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LAURA MONDAINE /// DSAA CRÉATEUR CONCEPTEUR TEXTILE

[FREE­] FIGHT ÉTUDE DU GESTE DE VIOLENCE


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«Les évangiles ne prédisent pas du tout que l’humanité va choisir le règne de l’amour. À chacun de ses grands carrefours, l’humanité pourrait choisir la voie droite, qui ne comporterait aucune souffrance. Aujourd’hui on pourrait très bien décider de détruire toutes les bombes atomiques et de nourrir tous les affamés! En théorie c’est pensable et en pratique faisable. Il suffirait que quelques hommes métamorphosés le décident dans les pays les plus puissants ...Mais la loi quotidienne de l’Homme ....c’est la violence».

René Girard. Interview de Isabelle Ayel.

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- - / AVANT- PROPOS 00/ INTRODUCTION

01/LA

VIOLENCE RITUALISÉE... 1. QU’EST CE QU’UN RITUEL 2. LE SACRIFICE 3. L’IMPORTANCE DU GESTE ET DE LA MISE EN SCÈNE 4. ESTHÉTIQUE DU RITE : LA CORRIDA 5. LA RUE , L’ARÈNE, LA SCÈNE : MÊME COMBAT 6. L’INSTINCT GRÉGAIRE 7. UN RITE EXORCISANT 8. LE SPORT, LE CONTRÔLE DU GESTE

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02/

...POUR LA BEAUTÉ DU GESTE 9. LE RÔLE DU CORPS 10. L’EXPRESSION DU GESTE 11. GESTE THÉÂTRALISÉ 12. GESTE FIGÉ 13. ENGOUEMENT ARTISTIQUE POUR LE GESTE DE VIOLENCE 14. LE MOUVEMENT 15. VIOLENCE CHORÉGRAPHIEE.


03/

EXPRESSION VESTIMENTAIRE 1. SÉMIOLOGIE DU VÊTEMENT ET DES STYLES MARGINAUX 2. LES TENUES DE COMBATS 3. VÊTEMENT ET GESTE VIOLENT 4. LES INTERPRÉTATIONS DE LA MODE

04/ CONCLUSION 05/ SOURCES / REMERCIEMENTS

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_ _/ AVANTPROPOS LA VIOLENCE EST UN CONSTITUANT DE LA NATURE HUMAINE. 12


La violence est un phénomène qui fascine autant qu’il effraie. C’est là que demeure toute son ambiguïté et la difficulté à La désillusion présente nous fait dire l’appréhender.

que nos sociétés n’ont jamais été aussi Ainsi l’être humain, soumis à des pulsions violentes alors que la violence n’a jamais été aussi canalisée si on la compare à contradictoires, se doit d’exprimer son besoin de violence même s’il des périodes antérieures. «La hantise l’a condamne. Geste fondamental à notre survie, exprimer la violence de la sécurité et de la protection, est nécessaire et légitime. Bien que l’homme soit pouvu d’ une conscience et l’obsession du consensus, la compassion de valeurs morales, il garde en lui des et l’empathie pour les victimes...».1 réactions basiques et instinctives qui le pousse à attaquer, à se défendre, à se protéger en cas de danger. Il est l’animal Tous ces exemples montrent une tolérance zéro à l’égard de la violence. le plus dangereux, capable de détruire Et pourtant , Alain Renais nous ce qu’ il a construit par simple pulsion expliquait déjà en 1970 dans son film dévastatrice. Il a cette capacité à se regrouper en vue de tuer des membres documentaire Mon oncle d’Amérique, de son propre groupe. Et pourtant, il nie que l’ animal, et sous entendu l’Homme, pour assurer sa survie, se la plupart du temps cette violence qui doit de répondre à ses pulsions. l’habite. Il l’a rejette de sa société car il n’ accepte pas cette part maudite qui «Il existe un lien entre corps et le constitue en tant qu’ être humain. Il est vrai que si l’on suit l’actualité, jamais esprit, entre agir et ne rien faire, nous n’ avons autant parlé de la violence de nos sociétés. Et l’on remarque très entre l’ action et l’attente.» 2 facilement la césure qui existe entre cette volonté d’établir un discours pacifiste, Et on comprend bien que dans nos qui prône la non-violence, et le constat sociétés, on n’accepte pas de se laisser du caractère violent qui nous habite. aller à des pulsions de violence. Ce film nous explique que l’on fonctionne par automatismes culturels et que ce ne sont pas les pulsions refoulées, parce qu’elles sont interdites par la société qui sont les plus dangereuses, mais plutôt tout ce qui est récompensé par cette société et qui nous habite depuis notre naissance. 1* Phrase extraite du discours de Caroline Broué lors de son émission La grande table le 7 décembre 2012, sur France Culture Le désir de violence. 2*Extrait du film d’ Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique. Études menées par le professeur Henri Laborit.

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PLATON RÉPUBLIQUE IV/ 440 A « Léontios, fils d’Aglaïon, revenant un jour du Pirée, longeait la partie extérieure du mur septentrional lorsqu’il aperçut des cadavres étendus près du bourreau ; en même temps qu’un vif désir de les voir, il éprouva de la répugnance et se détourna; pendant quelques instants il lutta contre lui-même et se couvrit le visage ; mais, à la fin, maîtrisé par le désir, il ouvrit de grands yeux, et courant vers les cadavres: « Voilà pour vous, mauvais génies, dit-il, emplissez-vous de ce beau spectacle ! »

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FASCINATION QUE L’HOMME ÉPROUVE AU SPECTACLE DE LA VIOLENCE PAR PLATON.


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00/ INTRODUCTION 16


Existe-t-il une manière de décrire et de définir la violence? Car finalement, qu’elle soit individuelle ou collective, elle constitue un support de représentation sollicitant toutes formes d’expression. Ce mémoire est une incitation à détourner Nombreux sont les philosophes, sociologues, anthropologues à s’être frottés à ce sujet et avoir traqué tous les aspects de l’agressivité humaine. Comment l’exprime t-on instinctivement? Par le geste, grâce au corps puis au travers du vêtement. La gestuelle dans la violence est une donnée centrale. Hors du temps, sans considération des causes et des revendications sociales, ce mémoire est un matériau d’études et d’applications du geste violent, quelles que soient les époques et les raisons qui ont poussé à son expression. Le geste rituel , théâtral, artialisé, le vêtement, le geste de violence dans le vêtement et par le vêtement, apporte une base d’inspiration chorégraphique mais aussi formelle, identitaire et symbolique. Il s’agit de détourner le geste pour mieux l’affronter. La mise en scène d’une force, sollicite des formes d’expression infinie et autorise toutes les mises en scène du corps.

notre regard moralisateur vers les représentations de violence, des plus éphémères comme des plus ancrées dans la société, des plus discrètes au plus médiatisées. Ce sont des représentations où l’on restitue le conflit dans l’espace, le paysage visuel et la gestuelle présent au coeur de cet acte. Ainsi détournée, il se retrouve maîtrisée par sa mise en scène. C’ est une étude de divers aspects de l’expression de la violence, du rituel au besoin d’affirmation de l’identité jusqu’au détournement. Il prend note des constats de la mise en scène du corps dans son geste de violence, au sein des pratiques artistiques contemporaines. Comment le concept de la violence se retrouve instrument ou support artistique ? Comment ce qui à priori, sonne comme la plus grosse déficience de l’humanité, parvient-elle à avoir tant d’intérêt esthétique? Peut-on vraiment détourner la violence et offrir à des pratiques nées d’expression contestataire, une certaine noblesse? Certaines de ses applications nous apportent inconsciemment et parfois involontairement des angles aussi insoupçonnés que fascinants. La société a besoin de regarder sa violence et de la mettre en scène. La nier ne l’a jamais fait disparaître...

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01/

VIO L E RI TU SEE


E NCE UA LI


MARTINE SEGALEN «Le rite ou rituel est un ensemble d’actes formalisés, expressifs, porteurs d’une dimension symbolique. Le rite est caractérisé par une configuration spatio-temporelle spécifique, par le recours à une série d’objets, par des systèmes de comportements et de langages spécifiques, par des signes emblématiques dont le sens codé constitue l’un des biens communs d’un groupe.»

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«RITES ET RITUELS CONTEMPORAINS» 2005 PP. 20-21


QU’EST CE QUE LE RITUEL? LE RITUEL EST UNE PRATIQUE RÉGLÉE, UNE MANIÈRE HABITUELLE DE FAIRE LES CHOSES, DE CARACTÈRE SACRÉ OU SYMBOLIQUE. Le rite se déroule selon un cérémonial. Désigné comme l’essentialité de la religion, notamment dans le Christianisme, les rites s’étendent aussi au domaine du politique ou du civil. On retient du rituel, qu’il engendre des critères morphologiques et insiste sur la dimension collective. Il donne du contenant à l’inutile, au futile, à l’incompréhensible, à l’accidentel. Il donne le sentiment de maîtrise de toutes situations, face au temps, aux conflits relationnels, au mal. Le déroulement de notre vie entière est accompagnée par le rite : naissance, mariage, célébrations d’un quelconque changement, jusqu’à la mort avec le rite funéraire.

La plupart des rites religieux sont construits sur la base d’un sacrifice humain ou animal. De même que certains rites imposent une mutilation, scarification, déformation de certaines parties du corps ou encore circoncision ou excision. D’autres dépassent le cadre de l’explication purement religieuse par des interprétations sociales ou comportementales. Notamment au sein des rites initiatiques qui imposent l’ ingestion de produits tels que des grandes quantités d’alcool, de produits hallucinogènes, ou l’exercice de différents exploits corporels. Ce que l’on appelle dans le langage courant le bizutage. Une invention contemporaine destinée à nous rappeler la fragilité de l’humanité en perte de transcendance. Activité très formalisée, le rite est constitué de séquences et d’étapes, préparées selon une mise en scène soignée et correspondant à une série de règles. On parle alors du caractère morcelé du rite. La guerre est un exemple de ritualisation de la violence. Elle se déroule en plusieurs phases (déclaration, affrontement de l’ennemie, domination, défense, stratégie, cessé le feu, respect de l’adversaire, capitulation..).

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PHOTO 1 LE CARAVAGE LE SACRIFICE D’ISAAC PHOTO 2 DAVID HOFFMAN BRIXTON RIOTS 1981


LE SACRIFICE LE MONDE TEL QU’IL EST, A BESOIN DE S’IDENTIFIER À DES HÉROS MARTYRS.

Pierre Bourdieu comme René Girard,(1) insiste sur la nécessité de la violence dans le fonctionnement d’une société. Pour Bourdieu , la violence est un acte symbolique, qui permet d’imposer une hiérarchie dans les rapports de domination entre les groupes jusqu’à la stigmatisation de certains individus par rapport à d’autres. Tous les acteurs luttent ainsi pour occuper les places dominantes. Les pratiques culturelles occupent une place majeure dans lutte. C’est la socialisation qui pousse à l’action de l’individu.

René Girard considère que la connaissance de la religion est le meilleur moyen pour comprendre les violences du monde actuel. Toutes les religions sont fondées sur une expulsion, une victimisation, reprise dans les rituels. Mais selon Girard, ce qui est très spécifique pour le Christianisme, c’est qu’il révèle cette vérité incontournable: que toutes nos cultures sont basées sur la mise à mort, et que le sacrifice donné sur l’hôtel n’est que la reprise de cette mise à mort ritualisée et qui met la société d’accord et fonde sa culture. Le rituel est pour Girard, le moyen par lequel la société rejouera la scène originelle de massacre, sous une forme atténuée, pour en retrouver les vertus apaisantes. La victime d’origine sera, au fur et à mesure que les différenciations seront établies et la violence symbolisée, remplacée par une victime de substitution, un animal voire carrément un objet. Le lynchage du départ sera remplacé par une scène de plus en plus métaphorique. 1. Étude de la thèse Girardienne à partir de «La violence et la sacré» et Bourdieusienne par le biais de Renaud Tarlet, «Le rituel du concert et la question du sacré».

