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Echanges du réseau Avenir d’un jeune amputé Quand intervenir? Suivis et conservation Découvertes dans le Nord - Pas-de-Calais Interactions avec le grand-corbeau en Franche-Comté Observations insolites en Auvergne Pathologie des proies Mortalité Alphachloralose en Ariège Mortalité et sauvetage en Alsace Sensibilisation Statut en Grande-Bretagne Sensibilisation 4e rencontres nationales

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n° 9 - 10 - Octobre 2011 Le suivi du grand-duc s’intensifie dans notre pays. De nouveaux coordinateurs locaux nous ont rejoints en 2010, ce qui porte à un minimum de 30 le nombre de départements où un suivi est organisé. Ceci permet une meilleure connaissance de l’espèce, notamment dans les secteurs où son installation est récente. Le nombre de couples contrôlés progresse logiquement avec l’amélioration du suivi, tout comme le nombre de jeunes à l’envol. L’espèce semble assez bien se porter dans notre pays, la reproduction est globalement satisfaisante et la recolonisation se poursuit lentement mais sûrement. Hors des secteurs montagneux, les anciennes carrières – et même les carrières en activité – semblent jouer un rôle très important pour cette espèce. Ces carrières sont à prospecter en priorité dans les secteurs en voie de recolonisation. Un grand merci à tous les coordinateurs et à tous les bénévoles. C’est grâce à leur implication que nous progressons dans la connaissance de cette espèce. • Patrick Balluet patrick.balluet@wanadoo.fr

Départements

Couples contrôlés

Alsace Bas-Rhin/Haut-Rhin Aquitaine Dordogne Auvergne Allier Haute-Loire Puy-de-Dôme Bourgogne Côte-d’Or Saône-et-Loire Yonne Champagne-Ardenne Aube Haute-Marne Franche-Comté Doubs Jura Languedoc-Roussillon Aude Hérault Lorraine Meuse Midi-Pyrénées Ariège/Haute-Garonne Tarn Tarn-et-Garonne Nord-Pas Calais Nord PACA Hautes-Alpes Var Rhône-Alpes Ain Haute-Savoie Loire Rhône Total 2010 Rappel 2009

Couples Couples nicheurs producteurs

Jeunes à l’envol

Surveillants

Journées

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26

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7

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10 26 19 317 247

8 27 44 39 303 261

40 41 486,5 408

Bilan des suivis grand-duc en 2010. LPO Mission Rapaces. 1

Le Grand-duc n°9/10 - LPO Mission Rapaces

Le Grand-duc n°9/10 - LPO Mission Rapaces - Octobre 2011


Echanges du réseau Avenir d’un jeune amputé Début juin 2011, la LPO Alsace recueille un jeune grand-duc non volant avec une fracture ouverte d’une patte qui nécessite une amputation. Le réseau grand-duc est alors sollicité pour connaitre les chances de survie en nature de cet oiseau infirme. De l’avis général, la réinsertion de l’oiseau est vouée à l’échec. Non à cause de son infirmité seule, mais en raison de son inexpérience : Pierre Maurit relate le cas d’une femelle qui avait été piégée, avait donc une patte gauche ‘morte’ mais qui se nourrissait très bien et qui, une fois relâchée (1975) avait vécu des années et élevé plusieurs nichées. Mais cette infirmité était intervenue sur un oiseau déjà adulte et expérimenté. Denis Buhot précise que les grandsducs et les aigles capturent le plus souvent leurs proies d’une seule patte. Il a ainsi observé des aigles de Bonelli borgnes, des aigles de Bonelli et une femelle d’aigle royal avec une patte inutilisable, mais dans tous les cas, l’incident était survenu sur oiseau adulte, et apparié. La gêne intervient pour maîtriser de vraiment grosses proies, quand la deuxième patte vient en renfort. Pour lui, c’est plutôt l’inexpérience globale de l’oiseau qui paraît rendre impossible sa survie. Pierre Defontaines évoque également le cas d’une buse abattue par un chasseur qui n’avait qu’une patte. Malgré ce constat commun, plusieurs observateurs pensent souhaitable de donner une chance à ce jeune, en le réinsérant dans une nichée où il sera pris en charge quelque temps par les adultes. Malheureusement, au vu des dégâts constatés par le vétérinaire (os «broché» désagrégé, broche déplacée et gangrène déclarée), la LPO Alsace a dû se résoudre à euthanasier ce jeune, mais puissent les informations 2

recueillies et diffusées servir dans de futurs cas similaires ! • Sébastien Didier LPO Alsace alsace.rapaces@lpo.fr • Renaud Nadal LPO Mission Rapaces renaud.nadal@lpo.fr

Intervenir ? La lecture du bulletin 7/8 (décembre 2010), a fait réagir RenéJean Monneret qui s’interroge sur l’opportunité d’opérations menées en Auvergne (élevage et réinsertion d’une nichée sauvage élevée en centre de soins) et en Alsace (installation d’un nichoir dans une carrière) : - la réintroduction de jeunes grandsducs en nature dans le Massif central alors que c’est là précisément que l’espèce est la plus représentée à l’exclusion de toute autre - et que l’espèce est en expansion rapide et généralisée dans tous ses anciens territoires, est-elle bien raisonnable ? Par exemple, on a stoppé le «projet pèlerin» au milieu des années 80 dès que la population a montré qu’elle n’avait plus besoin du projet en question pour regagner ses effectifs. N’est-ce pas précisément le cas actuellement pour le grand-duc ? - idem pour la construction de nichoirs dans des carrières en Alsace, qui revient à «stériliser» les dites carrières- sauf exceptions comme toujours - en excluant la présence d’autres espèces ? Sans vouloir apporter une réponse définitive à ce vaste débat, nous tenons à préciser le contexte des actions décrites. En Auvergne, il est abusif de parler de réintroduction : les trois jeunes réinsérés sont issus d’une nichée sauvage qui avait été dérangée par une

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intervention humaine (dérangement involontaire). Il s’agit donc là du cadre de fonctionnement habituel des centres de soins qui relâchent les animaux en détresse trouvés dans la nature. Cette opération, ponctuelle qui plus est, ne peut donc être comparée avec l’ambitieux programme pèlerin, qui avait consisté à élever en captivité des jeunes faucons (première ponte prélevée en nature et reproduction en captivité) pour renforcer la population sauvage alors au seuil de l’extinction. En Alsace, l’installation d’un nichoir n’a concerné qu’un seul site et n’a accueilli qu’une seule nichée. Cette action, qui a permis là encore de pallier ponctuellement les dérangements humains, ne revient donc pas à « stériliser » les carrières de la région ! Cette remarque de René-Jean Monneret attire néanmoins notre attention sur le degré d’interventionnisme que les protecteurs peuvent s’autoriser. Ce sujet sensible est au cœur de tous les programmes de conservation : l’impact du faucon pèlerin sur la sterne de Dougall en Bretagne en est un exemple récent. La dynamique d’un réseau, et les membres du réseau grand-duc sont réactifs aux sollicitations diverses, peut permettre justement de s’interroger collectivement sur l’opportunité des solutions locales. Toutes les remarques et propositions sont donc les bienvenues pour définir les cadres de notre action collective. • Patrick Balluet LPO Loire patrick.balluet@wanadoo.fr • Renaud Nadal LPO Mission Rapaces renaud.nadal@lpo.fr


Suivis et conservation Situation en 2011 dans le Nord-Pas-de-Calais La saison 2011 est remarquable pour le grand-duc d’Europe dans le Nord : nouvelles données internuptiales ; preuve de l’extension vers l’ouest de l’aire de nidification ; éléments intéressants sur la biologie de reproduction et l’écologie (rapports avec le faucon pèlerin et le goéland cendré). Une saison de reproduction remarquable Malgré un hiver interminable avec de fortes chutes de neige couvrant le sol pendant des semaines mais avec un froid modéré, les grandsducs ont pondu très tôt en saison avec au moins 15 jours d’avance sur les années précédentes pour chacun des quatres sites carriers principaux que nous suivons régulièrement depuis 2008. Ainsi, nous avons noté les premières pontes dans la première quinzaine de février. Pour les autres sites, le suivi n’étant pas régulier nous n’avons qu’une estimation des dates de ponte. Le nombre de jeunes dans chaque site est stable ou en hausse. Les sites historiques : Wallers en Fagne : quatre poussins, quatre jeunes à l’envol ; Glageon : trois poussins, trois jeunes à l’envol ; Haut-Lieu : quatre poussins, quatre jeunes à l’envol ; Wihéries : trois poussins, trois jeunes à l’envol. Toutes les pontes ont débuté avant le 15 février à la suite d’une intense période de chants, exceptionnellement précoce, à partir de mi-janvier. Régime alimentaire Des épidémies de myxomatose décimant les lapins de garenne pendant la phase de nourrissage, il n’y a pas eu de mortalité dans les aires. Nous avons remarqué une forte augmentation des captures de hérissons (43% des proies découvertes en 2011 contre une

