Page 1

Hors série Sésame - mai 2013 - n°19 - 2 euros

MAGAZINE ANNEE SPECIALE ET LICENCE EN JOURNALISME - IUT DE TOURS

TOURS

Culture

ISSN 0291-4506

tours

Une page se tourne

la rue à pied d’œuvres

quand l’artistique envahit la ville pour l’aménager /p.12

dossier

high tech

Les caisses sont vides Mais investir s’avère payant pour le privé comme le public /p.21

les nouvelles technologies modifient nos habitudes /p.08

deniers de culture

l’art à l’ère numérique


TOURS

édito

une politique cultu… quoi?

Elle est entrée, enthousiaste, dans la classe : « Le thème du magazine cette année sera “qu’est-ce qu’une politique culturelle ?” » Elle a bien vu qu’on était médusé. On a bien vu qu’elle avait vu. On a fait comme si. Deux semaines après, c’était pire : « Après les vacances, vous venez avec vos idées de sujets. Il y en aura trop. On choisira. » Le pire, c’est qu’elle y croyait. Nous, le soir, au bistrot, on se demandait : « C’est quoi une politique culturelle ? » On s’interrogeait : « Qu’est-ce que la politique a à voir avec la culture ? » Et, surtout, on râlait : « La politique, c’est chiant. » (Enfin, tous sauf un.) Franchement, ça faisait pas rêver. Et puis, les idées sont venues. Et il y en a eu trop. Je suis rentrée chez moi, dans le Nord de la France et j’ai compris le lien entre politique et culture. « Au nord, c’était les corons », chantait Pierre Bachelet. Et, comment dire… Même si la chanson était émouvante au stade Bollaert, nous, les gens du Nord, on avait toujours l’impression que quelque chose clochait. Maintenant, oui, c’est sûr : au Nord, c’était les corons. Il a suffit de l’arrivée d’un grand musée pour que le bassin minier, sans tourner la page des mines, arrive à en écrire une nouvelle. Une page de peintures, de sculptures et surtout de fierté retrouvée. Moi aussi, ça m’a rendue fière. Ce Louvre-Lens, c’est devenu une obsession. J’ai proposé le sujet. On n’en voulait pas. J’ai appris qu’un article ça se défendait. Mes Lensois, ils ont fini sur trois pages. Et ils le méritent. Parce que trop longtemps oubliés au fond de leur coron, ils sont l’illustration même d’une politique culturelle qui fonctionne. L’équipe de rédaction


sommaire

Innova - mai 2013 - n° 20 - Culture, une page se tourne

8

très chère culture,

Les temps sont durs, les caisses sont vides et tu deviens difficile à financer. L’état se désengage. Mais, immortelle, tu n’es pas vouée à disparaître. Tu restes une valeur sûre et beaucoup croient en toi. Les mécènes font briller leur blason en redorant tes toiles. Les collectivités développent des partenariats avec des entreprises privées et s’endettent sur des dizaines d’années pour ta prospérité. Des communes regagnent en vitalité en organisant des événements en ton honneur. Bien à toi.

21

p. 12 Au Nord, le musée À Lens, l’arrivée du Louvre fait réagir les riverains. Ils en parlent avec fierté et émotion.

p. 28 histoire Comment François 1er et son protégé Léonard De Vinci ont jeté les bases du financement public de la culture en France.

p. 15 printemps des festivals L’industrie du disque est en difficulté depuis l’arrivée du MP3. Les concerts, eux, font salle comble. Le Printemps de Bourges ne fait pas exception.

p. 29 art et urbanisme Parce que l’art ne sert pas qu’à décorer, des collectifs l’utilisent pour aménager la ville.

12

Pierre Rouanet/La Voix du Nord

p. 17 portfolio Au cœur des quartiers de Tours, ce sont les habitants qui font vivre la culture.

p. 33 la bataille des cinés L’arrivée d’un troisième cinéma à Tours sème la zizanie entre les deux premiers protagonistes et la mairie. p. 34 vues sur l’intermittence Alors qu’on veut encore réviser le système d’indemnisation des intermittents, retour sur quelques idées reçues.

Leonardo Antoniadis

p. 8 art numérique Musées, abbayes, livres font face aux nouvelles technologies et doivent s’adapter à de nouveaux supports.

Coralie Baumard

p. 4 paroles d’exceptions Neuf habitués des scènes, des planches et des toiles livrent leur point de vue sur l’exception culturelle française.

34

p. 36 testé sur roues Quand on est handicapé, accéder à la culture n’est pas toujours facile. Visite en fauteuil roulant. p. 37 pratique La culture, c’est bien d’en parler mais c’est mieux de la vivre. p. 39 billet à 1 % Parce que le ministère de la Défense est d’accord pour le 1 % artistique mais pas partout.

INNOVA Tours n° 20 Hors série Sésame, mai 2013, Année spéciale de journalisme, école publique de journalisme de Tours/IUT, 29, rue du Pont-volant, 37002 Tours Cedex, Tél. 02 47 36 75 63 ISSN n° 0291-4506 Directrice de la publication : Claudine Ducol. Rédactrice en chef : émilie Salvaing. Coordination : Laure Colmant, Frédéric Pla. Rédaction : Coralie Baumard, Raphaëlle Besançon, Léa Bouquerot, Laura Buratti, Marion De Azevedo, Léa Drouelle, Camille Drouet, Stéphanie Freire, Apolline Henry, Auriana Langlois, Apolline Laurent, Marie-Anne Le Berre, Thibault Le Berre, Julien Leloup, Benjamin Lucas, Philippe Ridou, Vincent Touveneau, Marine Valès. Iconographie : Julien Leloup. Photo-couverture : David Darrault. Publicité : Marie-Anne Le Berre. Imprimeur : Alinea 36, Châteauroux. Remerciements : Leonardo Antoniadis, Nicolas Bonnel, Pierre Bourru Jr, Jean-Pierre Dalbéra, Gwendal Le Ménahèze, Pierre-Emmanuel Malissin, Cécile Perigaud, Pierre Rouanet, Frédéric Valdes, théâtre de l’Archipel, château d’Amboise.


I

entretiens

des paroles et des arts

chanteur, comédien, cinéaste, sculpteur, humoriste de talent, ils nous parlent de la culture, de ses enjeux, de son avenir, de l’exception française… Dossier réalisé par Julien Leloup, avec Laura Buratti, Marion De Azevedo, Camille Drouet, Benjamin Lucas et Philippe Ridou.

Photo : Cosimo Mirco Magliocca

Q

4

Innova

« Je me suis sentie aidée par l’état »

uand on vient à la ComédieFrançaise, ce n’est pas pour y passer un an mais un bout de vie. J’y suis arrivée en tant que comédienne en 1985. J’ai posé mes valises et j’ai ressenti une immense fierté de faire partie d’une institution avec une telle histoire. Je me suis toujours sentie soutenue par l’état. Je le bénis de m’avoir ­permis de développer mon talent. Même quand c’est un don, il a besoin d’être travaillé et étoffé. J’ai étudié dans deux écoles subventionnées avant d’intégrer la ComédieFrançaise. C’est évidemment une chance d’être aidée mais aussi une grande responsabilité. La Comédie-Française m’a apporté un mode de fonctionnement idéal : le luxe de pouvoir développer mon art et d’être disponible pour ma passion. Il est important que l’état se dote

2013

d’écoles de théâtre. Même si, vu le peu de débouchés dans cette profession, il y en a peut-être déjà trop. Quand je suis devenue directrice en 2006, les choses ont changé. Loin de la liberté de ma vie de comédienne, j’ai compris que, pour faire fonctionner une troupe, chacun devait garder sa liberté de création. Être ensemble mais rester soi-même. Nous sommes le théâtre le plus ­subventionné de France avec 25 millions d’euros par an. Cela représente les deux tiers de nos revenus annuels. La baisse du budget culturel au niveau national a un impact énorme sur nous. En trois ans, nous avons déjà perdu 1  million d’euros. Mais ce n’est pas dans mon caractère de me plaindre. Je refuse de faire moins de représentations, de réduire la part de création – la moitié des pièces d’une saison est

Muriel Mayette, administratrice générale de la Comédie-­ Française.

originale –, de baisser la qualité de nos spectacles sous prétexte que notre budget est gravement dégradé. ­Paradoxalement, plus on joue, moins on coûte cher, c’est une économie sur la longueur. Certes, notre subvention peut ­paraître énorme mais c’est un gage de qualité. Nous assurons 850 représentations par an, quoi qu’il arrive. Si une comédienne appelle à 17  heures pour me dire qu’elle est malade, je dois trouver une remplaçante avant 20 h 30. C’est l’effectif de la troupe qui me permet de le faire. La Comédie-Française est l’une des rares à pouvoir monter des pièces à grosse distribution, comme celles de Shakespeare. J’espère que l’exception culturelle française a un avenir. Notre culture est une vraie force dans le monde. Et ça, malheureusement, les politiques J. l. ne le mesurent pas assez. » 


I

entretiens « une invention française à exporter » donc l’exception culturelle française ne m’a jamais aidé (ses colonnes, commandées en 1985 par le ministère de la Culture, ont coûté 1 million d’euros à l’état, NDLR). Cette exception est une invention française qui date de la Révolution. Elle progresse en permanence mais il faudrait pouvoir l’exporter. À l’étranger, cette notion est complètement inconnue même si elle peut soutenir une création vivante dans l’Hexagone. Et s’opposer aux pays anglo-saxons pour défendre le droit moral des artistes. Je ne donne pas cher de son avenir si la notion de droit moral des artistes succombe sous les coups des défenseurs d’un libéralisme généralisé b. L. et sauvage. »

Daniel Buren, peintre et sculpteur français.

Daniel Suarez

« J’ai surtout travaillé à l’étranger

« On ne peut pas être totalement porté par le ministère de la culture »

Giovanni Cittadini Cesi

« On dit souvent : “La culture, ça nous coûte cher, c’est la danseuse de la ­République.” Mais c’est aussi un ­levier économique puissant. Ce milieu emploie autant, voire plus, de gens que le secteur automobile. Et les 90 mil- Jean-Michel Ribes, lions de touristes qui dramaturge, metteur visitent la France chaque en scène, réalisateur année ne viennent pas et scénariste. pour voir la manière dont on résout nos problèmes ban- culture. Au théâtre du Rond-Point, caires mais pour découvrir notre nous sommes subventionnés par

l’état et par la ville. Cela représente 36 % de notre budget. Face à la baisse du financement de la culture, nous devons être solidaires, contribuer à l’effort national pour participer à la réduction du budget de l’état. Au départ, j’avais une petite compagnie. Le peu de subventions que je recevais ne couvrait en rien la production de mes pièces. On ne peut pas être totalement porté par le ministère de la Culture, il vaut mieux j. L. se relever les manches. » 

« difficile de faire comprendre l’exception française à l’étranger »

Lola Doillon

Cédric Klapisch, réalisateur de la trilogie L’Auberge espagnole, Les Poupées russes et Le Casse-tête chinois.

« L’exception culturelle a été instaurée par Malraux dans les années soixante et confirmée par Jack Lang dans les années quatre-vingt. Deux moments phares pour la culture fran-

çaise. Cette exception avait pour but de sauver le cinéma de l’arrivée de la télévision. Actuellement, notre système est très critiqué dans le monde. J’ai eu des discussions houleuses avec des Polonais par exemple, que je croyais ralliés à notre cause. J’entends souvent : “ Vous êtes des handicapés, vous les Français, parce que c’est l’état qui vous paye et en plus pour fabriquer de mauvais films. “ Face à ce genre de propos, j’ai souvent défendu le cinéma français. Pourtant, je ne me sens pas particulièrement aidé par

l’état. Sur les onze films que j’ai réalisés, je n’ai obtenu qu’une seule fois l’avance sur recette (dispositif du Centre national du cinéma et de l’image animée ou CNC, NDLR). Aujourd’hui, l’exception culturelle est de plus en plus attaquée. J’ai tendance à être pessimiste quant à son avenir. Mais je n’arrive pas à envisager qu’on la lâche. Pour moi, c’est un héritage de Beaumarchais (fondateur de la première Société des droits d’auteurs, NDLR), de l’esprit des Lumières, de la Révolution française. Si on perd l’exception culturelle, on perd l’idée des Lumières. Et je ne J. L. peux pas l’imaginer. » 

2013

Innova

5


I

entretiens « Quand tu es  musicien, monter un dossier,  c’est pas trop  ton délire »

Marie Ndutiye

Ben l’Oncle Soul, de son vrai nom Benjamin Duterde, est un chanteur français d’origine tourangelle. « J’ai toujours été autonome et auto-

didacte. Les salles qui m’accueillaient avec mon groupe touchaient peutêtre des subventions, mais je n’en ai jamais vu la couleur. Je sais qu’il existe

des salles de répétition subventionnées par la ville de Tours. Mais personnellement je ne les ai jamais trouvées. à Paris, il y en a très peu. Elles sont tellement demandées qu’il

faut être pistonné pour obtenir un créneau. Alors on a commencé par répéter dans une cave avec des instruments empruntés à des copains. Ensuite, on a fait des premières parties. Une maison de disques nous a repérés et nous a fait signer. J’ai eu la chance de percer assez vite. Mais je crois que même si ça avait été plus long, je ne serais pas allé à la pêche aux subventions. Quand tu es musicien, franchement, monter un dossier, c’est pas trop ton délire. La lourdeur administrative rebute la plupart des groupes que je connais. Les aides ne sont pas adaptées à la réalité du monde de la musique. Il faudrait, à mon avis, créer un système de bourses pour les groupes qui veulent se lancer et qui ont un projet sérieux. Même si certains, comme moi, ont la chance de ne pas en avoir l. B. eu besoin. » 

« En France, il y a tout un circuit

culturel qui permet aux artistes de se produire dans des salles. Il y a un tissu incroyable d’équipements, de 300 à 1000 places, gérés par les mairies, parfois dans de toutes petites villes. Les artistes connus font venir du monde et rapportent de l’argent. Ils permettent aux mairies d’équilibrer leur budget culturel, elles peuvent ensuite programmer des artistes moins connus. Un one man show ne coûte pas cher, comparé à un spectacle de théâtre

ou de danse qui mobilise une vingtaine de personnes. Pourtant, il y en a qui demandent un cachet exagéré, qui peut mener les petites salles à la faillite. C’est scandaleux. Mais des mairies sont prêtes à payer très cher pour se faire mousser en invitant des artistes populaires, quitte à perdre de l’argent. Il y a des producteurs qui, pour financer leur déficit parisien, font tourner leur spectacle en province. Ce n’est pas une bonne habitude. » P. R.