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René Girard a bousculé l’anthropologie en partant d’une simple constatation: le sacrifice du bouc émissaire est le rite fondateur de la société. Dans le Christianisme, le bouc émissaire est la victime innocente et condamnée à tort, par un groupe qui s’unit contre elle. L’institution du sacrifice, dont il défend la thèse dans «La violence et le sacré» rappelle la fonction réparatrice et montre que violence et paix sociale ne sont pas si éloignées. Ce qui est mis à part, car considéré comme sacré est protégé de la violence qui menace l’ordre social. On puni ou on récompense selon si l’action est conforme à la survie du groupe. Dans le cas contraire on cherche à trouver un exutoire, un défoulement, en deux mots : un bouc-émissaire. Pour Girard, c’est grâce aux rites et aux interdits que les membres de la société archaïque contiennent la violence et l’expulsent. Le mécanisme de bouc émissaire permet ainsi le déchaînement de la violence de «tous contre un» au cours du sacrifice. Ainsi on préserve la majorité des membres de la société au dépend d’un seul ou de très peu d’entre eux. Il ajoute aussi que les interdits séparent, pour contenir la violence alors que le sacré réunit à travers le sacrifice.

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Selon Bataille(1), l’organisation du monde humain exige une expulsion d’une violence originelle dont l’homme garde comme une nostalgie, et qui devra être réactualisée dans les sacrifices religieux.(2) Pour Bataille, celui qui opère le sacrifice en provoquant la mort, se met lui même en danger. Et toujours selon lui, le sacrifice n’est pas qu’un rite religieux, puisqu’il est envisagé comme un phénomène objectif. Nous devons pour faire grandir une société détruire et dépenser tout ce qui ne favorise pas à sa croissance. Les sociétés qui savent «dépenser» leur excédant de violence sont moins violentes que celles qui veulent à tout prix la contenir, la canaliser ou la réinvestir. La fin des pratiques sacrificielles que l’on doit à la religion, nous expose à de nouvelles formes de violence, encore plus terribles. 1. La Part Maudite, La notion de dépense. G. Bataille. 2. Émerge deux oppositions: le profane rationnel, et le sacré aussi fascinant que repoussant puisqu’il devient l’espace où la violence s’exprime.


LE RITE SACRIFICIEL EST IL ENCORE D’ACTUALITÉ? Une génération de non sacrifice.

dont elle ne ressent plus le besoin. Mais cela ne l’empêche pas pour autant de renouer avec cette pratique lorsqu’elle se retrouve menacée. Certains comportements contemporains aboutissent à la mise à mort d’êtres humains, comme la peine de mort, les kamikazes. Bien que non reliés à une pratique explicitement religieuse, ils sont parfois analysés comme des sacrifices humains sociétaux. Mais surtout, plus profondément, le sacrifice n’est peut-être pas aussi efficace qu’il en a l’air. Nos sociétés modernes et bourgeoises, n’acceptent plus de se laisser aller à la destruction et ainsi à la perte, empêchant l’expulsion de la violence par le rituel.

«C’est parce que l’homme a perdu l’esprit de sacrifice qu’il est devenu la proie du La religion n’est d’ailleurs plus à dicter les rituels. matérialisme le plus féroce, laOnseule comprend au travers de la définition de Martine Segalen, que le rite était impuissant à résister aux autrefois associé à la magie et au mécanismes destructeurs de religieux . Ce n’est plus seulement vrai puisque l’on parle maintenant de rites la société contemporaine, aux désacralisés. Parmi eux, les rites de la table, des salutations et du savoirforces de dissolution qui la vivre ou encore rituels de la toilette, rituels sportifs, festifs, etc. Si les traversent» 1. La peinture religieuse est basée sur le sacrifice, la souffrance et la violence; Le christ crucifié, Dieu qui a sacrifié sa vie pour celle des hommes. On imagine d’avantage aujourd’hui des sociétés capables de réellement éviter ou gérer les conflits, sans qu’elles soient obligées de détruire des objets ou d’éliminer des humains. D’où les évolutions vers des sacrifices de plus en plus doux, limitant la destruction. Lorsqu’une société se sent forte, elle peut bannir ses sacrifices humains

rites changent avec le temps et avec les sociétés, ce processus reste un comportement fondamental. Les rites nous aident à forger notre identité, celle d’un groupe ou d’une communauté. 1. Le Sacrifice d’Andrei Tarkovski par Sombreval, 2004.

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LE MOBILIER DES TRANSPORTS EN COMMUN: LE SACRIFICE REJOUÉ.

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Le mobilier urbain est un vrai souffre douleur. Le siège du métro est le parfait bouc-émissaire . À tel point que les entreprises comme la SNCF, mettent au point des textiles «anti-vandalisme» qui résistent aux perforations ou autres déchirures de coups de couteau. Cependant, le siège se doit en tant que parfait objet sacrificiel, de rompre sous les coups, et de se déchirer lorsque le degré de violence atteint son paroxysme. Et ainsi éviter que l’agresseur ne Si l’on cherche un contre exemple, retourne sa colère envers les usagers. on peut parler du punching-ball. Il L‘innocent qui paye est ce meuble martyr. n’assouvit pas le besoin transgressif On entre dans le phénomène et n’éradique pas la violence. Il existe nécessaire de la transgression. pour recevoir les coups mais c’est une violence contrôlée et anticipée, trop «prévisible». La violence ne s’exprime pas de la même manière. Le geste de violence est un geste que l’on accepte de moins en moins, car dans les sociétés bourgeoises le sacrifice n’existe plus (ou peu), même lorsqu’il est matériel.


L’IMPORTANCE DU GESTE LE GESTE APPORTE À LA VIOLENCE RITUELLE UNE DIMENSION SYMBOLIQUE.

Il est essentiel de rappeler que le rite est avant tout une façon d’incorporer le monde, de l’incarner et de s’y intégrer. Ritualiser, c’est donner à éprouver, à vivre dans la chair ce qui n’existe que par le symbole. Le rite fait du corps un support vivant. Les symboles qu’il théâtralise par le geste, le mouvement, la posture et à travers lui le social, se fait sensible. Le geste, fondement de la violence ritualisée, est voué à marquer les esprits. Les gestes initiaux deviennent les L’efficacité du corps martyr est prouvée gestes sacrés du rite religieux: par les diverses étapes de mise en «Faites ceci en mémoire de moi» scène. Moreau insiste sur l’importance dit le Christ dans la Cène. de la pédagogie visuelle qui est contenue dans l’exposition du corps meurtri. Selon Le combat passe également par un lui, ce spectacle doit réveiller les esprits. phénomène d’imitation de l’adversaire, Les gestes des grands hommes sont dans ses techniques de combat par repris dans les rites et deviennent exemple. Ce sont les gestes qui mythiques . Ils symbolisent une attitude vont être copiés, repris, répétés et métaphysique, religieuse, morale dans rejoués et pris pour référence. laquelle se joue le sens de l’existence humaine. Le geste est le rappel mémorial qui évoque les moments de violence.

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CLAUDE RIVIÈRE

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«... les rites sont toujours à considérer comme ensemble de conduites individuelles ou collectives, relativement codifiées, ayant un support corporel (verbal, gestuel, postural), à caractère plus ou moins répétitif, à forte charge symbolique pour leurs acteurs et habituellement pour leurs témoins, fondées sur une adhésion mentale, éventuellement non consentisses, à des valeurs relatives à des choix sociaux jugés importants, et dont l’efficacité attendue ne relève pas d’une logique purement empirique qui s’épuiserait dans l’instrumentalité technique du lien causeeffet. »

C 1992  : 6


QUE PERMET LE GESTE DANS SA RÉPÉTITION? Le rite se situe du côté de l’ordre. Il est indissociable de la notion de répétition. Comme toutes coutumes ou usages, ce sont des actions destinées à être répétées ou reprises. Le geste est l’élément fondateur. Sa répétition dans les rites ravive la mémoire des hommes, régénère leur existence, redonne du sens à leur vie. Ainsi la répétition permet d’accéder à une représentation circulaire du temps, «le même» et l’anti-changement. Elle permet d’ignorer le temps dans Même si certaines pratiques rituelles ce qu’il constitue de changement, de évoluent avec le temps, elles évoluent nouveau, d’unique ou d’imprévisible. de manière extrêmement lente, de façon à rendre ce changement imperceptible. La répétition du geste accentue la volonté de mettre la temporalité de la pratique rituelle entre parenthèses.

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ESTHÉTIQUE DE LA VIOLENCE LA CORRIDA

La corrida fait partie d’une des dernières disciplines populaires à pratiquer le sacrifice rituel. Il y a dans cette pratique - et c’est aussi cela qui la caractérise - une tension affective. C’est une pratique aussi fascinante que repoussante.

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Le matador répète les mêmes répertoires de gestes, bien souvent dans un ordre préétablie. Avant l’habillage, ses vêtements sont toujours posés sur une chaise, jamais sur le lit. Le contraire porterait malheur au matador car les vêtements étendus sur un lit La corrida est bien évidemment un rappelleraient un cadavre étendu rituel sacrificiel dans le sens où il y à mort de l’animal. Mais aussi parce sur le lit de mort et cela serait que de nombreux codes et coutumes de mauvaise augure. Le matador jalonnent la vie d’un matador. Codes peut faire un «brindis» c’est à dire, qu’il dédie son combat à une vestimentaires, étapes à franchir, personne qu’il souhaite honorer. habitudes personnelles. C’est un parfait exemple de la discipline qui Un sacrifice se compose d’une accorde autant d’importance à victime, d’un sacrifiant et d’un offrant. la gestuelle , qu’au costume, qu’à Comme nous nous situons dans la mise en scène, offrant ainsi au une génération de non-sacrifice, spectacle son côté dramatique la pratique de la Corrida, pour et époustouflant de beauté. sa dangerosité mais surtout en contestation à la mort de la bête, est de plus en plus controversée. Ce rite est un véritable jeu, mais est loin d’être un amusement. C’est un jeu dans le sens où il met en scène des acteurs, des séquences, des représentations de la vie, une expression du combat, de la force et de la faiblesse.


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PABLO GUIDALI L’ANTICHAMBRE DES HEROS REPORTAGE PHOTOGRAPHIQUE SUR LA TAUROMACHIE


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«Le rituel tauromachique est soutenu par l’éclat de toutes les formes d’expression artistique populaire ou savante, l’architecture des arènes, l’art très vivant des

VALEURS ESTHÉTIQUES DE LA CORRIDA PAR FRANCIS WOLF costumes de lumière, savamment brodés et chamarrés, ou l’art de la composition musicale des paso-dobles taurins, chargés de souligner les moments clés su

spectacle. On comprend que ce spectacle total, comparable à bien des égards à l’opéra, ait pu inspirer tant d’artistes.

(...)Il s’agit en effet de donner forme humaine à une matière brute, en l’occurrence la charge d’un animal qui combat : l’action du leurre dépouille l’assaut de l’animal de sa fonction mortifère et de sa violence naturelle et, grâce à l’emprise que ce

leurre permet sur la charge du taureau, le torero la conduit, la courbe, l’adoucit, la polit, la ralentit. En somme il humanise une force naturelle.

