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40 artistes s’engagent contre les violences policières Premiers entretiens MEDIAPART


«Incarner le sursaut» — Caroline Deruas,

réalisatrice d'Exercice de double pensée

Comment vous êtes-vous retrouvée dans ce projet ? !Je travaillais comme scripte cet été sur le nouveau long-métrage de Romain Goupil qui parle des sans-papiers quand Nicole Brenez m'a parlé du projet. Et il se trouve que c'était vraiment le genre de projet que j'attendais. Un rassemblement artistique pour un engagement politique. !J'avais très peu de temps pour tourner, les délais étaient très courts. Mais j'avais déjà extrait des citations de 1984 d'Orwell, et du code de déontologie de la police nationale, pour un autre projet de long-métrage, sur les violences policières, qui ne s'est pas fait. D'autre part, j'avais fait des essais avec le projecteur de mon voisin de 14 ans, sur le mur en face de chez moi. J'ai refilmé des images de violences policières sur internet avec une caméra numérique, et j'en ai fait un petit montage que j'ai projeté sur ce mur. ! Et la deuxième partie?! C'est ma fille qui danse sur une musique punk. Elle incarne le sursaut. Il y a toujours le risque que ce qui se passe autour de nous nous anéantisse. C'est ce qui me fait peur en tout cas. Mon précédent court métrage, que j'ai tourné après l'élection de Nicolas Sarkozy (Le Feu, le Sang, les Étoiles, 2008), était pour moi une façon de sortir de la dépression dans laquelle cette élection m'avait plongée. Pourquoi avoir été chercher cette chanson de F.J. Ossang ? !Il devait participer au projet collectif, mais n'a pas eu le temps. Sa chanson, Neige de cerveau, correspondait bien à ce que je voulais exprimer: notre esprit est complètement brouillé par ce qu'il se passe aujourd'hui dans notre pays. Les mots perdent leur sens, le mensonge effronté est devenu la normale. Nous sommes dans une perte de repères, dans la confusion la plus totale. Et puis le rythme de la musique, la voix vengeresse de F.J Ossang donnaient ce côté jeune et révolté avec lequel je voulais clore le film.

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!Est-ce que ce film aurait pu être une initiative spontanée de votre part ?! Non. Mon précédent court-métrage était déjà un film contre la politique de Sarkozy mais c'était un acte solitaire. Chacun est dans son coin. On attend que se déclenche un mouvement collectif, mais passivement. Là, le déclencheur a été Nicole Brenez. !Des films du projet collectif vous ont plu ? !Je ne les ai pas encore tous vus. Du tiers que j'ai vu, j'ai aimé L'Art de la matraque de Jean-Gabriel Périot, qui donne envie de se relever, qui réveille. Il est typiquement ce que j'entends par sursaut, le constat est là, mais la force sous-jacente de la révolte est très présente. Et puis il y a aussi le film de Straub (A Joachim Gatti), qui surgit comme un coup de poing. Très clair, très vif, tranchant.

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«Retourner la violence : œil pour œil» — Marylène Negro, auteur de Répons

Comment avez-vous abordé ce projet ? !La révolte. Faire vite. Retourner la violence : œil pour œil. Faire que la cible se transforme en arme. Cet œil sera jeune et bleu. Un regard intense, clairvoyant. Comparable à celui de Joachim Gatti.!! Comment s'est passée la fabrication du film ?! De toute évidence, être radicale. J'ai réalisé le film à partir d'une photo. L'œil remplit l'écran à lui tout seul. Au montage, j'ai minutieusement travaillé l'image fixe, comme un instrument de combat, sur le principe même du flashball. L'œil vise droit devant lui et se rapproche en silence. Tout à coup tire. Explose en une succession de déflagrations foudroyantes. Crève l'écran. Aveuglément.! ! Auriez-vous tourné ce film de manière spontanée ? !Répons me vient de Nicole Brenez, qui m'a proposé de participer à ce projet collectif. Face à l'horreur de la situation, je n'avais pas le choix. En temps normal, tout mon travail cherche à échapper à la réalité.