Ch. Lartige/CL2P/Prod

« Certains artistes trop gourmands grèvent le budget des mairies »

Anne Roumanoff, humoriste préférée des Français en 2010.

« Dur d’être intermittent et dur de le rester »

Marion De Azevedo

Olivier « Le régime des intermittents Volovitch, fondateur avec son est un système unique au frère Frédéric monde. C’est une décision du groupe Volo.

6

Innova

2013

politique de dire que les professionnels du spectacle, sous certaines conditions, doivent percevoir une allocation. Cela permet de sortir de la précarité que l’on subissait il y a quelques années. Si je travaillais en Angleterre, il faudrait que je joue tous les soirs et que je passe le chapeau. Je suis content d’être en France. Ce régime spécifique est remis en cause et ça me semble préoccupant. Il faut rappeler que le spectacle ­vivant génère des revenus, les intermittents

créent de la richesse. Quand il y a eu la grève au festival d’Avignon en 2003, les hôteliers et les restaurateurs ont perdu de l’argent. De toute façon, avec ou sans régime spécifique, je me serais lancé dans la musique. Même si c’est un métier de galère. Il faut le vouloir. C’est dur d’être intermittent et dur de le rester. Peut-être faudrait-il abaisser le plafond d’indemnités des intermittents et faire entrer dans le métier des gens qui le méritent. Car on peut s’enorgueillir d’avoir une scène française, innovante, dynamique et qui défend m. D. A. notre langue. »


I

entretiens « Il faut se battre   pour le cinéma français »

Philippe Ridou

« L’attaque de l’exception culturelle est une vieille histoire. Il y a dix ans, les accords du Gatt (ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce, NDLR) voulaient déjà que tout devienne de la marchandise, y compris la culture. Et aujourd’hui, ça recommence. Il va y avoir des accords avec les Américains, toujours les premiers à vouloir casser notre système. Celuici est très complexe. Pour faire simple, les films sont taxés. Sur chaque ticket vendu, l’état prélève un impôt qui va être ­redistribué au ­cinéma français. Comme les Américains sont de mauvaise foi, ils disent que ce sont eux qui financent nos films. Il y a chez eux une sorte de ­rapacité que nous ne pouvons pas ­accepter. Nous allons nous battre. Le financement du cinéma français permet chaque année à trente à quarante jeunes cinéastes de réaliser leur premier film. Le CNC permet un renouvellement permanent. Je serai optimiste tant que les cinéastes français défendront l’exception culturelle. Mais, pour cela, il faut militer. M.

Costa-­ Gavras, réalisateur de Z, L’Aveu, Amen, Le Couperet.

Barroso (président de la Commission européenne, NDLR) et ses camarades se moquent complètement de la culture, de manière générale. Même Akira Kurosawa (cinéaste ­japonais qui a réalisé, entre autres,

Les Sept Samouraïs, NDLR) a fait des films grâce aux Français. Ce qui prouve bien que l’enjeu de ­l’exception culturelle française dépasse nos frontières et qu’il faut se battre pour la J. L. ET P. R. défendre. » 

« Le téléchargement est aussi une vitrine » d’albums, concrètement. Le déclin de l’industrie du disque n’a donc pas changé grand-chose pour nous. Chaque CD vendu nous rapporte 50 centimes. Il faut ensuite diviser cette somme entre les sept membres du groupe. Même en sortant un nouvel album chaque année et en écoulant 150 000 exemplaires par an, nous serions à peine au Smic. Ceux qui arrivent à vivre de la vente des disques constituent un noyau très restreint. Comme la majorité des artistes, nous gagnons notre vie grâce au spectacle vivant. Ce n’est pas en défendant le disque qu’on défend la création, mais c’est en défendant la création qu’on défendra le disque. Hadopi était une escroquerie. Ce n’est pas la peine de culpabiliser le petit jeune derrière son ordinateur. Je n’ai aucun problème avec le fait que l’on télécharge ma musique. Au contraire. J’ai besoin qu’elle se diffuse. Plus on en parle et

Kaddour Hadadi, de HK & les Saltimbanks, chante sur scène depuis plus de quinze ans.

Camille Drouet

« nous ne vivons pas des ventes

plus les gens vont venir nous voir en concert. Légiférer sur le piratage est la dernière des choses à faire. Le ­téléchargement est aussi une vitrine. Nous n’encourageons pas le téléchargement illégal pour autant. Mieux un disque se vend plus l’artiste est médiatisé et plus il reçoit de propositions de concerts. Si l’état doit faire quelque chose en faveur de la culture, c’est aider à la création et à la diffusion de la musique. J’ai commencé en me produisant dans des petits bars. On était parfois payés au chapeau. Maintenant, il faut que les groupes aient un cachet et soient déclarés. La législation actuelle est trop dure et contreproductive. Il faut que l’état se montre plus souple, qu’il encourage les artistes amateurs à se produire sur de toutes petites scènes. Cela ne lui coûterait presque rien. Il ne faut pas couper les ailes des artistes qui débuC. D. tent leur carrière. » 

2013

Innova

7


I

numérique

dématerialisation

culture 2.0

internet et les nouvelles technologies modifient ­l’accès aux arts. face à des supports inédits, Les acteurs culturels doivent repenser leur activité.

8

Innova

2013


David D

arrault

Laura Buratti

La Joconde, la Vénus de Milo, Guernica, le tout aligné dans la grande pyramide de Gizeh, sur un fond musical de Mozart, visible chez soi grâce à des lunettes 5D, voilà peut-être le musée virtuel de demain. Les sociétés privées misent massivement sur la numérisation du patrimoine mondial. Le géant Google par exemple multiplie les initiatives : numérisation des archives de Nelson Mandela, numérisation de 130 000 photos en haute définition du mémorial de l’holocauste Yad Vashem, numérisation des manuscrits de la mer Morte (les plus anciens manuscrits bibliques). Depuis peu, il propose même l’accès en Street View à 130 sites historiques, une promenade virtuelle La diffusion à travers 18  pays. d’œuvres sur Grâce au World Internet ne Wonders Project, détourne pas de une petite partie la culture des merveilles du traditionnelle monde, du grand canyon au site arché olo g ique s de Pompei, sont ­désormais à portée de clic. On assiste au même phénomène pour la numérisation des œuvres culturelles. Le Google Art Project a pour objectif de permettre à chacun de visiter tous les musées du monde en trois dimensions. En France, six sites ont déjà rejoint l’initiative : les musées de l’Orangerie, d’Orsay et du quai Branly, ainsi que les domaines de Fontainebleau, de Versailles et de Chantilly. Le Louvre, lui, préfère mettre en valeur son propre site internet. Ce n’est pas une question de budget puisque le partenariat est gratuit. Mais cette institution préfère gérer elle-même sa notoriété et sa communication. Le projet est beaucoup plus intéressant pour de plus petits édifices, tel le château de Chantilly. Se retrouver, sur un même site, à côté du Metropolitan Museum of Art de New York, lui apporte une visibilité qu’il n’aurait pas obtenue en faisant son propre site. La diffusion d’œuvres sur Internet ne détourne pas de la culture traditionnelle, pour preuve la fré-

I

numérique quentation des expositions n’a j­amais été aussi forte. Ouverte au public jusqu’en mars dernier, la rétrospective Dalí, au centre Pompidou, a accueilli 800 000 visiteurs en cinq mois. « Le rapport direct à l’œuvre ne sera pas remplacé. Une carte postale du mont Saint-Michel éveille en nous le désir de le voir en vrai », analyse Jessica de Bidéran, docteure en histoire de l’art. Au château d’Amboise, on veut donc travailler à la complémentarité. « L’idée, c’est de pouvoir présenter l’intérieur du château sur Internet, sans forcément tout montrer, explique JeanLouis Sureau, son conservateur. Cela donne envie au public de venir pour une visite, un peu comme la bande-annonce d’un film donne envie d’aller le voir au cinéma. » Les sites patrimoniaux se modernisent afin de séduire un public plus jeune, attiré par les nouvelles technologies. L’abbaye de Fontevraud en a fait son credo et propose, pour les 8-14 ans, une visite guidée grâce à des tablettes tactiles (voir encadré). Le Louvre, lui, a troqué ses audioguides par des Nintendo 3DS pour une plus grande interactivité. Les supports numériques remplaceront-ils les traditionnels catalogues ? Des métiers bouleversés

Ce n’est pas impossible. La vente de livres numériques, par exemple, a progressé de 80 % en 2012 par rapport à l’année précédente. Même s’ils ne représentent aujourd’hui que 0,6  % du marché, cela pousse tout de même les libraires à s’interroger sur l’avenir du livre. Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, a lancé le 25 mars un vaste plan d’aide aux librairies indépendantes. Elle souhaite améliorer « la compétitivité des librairies » et accompagner le secteur « dans la transition vers la vente en ligne et les livres numériques », avec l’injection prochaine de 9  millions d’euros. « Une perfusion, alors que le libraire tel qu’on l’a connu est déjà mort, estime Nicolas Gary, fondateur et directeur du site Actualitté. Même si des boutiques traditionnelles vendaient des œuvres dématérialisées, le lecteur les achèterait depuis son ordinateur. » Une mesure pourtant

2013

Innova

9


I

numérique physique reste fort, alors que la moitié des Français se disent prêts à passer au numérique. Hervé Bienvault, lecteur acharné, est d’ailleurs déjà équipé : « C’est pratique. ça évite de transporter quinze bouquins. »

Illustration : Nicolas Bonnel

Des pratiques nouvelles

bien accueillie par les intéressés. Hervé Bienvault, chargé de mission sur le numérique pour le Syndicat de la librairie française, pense que c’est une chance. Pour sauver la profession, il mise sur l’accueil. « C’est le lien avec le client qu’il faut maintenir. Donner des conseils de lecture, recommander des livres. » Il encourage également ses confrères à proposer des liseuses : « S’ils ne vendent pas le matériel, il ne vont pas accrocher le marché. » Pour effec-

tuer la transition, une solution peut être l’achat couplé. En achetant le livre papier, on obtient un flashcode pour 1 euro de plus, qui permet de télécharger la version dématérialisée. Cette option est déjà proposée pour 150  titres chez Gallimard, Eyrolles et Fleurus. Une bonne façon de commencer à constituer sa bibliothèque virtuelle, avant même d’être équipé d’une liseuse. Les amoureux du papier vont-ils pour autant se convertir ? L’attachement au support

Une abbaye a l’ére numérique

L’abbaye de Fontevraud (Maine-et-Loire) propose depuis septembre une visite un peu particulière pour les 8-14 ans. Pour un petit supplément, les enfants peuvent découvrir l’abbaye grâce à une tablette tactile. Un mini jeu éducatif et ludique les incite à trouver des endroits cachés et à les photographier avec la tablette pour pouvoir passer à l’étape suivante. La direction a encore assez peu de recul pour mesurer l’impact de cet investissement, financé en partie par la région Pays-de-Loire. à l’accueil, Betsy est en première ligne pour recueillir les réactions. « Les parents sont ravis. Les enfants se passionnent pour la visite et ils peuvent faire le chemin à leur rythme. » Pour l’instant, l’application est ­disponible en cinq langues. Les visiteurs peuvent même la télécharger à l’avance, gratuitement, et venir avec leur propre tablette. Le concept rencontre un tel succès que la direction envisage d’en créer une version pour les adultes. Depuis longtemps, l’abbaye de Fontevraud s’ouvre à la modernité. Elle reçoit notamment des expositions d’art contemporain et des événements plus exceptionnels, comme le tournage du clip du groupe de musique électronique français C2C, récompensé aux Victoires de la musique 2013. Nathalie Malaurie, responsable du pôle communication, défend la volonté de l’abbaye de soutenir l’art contemporain. Mais l’objectif est aussi économique : « Le but, c’est de se démarquer des autres sites patrimoniaux de la région et d’attirer les familles. Nous souhaitons renouveler notre public avec des visiteurs plus jeunes et accueillir des scolaires. »

10

Innova

2013

Avec l’essor du MP3, la dématérialisation des titres a modifié en profondeur la façon de consommer la musique. La vente de titres à l’unité bouleverse la façon dont les musiciens conçoivent leurs disques. On a moins d’albums où toutes les chansons sont liées à un thème, et de plus en plus d’accumulations de singles. Mais on ne perd pas pour autant la notion de partage, les nouvelles technologies remplaçant les supports traditionnels. « Dans les années quatre-vingt-dix, les fans de musique s’échangeaient des CD. Ils troquent maintenant des fichiers numériques », analyse Jean-Samuel Beuscart, sociologue spécialiste de l’économie des contenus numériques. Même si Internet permet une démocratisation de la culture, il n’est pas à la portée de tous. Aujourd’hui encore, un Français sur trois n’y a pas d’accès (Insee, 2011). S’équiper coûte cher, mais il existe également un frein générationnel. Sylvain Bayard, formateur multimédia chez


I

numérique

Julien Leloup

peut créer et partager ses propres ­musiques, vidéos, photos ou dessins. Des modes de vie transformés

