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hommes mortels qui perçoivent les dîmes; mais là, c'est un homme dont il est attesté qu'il est vivant16.» Cet «homme vivant» qui est Melki-Tsedeq, c'est Manu qui demeure en effet «perpétuellement» (en hébreu le-ôlam), c'est-àdire pour toute la durée de son cycle (Manvantara) ou du monde qu'il régit spécialement. C'est pourquoi il est «sans généalogie», car son origine est «non humaine», puisqu'il est lui-même le prototype de l'homme; et il est bien réellement «fait semblable au Fils de Dieu», puisque, par la Loi qu'il formule, il est, pour ce monde, l'expression et l'image même du Verbe divin17. Il y a encore d'autres remarques à faire, et tout d'abord celle-ci: dans l'histoire des «RoisMages», nous voyons trois personnages distincts, qui sont les trois chefs de la hiérarchie initiatique; dans celle de Melki-Tsedeq, nous n'en voyons qu'un seul, mais qui peut unir en lui des aspects correspondant aux trois mêmes fonctions. C'est ainsi que certains ont distingué Adoni-Tsedeq, le «Seigneur de Justice», qui se dédouble en quelque sorte en Kohen-Tsedeq, le «Prêtre de Justice», et Melki-Tsedeq, le «Roi de Justice»; ces trois aspects peuvent en effet être considérés comme se rapportant respectivement aux fonctions du Brahâtmâ, du Mahâtmâ et du Mahânga18. Bien que Melki-Tsedeq ne soit alors proprement que le nom du troisième aspect, il est appliqué d'ordinaire par extension à l'ensemble des trois, et, s'il est ainsi employé de préférence aux autres, c'est que la fonction qu'il exprime est la plus proche du monde extérieur, donc celle qui est manifestée le plus immédiatement. Du reste, on peut remarquer que l'expression de «Roi du Monde», aussi bien que celle de «Roi de Justice», ne fait allusion directement qu'au pouvoir royal; et, d'autre part, on trouve aussi dans l'Inde la désignation de Dharma-Râja, qui est littéralement équivalente à celle de Melki-Tsedeq19. Si maintenant nous prenons le nom de Melki-Tsedeq dans son sens le plus strict, les attributs propres du «Roi de Justice» sont la balance et l'épée; et ces attributs sont aussi ceux de Mikaël, considéré comme l'«Ange du Jugement»20. Ces deux emblèmes représentent respectivement, dans l'ordre social, les deux fonctions administrative et militaire, qui appartiennent en propre aux Kshatriyas, et qui sont les deux éléments constitutifs du pouvoir royal. Ce sont aussi, hiéroglyphiquement, les deux caractères formant la racine hébraïque et arabe Haq, qui signifie à la fois «Justice» et «Vérité», et qui, chez divers peuples anciens, a servi précisément à désigner la royauté 21. Haq est la puissance qui fait régner la Justice, c'est-àdire l'équilibre symbolisé par la balance, tandis que la puissance elle-même l'est par l'épée et c'est bien là ce qui caractérise le rôle essentiel du pouvoir royal; et, d'autre part, c'est aussi, dans l'ordre spirituel, la force de la Vérité. Il faut d'ailleurs ajouter qu'il existe aussi une forme adoucie de cette racine Haq, obtenue par la substitution du signe de la force spirituelle à celui de la force matérielle; et cette forme Hak désigne proprement la «Sagesse» (en hébreu Hokmah), de sorte qu'elle convient plus spécialement à l'autorité sacerdotale, comme l'autre au pouvoir royal. Ceci est encore confirmé par le fait que les deux formes correspondantes se retrouvent, avec des sens similaires, pour la racine kan, qui, dans des langues très diverses, signifie «pouvoir» ou «puissance», et aussi «connaissance»22: kan est surtout le pouvoir 16

Ibid., VI I, 8.

1 17

Dans la Pi st is Sophia des Gnostiques alexandrins, Melchissédec est qualifié de «Grand Receveur de la Lumière éternelle»; ceci convient encore à la fonction de Manu, qui reçoit en effet la Lumière intelligible, par un rayon directement émané du Principe, pour la réfléchir dans le monde qui est son domaine; et c'est d'ailleurs pourquoi Manu est dit «fils du Soleil». 18

Il existe encore d'autres traditions relatives à Melki-Tsedeg; suivant l'une d'elles, celui-ci aurait été consacré dans le Paradis terrestre, par l'ange Mikaël, à l'âge de 52 ans. Ce nombre symbolique 52 joue, d'autre part, un rôle important dans la tradition hindoue, où il est considéré comme le nombre total des sens inclus dans le Vêda; on dit même qu'à ces sens correspondent autant de prononciations différentes du monosyllabe Om. 1 19

Ce nom ou plutôt ce titre de Dharma-Râja est appliqué notamment, dans le Mahâbârata, à Yudhishthira; mais il l'a été tout d'abord à Yama, «le Juge des morts», dont le rapport très étroit avec Manu a été indiqué précédemment. 20

Dans l'iconographie chrétienne, l'ange Mikaël figure avec ces deux attributs dans les représentations du «Jugement dernier». 2 21

De même, chez les anciens Égyptiens, Mat ou Maât était en même temps la «Justice» et la «Vérité»; on la voit figurée dans un des plateaux de la balance du Jugement, tandis que dans l'autre est un vase, hiéroglyphe du coeur. -En hébreu, hoq signifique «décret» (Ps., II, 7). 2

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Livre - René Guénon - [1927] - Le Roi du Monde -- Clan9  

LE ROI DU MONDE RENÉ GUÉNON 3 Le Dr Arturo Reghini nous a fait remarquer que ceci pouvait avoir un certain rapport avec le timor panicus des...