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CHAPITRE III LA «SHEKINAH» ET «METATRON» Certains esprits craintifs, et dont la compréhension se trouve étrangement limitée par des idées préconçues, ont été effrayés par la désignation même du «Roi du Monde», qu'ils ont aussitôt rapprochée de celle du Princeps hujus mundi dont il est question dans l'Évangile. Il va de soi qu'une telle assimilation est complètement erronée et dépourvue de fondement; nous pourrions, pour l'écarter, nous borner à faire remarquer simplement que ce titre de «Roi du Monde», en hébreu et en arabe, est appliqué couramment à Dieu même1. Cependant, comme il peut y avoir là l'occasion de quelques observations intéressantes, nous envisagerons à ce propos les théories de la Kabbale hébraïque concernant les «intermédiaires célestes», théories qui, d'ailleurs, ont un rapport très direct avec le sujet principal de la présente étude. Les «intermédiaires célestes» dont il s'agit sont la Shekinah et Metatron; et nous dirons tout d'abord que, dans le sens le plus général, la Shekinah est la «présence réelle» de la Divinité. Il faut noter que les passages de l'Écriture où il en est fait mention tout spécialement sont surtout ceux où il s'agit de l'institution d'un centre spirituel: la construction du Tabernacle, l'édification des Temples de Salomon et de Zorobabel. Un tel centre, constitué dans des conditions régulièrement définies, devait être en effet le lieu de la manifestation divine, toujours représentée comme «Lumière»; et il est curieux de remarquer que l'expression de «lieu très éclairé et très régulier», que la Maçonnerie a conservée, semble bien être un souvenir de l'antique science sacerdotale qui présidait à la construction des temples, et qui, du reste, n'était pas particulière aux Juifs; nous reviendrons là-dessus plus tard. Nous n'avons pas à entrer dans le développement de la théorie des «influences spirituelles» (nous préférons cette expression au mot «bénédictions» pour traduire l'hébreu berakoth, d'autant plus que c'est là le sens qu'a gardé très nettement en arabe le mot barakah); mais, même en se bornant à envisager les choses à ce seul point de vue, il serait possible de s'expliquer la parole d'Elias Levita que rapporte M. Vulliaud dans son ouvrage sur La Kabbale juive: «Les Maîtres de la Kabbale ont à ce sujet de grands secrets.» La Shekinah se présente sous des aspects multiples, parmi lesquels il en est deux principaux, l'un interne et l'autre externe; or il y a d'autre part, dans la tradition chrétienne, une phrase qui désigne aussi clairement que possible ces deux aspects: «Gloria in excelsis Deo. et in terra Pax hominibus bonae voluntatis.» Les mots Gloria et Pax se réfèrent respectivement à l ´aspect interne, par rapport au Principe, et à l'aspect externe, par rapport au monde manifesté; et, si l´ont considère ainsi ces paroles, on peut comprendre inmédiatement pourquoi elles sont prononcées par les Anges (Malakim) pour annoncer la naissance du «Dieu avec nous» ou «en nous» (Emmanuel). On pourrait aussi, pour le premier aspect, rappeler les théories des théologiens sur la «lumière de gloire» dans et par laquelle s'opère la vision béatifique (in excelsis); et, quant au second, nous retrouvons ici la «Paix», à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure, et qui, en son sens ésotérique, est indiquée partout comme l'un des attributs fondamentaux des centres spirituels établis en ce monde (in terra). D'ailleurs, le terme arabe Sakînah, qui est évidemment identique à l'hébreu Shekinah, se traduit par «Grande Paix», ce qui est l'exact équivalent de la Pax Profunda des Rose-Croix; et, par là, on pourrait sans doute expliquer ce que ceux-ci entendaient par le «Temple du Saint-Esprit», comme on pourrait aussi interpréter d'une façon précise les nombreux textes évangéliques dans lesquels il est parlé de la «Paix»2, d'autant plus que «la tradition secrète concernant la Shekinah aurait quelque rapport à la lumière du Messie». Est-ce sans intention que M. Vulliaud, lorsqu'il donne cette dernière indication3, dit qu'il s'agit de la tradition «réservée à ceux qui poursuivaient le chemin qui aboutit au Pardès», c'est-à-dire, comme nous le verrons plus loin, au centre spirituel suprême? Ceci amène encore une autre remarque connexe: M. Vulliaud parle ensuite d'un «mystère relatif au Jubilé»4, ce qui se rattache en un sens à l'idée de «Paix», et, à ce propos, il cite ce 1

Il y a d'ailleurs une grande différence de sens entre «le Monde» et «ce monde», à tel point que, dans certaines langues, il existe pour les désigner deux termes entièrement distincts ainsi, en arabe, «le Monde» est el-âlam, tandis que «ce monde» est ed-dunyâ. 2

Il est d'ailleurs déclaré très explicitement, dans l'Évangile même, que ce dont il s'agit n'est point la paix au sens où l'entend le monde profane (St. Jean, XIV, 27). 3

La Kabbale juive, t. I, p. 503.

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Ibid., t. I, pp. 506-507.

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Livre - René Guénon - [1927] - Le Roi du Monde -- Clan9  

LE ROI DU MONDE RENÉ GUÉNON 3 Le Dr Arturo Reghini nous a fait remarquer que ceci pouvait avoir un certain rapport avec le timor panicus des...