Très fréquentées, ces plateformes gratuites sont un bon moyen de se faire connaitre. Il s’y crée une émulation qui permet parfois aux artistes de se faire repérer par des professionnels. Aujourd’hui, les Majors préfèrent investir sur un artiste connu sur Internet plutôt que sur un anonyme. Certains musiciens se passent d’ailleurs complètement des maisons de disques et se font financer directement par les internautes. La production participative, ou crowdfunding, est incarnée par exemple par le site MyMajorCompany.com. Elle a notamment permis de lancer des artistes comme Grégoire, Joyce Jonathan ou Irma, uniquement grâce au mécénat d’internautes anonymes. Les nouvelles technologies changent tout, y compris notre cerveau. La génération Y, dite digital native, baigne dedans dès le plus jeune âge. Les pratiques que cela induit modifient notre façon de réfléchir et de concevoir les liens entre les idées. Des scientifiques ont récemment découvert que les internautes utilisent le Web comme une mémoire externe. Ils ne prendraient plus la peine de retenir une information, juste le chemin sur Google pour la retrouver (La Recherche, août 2012). Ces changements sont profonds. Michel Serre, académicien, précisait déjà en 2007 : « La révolution informatique change notre rapport au monde, tout comme avant elle l’écriture puis l’imprimerie ont profondément transformé nos modes de vie. » Laura Buratti, apolline laurent

et Julien Leloup

Quand on peut accéder à la culture tout le temps et partout, il n’est pas saugrenu de voir de l’opéra au cinéma. En 3D et en direct, les spectateurs s’y croiraient presque. Les grands distributeurs comme Pathé, UGC, MK2, CGR ne s’y sont pas trompés. Chaque année à partir du printemps, UGC lance son opération Viva l’opera. Pour la programmation, la chaîne a laissé carte blanche à Alain Duault, écrivain et animateur sur Radio Classique. « C’est devenu un vrai rendezvous et depuis trois ans, la fréquentation augmente de 30 % à chaque saison », s’enthousiasme-t-il. « Au cinéma, grâce au développement du tout numérique, la qualité du son est exceptionnelle. » Les prix sont plus abordables et permettent de voir partout en France des dizaines d’œuvres européennes. Comme le cinéma est plus populaire, il décomplexe les gens qui ne s’imagineraient pas aller à l’opéra. « La première saison, je n’ai programmé que des classiques : Carmen, Faust et Falstaff (photo). Au fur et à mesure, j’essaie d’élargir le paysage et de montrer que ce n’est pas un art du passé mais du présent », poursuit Alain Duault. Une sensibilisation qui ne permet pas forcément de « passer à l’acte » ni d’assister à une véritable représentation. « Il y a encore plein de limites pour aller au bout de l’initiation. Il y a peu de places et elles sont à des prix élevés », regrette-t-il. Même si le théâtre à la télévision existe depuis longtemps, le succès récent de la retransmission de Ruy Blas en janvier dernier met en lumière la forte demande du public. En 2008, France Télévisions transportait 8 millions de téléspectateurs au théatre des Variétés pour voir Les Fugueuses, une pièce interprétée par Line Renaud et Muriel ­Robin. Une des conditions de la réussite : la diffusion en direct. « Le spectateur s’imagine qu’à tout moment la représentation peut basculer : un trou de mémoire, un fou rire entre comédiens, un accident… », affirme Nicolas Auboyneau, directeur artistique de l’unité culture et spectacle vivants de France Télévisions. La preuve : la retransmission en différé de Cyrano de Bergerac n’avait retenu que 1,6 million de téléspectateurs. « Il faut arriver à oublier la réalisation, comme si la télévision était une fenêtre ouverte sur une salle de spectacle », explique-t-il. éric Mahoudeau

à Fontevraud, une tablette numérique pour intéresser les enfants au patrimoine.

de l’opéra au cinéma

Julien Leloup

informatiquechezvous.com, en fait le constat : « Tous ceux que je forme ne sont pas égaux face à leur ordinateur. Surtout les personnes âgées. » Mais cette fracture générationnelle s’estompe peu à peu, naturellement. Cependant, les internautes se tournent spontanément vers ce qu’ils connaissent déjà. « Ceux qui ont le plus de pratique culturelle sur Internet sont généralement les mêmes qui se déplacent dans les musées, les théâtres ou l’opéra, estime Jean-Samuel Beuscart. Le goût des arts ne s’acquiert pas juste parce qu’ils sont accessibles. » Ainsi, sur Internet, un fan de M. Pokora ira voir les clips R&B et un fan de Cali écoutera plutôt du rock ou de la chanson française. Malgré tout, les réseaux sociaux ont tendance à changer la donne. La communication permanente entre les internautes permet l’échange et la ­découverte de pans entiers de la culture qui paraissaient inaccessibles. Si dans la communauté des fans de M.Pokora quelqu’un écoute aussi Cali, cela peut inciter les autres à en faire autant. En ayant accès à tout, l’internaute se compose sa propre culture en piochant dans ce qui est disponible, jusqu’à produire ses propres contenus. Grâce à des sites web comme YouTube, Flickr, SoundCloud ou encore deviantART, chacun

2013

Innova

11


I

Portraits

� Un jour de juillet 2004, Héléna

Prébilac et ses deux amies remarquent que ça s’agite au bout de leur coron d’ordinaire si calme. Un homme les interpelle : « Le ministre veut vous parler. » Elle se rappelle en riant « On a eu peur, on a failli se sauver. On est des gens simples, des veuves de mineurs, ça nous com-

« Je suis la Mamie   du Louvre »

Photos : Camille Drouet

Héléna, 86 ans, veuve de mineur

12

Innova

2013

plexait un peu. » Renaud Donnedieu paraît qu’ils vont nous changer les de Vabres, ministre de la Culture de ­palissades. C’est toujours ça de gagné. » l’époque, cherche un lieu pour implanter une annexe du Louvre et � songe à Lens. Il lui demande ce qu’elle en pense. « J’ai parlé avec mon cœur : Martine Lannoy passe d’un tableau à de ma ville, de nos jeunes qui ne trou- l’autre. Elle mitraille les œuvres avec vent pas de travail, de nos maris son petit appareil photo. Cette pasmorts dans les mines et de la réplique sionnée d’art vient plusieurs fois par de La Joconde que j’ai dans le salon. » semaine. Aujourd’hui, elle est là pour Grâce à ces quelques phrases, celle un atelier art du dessin. Avec une que tout le monde appelait « Madame quinzaine d’autres participants, elle Hélène » gagne le sobriquet de « Ma- reproduit les tableaux de maîtres. mie du Louvre ». Aujourd’hui, elle a « Le Louvre a changé ma vie. Avant, 86 ans et sa mémoire s’étiole. Sauf je devais faire des kilomètres pour quand il s’agit de cette rencontre. étancher ma soif de culture, « Ça fait partie de mes plus beaux explique-t-elle. Mon père a travaillé souvenirs, avec mes vacances sur la dans cette fosse et c’est beau de voir Côte d’Azur avec mon mari. Sauf que que de la noirceur des galeries est née le ministre, je ne l’ai pas invité à dan- la clarté d’un musée. Cela ser. » La maladie l’empêche quasi- permet de montrer que la région, ce ment de sortir, mais elle n’aurait raté n’est pas que les corons, le RC Lens et l’inauguration pour rien au monde. des gens qui vont au bistrot. Grâce au Ce jour-là, le ministre la reconnaît et Louvre, tout le monde va le savoir. » lui glisse : « C’est grâce à vous que le Elle a participé au Café des voisins, Louvre est là. » Elle est devenue une un rendez-vous hedbomadaire qui personnalité dans le quartier. Malgré réunissait les habitants pour les journalistes et une boîte de chocolats à son effigie, elle « Mes amis m’appelgarde les pieds sur terre. lent Sainte Martine « Avec tous ces touristes qui du Louvre » se promènent dans le coron, il Martine, 58 ans, secrétaire


I

Portraits

d’une galerie à l’autre

l’arrivée d’une annexe du louvre à lens a rendu ses lettres de noblesse à la ville symbole du bassin minier. Aujourd’hui, certains habitants n’imaginent plus leur vie sans le musée.

Inauguré le 4 décembre dernier, le Louvre-Lens dépasse les prévisions en terme de fréquentation. Environ 700 000 visiteurs sont attendus la première année.

discuter du projet. Elle est allée à la rencontre des Lensois pour parler du musée. Puis, elle est devenue ambassadrice auprès de l’office du tourisme. Activiste du Louvre, elle ne parle que de ça sur son blog. « Je veux le faire connaître. Je bassine tout le monde. J’ai même déposé des prospectus dans un restaurant en banlieue parisienne et dans une banque du sud de la France. Ce n’est pas tout, plaisante-t-elle. Quand les gens viennent chez moi, c’est visite du Louvre obligatoire. Sinon, privés de dessert. » �

Avant l’installation du musée, la petite maison en briques rouges n’était qu’une friterie dans un quartier ­désert. Les dettes s’accumulaient et Mathieu Debas, le jeune patron, pensait même jeter l’éponge. C’était pourtant sa mère, Cathy, qui avait ouvert la gargote dans les années soixante-dix. Et puis, le Louvre est sorti de terre et Mathieu a senti le

vent tourner. Il a investi ses derniers deniers et toute son énergie dans une petite cuisine. Sa mère a repris du service. Aux architectes et aux ­ouvriers, ils proposent des plats ­régionaux aux noms imprononçables : welsh, potjevleesch. Le chiffre d’affaires remonte. Le restaurant ­devient la cantine du musée. « Depuis l’inauguration, je refuse du monde. J’ai pu embaucher une jeune fille du quartier qui était au chômage », confie-t-il fièrement. Le mois prochain, il va aménager une terrasse et rendre sa brasserie accessible aux handicapés. Le Lensois espère ne pas

« pour moi, c’est un petit miracle »

Mathieu, 35 ans, restaurateur

s’arrêter là. Il se donne un an pour agrandir et embaucher plus de monde. Il gardera la décoration : lampes, casques de mineurs et photos de la fosse 9. Celle sur laquelle se trouve le musée aujourd’hui, celle dans laquelle sont descendus son père et son grand-père, dès l’âge de 11 ans. Le restaurateur a aligné ses prix sur ceux du centre ville mais ­refuse que son établissement ­devienne un piège à touristes. « Pour ça, il y a la cafétéria installée dans le musée, plaisante-t-il. Le plus drôle dans cette histoire, c’est que quand l’équipe municipale est venue avec une pétition pour qu’on installe le Louvre ici, je n’ai pas signé. Je ne croyais pas au projet. » �

Sur la cheminée de Lucien Laurent, tout rappelle la mine. Des objets provenant des anciennes houillères, la lampe qui a accompagné pendant vingt-quatre ans de « fond » ce fils et petit-fils de mineurs. En bonne place, la photo de l’inauguration du LouvreLens sur laquelle il serre la main du président Hollande et porte sa tenue de mineur. Ce jour-là, les élus ont

2013

Innova

13


I

portraits Pierre Rouanet/La Voix du Nord

fierté. D’autres DVD sont depuis venus compléter sa collection. Car Jean-Pierre passe devant le musée tous les jours et jamais sans sa ­petite caméra. « La région va « J’ai besoin de le renaître et voir. Il est aussi notre fierté beau à l’intérieur avec elle » qu’à l’extérieur. Il Lucien, 76 ans, retraité me surprend à chaque fois. Selon ­défilé devant quarante hommes et le temps, la ­lumière s’y reflète difféfemmes vêtus de leurs anciens bleus remment. » Si cet ­ancien employé des de travail et membres, comme lui, de mines collectionne tous les articles l’association Les gueules noires. parus sur son musée, il était initialeCréée après un coup de grisou, elle a ment opposé au projet. « Vous me pour but de faire vivre le souvenir des mettez un Picasso sous le nez, je ne oubliés des mines. « Quand on était saurai même pas vous dire s’il est au fond, explique Lucien qui a dans le bon sens. Pour moi, Lens, ce ­commencé comme galibot à 14 ans, n’était pas un lieu de culture. J’ai penpersonne ne pensait à nous. Mais en sé qu’on allait être ridicules. Quand il 1945, qui a remonté la France ? Nous. » « En filmant le Leur présence le jour chantier, je me de l’inauguration, suis amouraché c’était une façon de du Lieu » rappeler que ce Jean-Pierre, 68 ans, retraité Louvre, érigé sur un ancien carreau de mine, c’était un peu le leur aussi. « On le méritait. On le voulait. Après la fermeture des mines, il ne nous restait rien d’autre que le foot. » Lucien espère que le musée dissipera les clichés sur la région et ses habitants. a été décidé pour de bon que le « On a toujours été mal vus. On nous Louvre venait ici, je me suis dit que prend pour des gens crasses. » La j’allais arrêter de râler et qu’un chan­Liberté, comme les Lensois appellent tier comme ça, je n’en verrai qu’un le tableaux de Delacroix qui fait le dans ma vie. » C’est en le filmant en succès du Louvre-Lens, « c’est le plus train de sortir de terre que Jeanbeau que j’ai jamais vu. Ici, ce genre Pierre s’est mis à aimer le musée et d’histoire, ça nous parle plus ses tableaux. Il a été les voir trois fois qu’ailleurs ». déjà. « Avec eux, on passe sans arrêt �

« Ce musée, c’est une belle friandise sur un plateau en or »

Jean-Pierre Toursel a a­ ccumulé près de cinJean-Claude, 53 ans, pâtissier quante heures d’images du Louvre-Lens. « Du premier géomètre à l’inauguration », précise-t-il avec

14

Innova

2013

d’un monde à l’autre. Quand on admire La liberté guidant le peuple, on vit la scène, on imagine les personnages en mouvement. Ça me rappelle les manifestations contre la fermeture des mines. » Le Louvre, il ne l’aime pas seulement parce qu’il le trouve beau. « Mon père est mort de silicose à 33 ans, après seulement huit ans passés au fond. J’en avais 11. Ce musée, ici, à Lens, c’est un hommage. La France paye enfin une partie de la dette qu’elle a envers ses mineurs. » �

Le salon de thé de Jean-Claude Jeanson ne désemplit pas. Parmi les gourmands à la recherche d’une table, il n’y a pas que des Lensois. « L’ouverture du Louvre m’a amené de nouveaux clients et pourtant, je ne suis pas tout près », s’étonne presque le chocolatier. Esthète – il faut voir ses pâtisseries – il n’était cependant pas coutumier des musées. « Ici, les gens ne sont pas habitués. Quand on pense à ce genre d’endroit, on imagine quelque chose à dépoussiérer. Alors que le Louvre est très contemporain et accessible. Les visiteurs peuvent presque toucher les œuvres. » Il le sait bien, il l’a visité trois fois. « Je suis content que la renommée de Lens ne soit plus limitée aux mines et au football. » Au-dessus de la fumée qui s’élève des cappuccinos, une photo le représente en train de remettre une de ses créations au président Hollande, lors de l’inauguration. Dans la boîte mauve en forme de livre de contes de fées, des chocolats aux racines de pissenlit, une pièce commémorative et un livre qui raconte l’histoire des Mamies du Louvre. Celles qui auraient convaincu le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, d’implanter le musée sur une ancienne mine. Les mamies, il les a découvertes dans le journal. « J’ai été élevé par ma grandmère et voir de simples mamies devenir les muses d’un lieu de renommée mondiale, ça m’a touché. » Le Louvre et Jean-Claude, ce n’est pas qu’une histoire d’amour. Depuis l’ouverture, il fournit aussi les pâtisseries de la cafétéria du musée. Camille Drouet


I

musique

festival

Du net au live

Ils appartiennent à la génération d’internet et du téléchargement. Pourtant, Marie et Arnaud n’en délaissent pas les concerts pour autant. le succès du printemps de bourges en est la preuve. malgré la crise, sa trente-septième édition connaît la même affluence.

