DJALAÏ

J’emprunte souvent la rue Saint Paul. Presque tous les jours à vrai dire. Et systématiquement, que je sois en retard ou qu’il pleuve j’observais un temps d’arrêt devant la petite librairie anglaise à devanture rouge. Encombrée, poussiéreuse, sombre, profonde et là, sur mon chemin. Et puis un jour c’était fermé. Puis c’était vidé. Plus tard encore il y avait de grandes feuilles de papier blanc sur les vitres. Je me suis dit qu’ils faisaient des travaux, qu’ils réaménageaient. J’avais presque oublié lorsque j’ai à nouveau vu de la lumière. A

la place des étagères des murs lisses en bois blond ornés de reproductions de publicités anciennes. A la place des livres, des ballons de rugby en cuir. Mais sur la porte en revanche, comme réchappée du massacre l’inscription « bookstore  » aux coins rognés, brève épitaphe d’un âge d’or révolu, subsiste encore. « Ci-gît la Littérature ».

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© Jacques Sassier

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Albert Cohen

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epuis ce jour je n’ai plus vu que ce genre de signes. Là, près de la rue des Franc-Bourgeois, une ancienne librairie transformée en magasin Nike avec au fronton de la boutique le mot « librairie » étalé en grandes lettres blanches comme un appel, un phare trompeur. Ce mot aurait pu être laissé là en hommage me direz-vous. Non ! Je ne crois pas vraiment à la sensibilité des géants américains du sport lorsqu’il s’agit de business ou de marketing. Je vois plutôt ce mot épinglé comme un trophée de chasse ou de guerre, comme la tête des vaincus exposées aux remparts de la ville. A Paris encore, en plein quartier historique du deuxième arrondissement cette librairie ancienne « l’Humaine Comédie » transformée en vulgaire coiffeur glauque et mal éclairé n’ayant même pas pris la peine de changer la dénomination de la devanture.

Là-bas, dans telle ville de province, le seul espace dédié à la culture qui vivotait encore au cœur de la ville, doté de ses poumons artificiels jeux et consoles vidéo, fermera ses portes le mois prochain. Ne restera dans cette ville qu’une minuscule librairie catholique achalandant les collèges et lycées privés de la région en ouvrages scolaires. Belle diversité ! Sans parler de la polémique liée à la liquidation des Virgin dont l’emblématique enseigne des Champs-Elysées a vu défiler nombre de noctambules pendant ses 25 années d’existence. Par hasard encore, j’apprends la réduction des horaires d’ouverture de la Hune, librairie culte de Saint Germain, quartier réputé d’écrivains et d’intellectuels, ouverte chaque jour jusque minuit. Alors évidemment, passée une certaine heure la plupart d’entre eux préfèrent traîner leurs guêtres et se gargariser aux terrasses du Flore ou des deux Magots, mais d’autres esprits

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romanesques choisissent eux de voguer entre la Hune et l’Ecume des Pages à la recherche de l’ouvrage qui les tiendra éveillés et haletants jusqu’aux premières heures du jour. Il ne s’agit pas ici d’un énième débat sur la montée en puissance d’Amazon qui a certes certains avantages lorsque justement il propose à des prix dérisoires l’achat de livres introuvables, sans même à avoir à sortir de chez soi ; ou sur la multiplication des tablettes numériques qui permettent d’avoir en poche des dizaines d’ouvrages dont on n’aura plus à subir le divin poids ou l’odeur bénie du papier. Il s’agit plutôt d’être conscient d’assister à l’extinction progressive d’une noble activité. Bien sûr, ce n’est pas parce que les librairies ferment qu’il n’y aura plus de livres. Les greniers, les bouquinistes, les Emmaüs en regorgent, qui finissent souvent leur vie sur un trottoir ou dans une benne à livres destinée au recyclage du papier, réincarnés en prospectus publicitaires ou en tracts démagogiques. Mais quel cas fait-on des libraires eux-mêmes  ? Et des jeunes auteurs  ? Quelle visibilité leur offre-t-on perdus dans la jungle numérique ? Je parle ici de paysage, à la fois urbain et culturel. Qu’il est doux de passer devant une librairie, de respirer l’odeur des pages, de laisser glisser ses doigts sur les

couvertures satinées, de deviner les histoires nichées au creux des reliures en ne lisant que quelques lignes au hasard, de se laisser happer par un titre, d’être conseillé et guidé par un libraire passionné, d’échanger quelques mots avec un auteur venu parler de son œuvre. Ce constat est malheureusement mondial, je me souviens d’une discussion avec cet ami milanais qui évoquait la gorge serrée la plus vieille librairie de la ville menacée de fermeture, je me rappelle également cet article fou sur un libraire québécois qui ne souhaitait pas vendre non, mais donner sa librairie. Sous prétexte de modernité, de confort, de facilité, on tue à petit feu les dernières ressources culturelles. Ci-gît notre génération.

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Questionnaire

CLÉMENTINE D. CALCUTTA PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT DUBARRY

Clémentine D. Calcutta est une jeune historienne de l’art et artiste spécialiste du surréalisme et du kitsch, elle a fait ses études entre Lyon, Philadelphie, Québec et Paris où elle a obtenu son diplôme de recherche, puis travaillé au sein de collections et d’institutions renommées. Aujourd’hui elle est journaliste pour le magazine Boum ! Bang !

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? C.D.C. : Bien qu’imparfaits, au choix : mon cerveau ou mon cul. 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? C.D.C. : Egyptologue. 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? C.D.C. : Une galerie à Paris. 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? C.D.C. : J’ai plusieurs idées de lits douillets à squatter aux alentours. 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? C.D.C. : Coudre. 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? C.D.C. : Femme fatale du Velvet Underground, Femme qui court avec les loups de Clarissa Pinkola Estes, Tenue de soirée 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? C.D.C. : Soit à l’Antiquité pour être une chaste et pure vestale soit un XIX° siècle crasseux de charbon pour être une catin des foubourg pleine d’absinthe et avec les seins et les hanches qui débordent du corset.

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Clémentine D. Calcutta 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? C.D.C. : Mick Jagger… Mick Jagger 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? C.D.C. : Joker !

10 - Votre syndrome de Stendhal ?

C.D.C. : L’extase de Sainte Thérèse du Bernin, j’ai joui en même temps qu’une sculpture de marbre ! 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? C.D.C. : Louise Bourgeois ou Janis Joplin 12 - Quel est votre alcool préféré ? C.D.C. : Le rhum, c’est vulgaire, peut-être mais ça marche bien. 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? C.D.C. : Celle que j’aime le plus. 14 - Où aimeriez-vous vivre ? C.D.C. : Brooklyn 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? C.D.C. : Le génie 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? C.D.C. : Miel, héroïne de Manara. 17 - À combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? C.D.C. : Beaucoup. 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? C.D.C. : Pierre qui roule dans ton cul n’amasse pas mousse dans ta chatte ! 19 - PSG ou OM ? C.D.C. : Je suis athée. 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? C.D.C. : Qu’est ce qui tourne pas rond ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? C.D.C. : Just another night - Mick Jagger 22 - Votre menu du condamné ? C.D.C. : Un cheese cake. 23 - Une dernière volonté ? C.D.C. : Une dernière nuit avec Lui.

