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Produit de Russia Beyond the Headlines

Distribué avec

40 jours de carême pour les Orthodoxes Des recettes astucieuses pour survivre au régime des pieuses privations. P. 8

Moscou s’installe au Salon du livre à Paris Rencontres avec les grands écrivains et poètes russes contemporains, y compris des auteurs pour enfants.

Publié en coordination avec The Daily Telegraph, The Washington Post et d’autres grands quotidiens internationaux

P. 7 ITAR-TASS

Ce supplément de huit pages est édité et publié par Rossiyskaya Gazeta (Russie), qui assume l’entière responsabilité de son contenu Mercredi 15 février 2012

POLITIQUE & SOCIÉTÉ

Présidentielle 2012 Les Russes entre l’opposition et la résignation à un retour de Poutine au Kremlin

Mobilisation pour des élections honnêtes

EASTNEWS

Nostalgie de la main lourde

Dénonçant le poids de la tradition d’un pouvoir fort, l’écrivaine Lioudmila Oulitskaïa s’exprime sur son engagement civique au sein de la « Ligue des électeurs » et sur la démocratisation « difficile mais inévitable » de la Russie. PAGE 3

NIKA GUITINE

SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

« Qui, à part Poutine ? » : telle est la question que posent aussi bien les tenants du pouvoir, désireux de voir celui qui l’incarne depuis douze ans revenir au Kremlin, que l’opposition, qui craint fort que le scrutin prési-

rapportées par des observateurs locaux et internationaux, et qui donnaient une majorité écrasante au parti du pouvoir Russie unie, une vague de contestation s’est abattue sur Moscou. Il faisait - 20 degrés le samedi 4 février, mais, pour la troisième fois en deux mois, les Moscovites sont descendus dans la rue par dizaines de milliers pour crier leurs revendications : annulation des résultats d’un scrutin jugé illégitime, libération des prisonniers politiques, lancement de réformes démocratiques. En quelques semaines, le message essentiel des

dentiel du 4 mars ne puisse livrer d’autre issue. Alors que Poutine s’apprête à redevenir président, convaincu luimême de la nécessité absolue de sa victoire, il est l’objet d’une contestation croissante. L’échange des fauteuils « convenu » entre l’actuel président Medvedev et le premier ministre Poutine a été vécu par un grand nombre de Russes comme une fatalité, mais également comme un affront moral. Au lendemain des élections législatives du 4 décembre, en réaction aux multiples témoignages de fraudes et falsifications

contestataires s’est résumé en un mot d’ordre : Poutine, va-t’en. Pour les manifestants de la place Bolotnaïa, le chef du gouvernement incarne l’enlisement d’un régime autocratique et policier dans le mensonge et la corruption : aucune démocratisation n’est envisageable s’il reste au pouvoir. « Poutine nous mène à la stagnation et au délabrement de notre pays, son système est corrompu jusqu’à la moelle », affirme Dmitri Goudkov, député du parti Russie Juste. Au même moment, à l’autre bout de la ville, un autre rassem-

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PHOTO DU MOIS

La russophonie célèbre sa diversité

Bains de vapeur en plein air

DARIA MOUDROLIOUBOVA MARIA TCHOBANOV

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

S’approvisionner en livres russes, poser des questions aux écrivains et se faire dédicacer leurs livres, écouter un concert ou tout

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Visite orthodoxe

Le petit écran russe, étroitement contrôlé par le Kremlin, commence à donner la parole à l’opposition. Révolution ou simple geste tactique ?

Les concepteurs russes de jeux mobiles remportent des succès commerciaux indéniables à l’international. Dommage que les choses ne suivent pas sur un marché intérieur encore immature.

Sergueïev Possad est une ville proche de Moscou connue comme le grand lieu saint de la Russie. Visite guidée du monastère de la Sainte-Trinité au « Vatican » des Orthodoxes.

AP

Jeux sans frontières

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Les leçons de la crise mondiale pour l’Europe

Un nageur se prépare à plonger dans l’eau (bien chauffée) d’une célèbre piscine à ciel ouvert à Moscou. En février, la température est tombée en dessous de - 20 degrés dans la capitale russe.

Dégel à la télévision

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OPINIONS

© ARTEM ZHITENEV_RIA NOVOSTI

Depuis six ans, le prix Russophonie distingue les meilleurs traducteurs et éditeurs de littérature russe en France. Entre découvertes et redécouvertes, le choix est au rendez-vous.

Artiste aux multiples facettes, le Français PolyValentin se dit fasciné par la Russie et évoque son amour-passion pour la « capitale du Nord », St-Pétersbourg, source d’inspiration intemporelle de ses projets photographiques et littéraires.

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Culture Ouverture des saisons franco-russes au Kremlin-Bicêtre simplement saluer quelques vieilles connaissances – les journées du livre russe sont devenues un rendez-vous privilégié. Parmi les livres remarqués, les œuvres complètes d’Isaac Babel rééditées aux éditions Le Bruit du Temps, dans une brillante traduction de Sophie Benech – un travail de titan et d’orfèvre. Le cas d’Elena Botchorishvili, fascine – les œuvres de cette Géorgienne qui vit à Montréal sont écrites en russe mais publiées en français. « Je parle trois langues, chacune avec un accent. Mais je n’ai pas d’accent quand j’écris », plaisante l’écrivaine.

SHUTTERSTOCK/LEGION-MEDIA

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LOISIRS

La Russie ou l’amour fou d’un artiste

blement, de sympathisants du pouvoir cette fois, avait été prévu pour faire contrepoids sur le thème « Nous avons des choses à perdre » (selon de nombreux témoignages, une grande partie des manifestants, employés du ser vice public, avaient été contraints à participer par leur supérieurs, d’autres auraient été soudoyés). Les défenseurs du régime poutinien accusent les « citadins en colère » de faire tanguer la barque et de pousser la Russie au chaos.

LORI/LEGION MEDIA

À la veille de l’élection présidentielle, le premier ministre candidat à ses anciennes fonctions reste, pour le bonheur de ses partisans et au grand dam de l’opposition, sans rival crédible.

VASILI MAKSIMOV_RIDUS

Les manifestations répétées de l’opposition laissent penser que la mobilisation va rester forte, même après le scrutin.

Les économistes russes Sergueï Gouriev et Oleg Tsyvinski analysent les résultats du Forum de Davos. Selon eux, financiers et décideurs sont prêts à s’attaquer aux problèmes structurels de l’économie mondiale. En Europe notamment, les solutions à court terme doivent faire place à de vraies réformes. PAGE 6


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Politique

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.FR COMMUNIQUÉ DE ROSSIYSKAYA GAZETA DISTRIBUÉ AVEC LE FIGARO

Mobilisation pour des élections honnêtes SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

Voir notre diaporama sur larussiedaujourdhui.fr

PHOTOSHOT/VOSTOCK-PHOTO

Selon eux, Poutine est le père et le garant de la stabilité, l’architecte d’un pays puissant. « Sous Poutine, la Russie a connu l’une des périodes les plus prospères de son histoire. La croissance annuelle était de 7% lors de son premier mandat, et nombreux sont ceux qui se souviennent du désordre total qui régnait dans les années 1990 », analyse le politologue Viatcheslav Nikonov. La campagne présidentielle bat son plein et l’espace médiatique est saturé par le combat inégal que se livrent les partisans de Vladimir Poutine et l’opposition. Tous les candidats débattent en faceà-face à la télévision sauf Poutine, qui évite d’avoir à répondre aux arguments de ses rivaux. Au lieu de cet exercice certes risqué, mais incontournable dans les démocraties occidentales, le favori se contente de publier des articles dans les grands journaux. L’opposition, dont aucun candidat n’a pu s’inscrire dans la course présidentielle, en vertu du système instauré par le régime poutinien, ne s’est pas non plus choisi de candidat dans la liste des présents : les quatre concurrents de Poutine sont issus de partis autorisés par le Kremlin. Les anti-poutiniens n’ont pas la naïveté de croire que Poutine ne sera pas élu le 4 mars, compte tenu de la verticale du pouvoir et faute de réels adversaires de poids. Le mot d’ordre est donc de lui donner le moins de suffrages possible, poussant ainsi son équipe à la fraude pour lui assurer les scores nécessaires, ce qui le rendrait encore moins légitime. « Il faudrait qu’il entre au Kremlin nu et mouillé », espère le journaliste Serguei Parkhomenko, l’un des leaders non-politiques du mouvement de contestation. D’un autre côté, les « mécon-

Les pro-Poutine dénoncent une ingérence étrangère et affirment « c’est Poutine ou le chaos ».

Sondages : pas d’ambiguïté possible

ENTRETIEN AVEC ILIA PONOMAREV

L’élite prend ses distances avec Poutine Député de la Douma, Ilia Ponomarev est l’une des voix les plus fortes de l’opposition. Il détaille pour nous ses revendications. Assistons-nous à la fin de l’ère Poutine ? C’est évident. Sa réélection ou son échec dépend de l’efficacité du mouvement de contestation, de la qualité de notre coordination.

Il y a déjà eu une scission : les politiques d’un côté (mouvement des citoyens), et la société civile (Ligue des électeurs) de l’autre, dont les représentants évitent soigneusement toute association avec les politiques. Les Russes n’aiment pas les politiciens. Ils ne leurs font pas confiance, ce qui s’explique par le comportement des députés. Personne ne veut participer à un mouvement dirigé par des hommes politiques, même s’ils représentent l’opposition. Ne pensez -vous pas que la par-

Est-ce que le reste du pays est informé de la tenue de manifestations de masse à Moscou ? Le 10 décembre, 7 000 personnes sont descendues dans la rue à Novossibirsk. C’est un record absolu depuis 1990, mais de toute façon il ne faut pas oublier que les révolutions russes se font à Moscou. Vous êtes député à la Douma depuis 2007. Avez-vous cru en Medvedev ? Oui, et j’ai été très déçu. Je me considérais comme faisant partie de l’équipe de Medvedev. Bien sûr, je savais que nous aurions peut-être à laisser le pouvoir à Poutine, mais pas si cyniquement, sans résistance ! Ce faisant, Medvedev n’a pas seulement détruit tout ce à quoi il a

BIOGRAPHIE AGE : 36 ANS PROFESSION : POLITICIEN, INFORMATICIEN

Ilia Ponomarev a travaillé au service informatique du groupe pétrolier Ioukos. Depuis 2010, il est responsable de la coopération internationale à la Fondation Skolkovo (la Sillicone Valley russe). Politiquement, Ilia Ponomarev se situe à gauche : il a été élu à la Douma sur les listes de Russie juste.