« C’est le premier festival de l’année, l’occasion de faire une grande fête pour l’arrivée des beaux jours », se réjouit Marie, 22 ans. Comme elle, ils sont des milliers de festivaliers – dont 91 % de moins de 35 ans –, à se préparer pour la trente-septième édition du Printemps de Bourges. Rien d’étonnant, puisque la musique est l’activité culturelle favorite des 15-24 ans. 

mation. » L’engouement pour ces manifestation s’explique par l’offre croissante, liée à la décentralisation. Et puis aussi parce que c’est « un grand bol d’air » qui répond au ­ esoin, pour Aurélie, « d’être coupée b du monde, de profiter à fond de tout ce que le festival offre : le in et le off, du bon temps avec les amis, les flâneries sur les stands ». ­Arnaud, six édiun grand bol d’air “On profite de tout lors d’un festival : le in, le off, le bon temps avec les amis…”

est de moins en moins amateur d’un style de musique en particulier. » Avec une programmation qui se veut éclectique, le Printemps de Bourges est au carrefour de ces mutations et de ces nouvelles envies. Dès la première édition en 1977, son fondateur, Daniel Colling, voulait que le Printemps devienne « un lieu de création, d’expression et de rencontre pour tous ceux qui s’intéressent à la chanson d’aujourd’hui ». Ainsi, chaque ­année depuis trente-sept ans et pour cinq jours et demi, la ville de Bourges se transforme en scène géante sur l­aquelle se joue un art de vivre, une manière « d’associer consommation culturelle, hédonisme et convivialité », analyse Emmanuel Négrier. Laurent, 41 ans, en avait 17 la première fois qu’il est allé à Bourges. Quand il y est retourné quinze ans plus tard, il a ressenti la même émotion.

Laurent Geneix

Un événement fédérateur

Ni Internet, ni la révolution numérique, ni même l’accès en ligne illimité à tous les morceaux ne freinent leur enthousiasme. Des sensations irremplaçables

Dématérialisation, individualisation de la consommation musicale d’un côté, frénésie festivalière de l’autre. Un constat loin d’être paradoxal pour Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS et auteur d’une étude, Les ­publics des festivals. « Il y a une l­ogique cumulative et non de substitution entre deux modes de consom-

tions à son actif, apprécie « le mélange de concerts qui rassemblent des milliers de personnes et de petits récitals donnés dans des bars ». Depuis une dizaine d’années, le d ­ éclin des ventes de disques a incité les artistes à remonter sur scène pour garantir leurs revenus. Côté spectateur, le plus est évident : « L’expérience du direct, les sensations, l’improvisation et la spontanéité, on ne les retrouve pas sur CD, témoigne Arnaud. Ils restent irremplaçables. » Emmanuel Négrier constate également une évolution des goûts : « On

Depuis sa naissance, le festival a marqué l’identité de la ville et contribué à son rayonnement. Il a connu une fréquentation fluctuante à ses débuts, jusqu’à ce qu’il trouve son public. En 2012, il a accueilli 170 000 visiteurs. Et la crise ne semble pas avoir raison de l’affluence. Même si en 2011, la r­ égion Centre a baissé sa subvention de 3 %. Daniel Colling s’est alors tourné vers le Crédit mutuel pour retrouver un équilibre financier. Les organisateurs sont ainsi parvenus à maintenir des prix attractifs, permettant à la jeunesse de toute une région de se donner rendez-vous. Pour les Berruyers comme Marie, « c’est vraiment un événement fédérateur. Tous ceux qui ont quitté la ­région y reviennent à cette occasion. Bourges, c’est leur ville, le Printemps leur festival ». Philippe Ridou et Marine Vales

2013

Innova

15


des formations reconnues ouvertes à tous

(Publi-information)

Les formations au journalisme dispensées à l’université François-­ Rabelais de Tours, au sein de l’IUT, par l’école publique de journalisme de Tours (EPJT) bénéficient d’un double label : – celui du ministère de l’éducation nationale, à travers les diplômes nationaux auxquels elles conduisent : un DUT et une licence professionnelle ; – celui de la profession via l’agrément que délivre la Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes (CPNEJ). L’EPJT fait partie des 14 écoles de référence, reconnues par la Convention ­collective des journalistes. Pour le DUT, l’agrément par la profession est reconduit sans ­interruption depuis 1981. Quant à la licence professionnelle, elle est agréée depuis 2005. L’EPJT est la seule école en France à proposer une licence de journalisme agréée par la profession. Le ­recrutement possible dès le bac, l’ouverture aux reconversions en Année spéciale, le coût modéré des études et la possibilité d’effectuer l’année de licence par alternance expliquent la grande mixité sociale des promotions : 60 % des étudiants de Tours ont des ­parents agriculteurs, ouvriers, employés, ou dont l’activité est classée parmi les professions intermédiaires.

L’offre de formation

Un recrutement national

le DUT, accessible aux titulaires du bac jusqu’à bac+2. •Un parcours en un an (Année spéciale), accessible aux ­étudiants à partir de Bac+2 et aux personnes en reconversion professionnelle. •L’année de licence professionnelle de journalisme peut être effectuée en alternance ou dans le cadre d’échanges internationaux. http://www.epjt.fr/fr/lesdiplomes/

est faite sur dossier. Ceux retenus passent les épreuves écrites et l’entretien de motivation. Sur 1 200 candidats, 25 sont retenus en 1re année de DUT, 16 en Année spéciale. •L’admission en licence professionnelle se fait sur dossier pour les étudiants issus du DUT de l’EPJT et sur dossier et épreuves professionnelles, pour les candidats extérieurs. epjt.fr/fr/le-recrutement

•Un parcours en deux ans pour

•Pour le DUT, une présélection

L’équipe enseignante est composée d’universitaires et de

professionnels : enseignants et enseignants-chercheurs, journalistes professionnels, tous reconnus dans leur domaine de compétences.

Contact :

EPJT, IUT de Tours, 29 rue du Pont-Volant, 37082 Tours. Tél : 02.47.36.75.63

Quatre médias

•Si le multimédia bouleverse l’accès à l’information, il met surtout en avant l’impérieuse nécessité, pour nos étudiants, de maîtriser les fondamentaux du journalisme. Chacun reçoit une formation globale puis se spécialise en presse écrite, en radio ou en télévision. L’enseignement du multimédia se poursuit, lui, de façon transversale durant les spécialisations, plus particulièrement en presse écrite.


associations tourangelles

Textes et photos : Camille Drouet et

les artistes vous mettent à l’œuvre

Benjamin Lucas

« c’est pas fait pour moi. »   « ça coûte trop cher. »   « J’y connais vraiment rien. » des phrases que l’on   entend souvent au sujet   de la culture. à tours,   divers projets permettent à tous de s’initier à l’art.

L’exposition « Tours, mémoires d’une ville » a permis aux tourangeaux de déambuler à travers plus d’un siècle de leur histoire en noir et blanc

Du 19 janvier au 30 mars 2013, 500 clichés argentiques – pour la plupart inédits – ont été exposés dans l’hôtel de ville de Tours mais aussi le long des boulevards du centre-ville. Au fil des photographies, les habitants ont pu revivre des scènes de la vie quotidienne de leurs ancêtres et les grands événements qui ont marqué l’histoire de leur commune. Le cliché le plus ancien remonte au milieu du XIXe siècle. Sur le site internet de la municipalité, les Tourangeaux peuvent continuer à partager leurs trésors en noir et blanc et à découvrir ceux de leurs voisins.

2013

Innova

17


I

PORTFOLIO

Courteline

Le centre socio-culturel propose cours de théâtre et littérature itinérante

À l’occasion de la sixième édition du Printemps des poètes, deux comédiens investissent le jardin botanique de Tours pour un parcours littéraire destiné à démythifier la poésie. Sur un ton humoristique, l’acteur Xavier Salot déclame des classiques et des poèmes écrits par les enfants de plusieurs associations regroupées pour l’occasion. Tous les mercredis, la carriole de la Bibliothèque de rue sillone les cours d’immeuble pour proposer des livres aux enfants du quartier. Les participants de l’atelier théâtre répètent la pièce qu’ils présenteront sur la scène du Petit Faucheux dans quelques semaines.

l’association culture du cœur réunit autour du chant des habitantes des quartiers Une fois par semaine, des femmes du Sanitas chantent ensemble. Elles rejoindront bientôt les chorales de SaintPierre-des-Corps et de Joué-lès-Tours pour d’autres répétitions. Ce projet, baptisé Chœur de ville, vivra lors de trois concerts : au théâtre du Petit Faucheux, à la Pléiade et au Centre culturel de Saint-Pierre.

chœur de ville 18

Innova

2013


PORTFOLIO Tournage d’un court-métrage de danse contemporaine

I

  Au milieu des champs, près de SaintPierre, un bâtiment en ruines se ­transforme en décor de film d’un jour. Six jeunes filles du lycée Choiseul de Tours répètent depuis plusieurs mois avec le chorégraphe Francis Plisson de la compagnie Marouchka. Le tournage se déroule dans la bonne humeur. Le court-métrage Le vent du bout sera projeté au lycée Choiseul le 23 mai prochain.

francis plisson

L’artiste nicolas simarik met le sanitas à l’honneur Avec les habitants, le plasticien crée des objets à l’image des immeubles du quartier, réputé difficile. Tous les jeudis, ils réfléchissent aussi à des projets d’art urbain pour embellir et faire vivre le Sanitas.

sanitas en objets

2013

Innova

19


I

PORTFOLIO le temps d’un week-end, Les cultures urbaines s’invitent à Saint-pierre-des-corps

Les Grabouilleurs initient les enfants du quartier à la peinture à la bombe sur des bâches installées par la mairie. Devant une exposition de graffitis, Mohamed Al Kalam slame un texte en hommage au courage des femmes.

Toute la journée se succèdent initiations à la danse hip-hop, concerts de rap par des jeunes du quartier, lectures de textes et ateliers d’écriture.

la tête à l’envers

un programme éclectique autour des arts urbains Musique, jonglage, graff, danse hip-hop, lecture de contes et théâtre de rue, la première édition du festival a été une réussite. Ce projet, initié par deux étudiantes en communication, avait pour objectif de valoriser la culture sous toutes ses formes. Une bonne occasion de découvrir gratuitement les arts de rue.

20

Innova

2013

artistic tours


Dossier

Très chère culture Les coupes budgétaires n’ont pas épargné les arts malgré leur rôle de levier ­économique. L’état conserve donc un arsenal législatif et fiscal pour inciter le privé à les financer.


I l’exception Dossier

culturelle en chantier La Gauche l’avait promis : la culture devait devenir une des priorités une fois FRançois hollande au pouvoir. mais, Aujourd’hui, son budget subit de plein fouet l’austÉritÉ.

« Le budget de la culture sera entièrement sanctuarisé durant le quinquennat. » Force est de constater que cette promesse, formulée par le candidat François Hollande à Nantes, en janvier 2012, ne sera pas tenue. En effet, le projet de loi de finance de 2013 a baissé ce budget de plus de 88 millions ­d’euros. Ce tour de vis a des conséquences. L’aménagement d’une maison de l’histoire de France et d’un musée de la Photographie à Paris est abandonné. Mais la transformation d’une tour inhabitée de ­Clichy-Montfermeil en lieu d’accueil pour ­artistes et la construction d’une salle pour la Comédie-Française seront repensées. La diminution du budget de la culture est le signe d’une évolution du modèle de la Ve République né avec la création du ministère des Affaires culturelles, en 1959. Modèle qui fut longtemps marqué par la vision d’un ­ministre charismatique, l’écrivain André Malraux. ­Celui-ci prônait un financement majoritairement étatique. Aujourd’hui, ce sont les ­collectivités territoriales qui subventionnent la plus grande partie de ce secteur. Avec plus de 4 milliards d’euros investis, les ­communes sont devenues un acteur incontournable. Les montants qu’elles consacrent à la culture sont équivalents aux fonds engagés par le ministère. Cette évolution est en partie due à la décentralisation initiée par les lois Defferre de 1982 et de 1983. Celles-ci ont marqué un premier ­désengagement de l’État mais pas la fin de l’intervention publique dans la culture. À partir des années quatre-vingt, les crises économiques se succèdent : du choc pétro-

22

Innova

2013

lier en 1979 à la récente crise des subprimes. Elles ont provoqué une chute des recettes de l’État. Lors de périodes plus fastes, ce dernier investissait dans des structures : maisons de la culture, associations, bâtiments publics pour les différents arts ou organismes de ­formation. Désormais, pour les faire fonctionner, il est contraint d’avoir recours à des financements publics variés. les communes affectées par le marasme économique

« Dans un contexte difficile, la culture devient une variable d’ajustement du budget »  Françoise Benhamou

Les 70 scènes nationales, réparties sur toute la France, illustrent ce phénomène nouveau. Leur soutien est assuré à la fois par les collectivités territoriales (51,3 %), par l’État (24,3 %), par leurs recettes propres (22,5 %) et par l’Union européenne (0,3 %). Parallèlement, les acteurs publics locaux s’allient pour développer des actions sur tout le territoire : festivals, art de rue, entretien du patrimoine régional ou édification de bâtiments. Cependant, les collectivités territoriales sont elles aussi affectées par le marasme financier. En 2012, la dette globale des communes françaises s’élevait à 57 milliards d’euros. Si certaines d’entre elles échappent à la crise, elles sont néanmoins toutes touchées par le retrait de la taxe professionnelle. Les pertes occasionnées sont pour l’instant compensées par une dotation d’état. Mais celle-ci sera progressivement supprimée et de nombreux élus locaux s’inquiètent pour l’avenir de leurs finances publiques. Les baisses des recettes fiscales obligeront sans doute les collectivités locales à faire des choix dans la


I

Photos : Coralie Baumard

Dossier

répartition des budgets sociaux, sportifs, économiques et culturels. Comme le souligne Françoise Benhamou, professeure d’économie à Paris XIII, « dans un contexte difficile, la culture devient une variable d’ajustement ». Pour le moment, les budgets culturels des villes ne reculent pas, mais stagnent. Comme cela se passe au niveau de l’État, ce sont les fonds alloués aux investissements (nouvelles infrastructures et projets artistiques) qui diminuent afin de continuer à subventionner les actions existantes. Départements et régions subissent eux aussi la suppression de la taxe professionnelle. Par ailleurs, ils doivent financer un nombre toujours plus grand de secteurs : aides sociales, routes, infrastructures. Les budgets culturels des régions augmentent tous les ans : en 2011 selon l’Association des régions de France, ils atteignaient près de 700 millions d’euros. Les dépenses culturelles des départements, elles, sont en baisse. En particulier dans les investissements destinés à la construction de bâtiments ou à la mise en place de nouveaux projets. Toutefois, départements et régions

Le budget du ministère de la Culture a souffert d’une baisse de 3,3 % cette année. En 2015, la chute pourrait atteindre 5,5 %.