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Sans titre - De la série «Les impassibles» - gouache sur document - 31,5x23 cm - 2013


Portfolio

HIPPOLYTE

HENTGEN Julie Crenn

H

ippolyte Hentgen est un nom qui sonne d’un autre temps, celui d’un homme, d’un personnage, d’un acteur, d’un clown ? Il n’en est rien, la dénomination masculine recouvre en fait un duo de femmes artistes : Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen. Durant leur formation à l’école des Beaux-arts de Paris, elles découvrent leurs affinités mutuelles sur les plans plastiques, musicaux et littéraires. En 2007, elle débute leur association : deux imaginaires, quatre mains et un bagage de références partagées. Parce qu’il représente un «  lieu de liberté absolue  », le dessin est leur medium de prédilection. Si le format le permet, elles travaillent ensemble sur une même œuvre, sinon, elles entament plu-

sieurs dessins et procédèrent à des échanges, des allers-retours. Au crayon, elle développe un univers mêlant des visions burlesques, oniriques, joyeuses et troublantes. Tantôt le dessin grand format présente des créatures détaillées en noir et blanc, tantôt, le trait se fait plus léger, plus rapide et plus cocasse. Différents styles sont conjugués au profit d’une pratique multiréférentielle où la notion de hiérarchie est proscrite. L’ensemble des œuvres forme un journal artistique dont les pages sont quotidiennement nourries de leurs environnements, de leurs humeurs et de leurs envies. Si l’art moderne (Giorgio de Chirico, Fernand Léger) et l’art contemporain (Jim Shaw, Mike Kelley, Paul Thek, Eva Hesse) constituent un

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socle commun, Gaëlle Hippolyte et Lina Hentgen puisent leurs inspirations au creux de territoires multiples : cinéma, bande dessinée des années 1930, dessins animés, musiques alternatives, littérature underground. Elles s’approprient, associent et réincarnent des images provenant d’imageries populaires, ouvrières, scientifiques où bonhommes, personnages, objets ou encore paysages semblent être tombés dans l’oubli. Cette pratique de la citation, du recyclage et de l’appropriation participe de leur réflexion sur le statut de l’auteur, qui, à quatre mains est fortement brouillé. En même temps qu’elles ont permis une accessibilité démocratique à l’information et au savoir, les images hyper-reproduites ont perdu de leur valeur et de leur sens. Par le réveil des imaginaires, les

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artistes souhaitent ainsi rendre une existence propre et une autonomie aux images diluées dans les mémoires. Alors, les bonhommes aux allures mécanisées et/ou organiques sont dotés d’une nouvelle aura : sensible, drôle, touchante, fière et critique. Une autonomie qui est exacerbée par un esprit de mise en scène du dessin. Ce dernier est effectivement considéré comme un «  théâtre ambulant » et un « véhicule transdisciplinaire » par les deux artistes. Le dessin ouvre les possibles et permet d’établir des passerelles entre les territoires et entre les mediums. Hippolyte Hentgen pratique également la sculpture et le décor de théâtre. La mise en volume du dessin contribue à l’incarnation physique et spatiale


des images puisque le corps-à-corps avec le regardeur et l’acteur est rendu possible. Chaque sculpture trouve sa place au sein d’une mise en scènes pécifique, elles sont constitutives d’un environnement, d’un paysage ou d’un abri où la fiction et l’imagination peuvent œuvrer. La pratique du dessin est un moteur joyeux, mais c’est aussi la manifestation paradoxale d’un constat plus mélancolique qui nous renvoie à nos propres limites et à nos propres incapacités à changer le monde via notre condition d’artiste. (HH, 2009)

empathiques envers des monstres inoffensifs et joyeusement ridicules. Les artistes privilégient les écarts entre les références, les émotions, les couleurs, les gestes et les univers) pour conserver une totale liberté de ton et de trait. Elles pratiquent le collage visuel, matériel et référentiel pour « exciter l’intelligence par l’étonnement. » Au visage désincarné d’un imaginaire collectif universalisé, formaté et appauvri, elles apportent une touche de fantaisie, de bienveillance et d’impertinence aux images extirpées de la confusion.

L’étrangeté et le caractère jouissif de l’œuvre d’Hippolyte Hentgen proviennent de rencontres insolites, de sourires, de sentiments

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Weirdo - Crayon de couleur sur papier - 76 x 56 cm - 2011

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Merry Melody - encre et acrylique sur papier Arches - 160 x 114 cm - 2011


Hosts - crayon de couleur et crayon de papier - 24 x 18 cm - 2010

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For the Cramps - crayon de couleur sur papier Arches - 31 x 31 cm - 2011

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Mme Erick - Gouache sur photo - 23,5 x 17,5 cm - 2012

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Conversation - Gouache sur photo - 25,5 x 21 cm - 2012

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Cowgirl - graphite sur papier arches 120cm x 160 cm - 2011

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Bubons - crayon Ă papier sur papier - 24 x 18 cm - 2010

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Jardin - graphite sur papier - 65 x 50 cm - 2009

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Le Trappeur - graphite sur papier Arches - 160 x 120 cm - 2011

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acrobate

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- encre sur papier - 2009


acrobate

- encre sur papier - 2009

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Barbotine - encre sur papier - 65 x 50 cm - 2009

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La caverne et l’oiseau - encre et acrylique sur papier - 65 x 50 cm - 2009

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Le gendarme - Crayon de couleur sur papier Arches - 62 x 57 cm - 2010

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Sans titre - crayon de couleur sur papier - 30 x 21 cm - 2011

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Sans titre - de la sĂŠrie Les impassibles - gouache sur papier imprimĂŠ - 21 x 13,5 cm - 2013

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Sans titre - de la sĂŠrie Les impassibles - gouache sur papier imprimĂŠ - 19,5 x 14 cm - 2013

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How sad How lovely - Portrait de Connie Converse - crayons sur papier - 2013

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as a moon

- encre et crayon de couleur sur gravure - 22 x 18 cm - 2012

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PEOPLE PEOPLE PEOPLE PEOPLE

L L L L

NEED TO PEOPLE PEOPLE PEOPLE


LIKE LIKE LIKE LIKE

YOU YOU YOU YOU

O FUCK

LIKE ME LIKE ME LIKE ME


Bottle Rack - sĂŠrie Drink water - Lucy & Jorge Orta - 2011

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DE L’ A RT DE FRÉQUENTER

LES ŒUVRES D’ART CLAIRE TANGY

Accompagner la création contemporaine, rendre chaque jour possible la rencontre entre des personnes et des œuvres, tel est le projet conduit par L’Artothèque, Espaces d’art contemporain à Caen, depuis de nombreuses années. Permettre au fil des jours des dizaines de rendezvous entre des individus et des œuvres d’art ; présenter les unes aux autres et en cas de coup de foudre, ou d’inclination significative, voir des couples se former, les regar-

der vivre ensemble, comme ils l’entendent, loin du lieu d’exposition, dans une maison, un bureau, une salle de classe ; assister au fil du temps à la constitution de centaines de parcours intimes, tracés au sein d’un fonds en construction permanente  ; réinventer chaque jour un projet culturel que les artistes et les œuvres inspirent et questionnent  ; tel est le quotidien de l’institution que j’ai le plaisir de diriger à Caen. Alors, loin de la doxa martelant qu’il existe

encore et toujours une « fracture » entre l’art contemporain et le public, et tout aussi loin du tumulte événementiel censé «  réduire cette fracture  »  ; au plus près des œuvres et du mouvement qu’elles génèrent chez ceux qui s’attachent à les recevoir, je voudrais dire ici quelques mots de la réalité quotidienne d’un lieu d’art contemporain tel que celui-ci et de la vitalité de l’amour de l’art.

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De l’art de fréquenter les œuvres d’art

DES COLLECTIONS D’ŒUVRES SUR PAPIER, OU COMMENT VOYAGER « LÉGER ».

A

u début des années 80, les artothèques s’installent en France aux côtés des centres d’art, des Frac et des musées d’art contemporain. Leur mission première ? Constituer des collections d’œuvres d’art contemporain destinées à circuler parmi les publics, grâce à un système de prêt. Constituées principalement d’œuvres sur papier – dessins, estampes, photographies - ces collections s’inscrivent dans une grande tradition européenne, et notamment allemande, des collections graphiques. Il faut ici rappeler que le concept d’artothèque est né et s’est d’abord développé en Allemagne au début du XXème siècle. L’œuvre sur papier, l’estampe, l’œuvre graphique, sont prioritairement choisies pour leur capacité à circuler facilement, à « voyager léger  ». L’estampe, plus précisément, est rete-

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nue pour son essence médiatique, sa vocation à constituer naturellement un vecteur de diffusion. Ce qui pouvait au départ apparaître comme une contrainte technique – choix prioritairement axé sur les œuvres graphique -, constitue finalement une grande chance, comme c’est souvent le cas des contraintes de quelque nature qu’elles soient, tant elles obligent à une définition plus exigeante encore du projet. Chance, parce que l’adéquation entre la nature des œuvres collectionnées et la finalité de transmission des fonds d’artothèques se révèle infiniment riche à explorer. Cela est sans doute encore plus vrai aujourd’hui que dans les années 80. Le multiple, ou encore l’art dit « publié  » (c’est à dire rendu public) constituent un territoire de plus en plus en phase avec


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certaines des évolutions du statut de l’œuvre et nourrissent des problématiques très riches à l’heure d’Internet et du virtuel. Lorsque le processus créatif et l’intention médiatique de l’œuvre - l’esthétique même de sa diffusion -, valent tout autant que l’objet lui-même, des chemins neufs s’ouvrent pour la création et sa réception, chemins dont les artothèques sont à

même de rendre compte au sein de leurs fonds, mais aussi de contribuer à tracer, par leur capacité à accompagner ce type de création, notamment en mettant leurs réseaux de diffusion et leur expérience de l’échange à la disposition des artistes.