moyenne de 11% pour la période 2005-2010). Fait notable, les jeunes grandsducs, ont cessé de manger les intestins des hérissons, pendant la période où ceuxci consommaient presque exclusivement L’aire du site de Haut-Lieu le 7 mai 2011. On distingue les 4 des merises, fort jeunes ; les abords de l’aire montrent des plumées de corneille abondantes cette noire, de moyen-duc, de pigeon et une dépouille de hérisson ; année, bien que dans l’aire un surmulot. Photo : G.Dubois - Aubépine. tardives : à Hautlieu, les friches de la périphérie de la carrière sont colonisées par de nombreux merisiers. Les quatre jeunes étaient nourris à un endroit très précis (sommet d’un mont de terre de remblais face à l’aire), nous y avons noté de très nombreux restes Le mont de terre devant l’aire, lieu d’apport et de préparation des proies par les adultes. Photo : A.Leduc - Aubépine. de proies, où les hérissons étaient majoritaires (par exemple 17 le 4 juin). Les restes des hérissons se présentaient sous la forme de peau avec les piquants. Pendant une période précise (de début juin, jusque début juillet), les intestins délibérément retirés, et non Restes récents de hérisson et une patte de pigeon, consommés, se le 4 juin, sur le mont de terre. Photo : A.Leduc - Aubépine. trouvaient à côté Le Grand-duc n°9/10 - LPO Mission Rapaces - Octobre 2011

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La carrière de Limont(59)

350 m

N

La carrière de Limont(59)

350 m

Aire en 2009 et 2010

Aire en 2011

Aire en 2009 et 2010

Goélands cendrés : Zones d’occupation

Aire en 2011

Aire en 2009 et 2010

Perchoirs du Faucon pèlerin

Goélands cendrés :

Aire du Pèlerin en 2010

Zones d’occupation Aire en 2011

Goélands cendrés : Zones d’occupation

Perchoirs du Faucon pèlerin

Fréquentation par l’avifaune de la carrière de Limont (59). Aire du Pèlerin en 2010 Réalisation : Aubépine.

des peaux. Cette période correspond Perchoirs du Faucon pèlerin à la consommation intensive des merises par hérisson (constat Aire dule Pèlerin en 2010 sur les déjections de hérisson trouvées au même moment, dans nos jardins, chaque jour, les crottes contenaient au moins cinq noyaux de merise). La consommation des intestins a repris une fois les merises épuisées (constat de la visite du 3 juillet). Nous ignorons si c’étaient les adultes qui retiraient intentionnellement les intestins ou si c’étaient les jeunes qui refusaient de les consommer. Nous n’avions jamais remarqué ce comportement les années précédentes. L’importante sécheresse aurait-elle rendu la capture de vers de terre et de limaces problématique pour les 4

hérissons ? La texture très sèche des déjections de hérisson dans cette période plaiderait en cette faveur. Interactions intraspécifiques Les deux sites carriers connus du Bavaisis, qui accueillent traditionnellement chacun un couple, ne furent l’objet d’écoutes (extérieures car l’accès est interdit) qu’à la fin du mois de juillet pour vérifier la présence de jeunes. L’un des sites a produit quatre jeunes volants tandis que l’autre n’a fourni aucun contact auditif en quatre séances d’écoutes. Pour le premier site, compte tenu de l’âge des jeunes, déduit de leurs cris de fin juillet, le début de la ponte

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remonterait à la première quinzaine de février. Le site de Limont-Fontaine, situé au nord d’Avesnes sur Helpe, et déjà fréquenté en 2010, donne à nouveau un seul jeune. Début juin, nous avons constaté la Aire en 2009 et 2010 présence d’un œuf non éclos juste à l’extérieur de l’aire. Cette ponte est tardive. Elle remonterait au Aire en 2011 début du mois de mars. Ce site est constitué de deux carrières Goélands cendrés : juxtaposées : l’une en exploitation Zones d’occupation et l’autre désaffectée et inondée par la nappe phréatique. Cet Perchoirs du Faucon pèlerin ensemble présente une situation très particulière en raison de la Aire du Pèlerin en cohabitation de2010trois espèces : le grand-duc d’Europe, le goéland cendré, le faucon pèlerin. Depuis 2001, une importante colonie de goélands cendrés se reproduit dans les falaises de la carrière inondée. Le grand-duc occupe le même site depuis au moins 2009, année de reproduction certaine. Jusque 25 couples de goélands cendrés cherchent à se cantonner. La production de jeunes fut élevée jusqu’en 2008, tandis qu’elle cessait à partir de 2009. La coexistence des deux espèces au sein de cette même carrière, semble provoquer des tensions interspécifiques fortes, dont pâtiraient les deux espèces. En effet, nous avons noté deux phénomènes simultanés : l’arrêt des réussites de reproduction de goéland cendré et le nombre très réduit de jeunes grands-ducs. Les goélands cendrés occupent toujours en nombre le site, par couples bien formés ; ils définissent des territoires mais ne parviennent plus à nicher normalement. Jusqu’en 2010, ils réussissaient encore à construire des nids et commençaient à couver. En 2011, apparemment aucun nid ne fut construit. Dans la journée, les goélands se montrent très agressifs (survol bas, cris incessants) dans l’espace aérien situé juste au-dessus de l’aire des grands-ducs. Ceux-ci doivent devenir dominants une fois la nuit tombée, en empêchant les goélands de couver. A partir de mi-mai, tous les goélands cendrés adultes quittent la carrière dès que l’obscurité s’installe. Ils reviennent le lendemain matin et reprennent leur manège agressif envers le


grand-duc. Fin juillet 2011, cette situation perdurait toujours. Aucun cas certain de prédation du grand-duc sur un adulte de goéland n’a été noté. Autre particularité du site, la présence d’un couple de faucon pèlerin qui exploite la forte population locale de pigeons bisets domestiques (par exemple 350 individus à la mi-juillet 2011 regroupés sur l’une des falaises de la carrière inondée). En 2010, le couple avait niché dans la carrière en exploitation, à 650 m de l’aire du grand-duc. Au moins deux jeunes pèlerins volants avaient été produits (contre au moins un jeune grand-duc). Le mâle de pèlerin possédait deux perchoirs de chasse dans la carrière du grand-duc, à respectivement 375 m et 200 m. En 2011, la nidification des pèlerins dans la carrière en activité n’a pas eu lieu et les perchoirs de chasse ont été abandonnés. Les oiseaux sont toujours dans le secteur et ont peutêtre niché sur un pylône à haute tension proche. Nous étudions très attentivement l’évolution des rapports entre ces trois espèces en accord avec la direction de la carrière. Un nouveau site, situé à l’ouest d’Avesnes-sur-Helpe, a accueilli un couple de grand-duc nicheur cette année. Jusqu’ici cette carrière désaffectée était fréquentée par de jeunes grands-ducs en dispersion post-nuptiale. A l’occasion de visites, nous avions repéré des traces d’occupation (fientes) mais jamais d’indices de reproduction. Cette carrière étroite (70 m) et longue de 750 m, inondée, et aux hautes parois très abruptes, tombant directement dans l’eau, ne semblait pas très accueillante. Comme à Limont-Fontaine, une colonie de goélands cendrés existe depuis au moins 2006, mais ne comporte que quelques couples (trois à cinq). Jusqu’en 2009, des jeunes étaient produits (quatre cette année là, les seuls de la région Nord-Pas-de-Calais). En 2011, le site accueille un couple de grands-ducs qui donne au moins deux jeunes volants. La ponte remonte aux alentours du 15 février. Comme à Limont, les rapports entre les goélands cendrés et les grands-ducs sont conflictuels.