Ce faisant, l’art tauromachique crée une œuvre fugace qui suppose élégance,

harmonie, perfection et équilibre. Le torero s’efforce, comme les peintres les plus classiques, de produire le plus d’effets sur son matériau (la charge du taureau)

avec le minimum de causes, c’est-à-dire d’espace, de temps et de mouvements. Il vise, comme en musique ou en danse, à l’harmonie des mouvements, à la mesure des actions et au rythme des gestes ; comme dans les arts plastiques, il cherche

la perfection des formes, l’équilibre des lignes et des volumes en tension opposée. Et comme les arts dramatiques, la corrida allie hasard et nécessité. (...) Art

classique, il vise la beauté : transformer l’assaut chaotique, précipité et fonctionnel de l’animal, en un mouvement harmonieux, mesuré et gratuit. Mais c’est aussi un

art contemporain de la performance unique et de la présentation directe du corps. Car, comme tous les arts de la « présentation », il ajoute une dimension qu’aucun

art de la « représentation » ne peut donner : la dimension de la réalité. La corrida est un drame tragique, mais c’est un drame réel qui montre la mort en face.

A cette dimension esthétique de la corrida, le tragique, la corrida en ajoute une

autre, qui lui est opposée et qui la complète : la fête. Elle a toujours été liée à ces

périodes de rupture avec la vie quotidienne, à ces moments de commémoration où une communauté se retrouve et se recrée.»

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PABLO GUIDALI L’ANTICHAMBRE DES HÉROS REPORTAGE PHOTOGRAPHIQUE SUR LA TAUROMACHIE UNE DES FINALITÉS ESSENTIELLES DE LA CORRIDA EST DE CRÉER UNE OEUVRE D’ART ÉPHÉMÈRE EN UTILISANT LA CHARGE NATURELLE DE TAUREAU. FRANCIS WOLF DANS SES OUVRAGES CONSACRÉS À LA TAUROMACHIE, EXPLIQUE L’IMPORTANCE DE LA NOTION D’ESTHÉTISME.

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LA RUE, L’ARÈNE,LA SCÈNE : MÊME COMBAT

La pratique rituelle accorde une grande importance au lieu . De nature religieuse, elle se pratique surtout dans des lieux sacrés; église, temple mosquée... Le lieu d’expression du rituel sacrificiel est un lieu destiné à être vu: place publique, rue, arène jusqu’à la scène.

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La scène, car le rituel est un spectacle et le spectacle est lui même un rituel. La rue, car c’est le lieu de stigmatisation de l’adversaire. La rue demeure au cours des siècles, l’espace de disputes ou de rencontres entre le pouvoir et le peuple. C’est l’espace d’expression par excellence de la nation. La présence de spectateurs est indispensable au bon fonctionnement du rituel. La présence du public dans les arènes garantit la loyauté de la mise à mort du taureau. La violence aujourd’hui s’exprime surtout dans la rue, la ville. Mais aussi, dans les lieux de fréquentation, les transports en commun, les places populaires. Les «battles» de danse hip-hop par exemple, ont plus d’impact sous le parvis de l’opéra de Lyon, que dans une salle d’entraînement. En va de même pour les graffeurs qui s’expriment sur les portes des immeubles bourgeois, les gares, etc.


Lieu subversif, où le corps se sent vulnérable, lieu de désordre et de confusion sociale, de mauvaise réputation, la rue n’en est pas moins régulée, hiérarchisée, appropriée, rythmée. Parce que c’est un espace public, la rue ne fait que transcrire dans son langage l’ensemble des pratiques à la base de toutes sociétés. La rue est quelque chose de dur, de difficile à appréhender. C’est un lieu de prostitution, le lieu où des gens dorment et meurent de froid l’hiver, c’est là où la drogue circule. La rue est elle même d’une violence inouïe.

Et pour exprimer le besoin de violence c’est le lieu le plus accessible. Si la rue n’est pas le seul endroit d’expression de l’agressivité, il va de soi qu’il s’agit de l’exprimer dans des espaces de réunion, justement pour avoir un public et une visibilité totale. Puisque le rituel fonctionne dans une dimension collective et ne fait sens que pour ceux qui le partagent.

Aussi contradictoire que la violence qui s’y exprime, la rue est à tout le monde, ce qui signifie aussi qu’elle n’appartient à personne. Elle est la vitrine de la société. On a fait la révolution dans la rue, on a fêté des victoires et il s’y est aussi passé des violences des plus horribles.

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INSTINCT GRÉGAIRE LA VIOLENCE EST-ELLE GUIDÉE PAR L’INSTINCT GRÉGAIRE?

Le rituel sacrificiel désigne une victime innocente comme coupable dans le seul but de ressouder le groupe. Ce bouc émissaire est donc exclu, le groupe ne pouvant plus s’identifier à lui. On pratique une violence en groupe pour se donner bonne conscience, pour s’assurer que l’on est du bon côté. On s’allie contre un ennemi commun, auquel on charge tous les défauts refoulés par le groupe. L’avantage de faire partie du groupe c’est que l’être, en tant qu’individu, n’a plus besoin de penser. C’est la pensée du groupe qui domine. L’instinct grégaire qui prend le dessus. Le groupe ne laisse aucune place à l’altérité. Deux choix s’imposent alors à l’individu: soit il est absorbé par le groupe et renonce à sa pensée autonome et devient membre, soit il est expulsé et devient la victime sacrificielle: le bouc émissaire.

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De même que la violence renforce le comportement grégaire. Mais au sein de ces groupes, le fait d’adopter les mêmes comportements et donc de se créer une propre identité (symbole, rituel qui lui est propre) favorise l’exclusion de ce groupe au reste de la société et le marginalise. La violence du groupe est alors décuplée. La violence fait la tribu. Elle la construit, que ce soit pour les bandes de jeunes délinquants, pour les militaires ou CRS en activité. Elle construit une identité virile et combattante, destinée à souder le groupe, à renforcer son homogénéité, à faire advenir ce qu’elle met en scène : une bande, un peuple, un état. La violence même marginale, s’exprime le plus souvent au seins d’un groupe revendiquant une identité : les zazous, les loubards , les punks, les rockers.

On assiste à l’uniformisation de l’individu au profit du groupe. La violence participe à la création de l’identité du groupe mais fait perdre l’identité de l’individu. La plupart des regroupements renvoient à l’ idée de violence. Ce Cette dimension collective apporte à la sentiment s’explique par la notion violence une crédibilité, une présence de nombre et l’effet de bande. imposée par la masse. Elle effraie Plus le groupe est important et soudé, mais surtout elle impressionne. Et plus la violence est importante. La c’est un aspect que l’on retrouve aussi conscience personnelle est altérée par dans les manifestations de violence la conscience et la mise en confiance publiques et collectives comme le collective. On se sent épris d’un sentiment carnaval. C’est la pratique d’une d’invulnérabilité. Le comportement violence exorcisante qui n’aurait même grégaire induit la violence . pas eu lieu d’exister sans la masse.


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PHOTO 1 CHELSEA HEADHUNTERS GROUPE HOOLIGAN DAVID HOFFMAN PHOTO 2 AFFRONTEMENTS ENTRE HOOLIGAN ET CRS


UN RITE EXORCISANT Il existe un temps dédié à l’explosion des fantasmes. Il s’agit du carnaval. Les normes de décences imposées par le rituel n’empêche pas pour autant le surgissement de formes marginales de violence également ritualisées, le tout empruntant volontiers des formes théâtrales parfois proches du simulacre et des transgressions carnavalesques. L’atmosphère de violence qui réside dans l’exécution du rite peut prendre une tournure relativement festive.

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Cortèges, slogans, caricatures, déguisements en tout genre, chansons... Autant de pratiques rituelles qui donnent à voir la violence des manifestants, dont l’exclusion naît des formes particulières d’expression. Moment de folie collective, déchaînement de violence populaire, Le carnaval de Jacmel se trouve à cette manifestation donne lieu à une série des années lumières des carnavals de gestes et de postures héroïques. aseptisés, destinés à attirer le touriste. Cet événement est un véritable En exemple, KANAVAL, le Carnaval exutoire dans le quotidien des de Jacmel, en Haïti, établit sur fond Haïtiens, qui se libèrent en choquant de coup d’état, dictature, révolte au travers des mascarades destinées des esclaves, magie noire, vaudou à humilier les politiques locaux,ou en et de mort. Le carnaval permet se rejouant la révolte des esclaves l’insurrection par la théâtralité, les qui a donnée naissance à Haïti. spectacles de rue aussi surréalistes, métaphoriques,mythiques et ritualisés. Car il y a, au delà du masque et du costume quelque chose de symbolique. Vaudou, sexe, mort et révolution sont les ingrédients de l’expression visuelle du théâtre de rue de Jacmel. Les hommes portent des cornes de vaches diaboliques, lassos, fouets, transportent des parties de poupées démembrées autour du cou.


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PHOTOGRAPHIES DE LEAH GORDON TIRテ右S DU LIVRE KANAVAL: VODOU, POLITICS AND REVOLUTION ON THE STREETS OF HAITI


Leah Gordon auteur de KANAVAL: VODOU, POLITICS AND REVOLUTION ON THE STREETS OF HAITI se confie sur son travail: C’est donc de l’ours au cochon, en passant par la chèvre et le cheval, tout un bestiaire qui s’associe à la mascarade - un mélange fantastique de mort symbolique par le feu d’une la révélation personnelle, mémorial de la période (en l’occurrence l’hiver) pour en ressusciter une autre (le révolte des esclaves, satire politique et printemps). Un tel symbolisme s’associe à l’image d’une société sociale et commentaires de Vaudou. Ce affirmant, avec humour et exubérance, son adhésion, et donne naissance à ne sont pas juste des festivités destinées la mascarade et à sa gestuelle. à attirer le touriste, mais plutôt ce que A Mardi Gras, la tradition veut que l’on les gens ont canalisé de leur propre détrône le Roi qui symbolise le bouc émissaire de l’année terminée, et qui histoire, à la fois nationale et personnelle, par son statut incarne les valeurs et les pouvoirs officiels. Le rituel de la fête à travers le masque, le geste, le mythe et par les injures et les obscénités, réduit à néant la figure royale. On la frappe, le rituel. » on la ridiculise, mais les coups sont Les violences peuvent être assimilées à fondés. Le roi aura valeur de sacrifice et permettra au nouveau de prendre sa l’expression d’une certaine frustration place dans une atmosphère apaisée.(2) chez des individus. Le carnaval dans Ainsi la fête demeure gaie et mélodieuse. tous son coté gargantuesque(1) On comprend mieux alors que permet d’enrayée ces frustrations. l’agressivité des masques armés de Des fêtes populaires du passé, le bâtons ou de fouets, de seringues ou de carnaval reste la fête la plus vivante cordes, soit dépourvue de méchanceté. et la plus exubérante. Elle incarne et Et on dévoile alors le principe du symbolise la fête populaire. L’homme grotesque. Lorsque le personnage Roi, est resté fidèle à ce rituel de carnaval représentant de la puissance ou de évidemment pour son potentiel de contestation dans des pratiques qui ont l’objet sacré, est extrait de son cadre institutionnel, lorsqu’il est parodié fait que le peuple s’est définitivement reconnu dans cette fête comme étant la maltraité et châtié malgré lui, il perd soudainement sa gravité et sa légitimité. sienne. Il est figuré dans son caractère grotesque (exemple du bossu qui est un Aussitôt le rire jaillit : le roi détrôné est un pantin, bouffon de lui-même. personnage carnavalesque primordial Le carnaval est défini par un cadre et récurrent). Durant le Carnaval au social communautaire qui sera aussi Moyen-Âge en France, les âmes des bien celui de la ville médiévale que morts sortaient et voyageaient aux celui du village. Le carnaval porte côtés des participants qui les aidaient à circuler dans la fête en brandissant la incontestablement une marque urbaine. vessie d’un cochon gonflée d’air, que la 1. Gargantua, personnage imaginaire populaire communauté venait rituellement de tuer. et héros de l’œuvre de François Rabelais, qui «Ce sont les histoires derrière la

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part son exubérance sans non-délicatesse et ces geste très lourds son penchant pour l’excès et son coté truculant. 2. Cf au travail de René Girard sur le sacrifice du Roi.