Née sous l’impuIsion de François Mitterrand, la pyramide du Louvre est le symbole du projet de modernisation du musée. Elle est inaugurée en mars 1989.

ont permis d’accroître le dynamisme culturel local. Depuis leur création en 1981, les Fonds régionaux d’art contemporain ont acquis plus de 22 000 œuvres. Les collectivités l­ocales prennent également en charge l’édification et la gestion des bibliothèques, des services d’archives départementales et des musées départementaux et régionaux. Dernier acteur du modèle culturel français, l’Europe. Depuis la ratification du traité de Maastricht en 1992, la culture est aussi devenue une compétence de l’Union européenne. Cependant, son action reste limitée. Pour la période 2007-2013, son budget n’est que de 400 millions d’euros. Mais la Commission européenne a proposé de le quadrupler dès 2014. Cette manne permet déjà de financer largement des projets. L’association Culture du cœur de Tours reçoit ainsi plus de 20 000 euros, dont 84 % ont été utilisés pour la création de Chœur de ville, un spectacle théâtral dans lequel des femmes de quartiers défavorisés se racontent en chanson. trouver de nouveaux financements

Mais, selon Françoise Benhamou, « l’Union européenne bride les politiques culturelles nationales. Sa législation empêche chaque pays de mettre en place des fiscalités spécifiques et d’octroyer certaines subventions ». Dans ce contexte de crise budgétaire, les a­ cteurs culturels sont forcés de s’orienter vers d’autres financements. Le mécénat culturel a toujours existé. Cependant, à la création du ministère des Affaires culturelles, il jouait un rôle mineur. L’état estimait alors être le plus à même de démocratiser les arts et voulait préserver la culture des lois du marché. Mais en 2003, il a décidé de faciliter l’engagement des mécènes, en attribuant des allégements fiscaux aux particuliers ou aux entreprises. Dans les faits, cela fonctionne. Les contributions sont en hausse et les m ­ écènes deviennent de véritables soutiens. Il existe également une nouvelle façon d’aider la culture, une forme de contrat : les partenariats publics privés. Même si le principe est critiqué, les PPP permettent la construction de théâtres ou de musées, là où justement l’état est en perte de vitesse. Les évolutions du modèle culturel français sont symptomatiques de la réponse des gouvernements libéraux à la crise des finances publiques. Mais cette dernière pourrait tout aussi bien pousser le gouvernement à supprimer la politique incitative en faveur du mécenat. Une suppression déjà dans les cartons en début de quinquennat.

Thibault Le Berre

2013

Innova

23


I

Dossier Le village de Gargilesse, dans l’Indre, a fait de la musique et de la peinture des atouts majeurs pour son développement.

Léa Bouquerot

l’art en campagne Théâtres, festivals, salons du livre, expositions, patrimoine… certaines petites ­agglomérations ont développé une politique culturelle intense pour stimuler leur activité économique et retrouver une vitalité.

G

argilesse : 330 habitants en hiver, 12 000 pendant la saison culturelle. Ce ­petit village d’artistes est bien connu des amateurs d’art : dès le printemps, les événements culturels s’y multiplient, notamment autour de la maison de George Sand et de l’église médiévale du XIIe siècle. Expositions de peintures, ­journée du livre, festival de la harpe… Située en bords de Creuse, la commune a su mettre en valeur son patrimoine culturel pour se faire connaître et dynamiser son activité. Le maire, Vanik Berberian, président de l­’Association des maires ruraux de France, défend la tradition culturelle de la commune liée ­selon lui « au tempérament des élus ». Ils sont tous très ­impliqués. Gargilesse ­attire des artistes tout au long de l’année et aide de jeunes créateurs à se lancer. « Quand une exposition nous intéresse, explique ­Vanik Berberian, nous faisons des efforts pour l’accueillir : nous prenons en charge le prix des affiches, le vernissage et l’organisation de l’exposition. La commune met gratuitement des locaux à disposition. » En contrepartie, les artistes doivent ­exposer pendant quelques semaines. Et pour ­compléter ces actions, la municipalité pos-

24

Innova

2013

«Soit je faisais de Montlouis une communedortoir, soit je lui donnais une identité » Jean-Jacques

Filleul

sède et entretient huit chalets et trois gîtes qu’elle loue aux touristes. à Montlouis-sur-Loire aussi, l’activité culturelle est le résultat d’une vraie volonté ­politique, animée par le maire, Jean-Jacques Filleul. Cette petite ville tourangelle de 10 000 habitants vit au rythme de ses événements culturels, du salon Manga sur Loire jusqu’au Festival de la tomate. En septembre, Jazz en Touraine est un rendez-vous incontournable. Ce festival connaîtra cette année sa vingt-septième édition. « C’est un peu le bébé du maire », confie Aurélia Clément, la responsable de l’office de tourisme. Il en est d’ailleurs le président. « Soit je faisais de Montlouis une commune-dortoir, soit je lui donnais une identité propre », explique JeanJacques Filleul. Tout le monde est impliqué, y compris les plus jeunes. Les élèves du collège Raoul-­ Rebout ont ainsi participé, en 2011, à la mise en place du cycle d’animation La Parole à nos poilus. Au programme : expositions, conférences et spectacle de théâtre. Patrick M ­ eunier, le principal, fait tout pour favoriser ce partenariat avec la ville : « à chaque fois que la municipalité lance un nouveau projet, elle propose au collège de s’y associer. Quand


I

Dossier

Pour ces deux communes, investir dans la culture est bénéfique à tout point de vue. Ainsi, la réputation de Gargilesse dépasse largement les frontières de sa région. Le maire s’en amuse : « Lors de mes déplacements, je constate que mon village est connu dans toute la France. » Une renommée qui a attiré Pierre Robert, producteur de pineau et de cognac à épargnes, en Charente-­Maritime : « Une fois par an, je viens exposer mes articles au marché aux fleurs et aux produits fermiers organisé par Gargilesse. » Il n’est pas le seul. Les retombées sont également économiques. En hiver, seuls le ­café-tabac Chez Martine et le ­bureau de poste qui sert aussi d’office de tourisme restent en activité. Mais pendant la saison, un hôtel, des ­restaurants, un camping et plusieurs gîtes privés ouvrent leurs portes aux visiteurs. L’office de tourisme prend ses quartiers d’éte dans un bâtiment de taille tout à fait inhabituelle pour un si petit village. En août, les musiciens et les festivaliers, qui doivent bien se nourrir, investissent la ­commune et découvrent les ­produits locaux : le fromage de chèvre et les vins du domaine du Menoux. Philippe Guéraiche, le gérant du seul hôtel de Montlouis, estime que 15 à 20 % de ses clients ne seraient pas v­ enus chez lui sans Jazz en Touraine.

« Lorsque les visiteurs viennent au lieux touristiques et les stands des festival, ils découvrent l’hôtel. Quand grands événements. Quant à Franils reviennent ensuite dans la région, çois Chidaine, le sujet l’agace visibleils y logent volontiers. » Jean-Jacques ment : « La mairie a toujours l’imFilleul ajoute : « C’est le festival de pression que nous, viticulteurs, nous jazz qui a attiré des entreprises dans n’existons que grâce à elle… » notre zone ­d’activité. Cette notoriété Quoi qu’en disent les viticulteurs, ­la est bénéfique sur tous les plans, tant stratégie de développer une véritable pour l’économie locale que pour la politique culturelle se révèle payante Touraine en général. » En 2011, Jazz pour Montlouis. Le foisonnement en Touraine a connu un record de d’événements encourage le dévelopfréquentation. Quelque 25 000 spec- pement des services et séduit. Depuis tateurs ont fait le déplacement. Au- 1999, 1 000 nouveaux habitants s’y tant de personnes qui ont pu en pro- sont installés. Léa Bouquerot, Apolline Henry fiter pour découvrir l’appellation et Auriana Langlois Montlouis lors de dégustations organisées dans le Village du goût. La cave ­coopérative a même produit une cuvée spéciale Jazz en Touraine. Le sommelier d’une cave troglodyte très touristique confirme, un verre de pétillant à à Montlouis, les la main, que les festivaliers férus gens qui viennent de jazz en profitent découvrir aux concerts en pour les vins de Touraine. profitent pour visiter les caves. Patrick Marné, viticulteur, établit un bilan plus nuancé. Il estime que les retombées pour l’appellation ne dépassent pas les Auriana Langlois

un festival de jazz qui attire les entreprises

L’office de tourisme de Montlouis offre de multiples activités en marge des festivals, comme le geocaching.

Auriana Langlois

cela correspond avec leur programme, les enseignants s’y investissent volontiers. » Tout le monde se mobilise autour des festivals de musique qui attirent les touristes. Une fois sur place, ceux-ci d ­ écouvrent la ville et ses trésors, p ­ arfois un peu par hasard. MarieOdile et André sont Bretons. Ils étaient venus à Montlouis pour a­ ssister aux concerts d’Every Sing, un festival organisé par l’association Cepravoi. Mais, erreur de timing, l’événement ne commençait en fait que le lendemain. Qu’importe : après un passage à l’office de tourisme, ils ont décidé de tuer le temps en visitant la ville. Il y a de quoi faire, entre son église qui porte la mention « République Française », apposée pendant la ­Révolution, et ses multiples caves.

2013

Innova

25


I objectif Dossier

mécénat

Quand le visiteur pénètre dans la ­galerie des Glaces, majestueuse et monumentale, il peut encore sentir la puissance des rois. C’est que le château de Versailles a été conçu pour être la vitrine politique, économique et artistique de la France du roi Soleil. Mais au fil des siècles, les dorures et les miroirs, fiertés de l’artisanat d’art de l’époque, se sont ternis. La galerie des Glaces a donc fermé en 2007. Elle a rouvert trois ans plus tard. Les ­travaux ont coûté 12 millions d’euros et n’ont pu avoir lieu que grâce au mécénat de la société Vinci. Ces dix dernières années, les dons ­effectués par les entreprises mécènes ont connu une forte progression. En 2002, le budget global du mécénat était de 198 millions d’euros. En 2012, les montants investis par les sociétés ont atteint près de 1,9  milliard d’eu-

LES AVANTAGES POUR L’ENTREPRISE Une entreprise fait un don à une artiste. Elle bénéficie alors d’une déduction d’impôt égale à 60% de ce don.

ros. Les dons ont connu une baisse pendant la crise des subprimes. Mais l’Admical, une association œuvrant pour le développement du mécénat industriel et commercial, constate une nouvelle hausse des contributions. Pour la culture, elles se sont élevées à 494 millions d’euros en 2012. Les raisons de cet engouement pour l’art sont à chercher du côté de l’incitation fiscale. La loi d’août 2003 sur le mécénat a eu un effet levier indéniable. Elle ­accorde en effet aux entreprises une réduc-

26

Innova

2013

tion d’impôts de 60 % sur la ­valeur des dons. « Sans cette ­déduction, les versements ne seraient sûrement pas aussi élevés », confirme éric Laurent, le directeur territorial d’ERDF en Touraine. Depuis 1997, on constate que le montant des déductions fiscales a triplé, passant de 400 millions d’euros à environ 1,2 milliard. « Si les exonérations étaient supprimées, il ne resterait que 30  % des mécènes tourangeaux », concède Jean-Pierre Barraco, vice-président de l’association Mécénat Touraine entreprises. Les sociétés mécènes sont à 93 % des PME. Elles financent donc peu de projets à l’échelle nationale comme celui de la galerie des Glaces. Les dons ciblent majoritairement des événements locaux. Une façon de mieux s’implanter qui séduit les En temps que bénéficiaire, l’entreprise peut recevoir de la part de l’artiste des services ou des biens à hauteur de 25 % maximum du don. Coût réel pour l’entreprise.

Génération réactive

pub

Avec ses avantages fiscaux, le mécénat séduit un nombre croissant d’entreprises ET leur permet de valoriser leur image.

e­ ntreprises. « Cela consolide les liens de proximité et permet d’établir des relations de travail privilégiées avec les collectivités », confirme éric Laurent. à Ballan-Miré, en Indre-etLoire, Les Contes et légendes – dix jours d’expositions et d’histoires fantastiques – ont failli ne jamais voir le jour. « Nous ne pouvions pas financer seuls ce projet, la participation des mécènes était indispensable », confie Pascale Boudesseul, première adjointe au maire. Le Crédit agricole et ERDF ont été ces partenaires.

rre

e Pi

ru ur

or

ni

Ju

Bo

Les collectivités loca­ les cherchent à structurer le mécénat pour financer des projets de grande envergure. Le conseil ­général d’Indre-et-Loire travaille à la création d’un fonds de dotation. Des dons à l’aveugle

Ce fonds fonctionnerait comme une enveloppe dans laquelle les entreprises verseraient de l’argent, sans ­savoir à quel projet il sera affecté. « Nous cherchons à simplifier les ­démarches, à instaurer des partenariats qui s’inscrivent dans la durée pour recueillir ­davantage de dons », précise Pascale Boudesseul, également chargée des cofinancements. Pas sûr que cela ­séduise des entreprises qui cherchent avant tout à ­valoriser leur image. « Associer la culture à une entreprise est un gage de renommée », assure Jean-Pierre Barraco. Du coup, pas question de financer n’importe quoi. Une étude, réalisée en 2012 par Admical, souligne que deux tiers des entreprises soutiennent des initiatives qu’elles ont sélectionnées au préalable. « Nous aimons avoir une visibilité sur l’ensemble des projets », souligne-t-on au Crédit agricole. « Ils doivent être cohérents avec l’image que notre société souhaite véhiculer », renchérit éric Laurent. Voilà les artistes prévenus. Pour être financés, leurs projets devront être en adéquation avec la stratégie de ­communication de leurs mécènes. Marie-Anne LE BERRE


I

Dossier

partenariat public/privé

mariage d’intérêts

pour financer la construction d’édifices dédiés à la culture, l’état fait parfois appel à des entreprises privées. une collaboration qui peut paraître alléchante mais qui n’est pas sans risques. La ville de Perpignan a fait appel au Crédit agricole pour financer la construction du théâtre, estimée à 32 millions d’euros. La ville lui remboursera 1,8  million d’euros par an pendant trente-deux  ans. Soit un total de 57,6 millions d’euros. L’écart est dû au taux d’intérêt appliqué par la banque. Pour la ville, l’avantage est de ne pas avoir à débloquer de la trésorerie et de pouvoir rembourser petit à petit. Pour la banque, le bénéfice est évident : prêter à un organisme public est un investissement sûr. les yeux plus gros que le ventre

n’est pas obligatoire. Même si le bilan financier est défavorable, le partenariat peut être mis en place uniquement en invoquant l’un des deux autres critères. Soit celui de complexité : l’utilisateur n’est pas en mesure de définir seul et à l’avance les moyens techniques et juridiques pour lancer la construction. Soit celui de l’urgence : sans l’aide d’un PPP, il y aurait un retard particulièrement grave et préjudiciable à l’intérêt général. Ces deux derniers critères peuvent être invoqués même si les finances de l’organisme public sont au plus bas. En ces temps d’austérité, n’est-il pas normal d’exiger des organismes publics d’être raisonnables ?