L’avis de jeunes Français sur le vote du 4 mars

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- Tu votes pour qui cette année ? - J’en ai marre de Poutine, je vote Poutine ». J’ai entendu 100 fois cette blague ! Plusieurs candidats se lancent dans cette bataille dont l’issue est évidente pour tous. Le communiste Ziouganov représente le « parti des grand-mères ». Prokhorov : un oligarque comme on n’en fait qu’ici. Le social-démocrate Mironov : une marionnette ! (dixit mon colocataire en le voyant à la télé). Le nationaliste et très agressif Jirinovski : l’homme qui donne le plus envie de voter Poutine... »

toutes ces entreprises qui puisaient dans notre pétrole à Sakhaline. Maintenant cet argent travaille pour la Russie », expliquait avec exaltation Maxime Michtchenko, le leader du mouvement pro-Kremlin Jeune Russie, lors d’un débat télévisé. Point de vue illustré par des vidéos montrant sur Internet « la Russie sans Poutine » : en quelques mois, le pays, vendu à l’Amérique par l’opposition arrivée au pouvoir, plonge dans une apocalypse de guerre civile, de crise économique, de violence nationaliste et de « désastre humanitaire ». Quant à Poutine, il se déclare ouvert au dialogue, promettant dans son programme des réformes en réponse aux voeux de l’opposition. Les critiques en doutent, vu celles qu’il aurait déjà pu mettre en œuvre ces douze dernières années. Selon les derniers sondages, 37% des Russes disent qu’ils voteront pour Poutine, mais 40% restent indécis.

œuvré ces quatre dernières années, mais également sa réputation. Medvedev le politicien n’existe plus en tant qu’homme politique.

Télévision Pluralité des opinions

Craignez- vous que le régime use de la force contre l’opposition ? De quoi peut rêver un révolutionnaire aujourd’hui ? Que Poutine bloque l’Internet, arrête les politiciens de l’opposition et mette un terme par la force aux manifestations ? Nous ne voulons pas de révolution violente, mais si le régime choisit cette voie, il scelle son propre destin.

KOMMERSANT

L’opposition est très composite. Peut-elle trouver son unité ? Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de divergences à caractère violent, malgré des tentatives de jeter de l’huile sur le feu.

« La Ligue des électeurs s’inscrit dans la continuité des manifestations de masse contre la falsification des élections législatives », clame le manifeste de cette organisation apolitique, fondée par des célébrités de la société civile, comme l’écrivain Boris Akounine, le chanteur Iouri Chevtchouk ou le blogueur Ilia Varlamov. La Ligue se bat pour des élections justes, sans soutenir aucun parti ni candidat et forme des observateurs pour le 4 mars. Au-delà du scrutin, la Ligue compte utiliser toutes les méthodes à sa disposition pour exiger des relations honnêtes entre pouvoir et société.

MICRO-TROTTOIR

tents » se mobilisent pour devenir observateurs le jour du scrutin, en espérant ainsi forcer les autorités à renoncer aux falsifications trop grossières. En face, les pro-Poutine ont recours à une rhétorique de la Guerre froide et brandissent la menace du chaos si jamais le premier ministre n’était pas élu président. L’argument principal, pour discréditer l’opposition, est de l’accuser d’être financée par le gouvernement américain qui n’aurait qu’un objectif : affaiblir la Russie. « Hillary Clinton a donné le ton aux activistes à l’intérieur du pays, qui ont commencé à agir avec l’aide du Département d’État des États-Unis », avait déclaré Poutine lui-même dans les premiers jours de la contestation, en décembre. « Poutine est un révolutionnaire, il fait une révolution dans le monde, une révolte contre le système construit par les États-Unis. Poutine est arrivé et a mis dehors

Mais n’est-il pas censé devenir Premier ministre ? C’est impossible. Plus personne ne veut lui parler, ni l’élite poutinienne, ni ceux qui ont cru en lui.

ticipation des nationalistes au mouvement des citoyens pose un problème insoluble ? C’est un problème incontournable. Nous obéissons à un principe important : n’importe quel contestataire, à Moscou ou ailleurs dans le pays, doit avoir le droit de rejoindre le mouvement. Nous avons un but commun : des élections justes et libres.

L’honnêteté en étendard

À votre avis, quelle devrait être la prochaine décision de Vladimir Poutine ? Il doit dire : « Je comprends qu’il ne peut pas y avoir d’élections objectives dans les circonstances actuelles. Si tous les candidats sont prêts à se retirer, je ferai de même ». Puis les élections devraient être reportées de six mois ; entre-temps les lois doivent être amendées pour permettre des élections honnêtes. Est-ce que ce scénario vous semble un tant soit peu réaliste ? On peut en sacrifier une partie pour éviter de tout perdre. Poutine demeure un politicien populaire, et je n’exclus pas la possibilité qu’il soit élu président à l’issue d’élections justes. Propos recueillis par Moritz Gathmann

LÉO FREY, 20 ANS, ÉTUDIANT À TIOUMEN

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« La commission électorale n’a autorisé que des candidats incapables de rassembler ou trop proches du pouvoir. » SARAH VIROT, 25 ANS, ÉTUDIANTE À MOSCOU

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Difficile de se positionner en faveur d’un candidat car la plupart d’entre eux semblent très proches de Poutine. Même si je suis attirée par l’opposition en général, je ne sais pas ce qu’elle vaut vraiment. » BENJAMIN HUTTER, 24 ANS, JOURNALISTE À MOSCOU

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J’ai participé à deux manifestations d’opposition dont celle du 4 février dernier. D’abord par curiosité puis par solidarité avec le peuple russe qui se révolte contre le trucage des élections. »

GERVAISE MATHÉ, 23 ANS, ÉTUDIANTE À MOSCOU

Redécouverte de la vie politique Dégel ou manœuvre tactique ? La télévision d’État russe a cessé de passer les manifestations de l’opposition sous silence. Mais la critique de Vladimir Poutine reste taboue. VERONIKA DORMAN

SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Alors que la télévision fédérale fait habituellement l’impasse sur toute agitation anti-Kremlin et interdit l’antenne aux opposants du régime de Vladimir Poutine, le 10 décembre dernier, après le plus grand rassemblement de masse à Moscou depuis dix ans, à la surprise générale, les chaînes d’État ont montré l’ampleur de la manifestation (non sans la minimiser), en insistant sur le comportement exemplaire de la police (qui n’a exceptionnellement pas usé de la matraque), et sans s’attarder sur l’une des revendications principales : le refus de voir Poutine revenir au Kremlin. Néanmoins, dans les semaines qui ont suivi, des opposants comme Boris Nemtsov ou Gary Kasparov, bannis du petit écran depuis des années, sont apparus dans le cadre de reportages ou d’émissions-débats. « En arrivant au pouvoir en 2000, Poutine a mis au pas la télévision pour en faire un instrument de propagande », explique le sociologue Arthur Welf. En douze ans, la télévision russe

est devenue la voix et le visage du régime, chantant les louanges de ses dirigeants, noircissant ses détracteurs, réels ou présumés. La popularité nationale de Poutine est largement tributaire de son image véhiculée par une télévision qui demeure la seule source d’information pour une majorité de la population. « Il n’y a pas de révolution dans les médias, les chaînes vont continuer à traiter l’information de façon biaisée et sélective », analyse Irina Borodina, experte des médias pour le journal Kommersant. « Mais il est devenu impossible de taire des rassemblements aussi massifs au centre de la capitale ». Selon les experts, qui ne croient pas à une véritable libéralisation, il est dans les intérêts de la campagne présidentielle de Poutine d’ouvrir la télévision au débat, même limité et contrôlé. « Rendre un peu de liberté d’expression aux médias permettra à Poutine, une fois élu, de nier les accusations selon lesquelles ces médias travaillaient à sa campagne », conclut Welf. Il n’empêche que la première chaîne d’État, Rossiya 1, a décidé de suspendre jusqu’aux élections toutes les émissions-débats trop virulentes : pour rester impartiale, assure la direction ; pour éviter une critique trop âpre de Poutine, estiment les experts.


Société

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI www.larussiedaujourdhui.fr communiqué DE ROSSIYSKAYA GAZETA distribué AVEC LE FIGARO

prob­lèmes. En effet, le site a été récemment répertorié comme la dixième source d’informations des Russes sur Internet. À terme, le jeune homme explique qu’il souhaite surtout « organiser un réseau élargi et sérieux de journalistes citoyens » et acquérir de la notoriété. Car cette nouvelle forme de journalisme a ses propres règles et doit prouver son professionnalisme.

Journalisme Internet fait concurrence à la télévision russe

Liberté et vérité de l’information se recherchent en ligne Clémence laroque

La russie d’aujourd’hui

Avachi sur sa chaise, le jeune homme fixe son « mac » - presque l’unique objet toléré sur sa table. L’endroit est spacieux et minimaliste malgré quelques figurines éparpillées ici et là. Que fait-il dans ce bureau perché au troisième étage d’un centre d’affaires ? Est-ce ici que s’est imaginé le site Web d’actualités Ridus ? « Je ne fais rien », répond-il avec nonchalance. Il tapote rapidement sur son ordinateur et lance en français : « Je suis un vrai fainéant ! ». Un sourire angélique apparaît alors sur son visage. À 28 ans, le personnage est bien connu sur la Toile russe. Sa proéminente chevelure bouclée et son appareil photo ne passent

nulle part inaperçus et surtout pas dans les manifestations. Ilia Varlamov cumule les talents de photographe, de « start-up manager » - comme il aime se faire appeler -, mais il est surtout un blogueur influent en Russie et l’un des cerveaux de Ridus.ru qui se veut une agence de « journalisme citoyen ».

À la recherche de la vérité

« En Russie, il y a un gros problème de liberté de la presse. La télévision ne montre plus la réalité. C’est pour ça que dorénavant, tout le monde recherche la vérité sur Internet ». Selon le blogueur-homme d’affaires, le ­manque de confiance envers les médias traditionnels est l’explication majeure de ce phéno­mène de journalisme citoyen, mais pas seulement. « Avec toutes les récentes technologies, chacun peut être reporter ! En Libye par exemple, de qui provenaient les premières images de la mort du dictateur Mouammar Kadhafi ? Des Libyens lambdas présents

Le citoyen informe le citoyen

Le parcours d’Ilia Après ses études à l’institut d’Architecture de Moscou, Ilia Varlamov fonde une société de visualisation 3D en 2002 qui s’appelle aujourd’hui iCube. En 2008, il installe son entreprise et ses cinquante salariés dans le centre de la capitale et devient une référence dans son domaine. Il créé son Livejournal la même année, prenant pour pseudonyme : Zyalt. En décembre dernier, 47 000 personnes étaient abonnées à son blog, le classant comme le sixième « Livejournal » le plus consulté en Russie. Ilia avait lancé le média en ligne Ridus deux mois plus tôt, en septembre 2011.

archives personnelles

Ilia Varlamov incarne ce journalisme citoyen qui émerge via de nouveaux sites participatifs et indépendants comme Ridus.ru, et l’influence croissante de blogueurs.

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Ilia Varlamov, inséparable de son appareil photo.

sur le terrain ! », se répond-il à lui même avant d’ajouter : « les citoyens s’approprient l’actualité, c’est un phénomène qui prend de l’importance ». Et la Russie ne fait pas exception.