DES COLLECTIONS PUBLIQUES À USAGE INTIME L’Artothèque, Espaces d’art contemporain de Caen constitue donc une collection d’œuvres d’art. Elle engage pour ce faire des ressources publiques dans un projet de fait patrimonial. Jusque-là, pas de différence notoire avec les collections publiques classiques. Un écart d’importance apparaît cependant dans l’usage qui est ensuite fait de ce fonds. Contrairement au fonds purement patrimonial dont les missions premières sont l’enregistrement, la valorisation, l’étude et la conservation, en vue d’une transmission aux générations actuelles et futures ; le fonds d’artothèque est, lui, destiné à un usage immédiat et surtout individuel. Non seulement, il est dédié à l’usage, mais plus encore, cet usage le conduit à quitter l’espace de conservation ou d’exposition pour mener une vie itinérante, faite d’immixtions dans des lieux de vie quotidiens, habitations, bureaux professionnels, chambres d’hôpital, salles de classe, etc. Vie itinérante faite d’appropriations successives par des individus, qui en font

un usage personnel et construisent à son endroit une expérience intime. Expérience assez proche d’ailleurs de celle que connaît le collectionneur, à ceci près que tous ces « collectionneurs » ne sont pas juridiquement propriétaires des œuvres dont ils font l’expérience et dont la restitution, donc la séparation, est en l’occurrence la règle du jeu. Une collection en mouvement constant, donc ! A Caen, plus de 6 000 mouvements d’œuvres sont enregistrés chaque année. Sur un fonds qui compte actuellement un peu plus de 2 000 œuvres, 1 500 sont constamment à l’extérieur, dans l’espace domestique ou sur des lieux de travail, mais aussi dans l’espace social. La population concernée par la présence des œuvres représente environ 20 000 personnes dans la région caennaise. Dans ces différents espaces, éloignés des lieux habituellement consacrés à l’art, les œuvres sont activées par le regard de ceux qui les côtoient, qu’ils aient délibérément

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choisi cette fréquentation ou non. Par leur présence prolongée, elles délivrent leur essence profonde. Questionnées par des regards répétés, au fil du temps et des situations quotidiennes, elles s’exemptent de la transcendance que l’espace dédié à l’art peut contribuer à leur conférer, pour s’affirmer dans l’immanence induite par leur simple présence. Par son dispositif singulier, l’artothèque évite donc le risque de la muséification. Appropriées par l’emprunteur, les œuvres deviennent des objets familiers et fréquentables. Le rapport induit par cette désacralisation, affranchi du désir aliéné ou de la fétichisation, est un rapport actif. La possibilité de choix offerte au

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moment d’emprunter engage l’individu. Elle le place devant la nécessité de mettre en œuvre une série de critères. Ces critères, on le constate chaque jour, évoluent au fil du temps et des emprunts. La réception de l’œuvre, le chemin parcouru à sa rencontre, sont faits d’allers et retours. L’œuvre est l’objet de mises à l’épreuve variées, environnement nouveau, regards de l’autre, changements de lumière, etc. Cette relation, faite de confrontations successives, conduit à un questionnement, une mise en tension de l’œuvre. La relation est dialogique. La dimension du temps constitue également une des caractéristiques importantes du dispositif. Pendant deux mois, comment va-ton vivre avec l’œuvre choisie ? Le regard va


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bouger, évoluer. Le temps passé avec l’œuvre, tout autant que la variation et la qualité des différents moments qui le composent, vont engendrer peu à peu la construction du regard. Cette appropriation intime induit un lien qui se constitue par le dialogue avec l’œuvre. Un dialogue libéré de la question du désir de possession ou d’une posture consumériste, car à l’issue des deux mois d’emprunt, l’œuvre disparaîtra de l’environnement quotidien, le plus souvent pour laisser la place à une autre œuvre. Le renouvellement engendré par le système de prêt installe l’emprunteur dans une attitude prospective, faite de curiosité, de disponibilité. En ce sens l’artothèque constitue bien un laboratoire d’expérimentation propice à l’avènement d’un rapport renouvelé aux œuvres. Sans enjeu de possession. Loin de toute tentation de fétichisation. La relation à l’œuvre se vit gratuitement. Un autre rapport à la collection se

construit alors. Car il s’agit bien de collection, malgré l’absence de possession. Les emprunteurs constituent leurs propres collections au sein du fonds proposé par l’artothèque. Au fil des emprunts qu’ils effectuent, ils dessinent des collections dont ils sont effectivement riches, tout en n’en étant pas juridiquement propriétaires. Une logique de mise en discussion donc, plutôt que d’appropriation ou d’adoration. Un rapport post-bourgeois aux œuvres et à la collection, en somme. Rapport au sein duquel le sens divulgué par l’œuvre, la jouissance sensible procurée par sa présence, et le questionnement qu’elle induit, sont plus importants que l’objet lui-même.

UN PROJET RÉPUBLICAIN Enfin, je suis profondément attachée au fait que ces fonds recèlent, à travers la singularité de leur fonctionnement, des vertus éminemment républicaines. La collection d’artothèque est un bien commun, dont chaque individu est amené à jouir et à prendre soin de façon singulière. L’emprunteur agit individuellement au cœur d’un projet collectif. Il en est, avec l’ar-

tiste, le maillon indispensable et structurant. Une façon culturelle et artistique d’exercer sa citoyenneté ?

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GALERIE ALB

47, RUE CHAPON 75013 PARIS GALERIEALB@GMAIL.COM GALERIEALB.COM

LÉO DORFNER

VIVRE DANS LA PEUR - ROCK’N’ROLL RUNAWAYS

Exposition personnelle Dessins, Photos, Installations 9 janvier - 27 février 2014 Avec le soutien du Centre national des arts plastiques (aide à la première exposition), ministère de la Culture et de la Communication Ouverture mardi - samedi 11h30 - 20h +33(0)149965809 l 0676212037


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LE NAIN DE NEW

YORK RICARD BURTON

Scorsese on le perd toujours en cours de filmo pour mieux le retrouver. Son film sur Jésus est assez annonciateur, car Scorsese c’est le mec des résurrections. Toujours tonitruantes. On se souviendra surtout et finalement des Affranchis, percutant comme un premier fist.

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Le nain de New York

S

corsese sortait d’une seconde moitié des 80’s un peu désastreuse, avalé tout cru par la dépression, la coke, la thune, l’effondrement du Nouvel Hollywood. Malgré tout il n’a jamais cessé de chercher à progresser. Même sa suite de l’Arnaqueur est un plaisir à regarder, non pas pour son propos, mais pour ses inventions visuelles, ses billards montés sur ressorts, ses queues télescopiques pour donner la sensation d’une profondeur de champs inédite. Sans oublier sa Valse des Pantins et sa chute dans les limbes de la folie provoquée par le désir de célébrité. Scorsese y laissait ses dernières peaux de son cinéma 70’s non sans un acre goût nostalgique qui allait traîner au fin fond de sa gorge jusque la toute fin de la décennie. Le réalisateur partageait alors nombre de similitudes avec Henry Hill, période post-mob. Puis vint le jour, où, planqué, sans crier gare il sortit Les Affranchis, en 89, un métrage qui allait donner le LA à Hollywood les vingt prochaines années en matière de mise scène. Il avait avoué dans une interview de l’époque avoir fait ce film dans le but de montrer une mafia moins romantique, moins picturale que celle proposée par Coppola. Les Affranchis est tout bonnement un chef d’oeuvre narratif, esthétique. Un choc devant lequel nombre de critiques ciné étaient passés sans se rendre compte qu’ils avaient eu face à eux un film majeur, qui allait être copié, gratté, pompé sous toutes ses coutures. Alors je me garderai de trouver les nombreuses références des films noirs dans lesquels Scorsese a lui-même pillé, de Houston à Wilder. Mais la tonique et tonitruante modernité de ce film fut alors un véritable cadeau pour tous les cinéphiles. Jamais un mafieux n’avait eu autant de panache et jamais la découverte