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«La violence de la répression m’a poussé à filmer» — Damien Roudeau, auteur de Car guerre il y a

Tout est parti d'un premier film que vous aviez diffusé sur Dailymotion... Oui, à l'origine, un film de cinq minutes posté sur le net, au retour du rassemblement «contre les violences policières» du 13 juillet 2009. Je parle de rassemblement, parce qu'aucune autorisation n'a été demandée pour la manifestation. C'était un montage sommaire de séquences capturées au téléphone portable de la charge des CRS, alternant avec le texte des lettres de Joachim Gatti, et de son père Stéphane. La lettre a été lue au mégaphone par ses amis de la Clinique, ce squat expulsé d'où tout est parti, avant que ne se mette en marche le défilé pacifique dans les rues de Montreuil. !Le seul objectif de cette mise en ligne était de donner à entendre la parole des Gatti, alors que les imprécisions et contrevérités se multipliaient dans la presse. Il y a eu 6000 visionnages dans la nuit, 6000 de plus lorsque lemonde.fr les reprend... D'autres initiatives similaires se multiplient dans les jours qui suivent, par d'autres Montreuillois, dans une sorte de réflexe citoyen face à la désinformation. J'ai d'abord pensé retranscrire l'évènement par le dessin, mais c'est la violence et l'arbitraire de la répression de ce rassemblement qui m'a fait filmer. Il y avait Daniel Mosmant, chargé du logement à Montreuil, qui, malgré son écharpe d'élu, se fait bousculer par la première charge. Ou encore le directeur départemental de SeineSaint-Denis, qui déclame «Vous êtes à la tête d'une manifestation illégale», et amalgame le port du casque avec la violence. Je voulais à l'origine le raconter en BD. La vidéo sert juste à attester. Le lendemain du rassemblement réprimé, le 14 juillet, j'affichais une première planche de BD sur le mur de la Clinique, pour lecture publique. J'affichais une nouvelle planche les sept soirs suivants... Elles ont tenu plus de quatre mois sans être arra-

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chées. Simultanément, je les ai mises en ligne. Je repense aux mots de Joachim : «On a posé quelques banderoles, on a sorti les grandes casseroles, et voilà que la rue piétonne n'était plus tout à fait la même... on l'habitait. Comme on a habité la clinique, comme partout où nous essayons d'habiter...» Vous êtes l'un des seuls artistes du collectif à avoir tourné des images sur Montreuil de manière spontanée, sans que l'on vous en fasse la demande. Or, vous êtes dessinateur, et non cinéaste. Quel est votre regard sur le cinéma politique des dernières années ? En associant cinéma et politique me viennent des noms comme Frank Capra, René Vautier, Chris Marker, plus récemment Jean-Pierre Thorn. Des auteurs qui ont concilié leur vie avec leur engagement de cinéaste, créant de formidables documents sur les luttes, doutes et utopies de leur époque. Aujourd'hui, le cinéma continue d'accompagner et documenter l'histoire contemporaine, et se maintient dans son statut de contre-pouvoir. Cela passe par d'autres canaux que le rituel de la projection en salle. Nous développons depuis quelque temps au sein de notre collectif Les Yeux dans le Monde l'idée de tracts (filmés, sonores, photos ou dessinés), des poèmes d'amour et de révolte chers à Nicole Brenez, qui m'a fait découvrir les dazibaos. Ces tracts répondent à notre envie d'être témoins, soutiens et acteurs dans les mobilisations et révoltes (manifs de soutien aux sans papiers, manifs altermondialistes, paroles des cités, de la diversité, etc). Avec des systèmes de diffusion alternatifs: dans la rue, sur la toile, en première partie de projections mensuelles et gratuites que nous organisons, les Cin'Escales... Pouvez-vous nous parler d'un film du collectif qui vous ait plu? J'ai bien aimé le décalage humoristique et salutaire de la contribution de Jérôme Polidor avec le collectif les Engraineurs, qui s'appelle L'ordre présent.

