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Latimer Rangers

Transes, divagations et délire Prix de la Poésie de l’Océan Indien (La Réunion, 2005)

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre et de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (Ministère de la Culture et de la Communication) dans le cadre de la Librairie des Langues du monde.


ISBN

978-2-919702-00-8

Š Laterit, 2011 9, rue de Terre-Neuve - 75020 Paris www.laterit.fr


Mais toi route que j’entame, jetant un coup d’œil à la ronde, j’ai le sentiment que tu n’es pas la fin de tout. J’ai le sentiment qu’il y a de l’invisible, en plus, où nous sommes. Quelle magistrale leçon d’hospitalité, en toi, sans exclusion, ni privilège, Le Noir à la tête laineuse, le renégat, le malade, l’analphabète, tu les reçois tous ; La course pour trouver le médecin accoucheur, la savate traînante du mendiant, les zigzags de l’ivrogne, la joyeuse équipée des ouvriers, Le fils prodigue, l’attelage du riche, le jeune gandin, les amants en fuite, Le paysan matinal sur la route du marché, le corbillard, les meubles qu’on déménage à la ville, le retour à la campagne, Tout cela passe, moi avec... Song of the Open Road (Chanson de la Piste ouverte) Walt Whitman, 1856


Androy Région semi-désertique de l’extrême sud de Madagascar Ambiasa Devin guérisseur qui, à l’occasion, pratique aussi la sorcellerie ; les habitants évitent sa compagnie sauf en cas de très grave nécessité ! Fane Piptadenia chrysostachys Benth-légumineuse, arbre dont les graines sont utilisées pour composer le sikidy (géomancie, divination par les graines). Merina Grande ethnie appelée aussi ambaniandro qui peuple les hautes terres du centre de Madagascar, toute la province d’Antananarivo. Tivoke Oiseau sauvage aux couleurs bleu fumée dont le chant annonce les heures du jour comme de la nuit. Vazagne Perroquet, rapporteur de faits et dits de la journée en pays renevavey, et dans l’imagerie populaire ontandroy, il les rapporterait, semble-t-il aux habitants du lointain village d’Etsila (à 50 km de là), leur gîte d’origine, soit 10 km avant d’arriver à Ambovombe, la capitale administrative du pays Androy ! Vazaha Terme utilisé par les Malgaches pour désigner le Blanc, le Français, l’Européen, mais jamais le Chinois, l’Indo-Pakistanais. 4


Andante

L

a diane des tivoke bleu fumée, soutenue par l’antienne-épitre des vazagne, aura, aux quatre vents de la mémoire, transmis le message en morse, la binarité du fane terni de l’ambiasa pérégrin, n’a révélé que l’opaque oubli des temps anciens. Voici l’Androy de ceux qui des décennies durant tinrent tête aux troupes royales merina et aux vazaha. Au mont Ivohipare, le cénotaphe de pierre levée attend son Champollion. En sémaphore fléché omnidirectionnel les azimuts d’un index pointé en point d’exclamation vers des horizons lointains enfuis non-révélés « Indroy ! » là-bas !… Ceux qui sont revenus en longues théories du pays d’Andriamisara disent : « Intoy !… » nous le tenons !… « Androy !… Indroy !… Eroy !… Etoy !... Intoy !... » C’est nous qui l’avons ceinturé à bras-le-corps, nous sommes restés à son chevet ! 5


Ramavoy (ou remavoy) Femme ou homme prenant le deuil d’un père, d’un proche parent, d’un fils, d’un frère, d’une sœur, d’un mari, en se rasant entièrement les cheveux et en se coiffant du chapeau conique de deuil en jonc tressé, durant des mois, voire des années. 6


Qui l’a, qui ne l’a pas ? Qui a tort, qui a raison ? Où donc est passé le missing link ? Au fronton du mémorial de pierre levée, le chapeau conique des ramavoy prend le deuil des temps révolus !… L’oubli s’est installé au soir tombant comme à l’aube naissante. Personne, plus jamais personne ne criera du haut des monts le loahanay vy’zo manda ‘zao (nous enfoncerons ce fort à coups de lances) ! « Dieu que sur tout vaincu, le dédain roule ! » (Victor Hugo)

