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Distribué avec

Attentat au nom de Pouchkine La parution récente d'un « journal secret » du plus révéré des auteurs russes provoque la polémique. P. 8

« Nouveau Drame » sur les planches moscovites Une vague de jeunes dramaturges russes insuffle une nouvelle vie au théâtre. P. 8 MICHAEL GUTERMAN

Ce supplément est édité et publié par Rossiyskaya Gazeta (Moscou, Russie) qui assume seule l'entière responsabilité de son contenu Mardi 29 mars 2011

Nucléaire Les autorités russes espèrent continuer à construire et à exporter des centrales nucléaires

ANNIVERSAIRE

Le Kremlin garde foi en l'atome

50 ans d'espace

La catastrophe de Fukushima au Japon ne remet nullement en cause le programme de développement de l’énergie nucléaire russe, ont fermement indiqué les autorités.

Il y a un demi-siècle, Youri Gagarine devenait le premier astronaute, dans ce qui est resté comme la plus grande victoire de la science soviétique. NIKOLAI ALENOV LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

IGOR SEDYKH

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ITAR-TASS

Le président Dmitri Medvedev et le premier ministreVladimir Poutine ont déclaré que le programme de développement du nucléaire ne serait pas interrompu. Poutine a même assuré que cette source d’énergie pouvait être « totalement sûre » et que « les conditions modernes le permettent ». Les leaders russes appellent à une plus grande sérénité face à l’accident au Japon et rejettent les parallèles avec Tchernobyl. « La vague émotionnelle est tout à fait compréhensible, ce qui se passe au Japon est une tragédie immense. Mais on ne peut élaborer de stratégie à partir de ce cas », a déclaré Anatoli Tchoubaïs, ancien grand patron de l'électricité russe.

GETTY IMAGES/FOTOBANK

LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

La centrale nucléaire de Kalinine est située à 330 km de Moscou, sur les bords du lac Oudomlia.

Commerce Les oeufs d'esturgeons russes de nouveau sur les étals

PHOTO DU MOIS

Le discret retour du caviar noir

Belle et menaçante fumée

VLADIMIR ROUVINSKY LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Le caviar d'esturgeon est réapparu dans les magasins russes. Et l’exportation vers l’Europe, interdite depuis 2002, tout comme la pêche à l’esturgeon pour protéger l’espèce, est à nouveau autorisée tout en restant très réglementée. Les particuliers n’y sont pas autorisés : « C’est de la contrebande », avertit un officier des douanes à l’aéroport moscovite

Cheremetievo. Un délit passible d’une peine allant jusqu’à six ans de prison. Après la disparition de l’URSS, le commerce du caviar était devenu l’apanage des braconniers sur tout le pourtour de la mer Caspienne, région qui alimentait le marché mondial. Conséquence directe : en 2010, la population d’esturgeons était tombée à un quart de sa proportion de la fin des années 1980, selon les statistiques du World Wildlife Fund (WWF). L’esturgeon de la mer Caspienne et de la mer d’Azov fut à une époque récente la principale source de caviar noir sur le marché mondial. En 2010, la Russie avait déjà autorisé la reprise des exporta-

tions vers les États-Unis, avant de lever en février dernier l’interdiction qui frappait celles vers l’Europe depuis neuf ans. Mais seule la vente du caviar provenant de fermes piscicoles, dont le nombre est en constante augmentation, est aujourd’hui légale en Russie. Ces établissements n’étant pas en mesure de répondre intégralement à la demande, la différence est comblée par la contrebande d’esturgeon sauvage, même si ce dernier est de plus en plus rare dans les rayons. Il n’y a pas si longtemps, la Russie produisait officiellement près de 15 tonnes de caviar noir par an, mais en réalité, elle en vendait jusqu’à 300 tonnes, a indiqué à La Russie d’Aujourd’hui l’expert Roman Andreïev. Les revenus illicites de la vente de ce caviar étaient estimés à environ 730 000 euros. SUITE EN PAGE 4

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OPINIONS

Remercier au lieu de punir l’opposition AFP/EASTNEWS

La production croissante de caviar d’esturgeon venant de fermes piscicoles réduit le risque d’extinction. Le caviar russe s’exporte à nouveau, mais au compte-goutte.