Ils se traduisent par un partage spatial apparemment strict de la carrière. Les goélands défendent la moitié de la carrière où ils nichaient traditionnellement. Ils ne s’aventurent plus dans l’autre secteur occupé par la nichée de grands-ducs. Aucun nid de goéland ne semble avoir été construit. Comme à Limont, les goélands quittent le site la nuit venue et reviennent le matin. Ils se montrent très agressifs envers les hérons cendrés en vol bas, mais ignorent les grands cormorans. Aucun indice de prédation du grand-duc envers le goéland cendré n’a été constaté. Une carrière désaffectée inondée, d’accès très réglementé mais fort fréquentée (clubs de plongée), située près de Trélon, était encore occupée au mois de mars 2011 par deux grands-ducs (données de personnes fréquentant le site). Nous ne savons pas s’il y a eu reproduction (nous n’avons pas d’autorisation d’accès). Cette carrière en milieu forestier, nous semblait être pour l’instant une zone de stationnement hivernal (selon les observations réalisées lors d’une seule visite effectuée le 1er mars 2008 avec le propriétaire). Des émissions vocales de grand-duc avaient déjà été entendues depuis l’extérieur à plusieurs reprises. Preuves de l’extension géographique de l’aire de nidification vers l’Ouest de la région Cette année, nous avons établi la réalité de l’occupation de la partie centrale de la région par le grand-duc nicheur. Jusqu’ici, les indices nombreux concernaient la dispersion de jeunes. Nous pensons également que le grand-duc niche très à l’ouest, dans le Boulonnais, mais les preuves manquent toujours. Pour des raisons de sécurité et de préservation des deux couples nouveaux, il ne nous est pas possible de donner des indications précises sur les sites. Jusqu’ici, les grands-ducs nicheurs situés les plus à l’ouest en Belgique et dans la partie nord de la France étaient installés dans les carrières du Tournaisis. Les nouveaux sites repoussent cette limite à respectivement 10 et 22 km plus

à l’ouest. Une particularité très importante est que nous sommes dans une plaine alluviale en dehors des zones où le calcaire primaire affleure. La carrière occupée la plus proche en Avesnois est située à 42 km à l’est. Le premier site, un terril de cendres, est situé dans un secteur industriel d’accès strictement interdit. Dans le cadre d’une étude demandée par le propriétaire, nous avons obtenu des données qui attestent la présence d’un couple avec au moins un jeune volant. Nous ignorons tout de l’ancienneté de cette installation. A remarquer, un fait intéressant, la nidification réussie d’un couple de faucon pèlerin sur un bâtiment haut de 65 m situé à 100 m du lieu de reproduction (petite falaise de 20 m de haut) du grand-duc. Le second site, une sablière, accueille un couple et deux jeunes. Des indices de présence de grandduc avaient été relevés dans le secteur depuis 2008 (fientes caractéristiques). Cependant, en 2009 et 2010, en dépit d’écoutes réalisées aux abords du site d’accès interdit, aucun contact auditif ni visuel n’avait été obtenu. En avril 2011, une vieille pelote a été découverte. Analysée par C.Riols, elle contenait les restes d’une perdrix grise adulte. Le 16 juin 2011, un jeune affaibli était récupéré à l’extérieur du site par des personnes ignorant la possibilité de la présence de l’espèce. L’oiseau fut envoyé en centre de soins. Des écoutes montrèrent qu’un autre jeune était encore présent dans le site. Un territoire de reproduction existait donc. Dès lors, une tentative de retour du juvénile rétabli eut lieu et fut couronnée de succès (écoutes nocturnes probantes). Ces preuves de la réalité de la reproduction du grand-duc d’Europe à l’ouest de la zone connue étaient attendues. Depuis quelques années des indices de présence d’oiseaux erratiques (voire cantonnés), avaient été obtenus dans toute la région. Ils furent confirmés à l’automne 2010 par deux observations spectaculaires réalisées dans l’extrême ouest : - le 3 octobre 2010, un jeune grandduc mâle est localisé sur une petite

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falaise d’une ancienne carrière près de Sangatte à proximité immédiate du littoral. Il sera vu pendant quelques jours ; - le 25 octobre 2010, un grandduc est trouvé blessé sur le bord d’une route à Marquise dans le Boulonnais où la reproduction est suspectée depuis quelques années dans le complexe des grandes carrières. Ces données de l’extrême ouest de la région s’ajoutent à celles obtenues à l’intérieur et qui prouvent une fois encore l’intense circulation de nombreux grands-ducs à l’ouest du gros noyau reproducteur : 85 couples nicheurs en Wallonie (atlas des oiseaux nicheurs) et huit en Avesnois. Cet hiver, le site de Haut-Lieu fournit deux données montrant l’attractivité d’un site historique sur des oiseaux erratiques : - début décembre 2010, un mâle bagué en Belgique (malheureusement, nous n’avons pas encore pu récupérer les données du lieu et de la date de naissance), gravement blessé par une collision avec une clôture de fils barbelés, meurt en centre de soins. L’accident a eu lieu à la périphérie immédiate de la carrière à 800 m du nid occupé par le couple traditionnel ; - le 20 mars 2011, un jeune mâle dans sa 3e année est retrouvé mort blotti, au pied d’un arbre dans la falaise du gîte du mâle, à 70 m de l’aire où couve la femelle du couple résidant. La mort est certainement due à l’infection d’une plaie à la patte causée probablement par une bagarre avec le couple occupant la carrière (radios et analyses vétérinaires). Auparavant, en pleine saison de reproduction, fin juin 2010, un grand-duc percuté par un véhicule près de Bavay et conduit au zoo de Maubeuge pour soins, meurt rapidement des suites de ses blessures. Bagué également en Belgique, nous ne parviendrons pas non plus à connaître son origine et sa date de naissance. Ce grand-duc venant de Wallonie se trouvait à deux kilomètres au sud d’une carrière occupée par un couple reproducteur (trois jeunes à cette date). 6

L’aire du site de Glageon le 2 avril 2011. La femelle réchauffe les trois jeunes. Photo : G.Dubois - Aubépine. Perspectives A l’issue de cette nouvelle année de recherches riche en découvertes, plusieurs questions se posent : - quelle est l’ampleur de l’installation des grands-ducs dans la partie nord-ouest de la France ? Il nous paraît probable que le rayon d’implantation par rapport à la Wallonie et à l’Avesnois dépasse les 50 km pour les nicheurs et les 150 km pour les erratiques. Toute la zone des carrières de craie et de sable est susceptible d’être occupée  : Picardie, Champagne, nord de la région parisienne… - les zones industrielles présentant des dépôts de plus de 20m de hauteur, d’accès interdit ou limité peuvent également accueillir l’espèce même en plaine. Pour l’instant, les terrils de l’ancien bassin minier n’ont pas fourni d’indices mais leur prospection démarre seulement ; - la présence de zones arbustives très fourrées n’est pas répulsive une fois qu’existent de petites falaises dégagées ; - des indices de forte compétition pour certains sites montrent cependant que les plus grandes carrières restent les plus attractives ; - au niveau écologique, les relations du grand-duc avec le faucon pèlerin et surtout le goéland cendré, trouvent dans la région des

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terrains de recherche inattendus et prometteurs. • Pascal Demarque Alain Leduc Jean-Charles Tombal Aubépine leducala@wanadoo.fr avec la collaboration de Pierre Camberlein pour le complément sur les données de goéland cendré. Bibliographie - Vangeluwe, D., Rousseau, C., Gosset, P. & Poncin, O. (2010) : Grand-duc d’Europe, Bubo bubo. Pages 242-243 in Jacob, J.-P., Dehem, C., Burnel, A., Dambiermont, J.-L., Fasol, M., Kinet, T., van der Elst, D. & Paquet, J.-Y. (2010) : Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie 2001-2007. Série « Faune -Flore - Habitats » n° 5. Aves et Région wallonne, Gembloux. 524 pages. - Demarque, P., Leduc, A., Tombal, J.-C. & Delgranche, G. (2009) : Le Grand-duc d’Europe dans le nord de la France, la situation en 2009. Le Grand-duc n° 4-5 : pages 3-8. - Leduc, A. & Tombal, J.-C. (2010) : Grand-duc et éoliennes dans le Nord. Le Grand-duc n° 7-8 : page 11.