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«Etre au milieu des corps résistants» — Lionel Soukaz, auteur de L'Etat tire dans le tas

Qu'avez-vous filmé ?! Quand j'ai appris que Joachim Gatti, cinéaste, animateur de ce lieu de vie qu'était cette clinique abandonnée à Montreuil, avait eu l'œil crevé par un tir de flasball, je me suis rendu à la manifestation de soutien, organisée quelques jours après l'événement. J'ai amené une petite caméra vidéo. Une jeune fille est venue me voir pour me dire que les manifestants présents ne devaient pas être filmés. Ce qui explique qu'on ne voit pas vraiment de visages dans mon film. !Mais j'étais au milieu de ces corps résistants, avec eux, bouleversé comme eux, frissonnant comme eux à la lecture de la lettre de Joachim Gatti écrite depuis l'hôpital et lu par un de ses amis. J'ai trouvé ce texte beau, vrai, juste, politique et poétique, sans haine malgré sa souffrance. Une lettre de paix. C'est exactement ce que doit être la police dans la cité, la gardienne de la paix comme le dit le magnifique cinéaste René Vautier dans Hirochirac.!!J'ai ensuite suivi la manifestation jusqu'à ce que je sente avec les gaz lacrymogènes que cela allait vraiment mal tourner, vu l'agressivité de la police. D'autres caméras filmaient. Je suis rentré chez moi et j'ai mis la vidéo en ligne le soir même, avant même que Nicole Brenez ne me propose de participer au projet collectif!. Afin que la tristesse se transforme en geste de résistance, en un acte créateur de soutien à Joachim, mais pas seulement à lui, à toutes les victimes des violences policières.! ! Vous montrez aussi des manifestants en train d'écrire sur l'un des murs de Montreuil, le slogan «L'Etat tire dans le tas»...! Ce détournement improvisé fait dans l'urgence, dans l'émotion, dans la créativité de la colère et de l'indignation, transformant ce mur en une fresque décorative et humoristique ancienne, est devenue un monument en hommage aux victimes des violences policières. Un symbole avec son œil tâché de sang.!

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!C'est un film collectif, mais les cinéastes n'en sont pas à l'origine. Le cinéma politique n'est-il plus que l'ombre de lui-même à présent ?! Dès le soir même, il y avait des vidéos des événements sur la toile. Par internet, les réactions sont beaucoup plus rapides. Pour les cinéastes commerciaux, c'est différent. Ils mettent beaucoup plus de temps à réagir et à ficeler économiquement un projet. Mais ça peut donner des films intéressants. Peut-être que dans quelque temps, un grand du cinéma français «commercial» fera un film sur les violences policières. On peut toujours rêver, mais du côté du cinéma militant et politique, la réponse contre les violences policières est une constante, marginale peut-être. De nouveaux René Vautier et Carole Roussopoulos, se lèveront avec des vidéos légères ou des portables ou je ne sais quoi encore, pour témoigner des luttes actuelles.! !

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«Mon film parle d’une trahison d’Etat» — Gérard Courant, auteur de Montre œil Mon œil