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Ampingaratse Arme à feu, fusil à canon long Antsiva harake Vieilles conques marines rouillées et marbrées Hazolava Alerte, rappel à rassemblement pour faire front à un danger imminent. Jejolava Sorte de vièle à corde en acier, tendue aux deux bouts d’un bois courbé, et dont la caisse de résonance est une calebasse appliquée sur l’abdomen du musicien. Montombey Savane, étendue non habitée et non cultivée Ontagnanatsosa Sous-groupe clanique ontandroy vivant au sud de la ville de Tsiombe, accusé à tort de disposer du pouvoir de résurrection physique aussitôt la nuit de leur enterrement. Renevavey Grand groupe clanique ontandroy peuplant l’hinterland androy, les terres de l’intérieur du pays, au-delà de la ville d’Ambovombe, en allant vers l’ouest dans le sens Antanimora-sud, Andalantanose, Bekitro. 8


Premier chant

Hazolava

B

attez tambours du clan renevavey, réveillez de vos roulements en chaîne les farfadets en farandoles serrées, les lutins verts des prés, des chiendents étalés et les spectres errants des ontagnanatsosa !… Tonitruez antsiva harake, conques traversières marbrées, buccins léprés des fumées millénaires, et vous jejolava tendus en croissant de lune, sonnez et parcourez de vos dithyrambes le sacro-saint dépôt en alvéole des souffles salivés des aïeux !… Sonnez, battez à tout rompre ! Oui Nagnalo, je vous entends Saremonto, et vous Ivohipare à l’étrave de l’horizon, Ivohibasia, Ivohitsagnombe-le-mont-du-zébu, Andrambinta, Soamiry, mont pelé d’Antsitsitse au sommeil antédiluvien !… Battez tambours de guerre, sonnez conques, tonnez ampingaratse, car je n’appelle pas seulement des lieuxdits quand ce serait toute l’étendue échevelée des montombey de mon enfance gardienne du soleil, des champs et des chants !… 9


Kéré Grande famine consécutive à une sécheresse continue, due au manque de pluie. Ses signes précurseurs commencent avec la chute soudaine du pouvoir d’achat de la population qui, pour pouvoir se nourrir, est contrainte de vendre par gradation poulets, chèvres, moutons, le gros bétail, effets vestimentaires, batteries de cuisine, bicyclettes, fusils de chasse, la machine à coudre Singer, l’inséparable vieux pardessus des grandes cérémonies, et en descendant encore plus bas, les haches, les bêches, et enfin les enfants... Contraints ainsi à la mendicité, ils attendent la mort au bord des routes, du moins pour ceux qui ont pu à temps se déplacer !… 10


J’appelle des hommes et des femmes des temps anciens aux souvenirs noircis, entrevus, défigurés, caressés, embellis à l’estime de la mémoire, méconnaissables, hachurés gris cendré, brouillés de flétrissures, lézardés par pans entiers de diagonale, assombris, ténébreux dans les méandres de la mémoire, à rebrousse-poil de l’oubli ! J’appelle des hommes, des femmes de naguère, ceuxlà qui avaient le derme à l’épreuve de l’anophèle des champs de canne de l’île Bourbon… J’appelle les traqués du tricyclique kéré : Dame et Haova, Sambo et Sana, Soja et Sija, Lambo et Sailambo, Mosa et Masy, Laha et Vaha, Miha et Maho ! Où êtes-vous Ialy et Tema, Mara, Mbola et Vola, Maka et Mary, Monja et Miza ?… Oh ! La funeste odyssée, les astres ne reconnaissent plus les leurs, hommes, femmes et enfants, chaussés des bottes de sept lieues, les longues tresses en noria d’essuie-glace sur des fronts luisants, agrippés en grappes tout à l’avenant des ridelles ferraillant, sans préséance, toute honte tue. Pauvres paumés du rêve à l’envers, traqués à l’hallali du désespoir et dévide et s’évide l’écheveau de toute une vie dans le vide, à vau-l’eau du temps fugace qui passe et s’efface à reculons. 11



Transes, divagations et délire