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Visions de la Russie Distribué avec

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C E C A H I E R D E H U I T PA G E S E S T É D I T É E T P U B L I É PA R R O S S I Y S K AYA G A Z E TA ( R U S S I E ) , Q U I A S S U M E L ’ E N T I È R E R E S P O N S A B I L I T É D E S O N C O N T E N U

Victoire de 1945 : 70 ans après, le souvenir à vif En juin 1945, l’URSS et ses alliés célèbraient la victoire sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Alors que l’on s’apprête à en commémorer le 70ème anniversaire, il convient de rappeler le bilan sans précédent d’un conflit qui fit 50 millions de morts. Outre ce chiffre astronomique et terrifiant, la Seconde Guerre mondiale a laissé derrière elle des centaines de millions de témoins à travers le monde, dont chacun garde des souvenirs singuliers. Les témoignages de cette guerre, notamment les souvenirs d’anciens combattants ou des récits relatant l’expérience d’enfants emportés dans la tourmente, ont inspiré à RBTH l’idée de lancer le projet « La guerre méconnue ». Nous vous invitons à le découvrir dans les pages de ce numéro spécial, mais aussi sur notre site Web : LAGUERREMECONNUE.FR.RBTH.COM

Créée le 9 juin 1945, la Médaille de la prise de Berlin a été décernée à tous les militaires de l’Armée, de la Marine et de l’Intérieur ayant participé à la chute de la ville du 22 avril au 2 mai 1945.

Créé le 20 mai 1942, l’Ordre de la Guerre patriotique comprenait deux classes et devait récompenser tous les membres de l’Armée rouge, soldats, aviateurs, marins aussi bien que les partisans ou les membres des troupes de sécurité, sans considération de grade ou d’origine.

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DES TÉMOIGNAGES INÉDITS

Créée le 9 mai 1945, la Médaille de la Victoire sur l’Allemagne a été décernée à tous les militaires de l’Armée, de la Marine, de l’Intérieur et aux civils travaillant pour l’armée qui ont participé aux batailles de la Grande Guerre patriotique. Condition requise pour cet honneur : un service de 3 mois pour les militaires et 6 mois pour les employés civils. Environ 14 900 000 médailles ont été décernées.


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POLITIQUE & SOCIÉTÉ

MÉDIAS Les autorités n’ont pas renouvelé la licence de l’unique chaîne de télévision des Tatars dans la péninsule

Crimée : le droit à la parole des minorités ethniques en question ?

Question ethnique ou politique ?

La direction de la chaîne privée ATR s’estime victime d’un refus de nature politique, tandis que d’autres médias liés à des minorités ethniques du territoire disent ne faire l’objet d’aucune sorte de discrimination. EKATERINA SINELCHTCHIKOVA RBTH

Pourquoi la chaîne ATR n’est-elle pas parvenue à faire renouveler sa licence de diffusion ? Réponse : la période de transition sur le marché des médias en Crimée s’est achevée le 1er avril. Depuis cette date, les organes de la péninsule ont perdu le droit d’émettre avec des licences ukrainiennes. Afin de poursuivre leur activité, ils doivent obtenir une licence russe. Pour certains, l’intégration dans le nouveau champ juridique s’est accompagnée de controverses. C’est justement le cas d’ATR, une chaîne privée. L’affaire a attiré l’attention à l’étranger. Notamment celle du Département d’État américain qui a « fermement condamné » la fermeture. Le Service européen pour l’action extérieure évoque également une violation de la liberté de parole. Le ministère russe des Affaires étrangères a, entre-temps, exprimé sa « grande perplexité » face aux tentatives « de qualifier la situation d’atteinte à la liberté de parole et aux droits des médias des Tatars de Crimée. (...) Depuis mai 2014, ils avaient largement assez de temps pour préparer correctement et consciencieusement tous les documents requis », précise le ministère dans un communiqué.

Une holding contestée D’autres médias ont passé avec succès le test du réenregistrement. Seule la minorité tatare de Crimée s’estime lésée dans cette affaire. « ATR n’était pas la seule chaîne des Tatars de Crimée. Ils ont également une

TASS

demi-heure d’antenne à la télévision publique, mais cela ne remplacera pas ATR », déclare à RBTH Lenour Isliamov, propriétaire de la société ATR et de la chaîne du même nom. Selon lui, ATR a fourni les documents exigés par le régulateur russe (Roskomnadzor) à quatre reprises. Or, affirme-t-il, les documents ont été renvoyés trois fois sans avoir été examinés. Roskomnadzor a expliqué que les rejets étaient dus à des violations de la procédure d’enregistrement. Pour le numéro un de la République de Crimée Sergueï Axionov, les propriétaires de la holding ont sciemment saboté le processus d’octroi de la licence afin de créer l’apparence d’une discrimination à l’égard des Tatars de Crimée, alors qu’en réalité, cette holding mènerait une campagne d’information contre la Rus-

sie. M. Axionov assure qu’une société de radio et télédiffusion publique des Tatars de Crimée verra bientôt le jour dans la péninsule et qu’elle ne sera pas soumise aux « diktats idéologiques et financiers ». Vasvi Abdouraïmov, le responsable d’une ONG de Tatars de Crimée Milli Firka (Parti populaire, en français), estime de son côté que les autorités russes auraient dû intervenir il y a un an en prenant le contrôle de la holding ou en remplaçant le rédacteur en chef de la chaîne. « Elles auraient pu également créer dès le début une nouvelle chaîne de meilleure qualité au lieu de laisser l’occasion à ATR d’abuser les Criméens et la communauté internationale en dénonçant la Russie ». Faute de quoi la situation s’est retournée contre elles.

Statistiques D’après les résultats préliminaires du recensement de la population divulgués en mars, le district fédéral de Crimée est composé de 1,5 million Russes, 344 000 Ukrainiens, 323 000 Tatars de Crimée, 3 144 Juifs, 2 877 Grecs et 1 868 Bulgares.

Avant ATR, d’autres médias ont eu affaire aux autorités. Début mars 2014, un communiqué du service de presse du Conseil des ministres de Crimée affichait sa volonté de fermer les chaînes ukrainiennes en vue de « mettre fin au flux de mensonges » qu’elles étaient soupçonnées de diffuser. Quelques jours après cette déclaration, la diffusion analogique de toutes les chaînes de télévision ukrainiennes en Crimée était interrompue. Pour Vassili Gatov, vice-président de l’Union russe des éditeurs de presse et membre du directoire de l’ IFRA, l’association mondiale des éditeurs, le conflit avec ATR est effectivement lié à la question nationale : « l’élite » des Tatars de Crimée a ses propres intérêts sur la péninsule et elle cherche à les défendre. Par ailleurs, le gouvernement de la péninsule « craint, effectivement, les médias indépendants locaux », estime M. Gatov. Dans le même temps, le présentateur d’ATR Lenour Iounoussov estime que les autres minorités ethniques « ne risquent pas d’avoir de problèmes », car elles sont trop peu nombreuses et leurs médias « n’ont jamais eu de grande influence sur le public ». Nos interlocuteurs dans les diasporas de Crimée n’ont, effectivement, soulevé aucun problème. La communauté juive a confirmé que ses médias ne traitaient pas des questions politiques. « En Crimée, il existe trois journaux publiés par des fondations caritatives et ils ne traitent que des actualités de la communauté », explique le représentant du groupement religieux juif de Yalta, Vladlène Lioustine, pour qui cette communauté peut difficilement prétendre créer ses propres médias, car elle peine à trouver un sponsor. Le président de la société républicaine bulgare de Crimée, Ivan Abajeré, précise qu’aujourd’hui, toutes les minorités ethniques ont accès à l’antenne de la chaîne publique de Crimée (en moyenne, 15-30 minutes de diffusion). « Si ATR avait voulu obtenir la licence, elle l’aurait obtenue. Je travaille depuis longtemps sur la question ethnique et je peux vous dire que la justification ethnique du conflit avec ATR est tirée par les cheveux ».

PROCHE-ORIENT La Russie a dénoncé l’offensive militaire que l’Arabie saoudite a lancée pour contrer l’influence de l’Iran

Yémen : Moscou face au camp occidental La guerre civile au Yémen s’ajoute à la lutte d’influence que se livrent dans la région Riyad et Téhéran et dont les échos avaient précédemment résonné en Syrie et en Irak. L’Occident et la Russie se sont ainsi retrouvés une nouvelle fois dans des camps opposés. NIKOLAÏ SOURKOV RBTH

Avec le lancement d’une campagne aérienne contre les combattants houthis [branche du chiisme, ndlr] à laquelle l’Arabie saoudite se livre par intermittence, la guerre civile au Yémen a acquis une dimension régionale. Les experts russes estiment que cette confrontation, opposant formellement les chiites aux sunnites, résulte non de différends religieux, mais de la rivalité entre Téhéran et Riyad, d’autant que les « actes » de l’Iran, accusé par les autorités saoudiennes d’apporter son soutien aux Houthis, sont l’un des prétextes utilisés par le Royaume pour justifier son intervention. Pour Grigori Kossatch, professeur de l’Université d’État des sciences humaines de Russie, le problème réside principalement dans l’antagonisme entre l’Iran et l’Arabie saoudite, l’aspect religieux étant un simple prétexte. C’est particulièrement évident si l’on prend en compte la situation à l’intérieur de l’Iran. « Les zaïdites [branche du chiisme répandue au Nord duYémen à laquelle appartiennent la plupart des Houthis,

ndlr] sont très éloignés de la dominante chiite en Iran », explique-t-il. En outre, l’expert est convaincu que, dans le contexte du processus de négociations en cours sur le programme nucléaire iranien, Téhéran n’a absolument aucun intérêt à s’engager dans une quelconque opération militaire. « L’Iran n’interviendra pas dans ce conflit. Du point de vue militaire ou logistique, c’est impossible. Téhéran se limitera à apporter un soutien moral », suggère-t-il. Cet avis est partagé par Leonid Issaïev, spécialiste de l’Orient à l’École des hautes études en sciences économiques. « L’Arabie saoudite présente ce conflit comme opposant les chiites aux sunnites pour justifier son intervention. Pourtant, le Yémen n’a jamais été en proie à une division selon les lignes confessionnelles », souligne-t-il. Issaïev présume que le conflit est provoqué par les autorités saoudiennes elles-mêmes, car elles ne veulent pas d’unYémen fort, uni et donc impossible à contrôler. « Riyad cherche à diviser le pays entre le Nord zaïdite et le Sud sunnite, qui serait, lui, fidèle aux Saoudiens. Ils ont déjà tenté de le faire en 1994, quand ils soutenaient les séparatistes du Sud », explique M. Issaïev.