Le 12 avril 1961, en poussant un « On y va » exaltant, Youri Gagarine s’est élancé dans le ciel à bord d’une fusée soviétique pour devenir le premier homme dans l’espace. Par cette journée ensoleillée, le vaisseau Vostok a décollé au Kazakhstan à 9:06, emportant ce fils de charpentier âgé de 27 ans, pour un voyage spatial de 108 minutes autour de la terre, avant de le parachuter sain et sauf dans la région de Saratov. Le vol de Gagarine, motivé par la quête de l’URSS pour prouver sa supériorité sur les États-Unis, est devenu l’un des accomplissements les plus significatifs du XXe siècle.

Eruption du volcan Sarytchev, au Kamtchatka. Ce nuage-là n'est pas radioactif, mais il peut perturber la navigation aérienne.

La police remplace la milice

Marquées au fer rouge

Bolide futuriste

Le Kremlin a rebaptisé les forces de l'ordre, qui avaient gardé leur nom soviétique. Cette nouvelle loi doit permettre de lutter contre la corruption qui ronge les rangs de la police.

Les veuves de rebelles indépendantistes du Caucase du Nord se plaignent d'être mises au ban de la société. Leur situation empire alors que les attentats suicides se poursuivent jusque dans la capitale.

Le constructeur de voitures de luxe russe Marussia acquiert un terrain en Belgique pour y assembler des bolides capables de rivaliser en performances avec les Ferraris et Maseratis.

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PAGE 2 LIBRE DE DROIT

L’éditorialiste Maxim Trudolioubov critique le raidissement du pouvoir qui, dans son élan modernisateur, serait mieux inspiré d’utiliser l’énergie réformatrice des opposants plutôt que de s'acharner à l'étouffer. PAGE 6

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LAISSEZ-NOUS VOUS PRÉSENTER LA RUSSIE ! www.larussiedaujourdhui.be tous les derniers mardis du mois dans Le Soir

PRESS PHOTO

Mars 2 9 / Avr il 26


02

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE SUPPLÉMENT RÉALISÉ PAR ROSSIYSKAYA GAZETA ET DISTRIBUÉ AVEC LE SOIR

Politique & Société

Sécurité Une nouvelle loi (et un nouveau nom) pour lutter contre la corruption

Adieu la milice, bonjour la police et vive la réforme !

LE MOT DU DIRECTEUR

ELLE L’A DIT

Navi Pillay HAUT COMMISSAIRE DE L’ONU AUX DROITS DE L’HOMME

Eugène Abov DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

''

continue d’affronter des défis et des problèmes non résolus, que nous ne voulons ni édulcorer ni dissimuler. Dans les pages de La Russie d’Aujourd’hui, vous lirez des articles de journalistes et des opinions d’auteurs indépendants sur les changements que subit la Russie actuellement, sur la place qu’elle occupe dans la nouvelle réalité géopolitique ; sur les problèmes de la société civile aussi bien que les idées innovantes et les personnalités talentueuses ; sur l’art contemporain russe et l’art de vivre. Vous trouverez encore plus d’information sur la Russie sur notre site larussiedaujourdhui.be. Nous serons heureux de recevoir des conseils, des avis et des commentaires de votre part à l’adresse redac@larussiedaujourdhui.be. Bonne lecture !

RUSLAN SUKHUSHIN

C

hers lecteurs, Vous avez entre les mains le premier numéro de La Russie d’Aujourd’hui que vous trouverez désormais tous les derniers mardis du mois dans votre journal Le Soir. La Belgique est le 12e pays à rejoindre notre projet de suppléments sur la Russie, lus depuis 2007 par les lecteurs du Washington Post au ÉtatsUnis, du Daily Telegraph en Grande-Bretagne, du Times of India en Inde, du Figaro en France, du Süddeutsche Zeitung en Allemagne, de La Repubblica en Italie, de Clarin en Argentine, de Folha au Brésil, etc. Nous sommes heureux d’ajouter Le Soir à cette liste. Notre objectif est de présenter au lecteur belge la Russie contemporaine dans toute sa diversité. Comme toutes les économies émergentes, le pays

J’approuve vivement cette loi qui répond aux normes internationales. Je me réjouis également du fait que le gouvernement russe […] ait pris en compte l’avis de la société civile lors de son élaboration »

Kuzminov et Menchenin portent l'insigne avec dignité, malgré une maigre rémunération.