« Nous avons créé une plate-forme plus large, novatrice dans son fonctionnement, et non partisane »

mais sans ligne politique ». En somme une agence pour journalistes citoyens. Le blogueur, très populaire auprès de la profession journalistique, est considéré par beaucoup comme « le cerveau de l’information fiable ». Une casquette acquise grâce à son « Livejournal », qui ne ­semble pas lui déplaire et qui, espère-til, servira à l’expansion et la reconnaissance de son site. Ce qui ne devrait pas poser trop de

Une plate-forme novatrice

En fondant le site Ridus.ru, en septembre dernier, IliaVarlamov voulait « créer une plate-forme d’informations plus large, novatrice dans son fonctionnement,

« Ce qui différencie Ridus des médias traditionnels, c’est que nous publions tous les articles que l’on nous propose. Qu’ils soient contre ou pour le pouvoir actuel. Dans une visée plus large, nous essayons de faire participer activement les citoyens au processus de collecte, d’analyse et de diffusion des nouvelles afin qu’ils deviennent des acteurs de l’information et non plus seulement des cibles », explique Ilia Varlamov, le regard figé sur son écran d’ordinateur. Mais il existe tout de même des limites à la publication puisque « seuls les articles et les photographies respectant la Constitution russe sont acceptés ». Une règle qui explique certainement pourquoi le tout jeune site n’a, selon les dires de son créateur, subi aucune pression du gouvernement alors que l’électorat amené à donner une note à chaque article - semble nettement en faveur de l’opposition. En présentant son site comme une « plate-forme d’expression libre sans ligne politique », il semble qu’IliaVarlamov ait trouvé un moyen d’être pris au sérieux par les uns et les autres.

Entretien avec lioudmila oulitskaÏa

L’écrivaine Lioudmila Oulitskaïa, de passage à Paris à l’occasion des Journées du livre russe, donne son avis sur les récentes évolutions politiques en Russie. Pourquoi lesécrivainsjouent-ilsun rôle de premier plan dans les manifestations de l’opposition ? Je ne trouve pas cela surprenant. La Russie compte beaucoup d’écrivains, et les gens dans la rue sont très différents les uns des autres. Les mécontents du pouvoir le sont pour des raisons diverses. Ces manifestations sont un phénomène comme je n’en ai pas vu depuis longtemps – vraiment, cela me met de bonne humeur ! Je n’exclus pas que, même si les élections présidentielles sont absolument honnêtes, on se retrouve de nouveau avec Poutine. Mais même s’il est réélu,

aujourd’hui marque le début de sa chute en tant qu’homme politique. Le pouvoir présente la Russie comme un pays pour lequel la démocratie est un mode de gouvernement inadapté. Qu’en pensezvous ? La Russie s’engage sur la voie de la démocratie. C’est un chemin long, difficile, mais inévi­ table si la Russie veut faire partie des pays civilisés. En Russie, il existe des traditions pesantes, comme en particulier la nostalgie de la main lourde – cela mettra longtemps à s’estomper. En l’absence de leaders d’opposition, les récentes manifestations étaient en grande partie organisées via les réseaux sociaux.Quelle influence ont-ils selon vous ?

La révolution via Internet est certes un phénomène nouveau, mais les révolutions arabes ont déjà démontré que les dirigeants qu’elles amènent peuvent être encore pires que les précédents. Internet ne fait qu’accélérer tous les processus.

biographie nÉE À DAVLEKANOVO Profession : écrivainE

Lioudmila Oulitskaïa est l’auteur de nombreux romans et nouvelles, ainsi que de plusieurs scénarios de films. Ses œuvres sont largement traduites et diffusées en Europe, y compris en France. En 1996, à Paris, elle reçoit le prix Médicis étranger pour Sonietchka (c’est son premier roman, publié en Russie en 1992). En 2011, elle reçoit le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes. Parmi ses livres traduits en français, citons Sonietchka, Médée et ses enfants, Le Cas du docteur Koukotski.

En France, on parle d’inscrire dans la Constitution la loi de 1905 séparant l’Église et l’État. En Russie, il semble que nous observions un mouvement inverse... En Russie, le pouvoir a besoin de l’ Église, et l’ Église a besoin du pouvoir, et ce rapprochement se produit simultanément dans les deux branches. Si la société avait compris, ne serait-ce que partiellement, le danger que représente une telle alliance, ce rapprochement aurait pu être freiné.

getty images/fotobank

Nostalgie de la main lourde Il est dangereux – dangereux non pour l’ État mais pour le christianisme. Je dis bien le christianisme, et non l’Église : pour moi, ce sont deux choses bien distinctes. Ceux qui œuvrent pour ce rapprochement dans les milieux ecclésiastiques sont des fonctionnaires – et c’est la partie de l’Église qui m’est la moins sympathique. À une époque, il semblait que le pouvoir pouvait couper tout mécontentement en promettant la possibilité de voyager et de consommer librement. Qu’est-ce qui a changé depuis dix ans ?

Cette situation est plutôt caractéristique des années 90. Je crains que le rideau de fer ne descende à nouveau. Mais pour répondre à cette question, il faudrait que je puisse me poser un instant et réfléchir. À dire vrai, ma vie est un tel torrent que je ne prends pas le pouls de la situation politique en permanence. Je suis beaucoup plus intéressée par la vie d’un individu, et dans l’opposition de l’État à l’individu, je prendrai toujours le parti de ce dernier. Propos recueillis par Daria Moudrolioubova

Société civile La mobilisation de l’opposition s’étend aux universités de Saint-Pétersbourg

Une toute nouvelle association, Action étudiante, pose les premiers jalons du mouvement étudiant russe, jusqu’alors quasi inexistant. C’était fin janvier dernier, à Saint-Pétersbourg. Pauline Narychkina

La russie d’aujourd’hui

C’est par moins 20 degrés qu’une centaine de jeunes se sont regroupés pour revendiquer leurs droits. Poèmes, chansons à la guitare (et, notez bien, les mains nues !), atelier de slogans, troc de bouquins, boîte à idées et une « cantoche » de rue avec du thé chaud pour tenir. Une ambiance bon enfant sous un soleil aussi radieux, malgré le froid polaire,

que les sourires de tous ces ­jeunes motivés. L’organisation Action étudiante est apparue à Saint-Pétersbourg dans le sillage des manifestations massives de décembre 2011, au lendemain des élections législatives, dites falsifiées. Le sentiment d’impuissance des étudiants semble s’être enfin mué en une ferme volonté d’agir. L’initiatrice de ce mouvement, Ksénia Ermochina, 23 ans, du charisme à revendre, a tout du chef de file qu’elle jure ne pas être : « Le principe même de notre association est l’absence de toute hiérarchie et de tout autoritarisme. Nous prônons l’autogestion ». Après des études de so-

ciologie à Paris, c’est avec un bagage rempli de théorie et de pratique sur les mouvements étudiants qu’elle rentre en Russie, avec l’intention d’y appliquer ces préceptes tout en les adaptant. L’objectif principal de l’association est d’améliorer le quotidien universitaire et de créer un réseau national d’action. Augmentation des bourses et de la qualité de l’enseignement, ­baisse du prix des restaurants et du logement universitaires mais aussi participation aux processus décisionnels, création de conseils étudiants, transparence des budgets et lutte contre la corruption du personnel enseignant. Cer­ taines actions locales ont déjà

pauline narychkina

Les étudiants russes découvrent l’action citoyenne

Ksénia Ermochina, l’initiatrice du mouvement.

porté leurs fruits, comme le boycott de la cantine universitaire qui a débouché sur une baisse des prix des repas de 20%. Les organisateurs (le noyau dur compte une quarantaine de personnes) sont conscients que ce n’est que la genèse du mouvement et que tout reste à faire. « L’objectif premier à atteindre est de créer, dans chaque établissement, une cellule d’Action étudiante. Trois ou quatre membres suffiraient à l’organisation pour commencer à avoir une influ­ence concrète et obtenir des résultats », affirme Ksénia. Ces étudiants ont enfin pleinement réalisé qu’ils étaient la société civile de demain.


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Économie

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Les concepteurs russes s’affirment à l’international plus que dans leur pays Faites place, Doodle Jump et Zombieville U.S.A. : les acteurs russes débarquent sur le marché en plein essor des applications et des jeux vidéos portables en attendant le succès à la maison. Adrien Henni

East-West digital News

Parmi les acteurs émergents figurent les entreprises traditionnelles de contenus mobiles Dynamic Pixels, Herocraft et i-Free, ou Game Insight, qui se consacraient initialement aux jeux de société. Dans le nouveau jeu de Game Insight Crime Story, ­chaque joueur peut devenir son propre chef de gang, et const­ ruire un empire criminel en éliminant ses rivaux pour ensuite développer son commerce. Fondée en 2005 à Moscou en tant que studio de création de jeux mobiles, G5 Entertainment est aujourd’hui une entreprise mondiale qui élabore des jeux pour téléphones portables et pour PC à une échelle massive : une sortie par semaine, affirme le site Web de la société, avec des succès internationaux tels que Stand O’Food, Virtual City Playground et Supermarket Mania 2. La société est cotée au marché des actions Aktie Torget à Stockholm et opère à partir de Moscou, Stockholm, San Francisco et de l’Ukraine. Des concepteurs plus mo­destes tirent aussi leur épingle du jeu. Des dizaines de millions de joueurs mobiles à travers le monde sont maintenant familia-

risés avec Cut the Rope. Le jeu, qui met en scène un petit ­monstre nourri avec des bonbons, a été mis au point par une équipe de Moscou. Le programmeur moscovite Maxim Petrov a bâti une entreprise florissante avec Power Amp, qui a été salué comme l’un des meilleurs lecteurs de musique multimédia sur le marché Android.

La nouvelle génération de jeux mobiles génère des revenus énormes se chiffrant en dizaines de millions de dollars « L’industrie russe des contenus mobiles se développe depuis bientôt une décennie », relève Leonid Kovalev, directeur marketing de Dasuppa, une société de jeux pour portables basée à Moscou. « Mais ces dernières années, les jeux mobiles de nouvelle génération et les applications ont créé une situation inédite. Grâce aux magasins mondiaux, tels que l’App Store d’Apple ou l’Android Market, les concepteurs russes peuvent facilement se vendre partout. Leur vision et leur pratique est devenue mondiale ».