La Russie opposée à toute intervention Les conséquences graves du conflit yéménite pourraient se ressentir bien audelà de la région. L’apparition d’un nou-

Les divergences « n’iront pas au-delà des débats diplomatiques car le Yémen est un pays marginal »

veau point chaud dans cette zone n’est pas dans l’intérêt de la communauté internationale : les pays voisins risquent d’être confrontés à un afflux de combattants armés d’un côté, et de réfugiés de l’autre – il suffit de se rappeler le nombre d’Irakiens qui se sont précipités dans les pays occidentaux suite à l’invasion américaine. « Le Yémen était déjà considéré comme un pays sous-développé ; les frappes aériennes saoudiennes détruisent le peu d’infrastructure vétuste dont il disposait », regrette Grigori Kossatch. La Fédération de Russie est gravement préoccupée par l’escalade du conflit au Yémen et s’oppose catégoriquement à toute intervention, appelant à résoudre le conflit par la voie diplomatique. « Comme pour la Syrie, notre seul intérêt est la défense des principes fondamentaux du droit international. Il s’agit du respect de la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Moscou estime qu’il est irresponsable d’attiser de nouveaux conflits dans la région », explique Leonid Issaïev. Ainsi, Moscou qui, auparavant, soutenait Damas et Téhéran et s’opposant à toute intervention extérieure dans ces pays, se trouve une nouvelle fois du côté des chiites, précise l’expert.

À l’instar de la Syrie, le Yémen risque-t-il de devenir une nouvelle pomme de discorde entre l’Occident et la Russie ?

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La Russie n’a pas intérêt à une scission au sein de l’UE fr.rbth.com/33379

Si les États-Unis ont adopté une approche plutôt prudente du conflit au Yémen, critiquant l’intervention de l’Arabie saoudite, ils soutiennent néanmoins leur allié régional traditionnel. Ainsi, la Russie et l’Occident se sont retrouvés de nouveau dans des camps opposés. Cette situation risque-t-elle d’aggraver des relations déjà difficiles ? Après tout, la crise au Yémen n’est pas sans rappeler le début de celle qui a éclaté en 2011, quand la Russie soutenait Damas afin d’afficher sa position de principe face à l’Occident. « Les relations entre Moscou et Washington sont très tendues. Il faut s’attendre à des controverses au Conseil de sécurité », estime M. Kossatch. « Toutefois, cela n’ira pas au-delà des débats diplomatiques, car leYémen est un pays marginal. La crise ukrainienne est un facteur d’irritation bien plus important », estime l’expert. Leonid Issaïev suppose également que le Yémen ne deviendra pas une pierre d’achoppement entre la Russie et l’Occident, comme ce fut le cas de la Syrie. « En principe, et l’Occident et la Russie sont intéressés par un règlement rapide de la crise yéménite. Les Américains et leurs alliés ne souhaitent pas y consacrer leurs moyens, alors que les  Russes craignent l’émergence d’un nouveau foyer d’instabilité. Je pense que Moscou offrira volontiers une plateforme de discussions neutre si on le lui demande », constate M. Issaïev.

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ÉCONOMIE

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ÉNERGIE Au cours des 15 dernières années, l’épicentre de la production énergétique d’origine atomique s’est déplacé vers l’Asie

Nucléaire : le pari d’une reprise à l’Ouest L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) estime que d’ici 2030, la capacité des centrales nucléaires en Europe sera réduite de 35%, alors qu’en Asie, elle sera multipliée par 4. Mais les professionnels russes du secteur n’y voient qu’un phénomène cyclique. MARTHE COHEN POUR RBTH

Ces dernières années, les perspectives de l’énergie nucléaire en Europe, et notamment dans les pays les plus développés industriellement, se sont considérablement assombries. Après l’accident nucléaire de Fukushima au Japon, l’Allemagne a décidé de sortir totalement du nucléaire d’ici 2022. L’Italie a déjà annulé son programme (auquel la France participait) de construction de quatre réacteurs nucléaires. En France, un pays à l’avant-garde de l’énergie nucléaire au niveau mondial, le gouvernement socialiste a annoncé une réduction de la part du nucléaire dans la production d’électricité nationale, qui doit passer de 75% à 50%.

En chiffres réacteurs de conception russe sont en construction à l’étranger.

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d ’entre eux sont en Asie (Inde, Vietnam, Chine, Bangladesh).

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autres réacteurs sont en négociation ou au stade de l’appel d’offres.

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TASS

Le redémarrage est inévitable Toutefois, il n’est pas certain que la tendance se confirme sur le long terme. Le développement de l’énergie nucléaire dans le monde est cyclique : « Si demain, aux États-Unis, l’extraction de gaz de schiste bon marché diminue ou bien, par exemple, si en Europe on réduit les subventions pour l’énergie renouvelable qui permettent aux entreprises de rivaliser d’égale à égale avec d’autres types de production, alors ces régions connaîtront peut-être un retour de la demande d’énergie nucléaire », estime Alexeï Gavrilov, expert indépendant et spécialiste de la production d’électricité. Quel que soit le pays concerné, le développement de l’énergie nucléaire dépend fortement de facteurs politiques domestiques. Dans ce sens, on peut voir dans la victoire significative de la droite aux récentes élections départementales la

En ligne

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possibilité d’un retour de la France vers une politique pro-nucléaire plus active en cas de changement de majorité. Il convient de rappeler que, durant son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy s’était toujours comporté en avocat du maintien et du développement du nucléaire dans la production d’électricité. Il faut aussi noter que le temps fait passer du baume sur les plaies. À mesure que le souvenir de la catastrophe de Fukushima s’éloigne, la probabilité de reprise du débat concernant la construction de centrales nucléaires nouvelle génération en Italie se rapproche. Avant le grave événement japonais, Rome était à deux doigts de se lancer dans ces projets. Le Japon lui-même balance de plus en plus en faveur d’une reprise de la construction de réacteurs nucléaires, suspendue immédiatement après la catastrophe.

Dans la centrale nucléaire de Smolensk.

En attendant, un virage vers l’Est Les sociétés américaines, européennes, et russes, comme Westinghouse, Areva, et Rosatom sont les plus grands fournisseurs mondiaux de technologies de réacteurs nucléaires. Mais aujourd’hui, les deux premiers se trouvent face à une conjoncture où leur production est moins demandée sur les marchés domestiques. De son côté, Rosatom construit un plus grand nombre de réacteurs en Russie que ses concurrents français et américains chez eux. Il est donc logique que ces derniers s’efforcent de pénétrer les marchés de l’Asie centrale et du Sud-Est, de l’Afrique, de l’Amérique latine et du Proche-Orient. Plusieurs facteurs jouent un rôle dans ce mouvement. Tout d’abord, les économies de la Chine, de l’Inde, de la Malaisie, de Singapour, du Vietnam et de la Corée du Sud, qui se développent ra-

ENTRETIEN AVEC GONZAGUE DE PIREY

dans le domaine de la construction, je sais qu’elle existe, mais il y a eu des évolutions tout à fait sensibles du pays sur ces sujets, ce qui change vraiment la donne pour le climat des investissements et des affaires en général.

En Russie, Saint-Gobain, à l’abri des sanctions, mise sur l’innovation Loin de chercher à réduire son activité en Russie dans le contexte de la crise, le groupe français envisage de consolider ses positions actuelles, mais aussi d’aborder de nouveaux horizons. Dans un entretien accordé à RBTH, le directeur général de Saint-Gobain Russie et CEI (Communauté des États indépendants), Gonzague de Pirey, évoque les projets de l’entreprise et évalue les perspectives du marché russe. Saint-Gobain est présent en Russie depuis 1993. Qu’avez-vous accompli depuis l’arrivée du groupe sur le marché et quels objectifs vous fixez-vous aujourd’hui ? En 1993 nous avons ouvert notre bureau en Russie et avons inauguré notre première usine en 2003, àYegorievsk (région de Moscou) pour la laine de verre. Dans la foulée, nous avons installé neuf usines dans la région en douze ans. Est-ce que nous pensons poursuivre notre développement en Russie ? Oui, bien sûr. C’est un marché à fort potentiel et nous allons continuer à y être présents sur le long terme et à y investir. Notre premier objectif est déjà de nous renforcer là où nous sommes, notamment pour les marchés de l’habitat que nous pensons structurellement très prometteurs. Par ailleurs, il y a des secteurs d’activité sur les matériaux innovants qui sont potentiellement très intéressants pour SaintGobain. Nous étudions cela, même si la réalisation n’est pas pour les prochains mois.