Qu'est-ce qui est si dégueulasse, au juste ? !Au départ, Dégueulasse est une chanson d'Elisa Point et Fabrice Ravel-Chapuis. J'ai beaucoup travaillé avec Élisa Point ces dernières années en utilisant un nombre important de ses chansons et de sa musique. Et puis, il y a un peu plus d'un an, Élisa m'a demandé de réaliser plusieurs clips pour son nouvel album Perdus corps et biens. Le clip est un genre auquel je ne m'étais jamais attaqué même si j'ai réalisé, par ailleurs et depuis mes débuts cinématographiques, des films très musicaux. J'ai accepté ce pari et, parmi les titres à mettre en images, il y avait une chanson qui s'appelle Dégueulasse. Cette chanson est un regard à la fois nostalgique et admiratif d'À bout de souffle de Jean-Luc Godard et, plus particulièrement, de sa séquence finale. C'est la fameuse séquence où Michel Poiccard, interprété par Jean-Paul Belmondo, se fait descendre par les flics sur une dénonciation de sa petite amie, interprétée par Jean Seberg. Dans le film, «dégueulasse» est le dernier mot que prononce Jean Seberg. C'est le mot qui parachève sa trahison. La chanson d'Élisa Point est une chanson sur la trahison. Élisa m'a proposé d'abord une première version de cette chanson (qui durait environ 3 minutes), puis une deuxième (4 minutes) et, enfin, une troisième (5 minutes). Pour chaque version, j'ai réalisé plusieurs clips. En tout, j'en ai réalisé neuf ! Et lorsque Nicole Brenez m'a demandé de participer au projet «Outrage & Rebellion», j'ai tout de suite pensé à cette chanson d'Élisa Point qui s'est imposée comme une évidence. Alors, oui, Dégueulasse est le récit d'une trahison et Montre œil mon œil est un film sur une trahison d'État. Le Pouvoir nous impose des armes dissuasives et il utilise ses armes quand rien ne nécessiterait de les utiliser!

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Pouvez-vous décrire les matériaux de votre film ? !Par le plus grand des hasards, j'habite à Montreuil tout près des lieux où se sont déroulés les événements qui ont abouti à l'agression de Joachim Gatti et... à nous retrouver tous ensemble pour faire ce film. Et cette réalité géographique explique aussi que je me sens particulièrement concerné par cette affaire. Au départ, je pensais filmer, deux mois après, les lieux vides (la clinique, la rue piétonne, la place Jacques Duclos, etc) en travaillant sur la mémoire de ces lieux et de ces événements. Puis, après réflexion, j'ai pensé que ce n'était pas une bonne idée. Qu'il fallait faire un film comme un coup de poing (comme le suggérait, à juste raison, Nicole Brenez). Alors, j'ai entrepris une recherche sur internet et j'ai trouvé tant d'éléments (photos, textes, extraits de presse, la bande dessinée de Damien Roudeau, etc.) que j'avais assez de matière pour en faire un film. Je suis tout de même allé filmer la clinique, là où avaient eu lieu les fameux incidents. À ma grande surprise, la bande dessinée de Damien Roudeau était, deux mois après l'évacuation, toujours affichée sur les murs de la clinique! Elle avait résisté au karcher policier! C'était un signe du destin et je l'ai filmée. Pour le montage, j'ai choisi plusieurs planches de la BD que j'ai alternées avec des images des manifestations de Montreuil et des images de flash ball. Ce procédé donne du rythme au film et il crée une petite histoire qui se veut dénonciatrice des méthodes policières et des discours présidentiels. À la fin, j'ai transformé tout mon film en noir et blanc sauf la BD de Roudeau et quelques plans qui nécessitaient la couleur. L'idée générale de ma contribution était de faire un film simple, sans effet particulier, d'être compréhensible par n'importe qui, notamment par ceux qui n'étaient pas au courant de l'agression policière. Je désirais aussi être en adéquation avec les Ciné-tracts de Mai 68 qui étaient tous filmés en noir et blanc, au banc titre, en cinéma muet et sans effets (les seuls effets se limitaient à des panoramiques sur des photos filmées au banc-titre !) Combien de temps vous a pris le film ? !C'est difficile à dire car je fais en général plusieurs films en même temps. Je suis obligé d'œuvrer ainsi car je suis en tournage et en montage permanents. Au moment de Montre Œil Mon Œil, je montais des épisodes de mes Carnets filmés (qui est une sorte de journal filmé que je réalise depuis mes débuts cinématographiques, il y a un tiers de siècle). Dès que j'éprouve un peu de lassitude dans le montage d'un film, je passe au montage d'un deuxième, voire

