Page 10

L E P O N T – PAT R I M O I N E C O L L E C T I F

p o n t s d e mé mo ire C’est le récit de ponts génialement conçus par une armée en guerre pour porter sinistrées. Le pays relevé, ils reviennent en Normandie pour aider la mémoire À Saint-Denis-de-Méré, dans le Calvados, la départementale franchit le Noireau sur un pont métallique, repeint en orange. Sur le Territoire de Belfort, à Foussemagne, le pont est bleu et dit « d’Arromanches ». Non loin de là, à Chaux, un ouvrage identique, « en forme de ventre de poisson » enjambe la Savoureuse. À Pont-de-l’Arche, dans l’Eure, il ne sert plus qu’aux pêcheurs. Celui de Pont-Farcy, en Normandie, dort dans un entrepôt de l’Équipement. Le profil caractéristique ne trompe pas. Cette architecture métallique à l’allure de baleine a la même origine. Arromanches, été 1944. UN CHEF-D’ŒUVRE D’INGÉNIERIE

1942. Churchill comprend que la prise d’un port en Europe ne sera pas possible et qu’il convient, pour gagner la guerre, d’en construire. Le génie britannique relève le défi : fabriquer et acheminer depuis l’Angleterre les pièces d’un immense Meccano qui seront assemblées en quelques jours devant les côtes normandes, sous les feux de l’ennemi. Le major Allan Becket imagine des « jetées flottantes, capables de monter et descendre avec la marée ».

Elles sont constituées d’une succession de passerelles, de 24 mètres de long et 28 tonnes chacune, posées sur des flotteurs en béton. Près de sept kilomètres de jetées parviennent à destination, une semaine après le Débarquement. Là, elles vont servir à la construction de deux ports artificiels, les « Mulberry ». Le port américain, à Saint-Laurentsur-Mer, est anéanti par la tempête du 19 juin 1944. Mais à Arromanches, le port britannique, ou Port-Winston, fonctionne jusqu’au 19 novembre 1944. Plus que sa capacité logistique (17 % du ravitaillement allié débarque à Arromanches), il joue un rôle stratégique et psychologique déterminant. C’est aussi une merveille technologique et un modèle de durabilité. Faites d’acier trempé, les passerelles d’Arromanches sont indestructibles. À l’automne 1944, le front s’est déplacé à l’Est ; les autorités britanniques entreprennent le démantèlement de Port-Winston : 183 passerelles sont démontées et stockées à Blainvillesur-Orne. Les Alliés en ont cédé la propriété à la France pour remplacer les ponts détruits. En 1945, le Ministère des Travaux publics et des Transports orchestre la grande distribution. Les

28

« ponts d’Arromanches » sont expédiés par voie ferrée dans tout le pays, où des villageois, privés de voie de communication depuis des mois, les accueillent avec reconnaissance. Ces ponts, qui ont libéré l’Europe, vont désormais reconstruire la France. LES PONTS RENAISSENT

Après guerre, la France compte 5 944 ponts détruits. On ne traverse la Seine qu’à Paris. L’Oise est infranchissable jusqu’à Noyon, la Loire jusqu’à Nevers. Il faut parcourir des dizaines de kilomètres pour subvenir aux besoins quotidiens. Faute de matériaux, on récupère toutes sortes de charpentes pour fabriquer des tabliers provisoires ; barges et bacs sont remis en service. L’attribution des « ponts d’Arromanches » est alors un privilège, auquel peu de communes accèdent. L’inventaire réalisé en 1993 par l’association Port-Winston d’Arromanches fait état de 25 sites, principalement dans l’est et le nord du pays. Les passerelles arrivent en 1946 en Picardie, en Lorraine et en Rhône-Alpes, en 1947 en Alsace, en 1948 dans le Morbihan. Près d’une décennie s’écoule avant qu’elles ne parviennent

MICHEL

Michel "Art, culture et société en Normandie"  

MICHEL « art, culture et société en Normandie » est une nouvelle revue culturelle thématique et régionale développée pour révéler les talent...