Cependant, l’Inspection générale des finances critique le recours à ce type coralie baumard de financement. Dans un rapport de et thibault le berre décembre 2012, elle souligne qu’un « PPP initié pour des raisons budgétaires est risqué : à Perpignan, le théâtre il incite l’acheteur public à de l’Archipel a été le investir au delà de ce que lui premier établissement culturel financé par un permettent ses ressources ». Dès partenariat public/privé. lors, le danger de lancer « des projets trop ambitieux » ou « de surpayer un investissement » devient important. Pour éviter aux organismes publics de se surendetter, un décret leur impose, depuis septembre 2012, de réaliser une étude pour prouver que leurs finances leur permettront de rembourser le partenaire privé. Pour justifier le recours au PPP plutôt qu’à un marché public, la loi de 2004 oblige les organismes publics à effectuer une évaluation préalable. Le partenariat ne peut être conclu qu’à condition de répondre à un de ces trois critères : l’urgence, la complexité ou l’avantage financier. Celui-ci, le seul qui vise à une meilleure utilisation de l’argent public, Théâtre de l’Archipel

Un énorme galet brillant aux reflets grenat, un cube aux murs d’acier ­pâtiné et une tour rouge brique qui domine la ville : le théâtre de ­l’Archipel de Perpignan, inauguré le 10 octobre 2011, est un chef d’œuvre d’architecture contemporaine. Il est l’œuvre du mondialement reconnu Jean Nouvel. Au-delà de la notoriété de son concepteur, ce projet monumental a cela de remarquable qu’il a été l’un des premiers PPP réalisés en matière culturelle. PPP pour partenariats public/privé. Ces derniers ont été instaurés dans le droit français par l’ordonnance du 17 juin 2004. Le principe est simple. Une autorité ­publique fait appel à une entreprise privée afin de financer et de gérer un équipement d’utilité ­publique. En contrepartie, l’État ou la collectivité territoriale verse un loyer au prestataire sur plusieurs décennies. Tant que le paiement n’est pas terminé, l’infrastructure n’appartient pas à l’organisme public. En France, ces contrats se sont ­développés dans plusieurs domaines : santé, prison, éclairage public, éducation. Aujourd’hui, ils font une entrée progressive dans le secteur culturel. Dans le cas du théâtre de l’Archipel, « le mode de financement s’est justifié par une volonté de maîtriser les coûts de construction et de maintenance. Nous voulions avoir une vision sur le long terme », confie Stéphane Berger, son secrétaire général. Il ajoute qu’« avec un architecte comme Jean Nouvel, il y a souvent des dépassements de coûts. Le PPP est une manière de s’en prémunir ». Mais de l’aveu de Robert Stakowski, directeur de projet de la Mission d’appui au partenariat public/privé, organisme du ministère de l’économie, « la prévision des coûts n’est pas très fiable, car elle se base sur des hypothèses ».

2013

Innova

27


I

histoire

L’art au service de la couronne

Musée d’Amboise

Léonard de Vinci

Un homme trompé par des Tsiganes. à certaines périodes de sa vie, Léonard de Vinci s’est plus ­intéressé au dessin anatomique qu’à la peinture. Frédéric Valdes et Pierre-Emmanuel Malissin

La rumeur prétend que c’est un lion mécanique, dont le ventre crache des fleurs de lys, imaginé par Léonard De Vinci, qui aurait séduit François 1er. Mais contrairement aux princes italiens qui étaient jusque-là les protecteurs du Florentin, ce n’est pas la mécanique qui intéresse le jeune roi, mais l’art. Extrêmement sensible à la Renaissance italienne, il souhaite la faire connaître en France. Il ­invite donc le génie italien à résider au manoir du Cloux, l’actuel Clos-Lucé, près d’Amboise, et fait de lui son « premier peintre, architecte et ingénieur ». L’artiste apporte dans ses ­bagages trois œuvres majeures : La Joconde, Saint Jean-Baptiste et La Vierge, l’enfant ­Jésus et sainte Anne. Des siècles plus tard, ces ­tableaux feront partie de la richesse culturelle française et participeront à son rayonnement. Léonard de Vinci apporte donc un air d’Italie dans le royaume et reçoit, pour cette mission, une pension annuelle de 1 000 écus d’or en plus du paiement de ses œuvres : des ­commandes d’état avant l’heure. François 1er ne se contente pas d’importer et de copier la Renaissance italienne. Son ­ambition : hisser l’art français à son sommet et supplanter l’art transalpin. Ce qui ne peut, à ses yeux, que renforcer le prestige de la ­monarchie et de son règne. Jusque là, les œuvres étaient surtout inspirées par les textes religieux. Avec la ­Renaissance, elles s’en affranchissent. Les toiles entremêlent ­influence antique gréco-latine

Jean-Pierre Dalbéra

La venue de Léonard de Vinci à Amboise, en 1516, à ­ la demande de François 1er, a marqué les débuts des financements publics de la culture en France.

François Ier Né en 1494 de l’union de Charles d’Angoulême et de Louise de Savoie, il devient roi de France le 25 janvier 1515. Il fut surnommé le “Père et ­Restaurateur des Lettres”.

Né à Vinci en 1452, Leonardo di ser Piero est à la fois ingénieur, anatomiste, peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, b ­ otaniste, musicien, poète, philosophe, écrivain. Artiste total, il fut le premier en france à recevoir une pension annuelle pour se consacrer uniquement à la création.

28

Innova

2013

et glorification de la monarchie. Les thématiques sont souvent mythologiques, les scènes beaucoup plus réalistes et le corps prend toute sa place. Là aussi on sent l’influence de ­Léonard de Vinci et de tous ses travaux sur l’anatomie humaine. Les artistes ne peignent plus pour Dieu, mais pour un homme : le roi. Le court séjour de Léonard De Vinci à ­Amboise marque ainsi une rupture dans la tradition culturelle française. Par la suite, François 1er fera venir à lui d’autres artistes italiens comme Benvenuto Cellini ou Rosso, avec lesquels il entretiendra des liens privilégiés. Le souverain imposera également sa marque dans le domaine de l’architecture, avec la mise en chantier de nombreux châteaux (dont celui de Romorantin dessiné par Léonard de Vinci). En 1537, il mettra en place le dépôt légal, permettant à la Bibliothèque nationale de recevoir une copie de tous les documents édités et diffusés, dans une perspective de conservation et de communication. Et en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts fera du français la langue officielle du pays. Ainsi, les trois petites années de présence en Touraine de Léonard De Vinci ont marqué l’essor d’un formidable mouvement culturel dans notre pays qui étendra son influence dans toute l’Europe. L’ingérence progressive dans le domaine de l’art de l’Etat français et ses financements publics a permis la mise en place de l’exception culturelle à la française. Léa bouquerot


Le Bocal

qu(art)ier

Animer la ville par l’art, c’est la mission du pôle des arts urbains de Saint-Pierredes-Corps. Une approche originale de l’urbanisme qui refuse que l’art se limite à son support. Transformer le visage des rues par des œuvres ou des spectacles éphémères permet de rapprocher les habitants et de lancer de jeunes artistes. �


I

FOCUS

Stéphanie Freire

de l’urbanisme autrement, c’est de travailler par l’art », explique avec conviction Pascal Ferren. Après des études en philosophie, le jeune homme s’est tourné vers l’urbanisme. Aujourd’hui, il est chargé de projet au pOlau, ou Pôle des arts urbains, un collectif qui se définit comme « un centre de recherche et d’expérimentation sur les arts et la ville ». Le concept est unique en France. « Bâtir une ville ne se limite pas à la construction de bâtiments, poursuit Pascal, c’est aussi animer le territoire, le rendre festif et créer des symboles à des endroits où les habitants peuvent se reconnaître. L’art permet d’appréhender les dimensions sensibles et imaginaires de l’espace urbain. » C’est dans la zone d’activités des Grands-Mortiers, à Saint-Pierre-desCorps, que se trouve le pOlau, perdu au milieu de grands entrepôts tristes. L’ancien hangar industriel est vétuste, il y fait froid mais des travaux ­devraient débuter sous peu. Car ­l’agglomération de Tours a décidé de financer la rénovation des locaux. Depuis 2007, le pOlau mène des études d’aménagement du territoire d’un genre particulier. Là où des u ­ rbanistes « classiques » travaillent en général sur plan, le pOlau  s’applique à ressentir la ville de l’intérieur, à comprendre ses habitants. Son but ? Proposer un projet artis-

Pôle des arts urbains

� « Une des manières de faire

30

Innova

2013

tique qui s’adapte à l’environnement urbain. Et le concept marche, puisque le pOlau a été lauréat du palmarès des Jeunes Urbanistes en 2010. À l’intérieur du bâtiment grisâtre, on découvre une véritable caverne d’Ali Baba dans laquelle Pascal joue les guides. Une partie de l’entrepôt est réservée aux artistes en résidence. « Ici, ils ont de l’espace pour créer et réaliser leurs projets. Ils disposent d’un atelier de construction, d’une salle de répétition et d’une cafétéria. Nous avons aussi deux appartements qui peuvent accueillir une dizaine de personnes. Nous recevons jusqu’à quinze compagnies ou collectifs par an. » Derrière une porte, les costumes de la Compagnie off – qui partage les locaux du pOlau – sont stockés dans des containers. Ils sont prêts à être envoyés au Japon où va se produire la troupe d’arts de rue. Plus loin, de vieux sièges de cinéma sont adossés aux étagères de l’ancien entrepôt. Ils serviront sans doute pour de prochaines mises en scène. En haut d’un escalier, des triporteurs aux pneus dégonflés attendent, eux

aussi, d’avoir une seconde vie. En partenariat avec l’agglomération tourangelle, le pOlau organise des spectacles, des expositions, des conférences et même son propre festival : La ville à l’état ­gazeux. L’œuvre comme instrument d’une réconciliation urbaine

Le collectif travaille également pour des sociétés privés comme la chaîne Carrefour, qui a fait appel au pOlau pour l’aménagement d’un rondpoint. Leur travail consiste principalement à trouver comment intégrer de l’art à un endroit, il faut le dire, peu propice à l’exercice, puis de ­proposer des artistes pour mener le projet à bien. Sous l’autoroute qui sépare SaintPierre-des-Corps de Tours, un des piliers a été peint en rouge et blanc. Le Point zéro, inauguré en 2009, est l’un des projets les plus visibles du pOlau. Cette énorme balise a été  réalisée par l’Agence nationale de psychanalyse urbaine, l’ANPU. Les rapports entre Tours et Saint-Pierre ont toujours été compliqués. Les


I

FOCUS Tape Riot, par la compagnie Asphaltpiloten, est une œuvre de Géraldine Tronca. Elle mêle chorégraphies et art urbain afin de surprendre les passants.

Laure Colmant

Le Point zéro marque la zone de blocage entre Tours et SaintPierre. Une initiative du pOlau pour les réconcilier par l’art.

Nicolas Simarik, un artiste plasticien à l’origine du projet Le Sanitas en objets, se met en scène dans le quartier.

Loire venaient à céder ? Avec la ­compagnie de théâtre marseillaise La folie kilomètre, le pOlau a mis les ­habitants de Tours en situation. Après une expédition urbaine de vingt-quatre heures, encadrée par des comédiens, les sinistrés d’un jour ont finalement passé la nuit dans un gymnase, sur des lits de camp prêtés par la protection civile. Pour mêler art et urbanisme autour de cette ­manifestation, des professionnels de tout bord ont été mis à contribution.

des ateliers qui permettent de créer des objets et des liens

Marie-Danielle habite le Sanitas. Cette travailleuse sociale au chômage participe aux ateliers depuis trois ans. Elle est là tous les mercredis. « Ça m’a permis de créer des liens avec des gens que je n’aurais jamais rencontrés autrement. L’art m’intéresse mais j’ai surtout l’impression d’agir pour le quartier. » Devant le succès de la ­Sanitasse ou du Sanipluie, un parapluie commercialisé par le Sanitas en objets, la ville de Tours leur a demandé d’aménager un jardin du quartier. Le pOlau, Nicolas Simarik et les habi-

Pôle des arts urbains

deux villes sont côte à côte mais se tournent le dos. Depuis sa fondation en 2000, l’agglomération de Tour(s) plus a instauré de nombreux partenariats culturels. Aucun, pourtant, ne relie ces deux villes. Les artistes de l’ANPU ont donc identifié, non sans humour, Le Point zéro comme « le lieu névrostratégique qui bloque dans l’agglomération tourangelle ». Ce ­pilier symbolique se veut l’instrument d’une réconciliation urbaine. Ce projet est une initiative artistique, certes, mais surtout une étude profonde de la psychologie de la ville. « On essaie de faire réfléchir grâce à l’art, explique Pascal Ferren. On travaille notamment avec Citeres (CItés, TERritoires, Environnement et Sociétés, NDLR), le centre de  recherche sur la ville à Tours, qui est l’un des plus grands laboratoires  d’urbanisme en France. » En octobre 2012, le pOlau a organisé Jour inondable, une expérience artistique originale, menée à l’occasion de la révision du plan de prévention des risques d’inondation (PPRI) de Tours. Que se passerait-il si les digues de la

En guise de repas, un artiste plasticien cuisinier avait concocté un « pique-nique phréatique ». Il précédait la présentation du PPRI par le service d’urbanisme de la ville et les conférences données par des assureurs, des hydrologues ou des chercheurs en cartographie. Pour le pOlau, l’art sert aussi à désenclaver les quartiers. Une autre  manière de faire de l’urbanisme, ­selon Pascal Ferren. Depuis 2010, le collectif soutient le projet Sanitas en objets, une idée lancée par Nicolas Simarik, l’année précédente. L’artiste plasticien crée avec les habitants de ce quartier sensible des objets inspirés de leur environnement urbain. E ­ nsemble, ils imaginent puis c­ ommercialisent la Sanitasse, une tasse noire qui, au contact d’un l­iquide chaud, révèle une image des immeubles du quartier. La nouvelle idée de l’atelier du Sanitas en objets : créer des flashcodes en mosaïques, les afficher sur les immeubles environnants pour fournir des informations en temps réel sur la vie du quartier. L’idée a séduit le bailleur social Tours habitat qui pense en installer sur ses parkings à vélo.