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d'un troisième pour revenir au premier ou au deuxième quand cette lassitude atteint un des précédents montages. Pour aller vite, je dirais que Montre Œil Mon Oeil m'a pris une quinzaine de jours. Avez-vous hésité à vous lancer dans ce projet collectif ?!Pourquoi aurais-je hésité? J'ai toujours essayé de faire un cinéma autobiographique. Avec des événements qui se passaient à deux pas de ma porte, cela eut été stupide que je ne réponde pas favorablement à la proposition de participer à ce film collectif. J'ai accepté sans savoir quels seraient les autres participants à cette aventure. Mais, comme la proposition venait de Nicole Brenez et que je connaissais ses choix cinématographiques, il était évident que les cinéastes qui seraient embarqués dans «Outrage & Rebellion» apporteraient toutes les garanties d'intégrités nécessaires à ce genre d'entreprise. La réaction policière de Montreuil et l'utilisation du flash ball furent disproportionnées par rapport aux faits. Au départ, le flash ball est une arme dissuasive. Et, en aucun cas, elle ne devait être utilisée dans pareille situation. Et encore moins en visant la tête des manifestants. La ficelle est tellement grosse qu'on ne peut pas dire qu'il s'agisse d'une bavure. C'est un acte délibéré de la police. Je me devais de réagir à ma façon. Et cette proposition de participer à ce film collectif est arrivée à point. ! Pour autant, ce n'est pas une démarche spontanée, mais une sorte de commande. !Je dirais que tout film est une commande. La plupart de mes films sont des commandes que je me fais à moi-même. Ce qui m'a surpris le plus en voyant les films qui composent «Outrage & rébellion», c'est d'abord le nombre important de participants à cette aventure. Environ une quarantaine de cinéastes. À ma connaissance, c'est du jamais vu ! C'est une vague qui a déferlé, avec des cinéastes de toutes sensibilités, de toutes écoles, de tous styles, de toutes générations. C'est une réaction réjouissante. ! Vous voyez un précédent à une telle expérience?!Avec une telle ampleur, non... Il y avait bien eu Loin du Vietnam en 1967 qui était un film collectif avec Godard, Ivens, Varda, Klein, Lelouch. Il y avait eu aussi Amore e Rabbia, la même année en Italie, avec Godard, Pasolini, Bertolucci et Bellocchio mais ces films ne regroupaient pas autant de cinéastes. Et ils n'avaient pas les mêmes visées politiques. Depuis Loin du Vietnam, par exemple, quelle est la principale chose qui a changé dans le cinéma politique, ou engagé, ou militant, en France ? !Ce