Dans nos sociétés occidentales, le carnaval est directement lié à la ville. C’est dans les centres urbains, que le carnaval va s’exprimer, et investir les rues et les places . C’est aussi dans ce cadre citadin qu’il a pu se déployer, s’entourer d’un luxe et d’une mise en scène, bénéficier aussi bien de l’effet de la foule que des moyens matériels, autant d’éléments qui ont fait de lui une grande fête tournée vers le spectacle. C’est à partir de l’époque romantique que le rite carnavalesque va peu à peu perde de sa forme dégénérée, ayant perdu sa signification première et sa force transgressive, hormis quelques exceptions devenues célèbres, carnaval de Dunkerque, Jacmel, Rio etc. Le carnaval moderne, dans son embourgeoisement individualiste, entre dans son déclin. Le jeu des masques est dans la culture carnavalesque un spectacle donné par une communauté à elle-même. Le masque qui n’est pas seulement un instrument parodique et critique mais qui favorise aussi les menées anonymes.(3) Mais la représentation était insérée dans un jeu hautement symbolique ( KANAVAl Jacmel). Le déguisement ou panoplie, permet une vraie spontanéité, une improvisation, pousse à l’invention d’originalité, la facétie intégrée à certains éléments de la vie collective. Mais lorsque «les acteurs» introduisent dans leurs déguisements et tableaux des éléments luxueux et décoratifs, ils vont inconsciemment anticiper le déroulement des festivités et instaurer le cortège carnavalesque comme une cérémonie prestigieuse. Il ne s’agit pas ici d’un édulcorant mais d’un véritable détournement de la signification.

L’ expression principale du carnaval est le défilé de travestis variés, rivalisant d’ingéniosité, de luxe et d’élégance au son des fanfares. Il s’éloigne donc de plus en plus du jeu scénique et dramatique pour se rapprocher des parades et processions de type militaire, sportif, religieux ou politique. Ce nouveau besoin d’exploser passe alors peut être par des manifestations dans les rues , à l’image des récentes manifestations concernant le mariage pour tous. Des manifestations qui s’expriment sur fond de prétextes sociales aux allures carnavalesques. 3. Cf, Partie 3. p 94.

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C’EST LA D’UNE INTENSÉM QUI NE SE CELLE QU FIGURER PAR LE COUP DE POING..

Le carnaval à parfois servi d’appui à la révolte. Plus souvent il apparaît dans notre histoire comme régulateur social proposant un exutoire ludique aux tensions existantes. La fête apaise en libérant une violence et un désir accumulé. Elle consolide ainsi l’ordre. À cet ordre, elle apportera plus nettement son concours lorsque, dans son rituel, l’accent va se déplacer de l’aspect festif à l’aspect spectaculaire.

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A RECHERCHE E VIOLENCE MENT PHYSIQUE RÉDUIT PAS À UE L’ON PEUT 47


LE SPORT, CONTRÔLE DU GESTE Rappelons nous dans un premier temps que l’essence du sport est bien la mise à mort rituelle des combattants donc un rapport évident à l’affrontement et à la guerre . Puis il a une fonction de compensation, d’exutoire physique. Et enfin le sport a eu pour rôle de maintien de la vigueur physique (culture du corps). Les romains ont largement participé à la désacralisation du sport en occultant la mise à mort du vaincu par la Au rituel exorcisant, incontrôlable , remise en question du culte du corps. explosif comme le carnaval, s’oppose le Mais revenons sur la définition du sport rituel qui apporte le contrôle de soi. Le sport joue aussi son rôle de régulateur. de Bernard Jeu : « ...il est mort Il constitue la métaphore du social en ce qu’il civilise et organise la violence jouée et violence rituelle, dans un jeu contrôlé. Il institut une forme définie d’affrontement entre soi-même mort jouée c’est-à-dire et l’adversaire. Autrement dit, le sport mort symbolique, c’est-àorganise des règles qui permettent à la fois la coexistence et l’affrontement.

dire une mort qui n’est pas réellement mort, violence rituelle, c’est-à-dire violence 48 codifiée, limitée, c’est-àdire violence qui n’est pas réellement violence. » 1

Basé sur l’idée de l’affrontement, il canalise la violence par le rituel en l’enfermant dans le symbolique. On autorise l’expression de cette violence tout en la mettant à distance. Ce que permet le sport en tant que rite, c’est l’expression, l’actualisation et l’extériorisation d’une violence posée comme nécessaire. Plutôt qu’une négation synonyme de refoulement, il en fait le pivot essentiel de la socialité. Ainsi, l’agressivité est maîtrisée, sublimée et combinée avec les codes de l’adresse. Encore une fois, plutôt que de nier la violence des rapports humains, le rituel sportif les affirme et compose avec. 1. Jeu B. 1972.


Et notamment dans les sports de combat, il existe des règles bien plus précises que dans d’autres disciplines sportives. Des règles qui peuvent s’apparenter à de la mise en scène, par des déplacements travaillés et répétés donc contrôlés. On parle alors d’agilité et de maîtrise de son corps et donc de l’esprit. Le but de ces activités est de prendre le contrôle du corps de l’autre, soit par des coups dans les sports aux mouvements balistiques comme la boxe, le karaté, le taekwondo, ou par immobilisation du corps de l’autre comme dans le judo, la lutte, l’aïkido. Dans ces sports on ne va pas strictement jouer le combat (les gestes ne relèvent pas d’une pure ritualisation), on va se battre, faire le combat qui est une simulation de ce qui pourrait se passer dans la vie civile. D’autres rituels accompagnent le combat, comme le salut de l’adversaire et la préparation du combattant.

Le Muay thaï comporte différentes techniques qui sont : 1- Wai Khru Le salut et l’hommage avant le combat 2- Sinlapa Muay Les déplacements de base 3- Muay Mat Les techniques de poings 4- Muay Tei Les techniques de jambes 5- Muay Khao Les techniques de genoux 6- Muay Sok Les techniques de coudes 7- Muay Pam Les techniques de saisies et projections 8- Muay Bang Les techniques de parades et d’esquives Les Techniques de défenses sont: neutralisations par esquives, déviations, blocages, déplacements, anticipations et contre-attaques, leurres.

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02/

BEA DU GEST


LA AU T E

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LE RÔLE DU CORPS.

Indépendant,le corps tente de détourner les codes dans lesquels on voudrait l’enfermer. Mais il défie aussi l’aspect biologique auquel on aimerait le réduire. À quoi est réduit le corps quand il se frotte à l’inhumain et devient, animal, automate, machine, ou marionnette? Dès lors, comment le corps affecte sa propre représentation ?

La violence est le mouvement d’une entité vers une autre. Mouvement qui nécessite l’usage de la Le corps peut ainsi être statique force parce qu’il rencontre (spectateur), acteur (agresseur) ou receveur (victime). La violence une résistance .

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est une révélation par le corps. C’est ce qui arrive lorsque deux personnes Selon les époques et les périodes, les attentes vis a vis du corps humain sont s’affrontent . Ainsi, les deux entités on différentes. Pour les Grecs la perception le même pouvoir, celui du corps. du corps est rituelle, culturelle, Le corps est une entité matérielle, d’inspiration religieuse, mais pour les plus interface de nos sensations et de modernes, elle n’est qu’une machine de nos émotions. Il est voué à jouir ou à rendement. Pour les humanistes, il est souffrir . La violence lui accorde une une entité à entretenir et à préserver. place essentielle. Elle se sert de lui, l’instrumentalise. Il est l’outil de son expression. A travers la violence que l’on subit, ou que l’on inflige, le corps non seulement découvre quelque chose qui lui est étranger, mais fait connaissance avec sa propre étrangeté et ses propres ambivalences.(force décuplée ou insoupçonnée, incapacité à réagir etc).


CORPS-MACHINE

La présence du corps violent est l’absence même de pensée. Le violent fini par ne plus être que celui qui frappe, casse, reçoit. Descartes considérait l’homme comme une synthèse d’un esprit et d’une machine. C’est notre société qui impose par la culture la façon dont notre corps doit agir, se comporter et vivre selon une esthétique. Le corps violent entraîne une certaine robotisation de l’humain dans le sens où il doit être sans failles, puissant et efficace à la fois. La violence par sa nécessite absolue de la performance contribue à faire exister l’homme en tant que machine de guerre, ou que Surhomme. C’est une instrumentalisation du corps. Il est modelé, réprimé, robotisé, désérotisé, manipulé. La violence condamne, pénalise les corps vieillissants, les handicapés, les «physiquement faible » , excluant également les femmes qui se confortent dans un statut de victimes opprimées.

CORPS-SOUFFRANCE

Le rêve du corps machine fait alors face au corps réel, c’est à dire au corps vulnérable, blessé et souffrant, le corps résistant dans la douleur, ou le corps mutilé , traumatisé et fragmenté receveur de violence . Le corps porte le combat. Il le supporte aussi. Il est le seul martyr. Un corps blessé porte la marque de la défaite. Il est alors l’illustration d’un manque de maîtrise de soi même, mais également comme une preuve d’un engagement au combat. Cette douleur physique est la première limite imposée par le corps face à la violence. Le XVIIIème , siècle de la raison, apporte une vision plus soucieuse du corps sensible. Il visera donc à maîtriser par la raison, une nature sauvage et souvent imprévisible. On sera plus soucieux de préserver le corps intact et en bonne santé en évitant de lui infliger des souffrances. Faut-il considérer la violence comme une des aventures que connaît le corps, ou comme une épreuve qui permet de poser la question même de ce qu’est le corps? Un corps dont singulièrement le destin est d’être pris dans un langage, une communication et encore plus particulièrement lorsqu’il s’agit de violence.

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L’EXPRESSION DU GESTE

La violence s’exprime selon des gestes universels. On peut aussi qualifier ces derniers de «langage physique».

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Les gestes qui traduisent la violence instinctive sont souvent de grands mouvements incompréhensibles improvisés, des déploiements de bras, des coups de coude, coups de pieds, poings, une attitude enragée, un balancement du corps de gauche à droite, d’avant en arrière, comme une sorte de folie qui nous habite et qui secoue le corps dans tous les sens.

L’expression du visage se crispe, expression de l’effort physique. Le visage est à peine visible, réductible à une grimace, un rictus ou une moue arrogante de dur à cuire. C’est une violence très agitée, tribale, guerrière voir barbare.


L’ensemble forme une chorégraphie et nous fait presque oublier le combat violent au profit d’une performance artistique. On se trouve dans une violence plus spirituelle , comme les arts martiaux. Une gestuelle symbolique émergent souvent de nos propres origines culturelles, nos références historiques. Des signes du doigt chez les rappeurs américains , au poing levé de la résistance, l’imitation de l’arme à feu pouce et index déployés, des signes tirés du cinéma, geste de personnages principaux ou du super La violence peut également s’exprimer héros etc. En effet, notre perception dans un geste serein, maîtrisé et assuré. de la violence urbaine «ordinaire» C’est un autre registre de violence très est avant tout médiatisée par les poignante, viscérale voir malsaine. Le images TV, les photos, les vidéos ou visage est calme, détendu. Le regard les films récents de Kassovitch. est vide. Les gestes sont réfléchis Aujourd’hui tous les codes du corps et situés. C’est la violence Orange sont reproduits, diffusés, parodiés, Mécanique de Stanley Kubrick. détournés et deviennent un effet de mode ou un style de vie. Comme on l’a remarqué précédemment, les sports de combats obligent à «Ce qui représentait une grande maîtrise de soi et de son adversaire. On est dans l’économie du l’époque, c’etait que chaque geste. On pare plus que l’on donne.

bande avait son idéologie, sa façon d’être, voir même sa façon de marcher»1. 1. Témoignage d’un membre des REDWARRIORS.