Il doit y avoir une application pour ça

Un frein vient du fait que le paiement est plus problématique en Russie qu’ailleurs. « La plupart des utilisateurs russes sont prêts

à payer pour de bons produits mobiles », explique le co-fondateur d’i-Free Kirill Petrov. « Mais l’App Store d’Apple et Android Market de Google acceptent les règlements presque exclusivement par carte bancaire, un mode de paiement auquel les Russes sont réticents ». La nouvelle génération d’applications et de jeux mobiles génère des revenus énormes se chiffrant en dizaines de millions de dollars pour les programmeurs russes, estime Petrov. Bien que le marché russe des contenus mobiles traditionnels pèse toujours plusieurs centaines de millions de dollars, son déclin a été anticipé par les programmeurs. S’il vend des contenus traditionnels en quantités considérables - l’entreprise génère 120 millions d’euros de revenus en Russie et à l’étranger -, i-Free a créé un département entièrement dédié aux nouvelles applications et aux jeux en 2010. Son plus grand succès international à ce jour a été Pocket Blonde. Dotée d’un assistant personnel intelligent, l’application a été téléchargée plus d’un million de fois sur l’Android Market et d’autres magasins Android depuis sa sortie en mars 2011. Dans le cadre d’une autre tentative de se positionner à la pointe de l’innovation, i-Free a également créé un fonds d’investissement dans les jeunes pousses (start-ups) russes et étrangères. D’autres sociétés, comme Dasuppa, ont complètement cessé

alamy/legion media

Jeux mobiles Plusieurs applications nées en Russie investissent l’espace mondial avec de meilleurs résultats que sur le marché intérieur

La part des propriétaires de smartphones est encore deux fois moindre qu’en Europe.

Principaux succès parmi les applications et jeux portables

Nom : Cut the Rope plateformes : iPhone, Android concepteur : Zeptolab

Nom : MewSim

Nom : Stand O’Food

plateformes : J2EM, iOS,

plateformes : iPhone, iPad,

Bada

Android, PC

Concepteur : Dynamic Pixels

Concepteur : G5 ent.

Cut the Rope, un des plus grands succès internationaux, possède un principe simple : le joueur doit faire glisser son doigt sur l’écran pour couper les cordes qui retiennent les bonbons destinés à nourrir le petit monstre Om Nom. Après son lancement en 2010, Cut the Rope a été téléchargé 1 million de fois au cours des 10 premiers jours et compte plus de 60 millions de téléchargements à ce jour.

MewSim est un simulateur interactif qui permet aux joueurs d’élever un chat pour en faire un animal docile et affectueux ou une petite terreur. Vous pouvez aussi vendre vos chats à vos amis via Bluetooth. Après le succès initial en format Java, MewSim tourne depuis 2010 sur iPhone et Samsung. Il a atteint le sommet dans la section jeux gratuits de l’App Store russe et dans les jeux Famille de l’App Store polonais.

Le défi de la restauration rapide a rassemblé des millions de joueurs à travers le monde. Les joueurs doivent se presser pour nourrir une foule de clients affamés, en assemblant des hamburgers. Ils apprennent à réaliser les sandwichs dans le bon ordre et à gagner de l’argent pour acheter des condiments et des équipements plus perfectionnés. Le jeu a été téléchargé 2,2 millions de fois.

de produire des jeux traditionnels, en plaçant toutes les ressources sur les produits de nouvelle génération. L’externalisation est une autre voie prometteuse. Bien que des concepteurs offshore solidement établis tels qu’EPAM ou Data

Art aient ouvert des départements spécialisés dans ce domaine, des dizaines d’entreprises ou équipes plus modestes expérimentent sur ce nouveau marché. « Ces entreprises et ces équipes peuvent à peine répondre à la demande », note Petrov. « Cer-

taines sociétés russes ont déjà trouvé d’autres équipes ou soustraitants en Biélorussie, en Ukraine ou dans les pays baltes ». Article rédigé en partenariat avec East-West Digital News.

Technologies de l’information Un créneau prometteur pour soutenir une croissance remise en cause par la concurrence internationale

Le « nuage » qui peut éclaircir le ciel russe Le marché russe des TIC croît rapidement, mais devant les incertitudes qui s’amoncellent à l’horizon, la technologie dite du nuage offre des débouchés.

Taille du marché TIC en % du PIB

Vsevolod pulya

Pour les institutions financières et les analystes indépendants, pas de doute : le marché russe des technologies de l’information est complètement guéri des séquelles de la crise financière de 2008. Selon le ministre russe des Télécommunications Igor Chtchegolev, ce même marché avait connu une poussée de croissance de 14,6% en 2011, le ministère du Développement économique tablant sur une progression de 15,8% en 2012, et de 18,1% en 2013. Actuellement, les entreprises russes ne contrôlent que 1% du marché mondial des produits et services liés aux technologies de l’information, à hauteur d’environ 16 à 20 milliards de dollars. Le ministère du Développement économique prévoit que le volume du marché russe des TIC atteindra 32 millions de dollars d’ici à 2013. Mais derrière ces chiffres positifs, de nombreuses questions se posent quant au potentiel mondial du secteur. Aujourd’hui, la Russie exporte

itar-tass

La russie d’aujourd’hui

La filière n’emploie pas plus de 300 000 personnes

au maximum 1,5 milliard de dollars de services TIC. S’il est un créneau dans lequel les sociétés russes espèrent rivaliser avec les acteurs internationaux, c’est celui des « nuages » informatiques (c’est-à-dire le stockage dans des serveurs distants). Bien que ce domaine soit assez restreint pour le moment, Konstantin Chernychov, ana­lyste d’Uralsib-Capital, estime qu’il affichera des taux de croissance importants au sein du marché des services TIC d’ici à 2015. Le gouvernement russe est un promoteur majeur de la technolo-

en Chiffres

70%

des revenus générés par le secteur sont concentrés entre les mains des dix plus grosses entreprises.

77

ème rang mondial. C’est le classement de la Russie en terme de croissance des revenus du secteur.

gie « dans le nuage » (d’après le terme anglais « cloud »). Un projet en cours concerne un service national en nuage destiné à organiser l’interaction informa­ tique interministérielle. Il fournira également des services à l’échelon étatique et municipal au public. Le cabinet d’étude IDC prévoit que le marché des services en nuage en Russie atteindra 1,2 milliard de dollars d’ici à 2015. En 2010, il était évalué à 35 millions seulement. La technologie « cloud » est l’un des 15 domaines priori­taires soutenus par le Centre d’inno-

vation Skolkovo, la « SiliconValley » du gouvernement en gestation dans les environs de Moscou. La technique du nuage fait partie du « cluster » (ou groupement) des technologies de l’information de Skolkovo au même titre que les systèmes de re­ cherche multimédias, le traitement et la reconnaissance vidéo et audio, les applications mo­biles, les solutions d’ingénierie complexes, les technologies de l’information vertes, les réseaux de capteurs sans fil, et d’autres. Le projet Skolkovo n’est qu’une des voies que le gouver-

nement a empruntées ces deux trois dernières années pour soutenir le secteur. Un nombre croissant d’organismes d’État sont désormais accessibles en ligne ; différents projets d’information ont été lancés, et l’État a intensifié sa guerre contre le piratage et les raids commerciaux. En outre, le gouvernement a évoqué son intention de développer les médias en ligne et l’exploitation commerciale des réseaux de quatrième génération. Des parcs industriels subventionnés font leur apparition, et le gouvernement a mis en place des zones économiques spéciales offrant des allégements fiscaux et d’autres avantages. La forte concentration du secteur inquiète certains. Bien que Konstantin Tchernychov note qu’aucune des sociétés ne se taille la part du lion sur le marché et qu’il reste encore de la place pour les jeunes pousses (les « startups »), les nouvelles entreprises affrontent de sérieux obstacles dans la course au financement. Elles sont en outre pénalisées par le montant des charges prélevées sur les salaires, qui atteignent 5 à 10% des dépenses des entreprises hors matières premières, et pèsent donc considérablement sur leurs marges. Le ciel n’est pas sans nuages...


Régions

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.FR COMMUNIQUÉ DE ROSSIYSKAYA GAZETA DISTRIBUÉ AVEC LE FIGARO

05

Tourisme Serguiev Possad, un lieu saint incontournable à 70 kilomètres de Moscou et loin de sa période soviétique

Le « Vatican » des Orthodoxes Cité de l’Anneau d’or, Serguiev Possad s’enorgueillit du monastère de la Trinité-SaintSerge, assimilé au cœur de la foi orthodoxe russe et classé au patrimoine mondial de l’Unesco. CLÉMENCE LAROQUE

À 70 kilomètres au nord de Moscou, Serguiev Possad - ou Zagorsk à l’ère soviétique, en l’honneur du compagnon de Lénine, Vladimir Zagorski - est une étape incontournable sur la route d’Alexandrov. Le monastère de la TrinitéSaint-Serge est pour de nombreux Russes certes un symbole de spiritualité mais aussi de patriotisme. Fondé vers 1345 par Serge de Radonège, saint patron de la Russie, il est une fierté nationale. Dès les premières années après sa création, l’édifice religieux joue un rôle primordial dans la vie spirituelle, politique et culturelle du pays. Soutenant toujours l’ État, il réussit à s’attribuer les faveurs des éminences de l’époque, ce qui lui permet de faire croître ses terres et ses ri-

Un ensemble à protéger

Le monastère, qui est également à vocation militaire, se dote dès 1540 d’épaisses murailles fortifiées, percées de onze tours. D’impressionnants remparts qui expliquent pourquoi de nombreux princes s’y sont réfugiés durant les années noires de l’histoire russe, à l’instar de la tsarevna Sophie et de ses frères Pierre (futur Pierre le Grand) et Ivan, en 1682, durant la révolte des streltsy. Les murailles protègent encore aujourd’hui un ensemble ecclésiastique surprenant de neuf ég-

lises, deux cathédrales, un séminaire, la Chambre des Métropolites (qui accueille le patriarche de Moscou et de toutes les Russies à chacun de ses déplacements), un musée d’art, une source d’eau miraculeuse et une académie ecclésiastique. Cette dernière a aujourd’hui bel et bien retrouvé sa réputation puisqu’après avoir été fermée par les Bolcheviks, elle redevient la principale « pierre » du monastère, considéré comme l’un des plus actifs de Russie. Environ 300 moines s’y forment et confirment sa qualité de haut lieu de la spiritualité. Chaque année, plus d’un million de pèlerins convergent vers ce sanctuaire, principalement à la Pâque orthodoxe, à la Pentecôte et le 18 juillet, fête de la Saint Serge, fondateur de la Laure.

La capitale de la miniature

Bien que le monastère accapare toutes les attentions et soit la principale raison d’une escapade à Serguiev Possad, d’autres lieux sont à visiter, notamment le Musée du Jouet qui valut à la

Des montgolfières slavophiles

© RUSLAN KRIVOBOK_RIA NOVOSTI

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

chesses. Au XVIIIème siècle, le monastère devient le plus riche propriétaire foncier de Russie et se voit décerner le rang honorifique de Laure par Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand. Dès l’arrivée des Bolcheviks au pouvoir, l’édifice est fermé - son patrimoine nationalisé et ses moines chassés -, pour devenir un musée d’Histoire et des Arts. Il faudra un demi-siècle au monastère pour retrouver ses lettres de noblesse.

ville son surnom de « capitale de la miniature » en raison de son industrie ludique. Situé en face de la rue Serguievskaïa, l’endroit abrite aujourd’hui une surprenante exposition de jouets traditionnels russes du XIXème siècle, ainsi que la plus ancienne matriochka originaire de Serguiev Possad. En amont de la Laure, les anciennes écuries méritent également le détour. Une collection d’art populaire russe y est présentée, du XVIIIème au

Chaque été (généralement au mois de juillet) la ville accueille un festival intitulé « Le ciel de Saint Serge ». Une multitude de ballons gigantesques aux formes diverses et variées prennent leurs quartiers à Serguiev Possad. La particularité du festival est de n’autoriser que la participation de ballons dont la forme se démarque de la goutte d’eau inversée, qui est optimale pour le pilotage.