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d’un règlement de compte sous la musique de Fats Domino et Clapton n’avait eu autant la classe. Tout est à garder dans ce monument du cinéma, la sortie de Ray Liotta, la consécration de Joe Pesci, les plans séquences virevoltants et enivrants et donc ce bel hommage à un savoir faire hollywoodien des grands auteurs de l’âge d’or. Scorsese avait étalé ses couilles sur la table comme de beaux rognons de veau que l’on a envie de lécher. Les critiques étaient tellement passées au travers de ce rendez-vous historique qu’ils décidèrent d’affubler Casino de tous les superlatifs six ans après, histoire de racheter leur aveuglement face à ce film qui allait influencer toute une génération, à commencer par Tarantino. Alors oui Casino, c’est bien, Sharon Stone y tient son plus beau rôle mais la surprise n’est plus là. C’est du ressassé, ça sent la friture pakistanaise de chez Costes. C’est virtuose certes, on n’y retrouve pas les mêmes morceaux des Stones que dans les Affranchis et de Niro en bandit pathétique y est attachant. Mais tout le reste et surtout Joe Pesci qui reprend son rôle de clown excité ne surprend plus. Comme si l’on assistait à la dixième saison d’une série depuis longtemps essoufflée. De plus, presque simultanément, à la même époque, sortait Heat. Un film Warner aussi, avec de Niro dans son dernier grand personnage. Et exactement celui qui marquera le point final à sa grande carrière. Casino ne souffre pas la comparaison avec Heat car la modernité est passé du côté de la compétition. Et il le sait car après, concrètement il se passe quoi pour lui, une sorte de dépression heureuse qu’il camoufle derrière des thèmes de meuf new-age... Kundun... je ne vais pas m’étendre. Et puis intervient un sursaut avec une série B, il y excelle, et À Tombeaux Ouverts,


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magnifique film cinglé mais esthétiquement laid ou l’ex chef op d’Oliver Stone balance de la douche en veux-tu en voilà, effet de lumière qui rendait ringard n’importe quel film dès sa sortie. Mais cet intermède lui permet de faire le ménage, de se poser la réflexion de la direction puis de faire la connaissance artistique de di Caprio. Gangs of New-York est fastidieux, un peu ampoulé aussi, à la stylistique grand-guignolesque et avec une fin se concluant sur du U2. A ce moment là on pressent que Scorsese est bon pour réaliser des films pour les parcs à thèmes Disney sur la fondation des Etats-Unis, ou juste de présider des festivals de films à la con. Mais malgré tout, après cela on guette car il

ne faut jamais sous-estimé un nain blessé et amoindri. On regarde ce que le réalisateur qui a des employés à l’année chargés de lui enregistrer tout ce qui passe à la télé, va sortir de sa boîte. Lui qui scrute, lui qui s’intéresse à tout, à la réfection de films anciens, à la sauvegarde du patrimoine cinéma. Il y a bien les Infiltrés, remake sans intérêt mais agréable. Aviator, apothéose hollywoodienne de la mégalomanie d’un esthète certainement aussi dingue que Hugues. Et surtout Shutter Island, une nouvelle belle série B, poissarde et moite. Lorsqu’il se met à évoquer les années 50, il invoque les plus grands réalisateurs de cette époque. Et c’est ce que fait le plus admirablement bien Scorsese, il rend hommage. Il paie sa dime, reconnaissant que sans ces prédécesseurs, il aurait bien eu du

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Le nain de New York

mal à partir de rien. C’est un bon petit gars qui sait pertinemment ce qu’il doit au monde. Il ne fait pas le mariole comme tous les autres arrogants du sérail. Alors quand arrive le Loup de Wall Street, après une incursion épouvantable et rédhibitoire dans le film pour enfant, j’y allais circonspect pour causer moche. Déjà, ce putain de sujet à la mode d’un mec trader qui baise les autres. Ca fait des années qu’on entend parler des méchants financiers, banquiers, de toute cette crasse qui nous pollue et Scorsese n’a rien de mieux à nous causer que de ce genre de trou du cul pervers et narcissique ? De plus il se serait pris la gueule avec Brad Pitt pour en obtenir les droits. De Palma et Coppola font des films à présent avec des seconds couteaux ou des inconnus, des anciennes gloires. Ils ne nous emmerdent pas avec leurs gros sous, leurs planches à billets qui claquent sur les tables des négociations. Et puis il y a cette rumeur incessante qui précède la sortie du film, il y aurait polémique. Une polémique qui voudrait que le film soit insoutenable, que ces instigateurs louent l’attitude du héros. Une rumeur certainement fabriquée de tout pièce afin de conférer à la sortie du film un peu de lumière. Parce que le film a coûté tout de même 100 millions. Et ce n’est pas rien mais pour un film destiné à un public pas trop crétin, habitué à la Marvel Armada. Surtout en imaginant que Di Caprio a revu ses prétentions salariales à la baisse puisqu’il en est aussi le producteur. Alors quand on a 100 barres sur le tapis roulant on peut pas trop rigoler et mettre Val Kilmer version sumo avec des effets lynchéen totalement ratés. De ce fait et parce qu’il est toujours resté mainstream à la différence des deux autres barbus, Scorsese aligne un cas-

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ting de nanti. Les acteurs veulent jouer avec lui, l’épingler à leur tableau de chasse comme d’autres Woody Allen, mais à ce jeu c’est di Caprio qui est en train de le maquer même si de Niro garde encore trois longueurs d’avance sur le blondinet imberbe et prétendument gay. Le monde de la finance est moins glamour que celui de la mafia, moins évident, moins esthétisant car sans flingue, sans violence physique. Ici on passe sur le mental, mais heureusement il y a du cul. Du cul et de la thune. Car s’il n’y avait pas ces ingrédients, toute cette indécence portée à l’écran, il resterait l’histoire d’un petit arnaqueur vivant dans le Maryland et se tapant sa femme de ménage portoricaine. Moins vendeur. Quand t’as 100 millions en budget, il faut au moins en parler de dix fois plus. Nous sommes tout de suite frappés, d’entrée par les points de ressemblances entre Jordan Belfort et Henry Hill des Affranchis. D’un côté il y en a un qui avait toujours rêvé de devenir un gangster et de l’autre un type qui rêvait de faire le maximum de blé. Deux types qui ont réellement existé, ont eu affaire à la justice, la tôle, en sont sortis. Leurs autres points communs sont d’utiliser leur voix-off de façon similaire, de se retrouver dans des freezes d’images ou des plans impossibles dont seul Scorsese a le secret, d’avoir tous les deux des petits gros en pote qui les trahissent à la première occasion. Il y a aussi cette séquence au cours de laquelle Belfort tente de rejoindre sa Lamborghini après s’être cramé à la came. Elle renvoie à celle hallucinante des Affranchis lorsque Henry Hill croit être poursuivi par un hélicoptère alors qu’il est plein de coke. Les points de concordances entre les deux oeuvres sont énormes et perpétuels tant les deux protagonistes principaux semblent avoir été faits


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dans le même moule, portés par les même élans de l’autodestruction. Car c’est bien cela qui déplaît dans la majorité des fictions américaines, cette putain de morale. Il a pêché, il a trompé, il est puni, va en taule et à la sortie, il n’a plus le dixième de sa vie d’antan car il est soit devenu un banlieusard de merde caché de la pègre, soit un coach personnel qui donne des conseils de business à des ploucs tous autant plus plus laids les uns que les autres. C’était tout à fait pareil à la fin de Casino lorsque débarquent des hordes de retraités à l’ouverture du MGM Grand. Dans cette trilogie, le constat est toujours parfaitement le même, c’était mieux avant, la jouissance appartient à la jeunesse, au passé. Et pourtant Scorsese tente avec Le Loup de Wall Street de répéter son coup de maître des Affranchis. Il y arrive. Le surpasse même des fois dans la forme, on pense surtout à la formidable performance de Dujardin( Supramega-Lol-moterfucker). Ce film est extrêmement culotté tant il laisse traîner ses séquences en longueur. Ca s’étire, ça parle, ça jacte comme un film de gonzesse même parfois et cela va souvent dans le non-sens pour démontrer parfois l’esprit aiguisé des auteurs. Mais dans le fond c’est moins attachant que les Affranchis, c’est moins bien ciselé aux dialogues. Aucune scène par exemple en terme d’écriture n’arrive à la cheville du délire faussement paranoïaque de Joe Pesci lorsqu’il demande à Ray Liotta s’il est un clown. Mais Jonah Hill n’est pas Joe Pesci et reconnaissons-lui cela, son rôle n’est pas aussi beau que celui de son prédécesseur. Il n’a pas à péter les plombs aussi fort, à péter des gueules, jouer du calibre, c’est moins évident. Il fait moins bander et cela vient certainement aussi du fait qu’il est plus gras, plus à tortiller, finalement moins franc du collier.