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EXTRAITS DE L’ENQUÊTE «FREE FIGHT» PRODUCTION PERSONNELLE ROMAIN ET MEDHI


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SALUTATION DU COMBATTANT ENVERS L’ADVERSAIRE Dans les arts martiaux, le rituel de la salutation qui précède un combat a pour but d’inciter le combattant à faire un retour sur soi, à se concentrer et «aligner son esprit avec ses gestes». Pour les art martiaux, toute la durée de l’affrontement est séquencée par des saluts à l’adversaire. Ils sont la marque du respect. Mais si l’on observe bien, tous les actes de combats même les plus barbares ont des attentions envers l’adversaire. Dans les combats «sauvages» c’est uniquement le dernier geste ou le dernier regard souvent qui symbolise la victoire, la méprise. Ils s’exerceront, une fois Tous les saluts obéissent à des l’adversaire mis à terre et vaincu. règles particulières et apportent une dimension symbolique au corps. Salut debout, salut à genoux tous deux ont des significations particulières. L’inclinaison du corps , la tenue, la direction du regard ont de l’importance ainsi que la position des mains. Tous les gestes ont une interprétation.

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GESTES THÉÂTRALISÉS MISES EN SCÈNE

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La violence est étroitement liée au théâtre puisqu’il est lui même fondé sur la cruauté,la tragédie, le drame. Le théâtre témoigne de la violence du monde. Il est d’ailleurs important de noter même si ce mémoire est essentiellement consacré à l’expression corporelle, que les grecs, lorsqu’il s’agissait de violence, racontaient mais ne la jouaient pas. On comptait sur la force et l’éloquence des mots pour la retranscrire au public. Or, Aristote définit le théâtre comme une imitation des hommes en actions et non d’un récit, en d’autre termes la mimésis. Le désir d’imitation qui conduit fatalement à une réaction de violence, apporte aussi par la théâtre une illusion. C’est à dire que la mimésis permet à un moment donné de faire oublier au spectateur qu’il est assis devant une scène et qu’il regarde jouer des acteurs. Même si il en a conscience, il arrive que le spectateur réagisse comme si il participait à la scène , comme si il était à la place de l’acteur. Il ressent ses émotions. Il projette la scène dans une réalité.

La catharsis, concept de S. Freud, agit par le drame sur la conscience morale du spectateur. Elle le plonge en le mettant dans un état de transe mais aussi dans la distanciation. Elle va le purger de ses passions, c’est-à-dire, le déstresser, le libérer. Le spectateur ne se purge pas de ses émotions en voyant des exemples édifiants, mais c’est plutôt le dispositif scénique et le mode de représentation, qui purgent le spectateur de ses émotions.

« Nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes de choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, comme les formes d’animaux les plus méprisés et des cadavres.» Aristote, Poétique, 1448b10


Ainsi, un spectateur habituellement horrifié devant une scène de violence peut assister, sans bouger de son siège, à une tragédie grecque. Le dispositif théâtral suffit à le vider des émotions qu’il aurait éprouvé hors dispositif. La catharsis donne accès au spectateur à la fois à la fascination et à la prise de distance. Il nous invite à voir et à participer par procuration le déchaînement de la violence qui s’y joue. Et ainsi, elle repousse une violence «réelle» prête à exploser.

Cette force nécessaire à retranscrire l’événement passe au théâtre, par une expression multipliée, accentuée et sur jouée et provoque l’illusion dramatique . On la retrouve très bien dans la violence du geste; chevelure saisie à pleine main, coups portés , victime agrippée, vêtement mis à mal . Cela passe également par le rôle (acteur, spectateur, victime) et une palette des réactions ( air martial ou satisfait, rire ou mine grave, les yeux baissés, les mains jointes, la tête détournée, regard assumé et regard droit devant soi ) et pour finir par l’expression des sentiments (fierté, hostilité colère, assurance...)

À Bas Bruit est un spectacle de la Cie MPTA , où l’instant de violence entre deux personnes est exprimé dans toute sa théâtralité, sa passion, et sa performance physique. Le spectacle est rythmé au son des événements qui s’y produisent... La cadence s’accélère et s’emballe au moment où la violence naît et augmente. Les gestes deviennent plus francs, plus grands, les émotions sont décuplées, la performance physique aussi. Puis la colère passée, le spectacle reprend son souffle et ralenti. Ce spectacle est entièrement mis à profit du mouvement, lent ou rapide. Subtilement introduits, les gestes retranscrivent parfaitement les temps contradictoires de la violence. On assiste à une juste utilisation du corps dans ce qu’il peut représenter de violent. La performance nous prend aux tripes, non par dégoût pour le geste mais par la beauté que dégage le corps via cette rage.

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À BAS BRUIT

«À bas bruit, c’est ainsi que se transmettent certaines épidémies, les idées rebelles à l’ordre établi, les sentiments naissants. C’est à bas bruit que la contagion avance, bien avant d’être nommée. A bas bruit, comme le récit de nos vies, à peine audibles dans le flux plus grand qu’elles composent.»

CIE MPTA

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GESTE FIGÉ

Figer le geste dans sa violence permet aussi d’apprécier son esthétisme.

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Cela permet aussi de privilégier le spectacle de la violence par rapport à la recherche de ses significations. à force d’appropriation et d’interprétation le geste perd de sa symbolique et de son impact initial, c’est Là où l’ image en mouvement et le à dire violenter, détruire, agresser. théâtre laisse peu de recul et de répit au Le geste devient alors d’un unique spectateur, la grandeur d’une fresque, langage corporel, un objet esthétique. la lourdeur d’une sculpture contribuent à On associe alors facilement la figure intensifier cette tension dangereusement antique du discobole, au «soixanteexplosive. En figeant le geste violent, huitard» jetant un pavé ou à un on accentue sa monumentalité. ... lanceur de cocktail Molotov lors des explosions des banlieues en 2005. Il s’agit alors, de se demander si l’esthétique du geste peut parvenir à faire oublier la gravité de l’acte violent. On entre alors dans une nouvelle contradiction où tout ce qui est censé être «laid» devient beau.


PHOTO 1 : LANCEUR DE COCKTAIL MOLOTOV ÉMEUTE DES BANLIEUES PHOTO 2: MAX BAUMBACH DISCOBOLE. PHOTO 3: MANIFESTATION MAI 68, LANCEURS DE PAVÉS


ENGOUEMENT ARTISTIQUE POUR LE GESTE VIOLENT LE COMBAT DU CENTAURE. GUSTAVE CRAUK. PHOTOGRAPHIE PAR ROBERT DOISNEAU .

Utiliser l’émotion spontanée et immédiate qui naît du spectacle violent et du corps martyr est la base de la peinture religieuse. Elle est basé sur le sacrifice. On site facilement le travail du Caravage en exemple, Judith décapitant Holophène, Le sacrifice d’Isaac. Dans la peinture du Caravage c’est

bien sur le travail de la lumière qui met en place une atmosphère et valorise l’intensité du geste. Le geste violent à toujours suscité beaucoup d’intérêt dans la représentation de l’homme, des premières peintures de Lascaux à celles de Picasso «Guernica». La représentation des corps violents se poursuit chez les contemporains cités en exemple tel que Alexeï Kallima, Guillaume Bresson ou encore Ahmed Asselah. Ces artistes fonctionnent comme leurs prédécesseurs. Il fige le geste, pétrifie le corps violent dans l’immobilité. La peinture de la violence est à l’image du rituel de la violence , c’est à dire suspendue dans le temps.

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PHOTO 1: ALEXEÏ KALLIMA PHOTO 2 : ADEL ABDESSEMED

STATUT DE ZIDANE ET MATÉRAZIE

Adel Abdessemed est allé jusqu’à immortaliser par une statut le fameux et scandaleux «coup de boule» de Zidane à Materazzi. Une gigantesque statut de bronze, de 4 mètres de haut, exposée devant le centre Georges Pompidou à Paris , transforme les deux joueurs en taureaux furieux, tentant d’inscrire la faute légendaire dans l’histoire. «J’ai

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voulu montrer le côté sombre du héros, le goût du destin inéluctable et l’immédiateté retentissante d’un geste» L’artiste lui-même affirme qu’«il n’y a pas de beauté sans choc et sans convulsion». Si son travail

Et ce qui frappe dans les représentations artistiques de la violence c’est le contraste entre l’agitation réelle du geste de violence et la rigidité des corps figés dans des postures parfaitement composées. Le rapport temporel est inversé, pour une action qui aurait à peine durée une seconde, la représentation artistique la fixe dans le temps. s’inscrit dans des thèmes politiques, En retirant à ces scènes de violence Abdessemed n’est pourtant en aucun beaucoup de leurs mouvements, cas, un artiste engagé ou même critique. l’artiste suspend la brutalité de Il représente simplement ces moments la scène et la projette dans un d’« effraction » ou d’« intrusion » autre temps. La voici alors qui font tous les actes de violence. à disposition de celui qui Lorsqu’il est figuré par l’art comme contemple l’image. le remarquait déjà Aristote, l’acte Les dessins et les fresques d’Alexeï violent perd de sa bêtise pour Kallima renouvellent le genre en conquérir sa dimension esthétique. proposant une esthétique de la violence urbaine dans la Russie d’aujourd’hui. En figeant l’émeute dans la virtuosité rigoureuse de son trait, Alexeï Kallima reprend cet éternel procédé de l’art qui pétrifiait la violence sur le mur de la grotte, le bois du crucifié ou la pierre des cathédrales.


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PHOTO 1 ANDREJ GLUSGOLD AFTER FRANCIS BACON PHOTO 2 GUILLAUME BRESSON 2005 SANS TITRE PHOTO 3 FRANCIS BACON AUTOPORTRAIT


Guillaume Bresson, peint des scènes de violences urbaines à la manière des scènes peintes par Delacroix. Il utilise le répertoire classique de l’expression des passions, s’inspire des plus grands peintres pour mettre en place des tableaux d’histoires contemporaines traitant de la violence. De loin, on assiste à une bataille Antique. De près, les guerriers sont vêtus de survêtements Nike, Addidas, puisque l’on se trouve en 2005. Le caractère théâtral de son oeuvre, l’hyper réalisme des affrontements, la précision du dessin font que face à sa peinture on assiste à une véritable chorégraphie des corps. On dirait parfois des danseurs de hiphop. Bresson met à distance la réalité et nous pousse en tant que spectateur à appréhender la violence différemment , pas seulement comme des faits d’actualités .

Parmi les artistes qui s’attachent à représenter la violence on cite Francis Bacon. Parler du travail de Bacon est important dans cette analyse car il apporte une autre vision du corps violent. Il peint le corps souffrant, torturé, monstrueux. Son univers le distingue de tout ce qui avait pu être fait sur ce thème au paravent que ce soit par le choix des couleurs ou par son interprétation du corps par la déformation. Il s’inscrit comme tous les autres hors du temps, mais le caractère violent qui ressort des corps qu’il peint semble vivre. La violence s’exprime comme une sorte de folie impossible à canaliser. On se retrouve face à des corps quasi aliénés, des corps que la violence pousse vers une souffrance quasi dansée. Luigi Ficacci, Taschen 2005, à propos de Francis Bacon:

« À partir de son œuvre, l’homme contemporain se trouve brusquement capable de connaître ce mélange de violence, d’angoisse, de peur, du sacré, de désir, de désespoir, de déchéance, de recherche de l’amour, d’abjection animale présent en lui, cette manière devenant nécessairement constitutive de la beauté.»

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LE MOUVEMENT

La violence n’existe que dans le corps en mouvement. Figer le geste n’est qu’une de ses nombreuses représentations. Le corps se transforme en se dirigeant d’un espace à un autre.

