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MICHEL EST MON AMI

— STÉPHANE BIHAN

Le rencard

« Il y a des jours, on ferait mieux de rester au pieu ». Michel observait le capot fumant de sa BX sur le bas-côté. Certes, son rencard n’était pas si loin, mais avec ce temps… De plus, Jacques n’était pas du genre métronome. Bref… Partout autour, des champs. Gris, terreux, dans la bruine… Et ça caillait… La vache ! Janvier en Normandie quoi… Sans compter les bornes à se fader avant d’arriver. Quelle idée aussi de se retrouver au pied du pont. Déjà qu’il aurait préféré rester chez lui, le Michel, au chaud, à glander tranquille puisqu’on était dimanche, et que… Il chassa ces mauvaises pensées et, sans attendre l’heure où blanchit la campagne, partit. La route s’étirait rectiligne jusqu’à l’horizon, découvrant un paysage plat bordé d’arbres noirs. Pas trop glamour pensa Michel, en traçant son chemin, toute capuche rabattue. La devanture rouge et défraîchie du bien nommé « Café du Pont » tranchait avec le paysage gris des environs et annonçait la fin du voyage. La clochette tinta et, trempé comme un barbet, il s’annonça sans grand succès à l’assemblée. Direction le comptoir. Vue l’heure, manger un bout ne serait pas du tout cuit. Pourtant, un grand échalas aux joues creuses lui indiqua de ses petits yeux taiseux la direction d’une table en bois vers la baie vitrée, table où se succédèrent, à défaut de petits écoliers, des générations de buveurs écarlates. Sceptique, Michel commanda du rouge et laissa un énième message sur le répondeur de Jacques, toujours aux abonnés absents. D’un coup d’œil, il fit un état des lieux, arrêta son regard sur une affiche de Giscard, s’étonna de la décoration audacieuse (souvenirs émus de la côte de nacre), et trempa ses lèvres dans le ballon. Pas de crampe d’estomac. Sans être un nectar, ce n’était pas non plus du gros bleu. Dehors, la pluie tombait sur une place toute triste. Dedans, la douce chaleur de la salle était des plus agréables, et Michel, prenant son mal en patience, creusait son verre peu à peu, laissant la torpeur l’envahir, les yeux mi-clos. Il retrouva soudain la terre ferme lorsqu’un bras laineux se déroula devant lui pour déposer une assiette. La femme du patron (ou sa mère, difficile à dire), diminuée par le naufrage des années et autres soucis cardiovasculaires faisait donc le service du mieux qu’elle pouvait. — « C’est du pâté » hurla-t-elle de sa demi-bouche. L’audition n’était pas son fort non plus visiblement. — « Sérieux ? » maugréa Michel, mais déjà elle voguait vers les tropiques de ses fourneaux. Deux généreuses tranches de terrine aux foies de volaille, accompagnées de cornichons, d’oignons au vinaigre, et d’un peu de verdure trônaient au milieu de la faïence. — « C’est du coin, on l’achète à la ferme d’à côté » siffla le tenancier « vous m’en direz des nouvelles !  ». Dès la première bouchée, le bonheur ! Tous les champs alentour en une recette. Désormais philosophe, il se laissa couler sur la chaise, et fit contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, quitte à attendre, autant le faire en cassant une graine. La potée suivit, fumante, embaumant la pièce des effluves délicieuses de la simplicité. Les quarts devenaient des demis, et les demis, un litre. Ragaillardi, Michel sirotait son second verre de calva avec un local somme toute assez marrant, lorsque la voiture de Jacques dérapa devant le troquet, accompagnée d’un élégant coup d’avertisseur. Une nouvelle série de sonneries insistantes l’invitait à le rejoindre fissa. Il paya la note et s’enfonça dans l’habitacle de la R21. Les retrouvailles furent silencieuses, du moins pour Michel, Jacques n’ayant pas quitté la conversation qu’il nouait avec son oreillette. Puis, la règle de « bien regarder la route » prit tout son sens. Au bout d’une petite centaine de mètres, Jacques écrasa son mégot de clope en fixant le cendrier à défaut du bitume, et ne négocia pas le virage comme il aurait dû malgré les braiements paniqués du copilote. La voiture fit une embardée et termina sa course (quoiqu’à vitesse fort modeste selon des témoins) dans un fossé… Épilogue : — « Alors les picots, déjà de retour ? » lança le patron aux deux cascadeurs. — « On s’ennuyait… » grommela Michel.

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MICHEL

Michel "Art, culture et société en Normandie"  

MICHEL « art, culture et société en Normandie » est une nouvelle revue culturelle thématique et régionale développée pour révéler les talent...