Interactions agressives entre grands-corbeaux et grand-duc en Franche-Comté Dans le Jura Dans Nos Oiseaux 58 (mars 2011), Frédéric Ruffinoni relate l’observation d’une confrontation entre une femelle grand-duc et un couple de grands-corbeaux dans le Jura. Résumé de l’article. Le 22 avril 2010, aux Planchesprès-Arbois dans le Jura, la femelle grand-duc est postée en plein jour devant la grotte qui abrite ses jeunes, à 100 m du nid des grandscorbeaux et des pèlerins (sans jeune cette année). Les grands-corbeaux se posent contre la femelle, l’un au-dessus, l’autre en-dessous et lui « crient dans les oreilles ». Tandis que celui du-dessus lui jette des petites pierres, de la mousse, et des branches, l’autre

profite de son inattention pour lui asséner un grand coup de bec sur le thorax. La femelle furieuse se jette sur lui, libérant ainsi l’entrée de la grotte où se faufile le second grand-corbeau. La femelle remonte aussitôt pour l’en déloger, dans un tourbillon de plumes. Le grandduc reprend alors son poste et les grands-corbeaux leur manège. Durant ce temps-là, deux crécerelles et deux pèlerins ne cessent de frôler le nocturne, trop obnubilé par les corvidés pour leur prêter attention. A deux reprises encore, le grand-duc se jette sur les corvidés qui n‘échappent que de justesse à ses serres projetées en avant. Le lendemain, les attaques semblent moins vives. Le surlendemain,

un grand-corbeau est observé tentant de se frayer un passage à travers le buisson devant la grotte, mais le grand-duc se gonfle et lui barre la route. Par la suite, les grands-corbeaux ne montrent plus vraiment d’agressivité et semblent plus intéressés par les restes de proies entourant les jeunes nocturnes.

grand-duc (Bubo bubo), le faucon crécerelle (Falco tinnunculus), le martinet à ventre blanc (Apus melba), l’hirondelle de rochers (Ptyonoprogne rupestris), et plus récemment pour le harle bièvre (Mergus merganser). Aux premiers temps de mes pérégrinations naturalistes, j’ai pu assister avec bonheur à une évolution positive de la population du pèlerin. Ce résultat est amplement dû à la mise en œuvre du «projet pèlerin» : surveillance des aires menacées, renforcement de la population par l’introduction de poussins nés en captivité, aménagement d’aires artificielles… Pour une partie des espèces précitées, une évolution également positive fut enregistrée avec une chronologie, bien sûr, différente pour chacune. Le grand-duc était depuis près de 70 ans fort rare et les individus, les couples reproducteurs dans la région se comptaient alors sur les doigts d’une main. Des programmes de renforcement de la population en particulier en Allemagne avec des lâchers

importants eurent lieu des années soixante aux années quatre-vingts. Dans le secteur que je prospecte, le grand-duc fit un retour très timide, il y a près de 20 ans : un couple, puis un deuxième, puis un troisième, et quelques autres présomptions non validées. S’ensuit une période de stagnation avec des abandons de sites de reproduction, probablement dus à des disparitions d’individus pour des raisons d’électrocution. D’autres raisons sont moins bien renseignées dans le département du Doubs, le plan préfectoral de fermetures de décharges non contrôlées privant le prince nocturne d’une proie aisée, le rat surmulot (Rattus norvegicus)… Ces cinq dernières années, une progression bien plus marquée des contacts fut relevée. En effet, presque chaque année, un nouveau couple reproducteur fut enregistré. Ces trois dernières années, une évolution fut confirmée encore plus affirmée avec une plus large implantation (pour les départements de l’Ain, du Doubs et du Jura, en 2009, 48 sites où la

• Frédéric Ruffinoni 39 600 Les planches-près-Arbois Source : Nos Oiseaux n°503 Volume 58 / 1 - mars 2011 Pour s’abonner à la revue Nos oiseaux : http://www.nosoiseaux. ch/membership.php?m_id=10

Dans le Doubs Contexte Depuis plus de quatre décennies avec le Fonds régional d’intervention pour les rapaces (FRIR) et plus récemment avec le Fonds de sauvegarde de la faune jurassienne (FSFJ), sous l’égide et la coordination de René-Jean Monneret, chaque année, un suivi de la population du faucon pèlerin de l’arc jurassien est mené. Aujourd’hui ce sont près de 50 personnes de nationalités française, suisse et britannique qui s’adonnent à ce suivi sur plus de 310 sites visités, pour au moins 1 600 heures d’observations et plus de 48 000 km parcourus chaque année. J’y participe depuis près de trois décennies pour une partie du nord de la Franche-Comté, sud du massif vosgien compris. Outre les données relatives au faucon pèlerin, des données afférentes aux autres espèces de l’avifaune rupestre régionale ont été collectées. Pour le grand corbeau (Corvus corax) d’abord, puis progressivement pour le

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présence d’au moins un individu a été comptabilisée ; en 2010, 46 sites ; 2011 semble indiquer un recul avec seulement 34 sites). Marc Kéry, ornithologue helvétique de la station ornithologique suisse de Sempach, collaborateur du programme de surveillance de l’avifaune m’indique, « pour le moment, au sujet de la population dans le Jura suisse, c’est probablement 20-30 territoires occupés ». Force est de constater que la population de l’arc jurassien connaît donc actuellement un essor important. La cohabitation obligée ne fut pas sans induire de réelles difficultés à mener à bien leur nidification pour le faucon pèlerin, pour le grand corbeau et d’autres espèces comme le milan royal (Milvus milvus) et le milan noir (Milvus migrans), ceci du fait du statut de super-prédateur de l’espèce, de son caractère opportuniste et de l’évolution significative de cette population du grand-duc. Par exemple, dans un site de la vallée du Dessoubre, il y a une quinzaine d’années, j’ai pu identifier grâce à ma longuevue, dans l’aire du grand-duc à proximité de ses jeunes, de nombreuses rémiges de milan royal, encore entubées sur le tiers de leur longueur. Le superprédateur avait, sans conteste, prélevé les poussins dans l’aire du milan royal proche. Dans ce même site, alors que la femelle couvait, j’ai pu localiser le mâle grand-duc, caché derrière une large plaque calcaire, grâce aux attaques répétées du couple de pèlerin. Cet état de fait est depuis longtemps abondamment renseigné dans la littérature spécialisée. Récemment en 2010, René-Jean Monneret, dans une étude sur cette cohabitation, publiée dans la revue Alauda, démontre l’impact important en cas de proximité de la prédation du grand-duc sur le pèlerin. Dorénavant, lorsque j’enregistre un échec de la reproduction du pèlerin dans un site que je surveille, je pense immédiatement au grandduc, surtout si l’année suivante, un individu immature prend la place d’un des membres du couple 8

Le 28/032010 : femelle au nid, un grand-corbeau à ses cotés, et le second posé sur l’arbuste proche, à droite. Photo : G.Contejean et F.Leconte. précédemment établi. La confirmation de la présence du grand-duc, hors de l’écoute nocturne de son chant, n’est pas facile à établir. En effet, malgré sa taille, il passe facilement inaperçu. Son plumage discret et mimétique, son immobilité lors de la couvaison, sa préférence régulière pour les parties inférieures des corniches, l’aire souvent masquée par de la végétation, rendent difficile sa découverte. Il faut ajouter à cela, la nécessité pour garantir une bonne observation de choisir le moment de la journée où l’exposition lumineuse sera la plus favorable, chose pas toujours simple eu égard à la configuration du rocher et aux possibilités offertes par le poste d’observation. Le retour du seigneur de la nuit induit également des comportements de défense de la part des autres espèces d’oiseaux rupestres. Frédéric Ruffinoni, membre du groupe pèlerin de l’arc jurassien, l’a fort bien décrit dans un article (n° 503 de mars 2011 de la revue helvétique «Nos Oiseaux»). Dans la même veine, mon ami Marc Kery, m’a fait part de cette observation : « la seule observation un peu similaire que j’ai faite date de ce printemps 2011, où un adulte de grand-duc est posé sur une très large vire d’environ 50 m de longueur totalement ouverte où se trouve son aire. Les trois jeunes, déjà assez

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grands, sont ensemble, à environ 20 m, un autre adulte, peut-être la femelle, somnole. Soudain un grand corbeau se pose sur la vire à environ 10 m de l’adulte proche des jeunes. Le grand corbeau marche lentement en ligne sinusoïdale en direction du hibou. Celui-ci, immédiatement, souffle comme un chat, et va droit à la rencontre du grand corbeau, d’un pas lent et rythmé, le fixant de son œil. Alors, le grand corbeau prend une petite branche dans son bec et la secoue, comme pour faire valoir sa force. Quand les deux sont à seulement 1,5 m l’un de l’autre, le grand corbeau s’envole rapidement, laissant le grand-duc reprendre sa posture précédente. » J’ai eu aussi la chance en 2010 et en 2011 de pouvoir observer à plusieurs reprises ce type de comportements. Ce sont toujours des moments rares de pouvoir ainsi entrer dans l’intimité de la vie sauvage, ce que je vais tenter de relater ci-après. Observations Fin février 2010, je suis à nouveau sur un site adjacent à la vallée du Dessoubre que je connais parfaitement, qui est anciennement occupé par le pèlerin. Ce site, une petite reculée, est aisé pour l’observation, en matinée surtout, de par ses dimensions réduites et du fait que le poste d’observation