Il l’a dit

«

Les sanctions n’ont pas d’effet direct sur nous car nous produisons localement et vendons nos produits localement »

D’après votre expérience, quelles sont les spécificités du marché russe ? Le marché russe n’est pas un marché facile. Nous connaissons tous le poids de la bureaucratie, les difficultés à s’installer, les lenteurs de réalisation des projets, etc. Ce contexte des affaires vaut pour nous, mais il vaut également pour nos concurrents. Or nos métiers sont essentiellement locaux, donc oui, il y a des difficultés supplémentaires, mais elles ne sont pas une raison pour nous de ne pas continuer à faire des affaires. La Russie est un pays qui offre des opportunités. Certes il n’est pas facile de les saisir, mais si on a une vision, une stratégie et une vraie volonté, les projets se réalisent. Ici, il n’y a pas la pesanteur et l’inertie que l’on peut voir en Europe de l’Ouest, où les choses sont beaucoup plus figées. Avez-vous ressenti l’impact des sanctions occidentales décrétées contre la Russie ? Évidemment, les sanctions ont des  conséquences sur l’économie russe en général, même si la principale cause des difficultés de l’économie russe est plus liée au prix du pétrole qu’aux sanctions. Quoique minoritaires, ces dernières jouent aussi un rôle. Je pense notamment aux sanctions américaines sur le financement des banques russes. Pour résumer, l’impact des sanctions est macroéconomique. Il n’a pas d’effet direct sur notre entreprise, car nous, nous sommes des producteurs locaux et nous vendons nos produits localement.

Biographie Diplômé de l’École Polytechnique et des Corps des Mines, Gonzague de Pirey, 40 ans, a rejoint le groupe Saint-Gobain en 2007. Il y a occupé plusieurs postes de direction.Depuis 2012, il est directeur général de SaintGobain Russie et CEI.

pidement, favorisent une forte croissance de la consommation d’électricité. D’après les chiffres de l’AIEA, entre 1990 et 2008, la consommation d’énergie en Chine par habitant a augmenté de 111% et en Inde, de 42%. Deuxièmement, la lutte contre le changement climatique exige de faire appel à une énergie écologiquement propre. « L’énergie nucléaire est dans ce cas précis la solution la plus adéquate, car elle combine capacité importante et sécurité si l’on respecte les exigences réglementaires », considère Alexander Ouvarov, chef du portail d’information russe Atominfo.ru. Enfin et surtout, ces pays asiatiques disposent des capacités financières pour mettre en œuvre des projets d’infrastructures aussi importants que la construction d’une centrale nucléaire. Plusieurs constructeurs dans ce domaine, dont une entreprise russe, proposent des solutions financières partielles, voire intégrales, pour faciliter les projets. Ainsi, Rosatom propose différentes solutions, notamment des garanties d’État, une participation au capital de la future centrale nucléaire ainsi qu’une assistance dans l’aspect opérationnel de la production d’électricité. Il n’est pas exclu qu’une hausse de la demande en énergie nucléaire se manifeste en Europe ou en Amérique du Nord. Il faut se souvenir que ce sont justement ces régions qui ont vu naître le nucléaire, d’abord militaire, puis civil. En Europe et en Amérique du Nord, il existe une industrie nucléaire développée qui assure, dans le sens le plus large du terme, le développement du potentiel scientifique, de technologies innovantes et de l’industrie. En outre, les pays en pointe dans ces régions disposent de l’arme nucléaire. Ce sont deux raisons suffisantes pour inciter les États européens et américains à ne pas abandonner leurs compétences dans l’exploitation de l’énergie nucléaire.

SERVICE DE PRESSE

Vos usines sont dispersées un peu partout en Russie. Comment évaluez-vous le climat d’investissements dans les régions ? Chaque investissement a été une aventure. Le climat d’investissement est très variable. Acheter une usine à Tcheliabinsk (Oural méridional) ou investir dans la construction d’une usine dans la campagne à une heure et demie de Nijni Novgorod (Volga), ce n’est pas la même chose que de s’installer dans une zone industrielle dédiée comme à Ielabouga (Tatarstan). Chaque expérience a été très différente, même s’il y a des points communs.Toutes les régions ont une forte volonté d’accueil, mais chacune dispose de leviers d’action relativement limités. Vous êtes en Russie depuis deux ans et demi. Quels progrès avez-vous noté durant cette période ? Je relève un point très positif, à propos de la petite corruption. Je ne dis pas que la corruption n’existe plus, nous sommes

Où se trouve, selon vous, le potentiel inexploré de l’économie russe ? Outre le domaine de la construction et du logement, je pense qu’il y a aussi un vrai potentiel dans l’industrie. C’est un domaine très intéressant avec des personnels très qualifiés, dotés d’un grand savoir-faire. Dans certains secteurs, aussi étroits soient-ils, la Russie est réellement en pointe. Le parc industriel lui-même est lourd, souvent vieillissant et relativement sousinvesti. Il existe un potentiel extraordinaire d’investissement dans la modernisation de l’industrie, et notamment en vue de diminuer l’impact environnemental dans ce domaine. Il y aurait plus généralement un potentiel d’investissement pour améliorer la qualité environnementale des entreprises russes, ce qui va de pair avec leur modernisation et l’augmentation de leurs capacités. Dans ce temps de crise, c’est un des axes dans lequel le gouvernement russe peut s’engager, ce qui me semble être le cas, en imposant à son industrie de se moderniser et de devenir plus efficace, plus rentable, plus propre. Quels conseils pouvez-vous donner aux entrepreneurs français qui souhaitent venir en Russie ? Les entreprises françaises qui viennent ici peuvent être formidablement accueillies. Je ne dis pas que la Russie est un pays facile, mais la communauté d’affaires française est très soudée. Il y a un travail remarquable qui est fait par l’ambassade avec l’organisme de pouvoir public Business France et la Chambre de commerce France-Russie qui collaborent pour guider, conseiller et épauler les entreprises françaises qui veulent se lancer dans les affaires en Russie. Propos receuillis par FLORA MOUSSA


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DOSSIER

SECONDE GUERRE MONDIALE

UNE AMITIÉ NÉE SOUS LE CIEL DE LA GUERRE À L’OCCASION DU 70ÈME ANNIVER-

SERVICE DE PRESSE

Seule unité de combat étrangère engagée en URSS durant la Seconde Guerre mondiale, le légendaire régiment Normandie-Niémen reste ancré dans la mémoire des Russes. FLORA MOUSSA

SAIRE DE LA VICTOIRE,

RBTH

René Lucien Martin et Roger Versini devant leur appareil, au Bourget en juin 1945.

Le dernier combat « Le 12 avril 1945, une journée ensoleillée. Notre régiment de chasse est basé à Bladiau, en Prusse-Orientale, au bord de la mer Baltique. Dès le petit matin, les mécaniciens ont préparé les avions et les pilotes sont de nouveau en mission. Georges Henry abat le cinquième avion ennemi au compte de son service, un Focke-Wulf 190 allemand. S’en suit une brève pause. Puis les Allemands ouvrent le feu sur notre base depuis le cordon littoral. L’ingénieur émet l’ordre de mettre les moteurs en marche et de disperser les appareils. Le pilonnage se poursuit et voilà que le commandement prévient la 1ère armée aérienne de la Garde soviétique. Quelques minutes plus tard, nous voyons apparaître dans le ciel un groupe d’Il-2. Les avions d’attaque se mettent à bombarder les positions nazies. Les tirs d’artillerie allemande cessent. En ce 12 avril 1945, nous anticipions déjà une proche fin de la guerre, le jour de la victoire. Le pilonnage nazi a coûté la vie à notre camarade, au pilote de la France résistante Georges Henry. Il s’avérera plus tard que sa mort était la dernière perte parmi les aviateurs français luttant en URSS et que l’avion qu’il a abattu ce jour-là était le 273ème appareil ennemi éli-

NOTRE DOSSIER SPÉCIAL FAIT PARLER DES TÉMOINS, DONT L’UN ÉVOQUE LA FRATERNITÉ D’ARMES FRANCO-SOVIÉTIQUE.

miné par le régiment de chasse Normandie-Niémen ».