XXème siècles. La vie du monastère y est également représentée à travers des maquettes et des objets du quotidien. Peuplé d’environ 115 000 âmes, Serguiev Possad fait aujourd’hui tourner une grande partie de son économie autour d’une importante fabrique de peinture et d’une usine spécialisée dans la conception de systèmes informatiques pour la défense. Le tourisme restant bien évidemment le principal moteur de la ville.

LORI/LEGION MEDIA

Pour s’y rendre En voiture, comptez 1h15 depuis Moscou par la voie rapide M 8. Des trains s’arrêtent tous les jours à Serguiev Possad et partent toutes les 30 minutes de la gare de Iaroslavl à Moscou (Métro : Komsomolskaia). Comptez 1h30 en elektritchka (train de banlieue).

Où se loger L’hôtel Aristocrate reçoit dans une ambiance très soviétique et offre une vue imprenable sur le monastère. L’hôtel Rousski dvorik se situe à 200 mètres de la Laure.

Où se restaurer Le Konny dvor propose une cuisine russe dans un décor qui rappelle le XIXème siècle. À la sortie du monastère, un petit café vous propose des viennoiseries préparées par les moines.

Traditions Une grande épopée hippique revivra cet été à travers l’Europe, depuis une contrée historique de la Russie jusqu’à Paris

Des Cosaques repartent sur les traces de Napoléon À une dizaine de kilomètres de Serguiev Possad, une vingtaine de cosaques s’entraînent à remettre en scène et en selle l’histoire de la Campagne de Russie, vue du côté russe.

au mois de juillet, date du départ, les chevaux doivent apprendre les marches militaires cosaques, s’habituer aux jeux d’armes des cavaliers intrépides et être capables de parcourir 30 à 40 kilomètres par jour pendant plusieurs mois.

Les deniers collectés au cours du périple serviront à faire renaître la race chevaline du Don

Voir notre diaporama sur larussiedaujourdhui.fr

CLÉMENCE LAROQUE

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

CLÉMENCE LAROQUE

En 1812, les Cosaques ont joué un rôle clé dans la retraite de la Grande Armée. En cette année qui en marque le bicentenaire, une vingtaine de cavaliers cosaques et leurs montures du Don s’apprêtent à reconstituer la cavalcade de leurs ancêtres, des plaines russes à la Place de l’Étoile à Paris. Les chevaux piétinent et tournent en rond depuis plusieurs minutes dans leur box. À l’intérieur des écuries du haras, l’atmosphère est lourde. Les étalons, débourrés depuis peu, veulent en découdre. Les Cosaques le ressentent. Cela ne semble pas les impressionner outre mesure. Chapka sur la tête, ils enfourchent bon gré mal gré leurs montures, particulièrement vives et agitées - « à cause des basses températures », explique Sacha, l’ataman (chef cosaque).

« La cavalcade permet de préserver cette race ancestrale qui fut la monture de nos ancêtres ».

Au bout de quelques minutes de « détente » dans un parc alentour, l’équipée s’élance au pas pour sa sortie quotidienne. Voilà plusieurs semaines que l’entraînement a débuté dans un haras proche de Serguiev Possad, tenu par un riche entrepre-

neur cosaque, Pavel Moschalkov, à l’origine du projet. Au total, ils sont une vingtaine de Cosaques, originaires du Don, de Bouriatie, de Kalmoukie et du Tatarstan. Tout a commencé par les chevaux qu’il a fallu capturer à l’état sauvage puis débourrer,

c’est-à-dire dresser à partir de zéro. La race compte aujourd’hui très peu de représentants en Russie. C’est pourquoi l’ataman tient à souligner que « la cavalcade est aussi un moyen de préserver cette race ancestrale qui fut la monture de nos ancêtres ». D’ici

Financée en grande partie par l’État russe et son fonds public de bienfaisance « Apanage de la Russie », la randonnée hippique veut être fidèle à l’itinéraire historique. Durant trois mois, les cavaliers cosaques, entourés de plusieurs équipes, médicale et vétérinaire notamment, vont traverser la Russie, la Biélorussie, la Lituanie, la Pologne, l’Allemagne et enfin la France. Des pays qui ont tous accueilli avec engouement cette initiative, ou presque. La Pologne fait figure d’exception, refusant toujours d’ouvrir ses frontières. Le chef reconnaît bien volontiers que les exactions commises par ses ancêtres sur les terres polonaises durant la campagne de Russie y sont pour quelque chose. En revanche, en ce qui concerne la France, « les Cosaques se sont bien comportés en 1813. Nous y avons une bonne

réputation. Les seuls torts qu’ont commis les Cosaques à leur arrivée à Paris, c’est de s’être baignés nus dans la Seine et d’avoir abattu des bouleaux pour cuire leurs chachliks [brochettes de mouton mariné, ndlr] », s’amuse l’ataman. Quoi qu’il arrive, leur réputation les suivra à travers l’Europe cet été, les Cosaques en sont conscients. Bien qu’elle s’inscrive dans un cadre historique et militaire, la randonnée hippique a également pour but de faire découvrir la culture cosaque, loin de l’image d’ Épinal que l’on s’en fait. « Nous voulons montrer que nous ne sommes pas seulement des guerriers », s’exclame le Cosaque Dmitri. En effet, des manifestations culturelles et sportives seront organisées à chaque arrêt dans les villes européennes. Concerts de groupes folkloriques russes, démonstrations de voltige cosaque et expositions de costumes militaires de l’époque des Guerres napoléoniennes se succéderont. Mais alors, ces hommes, se sont-ils lancés dans cette aventure pour marcher sur les pas de leurs ancêtres et entretenir le souvenir ou pour vivre une aventure équestre semblable à celles des héros cosaques ? « Les deux, sourit Sacha. Comme dit un proverbe cosaque : ton cheval, ton arme et ta femme, ne les confie à personne ! ». Nul doute que le goût de l’aventure coule encore dans leurs veines.


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Opinions

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI www.larussiedaujourdhui.fr communiqué DE ROSSIYSKAYA GAZETA distribué AVEC LE FIGARO

la cure allemande pour guÉrir l’europe

L’honnêteté nous sauvera Leonid Radzikhovski

Rossiyskaya Gazeta

Sergueï Gouriev, Oleg Tsyvinski

L

Vedomosti

L

e Forum économique mon­ dial qui a lieu chaque année à Davos, en Suis­ se, où il vient de s’ache­ ver, s’est déroulé dans une am­ biance sensiblement différente. Contrairement à l’année der­nière, il n’était plus question du pic de la crise mais plutôt des prob­ lèmes de fond qu’elle a révélés et des prévisions à long terme.

L’Europe

La chancelière allemande An­ gela Merkel a, dès son discours d’ouverture, fait partager sa vi­ sion de l’avenir de l’Europe, en mettant l’accent sur la nécessité de réformes structurelles. Pour elle en effet, le redressement éco­ nomique européen ne peut être envisagé que dans le cadre d’une restructuration du marché du travail, assortie d’une baisse sé­ rieuse des dépenses budgétaires et d’une réforme du secteur pu­ blic. Avant la crise, il était diffi­ cile d’imaginer qu’un pays comme le Portugal, où le secteur public représente 15% de la po­ pulation active avec un salaire de 45% plus élevé que dans le secteur privé, puisse diminuer les gains de ses hauts fonction­ naires et supprimer leurs primes. Cela aurait été impensable du point de vue politique. Or, ces mesures draconiennes vont indéniablement, dans un futur proche, contribuer à réta­ blir l’économie portugaise et as­ surer ses perspectives de crois­ sance. Cet exemple, ainsi que celui encore plus flagrant des pays baltes, devrait servir de mo­ dèle aux pays gravement touchés comme l’Espagne, l’Irlande ou la Grèce, estime Mme Merkel. De plus, l’une des raisons de la stabilité et du taux relative­ ment bas du chômage en Alle­ magne aujourd’hui tient juste­ ment aux réformes appliquées à la fin des années 90 et au début des années 2000, entre autres ­celles du marché du travail. Contraints et forcés par la crise, les pays périphériques ont radicalement changé leurs sys­ tèmes économiques en prenant exemple sur leurs voisins plus résistants. En outre, nous voyons pratiquement en temps réel se constituer une Union europé­enne fiscale où, en échange de l’aide accordée, ces pays s’engagent à mener une politique fiscale plus rigoureuse et plus prudente. Toutefois, Angela Merkel, dans

Mauvaise nouvelle : l’Allemagne ne soutiendra l’euro que si elle ne court aucun risque financier

La Chine ne souhaite pas voir le yuan devenir monnaie de réserve dans les dix prochaines années son discours, a fait passer une mauvaise nouvelle, que les mé­ dias n’ont pourtant pas relevée. Elle a déclaré que l’Allemagne était prête à soutenir l’euro tant qu’elle n’encourait pas de risque financier. Cette formulation ­tranche avec son discours de l’an­ née précédente dans lequel elle jurait, à l’unisson avec Nicolas Sarkozy, de soutenir l’euro coûte que coûte « jusqu’au bout ». Que signifie cet attachement aux réformes structurelles d’un côté et cette prudence de l’Alle­ magne quant au soutien de l’euro de l’autre ? Cela marque un indéniable re­ tour au réalisme. Il est apparu clairement que les ressources budgétaires de la France ne sont pas illimitées, et il en est de même pour l’Allemagne. La source de soutien financier aux pays péri­ phériques s’est tarie. Consé­ quence : si la zone euro survit à la crise (ce qui est fort probable),

c’est un véritable renouveau qui l’attend, une période de crois­ sance plus rapide que celle des vingt dernières années.

Les États-Unis

Cette année, il était moins ques­ tion des États-Unis, leurs pro­ blèmes de fond ne présentant pas la même urgence. Le discours d’une demi-heure du secrétaire américain au Trésor, Timothy Geithner, était surtout consacré aux progrès de l’économie de son pays, sans qu’il passe sous si­lence les problèmes de fond : chô­mage, augmentation de la pauvreté et des inégalités, mobilité insuffi­ sante. M. Geithner n’a toutefois pro­ posé aucune solution convain­ cante. Il a seulement évoqué une augmentation des impôts sur les hauts revenus et accusé la Chine de tous les maux.L’économie américaine est confrontée à des difficultés non négligeables. Les tensions sociales et l’indécision politique qu’elles entraînent em­ pêchent la prise de mesures ef­ ficaces, éloignant toute perspec­ tive de solutions rapides. Contrairement à l’Europe ac­ tuelle, les États-Unis souffrent d’un manque d’unité politique comme la « vieille » Europe à une époque où les divergences de vues bloquaient la crois­sance économique. Il est probable que l’économie américaine continue­ ra de croître plus vite que les économies européennes mais à un rythme nettement plus lent que ces vingt dernières années.