Le 28/032010. Le second grand-corbeau se pose dans l’aire. Photo : G.Contejean et F.Leconte. est positionné discrètement en vis-à-vis du rocher de nidification. Celui-ci est intéressant par son avifaune nicheuse. En effet, chaque année, milan noir, milan royal, buse variable (Buteo buteo) et grand corbeau y entreprennent leur reproduction. J’y observe également régulièrement l’épervier d’Europe (Accipiter nisus), parfois le casse-noix moucheté (Nucifraga caryocatactes). L’observation du chamois (Rupicapra rupicapra) et du chevreuil (Capreolus capreolus), est tout autant régulière. L’année précédente, la reproduction du faucon pèlerin a échoué et les deux années précédentes, le couple avait fait montre d’une certaine fébrilité au regard de la quiétude des années passées, changement d’aire par exemple alors que les habitudes semblaient bien ancrées. Les milans, d’habitude si confiants, aussi semblent connaître quelques difficultés. En ce début de saison 2010, je visite le site avec une certaine appréhension. Surprise, une femelle immature de pèlerin accompagne un mâle adulte. Ma présence pendant une heure ne me permet pas de confirmer la reproduction, mais cela peut paraître dans l’ordre des choses. Pour autant, le couple de grands corbeaux, bien que présent, n’a pas entamé sa reproduction et ceci semble plus intriguant. Un mois plus tard, le 23 mars,

je suis à nouveau sur le site. Une recherche rapide confirme mes inquiétudes, ni le pèlerin, ni le grand-corbeau, malgré leur présence antérieure, ne couvent. Cette fois, guère de doutes, un élément nouveau et important est apparu. J’entreprends donc avec ma longue vue Leica Televid 77 APO X 30, une recherche visuelle minutieuse et systématique de l’ensemble de la corniche face à moi, mètre après mètre, de bas en haut et de gauche à droite. Et c’est au bout d’une demi-heure, à l’extrémité droite de la falaise, qu’enfin je repère dans une belle et large aire, une femelle de grand-duc en pleine couvaison. Le problème est identifié. Ceci fait, j’observe le couple de grands corbeaux, qui avec force croassements, débarque dans le site. D’un vol direct ils accèdent à leur nid. Les deux oiseaux une fois posés sur le bord du nid, semblent regarder dans le fond de la cuvette. Ils sautillent, sont très remuants et émettent de nombreux croassements qui retentissent et résonnent fortement dans ce lieu très confiné. Après quelques minutes de ce manège, un membre du couple, puis le deuxième quittent l’aire, longent le rocher toujours en croassant et ensemble viennent se percher sur un arbuste non encore feuillé, végétant sur le bord droit de l’aire du grand-

duc (photo n° 3). Après une phase d’observation, de croassements répétés, un des grands corbeaux saute dans l’aire, le second restant perché (photo n° 1), pique de son bec le sol à plusieurs reprises, avance, recule, toujours avec de nombreux cris. Après une seconde phase d’observation, d’approche de moins en moins éloignée, le second grand corbeau, à son tour, se pose dans l’aire (photo n° 2). Les trois oiseaux sont de plus en plus proches. La femelle de grandduc, bien que sur ses gardes, me semble assez peu agressive. Elle est collée sur sa progéniture. Le grand corbeau contourne la femelle grandduc par la droite, celui à gauche en profite pour venir encore plus près. L’excitation des protagonistes gagne en intensité. Les cris redoublent, les reculades, les approches sont concertées, dans un manège bien orchestré. Le couple de grands corbeaux prend de la confiance. L’individu de gauche, du fait de l’attention détournée par celui de droite, fini par saisir avec le bec le bout d’une rectrice de la couveuse. L’intention semble claire, harceler le prédateur et l’obliger à quitter le site et si possible piller sa couvaison. Cette fois, c’en est trop, le hibou prend une position en chandelle à 45 degrés et semble souffler comme le ferait un chat. Pour autant, il ne montre rien de sa précieuse progéniture. La femelle résiste et sait qu’elle ne doit pas céder. La manœuvre est tentée quatre fois, sans succès. La couveuse ne reçoit pas de soutien du mâle qui, selon toute vraisemblance, ne devrait pas être bien loin. Après 10 minutes d’efforts, de dépit, les grands corbeaux abandonnent la partie. Ils quittent, sans façon, le site et disparaissent derrière le rideau d’arbres. Durant l’heure qui suit, les grands corbeaux ne réapparaîtront pas. Les milans noirs et royaux, déjà dans le site, entament leurs parades nuptiales. J’ai localisé les aires qui seront occupées par la suite, puis seront abandonnées. J’observerai ultérieurement un seul milan royal, les deux milans noirs resteront présents, mais ne nicheront pas cette année.

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Par la suite, j’observerai d’autres tentatives menées avec autant de vigueur par les grands corbeaux comme le 18 avril 2010 (photo n° 3). À chacune de mes observations, l’agression a été précédée d’une visite à leur nid ! Sans plus de succès d’ailleurs, puisque cette année, deux jeunes poussins seront élevés dans les meilleures conditions. Ces tentatives répétées ne dissuaderont pas le couple de grand-duc de confirmer son installation dans le site. L’année suivante, en 2011, le couple sera à nouveau présent et élèvera, cette fois, un seul jeune. Le couple de faucon pèlerin sera aussi présent. Ils tenteront de se reproduire. La femelle devenue adulte s’installera dans l’ancien nid de grand corbeau, une ficelle de botteleuse de couleur bleue décorant le bord du nid. Leur reproduction échouera à nouveau. En effet, une nouvelle visite trouvera le nid inoccupé. Les grands corbeaux ayant cédé leur précédent nid, en reconstruiront un autre. Cette fois, le nid est placé au plus loin de l’encombrant voisin, sous un surplomb, obligeant les oiseaux propriétaires à s’abaisser pour y accéder ! Rien n’y fera, ils abandonneront aussi. Les milans noirs et royaux n’auront pas plus de succès, même chose pour le couple de buse variable. Ce site, si animé par le passé est devenu la quasi exclusivité du grand-duc. Discussion L’exemple du suivi de ce site démontre, si besoin était, l’impact limitatif important que la réapparition et l’installation durable du grand-duc fait peser sur une partie non négligeable de l’avifaune évoluant dans son voisinage. Gilbert Cochet, dans son excellent ouvrage, «Le grand-duc d’Europe» dans le chapitre de la cohabitation rupestre, décrit fort bien l’impact sur les autres espèces cohabitant avec le nocturne. Les interactions avec le grand corbeau sont particulièrement riches en turpitudes. Á la force du nocturne, le géant des corvidés 10

Le 18.04.2010 : femelle au nid et les deux grands-corbeaux, intéressés par les restes de proies ? Photo : C.Bulle. oppose l’intelligence du diurne. Pourtant dans l’ouvrage cité plus haut, l’auteur explique que le grand corbeau est capable de tirer la queue de l’aigle royal (Aquila chrysaetos) pour autant le hibou semble lui imposer le respect. Mon observation indique que la légitime vindicte des grands corvidés peut repousser les limites habituellement convenues. La Franche-Comté est riche d’une avifaune diversifiée, grâce à des habitats variés. Les sites rupestres sont fragiles et représentatifs de notre région. Le développement et l’implantation durable d’une population du géant des nocturnes sont sans conteste un apport significatif et positif, même si les conséquences sur la population de faucon pèlerin sont réelles. Pour le moins, ce retour rend plus difficile le suivi de cette espèce et bouscule les habitudes animales ainsi que celles des observateurs. Gageons qu’un équilibre nouveau s’organisera. J’espère que ces prochaines années nous permettront de mesurer la capacité de la nature à intégrer cette nouvelle donne. • Georges Contejean Société d’histoire naturelle du pays de Montbéliard shnpm@orange.fr

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Remerciements C.Le Pennec & C. Bulle pour leur apport photographique, M. Kery, docteur en biologie, marc.kery@ vogelwarte.ch, et R-J. Monneret, rjmonneret@wanadoo.fr pour leurs apports et leurs relectures. Bibliographie • Cochet G., 2006. Le Grandduc d’Europe. Les sentiers du naturaliste, Delachaux et Niestlé, 208 p. • Géroudet P., 1965/1984. Les rapaces nocturnes diurnes et nocturnes d’Europe, Delachaux et Niestlé, 428 p. • Monneret R.-J., 2000. Le Faucon Pèlerin. Les sentiers du naturaliste, Delachaux et Niestlé, 208 p. • Monneret R.-J., 2010. Incidence de l’expansion du grand duc - Bubo bubo - sur la population du faucon pèlerin - Falco peregrinus - de l’arc jurassien entre 1980 et 2009. Alauda 78 (2) : 81-91. Société d’Études Ornithologiques de France. • Ruffinoni F., 2011. Interaction agressive entre Grands Corbeaux Corvus corax et Grand-duc Bubo bubo. Nos oiseaux n° 503 - Volume 58 / 1. Revue de la Société romande pour l’étude et la protection des oiseaux, FR. Site Internet recommandé Claude Le Pennec, photographe. Jura www.aricia.fr/jurapatrimoine/claudelepennec.