2013

Innova

31


I

FOCUS

Gwendal Le Ménahèze

le tram, un trait d’union

Que se passerait-il en cas de crue de la Loire ? Les fils tendus représentent le niveau de l’eau en cas d’inondation, une animation proposée par le pOlau en octobre 2012.

tants ont décidé de mêler réflexion sur l’immigration et urbanisme. Les mercredis matins durant plusieurs mois, ils ont débattu, puis dessiné et taillé de grandes silhouettes d’oiseaux migrateurs en bois. Elles seront bientôt installées dans l’herbe, au côté du mobilier urbain, lui aussi né dans les ateliers du quartier. Une vitrine pour le street art

Nicolas Simarik considère la situation géographique du projet comme un atout supplémentaire. « On est au cœur d’un environnement créatif  extrêmement riche et varié. Ce qui butte encore, c’est la confiance et  l’engagement des élus qu’il faut motiver continuellement. Certaines villes sont plus réactives mais c’est aussi le défi de Tours. » Pour Colette Girard, adjointe à la culture de Tours, « il est important de développer et de soute-

32

Innova

2013

nir les actions artistiques dans les quartiers ». La ville fait déjà appel à des artistes pour transformer le v­ isage urbain, notamment au Bocal, un collectif implanté dans le quartier des 2-Lions. « L’objectif est de créer une vitrine pour la culture urbaine en région Centre », explique Faiçal ­Ismail, son chargé de projet. En ­accord avec la mairie, l’association ­retire les tags sauvages et les ­remplace par des fresques. « Pour le ravalement de façade, nous ­faisons appel à des apprentis de divers secteurs du bâtiment, mais aussi à des jeunes condamnés à des travaux d’intérêt général. Les fresques sont ensuite réalisées par des graffeurs professionnels. » Récemment, ils ont donné un coup de jeune à un bâtiment de la SNCF, autrefois couvert de tags (photo d’ouverture). Dans les prochains mois, leurs graffs vont

À partir du 1er septembre, tous les trams mèneront à la culture. Colette Girard, adjointe à la culture de Tours, attend avec impatience l’arrivée des rames. Cette année sous le signe du tramway, c’est d’abord « la possibilité pour tous d’avoir facilement accès aux structures culturelles ». Grâce à cette ligne Nord/Sud, les 40 000 habitants du nord de Tours et les 37 000 de Joué-lèsTours afflueront principalement vers les structures desservies au centre. Les lieux culturels concernés : l’opéra, le nouvel olympia, le cinéma CGR, le Vinci, mais aussi le Temps machine à Joué. L’élue assure que « des projets visent à homogénéiser la répartition des lieux culturels le long de la ligne ». Le Tramway passera par le quartier du Sanitas, où la création d’une salle d’exposition est prévue. L’agglomération souhaite développer le Nord avec, pour commencer, un cinéma. Le quartier des 2-Lions, au sud, et ses 5000 étudiants ne seront pas oubliés : « Pourquoi pas avec le centre chorégraphique à venir », lance l’adjointe. Quelques bémols cependant : le prix (1,50 euro par trajet) et les horaires (le dernier tram à 1 heure). Enfin, le raccord de Saint-Pierre-des-Corps au centre de Tours reste un sujet épineux : pour le moment, la deuxième ligne n’est pas à l’ordre du jour.

­venir égayer la promenade des détenus de la maison d’arrêt de Tours. Afin de célébrer l’arrivée du tramway, il est également question d’installer pendant ­environ un an une fresque géante place Jean-Jaurès, près de la mairie. Faire pénétrer l’art urbain dans un endroit aussi central de la ville serait une première à Tours et l’occasion de se faire connaître pour des artistes émergents. Coralie Baumard, Marion De

Azvedo, Camille Drouet, Stéphanie Freire et Marine Valès


I

guerre des toiles Le CGR Centre, situé près de la gare, est l’un des 3 cinémas tourangeaux.

U

n terrain désert, une brise ­légère, des broussailles qui roulent dans la poussière, une musique d’Ennio Morri­cone… On se croirait dans un western. En réalité, nous sommes sur une parcelle désaffectée de la zone industrielle de Tours Nord. Parcelle que se disputent deux frères ­ennemis et un troisième larron. C’est en effet ici qu’est prévue l’implantation d’un nouveau multiplexe qui doit ouvrir ses portes en 2015. La ville a annoncé son intention d’en confier la construction au groupe savoyard Davoine-­ Ciné Alpes. Le projet n’attend qu’une dernière autorisation pour être officiel, celle de la commission départementale d’aménagement commercial (CDAC). Pour Jean Germain, le maire de Tours, ces nouvelles salles n’auraient d’autre but que de « proposer une programmation complémentaire à celle existante ». Mais elles risquent de rompre un fragile équilibre.

Un nouveau venu qui dérange

La ville de Tours compte 27 salles, ­réparties entre les deux CGR (le premier en centre ville, le second dans le quartier des 2 Lions) et le Studio. Jusqu’à présent, la cohabitation est plutôt bonne. Le groupe CGR dispose de 20 salles et programme des films grand public. Le Studio se ­démarque en misant sur une programmation de cinéma d’auteur, de nombreux films jeune public et l’organisation d’événements (festivals,

Stéphanie Freine

Cinéma

À Tours, deux groupes se partagent l’affiche… pour le moment.

tables rondes,etc.). Une recette qui le groupe Davoine s’est contenté de marche. L’établissement est l’un des promettre qu’il ne diffuserait pas des premiers complexes art et d’essai de films d’art et d’essai « traditionnels ». France. Son directeur, Philippe Le- Ce qui ne rassure pas Philippe Perol, coq, revendique cette différence : président de l’association du Studio. « Nous essayons de soutenir toute la « Cela va compliquer l’alimentation production cinématographique indé- en films. Un distributeur n’aura pas pendante. Notre programmation est forcément envie de diffuser ses un acte militant. » œuvres dans quatre cinémas touranDes tensions existent cependant. « En geaux », expli­quait-il, le 9 janvier derse développant, les multiplexes gri- nier, à La Nouvelle République. gnotent nos programmations. De- De son côté, Jocelyn Bouyssy, direcpuis peu, le CGR Centre diffuse teur des CGR, craint pour la survie même des films en VO », explique de ses salles du centre ville « déficiPhilippe Lecoq. Les multiplexes sont taires depuis quelques années » et de plus en plus nombreux : en 2011, souhaiterait que l’expoitation des on en comptait 176 qui engrangeaient nouvelles salles lui soient confiées. Le 60 % des entrées, Studio a, lui, un vrai contre 111 en 2003. projet : la création D’ordinaire, ils se d’un pôle culturel de contentent de l’image. blockbusters au scéUn distributeur Les deux idées ont nario grand public rejetées par la n’aura pas forcément été et au budget impormairie. Les cinémas envie de diffuser ses tourangeaux doitant. Mais des films œuvres dans quatre vent donc s’en d’art et d’essai porcinémas tourangeaux  ­remettre à la CDAC teurs, comme Möbius ou Django qui autorisera, ou Unchai­ned, dépasnon, la construction sent le million d’entrées. Les multi­ du multiplexe. Si toutefois la décision plexes tentent donc de se les appro- ne leur convenait pas, le CGR et le prier. Au grand dam des cinémas Studio sont prêts à aller frapper à la indépendants qui misent sur ces porte de la Commission nationale de films-là pour financer le reste d’une l’aménagement commercial. De quoi programmation moins rentable. Au mettre des bâtons dans les roues du Studio, ils représentent 38  % des re- scénario bien huilé d’un maire biencettes. Dans ce contexte, la venue tôt en campagne. Raphaelle Besançon d’un troisième multiplexe risque d’acet Léa Drouelle centuer la concurrence. D’autant que

2013

Innova

33


I 507 heures Vrai-faux

de statut précaire dix ans après la réforme du régime des intermittents, les partenaires sociaux doivent renégocier leur assurance chômage avant la fin de l’année. l’occasion de revenir sur quelques idées reçues. Les intermittents du spectacle sont précaires.

Vrai Un intermittent est un artiste ou un technicien qui travaille, comme son nom l’indique, par intermittence. Il alterne donc des périodes d’emploi et de chômage. Pour toucher une allocation, un intermittent doit déclarer au moins cinq cent sept heures de travail, sur dix mois et demi s’il est artiste, sur dix mois s’il est technicien. L’Unedic ne comptabilise que les heures pour lesquelles l’intermittent est rému-

néré. Mais cela ne veut pas dire qu’il est inactif le reste du temps. Dans le cadre d’une pièce de théâtre ou d’un ballet, par exemple, l’écriture du texte ou la création de la chorégraphie, la préparation de la mise en scène, les répétitions, les entraînements physiques ne sont que partiellement – voire pas du tout – comp­tabilisés dans le temps de travail, sauf pour les grosses compagnies. Pour un spectacle d’une

34

Innova

2013

heure, parfois destiné à une seule représentation ou à une semaine de scène, ces activités peuvent pourtant représenter plusieurs mois de travail. Si arriver aux cinq cent sept heures est difficile pour l’intermittent, s’y maintenir l’est tout autant car le calcul est compliqué. Il ne sait pas toujours bien où il en est. Il lui faut donc courir le cachet continuellement. Avec 1,1 milliard d’euros de déficit, le régime des intermittents creuse le trou de l’Unedic.

Faux Il n’existe pas de caisse d’assurance chômage ni de statut réservés aux intermittents. Il y a seulement des règles spécifiques pour eux au sein de l’Unedic. Ces exceptions au règlement général sont inscrites dans les annexes 8 pour les techniciens et 10 pour les artistes. Dix annexes régissent tous les cas particuliers. La 1 gère les VRP, les journalistes, les assistantes maternelles, etc. La 4 s’occupe des intérimaires. En adéquation avec le principe de solidarité interprofessionnelle, aucune de ces annexes ne peut être traitée comme une branche particulière. Cela dit, si on le faisait, on se rendrait compte que le déficit dû aux intérimaires est plus important que celui dû aux intermittents : 1,5 milliard d’euros contre 1 milliard en 20111. De plus,

le bilan global de l’Unedic n’est que très peu lié à ceux des annexes 8 et 10. Ainsi, en 2000, l’Unedic était excédentaire de 1,3 milliard d’euros quand les résultats des annexes 8 et 10 étaient déficitaires de 610 millions d’euros. En 2003, alors que l’Unedic était largement déficitaire2 – 4,3 milliards d’euros – le déficit des annexes 8 et 10 n’avait, lui, augmenté que de 300 millions d’euros. Les mauvais résultats de l’Unedic peuvent donc difficilement être imputés aux seuls intermittents du spectacle. C’est pourtant cette idée qui a conduit à la réforme de 2003. Le constat est encore plus évident ces dernières années. En 2008, le résultat consolidé net de l’Unedic affichait un excédent de 4,9 milliards d’euros, quand les résultats des annexes des intermittents étaient déficitaires de 1,02 milliard. Mais en 2011, ce déficit était réduit de 12 millions alors que l’Unedic devenait, elle, déficitaire de 1,4 milliard. Ce constat a amené l’administrateur du théâtre la Folle Pensée de Saint-Brieuc, Patrick Rabine, dans une contribution destinée au Sénat, à conclure : « La corrélation implicite que fait la Cour des comptes entre le résultat consolidé net de l’Unedic et le résultat analytique des annexes 8 et 10 n’est donc pas fondée. » Le nombre d’intermittents est en hausse constante depuis la dernière réforme.

Faux Dans les faits, depuis 2003, le nombre d’intermittents du spectacle tourne aux alentours de 100 000. La Cour des comptes prétend pourtant que leur nombre augmente pour


I

Photos : Leonardo Antoniadis

vrai-faux

Le 8 juillet 2003, les intermittents du spectacle manifestaient dans les rues de Paris contre la réforme de leur régime.

justifier un durcissement du régime au moment de la nouvelle réforme fin 2013. Interrogé par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Mathieu Grégoire, chercheur au CNRS et spécialiste des questions salariales, démontre que le chiffre qui augmente est celui du nombre d’intermittents indemnisés. Il est à mettre en relation avec ceux du chômage toutes catégories professionnelles confondues. Cela montre seulement que les intermittents ne sont pas à l’abri de la crise. Le régime des intermittents est indispensable à la politique culturelle française.

Vrai L’exemple de la Touline, une salle associative située à Azay-surCher, est significatif : environ 70 intermittents y travaillent, pour 25 représentations annuelles. À la télévision, au cinéma, dans les festivals, les opéras, du chanteur au technicien lumière, les intermittents sont partout. Ce régime permet la professionnalisation des artistes et ne représente pas un investissement à perte. « On regarde ce que ça coûte sans s’intéresser aux retombées

économiques que génère l’industrie du spectacle, avec des événements comme le festival de Cannes ou celui d’Avignon par exemple », regrette sur la chaîne Public Sénat MarieChristine Blandin, présidente de la Commission de la culture au Sénat. À titre d’exemple, en 2003, lors du mouvement des intermittents contre la réforme de leur régime, le festival d’Avignon a été annulé. La perte pour l’économie de la ville (restaurateurs, campings, commerces…) a alors été estimée à 23 millions d’euros.

cotisation, il faut être coopté. Très peu de comédiens y parviennent. Les syndiqués ont accès à de bons salaires, les autres ont besoin d’avoir un emploi alimentaire. L’Allemagne a mis en place un modèle de stabilisation de l’emploi. Le pays essaie de donner un statut aux artistes et aux techniciens en les employant sur des durées relativement longues, de trois mois à un an. Alors qu’en France, un cachet d’une soirée peut être considéré comme un CDD.

Le régime d’assurance chômage des intermittents est une spécificité française.

