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SUR — SOUS LE PONT DES ARTS

Somme toute, un pont est plus qu’un pont. Les premiers créateurs à s’emparer de cette idée sont les artistes impressionnistes. Avant eux, le pont ne peut faire figure de motif de la peinture. S’il apparaît ici et là, c’est en qualité d’élément de décor. Jamais comme sujet même d’une œuvre. Les impressionnistes développent donc le motif, lui faisant prendre un sens bien particulier, de Claude Monet et ses vues des ponts franciliens à Camille Pissarro dépeignant à l’envi ceux de Rouen. D’autres artistes leur ayant succédé l’ont également adopté. Futurisme, Nouvelle objectivité, Land art, Hyperréalisme… bref, le pont passe à travers les époques et les mouvements artistiques, et se décline d’autant de façons qu’il y a d’artistes à s’y frotter. En Normandie, plusieurs expériences récentes ont permis d’expliciter la vision que peuvent avoir les artistes du pont, dans un double mouvement de rappel et de déconstruction du travail des impressionnistes. Sur un axe traversant la Normandie de Paris à l’estuaire et dessiné par la Seine, et dans le contexte d’une région réactivant sans cesse l’impressionnisme pour développer le tourisme culturel et retravailler son image, un pont temporel se voit dressé entre impressionnisme et art contemporain. (…) ROUEN

En parallèle de la première édition du Festival Normandie Impressionniste, la ville de Rouen proposait, en 2010, une manifestation d’art contemporain sous le titre « Rouen Impressionnée ». Dans une ville au patrimoine bâti et muséal riche, les pouvoirs publics entendaient

Arne Quinze, Camille. Installation sur le pont Boieldieu, Rouen Impressionnée, 2010. © JEAN-PIERRE SAGEOT POUR LA VILLE DE ROUEN

ZÉRO - FÉVRIER 2016

ainsi accorder une place à la création contemporaine, pour qu’elle se donne à voir, dans l’espace public. L’une des œuvres les plus marquantes de cette édition, Camille, est due à l’artiste belge Arne Quinze, choisi par la commissaire des expositions, Laure Delamotte-Legrand, pour, notamment, le jeu de relecture qu’elle proposait à partir de références historiques – les mêmes Claude Monet et Camille Pissarro. (…) ÉVREUX

Quelques années plus tôt, la Ville d’Évreux avait, elle aussi, proposé une manifestation culturelle pendant laquelle une installation d’art contemporain venait réactiver la question du pont. En 2000, dans le cadre de Passavents, un festival d’art contemporain qui venait d’être créé, elle invitait l’artiste japonais Tadashi Kawamata à investir l’espace public, et plus particulièrement le centre historique de la ville. (…) Mais l’art est sujet à discussion. Et l’installation de Kawamata fait polémique à Évreux. Il y a ceux qui voient l’impact « environnemental » de l’installation (de par sa prise au sol, l’installation oblige à la destruction de différents parterres par exemple). D’autres se disent que l’opération est bien coûteuse (il est vrai que le montant annoncé peut sembler pharaonique à qui ne sait pas dans le détail ce qu’il permet de financer). D’un autre côté, le projet est assumé par les responsables politiques de la ville, et revendiqué comme le lieu possible d’accords et de désaccords, de dialogues et d’échanges… pendant que leurs opposants politiques crient au scandale. Bref, l’art remplit ici toute sa fonction sociale. (…) Le pont n’est plus seulement un entre-deux : il est un espace critique, un espace de relations sociales. Il invite à la réflexion sur l’histoire et le

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vivre ensemble. Un interstice comme une fabrique du regard. Kawamata crée des ponts entre le dehors et le dedans, entre construction, destruction et reconstruction, mais également entre le passé et le présent. (…) CAS À PART

En 2012, était présenté le projet de Musée éclaté de la presqu’île (de son petit nom MEPIC). En vue de l’édition 2013 du Festival Normandie Impressionniste, un certain nombre d’acteurs de la Ville de Caen et de sa communauté d’agglomération entendaient répondre d’une façon spécifique aux grandes expositions qui se profilaient alors dans les musées de Rouen, du Havre, de Caen ou de Giverny. Les organisateurs évoquaient le « mariage de l’art et du territoire », la construction d’un « pont entre les habitants de ce territoire et l’art contemporain ». Cas à part ici puisqu’il ne s’agit pas de s’intéresser au motif du pont utilisé comme motif d’une œuvre sculpturale, ni du support d’exposition de l’œuvre en question. Invisible, le pont pouvait se définir par et dans le projet, dans la projection que se faisaient ses créateurs de l’idée de l’animation culturelle d’un territoire. (…) L’article de Marie Bazire sera ponctué de deux entretiens : — Laure Delamotte-Legrand revient sur la réception de l’installation Camille, et plus largement sur cette aventure artistique qui a marqué les esprits. — En 2013, à Honfleur, l’art contemporain s’invitait au lycée Albert Sorel. Mireille Fulpius et Katherine Louineau ont investi l’établissement, en usant, elles aussi, du motif du pont. Ainsi est née La Passerelle, une installation réalisée en partie in situ.

Michel "Art, culture et société en Normandie"  

MICHEL « art, culture et société en Normandie » est une nouvelle revue culturelle thématique et régionale développée pour révéler les talent...