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Certains artistes comme Duchamps se désintéressent des détails de la figure humaine ou toutes représentations qui pourraient figer le mouvement. On retraduit le mouvement dans l’espace par une représentation fragmentée et segmentée. Marey et Muybridge ont utilisé la chronophotographie pour retranscrire le mouvement notamment pour l’expression du combat. La violence qui s’exprime transforme le corps. Par le biais de la danse, le corps la transforme à son tour. Le corps n’est plus que l’espace de sa représentation et non plus de son expression. C’est une métamorphose où le mouvement va transformer la violence en élément de beauté. Cette transformation transforme «abandon du corps» en présence et «corps souffrance» en beauté.


ESCRIME ETIENNE JULES MAREY

1890

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EADWEARD MUYBRIDGE BOXING, OPEN-HAND. PLATE 340 1887


VIOLENCE CHORÉGRAPHIÉE

Le champ d’action et la mise en pratique d’une violence exorcisante ou exutoire semble de plus en plus restreinte mais est plus que jamais nécessaire. On passe de la violence condamnable car refoulée à la violence acceptable car maîtrisée. On entre alors dans un jeu J’ai réussi par la mise en scène d’objets défouloirs à passer du geste figé et statique, de mouvements lucides et au geste joué et vivant dans le déplacement corrects. et l’occupation de l’espace. C’est une mise en action du corps, un catalogue de gestes Au lieu de se révéler automatiques et inconscients, chacun de nos gestes peuvent référencés. La nature des matériaux a eu son importance car elle renvoie à une trouver leurs épanouissements à l’instant attitude, une réaction et donc un geste même où ils émergent de notre corps. Le corps, principal interface de l’expression qui lui est propre. Mon objectif était de démontrer que la violence est un champs de la violence, le pied, la main, les d’action propice à la mise en pratique du jambes, la tête, le poing, nous livrent un catalogue vivant et continu de gestes, une corps et au jeu de mouvement, et qu’au lieu transformation du corps dans des attitudes de se révéler automatiques et inconscients, chacun des gestes pouvaient trouver sa symboliques et des actions répétitives. part de lucidité et de maîtrise. Le geste assumé et contrôlé car chorégraphié et mis en scène, m’as permis de trouver des solutions esthétiques jusqu’à atteindre le EXTRAITS DE L’ENQUÊTE stade de séduction. Ces objets deviennent «FREE FIGHT» l’œuvre manifeste et forme un ensemble PRODUCTION PERSONNELLE qui témoigne du passage à l’acte. BENEDICT

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LA DANSE SITUÉE L’ART ET LE SPOR UNE TRANSFORM FASCINANTE DU CORPS. ON TR DANS LE GESTE D VIOLENCE ET NOT DANS LES SPORT COMBAT, UNE LIG CHORÉGRAPHIQU


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La boxe obéit à une chorégraphie. Il est question de mouvements d’attaque dansés, jeu de jambes croisé, sautillé, léger. Les déplacements autour de l’adversaire y sont bien plus nombreux que les coups portés. Ce déplacement est d’ailleurs souvent repris chez les «breaker» en introduction à leur démonstration au sol. Les techniques de combat et de défense composent avec des mouvements que l’on pourrait facilement assimiler à des mouvements de danse hiphop: le passe passe (préparation du mouvement au sol), le break ( mouvement acrobatique au sol) le freeze (position statique) le poping (contraction des muscles) ou encore le smurf (ondulation du corps) .

KAFIG

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En 2010, Mourad Merzouki présente à la Biennale de la Danse , son nouveau spectacle Boxe, Boxe. Il fusionne danse hiphop, musique classique et boxe. Il choisi comme point de départ la pratique de la boxe et lui apporte un coté poétique et une certaine légèreté. Il nourrit sa danse de divers influences afin de dévoiler une oeuvre assez inattendue avec un thème au départ étroitement lié à la violence. Pour parler d’un sport à priori violent, il mêle un style de danse dynamique et rythmé. Mourad Merzouki a décidé d’accompagner son spectacle par de la musique classique afin d’apporter un côté inattendu. Amener à bousculer les codes du hiphop , il fait avancer la discipline.

La violence impulse une dynamique, une dynamique de groupe , une dynamique gestuelle, une force artistique. On trouve dans la culture urbaine, un chemin continu et discontinu, un zapping, un rythme insufflé par une rage, une colère, une violence qui n’appelle qu’à l’explosion. Et cette pulsion artistique apporte des résonances dans le réel. D’un point de vu chorégraphique il est intéressant de voir à quel point danse et sport de combat sont liés (sports de combat ou pratiques d’affrontement, telles que la corrida par exemple). On retrouve de liens évidents entre la boxe et la danse, ou le toréador face au taureau. C’est une même façon de bouger, le même rapport au corps, la même préparation, pas seulement dans l’expression du geste mais aussi dans son environnement: L’arène, le ring , la scène.


PHOTO 1 BOXE BOXE CIE KAFIG PHOTO 2 PUBLICITÉ NIKE

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COMBAT DE DANSE

On peut exprimer l’idée par le geste dans son côté radical. À l’image d’un ring de boxe , la pratique du Battle (de l’anglais «bataille») en danse hiphop est fréquente. Elle retranscrit cette image d’un rude affrontement où les combattants (deux danseurs) s’affrontent par des démonstrations techniques et chorégraphiques mais aussi par l’ allure et le style.

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DANSE DE PRÉPARATION AU COMBAT Le Haka est une danse de guerre Maorie qu’on retrouve dans plusieurs civilisations du Pacifique. Il n’est pas spécifique à la Nouvelle-Zélande. D’autres nations comme les Samoa, les Tonga ou les Fidji, pratiquent aussi ce type de rituel. Il était effectué avant chaque bataille et servait à évacuer la peur en sublimant la concentration des guerriers et en renforçant leur cohésion. La Capoera est aussi nommée «Danse de combat».

POKEMON CREW PARVIS DE L’OPÉRA DE LYON.


03/

EXP

V ME NTA


PRE S SION VE S T I AIRE


APPROCHE SÉMIOLOGIQUE DU VÊTEMENT VÊTEMENT: TOUS CE QUI SERT À RECOUVRIR LE CORPS. MAIS PAS SEULEMENT...

Par quel moyen la violence influence une morphologie, un geste, une attitude? Par l’approche du vêtement on abandonne la violence purement physique pour approcher la violence symbolique. À l’intérieur de certains vestiaires, il y a des formes, des associations de matières qui expriment symboliquement une violence. Le processus d’extériorisation de la violence passe par le vêtement . Le corps est donc substitué par le vêtement qui lui même insufflera une manière d’être et de se comporter. Il devient la nouvelle interface de la violence. Il permet la rupture avec les normes imposées par l’élégance, le bon goût et la respectabilité.

Tous les signes sont repris du milieu carcéral, au métissage, colonialisme esclave, armée, ghettos noirs américains, carnaval, magie, etc. Le processus commence par une action bénigne, le port d’une casquette, l’achat d’un scooter, d’un disque,etc. Puis ce processus débouche sur la construction d’un style, d’un geste, d’un mépris.

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DICTIONNAIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 90

«Parmi les trente ou quarante théâtres et 644 bals publics qui faisaient recette, il y avait les bals des victimes, où n’étaient admis que ceux qui affirmaient avoir perdu des parents par l’échafaud, où l’on dansait en habits de deuil, et où l’on saluait d’un coup sec de la tête, comme si elle eût été frappée du couteau de la guillotine. Dans les théâtres, on applaudissait les allusions qui semblaient avoir trait au jacobinisme, à la tyrannie. La « jeunesse dorée », les muscadins, ainsi nommés parce que le parfum du musc et celui de la muscade faisaient alors fureur, applaudissaient les allusions hostiles à la République»

PARIS JOUVET ET CIE 1893 P.336.


La mode est une expression symbolique de la violence. À la violence des coups et des gestes, s’exprime la violence du style. C’est une façon de déguiser cette violence sous une forme de vestiaire. Grung, Punk, Rocker, Zazou ou Dandy, ils ont chacun selon leurs époques respectives, contribués à jouer un rôle transgressif où transmettre l’image de la violence, par leurs vêtements mais par l’attitude que ces derniers Ils portaient, d’immenses anneaux aux procurent. oreilles, d’énormes lunettes sur le Durant cette période du Directoire, «Incroyables et Merveilleuses» comme on les appelait, répondent à cette triste période en cherchant à s’enlaidir au maximum et en cherchant à renvoyer des codes liés à cette période révolutionnaire. Les hommes portent de longues tresses de cheveux, tombant sur les épaules, ou les cheveux abattus le long des tempes que l’on nommait « oreilles de chien». Un peigne d’écaille relevait les cheveux, derrière la tête, de manière à figurer un chignon et à rappeler la toilette des condamnés à mort. Des cheveux qui devaient être coupés avec un rasoir et non des ciseaux.

nez ou bien un énorme binocle à long manche devant les yeux, comme s’ils étaient affectés de myopie. Ahurissante allure, drôle de démarche à petit pas effarouchés, comme s’ils étaient pris d’un handicape quelconque, comme un sautillement le torse bombé et le port de tête outrageusement hautain et un parlé sans desserrer les dents en zézayant et en rabotant systématiquement les consommes dites vulgaire. les d et les r sont escamotés les “ch” remplacé par un “s” charme devient sarme.et le “g” en “z”, un visaze anzélique, digne de l’élégance de la prononciation anglaise. ce qui donnait : “ma pa’ole d’honneu’ mais c’est inc’oyable ! c’est ho’ible, c’est un Zacobin!” Cette façon de parler s’appelle de Garantisme.* Dans une volonté de choquer, les femmes dites Les Merveilleuses décident d’apparaître en public couvertes uniquement d’un voile de gaz transparent, de robes si légères et transparentes qu’elles apparaissaient aux yeux de tous encore plus indécentes que si elles étaient entièrement nues. Le public s’en étant scandalisé, une réprobation générale s’éleva contre ces ultramerveilleuses, qui furent contraintes de renoncer à ces innovations.

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Puis au fil des périodes historiques, des différentes revendications sociales, des divers influences générationnelles, les vestiaires ont bien sûr évolué. Certains codes ont été réutilisé, d’autres sont inventés, pour créer les nouveaux Incroyables et nouvelles Merveilleuses. Parmi eux les zazous, mods,rockers, hippies, punks..

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Le corps s’est paré d’un vestiaire qui lui permettait d’exprimer visuellement sa rébellion. On parle de révolte par le style. Les jeunes arborent donc des tee-shirts et des jeans déchirés, teignent leurs cheveux, les coupent de manière à leurs donner des formes inconcevables, se maquillent de façon très exagérée, surchargée. Les vêtements et le style sont inspirés du sexe, de l’alcool, de la drogue, bref d’un univers extrêmement débauché. La volonté n°1 du Punk est de choquer.


PATRICE BOLLON

«...tout en lui, de l’architecture générale de sa panoplie à son vocabulaire en passant par les couleurs et les matières qu’il utilise, les attitudes et les comportements qu’il promeut, son esthétique son graphisme, et la musique qui lui est associée, se répond et converge vers la constitution d’une espèce «d’espace sensible» particulièrement cohérent : la société du spectacle , apparences, illusions et désir d’illusion, il se charge de pêchés qu’il n’a pas commis qu’il n’a pas pu commettre, comme si l‘intention avait valeur d’action (...) la mauvaise conscience permanente et universelle de la société en fait une représentation, un symbole , un mythe qui appartient au domaine du spectaculaire. Ils se contente d’incarner le mal futil, inconséquent, un jeu, une pose, pour ne pas dire une mode. Difficile donc de le prendre au sérieux. Et pourtant les questionnements que soulève le punk ne laissent pas de glace la société».