La nouvelle « Loi sur la police », entrée en vigueur le 1er mars, prévoit une hausse des rémunérations pour enrayer la corruption et regagner la confiance de la population. ARTEM ZAGORODNOV LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Le policier Mikhaïl Menchenin tente de maîtriser une retraitée âgée de 86 ans qui se débat. Avec son partenaire, il a été appelé par Ludmila, une assistante sociale que la vieille dame aurait agressée. « Elle est devenue complètement dingue », s’écrie Ludmila entre deux sanglots. Dans le véhicule de police, une fois le calme revenu, le brigadier Menchenin se réjouit de ce que la vieille dame n’ait pas eu de canne. « Des instruments pareils peuvent rendre les personnes dangereuses », affirme-t-il. Les agents Alexander Kuzminov, 23 ans, et Mikhaïl Men-

ILS PARLENT DE NOUS Étienne Mougeotte DIRECTEUR DES RÉDACTIONS LE FIGARO

Ce partenariat est très important pour Le Figaro, parce que c'est un partenariat entre un grand journal russe et le plus grand quotidien français. D'entrée de jeu, le supplément était de bonne qualité et ce qui est Nora Fitzgerald RÉDACTRICE DE "RUSSIA NOW" À WASHINGTON

J'avoue avoir d’abord été sceptique sur ce projet. J’avais peur que Moscou décide d’écrire sur « la Russie telle qu’on aimerait qu’elle soit », par opposition au pays tumultueux que j’avais appris à aimer. Mais nous avons

important c'est que cette qualité demeure, il y a vraiment à travers les journalistes qui font les articles de La Russie d'Aujourd'hui un niveau de compétence, d'expertise, de professionnalisme qui font que c'est à chaque fois un numéro de très bonne qualité. Je suis heureux de voir que ce niveau est maintenu au fil des numéros. depuis publié des sujets forts et courageux sur le système des prisons en Russie, l’adoption des enfants russes et les routes de la drogue venue d’Afghanistan. Nous avons parlé de villes en mutation et du boom économique. Nous avons ouvert nos colonnes à des vedettes littéraires comme Dmitry Bykov, mais aussi à de jeunes talents méconnus.

chenin, 25 ans, patrouillent dans un quartier du sud-ouest de Moscou. Ils parlent de leur travail comme d’un sacerdoce mais, en tant que membres de la milice (nom donné à la police par les autorités soviétiques pour la distinguer de la police du Tsar), ils appartiennent à une institution que tous considèrent comme profondément corrompue. « J’aime mon boulot. Je fais le bien », assure Menchenin. « C’est dur psychologiquement, mais nous sommes récompensés. Le salaire n’est peut-être pas extraordinaire, mais on reçoit des primes. En donnant le meilleur de soi-même, on peut s’en sortir ». Menchenin gagne 25 000 roubles par mois, soit environ 635 euros, une somme misérable pour un homme marié et père d’un garçon de deux ans dans l’une des villes les plus chères du monde.

EN CHIFFRES

840

euros : c’est le montant du salaire mensuel qu’un lieutenant de la police russe devrait percevoir une fois la réforme totalement mise en œuvre.

10%

des citadins russes seulement ont confiance en la police, selon un sondage du centre Levada.

60%

des citoyens russes se déclarent insatisfaits du travail de la police, indique le même sondage.