Faux Tout d’abord, pour toucher des indemnités journalières, il faut être inscrit à Pôle Emploi. Il faudrait vérifier que les stars en question font les démarches pour s’inscrire. Ensuite, toutes les indemnités chômage sont plafonnées (même si le plafond est élevé). Les intermittents du spectacle ne font pas exception.

Vrai Le système d’indemnisation des intermittents, né en France en 1979 et complété en 1984, est unique. Aux états-Unis, ce sont les syndicats qui font la loi. Les comédiens essaient de maîtriser les salaires et le marché de l’emploi grâce à ces organisations. Pour jouer dans un film appartenant aux grosses sociétés de production, il faut appartenir à un syndicat. Pour y entrer, il ne suffit pas de payer sa

Les indemnités journalières des stars ne sont pas plafonnées.

Coralie Baumard, Auriana Langlois et Apolline Laurent

(1) Les Échos, 28 juin 2012. (2) Unedic, Rapports financiers des années 2007 à 2011, site web FitchRating.

2013

Innova

35


I

Test

Vincent Touveneau

Libre accès

Quoi de plus simple que de pousser la porte d’un cinéma ? Ce geste anodin peut devenir très compliqué lorsqu’on est en fauteuil roulant. nous en avons fait l’essai.

C

arole multiplie les manœuvres, d’avant en arrière, sur les côtés, en essayant de retenir la lourde porte battante, pour finir par entrer péniblement dans le cinéma. Cette étudiante en histoire de l’art est en fauteuil roulant depuis 1998 à cause d’une maladie dégénérative. Elle a testé pour nous l’accessibilité de deux établissements culturels tourangeaux : le cinéma CGR du centre et le château de Tours. Après avoir traversé la cour en gravier du château, Carole se trouve face à une grande marche. Heureusement, le personnel de l’accueil l’aperçoit et installe une rampe amovible. Souriant et disponible, il lui ouvre la porte en grand. à la fois étudiante et handicapée, elle profite de l’entrée gratuite et commence la visite de l’exposition. Au cinéma, c’est plus compliqué, le guichet pour payer l’entrée est trop haut. Elle choisit la réduction pour les étudiants, plus avantageuse de 30 centimes que le tarif handicapés. Le personnel est débordé et ne peut pas l’aider à ouvrir les différentes portes. Mais comme le bâtiment est de plain-pied, Carole accède à la salle en moins de cinq minutes. Elle se

36

Innova

2013

hisse difficilement sur le siège rouge Au château de Tours, Carole explore dont la banquette se relève. le rez-de-chaussée. Elle apprécie la Le problème de l’accessibilité des visite mais déchante vite. L’expolieux publics, notamment culturels, sition est sur trois étages et il n’y a pour les personnes à mobilité ré- pas d’ascenseur. En effet, certains duite se pose depuis longtemps en bâtiments reçoivent des dérogations France. à Tours, depuis les travaux exceptionnelles à la loi, pour des modu tramway débutés il y a deux ans, tifs de préservation du patrimoine la ville a dégringolé à la 62e place au architectural. baromètre 2012 de l’Association des Même si certaines activités sont déparalysés de France. « Nous étions licates pour Carole, elle apprécie, bien mieux ­notés (17e rang en 2010, quand elle le peut, de circuler sans NDLR) avant que la ville ne se trans- aide. L’étudiante est lucide quant à forme en ­chantier », déplore Aurélie l’obligation d’une mise aux normes : Mongis, chargée de mission culture « On n’y arrivera pas pour 2015. » et handicap à la mairie de Tours. La Mais elle reconnaît que, depuis dix loi impose à tous les établissements ans, de gros progrès ont été faits. Vincent Touveneau recevant du public (ERP) de permettre l’accueil des personnes à château de tours VS mobilité réduite les plus Cinema CGR avant janvier 2015. • personnel  « Les conditions souriant et disponible les plus d’accès aux per• Bâtiment de plain-pied. • rampe amovible  sonnes handica• circulation facile dans à disposition pées doivent être les couloirs et les salles • entrée gratuite les mêmes que celles des autres les Moins les Moins publics ou, à dé• portes des toilettes et • cour en gravier faut, présenter une des salles très lourdes • étages  qualité d’usage • personnel peu disponible inaccessibles faute   • guichet trop haut. équivalente. » d’ascenseur.


Bonsplanscitationslesaviezvous?agenda

pRATIQUE Le calvaire du calder

Le recyclage au service de la littérature

Maison de l’Europe des Yvelines

Les étudiants de l’IUT de Tours passent devant tous les jours, mais peu connaissent l’histoire de cette grande structure noire. Et pourtant, ils côtoient quotidiennement un stabile (structure fixe, en opposition à mobile) d’Alexandre Calder, grand sculpteur et peintre américain. L’IUT a acquis cette œuvre en 1973, au titre du « 1% culturel ». En 1997, il prête pour trois ans, la sculpture à la ville de Tours. Mais à la date d’échéance, le maire refuse de la restituer. Une pétition est même lancée pour que le stabile reste dans le centre ville. En réponse, le personnel de l’université crée une association pour défendre les intérêts de l’IUT. Après de vives discussions et la menace de porter plainte contre la mairie, l’institut a finalement récupéré son Calder en avril 2002.

Que faire des cabines téléphoniques devenues ­inutiles ? On peut les transformer en bibliothèque de rue avec concept simple : déposez un livre, prenez un livre, lisez un livre. C’est ce que propose BücherboXX/BiblioboXX, un projet franco-allemand. Partie de Berlin, l’idée a été reprise par Régina Lecointe, secrétaire générale de la Maison de l’Europe des Yvelines. Elle en a fait un vrai projet culturel et pédagogique en partenariat avec l’académie de Versailles. L’objectif : familiariser les jeunes avec le recyclage et les pousser vers la lecture. Une idée qui intéresse déjà aux quatre coins de France et pourrait même s’étendre au reste de l’Europe.

Je préfère parler de tradition culturelle française plutôt que d’exception, et je dois plus à Marivaux et Molière qu’à une quelconque décision politique » Guy Bedos

Le saviez-vous ?

Je suis un ­non-violent : quand j’entends parler de revolver, je sors ma culture. » Francis Blanche

D. R.

D. R.

Vous êtes en vacances et vous n’avez pas eu le temps de passer dans un office de tourisme : l’application Monument Tracker (photo) propose, au cœur de dizaines de villes, de vous instruire sans effort.

Un Indiana Jones urbain vous contera l’histoire et les secrets de la cités que vous visitez . Le site Club innovation et culture France recense 182 applications mobiles pour les musées et la culture en général. Elles sont accessibles sur iPhone, iPad, Android et Windows Phone. Nombre d’entre elles sont gratuites et certaines font même audioguide pour les visites dans les musées.

2013

Innova

37


I

pratique

Blogs/sites

• Gallica est la bibliothèque numérique de la BNF. C’est l’une des plus importantes sur Internet et elle est en accès gratuit http://gallica.bnf.fr • L’archiviste en ligne répertorie les films américains tombés dans le domaine public et les met en libre téléchargement http://www.archive.org • Les surgissantes explorent les arts par le Net et proposent une recher­ che par auteurs, par themes, etc. http://www.surgissantes.com • La revue Mouvement a un site sur lequel on parle, évidemment, de Culture. http://www.mouvement.fr

Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. à l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations. » Octavio Paz

Livres Un livre qui raconte la culture graffiti, longtemps ignorée des médias.

Culture du cœur

Permettre à tous un accès égal au sport, à la culture et aux loisirs, tel est l’objectif de Culture du cœur. Fondée il y a quinze ans, l’association compte aujourd’hui une cinquantaine d’antennes départementales ou régionales. Son action principale consiste à collecter des places de spectacle, de cinéma, etc., et de les redistribuer à des personnes en situation d’exclusion. La gratuité permet parfois aux bénéficiaires de découvrir des endroits comme l’opéra où ils ne s’imaginaient pas un jour mettre les pieds. Ces sorties culturelles leur permettent également de tisser un lien social et d’ouvrir leurs horizons.

Je suis ambitieuse pour l’humanité : je voudrais que tout le monde fût artiste, assez poète pour que la vanité humaine disparût » Louise Michel

Agenda

L’histoire de l’art sur le web

Auriana Langlois

Vendredi 14 juin à 21 heures Spectacle en plein air, (chansons pop-rock) à La Touline (salle de concert troglodytique). Du 8 au 26 juin 7e édition de L’Univers de la création, Créateur de rêve, au château du Clos-Lucé à Amboise (photo). Du 9 juin au 30 août 2013 Exposition Les Pussifolies, Concours et salon des grands formats, à Pussigny (Indre-et-Loire). Jusqu’au 30 juin 2013 Exposition au centre photographique d’Île-deFrance : Quel travail ?! Manières de faire, manières de voir. 12 au 14 juillet 2013 Festival Terres du Son à Monts. 26 juillet au 14 août 2013 36e édition du festival Jazz in Marciac.

38

Innova

2013

• Les nouveaux enjeux des politiques culturelles. Guy Saez, Jean-Pierre Saez, La Découverte 2012. • Street-art et graffiti, Anna ­Waclawek, Thames&Hudson, 2011. • Culture état d’urgence, Olivier Poivre d’Arvor, Tchou, 2012. • Le petit livre rouge de la culture, Christophe Girard, Flammarion, 2012. • Pour une autre politique culturelle,Georges Bertin et Danielle Rauzy, L’Harmattan 2012. • Louvre-Lens, l’album 2013 : la ­galerie du temps, ­Xavier Dectot, JeanLucMartinez, Vincent Pomarède, c o - ­é d i t i o n LouvreLens/Somogy, 2013. • La politique culturelle, (photo) Vincent Dubois, Belin 2012.

Les artistes témoignent des ­évolutions sociales et culturelles de leur époque. Le site www.histoireimage.org analyse des œuvres d’art et des documents iconographiques pour retracer l’histoire entre 1643 et 1945. Celles-ci ne renvoient pas seulement à des événements marquants, mais révèlent aussi ce qui anime la société d’une époque, ses motivations, ses mœurs, ses craintes ou ses engouements. Les textes descriptifs sont accompagnées d’un commentaire sonore, qui permet une plus grande ­accessibilité. L’interactivité permet de mieux ­cerner le sujet de l’œuvre et l’intention de l’artiste.


I

billet

L’esthète au Carré « La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller à petits coups au début pour bien en jouir plus tard. » Sans le savoir, Pierre Desproges résume bien l’esprit de la loi dite du « 1 % artistique » ou « 1 % décoratif ». Elle prévoit que 1  % du coût total de construction ou d’extension d’un édifice public soit dédié à la création ou à l’acquisition d’une œuvre spécialement conçue pour lui. L’idée naît sous le Front populaire puis se concrétise en 1951. Au départ, elle ne concerne que l’éducation nationale. La loi a alors pour but de soutenir les artistes, d’enrichir le patrimoine et de mettre les enfants en contact avec une œuvre d’art. C’est pourquoi l’école de Cateau-Cambrésis (59) s’est vue ornée d’un vitrail signé Matisse. Et que les élèves de l’école JacquesBrel à Soudan (44) s’abritent sous un préau en forme de chaise géante. D’autres établissements ont été gratifiés d’œuvres plus improbables. à se demander si elles ne sont pas à l’origine du décrochage scolaire. En 2002 et 2005, la loi est révisée et simplifiée. Le texte s’impose à tous les ministères, y compris ceux de la Défense et de l’Intérieur. S’il est un endroit où l’on ne transige pas avec les consignes, les directives et les ordres, c’est bien dans ces deux institutions. Celles-ci s’emparent donc de la loi et font les choses bien,  au carré, quoi. Pour la Défense, c’est Michèle Alliot-Marie qui, en 2005, est à la manœuvre. Peut-être s’est-elle rappelée les mots de Clémenceau : « La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires » ? Alors,

imaginez la culture… En bon petit soldat, MAM s’inspire fortement d’un arrêté signé en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, pour préciser, jusqu’à l’absurde, le champ d’application du « 1 % artistique ». Le nouvel arrêté désigne la douzaine de bâtiments « qui ne justifient pas la présence d’une réalisation artistique », notamment ceux « situés dans des champs, zones ou stands de tir ». On s’en serait douté. L’interdiction ne s’arrête pas là. Aucune œuvre d’art ne fusionnera avec les centrales nucléaires.

street art, qui travaille à l’explosif pour graver des portraits sur les murs. Le ministère de l’Intérieur exclut également « les locaux à usage de vestiaires ». Pourtant, rehausser d’un trait de génie artistique ces coulisses de commissariats, ces lieux sombres, métalliques, qui sentent la sueur et suintent la peur*, ne contribueraitil pas à raviver la flamme ? Car c’est bien connu, quand on n’a pas de culture, on s’écrase. En soixante-deux ans d’existence, ce sont plus de 4 000 artistes retenus

Pourtant, Little Boy de Peter Keene aurait toute sa place à La Hague ou à Fessenheim. Cette œuvre représente la bombe A larguée sur Hiroshima. Cinq cents ampoules s’allument brutalement lorsque l’on appuie sur un bouton. Les dépôts de munitions sont blacklistés ? Dommage, ils auraient parfaitement à Vhils (de son vrai nom Alexandre Farto), artiste de

et près de 12 500 œuvres financées. Mais dès qu’il s’agit d’art, la critique n’est pas loin. En raison de son origine administrative et de son caractère obligatoire, le sociologue Yves Aguilar taxe le dispositif « d’art de fonctionnaires ». Et puis, il plane toujours le doute du favoritisme dans l’attribution des marchés. Des jaloux ? Peut-être. Mais la rumeur se base sur un fait : 206 commandes ont été passées à seulement quatre artistes et quarante autres créateurs revendiquent chacun plus de 25 réalisations. De l’art copain comme cochon, en somme.

Illustration : Cécile Périgaud

Quand la défense s’empare du 1 % artistique, ça ne rigole pas. disparu, l’esprit libre de l’artiste. le front populaire avait fait entrer matisse en milieu scolaire. aujourd’hui, l’art est interdit de vestiaire.

« La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires. » Alors, imaginez la culture…

Philippe Ridou

(*) Une enquête de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) de 2009 recense 32,4 suicides pour 100 000 agents de police, soit 36 % de plus que dans le reste de la population.

2013

Innova

39


Presse autociti 190x250-2013HD.pdf

16/04/13

15:55:30

Innova n°20 : Culture, une page se tourne  

Innova n° 20 : Culture, une page se tourne. Magazine des étudiants en Année spéciale de l'Ecole publique de journalisme de Tours

Advertisement