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qui a tout changé, c'est Mai 68. À partir de cette date, les films militants ont connu une véritable existence. Auparavant, il y avait déjà un cinéma militant, essentiellement communiste ou proche du Parti Communiste qui était diffusé par les circuits du Parti. Mais avec Mai 68, les films militants ainsi que les circuits de diffusion se sont multipliés. Tous les courants politiques de la gauche et de l'extrême gauche avaient leurs réseaux de diffusion. Dans les usines, les maisons de la culture, les cinéclubs, les universités, les comités d'entreprise, etc. Même au festival de Cannes, il était possible de voir du cinéma militant. À l'occasion de mon premier festival, en 1975, j'ai découvert de nombreux lieux où étaient montrés des films militants : à la Maison de la culture, au festival Ciné-Off (qui les projetait, panachés avec des films d'avant-garde). Le Parti Communiste, le Parti Socialiste et le P.S.U. (Parti Socialiste Unifié) avaient, chacun de leur côté, loué une salle où ils montraient, toute la journée pendant la durée du festival, des films militants ! Même des sections off « officielles », excusez-moi ce pléonasme, comme la Quinzaine des Réalisateurs ou Perspectives du Cinéma Français montraient des films à tendance militante. J'appartenais plus à un circuit « cinéma différent » qui avait, lui aussi, ses réseaux. Parfois, il y avait des interconnexions entre « militants » et « différents ». Je n'oublie pas que la première projection publique de mes Cinématons eut lieu le 11 mai 1978 aux Journées du cinéma militant à Rennes. Cette année-là, la manifestation s'intitulait : « 1968-1978 : 10 ans de contestation ». ! Un film du collectif qui vous a plu ? !Il y en a beaucoup qui m'ont emballé. Je retiens surtout le film de Pierre Léon qui détourne Ivan le terrible, le chef d'œuvre d'Eisenstein. Dans le film de Pierre Léon, tout est dit sur la question du pouvoir politique et de son contrôle, de la volonté des politiques d'essayer de s'arroger le pouvoir des images à des fins de propagande et, en fin de compte, de s'y casser les dents car, on le voit bien avec l'exemple d'Eisenstein, l'artiste est plus fort que le politique. Ivan le terrible, c'est un coup de poignard dans le dos de Staline car sa représentation de Ivan le terrible, le premier tsar de la Russie auquel Staline voulait s'identifier, montre un homme tyrannique, vieilli et déconnecté de la réalité de son temps. Ce film de Pierre Léon –comme tous ceux du projet «Outrage & Rebellion»– est une leçon à méditer pour les politiques.

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«Imaginer le point de vue d'un visiteur du futur qui découvrirait les décombres de notre société» — Guillaume Massart, auteur de Pompéi (nouvelle collection)

D'où viennent les matériaux de ce film ?!Les photographies ont été prises un soir de 2005, à Nantes. Il y avait une atmosphère étrange, comme un parfum d'apocalypse. Les rues étaient complètement vides, comme le sont souvent les quartiers commerciaux après la fermeture des magasins. Ne restaient que les mannequins dans les vitrines allumées, étranges vigies, laides, parfois mutilées. J'étais dans ce quartier pour photographier ces trois statues qu'on voit dans le film et qui me fascinaient, parce qu'on avait l'impression qu'elles dansaient en l'air. ! !Tout cet univers m'a immédiatement évoqué Pompéi : ces corps inanimés exposés dans la rue, et puis ces Converse qui cramaient dans une vitrine, cette étrange installation holographique... La fiction, immédiatement, s'imposait. J'ai donc passé ma nuit à photographier, en m'imaginant archéologue du futur marchant dans un Pompéi moderne. Je savais déjà - avec La Jetée de Marker en tête, évidemment, on ne peut pas faire un film comme celui-ci sans y songer - que ces photographies seraient les plans du film. C'était une évidence esthétique qu'il ne fallait pas filmer. Il fallait restituer ce musée morbide dans sa fixité. Et pourtant, le film ne s'est pas fait : il est resté quatre ans dans mes tiroirs sans que jamais je ne parvienne à le monter.! !Quand Nicole Brenez m'a contacté, j'avais un mois pour répondre à la commande, qui autorisait une grande liberté : il y avait urgence, il fallait agir vite, la situation l'exigeait. Je revenais des Ardennes où je venais de finir un film sur des ouvriers confrontés à la désindustrialisation, Les Dragons n'existent pas. J'ai d'abord pensé repartir dans les Ardennes, pour filmer le commissariat de la petite ville de Givet, ses locaux neufs isolés au milieu d'une cité EDF très Desperate Housewives. Mais je ne trouvais pas vraiment d'angle.