Chine n’a pratiquement pas été évoquée lors du Forum. Des pro­ blèmes, certes : incertitude sur les sources de croissance, cor­ ruption et inégalités sociales en hausse, protectionnisme et ris­ que de guerre commerciale avec les États-Unis. Mais la Chine échappera sans doute à un ra­ lentissement de son économie, du moins dans l’immédiat. Un commentaire inattendu a attiré notre attention lors d’une conférence intitulée « Dollar, euro, yuan : l’incertitude ». En fait, la Chine ne souhaite pas voir le yuan devenir monnaie de ré­ serve dans les dix prochaines an­ nées. Les autorités chinoises ­craignent que la course au yuan fort en période de crise mon­diale entraîne des problèmes impor­ tants dans le secteur industriel. Ce qui veut dire que la Chine va probablement suivre le program­ me de son douzième plan quin­ quennal prévoyant le passage du modèle de l’exportation à celui de la consommation intérieure. Le yuan attendra donc que l’éco­ nomie chinoise se stabilise pour atteindre un équilibre entre les exportations et la consommation nationale, parallèlement au dé­ veloppement de son marché fi­ nancier. Sergueï Gouriev est le recteur de la Nouvelle école économique de Moscou, Oleg Tsyvinski est professeur à l’Université deYale et à la Nouvelle école économique. Article publié dans Vedomosti.

La Chine

La possibilité d’une crise en

lu dans la presse Syrie  : bras de fer avec l’Occident

Depuis le début des violences, la Russie s’oppose obstinément aux sanctions contre le régime de Be­ char al Assad que réclament les autres pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU (sauf la Chine). Ses liens historiques avec Damas permettent à Moscou de croire en une possible média­ tion, pour éviter que ne se repro­ duise en Syrie le scénario libyen. La presse est partagée entre fata­ lisme et colère contre un Occi­ dent jugé coupable d’ingérence. Préparé par Veronika Dorman

Le diktat de l’Occident

La paix grâce à la Russie ?

Sauver le tyran

ROSSIySKAYA GAZETA

Vedomosti

gazeta.ru

Pour éviter que le sang ne coule en Syrie et pour construire le dia­ logue entre les parties, il faut évi­ ter d’acculer dans un coin le chef d’État en place, lui coupant toute retraite sans rien lui proposer en échange. Or, c’est exactement ce que fait la Maison Blanche avec Assad. On ne peut pas dicter à un pays souverain quel leader il doit chasser et quel autre il doit gar­ der, menacer, armes à la main, ceux qui ne rejettent pas le chan­ gement de pouvoir et voient en Assad le garant de la stabilité. Pourtant, l’Occident dicte et me­ nace, jetant ainsi définitivement dans les poubelles de l’Histoire les normes du droit international autrefois respectées par tous.

Certes, la Russie a gardé des le­ viers d’influence en Syrie, que l’Occident a perdus en instaurant les sanctions. Mais Moscou et Da­ mas sont en retard. Les conces­ sions d’Assad n’ont pas satisfait les opposants syriens, et les di­ plomates russes auraient dû se ­rendre en Syrie avant qu’on n’at­ teigne le chiffre de 6 000 vic­ times. Il est peu probable qu’un accord parvienne désormais à sa­ tisfaire l’opposition criant ven­ geance, les alaouites au pouvoir et les autres minorités ethniques. Une trêve est possible, qui atté­ nuerait la vio­lence. Sans quoi la prochaine mission des diplomates russes sera de sauver Assad pour l’accueillir en Russie ou ailleurs.

Même avec une forte pression ex­ térieure, la guerre civile sera vio­ lente et à l’issue imprévisible. Le régime d’Assad va finir par tom­ ber. En hiver 2003, quand le ciel est devenu noir au-dessus de Bag­ dad, le président Poutine a envoyé le ministre Primakov auprès de Saddam Hussein avec un messa­ ge : les menaces des États-Unis ne sont pas du bluff, mais une réelle préparation à la guerre. Le prési­ dent irakien a tapé Primakov sur l’épaule et lui a dit : « On se verra dans 20 ans ». Ils ne se sont plus jamais revus. Assad connaît l’his­ toire de Saddam, et de ses autres homologues renversés, il ne doit donc pas se nourrir d’illusions sur les intentions de ses adversaires.

Evgueni Chestakov

Éditorial

es manifestations par -20° ont réussi à merveille, que ce soit les patriotes (proPoutine, ndlr) du Mont Poklonnaïa ou les libéraux de la place Bolotnaïa (opposition, ndlr). J’ignore ce que les organi­ sateurs du rassemblement proPoutine sous-entendent par leur slogan « Nous avons quelque chose à perdre » et ce qu’espè­ rent trouver les organisateurs de l’autre. Je sais toutefois une chose : je ne veux pas perdre la paix civile. Exciter les passions est chose aisée. Pas besoin d’avoir une belle voix : il suffit de crier « au feu ! » et la salle s’échauffe. Allumer les passions est plus fa­ cile que de les éteindre. Pourtant, une politique pure­ ment « végétative » n’existe pas. Et dans notre hiver si froid, il y a deux solutions : soit rester pai­ siblement à la maison, soit - si vous descendez dans la rue - se réchauffer en usant de mé­thodes fortes. Que faire pour empêcher les manifestants de recourir à la violence ?

Aucune « guerre civile » ne nous menace dans l’immédiat, mais un risque de dérapage existe Je n’ai aucune raison d’aimer les « bolcheviques libéraux ». Néanmoins, les gens rassemblés sur la place Bolotnaïa sont à mes yeux plus attrayants que ceux venus pour soutenir Poutine sur le Mont Poklonnaïa. Ils n’ont pas été convoyés par autobus. Ils sont venus librement. Les masses de l’opposition sont plus motivées, mais les leaders pro-Poutine sont plus agressifs envers l’« ennemi ». D’ailleurs, personne ne cherche en réalité à comparer les forces en pré­sence, et les images télévisées montrent d’un côté comme de l’autre une foule compacte... Les deux rassemblements se rejoignent dans la démagogie. Le principal objectif de « Bo­ lotnaïa » est la « Russie sans Poutine ». Le mouvement ne s’en cache pas : Dieu merci, sous le « régime de Poutine », on peut réclamer ouvertement « Pou­tine, démission ! ». Mais l’exigence de base des anti-Poutine est tou­ jours mentionnée en dernier dans leurs résolutions, comme

camouflée : « des élections honnêtes­ ». Pourtant, les résultats des son­ dages impartiaux indiquent que Poutine va l’emporter. Les ma­ nifestants de l’opposition serontils plus favorables à Poutine si ce dernier est élu sans tricherie, « honnêtement » ? J’en doute. Pour eux, honnêtement signifie sans Poutine. Leur autre slogan, « Pas un seul vote pour Poutine », est plus sin­ cère. Mais le fait est que Poutine va gagner sans leurs voix. Pour qu’il perde, il faudrait justement un décompte des voix malhon­ nête… Quel est donc l’espoir des gens venus à Bolotnaïa ? Dans cette situation, la mino­ rité agressive et indisciplinée n’a plus qu’une seule issue : rendre indissociable les notions d’« hon­ nête » et de « sans Poutine » et à partir de là, susciter une vague d’énergie telle que, si elle ne ba­ laie pas Poutine, elle le place au moins sous une intense pression psychologique. Du côté de Poklonnaïa, on dis­ tille des mensonges sur le rôle sinistre de l’impérialisme amé­ ricain. Il est facile d’en faire l’amalgame avec les manifestants d’opposition pour provoquer un réflexe patriotique. En réalité, le gouvernement américain aurait tout à redou­ ter de l’effondrement d’une puis­ sance nucléaire. En 1991, les États-Unis ont accueilli comme un choc la désintégration bru­ tale de l’URSS. Aujourd’hui, la Russie est un de leurs parte­ naires. S’ils étaient convaincus que Poutine serait remplacé par Kassianov ou Nemtsov, ils tra­ vailleraient alors peut-être dans ce sens. Mais le Département d’État et la CIA savent que l’ef­ fondrement rapide de l’autorité en Russie a peu de chances de tourner à leur avantage. En quoi [le communiste] Ziouganov ou M. Chaos au Kremlin serait-il mieux pour les États-Unis que Poutine ? Seuls les patriotes de Poklonnaïa le savent. En réalité, nos problèmes po­ litiques sont causés non par les Américains, mais par quelques fonctionnaires russes. Au final, il ne faut pas semer la panique. Aucune « guerre civile » ne nous menace dans l’immédiat, mais un risque de dérapage existe. Pour l’éviter, la solution est simple. Et le plus drôle est qu’el­ le a été réclamée par les mani­ festants des deux rassemble­ ments. Il faut des élections justes. Alors - et seulement alors - il n’y aura aucune raison de régler ses comptes ailleurs que dans les bureaux de vote.

Le courrier des lecteurs, les opinions ou dessins de la rubrique “Opinions” publiés dans ce supplément représentent divers points de vue et ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de La Russie d’Aujourd’hui ou de Rossiyskaya Gazeta. merci d’envoyer vos commentaires par courriel : redac@larussiedaujourdhui.fR.