Malgré toute cette comparaison, il faut admettre que Scorsese réussi du beau et joli travail en se réappropriant un genre, une mise en scène, codifiée, qu’il avait inventée et il est tout à fait normal que plus de vingt après, il revienne au devant en tapant du poing sur la table pour affirmer que c’est sa patte, sa signature, son invention, qu’il est le mec qui fout les Stones ou les Cramps à donf sur des prises de coke. Car au-delà de sa forme il y a d’autres excellentes idées dans son film: d’avoir collé Billy Joel en BO - d’avoir embauché Spike Jonze pour y jouer un rôle de pd tout en nuance. A vrai dire, il y a bien longtemps que nous n’avions pas constaté autant de vitalité et de plaisir dans le travail de Scorsese. Qu’il retrouve avec grâce sa matière première speedée est un plaisir de spectateur. Dommage cependant que cela soit pour une reproduction d’un précédent tableau plus exquis mais quand cela atteint ce niveau si haut, malgré la redite, on ne peut que le prendre dans ses bras, comme Benigni, l’étreindre puis délicatement descendre le long de son torse, lui déboutonner son pantalon et le sucer longuement pour le remercier chaleureusement de toute cette énergie dépensée pour nous divertir comme s’il avait vingt-cinq ans de moins.

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GIRLS photo Claudio Franzini

MARIE TESTU

New York, 10 ans plus tard. Où sont passées nos quatre amies new yorkaises, trentenaires triomphantes, s’élançant dans les rue de Manhattan a coup de Manolo, robe et sourire aussi éclatant que leur chevelure broshinguée ? En 1998, il semblait encore possible de passer toutes ses soirées à siroter des cosmopolitan, cocktail favori de Carry Bradshaw, ou encore séduire de beaux et successful buisnessmen dans les soirées d’un nouveau designer branché. La série Girls, écrite par la talentueuse Lena Dunham et produite par Judd Appatow (Freaks and Geeks, Superbad, 40 ans toujours puceau) nous montre avec cynisme, humour sarcastique et réalisme, que le règne du glamour et de la gracieuse insouciance des héroïnes de Sex and the city sont bels et bien finis.

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Girls

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a vingtaine, la chevelure peut être moins scintillante, les collants troués et des perspectives d’avenir dans le brouillard. Hannah, Shoshana, Marnie et Jessa pourraient être de lointaines cousines de Carry et sa troupe. Mais quand celles-ci ont pour principale occupation de rechercher l’homme parfait, la nouvelle génération a déjà du mal à imaginer son existence, et d’ailleurs a d’autres problèmes comme payer un loyer, ou trouver un travail. La série commence avec une nouvelle dramatique : les parents d’Hannah décident de lui couper les vivres. Hannah doit quitter son stage non payé et se mettre à la recherche d’un emploi. Version réaliste de Carry? Rêvant de devenir écrivain, Hannah galère pour trouver un éditeur ou même l’inspiration. Mais surtout, elle a la désagréable impression de ne pas voir son talent reconnu alors qu’elle pourrait bien être ‘’the voice of our generation, or at least a voice, of a generation.’’ La trame de Girls ressemble pourtant foncièrement à celle de Sex and the city, mais les personnages possèdent une épaisseur psychologique qui font qu’il ne sont pas juste des personnages-types mais de vraies personnes. Comme le demande Shoshana à une Jessa blasée au début de la série, « Which girl of Sex and the city are you ? » ce sont des personnages reconnaissables, caractérisables, tandis que les filles de Girls sont chacune une multitude de personnages en elles-mêmes. Bon, alors la série Girls aurait-elle quelque chose de plus à nous dire ? Hannah est certes une héroïne attachante et accessible comme

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Carry mais avec une sorte d’immaturité revendiquée et un débit de parole ahurissant à la fois agaçant et drôle qui font d’elle un personnage insaisissable, pour ne pas dire parfois incompréhensible. Partagées entre les filles qu’elles veulent être, qu’elles pensaient être étant étudiantes et celle qu’elles sont en train de devenir sans le maîtriser toujours complètement. La bohème Jessa prône l’indépendance et la liberté sexuelle mais finit par se faire entretenir par un homme qu’elle épouse tandis qu’elle recherche au fond l’attention de son père moustachu qui gâche la seule occasion qu’elle lui donne de lui prouver son attachement. Et Marnie qui passe au début pour la jeune fille rangée, la Charlotte du groupe, révèle finalement un personnage complexe, qui passe de « la fille qui a un copain depuis des années » à celle qui a une expérience lesbienne avec Jessa, qui se masturbe dans les toilettes d’une exposition et qui essaye de coucher avec l’ami gay d’Hannah. Shoshana, sûrement le personnage le plus bizarre de tous, caractérisée par des coiffures en forme de donut, cataloguée dès le début comme la « vierge », bien qu’elle se dise être « the less virginy of the virgins » est hilarante avec sa manière de parler à toute vitesse pour ne rien dire. Avec des dialogues pseudo-dramatiques mêlés d’autodérision, de fausse mauvaise foi et de cynisme, serait-ce le retour du personnage-type de Woody Allen, l’intellectuel blasé, hypocondriaque et misanthrope mais qui n’arrête pas de déblatérer ses opinions radicales et absurdes sur le monde ? On se rappelle l’épisode assez immonde mais drôle où Hannah a des tocs, et doit pour cela


Girls

Allison Williams, Jemima Kirke, Lena Dunham, Zosia Mamet dans Girls refaire 60 fois le même geste et finit par aller à l’hôpital après s’être enfoncé un coton tige dans l’oreille 15 fois de trop. Elle croise ensuite Adam, son ex petit ami qu’elle a harcelé sur son portable, qui sort maintenant avec une fille aux cheveux lisses, plus normale et saine qu’elle. Il semble enfin heureux, alors qu’Hannah porte un tee-shirt trop grand et une coiffure approximative depuis qu’elle s’est coupée les cheveux elle-même dans sa chambre, par désespoir et ennui. Dans ces péripéties pathétiques et drôles, dans lesquelles on est partagé entre rire de la bizarrerie de la situation et la profonde tristesse du personnage. Mais l’humour reprend toujours le dessus.

retour du névrosé new-yorkais, incompris du système, décapant avec humour noir les hypocrisies des relations sociales. On a en tête le physicien de Whatever Works, dont la principale occupation est de se plaindre tout le jour durant. Ce n’est pas totalement le cas pour Girls, où les filles veulent s’intégrer et comprendre le monde des adultes encore inaccessible et effrayant, tout en étant irrésistiblement mais malgré elles encore tournées vers des rêves d’enfance : « I wanna get married wearing a veil, and I wanna taste, like, 15 cakes before I do it. And I know that I said that I was against the industrial marriage complex, but that’s what I really want. ”

On peut donc voir avec les filles de Girls un

Lorsqu’Hannah ne se ballade pas en tee-shirt

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Girls

dans la rue elle peut aussi se promener à poil partout où elle va. Ce qui peut surprendre. En effet, est-il fréquent de jouer au Ping pong toute nue ? Hannah vous répondrait que oui, c’est très fréquent et normal. Montrer un corps imparfait, irrégulier, tatoué, c’est une façon de déclarer ouvertement qu’elle s’en fout, que c’est son corps et que ça n’a pas de sens de montrer à la télévision des corps qui n’existent pas et qui feront complexer des milliers de femmes. Hannah offre alors un modèle de force féminine qui s’accepte et peut séduire malgré son imperfection, et parmi ces hommes séduits on ne sera pas indifférent aux choix de Lena Dunham dans la deuxième saison pour le rappeur Donald Glover ! Se faisant, Girls contribue à sa manière à la cause féministe. Montrer la nudité du point de vue féminin pour des femmes est essentiel dans l’esprit de Lena Dunham où il est question de maîtrise et de liberté de ce qui lui appartient. Outre cette façon de montrer le corps, qui est une manière de dire qu’il n’y a pas qu’un seul physique féminin, bref il n’y a pas que le sourire hollywoodien il y a aussi des dents décalées et c’est tout aussi beau, nombreux spectateurs seront parfois interloqués devant les scènes de sexe, non pas que voir du sexe soit inhabituel. Mais encore une fois, Girls nous étonne. La plupart des séries montrent des scènes sexuelles édulcorées, où tout se passe facilement. La série rompt avec plusieurs mythes. Celui du plaisir immédiat et du romantisme irréaliste et cucu. En général dans les films romantiques les deux partenaires ont toujours très envie, et dans une effusion de passion torride, les scènes nous montrent, par bribes, une jouissance par-