À PROPOS DU PUNK LA MORALE DU MASQUE

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D’un point de vue purement morphologique l’emprunt de certains codes vestimentaires ou une certaine façon de porter le vêtement influencent CACHER SON VISAGE la posture du corps, la Dans les années 30, «La Cagoule» est le surnom donné par la presse démarche.

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à l’« Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale ». Il parait Le baggy est un jean large né dans les évident qu’ avant d’effectuer tout acte prisons américaines où les détenus transgressif ou acte de violence, on recevaient des tenues souvent trop se protège en se couvrant le visage. grandes alors qu’ils n’étaient pas autorisés à porter de ceintures. Le baggy D’une part pour se préparer une protection physique mais surtout a commencé à se démocratiser lorsque une protection de l’identité. les anciens prisonniers ont décidé de porter ces jeans une fois réhabilités dans Se couvrir le visage garantit un certain la vie civile afin de se reconnaître entre anonymat. On se couvre le visage pour eux pour mieux s’entraider. C’est au ne pas être reconnu, que ce soit pour début des années 90 que le style a été des raisons tactiques ou parce que les repris par de nombreux rappeurs tels que 2 Pac, Nas ou encore Ice Cube pour activités dans lesquelles on est engagé pourraient avoir des conséquences affirmer leur appartenance au ghetto. graves, parce qu’elles sont illégales. C’est à ce moment là que le baggy a fait Également par peur des menaces et l’objet d’un déclic auprès des jeunes américains issus des quartiers populaires. des représailles. Ou tout simplement Ils ont décidé d’adopter massivement ce pour des raisons honteuses. Une cagoule est considérée comme un style. Porter un baggy offre une allure nonchalante, un tantinet sportive puisque accessoire de la panoplie de la violence. le style «bagnard» s’affirmera au travers La matière dont elle est faite peut être de vêtement de coton XXL. Le fait que le choisie pour ses propriétés ignifugeantes pantalon tombe, et donc que l’entrejambe pour un usage militaire par exemple. se retrouve presque au niveau des genoux, Le symbole de la cagoule est aussi très violent et lié au pratique de mise à mort. entrave la démarche. Les mouvements des jambes sont assez limités et la marche Des cagoules sans aucunes ouvertures étaient utilisées pour masquer la vue des restreinte. Souvent le haut du corps est légèrement recroquevillé, bombé puisque condamnés à mort lors de leur exécution. la main retient sans cesse le pantalon. La loi intervient d’ailleurs sur le port Toujours vêtu de marque, le rappeur de la cagoule. Elle prévoit par exemple entre en contradiction avec ce qu’il l’interdiction de dissimuler volontairement dénonce, dans son coté «bling-bling» et son visage lors d’une manifestation ostentatoire. Il est soumis aux valeurs publique. Le texte punit d’une amende qui l’oppriment. Il donne à voir, au travers de son look, les pires facettes du maximale de 1 500 euros le fait pour une personne, au sein ou aux abords monde qui l’écrase, à savoir l’argent. Sa tête est couverte soit d’une capuche, immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement bonnet, casquette, visière ou encore son visage afin de ne pas être identifiée d’un bandeau (parfois les deux) qui dans des circonstances faisant craindre lui donne une allure fantomatique. des atteintes à l’ordre public.


PHOTO 1 MEMBRE DU GROUPE DE RAP SEXION D’ASSAUT. CLIP À BOUT DE SOUFFLE. 2013 MISE EN PLACE DU VÊTEMENT QUI ÉVOQUE LES SILHOUETTES DES MEMBRES DU KU KLUX KLAN PHOTO 2 WALTER VAN BEIRENDONCK F/W 2012 PARIS


«KIM» RED WARRIORS On avait des bombers, on portait

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leurs chaussures, on a adopté leurs techniques de combats ..comme on a combattu en face d’eux, on a vu qu’ils étaient efficaces , ils avaient des triplex... (...) j’ai vu que c’était efficace, j’ai copié ça! les docs...dans la tête c’est l’équivalent d’un coup de batte de base ball, là aussi on a trouvé que c’était efficace donc on a copié.

GROUPE ANTIFA


Contrairement au rappeur, les skins et redskins se retrouvent plus dans le coté pratique de la tenue, et choisissent leurs vêtements pour leurs efficacités aux combats. Leurs apparitions sont liées à une opposition idéologique politique et raciale. On apparente leur style vestimentaire à des véritables idéologies guerrières, qui se rapproche du vestiaire de l’armée. Tenues de para-militaire soit en version camouflage, soit tout en noir, port du bomber, crâne rasé, jeans délavés, boots militaires aux pieds, ils sont une évolution des «Mod». Le plus violent des «mods» s’invente un look vestimentaire plus adapté à la bagarre.

Les « Hard mods » forment les premiers groupes de skinhead. Pur produit de la classe ouvrière anglaise, ils détestent tous les autres groupes notamment les hippies qu’ils considèrent comme des «gosses de riches». Fascinés par les voyous Jamaïquains, leur look et l’appartenance à une bande étaient conditionnés par la musique qu’ils écoutaient .Chaque musique avait sa tenue vestimentaire et ses codes de comportement. Le crâne était entièrement tondu pour éviter les tirages de cheveux et qui renforce encore plus le coté militaire. On cherche à transmettre un sentiment de peur par le vêtement.

«Les fringues étaient propres, carrées , les gens avaient peur! Quand on montaient à 8 dans une rame de métro tous le monde se taisait , les gens regardaient leurs pieds».1 1.Témoignage d’un membre de groupe ANTIFA.

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LES TENUES DE COMBAT Les mouvements skin / redskin ont démontré que pratiquer le combat nécessite un vestiaire adapté, à ce que veut produire le corps en matière de geste violent. L’armure est avant tout un équipement corporel défensif. Cependant elle doit, en plus d’assurer une grande protection (volonté d’alourdir) , garantir également la mobilité (volonté d’alléger). En tentant de faire des compromis, certaines armures optent pour l’un des deux principes. Rigidité de la cuirasse. Souplesse et lourdeur de la cote de maille. Extrait d’un article publié le 10 Mai 2008, Le Figaro: «...13 000 CRS vont être déployés sur le terrain avec d’étonnantes lunettes de protection en Plexiglas qui permettent de voir à travers la visière du casque

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lourd. Les 60 compagnies se verront aussi dotées d’un large bouclier «mou» tout à fait inédit. Souple et recouvert de tissu à la manière d’un gilet pare-balles, il est conçu pour résister aux balles de gros calibre. «Même les décharges de chevrotine ne passeront plus, note un officier. On pourra ainsi multiplier les bonds offensifs chez nos adversaires sans jamais être à découvert.» De plus,

leurs traditionnelles tenues bleu marine ont aussi été ignifugées maintenant que les cocktails Molotov figurent dans l’arsenal «classique» du voyou de cité. Soucieux de parfaire cette panoplie, le gardien de l’ordre dernière génération sera doté d’un pistolet à impulsion électrique et d’un fusil à crosse pliable pouvant lancer des balles en caoutchouc avec une redoutable précision à plus de quarante mètres. (...) L’ensemble de l’équipement pèse une vingtaine kilos, soit une charge maximale pour des hommes appelés à courir en binôme en cas de besoin. Car, embrasement dans les quartiers difficiles oblige, les CRS ont fait évoluer leur tactique depuis 2003, à la demande de Nicolas Sarkozy, afin d’être plus mobiles au pied des barres d’immeubles. ««Les gars ne restent plus figés en formations constituées, genre légion romaine, qui barre une rue avant de charger en bloc, rappelle un officier...».


RÉFÉRENCE REPRISE PAR LA MODE PUBLICATION WAD MARS 2012 10.JACKET BLEU DE PANAME BOOTS MERRELL BY COLETTE. 11. HELMET RUBY 12. JACKET BELU DE PANAME GANTS FOX


PHOTO 1 TENUES D’ESCRIME PHOTO 2 DANSEURS DE CAPOERA

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Contrairement à celle du CRS la tenue de l’escrimeur s’approche de la tenue idéale pour combattre. Elle assure un maximum de protection par la qualité et l’épaisseur de la matière et s’associe à une forme vestimentaire qui permet la liberté de mouvement nécessaire à la pratique. Selon la norme le tissu varie de 350N à 800N. Le tissu qui constitue la bavette du masque atteint les 1600N. La partie inférieure de la veste doit recouvrir le pantalon sur au moins 10cm. La sous-cuirasse portée du coté du bras armé, protège le cou et la clavicule. La manchette du gant doit recouvrir la moitié de l’avant bras armé de l’adversaire afin d’éviter que la pointe de son arme ne rentre dans sa veste. Le pantalon est attaché et fixé au dessous des genoux. Les chaussettes recouvrent entièrement la jambe en dessous du pantalon. La tenue ne doit ni gêner, ni blesser l’adversaire. Elle ne comporte aucune accroche ou ouverture dans laquelle pourrait s’engager la pointe de l’épée.

On retrouve dans ces tenues vestimentaires dédiés à l’expression du combat grand nombres de références historiques liées à l’esclavagisme. L’influence par exemple d’une pratique comme la Capoera (née au brésil au temps de l’esclavage) dans le choix du vêtement de la discipline autant en terme de couleurs que de coupes spécifiques est relativement récente et traduit l’appartenance à un groupe. Les combattants sont à l’image des esclaves pieds et torses nues vêtues d’une sortes de pantalon large coupé dans une grosse toile. Aujourd’hui, on utilise des vêtements blancs, Abadà - qui signifie littéralement «ce que peut contenir le pan d’un habit» qui est le pantalon large du capoeriste. L’abada se doit de rester blanc puisque seul les mains et la tête peuvent toucher le sol. Mais cette interprétation est contemporaine, puisqu’il n’était pas destiné à rendre compte de cela. Les vêtement blancs étaient seulement la tenue dominicale ou festive. En revanche le port du foulard en soie pure autour du coup a été initié par le capoeriste puisqu’il est censé conférer une certaine magie qui permettrait d’arrêter les lames. Aujourd’hui la capoéra étant devenue un sport reconnu, les pantalons ne remplissent plus qu’un rôle pratique et des notions de confort. Avant de nombreux combats, on retrouve un rituel de préparation, la mise en place du vêtement Pour le boxeur c’est la pose des bandages, portés sous les gants, qui protégeront ses os métacarpiens . Au judo,la mise en place des kimonos. Le kimono se porte toujours coté gauche sur coté droit, ce sont les morts qui sont habillés en croisant l’inverse. Il est tenu par une ceinture elle même nouée d’une certaine façon.

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VÊTEMENT ET GESTE VIOLENT Comme constaté précédemment, la gestuelle est conditionnée par le vêtement. C’est lui qui modifie l’image du corps et par la suite dicte son comportement. La largeur des manches du kimono permet d’y glisser les bras, la baggi contraint les jambes, certaines robes empêchent les gestes très hauts. Le vêtement inclut donc sa façon d’être porté, ce qui s’illustre aussi dans la démarche. En effet une jupe arrivant au niveau des genoux n’entrave pas la marche alors qu’une robe fourreau oblige son porteur à se déplacer à petits pas. A travers le vêtement se fabrique une gestuelle qui est une manière d’être, ainsi fabriquée elle est l’outil du maintien.

COLLAGE CUIRASSE. AUTEUR INCONNU.