Observations insolites dans le Puy-de-Dôme Capture diurne d’un hérisson Dimanche 13 juin 2011, 18h. C’est une belle fin d’après-midi pour rendre visite à ce couple dont j’assure le suivi depuis trois ans. Je scrute le site, en insistant sur les gîtes diurnes où j’ai l’habitude de voir l’un ou l’autre des adultes : la femelle est là, immobile comme une statue. Les yeux presque clos, elle trahit cependant sa présence en suivant de la tête quelques passants qui ne se doutent pas qu’ils sont observés. 19h50 : il fait encore bien jour. La femelle qui semblait endormie se jette brusquement dans le vide, les ailes à demi-pliées, et elle oblique d’un coup, pour atterrir violemment au pied d’un arbuste, une quinzaine de mètres en contrebas, à l’aplomb de son reposoir. Nul doute que quelque bestiole vient de faire les frais de cette fulgurante attaque. Hélas, elle me tourne le dos. Elle observe à droite puis à gauche, inquiète, penche la tête entre ses pattes et lance régulièrement des regards agacés à un geai qui la contemple de toute son indifférence. Cette gestuelle dure quelques minutes. Elle se tourne enfin et me dévoile sa proie : un hérisson -fermement tenu - vient de payer de sa vie cette sortie de début de soirée. Quelques minutes plus tard, elle décolle de nouveau, emportant le dîner, suivie dans l’instant de ses trois jeunes, sortis de nulle part. Elle se pose vingt mètres plus loin sur une vire herbeuse du site. Commence alors un long moment de dépeçage (environ15 minutes). Les trois jeunes manifestent leur appétit par des chuintements bruyants et incessants, mais se tiennent à plusieurs mètres de leur mère. Ils l’observent, et lui laissent le temps de réaliser cette « épineuse » dissection… Elle tire fermement sur la proie et découpe des morceaux qu’elle dépose au sol. Une fois ce travail terminé, la femelle se perche à l’extrémité d’une fine branche morte qui semble ne pouvoir supporter le poids d’un

merle… Les chuintements cessent immédiatement. L’un après l’autre, les trois jeunes viennent se servir, laissant la place au suivant, en s’écartant de quelques mètres. Aucun signe de concurrence ni d’agressivité entre eux, pas de bousculade… Le repas se déroule dans le calme, mais les morceaux sont vite engloutis. En une minute, les jeunes ont repris place sur les rochers, toujours sous le regard de leur mère, haut perchée. Le silence a repris sur la falaise. • Cyrille Jallageas LPO Auvergne

Dérangements en forêt... Un cas de dérangement inhabituel nous a été signalé par la personne qui a provoqué fortuitement le dérangement alors qu’elle se promenait en forêt. En effet, une femelle s’était installée pour couver son unique oeuf sous un tronc d’arbre couché, dans une pente boisée en l’absence de rochers (Obs M Varin). Ce type de nidification est très rare même si les nidifications à terre sont connues y compris dans notre département où une couvée a été signalé par le passé au pied d’un arbre en forêt (D Peynet, JP .Dulphy). Cependant, il est

intéressant de signaler qu’avant de déranger la femelle, la personne a tout d’abord fait partir le mâle qui était posé dans un arbre à proximité. Ensuite, continuant sa progression, elle a fait partir la femelle qui a attendu le tout dernier moment pour se sauver. Ce récit peut nous inciter à être vigilant et à quitter les lieux rapidement lors d’un dérangement d’un grand-duc branché dans un endroit inhabituel. Il y a peut-être une femelle grand-duc qui couve tout près ! Depuis 2000, d’autres grandes surprises proviennent de l’ouest du département : au nord-ouest de Clermont-Ferrand, avec la découverte de deux sites où l’espèce tutoie la grande Limagne ; et au sudouest, avec la découverte régulière de sites en zone périurbaine où le grandduc niche et élève ses jeunes parfois à moins de 100 m des habitations. De plus depuis cette année, un individu occupe une petite falaise d’érosion sur la rivière Allier (Obs S. Esnouf et G. Lecoz). Si cette découverte est une première pour notre département, ce type de site est bien connu dans le département de la Loire, sur les rives du fleuve Loire. • Yvan Martin LPO Auvergne ymartin4@wanadoo.fr

Tronc d’arbre sous lequel couvait une femelle grand-duc. Photo : Y.Martin. Le Grand-duc n°9/10 - LPO Mission Rapaces - Octobre 2011

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Pathologie des proies du grand-duc L’analyse du régime alimentaire chez les quelques espèces de rapaces nocturnes qui rejettent des pelotes contenant une grande partie des pièces squelettiques des proies ingérées - grand-duc et effraie notamment – met en évidence la capture d’individus d’espèces-proies présentant diverses pathologies osseuses, liées à des traumatismes ou à des anomalies physiologiques. Les analyses des proies du grandduc réalisées en de nombreuses régions françaises, des Pyrénées à la frontière belge et portant sur 26 155 proies dont 25 045 vertébrés, pour la plupart provenant de l’Aude (11 733 vertébrés), d’Auvergne (6 678), de la Loire (2 458) et des PyrénéesOrientales (1 627), font apparaître une petite proportion (0,30 %) de proies affectées par une pathologie osseuse handicapante. Cette proportion semble à peu près constante quelque soit la région concernée. Elle ne représente toutefois qu’une valeur minimale, dans la mesure où une part non négligeable des pièces squelettiques de la totalité des proies n’a pu être collectée et à fortiori examinée. Mammifères Parmi les mammifères, ces affections concernent 45 individus pour six espèces, à savoir trois hérissons d’Europe, deux écureuils roux, un campagnol terrestre, un rat noir, 22 surmulots et 16 lapins de garenne. L’essentiel des pathologies affecte les membres : arthrose de l’os iliaque et de l’humérus chez un écureuil, deux cas de fracture ressoudée des radius/cubitus chez hérisson et lapin et un cas de déformation de la tête des mêmes os (lapin) pour plusieurs fractures consolidées avec cal ou déformation du tibia (un écureuil, cinq lapins dont l’un présentant une déviation à 45 ° de la moitié distale de l’os !) ou du fémur (neuf surmulots) ainsi qu’un certain nombre de lésions de type « kyste 12

anévrismal » ou d’arthrose chez le surmulot (10 au fémur, un au tibia) et le lapin (neuf au tibia). De façon plus anecdotique, au niveau dentaire, sont observés deux cas de gros abcès perforant au maxillaire inférieur chez le hérisson et un chez le rat noir (base de l’incisive ayant percé la face externe de la mandibule et soudée à l’os), deux cas proches chez le surmulot (dont une nécrose à la base de l’alvéole de l’incisive) et une déformation des incisives inférieures chez le campagnol terrestre.

Six fémurs de surmulot présentant des pathologies En bas, fémur normal. Photo : C.Riols.

Oiseaux Chez les oiseaux, les pathologies (26 cas) concernent 16 espèces, soit deux canards colverts, un busard cendré, trois perdrix rouges, une perdrix grise, un faisan de Colchide, une gallinule poule-d’eau, une foulque macroule, une outarde canepetière, trois pigeons « bisets » domestiques, un pigeon colombin, deux pigeons ramiers, une tourterelle des bois, une effraie des clochers, deux grives musiciennes, deux pies bavardes et trois corneilles noires. Il s’agit la plupart du temps de fractures ressoudées,

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En haut à gauche, deux humérus de grive musicienne : brisé et ressoudé en haut, normal en bas. En haut à droite, deux tarses de grive musicienne : brisé et ressoudé en haut, normal en bas. En bas, trois tarses de pigeon domestique : deux avec pathologie à gauche et un normal à droite. Photo : C.Riols.

Tibias de lapins de garenne. En bas en travers, un os «presque normal» (un peu cintré/vrillé et un peu trop court). Photo : C.Riols.


essentiellement au tarse qui demeure parfois tordu voire courbé et raccourci (chez une grive, le tarse abîmé est plus court de 5,3 mm !) : les deux canards, le busard, deux perdrix rouges et la grise, la poule d’eau, deux pigeons domestiques, le colombin et un ramier, la tourterelle, une grive, une pie et une corneille. Beaucoup plus rarement, de fractures survenues ailleurs : humérus (un faisan, une corneille), clavicule (une grive), coracoïde (soudé au bréchet chez une pie), partie antéro-supérieure du bréchet (une perdrix rouge, l’effraie), fémur (une perdrix rouge, un ramier). Encore plus occasionnellement, de lésions de types « kyste anévrismal » : première phalange du doigt médian chez la foulque, tarse chez un pigeon domestique et une corneille, crête du bréchet chez l’outarde (la lame osseuse présentant carrément une forme de « T » !). Une partie des fractures est de toute évidence provoquée par l’impact de plombs de chasse.