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tagée et immédiate. Certaines scènes sexuelles de Girls mettent mal à l’aise parce qu’elles rompent avec cette mythification du sexe. Lorsque Marnie se retrouve au lit avec l’artiste, non seulement le plaisir n’arrive pas mais la position en étoile filmée par la caméra au dessus d’eux dévoile l’acte sexuel dans ce qu’il a de purement mécanique et apparaît totalement ridicule, accentué par le visage inexpressif de Marnie. Laissant un sentiment inconfortable où vous n’osez pas bouger sur votre canapé, ces scènes sont aussi un moyen de combattre l’idéologie diffusée par le porno qui a fait du sexe une performance. Filmé du point de vue exclusivement masculin, le porno construit l’idée d’un certain plaisir féminin qui n’est en réalité que celui de l’homme. A l’opposé des séries ou films qui parodient des scènes pornographiques, Girls fait du sujet une véritable réflexion idéologique : « a big reason I engage in (simulated) on-screen sex [in Girls] is to counteract a skewed idea of that act created by the proliferation of porn. »1. Vous l’aurez donc compris, la nudité et les scènes de sexe ne sont pas gratuites ni pour faire joli ( ça c’est sûr ), c’est pourquoi Lena Dunham avait été très embêtée par là parodie pornographique de Girls filmée par Hustler, « Because Girls is, at its core, a feminist action while Hustler is a company that markets and monetizes a male’s idea of female sexuality. ». Finalement, si beaucoup ont dit de la série qu’elle montrait enfin des filles normales à la télévision, je pense que c’est parce que Girls représente des personnes en train de se faire, de se chercher, de chercher leur voie, leur passion, une place dans le « vrai monde » dans lequel on les somme d’entrer. Ce sont aussi des per1

Lena Dunham in The Guardian


Girls

Zosia Mamet dans Girls sonnes qui se voient toujours découragées par leur entourage. Que ce soit de la part de leur boss, de leur copain, ou même leurs amis. Quel que soit l’âge auquel on regarde la série, à 20 ans ou à 50 ans, cette série parlera toujours parce que ses personnages sont dans ce moment transitoire, une sorte de passage dans lequel on regarde à la fois en avant et en arrière, où on croit savoir comment avancer mais finalement on fait le contraire.

gée ( Charlotte ), la fille délurée ( Samantha ), le mec débile ( Joey dans Friends ) aucun de ces types ne correspond à une fille de Girls qui contient en elle tous ces caractères. Finalement, malgré les scènes glauques où vous aurez envie de crier votre mal-être ou votre dégoût, ou juste hurler « Mais pourquoi ?! » la série Girls nous emmène toujours dans des situations invraisemblables et réalistes où on ne peut que se retrouver et en rire.

C’est ce que représentent les filles de Girls avec leurs personnalités entièrement contradictoires et paradoxales, qui sont toutes intelligentes mais font des choses stupides. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune d’entre elles ne peut être qualifiée d’un seul mot, par un archétype. Or ça a souvent été le cas dans la plupart des séries pour filles, on pouvait reconnaître la fille ran-

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Questionnaire

ÉTIENNE

CHÂTEL PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT DUBARRY

Jeune homme vigoureux, artiste québécois engagé et visionnaire. http://etiennechatel.canalblog.com/

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? E.C. : Ma vie 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? E.C. : Toiletteur canin 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? E.C. : Le dentier de Marcel Duchamp 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? E.C. : Dans les bras de ma blonde 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? E.C. : Être passe-muraille 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? E.C. : Funeral d’Arcade Fire - Les Bienveillantes de Jonathan Littell - Route One USA de Robert Kramer 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? E.C. : Dans le Montparnasse des années 20 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? E.C. : Poutine et ma femme 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? E.C. : Je travaille à l’atelier après une promenade dans la forêt avec Lafayette, mon labrador 76 BRANDED


ÉTIENNE CHÂTEL 10 - Votre syndrome de Stendhal ? E.C. : Une vue panoramique sur le lac Saint-Jean 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? E.C. : Johan Van Der Keuken 12 - Quel est votre alcool préféré ? E.C. : Le Lagavulin 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? E.C. : La mère de ma fille 14 - Où aimeriez-vous vivre ? E.C. : Paris 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? E.C. : La vivacité d’esprit et l’odeur 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? E.C. : Frank Abagnale Jr. 17 - A combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? E.C. : Mon corps n’a pas de valeur 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? E.C. : Check tes claques ( remue-toi !) 19 - PSG ou OM ? E.C. : Hockey Laval ! 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? E.C. : Fromage ou dessert ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? E.C. : 4’33’’ de John Cage 22 - Votre menu du condamné ? E.C. : Un steak tartare avec du Chapagne 23 - Une dernière volonté ? E.C. : Non...

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VENUS EROTIC entertainment

& lifestyle international fair Stépahne Cador Votre serviteur s’est décidé cette année à descendre à Berlin pour se rendre au salon de l’érotisme de la capitale allemande. D’après ce qui est écrit dans le livre de Seth Grahame-Smith « The Big Book Of Porn », cette foire de l’entertainment pour adulte est la plus importante d’Europe. Il faut en parler dans Branded, j’en convaincs facilement son directeur, grand collectionneur d’instruments sexuels polynésiens et fan inconditionnel de Naomi Russell. Rocket N°9 take off to the planet Venus...

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Venus Erotic

L

es Allemands n’ont pas un très grand sens de l’humour. C’est pas un jugement de valeur mais un désolant constat. Pourtant sans le vouloir, en arrivant au parc expo de Berlin pour la 17e Venus, le Français ne peut s’empêcher de rire en voyant le parcours fléché dès la station de métro Venus Erotic Fair - ZOB. Z.O.B. c’est la gare routière pour les départs Eurolines. Mais bon, le salon de l’érotisme, c’est sur la route du zob, y’a blague, point. Moi je m’attendais à une espèce de lieu genre grand hangar, hanté par une horde de gras du bide au regard torve, l’outil à la main, à la recherche d’un abricot à renifler, tels des chiens truffiers. En fait, non. Pas grand chose de différent avec un salon de l’agriculture ou un salon du mariage. A la place des dragées, des godes ; à la place du bétail, des jeunes filles de l’Est en string. Sinon, c’est pareil. Les gens déambulent, d’allées en allées, les couples main dans la main : « et si on achetait ces boules de Geisha bleues turquoise chou? elles iront parfaitement avec ce petit tanga à carreaux que tu aimes tant ». Une femme gesticule sur un podium au son d’une musique électronique auto-tunée qui fait fureur ici en Allemagne. La grande blonde, Sophia Wollersheim vraisemblablement, à la poitrine généreuse et statique comme un garde de Buckingham Palace, supporte un boa jaune mimosa sur ses larges épaules. La pauvre garde un sourire de mise. La bête a l’air de peser un âne mort. Le spectacle intéresse quand même quelques curieux, appareil à la pogne. Je m’arrête devant ce stand, très grand, qui res-