Témoin d’un exploit Une fois assuré que j’ai fini la lecture, Iouri Maksaïev, 89 ans, retire les feuilles de mes mains et les range soigneusement parmi des photos jaunâtres et son certificat de Chevalier de la Légion d’honneur. Un des derniers vétérans du régiment franco-soviétique, cet homme qui fut mécanicien moteur pendant la guerre ne fait pas son âge. Il se tient droit malgré le poids des décorations et des ordres divers ornant sa poitrine. L’ancien combattant incarne le goût et la courtoisie. En prévision du 70ème anniversaire de la Victoire, il est très sollicité : des rencontres, des visites d’écoles, un déplacement au Bourget en juin prochain... Iouri Maksaïev parle à contrecœur de ces projets et de l’avenir dans son ensemble, mais dès que l’on revient à ses souvenirs de guerre, ses yeux s’allument et il se lance volontiers dans de longs récits, enchaînant une histoire après l’autre. Il connaît par cœur toutes les dates clés de la Seconde Guerre mondiale, les détails de l’attaque hitlérienne contre la France, cite au mot près l’appel du général de Gaulle lancé depuis

Londres, et prononce avec une ferveur particulière les noms des pilotes français venus lutter sur le sol soviétique : Lionel Menu, Louis Delfino, Pierre Pouyade…

« Je veux être pilote ! » Le 22 juin 1941, le jour du déclenchement de l’opération Barbarossa, le Moscovite Iouri Maksaïev n’avait que 15 ans. Comme il n’avait pas l’âge de partir au front, on l’a envoyé travailler dans la récolte de bois. Parallèlement, le jeune homme étudie le dessin industriel. Ce n’est qu’en 1943 qu’il est appelé. « J’étais de grande taille et en bonne santé, le commissaire m’a alors proposé de choisir n’importe quel type d’engagement. ‘Je veux être pilote et servir dans les troupes aériennes’, me suis-je exclamé. Il fait un geste affirmatif… et m’envoie dans l’école de spécialistes en aviation, formant des mécaniciens », sourit le vétéran. Au printemps 1944, le sergent Maksaïev est envoyé à Toula (195 km au sud de Moscou). « J’arrive à l’aérodrome et je vois des militaires en uniforme étranger – vestes et pantalons de couleur bleu marine. On nous explique alors que le régiment d’aviation Normandie y est déployé. L’arrivé de pi-

Iouri Maksaïev, mécanicien moteur, sur une photo de 1947.

TÉMOIGNAGES Le conflit tel qu’ils l’ont vécu

Une seule et même guerre, une multitude d’histoires

BIOGRAPHIE

Iouri Maksaïev Né le 9 janvier 1926 à Moscou, Iouri Maksaïev a été appelé au front en 1943. Après la victoire sur les nazis, il est resté dans les rangs de l’armée et n’a été démobilisé qu’en 1951. Chevalier de la Légion d’honneur, il est décoré de la Médaille de la Victoire sur le Japon, de la Médaille de la Victoire sur l’Allemagne et de la Médaille pour la prise de Königsberg (Kaliningrad).

La Seconde Guerre mondiale a marqué à vie des millions de personnes qui lui ont survécu. Sept décennies plus tard, nous avons retrouvé des témoins qui s’en souviennent comme si c’était hier. EVGUENIA CHIPOVA RBTH

Lidia Likhota, née en 1940 à Leningrad. Guide à Paris

Pourquoi la victoire est célébrée le 9 mai en Russie

RIA NOVOSTI

Le 7 mai 1945, le commandant suprême de la Wehrmacht, Alfred Jodl, signe à Reims la reddition sans condition des forces armées allemandes en vertu de laquelle les troupes nazies s’engagent à cesser les hostilités à partir du 8 mai 1945 à 23h01. Le document a été paraphé en présence du général soviétique Ivan Sousloparov. Toutefois, Staline exige que la capitulation allemande soit signée à Berlin et en présence d’un représentant du Haut Commandement des forces de l’URSS. Le 8 mai, peu avant minuit, la seconde capitulation allemande est signée près de Berlin en présence du maréchal

Joukov. La reddition entre en vigueur à 23h01 heure d’Europe centrale, soit le 9 mai à 1h01, heure de Moscou.

« Lorsque la guerre a commencé, je n’avais même pas un an. Avant de partir pour le front, mon père m’a prise en photo et a laissé une inscription dessus : « Souviens-toi ». C’était si symbolique, il n’est jamais revenu et reste à ce jour porté disparu. Il n’avait alors que 25 ans. Cette photo, je la garde précieusement. Ma mère et moi, nous sommes restées dans une ville assiégée. Le froid, la pluie de bombes et la mort des proches faisaient notre quotidien. Durant le blocus, la famine était affreuse. Pour me nourrir, ma mère mâchait le pain que l’on nous distribuait – 125 grammes par personne – et le plaçait à l’intérieur d’un tissu. C’était ça mon biberon. J’étais tellement faible que je ne pouvais pas marcher. Vers la fin de 1943, nous avons été évacués vers la « Grande Terre » [territoire

sous contrôle soviétique, ndlr]. Sous le feu de l’ennemi, les véhicules nous transportant roulaient sur le lac glacé de Ladoga. Je ne m’en souviens pas, mais ma mère m’a plus tard raconté que le véhicule qui était juste devant le nôtre a été touché par une bombe. Celui qui était derrière a sombré sous la glace.Tous leurs occupants ont péri. Nous avons passé le reste de la guerre à Soligalitch, dans la région de Kostroma. On se nourrissait principalement d’épluchures de pommes de terre. Ma grandmère en faisait de petits pâtés. Ils me paraissaient si délicieux ! 70 ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre, mais je continue à y penser. Je crois que la génération qui a vécu ces événements affreux est plus humaine que toutes les autres. La guerre nous a appris le sacrifice et la compassion ».

Iouri Sidorenko, né en 1931 à Oufa (Bachkirie). Président de l’institut IRIC-France « J’ai pris conscience de la guerre un mois après son début, lorsque mon père a été appelé pour partir au front. J’ai dû alors assumer toutes ses responsabilités. À l’âge de 12 ans, j’ai été privé du droit aux bons de pain. Pour gagner ma vie,

j’ai dû aller travailler à la fabrique de vodka et de liqueur. J’acceptais n’importe quel travail. C’était affreux de voir des enfants debout sur des banquettes faire le travail des adultes. Il y a très peu de bons souvenirs de cette époque. Nous étions affamés. Notre existence était réduite à la lutte : celle pour survivre, celle pour acheter à manger. Pour nous procurer du pain, nous passions des heures dans le froid à faire la queue. De peur de perdre notre tour, on inscrivait des numéros sur la main et attendait. Après le travail, ma mère venait me remplacer. Je me souviens qu’un jour ma grand-mère a apporté des épluchures de pomme de terre. Elle en a fait cuire des galettes : quel délice ! Je me souviens aussi que je détestais les chemins de fer. Ils ont emporté mon père et mes proches au front. Je ne les ai jamais revus. Pour moi, le 9 mai est une date sacrée. Je suis reconnaissant à tous ceux qui ont pris part aux combats. Toutefois, il ne faut pas oublier que nous, les enfants, nous avons lutté sur un autre front, celui du travail et de la survie ».

Jean Feigelson, né en 1926 à Saint-Pétersbourg. Médecin, membre de la Résistance


Supplément de Rossiyskaya Gazeta distribué avec Le Figaro

Mercredi 29 avril 2015

DOSSIER

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PORTRAIT Levitan, légende de la radio soviétique

La voix qui a tenu le peuple mobilisé jusqu’à la victoire Tout au long des années de guerre, la voix de Iouri Levitan se confondit avec la voix officielle de l’Union soviétique. Adulé par le peuple, l’annonceur était un ennemi juré d’Adolf Hitler, qui avait même mis sa tête à prix. OLGA BELENITSKAÏA

RIA NOVOSTI

POUR RBTH

lotes français n’a pas été révélée aux Soviétiques. Pouvez-vous imaginer ce que j’ai alors ressenti ? Réaliser que des Français étaient là pour lutter côte à côte avec nous contre les nazis ? », se souvient avec émotion celui qui fut leur compagnon.

Le langage des alliés Malgré l’obstacle de la langue – seuls quelques Français parlaient le russe –, les relations qui se sont établies entre les mécaniciens et les pilotes étaient chaleureuses. « C’étaient des gens comme nous, mais plus optimistes. Ils savaient que l’on ne mangeait pas comme eux, et que nos conditions de travail étaient pénibles – en hiver on se réveillait régulièrement la nuit pour réchauffer les moteurs, sinon la graisse gelait – il nous faisaient alors de petits cadeaux, nous apportaient des cigarettes, des biscuits. Ils étaient venus avec leurs mécaniciens, mais ces derniers n’ont pas pu s’adapter au froid. D’ailleurs, nos appareils étaient différents. Ils ont été renvoyés, et c’est nous qui leurs avons succédé », explique le vétéran. Plongeant dans ses souvenirs, Iouri Maksaïev évoque le retour de mission des avions. Si le pilote avait éliminé un appareil ennemi, il réalisait un tonneau avant l’atterrissage. « Dans le cas de deux appareils abattus, le pilote – on l’appelait, à la française, ‘mon commandant’ – effectuait un double tonneau et nous, au sol, on le saluait avec toute la fierté possible », souligne avec emphase l’ancien mécanicien. Puis mon interlocuteur change de ton : il revit le jour de la disparition de Lionel

Menu, pilote qu’il servait. Iouri Maksaïev se souvient des moindres détails du 29 janvier 1945 : du temps qu’il faisait, du nombre d’avions partis en mission et des longues minutes d’attente. Il n’a jamais revu ce pilote qui reste porté disparu jusqu’à aujourd’hui. Sur 96 Français engagés au combats en URSS, 42 ne sont pas revenus.

De gauche à droite : Roger Sauvage, Jacques André, Louis Delfino, Georges Lemare et Marcel Perrin en compagnie de pilotes russes, en janvier 1945.