Fiodor Loukianov

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Culture

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI www.larussiedaujourdhui.fr communiqué DE ROSSIYSKAYA GAZETA distribué AVEC LE FIGARO

Salon du livre Écrivains et poètes à foison

Littérature Le marasme économique s’accompagne d’une crise de l’édition

À Paris, venez parcourir Moscou à livres ouverts Après Buenos Aires l’année dernière, Moscou sera la ville invitée au Salon du Livre qui ouvrira ses portes à Paris le 16 mars et se tiendra jusqu’au 19. Daria Moudrolioubova La russie d’aujourd’hui

Auteurs, éditeurs et diffuseurs en quête d’un public fugitif Les tirages chutent, les volumes des ventes dégringolent : les géants de l’édition et les gros libraires masquent leurs inquiétudes mais en coulisses, les discussions frôlent l’hystérie. Konstantine Miltchine LA russie d’aujourd’hui

Selon la Chambre du livre de Russie, un organisme national chargé d’établir les statistiques de tous les livres publiés dans le pays, le premier semestre 2011 a vu la somme des tirages baisser de 4%. Dans le même temps, les couloirs du monde littéraire grondent de rumeurs effrayantes faisant état d’une chute du marché de 15%, voire de 25%. Les raisons de cette récession sont multiples. La crise économique perdure et personne n’a la tête à acheter des livres. En 2011, la situation a empiré en raison de l’arrivée du livre électronique. « Je ne pense pas que les gens lisent moins, mais ils ­lisent leur e-book ou, sur leur smartphone, des versions piratées », explique l’écrivain Dmitri Gloukhovski. Le seul salut, actuellement pour le marché du

livre, ce sont ces séries de romans écrits d’après des classiques ou s’inspirant de jeux vidéo à succès. Ainsi, L’île habitée, le grand classique des frères Strougatski, maîtres du roman fantastique russe, a servi de base à un cycle de très mauvais livres. La crise de l’édition s’est répercutée sur la diffusion : les chiffres d’affaires dégringolent et, même dans la capitale, les li-

Sur fond de crise des ventes, on assiste aussi à une crise de la créativité dans le monde littéraire braires ferment boutique. « En Russie, il n’y a pratiquement pas de réseau de diffusion indépendant », explique le fondateur de la librairie Phalanstère, Boris Kouprianov. « Dans les grandes chaînes de librairies, le lecteur ne trouvera même pas la moitié des livres publiés, et les prix sont majorés de 100 à 150%. Ce qui veut dire que le lecteur ne pourra en aucun cas se procurer le

livre d’un petit éditeur, dont le tirage est inférieur à 2 000 exemplaires ». Sur fond de crise du marché, on observe également une crise de la créativité dans le monde littéraire. Jusqu’en 2008, deux genres étaient en essor. D’une part, le roman psychosocial d’entreprise d’auteurs russes – Sergeï Minaev en chef de file – copiant le modèle anglo-saxon. D’autre part, le roman « glamour » porté par Oxana Robski, avec ses histoires de jeunes femmes du beau monde en attente du prince charmant richissime. Les écrivains de la vieille école ont cessé de remplir leur fonction première dans la tradition littéraire russe, c’est-à-dire analyser et interpréter la réalité. À l’exception de deux auteurs : Viktor Pelevine et Vladimir Sorokine. À chaque rentrée littéraire, Pelevine sort un roman, parodie des illusions et des peurs de la société.Vladimir Sorokine aussi, dans le même genre mais dans un style plus cru, plus radical et émaillé d’innovations formelles. En 2007, ils ont été rejoints par Alexeï Ivanov, spécia-

liste d’un genre en crise, le roman historique. Son roman Bloud et Moudo (dans sa traduction française, Le géographe a bu son globe, éd. Fayard) décrit la province russe des années 2000. Le début des années 2010 a porté un sérieux coup à la littérature de masse. Les écrivains commençaient tout juste à gagner de l’argent avant de voir leurs droits s’effondrer et entraîner dans leur chute l’envie d’éc­ rire. La « grande » littérature classique se trouve à la croisée des chemins. Les tendances portent vers le livre documentaire, les romans de voyage, puis vers le renouveau de la prose historique. Tout le monde, ou presque, se rejoint dans la peur d’expérimenter. L’exception qui con­ firme la règle : Mikhail Chichkine, avec ses romans La prise d’Ismaïl, Le cheveu de Vénus et Pismovnik, joue admirablement avec la langue et la forme.

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Guerre et amours virtuelles

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titre : deux heures moins dix Auteur : mikhaïl chichkine Éditions du noir sur blanc Traduit par nicolas véron

L’expo de photos et le bazar d’artisanat russe au Kremlin-Bicêtre.

ki aux éditions Verdier. « Jamais je n’aurais cru que vous puissiez choisir ce livre, vous ne réalisez même pas ce que vous venez de faire ! » La voix d’Hélène Châtelain tremble lorsqu’elle s’adresse au jury. Depuis vingt ans, elle se bat pour sortir de l’oubli ce génie

méconnu. Il y a une magie des Journées du livre russe... et aussi des controverses. Zakhar Prilepine prédit « qu’on va emprisonner Poutine, libérer Khodorkovski, mettre les campagnes au maïs et envoyer un nouveau Spoutnik dans l’espace » !

téraires foisonnent en Russie, mais sont un peu trop semblables les uns aux autres, se plaint l’écrivain Iouri Bouyda, l’un des finalistes du prix « Bolshaïa Kniga ». Pour éduquer les futurs lecteurs des prix littéraires, rien de mieux qu’une bonne rime : la littérature pour enfants se porte comme un charme en Russie, et la poésie y est aussi populaire que la bande dessinée en France. La journée du 16 mars sera le rendez-vous des lecteurs en herbe, entre la lecture théâtralisée du Conte du roi Saltan de Pouchkine et les rencontres avec leurs écrivains préférés. Parmi les écrivains invités, le francophone et francophile Mikhail Iasnov : poète et subtil traducteur deVerlaine, Prévert et Valéry, il est aussi l’un des auteurs les plus aimés des enfants. Les amoureux de la rime auront le plaisir de renconter les poètes Olga Sedakova, Lev Roubinstein et Natalia Sokolovskaïa. D’Olga Sedakova, on a encore en mé­moire son Voyage à Tartu et retour plein de sensibilité, paru en France il y a quelques années. « Moscou à livres ouverts » est l’une des premières étapes de la saison « France-Russie 2012, ­langues et littératures ». SaintPétersbourg sera la ville invitée d’honneur du Salon du Livre de Nice en juin 2012.

Chronique LitTÉraire

En accès les chroniques sur les auteurs contemporains russes (Mikhail Chichkine, Lioudmila Oulitskaïa, etс.) et autres sujets littéraires.

maria tchobanov

Le prix Russophonie affirme sa transnationalité : parmi les écrivains présents, seuls Lioudmila Oulitskaïa,Vladimir Sorokine et Zakhar Prilepine vivent en Russie, Mikhaïl Chichkine a élu résidence en Suisse, Léonid Guirchovitch en Allemagne, Elena Botchorichvili au Québec, tandis que le Biélorusse Andreï Koureytchik ou l’Ukrainien Andreï Kourkov s’efforcent de s’affirmer dans leurs pays respectifs comme écrivains russophones : « Les écrivains ukrainiens qui écrivent en russe sont considérés comme des traîtres, les écrivains russes écrivant en russe, comme des

« L’objectif du pavillon moscovite est de présenter une ville ouverte qui donne libre cours à l’esprit et au rêve », explique Ioulia Kazakova, directrice adjointe du Département des médias et de la publicité de Moscou. Selon elle, « les lecteurs français connaissent bien la littérature russe, c’est pourquoi nous organiserons aussi, dans le pavillon, des leçons de mode et d’architecture, ainsi que des débats professionnels consacrés aux traducteurs, à la promotion de la lecture auprès des jeunes et au livre électronique ». Il existe, en Russie, un prix des prix : le « Super bestseller national », qui récompense le meilleur roman de la décennie. Il a été récemment décerné à l’ouvrage de Zakhar Prilepine, Le péché, symbolique des années 2000 comme La mitrailleuse d’argile deViktor Pelevine l’a été des années 90. Au Salon du Livre, la ren­contre avec Prilepine promet d’être passionnante. Ses rivaux pour le prix de la décennie, Andreï Guelassimov et Mikhaïl Chichkine, seront également présents. Les prix lit-

en ligne

Russophonie ouvre les saisons 2012 étrangers. Globalement, le russe n’est plus considéré comme la langue de Pouchkine, mais comme celle de Poutine », s’indigne Kourkov. Les Français, en revanche, se souviennent bien de Pouchkine – l’omniprésent André Marko­vicz lui consacre d’ailleurs son nouveau livre Le soleil d’Alexandre. Point de soleil, mais une tem­pête de neige dans le dernier roman deVladimir Sorokine, La Tempête, également en compétition pour le prix principal. Mais c’est Anne-Marie Tatsis-Botton et son éditeur Hélène Châtelain qui raflent le prix Russophonie pour la traduction du roman Souvenirs du futur de Sigismund Krzyzanows-

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Ils se sont aimés le temps d’un été, avant que la guerre ne les sépare. Ils se sont aimés, trois jours peut-être. Désormais ils s’écrivent. Au-delà de la vie et de la mort, deux voix qui s’élancent l’une vers l’autre, mais dont les messages, on le comprend très vite, ne parviennent jamais à leur destinataire. Dans deux heures moins dix, la perception du réel, de l’es­ pace et du temps est faussée. Le temps de sa correspondance à lui, Volodia, le temps d’une guerre, trois ans peut être, ne correspond pas à son temps à elle, Sacha, que l’on suit le temps d’une vie d’adulte, 33 ans sans doute. Trois jours, trois ans ou 33 ans, quelle importance ? « Le temps, c’est nous… Nous ­sommes ses vecteurs, nous disparaîtrons et la guérison viendra. Le temps aura passé comme une angine », dira Volodia. L’important c’est la vie, « la vie bruyante, capiteuse, impérissable » et c’est la mort qui lui donne son sens, notamment au moment du passage ultime, éclairé par le sourire de la Jo-

conde, moment où il est tellement important de faire son travail d’humain : « Je ne sais pas si ça l’a aidé à mourir mais moi ça m’a aidé à vivre », « je lui ai tenu la main au moment qui est certainement le plus important dans la vie d’un homme, et je me suis sentie heureuse », disent respectivement Volodia et Sacha. La mort des uns est aussi la renaissance des autres, cycles de vies mêlés, comme dans les récits de Sacha cette inversion des rôles avec le temps, entre enfants et parents. L’absence de repères temporels, géographiques ou sociologiques confère une dimension universelle à leur parole, tout comme l’abondance d’éléments physiques : chairs meurtries, plaies infectées, humeurs et fonctions les plus intimes des corps, qui soulignent que Volodia et Sacha vivent ce que vivent en tout temps et en tout lieu les hommes et les femmes, avant tout, êtres de chair et de sang. De même, le choix étrange, à première vue, de faire que ces deux correspondances ne communiquent pas, ­montre que chacun est enfermé dans sa solitude et doit accomplir, chacun, son cycle de vie. Comme dans le royaume « bruyant, capiteux, impérissable » du prêtre Jean, qui accueille Volodia. Chichkine brouille encore les cartes avec ce royaume mythique « … où chacun connaît son avenir et vit néanmoins sa propre vie … avant que de redevenir ce qu’il a toujours été : chaleur et lumière ». À son habitude, Mikhaïl Chichkine livre un ouvrage puissant qui a reçu en Russie le prix Bolchaïa kniga (le grand livre). Christine Mestre Découvrez d’autres chroniques sur larussiedaujourdhui.fr


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Loisirs

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.FR COMMUNIQUÉ DE ROSSIYSKAYA GAZETA DISTRIBUÉ AVEC LE FIGARO

RECETTE

Portrait Un artiste français subjugué et inspiré par la Russie et Saint-Pétersbourg

« PolyValentin » aux sources de l’intemporel

Le Grand Carême, un défi pour l’omnivore Jennifer Eremeeva

SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Valentin est un artiste français à multiples facettes : philosophe, photographe, musicien, écrivain. Il a aussi pour particularité de nourrir un amour passionné pour la Russie. PAULINE NARYSHKINA

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ARCHIVES PERSONNELLES

Valentin, qu’est ce qui vous attire tant en Russie ? Pour moi, la Russie est ce qui lie les contraires et c’est ce qui fait naître l’ « étrange étrangeté ». Les Russes sont en prise directe avec la force primordiale, non refoulée. Cette absence de calcul est tout le contraire de la mentalité cartésienne française et c’est ce qui provoque cette fascination réciproque. Durant mes études de philosophie, j’étais indigné par le fait qu’une chose ne peut être son contraire. C’était en inadéquation avec mon expérience de la vie. Ici, je retrouve cette caractéristique si significative pour moi : tout change tout le temps. Du point de vue esthétique, il y a cette architecture ! À Moscou, en me promenant dans les rues de Bolshaia Loubianka, Sretenka et débouchant sur le prospekt

PolyValentin, artiste polyvalent.