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semble à la maquette d’une ville futuriste. Tous ces godemichés de formes et de tailles différentes sont dressés tels des buildings fluo caressant le ciel du bout du casque. Près de moi une jeune demoiselle aux cheveux filasses et aux jeans neige taille haute. Elle tâte un instrument qu’elle trouve design et donne l’impression de se demander de quel côté il serait le plus utile. C’est là que l’on constate de l’efficacité des vendeurs outre-Rhin, et en particulier pour cette boutique, véritable Gifi du coquin. Une vendeuse, la cinquantaine bien tassée jaillit de derrière la caisse, saisit la chose et commence à expliquer à la cliente dubitative les points forts de l’article avec un professionnalisme éblouissant. Un vendeur Darty n’en ferait pas autant pour un téléviseur Samsung écran plat 120 cm. L’objet lui, long d’une douzaine de centimètres seulement, serait l’arme idéal pour muscler le périnée. Merci madame, vous venez de sauver une chute d’organe prématurée. Un attroupement de bonshommes. Des flashs non-stop. Impossible de se frayer un chemin pour savoir ce qui provoque cette masse. Une jeune fille est là, vois-je en me mettant sur la pointe des pieds. L’allemand est grand et je n’atteins pas des sommets. Une fille qui se touche, suppose-je car à vrai dire je n’aperçois que son buste derrière une forêt de cheveux d’apprentis-photographes à la langue pendante, à l’objectif fièrement dressé. Au mouvement régulier de son épaule, à ses yeux fermés et à sa lèvre inférieur pincée par ses dents de devant, j’en déduit qu’elle se touche, frénétiquement. Il faut que je me lance, que j’engage la discussion avec un professionnel, un habitué des salons érotiques, une hôtesse rodée. Deux trois jeunes femmes pas très habillées sont assises


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l’une à côté de l’autre. Elles ont l’air d’attendre, sagement. Et comme elles ne discutent pas entre elles, j’en profite pour engager la conversation avec la rousse, typée asiatique. De mon plus bel anglais je lui demande depuis combien de temps elle vient sur le salon. Pas de réponse. Je tourne la tête vers ses voisines qui n’ont pas sourcillé non plus. Lorsque un homme typé asiatique également s’approche de moi avec un flyer à la main sur lequel je lis les lettres D-OL-L, je comprends alors que je m’adresse à des poupées pour adultes dernier cri. Le vendeur me dit « Plus vrai que nature, n’est ce pas? ». Je lui réponds du tac au tac en dissimulant un rictus gêné « On s’y tromperait...» Les emplacements Evil Angels et ZTOD sont vides. En face, en revanche, ça s’affaire sur celui de Salieri, le maestro du porno italien. Récemment porté sur la seconde guerre mondiale, il avoue une forte influence de Quentin

Tarantino dans son travail. D’après ce qui se dit raconte sur son immense stand, il serait sur la préparation de Django Chained avec des transsexuels brésiliens et certainement l’acteur sardaignois Sirocco Fredi pour tenir le rôle de Di Caprio. Non loin de là, la jeune actrice russe Tess Eron alterne mou boudeuse et sourire aimable aux fans venus pêcher des autographes. Posté à quelques pas seulement, je l’entends dire à une de ses collègues, visiblement l’actrice lesbienne hongroise Eva Antonyia : « C’est vraiment des nerds ici, les mecs me font même dédicacer des bombes de crème chantilly ». Je me retourne vers elle, elle m’adresse son sourire « aux fans ». Je m’échappe. Dans le hall d’entrée qu’il faut traverser pour passer d’une partie à l’autre du parc expo est dressé une gigantesque buvette : Bier, Bretzel,

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Wurst mit brötchen und Senf (---). Y’a pas de doute, on est en Allemagne. Impossible d’y d’échapper. C’est dans la prochaine salle alors que se trouve Sunset Boulevard. Comme des boxes pour chevaux dans un haras, les actrices se présent à toi en enfilade, pardonne-moi l’expression. Assises derrière leur petit guichet, aguicheuses ou poseuses, enchaînant les dédicaces. Elles sont toutes là, comme indiqué sur le programme : Maya Diamond, Vivian Schmitt, Mia Magma, Meli Deluxe, Texas Patti. L’ambiance est très bon enfant. Xania West hurle de rire à la vue de Busty Cookie qui a décidé de se servir de son opulente poitrine partiellement recouverte de feutre noir comme d’un tampon à appliquer soit sur les photos, soit sur la joue du tifoso. Malgré la bonne humeur générale et l’ingéniosité dont font preuve nos belles, la concurrence est rude au bout de l’allée. C’est du lourd. Le stand Woodman. Depuis une dizaine d’année, le Français s’est taillé une réputation de dénicheur de talents en se promenant aux quatre coins de l’Europe de l’est, castant entre 150 et 250 filles par an. Une bonne quarantaine de personnes sont agglutinées autour de l’échoppe, pendant qu’une de ses filles, certains disent qu’il s’agit de la tchèque Linda Sweet, nous offre un spectacle lascif vêtue d’un simple bout de tissu léopard. Impossible de passer, j’improvise un itinéraire en passant à travers le stand de l’exposant qui fait face au spectacle Woodmanien. Et zut, le mec du stand me retient par le bras. Pas pour m’engueuler bien sûr, il ferait beau voir. Non, pour me vendre son produit d’après lui révolutionnaire. J’étais déjà pas attiré par

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son présentoir. Pas parce que ça manque de femme à poil sans poil mais parce qu’il était recouvert de petits patchs bleu outremer dont la fonction m’échappe totalement. « Ecoute son laïus, tu seras fixé » que je me dis. Alors le bougre saisit un de ses patchs et démarre la démonstration. C’est pour épiler, ça se frotte contre la peau et c’est sensé te rendre glabre comme un phoque. J’ai beau dire au garçon que dans mon cas avec ma pilosité de méditerranéen, il m’en faudrait dix palettes de ses merdes. Mais il perd pas le nord, continue. Je m’en sors au bout d’un quart heure avec un « je poursuis mon tour et repasse tout à l’heure ». Compte là-dessus bois de l’eau. Je m’en vais un peu rapidement et manque de me prendre les pieds dans les échasses d’un trans qui distribue des flyers. C’est pour l’after-party à l’Insomnia, club New Wave échangiste libertin près de l’ancien aéroport de Tempelhof. Il me sourit en me tendant son papier. Son regard est franchement malsain. Il ressemble à l’homme Mister, monté sur échasses. Quelques vieux motards que j’aimais et leurs gonzesses peu aguichantes traînent auprès de la salle des Shows, devant le stand Harley Davidson, normal. Les exposants dans ce coin sont un peu plus rock’n’roll. C’est ici, après avoir constaté que j’ai loupé le show de 17h15 et que le prochain est seulement à 18h, que je tombe sur une ancienne camarade de cours d’allemand que je suivais à mon arrivée à Lübeck il y a cinq ans. Mona est polonaise et vend aujourd’hui des déguisements sexy. Tout y est, l’infirmière, Cat Woman, la soubrette... Elle me dit avoir commencé par organiser des réunions Tupperwear mais que très vite les copines qui venaient peut-être acheter un saladier, un shaker à vinaigrette, étaient en fait plus intéres-


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sées pour commander les petites tenues pour jeu de rôles érotiques dont elle leur avait parlé une fois en passant. Un vrai boom. Les panoplies qu’elle se faisait envoyer de Pologne pour quelques Zloty s’arrachaient pour plusieurs dizaines d’Euros dans tout le Brandebourg. Un emplacement sur Venus pour elle, c’est un vrai pas en avant et un petit accomplissement personnel. Elle termine en me racontant qu’une heure avant sont passés ici Chantal et Birgit, deux travestis emblématiques des soirées berlinoises. Jens et Jurgen, leurs noms dans le civil, viennent de lui acheter le body Bunny Playboy, pour les 63 ans de Chantal. La gloire est proche Mona lui dis-je en la quittant. L’Allemagne est réputée pour sa grande communauté fétiche. Il faut donc que je me rende à la Fetish Area. Ca sent comme le rayon équitation de Décathlon. C’est très calme. Presque religieux. Dans les autres salles de la foire, le

public est très varié, beaucoup d’amateurs, de personnes là pour flâner. Ici, chez les fétiches, ça sent l’expert, en plus du cuir. Les clients examinent avec attention les articles, touchent et hument les cuirs, font claquer les lanières des fouets sur le sols pour considérer le son. Rijkaard et Lenoor qui ont depuis 1982 une boutique au cœur d’Amsterdam, viennent à Berlin depuis la 3ème édition du salon. Ils connaissent tout le monde. Me disent que depuis quelques années quand même, la fringue fétiche de qualité, tout cuir et laiton, en prend un sacré coup dans l’aile à cause des matières nouvelles. Le polyuréthane par exemple, la matière dans laquelle ont été faites les tenues de natation pour battre des records finalement non homologués, ça fait un tabac. Cela a même fait émerger une nouvelle pratique, le underwater bondage. Ils me racontent ça avec un air disant « ceux qui pensent révolutionner le domaine n’ont rien compris au film ». Chez