Le Jour de la victoire « En mai, nous étions déployés en Prusse-Orientale. Un soir, les Français sont venus nous annoncer la grande nouvelle : ‘Voïna konets !Voïna konets !’ [La guerre est finie, ndlr]. On ne les a pas pris au sérieux. Le lendemain matin on a été réveillés par le bruit de salves d’artillerie, c’était la victoire ». Les pilotes sont repartis en juin. Joseph Staline leur a offert leurs appareils et certains mécaniciens les ont accompagnés en France. « Je ne faisais pas partie de la délégation. On a fait nos adieux en URSS. Est-ce que j’éprouvais un sentiment de tristesse ? Non ! On était tellement heureux que la guerre soit finie que l’on ne pensait à rien d’autre ». Ce n’est qu’en 2002, lors de son premier voyage en France, que Iouri Maksaïev reverra certains des pilotes qu’il avait servis. « Oui, bien sûr que l’on s’est reconnus. Il y avait Roland de la Poype et Georges Masurel. On s’est donné de grosses accolades et c’est là que l’on a sabré le champagne », se rappelle-t-il d’une voix tremblante et me tend des photos prises en France. « Que dire en conclusion ? Je souhaite qu’il n’y ait plus de guerre, que les gens soient épargnés de ces horreurs », déclare celui qui en fut un proche témoin.

Affaires à suivre

EXPOSITION NORMANDIENIÉMEN

Une nouvelle exposition permanente sur le fameux régiment ouvrira ses portes au Musée de l’air et de l’espace du Bourget le 4 juin prochain. Financée par le groupe bancaire russe Zenit, cette exposition sera réalisée avec le soutien du ministère français de la Défense et de l’ambassade de Russie en France.

«

« Je vis en France depuis 85 ans, mais je suis né en Russie. Lorsque la guerre a commencé, ma famille et moi, nous habitions Paris. J’étais jeune et mon projet était de vivre, pas de lutter. En 1941, j’ai eu mon deuxième bac et mon père m’a envoyé étudier la médecine à Grenoble. À l’université, nous avons formé un groupe qui coopérait étroitement avec Combat, journal clandestin de la Résistance. J’ai rejoint ce mouvement en tant que Français. J’ai pris cette décision car j’étais opposé au maréchal Pétain et au régime de Vichy. Mais en même temps, j’étais certes touché au plus vif par le destin de mon pays d’origine, la Russie, devenue théâtre de combats acharnés. Vers la fin de l’année 1942, après deux arrestations pour « gaullisme », j’ai fui Grenoble pour Dieulefit, dans la Drôme. J’étais engagé dans la coordination du travail avec les alliés – Américains et Bri-

tanniques. Ils nous approvisionnaient en armes par des parachutages. La « vraie » résistance a duré de 1942 à 1944 : nous tirions sur les nazis et passions le temps dans les tranchées. Je me souviens qu’à l’été 1944, les Allemands ont lancé une attaque contre le Vercors. Nous, dans laVallée de la Drôme, nous étions prêts à tout faire pour empêcher les nazis de progresser vers le sud. Il n’y a pas eu d’affrontement direct, mais ils ont engagé contre nous leur aviation. De notre côté, nous menions le feu depuis la terre. Avec ma mitrailleuse, je suis parvenu à abattre un avion allemand. Aujourd’hui, nous assistons à un débat sur le rôle de différents pays dans la victoire. Mais pour moi, cette victoire est commune ». Préparé avec contribution de GUEORGUI CHEPELEV

RIA NOVOSTI

« Attention ! Moscou parle ! » LE 4 JUIN 2015 AU BOURGET

Il l’a dit

TASS

C’est par la voix de Iouri Levitan que la population soviétique suivit les événements les plus importants de la Grande Guerre patriotique. C’est elle, puissante et pleine d’autorité, qui lui annonça le début puis la fin du conflit, l’informant entre les deux des victoires soviétiques ou des alertes de raids. Hitler considérait Levitan comme un ennemi personnel. Il mit un prix sur sa tête : 250 000 marks. Étonnamment, Staline ne figurait qu’en deuxième position sur la liste noire hitlérienne. C’est le chef soviétique qui avait fait basculer le destin de Levitan. Alors âgé de 19 ans en janvier 1934, le jeune homme faisait ses premiers pas à la  radio. Frappé par le timbre et l’expressivité de sa voix, Staline téléphona au président du Comité soviétique chargé de la radio et exigea que les communiqués soient désormais lus à l’antenne par Levitan, qui allait rapidement devenir l’annonceur attitré de l’URSS.

Je suis reconnaissant à tous ceux qui ont combattu. Mais il ne faut pas oublier que nous, les enfants, nous avons lutté sur un autre front, celui du travail » IOURI SIDORENKO

Le matin du 22 juin 1941, le standard du Comité croulait sous les appels des correspondants à Kiev et à Minsk, qui annonçaient une attaque soudaine de l’Allemagne nazie. Moscou n’excluait pas qu’il s’agisse de provocations, mais Levitan fut appelé au travail, au cas où. Peu après lui fut livré un courrier du Kremlin composé de deux lignes sur une simple feuille, qui devaient être lues à l’antenne : « Une annonce importante du gouvernement sera communiquée à midi ». Puis, à midi : « Attention ! Moscou parle ! Citoyens de l’Union soviétique, ceci est une annonce du gouvernement soviétique  !  Aujourd’hui, à quatre heures du matin, sans avoir présenté aucune revendication auprès de l’Union soviétique et sans avoir déclaré la guerre, les troupes allemandes ont attaqué notre pays ».

En ligne

Dix chansons inspirées par la guerre fr.rbth.com/33423

À partir de l’automne 1941, c’est depuis Sverdlovsk (aujourd’hui Ekaterinbourg) que Levitan lut les bulletins de « Moscou parle » : les tours de la radio moscovite avaient dû être démontées, car les Allemands les utilisaient comme balises pour les bombardements. Levitan recevait les ordres du commandement suprême et les dépêches du Sovinformburo (le bureau d’information soviétique) depuis Moscou par téléphone. En mars 1943, il fut transféré avec sa station à Kouïbychev (Samara) mais, jusqu’à la fin de la guerre, ses auditeurs crurent qu’il s’adressait à eux depuis la capitale. Sa voix était aussi célèbre que son visage était inconnu. Le 9 mai 1945, Levitan fut convoqué au Kremlin où on lui donna copie, sous scellé, de la déclaration de la Victoire sur l’Allemagne nazie. Le texte devait être lu 35 minutes plus tard. Pour se rendre au studio, il lui fallait traverser une Place rouge noire de monde : « Je criais ‘Camarades, laissez-moi passer, il y a urgence !’ ‘Quelle urgence ? Levitan va lire l’annonce de la victoire à la radio d’un instant à l’autre. Restez ici comme tout le monde et écoutez !’, me répondait-on ». Levitan fut contraint de retourner au Kremlin qui disposait de sa propre station de radio. À 21h55, il brisa les cachets de cire renfermant l’annonce officielle : « Moscou parle ! L’Allemagne nazie est vaincue ! ». Les quelque 2 000 dépêches du Sovinformburo lues à l’antenne entre 1941 et 1945 ne furent hélas pas conservées. Dans les années 50, Iouri Levitan fut chargé d’en enregistrer une sélection pour la postérité. Il mourut d’une crise cardiaque en 1983, lors des commémorations de la bataille de Koursk.

DES MÉDAILLES EN QUÊTE DE LEURS BÉNÉFICIAIRES TOMBÉS AU FRONT Vassili Maslenkov, maître d’école soviétique, put envoyer plus de 150 lettres depuis le front, mais il n’eut malheureusement pas la chance de revenir en personne auprès de sa femme et de sa fille – il est tombé en août 1943 près de Smolensk (à 400 km de Moscou). Ce n’est qu’en 2015 que Tamara Maslenkova, enseignante comme son père, a appris qu’il avait été décoré de l’Ordre de la Guerre patriotique de 2ème classe après sa mort. Elle a obtenu cette information grâce au portail spécialisé Zvezdy Pobedy (Les Étoiles de la Victoire) publié par le site de Rossiyskaya Gazeta (en langue russe) avec le soutien du ministère russe de la Défense. Sur près des quatre années de la Grande Guerre patriotique, entre 1941 et 1945, les soldats de l’Armée rouge furent honorés dans différents ordres à plus de 38 millions de reprises. Désormais, les vétérans et leurs proches peuvent facilement obtenir des informations sur les décorations non remises. Au cours des sept décennies écoulées depuis la fin de la guerre, de nombreux vétérans, ainsi que leurs descendants, se sont dispersés à travers le monde. Notre rédaction espère que le projet Zvezdy Pobedy les aidera à être honorés dans les ordres pour lesquels ils ont été nommés, et à recevoir leurs décorations. La base de données, disponible sur rg.ru/zvezdy_pobedy, comprend 8 200 noms. Avec l’aide de nos lecteurs, nous avons déjà retrouvé les familles de cinq femmes figurant sur la liste. Malheureusement, légalement, seule la personne décorée peut récupérer la médaille qui lui a été attribuée pendant la Grande Guerre patriotique. Si cette personne est décédée ou portée disparue et que la distinction non remise n’a été retrouvée que maintenant, ses enfants ou leurs conjoints peuvent obtenir le certificat de décoration à condition de pouvoir présenter les documents requis. Les héros inconnus doivent être retrouvés et honorés !