Mira, j’ai senti une forte impression d’une terreur qui plane, la sensation d’être dans un film de science-fiction à la Blade Runner ou dans le Gottham City de Batman, qui a été conçu sur le modèle de Moscou. Pour Saint-Pétersbourg, c’est tout autre chose. Ici, c’est le côté intemporel qui sidère. Cette ville qui n’a que 300 ans et qui est si chargée d’histoire, cette impression d’éternité. L’ énergie de cette architecture irréelle, comme sortie d’un rêve, ces intérieurs chargés, on sent la sève primordiale qui jaillit. Je constate d’ailleurs à regret l’ascendance inévitable du mode de vie occidental. Elle se manifeste dans ce trop-plein de voitures. La tôle prend le dessus sur la peau. Et n’oublions pas la beauté « mutante » des femmes russes. On y retrouve les influences asiatiques, nordiques, européennes et ce quelque chose d’enfantin.

Le comble de cette féminité et ce à quoi, selon moi, tient l’équilibre du monde, est le talon aiguille sur la glace en hiver. Cet éternel féminin qui s’est perdu en Occident est si présent ici, comme en France dans les années 70. Mon projet photo veut rendre ce voyage dans le passé. Justement, parlez-nous de vos projets artistiques et de leur rapport à la Russie. J’ai en ce moment trois projets différents et ils sont tous liés à la Russie d’une manière ou d’une autre. Tout d’abord, mon projet photographique FaceScape. C’est un voyage dans l’espace mais aussi dans le temps, dans le passé de l’Occident par le biais des pays de l’Est. Une série de portraits sur fond d’architecture dans des villes à l’histoire très forte comme Saint-Pétersbourg, Prague, Sofia et d’autres. Le projet tient sur-

tout à la rencontre fortuite des gens dans les rues de ces villes, et la création en commun d’images intemporelles. Cela correspond à ma vision du voyage qui est de chercher à éprouver ce qui se passe et à s’y rendre disponible. En mai prochain, pendant les « nuits blanches », je serai à Saint-Pétersbourg pour prolonger ces rencontres et effectuer des portraits davantage mis en scène dans des lieux emblématiques de la ville, sur les canaux et les toits par exemple. D’autre part, il y a mon projet littéraire, Chroniques de l’Aube, qui est une série de douze nouvelles, comme douze facettes d’une même horloge, et qui témoignent de mon ressenti durant mes voyages. Trois nouvelles seront consacrées à mon expérience russe. En troisième lieu, je veux faire revivre à Saint-Pétersbourg une création musicale, Projet Caligari, qui a déjà connu son heure de gloire en 2007, à la Cité de la Musique à Paris. C’est une composition originale pour un quatuor à cordes qui subit un traitement électronique en direct. Elle vise à accompagner, dans le cadre d’un ciné-concert, le chefd’œuvre du cinéma expressionniste, Le cabinet du Dr Caligari. J’aimerais le faire jouer par les musiciens du Mariinski dans cette ville qui représente si bien la symbiose entre l’ancien et le moderne.

ZAKOUSKI OU LA VIE JOYEUSE

IVAN KARAMAZOV

ONCLE VANIA

JUSQU’AU 4 MARS, THÉÂTRE DE L’OPPRIMÉ, PARIS

JUSQU’AU 28 FÉVRIER, THÉÂTRE LA COMÉDIE TOUR EIFFEL, PARIS

DU 12 MARS AU 7 AVRIL, THÉÂTRESTUDIO D’ALFORTVILLE

Le théâtre Yunqué présente des scènes burlesques d’après les récits de Mikhaïl Zochtchenko (maître de la satire russe des années 1920), adaptation d’Éric Pringent. Mise en scène de Serge Poncelet. Pour tout public dès 10 ans.

Spectacle basé sur le personnage d’un des plus célèbres romans de Fiodor Dostoïevski, Les frères Karamazov. Adaptation, jeu et mise en scène de Pierre Bourel. Texte français mis au point par André Markowicz.

Le metteur en scène Christian Benedetti et le groupe La Mouette s’allient pour dépoussiérer la comédie d’Anton Tchékhov. Retrouvez le professeur Sérébriakov (Philippe Crubézy) et sa jeune épouse Eléna (Florence Janas).

› theatredelopprime.com

› comedietoureiffel.com

› theatre-studio.com

ARCHIVES PERSONNELLES

Valentin Sokolov, Vekovski ou Zazou : autant de pseudonymes pour des projets liés à ce pays qu’il aime et qui l’aimante. Le site de son projet photographique FaceScape, www.facescape.net, vient d’être lancé. Expo photo, ciné-concert ou recueil de nouvelles : depuis sa première visite en 2003, tous les prétextes artistiques sont bons pour revenir encore et toujours suivre la trace de ses origines. Une enfance vagabonde, ici et ailleurs ; un père chantre de la « musique intelligente », Hector Zazou ; des études de philo ; une école de musique ; des goûts littéraires classiques, et pour amalgamer le tout, les racines bien ancrées d’une arrière grand-mère russe. De là cette convergence vers ce pays et cette soif d’âme slave. PolyValentin est un sobriquet de circonstance pour cet esthète multiforme. Entretien.

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Après les Lettones (ci-dessus), plein cadre sur les Russes en mai.

Ce n’est pas le meilleur moment de l’année pour ceux qui travaillent dans l’alimentaire. Alors que l’hiver commence à glisser imperceptiblement vers le printemps, les chrétiens orthodoxes se préparent à entamer un jeûne de 40 jours, appelé le Grand Carême, le plus important des quatre grands jeûnes observés par l’Église orthodoxe. Il succède à la « Semaine du beurre », traditionnellement festive, la Maslenitsa, version russe de Mardi gras : costumes, jeux, blinis au beurre par coudées. Le Grand Carême, par contraste, est une période de réflexion sobre, calme et contemplative. « L’Église, dans sa sagesse, nous montre que le spirituel et le physique sont étroitement liés. Si une personne ne jeûne pas physiquement pendant le Carême, elle aura du mal à célébrer spirituellement le jour de Pâques », explique l’archimandrite Zachary, doyen de l’église Sainte-Catherine-desChamps. Le jeûne semble être en harmonie également avec les rythmes les plus anciens du calendrier agraire de l’Europe septentrionale. Frugalité et semi-hibernation à la fin de l’hiver étaient la réalité de la vie russe jusqu’à peu. Les stocks hivernaux de viande et de poissons s’épuisaient et les produits

Champignons et pommes de terre Ingrédients :

1 tasse d’échalotes ou oignons finement coupés • 125 g de champignons séchés (lentins des chênes, morilles, chanterelles ou cèpes) • 1 c. à soupe d’huile végétale ou de margarine •1 kg de champignons de Paris frais • 3 grosses carottes, pelées et hachées • 3 pommes de terre pelées et coupées en cubes • 150 ml d’eau chaude avec une goutte de jus de citron • 2-3 poireaux hachés • 2 gousses d’ail écrasées • 500 ml d’eau • 1 litre de bouillon de légume • 2 c. à soupe de persil frais finement haché • 2 c. à soupe de thym frais • 2 c. à soupe de jus de citron pressé • Sel, poivre.

Préparation

1. Nettoyez les champignons séchés et faites tremper dans l’eau bouillante citronnée. Mélangez souvent pour que les champignons absorbent le liquide de tous les côtés. 2. Nettoyez et hachez les champignons de Paris. 3. Faites chauffer l’huile dans une marmite à fond épais ou une cocotte jusqu’à ce qu’elle pétille. Faites sauter les échalotes jusqu’à ce qu’elles deviennent dorées. Ajoutez les poireaux et faites sauter en mélangeant encore dix minutes. 4. Ajoutez les champignons

Vos études ou votre stage en Russie larussiedaujourdhui.fr

21 Mars Pour contacter la rédaction: redac@larussiedaujourdhui.fr

laitiers n’apparaissaient qu’après le vêlage printanier. Les Russes des campagnes étaient condamnés à une diète à base de légumes tubéreux comme les carottes, les pommes de terre, la betterave, le navet, les graines. Le Grand Carême est dans le même esprit : viande, produits laitiers, poisson, alcool et huile d’olive sont proscrits. Dans la dernière décennie, les Russes ont pleinement adopté le Grand Carême, reconnaissant les vertus à la fois spirituelles et physiques du rituel de 40 jours. Mais inventer des plats sans viande, laitage ou huile me semble compliqué. Le chef agnostique en moi cherche les lacunes et en trouve : diverses huiles végétales sont des zones grises, et les fruits de mer sont autorisés. « Techniquement, vous avez droit à un plat succulent de homard à la margarine », admet le Père Zachary en souriant, quand j’insiste un peu, mais il prend le temps de m’expliquer que le Carême n’est pas une affaire d’ingrédients. Pas plus qu’il ne doit être perçu – c’est le cas chez une grande partie des Russes – comme un moyen efficace de perdre du poids avant la saison du bikini. Ainsi corrigée, je me suis attelée à la préparation d’un plat totalement conforme aux règles de l’Église, et je suis ravie du résultat !

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LORI/LEGION MEDIA

frais et laissez cuire, sans couvrir, pendant 20 minutes. 5. Égouttez les champignons séchés et ajoutez-les dans la cocotte. Filtrez l’eau qui reste pour éliminer les impuretés et versez dans la cocotte. 6. Ajoutez les carottes et pommes de terre, bouillon et eau. Réduisez le feu et laissez mijoter pendant 45 minutes, jusqu’à ce que les légumes soient tendres. 7. Passez la soupe chaude par portions dans un mixeur jusqu’à obtenir la consistance désirée. Les pommes de terre épaississent le potage, et j’aime bien laisser des morceaux de champignon et de carottes plutôt que de transformer la soupe en purée lisse. Mais à chacun ses goûts ! 8. Remettez le potage dans la cocotte et ajoutez le reste des ingrédients. Assaisonnez. Autres recettes sur larussiedaujourdhui.fr

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