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nous, c’est que du classique, et les vrais ne s’y trompent pas. Andrew Chudy, batteur dans le groupe Einstürzende Neubauten, est un de leurs fidèles clients. « Grâce à lui, on a même vendu une roulette dentée dresse-téton à Nick Cave, de passage à Berlin pendant Venus » Ils se lèvent, portent leur regard sur la petite scène au centre de la pièce. La performance d’Yvette Costeau commence. Cette fille est la numéro deux européenne du déligotage poignets et chevilles croisés. Corde à terre en 16’21 au dernier Bondage Series de Budapest. Une Corona, je m’assieds au bar. Derrière moi, une jeune femme a l’air passablement absente de la conversation qui a lieu entre les hommes qui sont à sa table. Ils parlent anglais, mais avec des accents de l’est très forts. Si je ne m’abuse,

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cette brune aux yeux clairs et au nez aquilin n’est autre que Tamara Puppet, une actrice française originaire de Flers, dans l’Orne. Cela m’avait marqué en lisant une interview d’elle dans Front Mag. Etant ornais moi-même, de Domfront, je m’avance et me présente. Je trinque ma Corona contre sa Beck’s, une pils de Brême. Lui raconte qu’en tant que nostalgique de Jacques Chirac, la Corona est toujours un petit festival pour moi. Elle me dit qu’ici la bière c’est vraiment de la pisse et qu’elle n’est pas portée sur les délires uro. Les actrices de X ont quand même un putain de sens de l’humour. Mine de rien on s’en descend deux autres ensemble. Elle me parle de ses débuts à Londres, après avoir plaqué sa formation de mécano dans un garage d’Alençon. « Trop machiste comme milieu, je n’étais qu’un bout


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de viande ». Elle me quitte après m’avoir narré une anecdote dans laquelle il était question d’une piscine, d’une fourmi et d’une paire de testicule. Un peu ronde, elle n’avait pas réussi à replacer les éléments dans l’ordre pour que l’histoire ait du sens. Bon client, j’ai ri. « Faut que j’aille aux cabinets, j’en bois une, j’en pisse quatre, et j’ai un show dans 15 minutes sur la scène principale ». Attention au show de pisse lui dis-je en pouffant. Elle n’entend pas, sourit quand même et s’en va.

godemichés et miment un combat de sabres lasers, devant leurs compagnes, hilares. L’un deux s’écrit : « Luke ich bin dein Vater ». Non vraiment ces allemands n’ont pas un très grand sens de l’humour.

Après avoir acheté quelques DVDs de productions allemandes, 5 pour 25 euros, une affaire, je me dirige tranquillement vers la sortie et longe le ZOB pour retrouver le métro qui me ramène à l’hôtel. Sur le quai, deux garçons ont sorti d’un grand sac en papier deux

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Questionnaire

JOËL

HUBAUT PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT DUBARRY

Artiste, mentor, grossiste en art, peintre, professeur, ami, précurseur, dessinateur, punk, poète, figure locale, héro, star...

1 - Que n’échangeriez-vous pour rien au monde ? J.H. : Mon unique poumon gauche 2 - Quelle profession rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ? J.H. : Artiste peintre 3 - Quel cadeau aimeriez-vous recevoir ? J.H. : Une éponge d’Yves Klein 4 - Le meilleur endroit où passer la nuit ? J.H. : Dans un « attrap’rêves », ( bulle de plastique transparent installé dans la nature ) 5 - Une chose que vous aimeriez savoir faire ? J.H. : De la magie 6 - Un disque ? Un livre ? Un film ? J.H. : Eskimo de the Residents - Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari - La Dolce vita de Federico Fellini 7 - A quelle époque auriez-vous aimé vivre ? J.H. : La seconde moitié du XXe siècle me fascine encore ( Années 60 et 70 ) mais sans aucune nostalgie, j’aime l’époque turbulente et chaotique actuelle. 8 - Le plus bel homme, la plus belle femme de la terre ? J.H. : Peux-être Johnny Deep et Monica Belluci 9 - Que faîtes-vous le dimanche ? J.H. : Des captures d’écran 86 BRANDED


ÉTIENNE CHÂTEL 10 - Votre syndrome de Stendhal ? J.H. : Malévitch 11 -Avec quelle personne morte aimeriez-vous pouvoir dîner ? J.H. : Albert Einstein 12 - Quel est votre alcool préféré ? J.H. : Le Jack Daniel’s 13 - Quelle est la personne que vous détestez le plus ? J.H. : Actuellement, Marine Lepen 14 - Où aimeriez-vous vivre ? J.H. : À New York 15 - Qu’est-ce qui attise votre désir chez l’autre ? J.H. : Surtout le mystère 16 - Un personnage de fiction auquel vous vous identifiez ? J.H. : Un jour c’est Don Quichotte, le lendemain le lapin d’Alice, c’est moit-moit... 17 - A combien évalueriez-vous votre corps pour une nuit ? J.H. : Un troc à l’amiable à discuter in situ 18 - Un mot, une expression ou un tic de langage ? J.H. : Putain ! Hiouppie ! 19 - PSG ou OM ? J.H. : Pouah ! Je méprise tous les supporters de foot 20 - Si vous pouviez avoir la réponse à une question, quelle serait la question ? J.H. : Pourquoi pas ? 21 - Quelle serait la musique de votre enterrement ? J.H. : J’crois qu’j’ai perdu mon amour de Jacques Luley et Crazy Horses des Tétines Noires. 22 - Votre menu du condamné ? J.H. : Saucisse frites piccalilli 23 - Une dernière volonté ? J.H. : Voir la mer

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Fiction

COMICS PAR ALIZÉE DE PIN

Alizée de Pin est une dessinatrice française qui vit et travaille à Paris depuis peu. Le rendez-vous du moi(s) fait partie du recueil Made in France. Journal pseudo autobiographique, Made in France est une plateforme narrative des aventures et déboires liés à sa relocalisation parisienne. Ponctuellement rythmé par les souvenirs et anecdotes de son séjour antérieur aux Etats-Unis, le rendez-vous du moi(s) raconte sur le ton tragi-comique les difficultés et l’irrégularité d’être soi-même lorsque soumis à trop de changements, trop de mouvements et trop de pertes affectives ; une satyre de l’errance et de la perdition.

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Fiction

FICTION PAR JULIE SALIN

Ils disaient « Sales Seins », « Salades », tout était faux, déjà à l’époque. Julie est poète, éditée chez Les éditions derrière la salle de bains, là où fuzze l’Underground. En bonne fauchée, dandy, elle vit à Lisbonne, en haut d’une colline. Ici, un avant-goût de La Caverne, une pièce inédite.


JULIE Il n’y a pas de pari qui ne soit déjà mis sur la table. Mes jambes accrochent la lingerie fine, mais le plus souvent, je suis cul nu. J’ai l’iris mordoré qui, baille quand il faut ; je suis juvénile et experte en lèche. J’abuse des insultes d’amour comme Ma petite salope. Je rampe par plaisir d’être moins que moi-même. Je te pousse à la limite puisque j’ai osé aboyer. (Un temps.) Faire le tour de toi est un monde à part. Les poils y retiennent l’ambre dans des plis, Comme des fougères domestiquées par le sexe. FAUVETTE Petite folle, toi qui aimes l’eau des étangs, as-tu trouvé ton Lotus Noir ? JULIE J’ai trouvé mon Lotus Noir. (Pause.) ... je suce le lait de sa queue de pissenlit. (Un temps.) C’est le spectacle du trop, cette jeune pousse sur mon cœur calciné, mais pas de larme dans le lit des larmes. PAULO Même quand débarquera le plus fort de la ville... I want to fuck you so hard, Julie.

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BRANDED

DÉCEMBRE/FÉVRIER MMXIII - NUMÉRO 5

REMERCI

EMENTS LES PLUS SINCÈRES TMTC

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BRA

NDED MAGAZINE BRANDED

Branded #5 Décembre/Février MMXIV  

Branded est un magazine/revue gratuit, virtuel, fondé en septembre MMXII à Paris par Laurent Dubarry. C'est une publication trimestrielle cu...

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