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J'ai alors cherché dans les chutes d'images et de sons des Dragons, s'il n'y avait pas un court-métrage caché dans tout ça, que je n'aurais pas encore monté. Et j'y ai trouvé le son de Pompéi (nouvelle collection) : des enregistrements des coulisses d'une vente aux enchères dans une usine fermée depuis deux ans, l'usine Thomé-Génot de Nouzonville, en décembre 2008. ! !Pompéi, auquel je ne repensais plus, m'est revenu immédiatement : lorsque nous avions visité l'usine, tout y était resté figé depuis la fermeture, les ateliers, les machines... On trouvait même les reliefs des derniers repas des ouvriers dans les vestiaires... Et ce film qui restait dans mes tiroirs depuis quatre ans, qui était tourné, partiellement écrit et que je n'arrivais pas à monter, je voyais soudain comment l'achever. ! !Au départ, il y a quatre ans, quand j'imaginais le film, j'avais d'abord envie d'une voix off. Et puis l'idée des sous-titres est venue progressivement, je trouvais notamment que ça permettait de conserver la dimension épistolaire, d'y être plus fidèle. J'avais eu l'idée d'enregistrer dans une galerie commerciale, le brouhaha. Mais c'était une solution simpliste, qui se mordait un peu la queue et quelque part annulait un peu la métaphore, en la surlignant. Avec ces voix d'ouvriers, ces histoires de livraisons, il me semble que je vais «d'un bout à l'autre de la chaîne». ! ! Et les citations de Pline Le Jeune ?!Je me suis lancé dans des recherches sur Pompéi dès 2005, dans la foulée des prises de vues. Le lendemain, je suis tombé sur des lettres de Pline Le Jeune dans la bibliothèque municipale de Nantes. Je tenais l'histoire du film, pour que cela ne soit pas une simple déambulation désenchantée. Il fallait contrebalancer le côté désincarné des mannequins par de l'humain. ! !L'idée de ce parallèle entre Pompéi et aujourd'hui, c'était d'imaginer le point de vue d'un visiteur du futur qui découvrirait les décombres de notre société. Il verrait les reliefs de notre société de consommation. Une forme d'archéologie du futur. Mais je ne voulais pas d'une exploration clinique : l'histoire de ce jeune homme qui cherche son père dans les ruines de la civilisation apportait une dramaturgie, de l'espoir, du cœur, de l'émotion. Du suspense, peut-être.! Le projet est collectif, mais la démarche n'est pas spontanée: vous avez été sollicité. Auriez-vous pu réaliser ce film sans une impulsion extérieure? Non. Cette impulsion était nécessaire. Sans cela, on n'aurait pas eu l'idée ni même la possibilité de travailler ensemble à un même projet, cinéastes reconnus et cinéastes confidentiels.! !J'ignore si cela préfigure un retour du cinéma politique comme

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dans les années 70, si d'autres collectifs naîtront dans la foulée avec l'envie de réaliser d'autres films, en écho, en réponse, ou même en réaction à ceux-ci - dont on peut évidemment discuter, qui ne sont pas là pour être aimables. Toujours est-il que la démarche démontre que l'urgence permet l'action. !J'ai en tête un autre exemple récent, LES 100 JOURS. Cent documentaires courts à suivre tous les jours sur Internet, pendant les cent jours précédant la dernière présidentielle, et dont sont sortis quelques très beaux films, 66% de Camille Fougère, par exemple. Un film du collectif qui vous ait plu ?!Les films que je préfère sont ceux qui ont emprunté des chemins de traverse, qui ont décidé de ne pas aborder directement le cas de Joachim Gatti mais ont préféré élargir le champ, répondre à la commande par une vraie proposition de cinéma. Je pense à Pierre Léon, à Marc Hurtado, à Sylvain George… Le film sur Gandhi, Satyagraha de Jacques Perconte, se démarque, par exemple. Parce qu'il s'est écarté de toute facilité de commande, ne serait-ce que pour cela, pour son projet esthétique et son mystère. Et puis, maintenant que les films vont circuler sur le net, j’imagine bien les internautes se demandant si leur connexion ne buggue pas…