Amphibiens Parmi les amphibiens, quatre grenouilles rousses présentent des fractures consolidées du fémur. Cette pathologie est assez fréquemment observée sur les individus prédatés par l’effraie. Discussion Alors, le prédateur éclectique qu’est le grand-duc sélectionne t-il des proies handicapées, de capture plus facile ? Ou bien ces captures ne sont-elles qu’accidentelles et le reflet d’une proportion d’individus blessés ou malades présente chez les différentes espèces-proies ? L’interrogation demeure ouverte…

Mandibules inférieures de hérisson avec abcès perforant. Photo : C.Riols.

• Christian Riols LPO Aude christian.riols-loyrette@orange.fr

Mandibules inférieures de surmulot. En haut, deux mandibules avec abcès. En bas, mandibule normale. Photo : C.Riols.

Mortalité En Ariège, en 2010, l’alphachloralose frappe encore ! Historique

Environnement

En février 2004, près de la commune de Lavelanet, une femelle était morte de froid intoxiquée par des proies imprégnées de cet anticoagulant logiquement interdit à la vente. Toutefois, cette année là, un « miracle » avait eu lieu puisque le nid vidé et nettoyé avait accueilli trois semaines plus tard une nouvelle femelle dont les deux œufs avaient fini par engendrer deux jeunes grands-ducs à l’envol. Cette année encore (2010), ce poison a frappé sur un site proche de Saint-Girons : le site A26 découvert et suivi depuis mars 2003.

Proche de la rivière Salat, entouré de bois, de prairies à vaches et de plaines cultivées, le site « A26 » est régulièrement occupé par l’espèce. Depuis l’année de découverte, la reproduction a plutôt été sporadique : le site a donné un jeune à l’envol en 2003, deux en 2004 et deux années d’échecs inexpliqués en 2008 et 2009. Année 2010 Avec confiance, nous savourions déjà l’année 2010. Depuis début mars, la femelle est posée sur l’aire et vers le 15 avril, deux petits

naissent, tout va bien. Contrôlé sept fois entre le 6 mars et le 7 mai, les jeunes grossissent normalement. Cependant, visité le 1er mai, un seul jeune est visible. La femelle, par ailleurs, comme celle du site en 2004 semble « fatiguée », presque « frigorifiée ». Le 7 mai, Grégory Ortet, se rend une nouvelle fois sur site pour voir si tout va bien pour les petits. Hélas après quelques minutes, un doute l’envahit : la femelle est morte et le petit survivant a disparu ! Gregory se rend sous l’aire, rien ne bouge ! Nous prévenons le chef de brigade de l’ONCFS Ariège afin de pouvoir récupérer l’oiseau et faire procéder à une autopsie.

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Samedi 8 mai, nous (G. Ortet, T. Buzzi et G. Tavernier) arrivons sur site vers 8h15. Rien n’a bougé : toujours aucun contact avec le ou les petits. Nous décidons d’aller vider l’aire afin de récupérer la femelle et laisser place à un nid qui pourra à nouveau être occupé. Sous la femelle morte depuis quelques jours et couchée sur le côté droit, nous découvrons un jeune mort âgé de trois semaines. La récupération du matériel (pelotes de réjection) nous donne quelques pistes (présence de grains de maïs). Par ailleurs, aucune proie fraîche n’est trouvée sur le nid. Le mâle est peut-être mort pour la même cause lui aussi. Epilogue Très rapidement avec l’accord des gardes de l’ONCFS de l’Ariège, les deux oiseaux sont transmis à Lydia Vilagines docteur vétérinaire à Tarascon-sur-Ariège qui détecte une tuberculose aviaire d’expression rapide. Une analyse toxicologique réalisée par le Professeur Berny à l’école vétérinaire de Lyon montre la présence de chloralose biocide utilisé comme rodenticide, corvicide, taupicide. L’analyse indique je cite, « que les teneurs sont en quantité insuffisantes pour provoquer la mort de l’oiseau mais suffisantes pour être responsables de manifestations cliniques tels assoupissement et hypothermie qui ont pu favoriser le développement de la maladie » En bref, le résultat est similaire à celui de la femelle de février 2004.

L’alphachloralose est un composé de synthèse utilisé comme souricide, taupicide et corvicide (NDR : il est, ou était commercialisé sous les noms de Rakapout, EradicTaupe, Eradic-Corbeaux, Sovitaup, Occi Taupes, etc.). Il agit comme anesthésique, c’est à dire qu’il provoque l’endormissement des animaux qui soit meurent de froid, soit sont consommés par des prédateurs (cette molécule était

autrefois utilisée pour l’anesthésie des carnivores domestiques). Le traitement des intoxications (carnivores) fait appel à une perfusion et un réchauffement de l’animal. La lutte contre l’hypothermie est essentielle. Dans le cas d’endormissement d’oiseaux, le risque de mortalité sera d’autant plus élevé que la température extérieure sera basse (même si l’animal a des réserves énergétiques importantes) et le réchauffement est donc essentiel.

Conclusion

Remerciements

La perte d’une femelle et d’au moins un de ses jeunes indique que le produit impliqué (chloralose) est toujours utilisé dans les campagnes Ariégeoises. Combien de victimes parmi les espèces protégées ? Que peut-on faire ? Le point positif est que la règlementation sur l’utilisation de ces produits évolue : conformément à la décision de la commission européenne 2007/442/CE du 21 juin 2007 et à un avis du ministère de l’agriculture et de la pêche paru au journal officiel le 31 octobre 2007, la distribution du chloralose est interdite depuis le 1er juillet 2010 tandis que son utilisation sera prohibée à partir du 1er janvier 2011. Jusqu’à cette date, l’utilisation de cette substance est réservée «aux utilisateurs professionnels munis d’un équipement de protection appropriée».

Grâce au suivi réalisé sur ce site par Grégory Ortet, nous avons pu intervenir rapidement pour récupérer l’oiseau (et son jeune) Un grand merci au travail réalisé par Lydia Vilagines pour l’analyse et l’envoi sur Lyon pour l’expertise. Enfin, vifs remerciements à l’équipe des agents de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage de l’Ariège (ONCFS) sans laquelle nous n’aurions pas pu réaliser cette opération

Note sur l’alphachloralose

• Gilles Tavernier g.tavernier@wanadoo.fr • Thomas Buzzi Nature Midi-Pyrénées thomasbuzzi@yahoo.fr

Mortalité et sauvetage du grand-duc en Alsace Alors que le grand-duc d’Europe avait été exterminé en Alsace au début du XXe siècle, il s’est petit à petit réinstallé dans la région, vraisemblablement grâce aux lâchers effectués en Allemagne, dans le Jura alsacien et en Suisse dans les années 70. La LPO Alsace est de fait de plus en plus sollicitée pour des situations impliquant ce rapace exceptionnel. Ces situations ont consisté en l’accueil mi-octobre 2010 d’un premier individu au centre de soins, récupéré après avoir été 14

empêtré dans des fils de fer barbelés servant de clôture autour d’un verger. Il avait pu être relâché le 2 novembre après seulement quelques jours de convalescence. Chose exceptionnelle, un deuxième individu a, à nouveau, été confié, un mois plus tard, au centre de sauvegarde. Celui-ci a été retrouvé au centre ville d’une commune limitrophe de Strasbourg, en très mauvaise condition, visiblement suite à une collision. Près de trois mois de traitement intensifs et une convalescence aussi longue ont été

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nécessaires pour venir à bout de son traumatisme. L’oiseau a fini par être relâché avec succès fin avril 2011. Tous les cas ne se terminent malheureusement pas aussi bien. Le 4 février 2011, dans les Vosges du nord, un grand-duc nous a été signalé mort sous un pylône. Michel Rauch et Bruno Steinmetz, bénévoles à la LPO Alsace, se sont rendus sur place pour le récupérer et ont été particulièrement surpris : celui-ci tenait dans ses serres une chouette effraie.