VÉRIFIEZ SI L’ UNE DE VOS CONNAISSANCES EST BÉNÉFICIAIRE D’UNE DÉCORATION NON REMISE. LAGUERREMECONNUE.FR.RBTH.COM


Mercredi 29 avril 2015

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Supplément de Rossiyskaya Gazeta distribué avec Le Figaro

DOSSIER/OPINIONS

LES RAISONS DE LA VICTOIRE DE 1945 L’ARMÉE ROUGE SEULE EN PREMIÈRE LIGNE

L MICHAEL JABARA CARLEY HISTORIEN

Professeur d’histoire à l’Université de Montréal, spécialiste des relations internationales au XXème siècle et de l’histoire de la Russie et de l’Union soviétique.

«

Allez-vous nous laisser nous battre tout seuls ? », avait dit Staline à Churchill en août 1942. Roosevelt était acquis à l’idée d’un second front

e 3 juillet 1941, onze jours après que la Wehrmacht eut envahi l’URSS, Ivan Maïski, l’ambassadeur soviétique à Londres, rencontra le ministre des Affaires étrangères britannique, Anthony Eden, pour évoquer la situation militaire. Selon M. Maïski, attaquer l’URSS a été la première grosse erreur commise par Hitler. « La Russie est éternelle » et ne peut pas être vaincue. Cependant, elle avait besoin d’aide. Le gouvernement britannique pouvait-il organiser un débarquement sur les côtes françaises ? Il s’agissait de la première des nombreuses demandes soviétiques concernant l’ouverture d’un second front à l’ouest. Durant l’été 1941, la Grande-Bretagne n’était pas en mesure de débarquer sur les plages françaises : l’armée britannique n’avait pas encore remporté la moindre bataille contre la Wehrmacht. Tout en comprenant la situation, Joseph Staline demanda à Winston Churchill s’il ne pouvait pas envoyer des divisions britanniques combattre sur le front soviétique. Churchill était effrayé à l’idée d’envoyer des Tommies dans le hachoir à viande du front de l’Est. Les services de renseignement de l’armée britannique estimaient que l’Armée rouge serait vaincue en quatre à six semaines. Ce même été, la Grande-Bretagne commença à envoyer du renfort, des chars et des avions de chasse, mais en petite quantité : 200 chasseurs et quelques centaines de véhicules. Ce n’était qu’une goutte d’eau dans la mer face aux besoins soviétiques. Les pertes de l’Armée rouge au cours des six premiers mois de la guerre étaient inimaginables : trois millions de soldats disparus, tués, blessés ou prisonniers de guerre. Les pertes civiles étaient incommensurables, conséquence du génocide orchestré par les nazis. L’Armée rouge n’en poursuivait pas moins le combat. Londres avait beau dire faire de son mieux pour aider celle-ci, le pays même en doutait. L’ambassadeur britannique à Moscou, Sir Stafford Cripps, accusa son propre gouvernement de fuir le combat et de laisser l’Armée rouge subir toutes les pertes, précisant que l’opinion en URSS disait la Grande-Bretagne prête à « se battre jusqu’à la dernière goutte de sang russe ». Les choses n’allaient pas mieux du côté du Département d’État américain, profondément hostile à Moscou. Par bonheur, le président Roosevelt put surmonter la résistance antisoviétique « bureaucratique » et, en novembre 1941, annonça le prolongement du prêt-bail à l’URSS. Puis, en décembre 1941, la situation changea : l’Armée rouge remporta une victoire stratégique dans la bataille de Moscou, brisant ainsi l’aura d’invincibilité de la Wehrmacht. Les agents des renseignements britanniques durent alors manger leur chapeau. Au sein du

Foreign Office, on en vint à craindre que l’Armée rouge ne gagne la guerre sans l’aide de la Grande-Bretagne. Le second front en France redevint d’actualité. Roosevelt, qui avait reconnu son importance dès le début, se heurtait à Churchill sur ce point. Staline était furieux que les Britanniques se défilent. Le premier ministre de Sa Majesté se rendit alors à Moscou en août 1942 pour tenter d’apaiser sa colère. « Nous perdons 10 000 soldats par jour, lui dit Staline, allez-vous nous laisser nous battre tout seuls ? ». L’Armée rouge affrontait 80% des forces allemandes en Europe. Mais Churchill avait une autre idée : celle d’une stratégie qui consistait à attaquer l’Italie, la mettre rapidement hors d’état de nuire puis se diriger vers les Balkans pour bloquer l’avance de l’Armée rouge. En février 1943, la victoire de l’Armée rouge à Stalingrad scella le sort de l’Allemagne nazie. L’Afrique du Nord était le seul endroit où les Britanniques et les Américains affrontaient les forces terrestres allemandes – et encore, il ne s’agissait que de trois divisions alors que sur le front soviétique, Berlin en avait déployé 183. En septembre 1943, les forces britanniques et américaines débarquèrent en Italie. La prétendue guerre éclair dans « la botte » fut un fiasco, les alliés n’atteignant Rome qu’en juin 1944. Le président Roosevelt mit enfin le holà. À la conférence de Téhéran en novembre 1943, il s’allia avec Staline et insista sur l’importance d’ouvrir un second front en France. Churchill n’était pas d’accord mais finit par accepter. La priorité fut donnée à la planification de l’invasion en Normandie. Au moment où les Alliés débarquèrent en France en juin 1944, le sort du fascisme en Europe était scellé depuis longtemps. Mais Staline n’en fut pas moins satisfait du soulagement que le Débarquement apporta à ses forces armées. N’empêche que sans un deuxième front en France, les Anglais et les Américains auraient vu se réaliser leur crainte que l’Europe ne soit libérée par la seule Armée rouge.

LE DEUXIÈME FRONT A NEUTRALISÉ LA LUFTWAFFE

L ALEXEÏ ISSAÏEV HISTORIEN

Candidat ès sciences historiques et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 1941-1945.

«

La réaffectation des forces aériennes allemandes à l’Ouest offrait une marge de manœuvre à l’aviation soviétique »

a coopération en matière d’organisation des opérations a toujours été la composante la plus complexe de la stratégie s’appliquant à une coalition. Certes, les frappes simultanées sur différents fronts offrent des avantages manifestes, mais dans la pratique, cette synchronisation rencontre d’importantes difficultés. Or, dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas de coopération réelle ni de coordination des opérations entre l’URSS et ses alliés occidentaux. Toutefois, les causes en étaient liées à des problèmes objectifs qui n’avaient rien à voir avec la politique. Au cours de la préparation de la campagne de l’été 1944, les difficultés d’approvisionnement en munitions avaient contraint l’Armée rouge à repousser le début de l’opération Bagration en Biélorussie qui, de ce fait, ne put absolument pas être synchronisée avec le débarquement en Normandie. De la même manière, en janvier 1945, de mauvaises conditions climatiques obligèrent le commandement soviétique à retarder l’entrée en Pologne. En conséquence, lorsque l’offensiveVistule-Oder fut lancée, la crise dans les Ardennes était déjà terminée. Dans les deux cas susmentionnés, un lancement avancé des opérations aurait conduit les troupes soviétiques à assumer un risque d’échec élevé. De la même manière, les alliés occidentaux ne jugeaient pas opportun de concentrer leurs efforts sur l’organisation de convois arctiques au risque de devoir affronter une crise en Méditerranée. L’ouverture d’un second front en Europe a fait pendant longtemps l’objet de violents débats politiques. Les ÉtatsUnis et la Grande-Bretagne ont même

TATIANA PERELYGUINA

April Quarterly Report BEST RUSSIAN STUDIES PROGRAMS 2015 In April, Russia Direct will release its comprehensive ranking of Russian and post-Soviet Studies programmes in US universities, together with analysis of the current state of Russian Studies programmes in America. While bringing together leading experts (including Harvard’s Alexandra Vacroux, Georgetown’s Angela Stent and Rhode Island University’s Nicolai Petro), the report will address the major challenges facing Russian Studies programmes in the US and ways of tackling them.