Selon Paco Rabane les vêtements cousus, et non drapés, ont été inventé par les religions monothéistes afin de punir le corps coupable du pêché originel. Le vêtement cousu est le vêtement de la castration car il est contraire aux gestes naturels. La gestuelle et le maintien qu’induit le vêtement le font investiture car il modifie la manière d’être au naturelle Mais que veut on faire dire au vêtement dans son application du geste violent? Dans l’ensemble des études menées dans ce projet, le geste a été pris en considération comme étant une danse de la violence. Le violence s’exprime comme une écriture dans l’espace, par le geste et grâce au vêtement. On parle aussi d’un vestiaire qui donne de la force, qui impose . Il joue sur l’opposition des matières pour exprimer les contradictions telles que le besoin de s’imposer par la lourdeur et la grosseur, le besoin de bouger d’exprimer de se sentir libre de toutes contraintes. Il convient de se sentir à la fois fort, protégé et libre. Cette étude aboutie en définitif vers un vêtement qui permet l’explosion des fantasmes. Cela passe nécessairement par une étude du matériau et des expériences morphologiques dans le rapport à l’autre Le vêtement peut être souffre douleur donc libérateur. C’est un vêtement exutoire qui permet et insiste le geste ou dans certains cas le retiens .

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UN V PROPULSE LE RÉGULE? QUI LE LE MAÎTRISE? Q QUI LE SOULIGNE? QUI LE CANALISE?

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VÊTEMENT QUI GESTE? QUI LE E RETIENT? QUI QUI L’EXAGÈRE? 105

Les pièces vestimentaires qui sont à mettre en place sont porteuses de l’expression d’un besoin en l’occurrence ici: la violence. Je retiens j’exprime!


Si le vêtement conditionne le geste. Le geste peut également influencer l’aspect d’un vêtement. Action - Résultat!

U DÉFORME L QUI LE DÉCHI L’AGRANDIT? 106


UN GESTE QUI LE VÊTEMENT? IRE? QUI ? QUI LE FROISSE? QUI L’ÉTIRE?

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G. SIMMEL Le comportement, la démarche, le tempo, le rythme, les gestes sont essentiellement déterminés par le vêtement.

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PHILOSOPHIE DE LA MODERNITÉ 1989 P 174 PHOTOGRAPHIE DE LOIS GREENFIELD


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LES INTERPRÉTATIONS DE LA MODE Selon Li Edlkoort,

«les tendances expriment ce qui travaille une société de l’intérieur».

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La mode montre l’état de la société. Ce n’est pas le fruit du hasard si les symboles appliqués à certains vêtements issus de mouvements contestataires deviennent mode vestimentaire en tant que tel. Le vêtement atteint une position d’icône. La signification à l’origine du vêtement est mise de coté et son triomphe ne signifie pas le triomphe de l’idéologie. Mais c’est finalement reconnaître ce que dit l’exclu (celui qui a inconsciemment impulsé cette mode). Alors il perd son statut de rebelle et d’exclu et devient marginal. Et pour que tous ces codes arrivent dans la Haute Couture, et de la Haute Couture passent au prêt a porter et donc re exploités de façon normale dans notre quotidien c’est que notre société finalement, se compose de cette violence.

Selon Frédéric Monneyron, le vêtement informe du réel. La société est le reflet de ce qu’elle produit. Les créateurs contemporains s’emparent encore aujourd’hui de références du punk, du rappeur, du grung et des mouvements rebelles issus de la société. Parmi les nouveaux designers on retrouve le travail de Ann Demeulemeester, Rick Owens et leur style classique goth rebelle, Thom Browne et style BCBG mauvais garçons. Puis sont apparus les rebelles futuristes de Juun. J , Gareth Pugh et son style dark-bohËme. Et enfin Ricardo Tisci, qui se lance dans une signature streetwear ghetto. Peut-être que la réponse se trouve dans l’exemple ultime, Hedi Slimane, qui a réussi à imposer la figure du jeune homme Berlinois alternatif des années 2000. Et s’il est vrai que sans les Hippsters, les rockers, punks, les diversités de vestiaires seraient pauvres, il est nécessaire que ces codes qui naissent spontanément presque inconsciemment soient retranscrits par des designers de mode. Comme F. Monneyron l’explique dans La frivolité essentielle, les créateurs ont la responsabilité de donner forme à ce qui n’en a pas , donner du sens à ce chaos et cette confusion que la mode vestimentaire de la rue produit.


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C’est parce que Vivienne Westwood s’est emparée des Punks, qu’ils sont devenue une mode, et que cette mode est passée dans la grande consommation. La mode demeure qu’ illusion et fausse croyance. Et quand il implique le vêtement, l’imaginaire se fait figure du sociale. La reprise des codes nous permet de faire une résonance dans le réel, puis de s’y infiltrer. Si ces codes sont implantés dans le quotidien, c’est qu’ils ont perdu en partie ou en totalité de leur pouvoir de représentation. Il faut que le symbole soit vidé de son contenu, qu’il soit oublié pour être à accepté. Les modèles ainsi repris par la Haute Couture évoquent, non plus un moment de violence, mais plutôt un imaginaire de ces violences. Autre temps = autre imaginaire

«..contestation d’hier, aujourd’hui produit de qualité pour la consommation culturelle. Cette consommation a engloutie ce qui cherchait à donner un sens» Lefèvre 1968.

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LEA PECKRE SPRING/SUMMER 2014


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À partir du moment où une «sous culture» commence à assumer une vocation marchande ou les codes deviennent plus familier, le contexte de références auxquels ils sont assignés est clairement identifié. La mode ne se contente pas d’enregistrer des références culturelles résistantes, elle les réinscrit dans un contexte où elles retrouveront un sens commun. La diffusion actuelle des mouvements C’est par ce processus de violents est indéniablement liée à un récupération que l’ordre est processus de production et de marketing, rétablie et que les mouvements sont qui entraîne une banalisation des ces envoyés au rang de spectacle. mouvements issus de la contestation. Ce processus passe par la Leurs innovations sont directement transformation des signes issus de exploitées par l’industrie de la mode. mouvements contestataires, en objets Chaque nouvelle sous culture apporte de consommation standardisés. une nouvelle tendance , alimente un La relation entre ces mouvements nouveau look. Mais la consommation est contestataires et l’industrie de la mode à l’image du social. Les produits présents qui sert et exploite ces mouvements est chez H&M, Mango, Zara sont chargés de ambiguë. On sait que leurs expressions significations. Ces innovations produites ne se pratiquerons que dans la sphère par les mouvements de contestation civile, et que peu de personnes porterons sont reprises puis rendues accessible une veste punk au travail. Mais elles au public. Si il sont symboliques dès le continuent à communiquer par le biais départ, ces styles finissent par instaurer de ces marchandises (vêtements) même de nouvelles conventions, ressuscitent si leurs significations sont délibérément des produits obsolètes (augmentation subverties ou inversées. On note alors de la fréquentation des fripes). d’une part l’exploitation commerciale , et de l’autre l’originalité et la créativité. La mode prend acte de la réalité de la société, de la violence qu’elle produit. Elle est là pour réconcilier des contradictions (horreur et fascination. Indignation ou amusement, adoration détestation, style/anti style, ). C’est un laboratoire manifeste de la violence. La société a besoin de regarder sa violence et de la mettre en scène . Cette mise en scène passe par le vêtement , sa reconnaissance formelle. La mode est une expression symbolique de la violence. Elle pousse la violence dans l’imaginaire et l’inconscient collectif.


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VOGUE MAGAZINE OCTOBRE 2010


«Des l ‘été 1977, on pouvait terminait par «Choquer , C’est Chic» commander par la poste des ce qui présageait le déclin imminent vêtements et des emblèmes punks de la sous culture punk.» vendus sur catalogue, En septembre de la même année, Cosmopolitan publiait la dernière collection de la styliste «Zandra Rhodes qui tournait entièrement autour de la thématique du punk. Les mannequins ployaient sous des montagnes de plastique et d’épingles à nourrice (ornées de pierre précieuse. L’article en question se

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LOOK CHANEL . 2014 DU CHAOS À LA COUTURE


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TENDANCE URBAN WARRIOR BALENCIAGA PRINTEMPS ÉTE 2007

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KRISTEN IN FAMOUS "GRUNGE AND GLORY" EDITORIAL FOR AMERICAN VOGUE SHOT IN 1992

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04/ CONCLUSION C’est par le biais d’études de cas que j’ai souhaité mettre en avant des exemples parlant qui questionnent encore notre sociétés. Des sociétés qui se sentent piégées et dépassées par cette violence.

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Le sujet de la violence est un sujet compliqué qui m’a toujours interpellé par ses ambiguïtés. Sans aucune intention de faire l’apologie de la violence, mon étude démontre qu’elle doit exister.

Ainsi on cherche a apporter à ces problèmes des solutions. On interdit des pratiques par conscience morale, d’autres pratiques qui nous choquent, au détriment parfois de toute une culture. Nous sommes en tant qu’être humain tiraillé par ces allés et retours constant entre fascination et dégoût pour la violence . Alors on édulcore et on tente de conserver des «fake», (films, TV, musique) des signes, des symboles qui nous rappellent ce caractère violent qui finalement nous est légitime.


VERS LE PROJET... Ce mémoire est une matière première qui met en évidence les relations entre la violence et les limites du corps. Si le vêtement peut tomber dans l’oublie, le geste lui, est difficilement occultable. C’est grâce à la prestation scénique que le potentiel subversif de la violence s’exprime le plus. Je me suis ainsi focalisée sur le geste car il met en scène une réalité , la conserve , l’illustre et nous rappelle comme avec une certaine nostalgie une partie sombre de nous même que l’on tente de plus en plus d’évincer de la société et qui ne nous permet plus ou très peu de l’exprimer.

Le phénomène de la violence m’intéresse en ce qu’elle est une démonstration visuelle comportementale, physique et esthétique. Mon projet se dirigera naturellement vers une exposition des capacités du corps et de la performance du matériau qui habille ce corps, support expressif de la violence.

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05/ SOURCES DOCUMENTAIRES BIBLIOGRAPHIE La moral du masque, Patrice Bollon.

La mode et ses enjeux, Frédéric Monneyron.

La violence et le sacré, René Girard. Danseurs du Défi, Claudine Moïse.

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La part maudite, la notion de dépense. Georges Bataille 1949. Les couturiers de la danse, Philippe Noisette.

Sport et civilisation la violence maitrisée. Norbert Elias Sous culture, le sens du style Dick Hebdige traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry.

Renaud Tarlet, «Le rituel du concert et la question du sacré», Revue Appareil [En ligne], n° 3 - 2009, Numéros, mis à jour le : 04/04/2013, Carnaval : fête, révolte, spectacle — Pour URL : http://revues.mshparisnord. une histoire Études françaises, vol. 15, org/appareil/index.php?id=841. n° 1-2, 1979, p. 15-34. Jacques Dubois

Le Désir de Violence, Books #38 12/2012. Olivier Postel-Vinay

Kanaval: Vodou, Politics and Revolution on the Streets of Haiti,Leah Gordon La Frivaulité essentielle Frédéric Monneyron.


FILMOGRAPHIE / DOCUMENTAIRES Mon oncle d’Amérique, Alain Resnais, 1979. http://www.numeridanse.tv/fr/catalo g?mediaRef=MEDIA110902115645267. Documentaire Cie Kafig, en partenariat avec la Maison de la Danse de Lyon. http://www.youtube.com/ watch?v=0Dn2NRvrR-U AntiFa, chasseur de Skin. 2008 Documentaire réalisé par Sarah Bruker et Marc Aurele

SPECTACLES À bas bruit, Cie MPTA, Théatre des Célestins, Lyon. Boxe Boxe, Cie Kafig, Maison de la Danse Lyon.

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REMERCIEMENTS à l’équipe des professeurs du DSAA 2013. à mes modèles et différents interprètes danseurs et comédiens qui ont offert un peu de leur caractère violent.

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Laura Mondaine DSAA Créateur Concepteur Textile La Martinière-Diderot 2013



FREE FIGHT étude du geste de violence/ Study act of violence