ENTRETIEN AVEC ROUSLAN GRINBERG

" Une sorte de miracle s'est produit avec Gorbatchev " GRIGORIY SOBCHENKO _KOMMERSANT

L'ANCIEN SECRÉTAIRE GÉNÉRAL A 80 ANS ET RESTE ENGAGÉ

CE SUPPLÉMENT DE HUIT PAGES EST ÉDITÉ ET PUBLIÉ PAR ROSSIYSKAYA GAZETA (RUSSIE), QUI ASSUME L’ENTIÈRE RESPONSABILITÉ DU CONTENU. SITE INTERNET WWW.LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE EMAIL REDAC@LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE TÉL. +7 (495) 775 3114 FAX +7 (495) 9889213 ADRESSE 24 / 4 RUE PRAVDY, ÉTAGE 12, MOSCOU 125 993, RUSSIE. EUGÈNE ABOV : DIRECTEUR DE LA PUBLICATION, PHILIPPE BERKENBAUM : DIRECTEUR DÉLÉGUÉ, MARIA AFONINA : RÉDACTRICE EN CHEF, EMMANUEL GRYNSZPAN : RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT, MILLA DOMOGATSKAYA : RESPONSABLE DE L’ÉDITION (VERSION PAPIER), ANDREI ZAYTSEV : SERVICE PHOTO. JULIA GOLIKOVA : DIRECTRICE DE PUBLICITE & RP, (GOLIKOVA@RG.RU). © COPYRIGHT 2010, ZAO ‘ROSSIYSKAYA GAZETA’. TOUS DROITS RÉSERVÉS. ALEXANDRE GORBENKO : PRÉSIDENT DU CONSEIL DE DIRECTION, PAVEL NEGOITSA : DIRECTEUR GÉNÉRAL, VLADISLAV FRONIN : DIRECTEUR DES RÉDACTIONS. TOUTE REPRODUCTION OU DISTRIBUTION DES PASSAGES DE L’OEUVRE, SAUF À USAGE PERSONNEL, EST INTERDITE SANS CONSENTEMENT PAR ÉCRIT DE ROSSIYSKAYA GAZETA. ADRESSEZ VOS REQUÊTES À REDAC@LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE OU PAR TÉLÉPHONE AU +7 (495) 775 3114. LE COURRIER DES LECTEURS, LES TEXTES OU DESSINS DE LA RUBRIQUE “OPINIONS” RELÈVENT DE LA RESPONSABILITÉ DES AUTEURS. LES LETTRES DESTINÉES À ÊTRE PUBLIÉES DOIVENT ÊTRE ENVOYÉES PAR ÉMAIL À REDAC@LARUSSIEDAUJOURDHUI.BE OU PAR FAX (+7 (495) 775 3114). LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI N’EST PAS RESPONSABLE DES TEXTES ET DES PHOTOS ENVOYÉS.

Les salaires médiocres et le manque d’avantages sociaux poussent la plupart des policiers à accepter les pots-de-vin qu’on leur propose (ou que certains demandent), et la corruption a sérieusement entaché la réputation des forces de l’ordre. Les Russes sont amers envers leur police. « Qu’est-ce que vous attendez de nous avec les salaires qu’on gagne ? », demande Alexeï, lieutenant de police sur un autre territoire. « Les bons policiers n’encaissent des pots-de-vin que pour des trucs mineurs.Vous savez, quelques roubles pris à un sans-papier, c’est juste histoire de joindre les deux bouts à la fin du mois ». Des réductions de personnel et des augmentations de salaire ont été annoncées tandis que le projet de « Loi sur la police » était mis en ligne sur la Toile pour être soumis à une discussion publique. Pour gagner la confiance de la population, le président Medvedev a proposé et obtenu la réintégration du nom de « police ». Le texte définitif de la loi reprend aussi des suggestions émises par des internautes. La compétence d’un policier sera désormais limitée à son périmètre d’intervention, les personnes appréhendées auront droit à un appel téléphonique gratuit après leur arrestation et pourront garder le silence pour ne pas s’incriminer. Les forces de l’ordre voient aussi certaines de leurs prérogatives élargies : elles peuvent désormais accéder aux comptes des entreprises dans des affaires d’évasion fiscale et pénétrer chez des particuliers sans leur accord si les circonstances l’exigent. La loi s'applique depuis le 1er mars. Certains législateurs restent sceptiques tant sur son efficacité face à la corruption que pour son effet sur le mécontentement populaire à l’égard de la police. « À la place d’une nouvelle force de police, nous aurons la même milice avec un autre nom », a déclaré à La Russie d’Aujoud’hui Guennadi Goudkov, le vice-président du Comité de Sécurité à la Douma (la Chambre basse du Parlement) et membre de Juste Russie, un parti d’opposition. Goudkov a aussi accusé le parti Russie unie, pro-kremlin, de bloquer toute tentative de mettre la police en quelque sorte « sous tutelle » : « Nous avions proposé un contrôle public plus conséquent via des organisations de terrain. Nos propositions ont été rejetées ».