été accusés de retarder l’ouverture du deuxième front dans le but d’épuiser l’URSS. Pourtant, la thèse de la grande difficulté technique que représentait l’invasion par la mer paraît plus crédible. Le principal problème résidait dans la conquête d’un port maritime permettant d’assurer un flot ininterrompu d’une grande quantité de troupes (un petit contingent aurait été rapidement rejeté à la mer). Le raid de Dieppe en 1942 a montré que les Allemands étaient conscients de cette menace. La défense des ports français était bien préparée. Par ailleurs, la prise d’un port ne garantissait pas le succès, car son infrastructure pouvait être détruite par les Allemands dans leur retraite. C’est pourquoi le débarquement des alliés ne put avoir lieu qu’après l’élaboration du projet de formation d’un port provisoire directement sur une plage normande, avec un brise-lames, des quais flottants Mulberry et une défense antiaérienne robuste. Par ailleurs, n’oublions pas que les Américains étaient la principale force motrice derrière cette opération et que le président Roosevelt tenait absolument à ce que le débarquement en France ait lieu en 1944. S’il fallait résumer le rôle joué par le deuxième front et les alliés occidentaux dans la victoire contre l’Allemagne en une phrase, on pourrait dire en gros que « les Anglais et les Américains ont brisé le cou de la Luftwaffe, alors que l’URSS a rompu la colonne vertébrale de l’armée de terre allemande ». En effet, 75% des soldats allemands tués sont tombés sur le front germano-soviétique. Même après le débarquement de Normandie et l’ouverture du second front en Europe, les Allemands subissaient trois fois plus de pertes sur le front de l’Est que sur celui de l’Ouest. D’un autre côté, après la concentration de la quasi-totalité des forces armées allemandes à l’Est en 1941, de larges contingents de la Luftwaffe étaient progressivement réaffectés au front de l’Ouest et à la défense aérienne du Reich. Les attaques en plein jour des bombardiers américains accompagnés d’avions de chasse constituèrent une sorte de « pêche à l’appât vivant » pour les pilotes allemands. Les pertes d’avions à l’Ouest surpassèrent celles de l’Est en automne 1942 et pendant la première moitié de 1943. Ainsi, en juillet 1943, les Allemands perdirent 558 avions sur le front de l’Est, 711 en Méditerranée, 526 à l’Ouest et dans la défense du Reich. En 1944, le front germano-soviétique ne totalisait que quelque 20% des pertes irréparables d’avions de guerre de la Luftwaffe. À la veille du débarquement de Normandie, 2 340 des 4 475 appareils allemands se trouvaient sur le front de l’Ouest. Il faut noter que la réaffectation des forces aériennes allemandes à l’Ouest offrit une large marge de manœuvre à l’aviation soviétique. Il est impossible de surestimer la contribution des militaires soviétiques. La victoire fut remportée au prix de millions de leurs vies, de leur héroïsme, de leur abnégation, de leur combat. Néanmoins, l’ouverture d’un deuxième front accéléra la victoire contre l’Allemagne et permit de sauver la vie de très nombreux soldats soviétiques.

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Supplément de Rossiyskaya Gazeta distribué avec Le Figaro

Mercredi 29 avril 2015

DOSSIER

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À l’affiche À l’Est, la guerre : des photographies inédites Une exposition de photographies qui apportent un nouveau regard sur l’invasion de l’URSS par les armées du IIIème Reich et de ses alliés sera présentée le 14 mai au Centre de Russie pour la Science et la Culture à Paris. Les clichés mettent en scène la guerre d’extermination, le sort tragique des civils et des prisonniers de guerre soviétiques. Les originaux sont issus du fonds rassemblé par Gueorgui Chepelev, enseignant à l’INALCO, auteur de plusieurs publications sur la photographie de guerre. Centre de Russie pour la Science et la Culture. 61, rue Boissière, 75116 Paris. › www.russiefrance.org

JS CARTIER

Biographie

JS Cartier (Jean Cartier)

MARIA TCHOBANOV

Il revient en part en 1951 aux États-Unis. Né en 1932 à Paris, JS Cartier et des beauxsin des re à l’école Ruskin de Europe pour étudier la peintu peinture. la à re sac con se et k à New Yor arts (Oxford), puis retourne Installé en he. rap tog ame sa carrière de pho mie franDans les années 1970, il ent adé l’Ac par 5 200 en é ens récomp s oubliés Bourgogne depuis 1994, il est tige ves Les , ces de la Grande Guerre çaise pour son ouvrage Tra . de la mer du Nord à la Suisse

RENCONTRE Le photographe JS Cartier sur les traces du conflit en Russie

L’horreur de la guerre : la photo contre l’oubli Fasciné par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale comme celle de la Première, JS Cartier a entrepris un nouveau périple en quête des traces encore visibles de la bataille de Moscou et des combats sur le front de l’Est. MARIA TCHOBANOV POUR RBTH

« Photographe des traces de guerres » : une définition que ne saurait renier JS Cartier. Âgé aujourd’hui de 82   ans, l’artiste franco-américain a choisi la Russie pour immortaliser sur la pellicule les vestiges et les séquelles diverses témoignant de l’horreur de la guerre. Ses clichés ne se limitent pas au simple repérage des faits, mais véhiculent les émotions enracinées dans les lieux des combats. Après avoir passé près de douze ans sur son projet consacré à la Grande Guerre, Cartier, qui a vécu son enfance sous l’occupation allemande, décide de réaliser un travail de mémoire sur la Seconde Guerre mondiale. Il s’oriente donc vers la Russie, pays où l’impact de ce cataclysme est toujours vivant. La guerre sur le front de l’Est fascine JS Cartier depuis son enfance. Il se souvient que les médias français étaient réellement obnubilés par le conflit entre l’Allemagne et l’URSS. « C’était quelque

chose de mythique, d’impressionnant, on imaginait une bataille de Titans, d’un côté des ‘rouges’, communistes, de l’autre, la force invincible des Allemands. Les échos de ce choc titanesque se répercutaient dans la tête des spectateurs que nous étions en France : je connaissais par cœur tous les noms de grandes batailles », raconte le photographe. Plusieurs décennies plus tard, animé de la même passion, il décide de voir de ses propres yeux les empreintes de cette guerre. Il part en 2005 en Russie avec son inséparable chambre photographique 4X5, et le soutien de l’agence RIA Novosti, à la découverte de traces laissées par la bataille de Moscou, la première grande défaite de l’armée allemande. L’histoire de cette énorme offensive, JS  Cartier la connaît dans ses moindres détails et peut en parler pendant des heures, avec des précisions dignes d’un témoin direct. Il a les larmes aux yeux pour évoquer la parade militaire du 7 novembre 1941 : « Tandis que les Allemands sont à quelques kilomètres à peine de Moscou, tous ces soldats qui défilent sous la neige sur la Place rouge pour partir directement se battre sur le front... C’est très émouvant ». Bien documenté et renseigné sur les

JS CARTIER

lieux où se déroulent les batailles, Cartier prépare soigneusement son itinéraire. Il passe par Istra, Rouza, Borodino, Volokolamsk, Zoubtsov, Viazma, Rjev – villes qui ont vécu des combats dont l’enjeu était le contrôle de Moscou. Il cherche à repérer des vestiges de la guerre sur les murs des bâtiments, dans des paysages ou sur les anciens champs de bataille, semblables aux empreintes laissées par la Première Guerre mondiale en Europe. La tâche s’avère très compliquée, car après le conflit, Joseph Staline a donné l’ordre d’effacer toutes les traces des combats et de faire en sorte qu’il ne subsiste aucun signe du passage des Allemands en Russie. Par bonheur pour son projet, Cartier établit des relations avec des « poiskoviks », ces brigades de « fouineurs » déterminés à rechercher, exhumer, identifier et enterrer les dépouilles de soldats qui gisent un peu partout dans le sol russe.

Ivanovskoe : intérieur de l’église de l’Ascension, dévastée en 1941 au cours de la bataille de Moscou. (photo du haut). Krasnikholm Un « Champ de mémoire » où ont été ensevelis dans des fosses communes les restes de soldats soviétiques (photo de gauche).

Lorsque le passé se met à parler

En ligne

De Berlin à Moscou : les rues témoignent encore de la Seconde Guerre mondiale. fr.rbth.com/33455

Au fil de son voyage, il rencontre une multitude de témoins de la guerre et recueille des récits, plus tragiques les uns que les autres, qui l’aident à remonter le temps. À Volokolamsk, il visite la place où les nazis ont pendu des membres du Komsomol [organisation de la jeunesse communiste, ndlr]. Après que les Soviétiques eurent libéré la ville, les pendaisons furent reconstituées pour qu’un reporter étranger, un Américain nommé Lengly, photographie cette preuve de l’atrocité nazie. Une vieille dame, Evdokia, qui avait été témoin de cet horrible épisode, figure sur un cliché de Cartier. À Petrischevo, petit village aux allures tristes et pauvres, JS Cartier prend en photo deux fillettes souriantes qui papotent à côté du monument érigé à la mémoire de Zoïa Kosmodemianskaïa, torturée et tuée par les Allemands pour ses actes de sabotage. Dans un minus-

APPEL À TÉMOINS : RACONTEZ-NOUS ! Toute personne ayant éprouvé la Seconde Guerre mondiale a une histoire à raconter, que ce soit un témoignage de souffrances, d’exploits ou d’amour. Cette période, considérée à juste titre comme l’une des plus grandes tragédies de tous les temps, a été vécue de manière très diverse par ses témoins. Notre devoir est de nous en souvenir pour prévenir toute répétition d’un tel cataclysme. Nous voulons nous assurer qu’aucune histoire ou anecdote digne d’être relatée ne restera ignorée. Envoyez-nous des témoignages et des photos, de vous, de vos amis ou de vos proches et aidez-nous à compléter nos archives. Pour prendre part à ce projet, écrivez-nous à fr@rbth.com

• Les « Sorcières de la nuit » aux trousses de l’aviation allemande fr.rbth.ru/33437 • Un caméraman de guerre raconte fr.rbth.ru/33319

fr.rbth.com/art/histoire

cule musée dédié à cette jeune martyre, le photographe découvre, très ému, que derrière ce personnage clef de la propagande soviétique se cache une charmante jeune fille, passionnée de littérature, de musique et de peinture. Tirés sur le papier, les clichés en noir et blanc immortalisent des moments vécus par JS Cartier au cours de ses deux voyages en Russie. « Mon projet, c’était de faire quelque chose de précis, historiquement exact et en même temps émotionnellement très chargé. Je voulais essayer de démontrer l’inanité des guerres », explique l’artiste. Son objectif a saisi, entre autres, Anatoli Kachine, un vétéran deVolokolamsk dont le revers de veste est couvert de médailles, que l’on voit poser devant une photo de lui prise en 1941 – le portrait de cet ancien combattant fait par le photographe français a été le dernier, selon la lettre de sa fille reçue par Cartier à son retour en France ; un bunker à Yelnia (près de Borodino), dont une plaque indique qu’il fut érigé par la brigade des ouvriers du métro de Moscou en 1941 ; une colonne commémorative construite pour le centenaire de la bataille de Borodino, défigurée par des impacts de balles et d’obus en 1941 ; ou encore une lignée de tombes communes, érigées par les « poiskoviks », avec pour seul décor de vieux casques posés sur des monticules de terre. En 2008 dans son livre Russie. 19411942. Traces de la bataille de Moscou, résultant de ces deux voyages, JS Cartier écrit : « J’espère néanmoins que cet humble effort trouvera un écho chez nos compatriotes d’Europe occidentale, pour qui le Front de l’Est n’est qu’un lointain souvenir et que ce modeste travail servira à leur rappeler l’immense dette que nous avons envers le peuple russe. Sans leur sacrifice, il nous aurait fallu souffrir et attendre de longues années avant d’être délivrés du joug nazi ».