Après avoir contacté ERDF qui gère cette ligne électrique, nous avons appris qu’elle sera prochainement enterrée. Au vu de ces multiples situations, la LPO Alsace a augmenté en 2010 le travail de prospection entamé en 2009. Celui-ci a pu être possible grâce à une collaboration accrue avec les deux parcs naturels régionaux et l’implication de nombreux naturalistes locaux, et a permis de produire des résultats plus précis. On sait ainsi que l’espèce continue son expansion en Alsace, tant sur le massif vosgien qu’en plaine. En 2010, 23 territoires étaient occupés et 11 couples au moins se sont reproduits avec succès. Au total, ce sont au moins

25 jeunes qui ont été comptabilisés à l’envol (soit 15 de plus qu’en 2009) pour 11 couples. Le recensement est reconduit en 2011 afin de suivre cette population et de mieux connaître l’espèce. • Sébastien Didier LPO Alsace alsace.rapaces@lpo.fr • Jean-Luc Wilhelm LPO Alsace jl.Wilhelm@laposte.net • Cathy Zell LPO Alsace alsace.communication@lpo.fr

Le 4 février 2011, dans les Vosges du nord. Photo : LPO Alsace.

International Statut du grand-duc en Grande-Bretagne Synthèse en français d’un article publié dans British Birds sur le statut du grand-duc en GrandeBretagne. L’intérêt pour le grand-duc d’Europe en Grande-Bretagne a augmenté pendant la dernière décennie, surtout à cause de deux couples nicheurs, bien connus, dans le nord de l’Angleterre. Une augmentation du nombre d’observations a conduit à envisager sa réinscription sur la Liste des oiseaux britanniques. Cet article examine les bilans précédents de BOURC (British Ornithologists’ Union Records Committee), qui ont conduit à la suppression de l’espèce de la liste en 1996, le statut historique du grand-duc en captivité, et d’autres données au sujet de cette espèce, afin d’évaluer la probabilité d’une arrivée naturelle de l’espèce en Grande-Bretagne. Données historiques Le grand-duc est largement répandu en Europe, du sud de l’Espagne au nord de la Scandinavie ; il est surprenant que

l’espèce semble avoir disparu de Grande-Bretagne il y a 9 000 ans. Il est aussi surprenant que, pour une telle espèce, il ne reste pas de légendes ou d’histoires dans la littérature britannique. Dans les listes BOU (de 1883 à 1996) le grand-duc est décrit comme « visiteur rare ou occasionnel ». En 1994, toutes les données à partir d’avant 1684 jusqu’à 1990, la plus récente, ont été étudiées et classées en trois groupes : 1. erreur d’identification, 2. manque d’information pour confirmer l’identité, 3. identification confirmée mais probablement échappé de captivité.

et il n’y a pas d’obligation de déclarer les grands-ducs captifs. En 2007, le nombre de grands-ducs captifs est estimé entre 3 000 et 4 000, dont 440 bagués et déclarés à l’Independent Bird Register (IBR), un registre créé pour aider les propriétaires à retrouver les rapaces perdus. De ces 440 oiseaux, 123 se sont échappés pendant une période de 13 ans, dont 50 récupérés. Mais 83 autres grands-ducs non-bagués ont été récupérés pendant la même période. On voit bien qu’un nombre important de grands-ducs s’échappent ou sont relâchés en Grande-Bretagne.

Les erreurs d’identification concernent soit le hibou des marais soit le hibou moyen-duc.

Nidification récente en Écosse. Un couple a pondu en 1984 et élevé un jeune en 1985, sans doute le résultat d’une réintroduction illégale.

Issus de captivité Le grand-duc est noté en captivité depuis 1678 et considéré comme importé fréquemment de Norvège en 1849. Des grands-ducs (bubo bubo, bubo virginianus, et bubo bengalensis) sont tenus couramment en captivité en Grande-Bretagne

Nidifications récentes

Nidification récente en Angleterre. Dans les landes du Peak District, Derbyshire, un nid abandonné a été trouvé en 1993, mais pas de preuves de nidification ensuite, malgré des observations, et deux grands-ducs vus ensemble en 2006 près du site de 1993.

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Dans le North Yorkshire, un couple a niché, avec succès, de 1997 à 2005, élevant 23 jeunes, tous bagués. Deux de ces jeunes bagués ont été retrouvés, tous les deux de 2004, un mort en Shropshire en 2005 et l’autre mort en 2006 dans les Borders. Au début la femelle portait des restes de jets (marque d’un oiseau captif) qu’elle a perdus par la suite et elle est morte en décembre 2005. Une autre femelle, baguée, est arrivée en 2006, mais sans nidifier, et en 2007 le mâle restait seul. Dans la forêt de Bowland, Lancashire et North Merseyside, un grand-duc seul, avec des jets, est noté en 2005. Un autre est arrivé en 2006 et quatre œufs ont été pondus, mais sans éclosion. Ce couple a niché en 2007, à un kilomètre de distance, et a élevé trois jeunes, malgré beaucoup de publicité et d’observateurs. En 2008 le couple a élevé deux jeunes dans un site moins accessible. En 2003, un autre couple a niché, sans succès, dans le nord d’Angleterre. En 2004, il ne restait qu’un oiseau, et aucune observation n’est recensée depuis. Dans le sud de l’Angleterre, un couple a élevé trois jeunes en 2005 mais aucune autre nidification n’a été notée depuis, malgré la présence d’au moins un oiseau encore en 2007. Entre 1996 et 2005, des

observations d’oiseaux seuls montrent une augmentation de données en 1996 et de nouveau à partir de 2004, mais aucune autre preuve de nidification n’est obtenue. Probabilité d’un erratisme naturel Le moyen-duc et le hibou des marais de la Scandinavie sont des hivernants réguliers en Grande-Bretagne, pendant que la chouette harfang, la chouette épervière et la chouette de Tengmalm sont des espèces à caractère invasif qui atteignent la GrandeBretagne, mais rarement et même très rarement pour les deux dernières. La chouette lapone, la chouette chevêchette, la chouette de l’Oural et le grand-duc sont des espèces sédentaires qui semblent considérer la mer comme une barrière difficile à franchir. Le North Sea Bird Club note les oiseaux observés sur les plateformes pétrolières et d’autres bâtiments dans la mer du Nord. Entre 1979 et 2006, 406 moyen-ducs, 426 hiboux des marais et quatre harfangs ont été notés, mais pas un seul grand-duc. Avec l’augmentation de l’effectif du grand-duc en Europe de l’ouest, la probabilité de l’arrivée naturelle en Grande-Bretagne du grand-duc devrait s’accroître. Cependant, le

nombre de grand-ducs en captivité, la fréquence des échappés, et la manque de preuves de sa capacité à traverser la mer renforcent l’idée que les observations britanniques actuelles sont probablement celles d’oiseaux échappés, d’introductions illégales (il est illégal de relâcher dans la nature un oiseau qui n’est pas présent habituellement ou un migrateur régulier en GrandeBretagne), ou leurs jeunes ; pour le moment il n’y a pas de preuve claire qu’il s’agisse d’oiseaux sauvages. Conclusion Le British Ornithologists’ Union doit avoir un dossier bien solide afin d’ajouter une espèce à la liste britannique. Pour le grand-duc il y a deux chemins possibles pour y être inclus : 1. une population viable (d’une origine captive) 2. une arrivée naturelle (avec des preuves solides). A l’heure actuelle, les observations connues ne confirment aucun de ces critères. • Traduction : Michael Ham LPO Loire michael.ham@aliceadsl.fr Références : Melling T., Dudley S., Doherty P. The Eagle Owl in Britain. British Birds 101. September 2008. 478–490

Bulletin réalisé et édité par la mission rapaces de la LPO

Sensibilisation

Tel : 01 53 58 58 38 Fax : 01 53 58 58 39 62 rue Bargue, 75015 Paris rapaces@lpo.fr

4e rencontres nationales ! Les quatrièmes rencontres nationales du réseau Grandduc sont organisées à Volvic, le 5 novembre 2011, par la LPO Auvergne et la Mission Rapaces. Les premières interventions programmées permettront un tour d’horizon depuis le sud Toulousain jusque dans le Nord et l’Alsace en passant par le massif central 16

(Allier, Puy-de-Dôme, Cantal, Lot, Creuse...). Le projet d’observatoire des rapaces nocturnes sera également débattu. En fin de journée, les participants auront le plaisir de découvrir le très récent film de Christian Fosserat : «Le prince de la nuit. La passion du grand-duc». Retrouvez toutes les

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informations sur http:// rapaces.lpo.fr/ Venez nombreux ! • Yvan Martin LPO Auvergne ymartin4@wanadoo.fr • Renaud Nadal LPO Mission Rapaces renaud.nadal@lpo.fr

Réalisation et relecture - Patrick Balluet - Laurent Lavarec - Danièle Monier - Renaud Nadal - Yvan Tariel Photo de couverture : Fabrice Cahez Maquette : La Tomate Bleue LPO © 2011

Le Grand-Duc  

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