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«Se rendre maître d’un souvenir tel qu’il jaillit à l’instant du danger» — Gisèle et Luc Meichler, auteurs de Jeu et sérieux D'où viennent ces images? !Les images ont été tournées en 1981, à l'occasion d'une amorce de film que l'on avait tournée, qui s'appelle Réserve. Une série de petits arguments, de petits synopsis, qui n'ont pas été développés, et qui sont présentés tels quels. Des bande-annonces tournées en 16 mm dans Paris, dans les arènes de Lutèce ou dans le Marais. Nous nous étions toujours dit qu'il y avait des éléments au milieu de ce film que l'on développerait plus tard, et nous les avons gardés sous le coude. Avec les événements de Montreuil cet été, il nous a semblé totalement opportun de les utiliser. ! ! D'autant que s'ajoute le texte d'Auguste Blanqui sur l'appel aux armes... !Le texte est tiré d'Instructions pour une prise d'armes (1866) dans lequel Blanqui analyse l'échec d'un soulèvement pour donner des conseils en stratégie de lutte urbaine. C'était notre idée de départ pour le film: mettre cette proposition en parallèle avec les événements actuels. Il y a des recettes, les choses sont là. Elles existent. Plutôt que de dénoncer, il s'agissait pour nous de proposer quelque chose, d'indiquer vers où chercher.! !Aujourd'hui, aller filmer ce qu'il se passe dans les manifestations est presque un geste de désespoir. Montrer les images de manifestation, de répression, bien sûr il faut le faire, ne serait-ce que pour la lecture historique de ces images, dans une vingtaine d'années. Mais c'est un geste désespéré. ! !Par ailleurs, le texte de Blanqui décrit très précisément le quartier autour de Beaubourg, qui à l'époque, était en plein réaménagement. Avec cet effet de décalage, entre un quartier en chantier, et l'état des lieux d'une destruction de la ville. Pour nous, ces choix d'urbanisme reflétaient totalement l'idéologie de l'époque, et ne présageaient rien de bon.

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C'est le versant le plus beau mais aussi le plus douloureux de votre film : exhumer des images des années 80 pour dénoncer une répression policière de 2009. !C'est notre histoire. Ces images-là ne sont pas de vieilles images, pour nous. Elles sont restées et restent très présentes, tout au long de notre parcours de cinéastes –et de Parisiens, aussi, parce que c'est un film très parisien. Et ce n'est pas innocent de les avoir tournées en 1981. ! !On peut y voir une démarche intellectuelle: il faudrait aller chercher dans la désillusion des années 1980, les origines du malaise actuel... !Oui. Nous voyons aujourd'hui les résultats de nos combats de l'époque... On se rappelle toujours qu'au moment du passage de la gauche au pouvoir, nous étions joyeux. Mais voir autant d'enthousiasme dans les rues, cela nous a effrayés. Parce que nous n'avions pas la moindre illusion. Parce que cela ne pouvait être qu'un moindre mal. ! La capoeira sert de référence aux luttes des esclaves pour la liberté. !C'est une danse inventée au Brésil parce que les esclaves n'avaient pas le droit de se battre. Cet interdit a donné lieu à un art martial qui s'est petit à petit ritualisé, une sorte de chorégraphie de combat. C'est un bel exemple de détournement.! !Peut-on encore faire du cinéma collectif aujourd'hui? !Les films collectifs sont désormais moins fréquents. Les cinéastes travaillent tous très individuellement. Et il faut, non seulement un déclencheur fort, mais aussi l'intervention d'une personne extérieure, pour que les choses se mettent en marche. Dans les années 1970, la demande pour ce genre de films était aussi plus forte. Et je dirais que ce genre d'initiatives est plus développé à l'étranger. Dans les pays d'Europe de l'Est par exemple, où l'urgence reste plus grande.

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Outrage et rebellion