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CULTURE

ENTRETIEN AVEC IRINA NAKHOVA

« Devenir l’architecte de son ‘voyage’ » SERVICE DE PRESSE(7)

AVANT LA BIENNALE DE VENISE, L’ARTISTE CONCEPTUELLE EXPLIQUE UN PROJET QUI VERRA POUR LA PREMIÈRE FOIS LE PAVILLON RUSSE EXCLUSIVEMENT CONSACRÉ À L’ŒUVRE D’UNE FEMME. La 56ème Biennale de Venise, l’un des événements artistiques les plus importants, ouvrira ses portes le 9 mai au public. Le pavillon russe, construit en 1914 par l’architecte Alexeï Chtchoussev, accueillera le projet de l’artiste conceptuelle Irina Nakhova. Avant l’ouverture, celle-ci a accordé un entretien à RBTH pour en parler, s’exprimer sur ses œuvres et évoquer sa carrière internationale. Parlez-nous du projet vénitien. Le projet est intitulé « Pavillon vert ». Ce nom a été proposé par la commissaire Margarita Toupitsyna. Il me convenait, car il est, à mon avis, tellement neutre qu’il ne dévoile rien. C’est un camouflage. Il conserve toute l’intrigue, mais il restera en mémoire. La couleur verte sera la première chose que verront les spectateurs. Je me souviens que, quand j’ai vu le pavillon pour la première fois fin février de l’année dernière, je me suis tout de suite dit que quelque chose n’allait pas. Après réflexion, j’ai compris que c’était la couleur [bisque, ndlr]. La changer est devenu pour moi une idée fixe. Ensuite, j’ai discuté avec des architectes et des historiens et j’ai appris qu’à l’origine, le pavillon était vert ! C’est ainsi qu’il a été conçu par l’architecte Alexeï Chtchoussev (1873-1949). Pour le moment, le contenu est un secret. Ce sera une installation totale en « coopération » avec Chtchoussev. Je mène un « dialogue » avec lui. Vous êtes la première artiste conceptuel le en URSS à avoir réalisé des « installations totales » directement dans votre appartement. N’aviez-vous pas peur de vivre dans l’espace clos d’une œuvre ? En fait, je les réalisais car il m’était absolument nécessaire de créer un nouvel espace, de changer la situation ! Parlez-nous de vos débuts. Globalement, tout a commencé quand j’avais 13 ans : j’ai rencontré l’artiste conceptuelVictor Pivovarov et sa famille. J’ai été bouleversée par ses œuvres, si fraîches et insolites. Il m’a introduite dans son milieu, m’a présenté de nombreux

Biographie

Irina Nakhova Diplômée de l’Institut des arts graphiques de Moscou en 1978, Irina Nakhova est l’auteure des premières « installations totales » en Russie et lauréate du Prix Kandinsky 2013 dans la catégorie « Projet de l’année ». Elle travaille à Moscou et dans le New Jersey (États-Unis).

En ligne

Derniers échos sur les projets culturels russes à l’adresse : fr.rbth.com/art

artistes et écrivains. C’est bien la rencontre avec lui qui a déterminé mon destin et m’a menée jusqu’à l’Université de l’Imprimerie. Puis, l’histoire des installations commence dans mon appartement au tout début des années 1980. J’y vis toujours. Je me rappelle la taille des pièces depuis toutes ces années – 3,95 x 3,95 mètres. J’ai fait beaucoup de peinture, mais j’ai toujours été préoccupée et intéressée par l’espace. Et par l’introduction dans la toile même de différents marqueurs architecturaux. C’était l’époque de la terrible stagnation brejnévienne. J’avais l’impression qu’il ne se passait rien du tout : on vivait dans un circuit fermé, même compagnie, même art. Beaucoup de gens créatifs souffraient de dépressions. La seule chose que l’on pouvait faire était de changer radicalement son milieu. Devenir l’architecte de son « voyage ». Donc, j’ai fait ma première installation pour moi-même, avec du papier et de la peinture. Grâce à la peinture sur d’immenses feuilles à dessin collées ensemble, j’élargissais mon propre espace. Comment vous-êtes vous retrouvée à New York où s’est tenue votre première exposition personnelle ? Tout a commencé avec la première vente aux enchères Sotheby’s à Moscou en 1988. Il y avait de l’avant-garde russe, le début du siècle et des artistes contemporains. Une sélection éclectique. J’étais l’une des plus jeunes participantes. Je doutais alors très fort que l’exposition ait eu quelque chose à voir avec l’art : je la voyais comme un acte et un geste politiques. Le pays était fermé, mais de nombreux collectionneurs et musées sont venus. Il y avait la célèbre galeriste américaine Phyllis Kind. Elle a aimé les œuvres et a commencé à exposer les artistes russes dans sa galerie à New York – Erik Bulatov et moi. Elle a organisé plusieurs expositions collectives. L’une d’elles a, d’ailleurs, été supervisée par Toupitsyna. J’ai eu trois expositions personnelles chez Phyllis. Mais elle se spécialisait dans l’art des « outsiders », russes qui plus est.

Mes œuvres ne rentraient clairement pas dans la catégorie des « outsiders ». Elles ne rentraient d’ailleurs pas dans la catégorie purement russe, contrairement à Bulatov et à d’autres artistes. Vous avez fait de nombreuses installations totalesenEuropeetauxÉtats-Unis.Quelest leur sort après les expositions ? Certaines restent dans les musées, d’autres sont démontées et leur sort est inconnu. Après l’exposition Momentum Mortis, Norton Dodge a gardé mon installation de 16 immenses reliefs au musée Zimmerli. C’est une sorte de Pompéi moderne. Elle était conservée dans son entrepôt du Maryland. Après la mort de Norton, j’ai reçu une lettre : « Nous avons l’une de vos installations. Pourriez-vous la récupérer ? ». J’ai répondu : « Malheureusement, je ne peux pas ! ». Peut-être n’existe-t-elle plus. À votre avis, comment sont nés les nouveaux courants dans l’histoire de l’art après le conceptualisme ? C’est une bonne question. Très franchement, je ne sais pas. Bien sûr, il y en a plein. Par exemple, l’actionnisme politique urbain qui existe sans aucun doute. L’art urbain. Par exemple, les artistes qui interviennent dans la ville, organisent des « flashmobs » (foules éclair), peignent les murs… On pourrait également les considérer comme des conceptualistes et des postconceptualistes… On peut, vous avez sans doute raison. Je vois les jeunes artistes se saisir de la stylistique du conceptualisme. Cette stylistique est facilement reproductible. Elle est testée et est déjà rentrée dans l’histoire. Mais ces jeunes sont majoritairement dépourvus de nécessité et de fond. L’apparition du conceptualisme dans les années 1960 n’est pas fortuite, elle avait une nécessité profonde et un fond. Mais il est possible que cette nécessité redevienne actuelle. Propos receuillis par OLEG KRASNOV

Le pavillon russe de Venise.

À découvrir

LES AUTRES ARTISTES RUSSES QUI EXPOSERONT À LA BIENNALE DE VENISE « All the World’s Futures » Les peintres russes Olga Tchernychova et Gliouklya (Natalia Perchina-Iakimanskaïa) prendront part au projet d’Okwui Enwezor. Arsenale Novissimo, 9 mai-23 novembre

« GLASSTRESS » L’Ermitage participera à ce projet régulièrement dédié aux œuvres en verre de Murano. Parmi les partipants figurent Ilya et Emilia Kabakov. Palazzo Franchetti, 8 mai-22 novembre

Recycle « Conversation » Le groupe, connu pour sa transformation d’objets usés en œuvres d’art, présentera son installation imitant des ruines du sanctuaire du XXIème siècle. Chiesa di Sant’Antonin, 9 mai-22 novembre

« Future Histories » Les post-conceptualistes américain et russe, Mark Dion et Arseni Jilyaïev, ont décidé de créer leur propre Kunstkamera (Chambre des curiosités). Casa dei Tre Oci, 9 mai-23 août

AES+F « 001. Inverso Mundus » Le groupe d’artistes russes d’art contemporain présentera sa nouvelle installation vidéo, inspirée par des gravures médiévales. Magazzini del Sale, 9 mai-23 novembre

Prochain numéro

Le 27mai

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