L'économiste Rouslan Grinberg analyse les victoires et les échecs de l’instigateur de la perestroïka et de la glasnost. N'exagère-t-on pas souvent le rôle de Gorbatchev dans l’histoire ? Avant Mikhaïl Gorbatchev, aucun des dirigeants n’avait même à l’esprit d’entamer des changements démocratiques aussi radicaux. Quand Gorbatchev est arrivé, une sorte de miracle s’est produit. Il a proposé d’allier le socialisme à la liberté. À l’époque, la liberté de parole n’existait que dans les cuisines. Et tout à coup, le Secrétaire général en personne déclare que les changements démocratiques sont indispensables et dans l’économie, et dans la politique. De toute évidence, à contre-courant de l’instinct de préservation du pouvoir.

Ou au contraire, de peur de tout perdre… C’est encore une erreur tenace de notre intelligentsia occidentaliste. Gorbatchev aurait lancé la perestroïka par crainte des vastes programmes militaires occidentaux. Et c’est à cause de cette peur que les dirigeants soviétiques, conscients de l’incapacité de l’URSS à une riposte adéquate, auraient eu besoin de démocratiser le pays. Étrange logique. Dans une telle situation, le Kremlin aurait plutôt eu intérêt

à suivre un chemin sûr : toujours plus de mobilisation des ressources, durcissement de la discipline, renforcement de la centralisation. Autre erreur : la perestroïka et son leader, Mikhaïl Gorbatchev, ont détruit l’Union soviétique. En réalité, en réformant un état unitaire, il n’aspirait qu’à le transformer en véritable fédération, un alliage organique d’un centre fort et d’une grande autonomie des républiques unifiées.

IL L'A DIT

Mikhaïl Gorbatchev Les droits de l’homme en Russie ? Il y a des droits, mais il y a des problèmes. C’est un indicateur de l’état de notre démocratie. Nous n’avons parcouru que la moitié du chemin. "

"

Au parlement, le parti Russie unie s’est emparé du pouvoir. Mais son monopole empêche les processus démocratiques de se développer. Russie unie me rappelle une mauvaise copie du PCUS."

"

Mais l’Union s’est tout de même écroulée… On peut reprocher à Gorbatchev d’avoir sous-estimé les conséquences de la prise de conscience nationale dans les républiques. L’agitation populaire a fait monter à la surface de la vie publique toutes sortes de préjugés nationalistes, dont les hauts fonctionnaires des républiques ont su faire usage pour accéder au pouvoir. Gorbatchev s’inquiétait justement des conséquences de la dislocation. Son grand mérite est d’avoir ouvert les vannes pour des changements systémiques. En initiant l’abolition de l’article 6 de la Constitution soviétique ¨ [système de parti unique, ndlr], il a inauguré la compétition politique dans le pays. C’était un moment de rupture dans l’histoire. En tant que politicien, il a perdu à cause de ses propres erreurs de calcul mais surtout à cause des égarements massifs de l’opinion. Il prenait des coups de tous les cotés, des occidentalistes comme des slavophiles. Le peuple voulait « tout, tout de suite ». Bref, à la fin de 1991, il s’est retrouvé presque totalement isolé politiquement. Propos recueillis par Elena Koukol LISEZ DAVANTAGE EN PAGE 6


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Attentats Les veuves de rebelles indépendantistes souffrent d’être stigmatisées

Marquées au fer rouge du soupçon terroriste Associées aux « veuves noires » après les attentats suicides à Moscou l’an dernier, les musulmanes russes subissent une énorme pression sociale. ANNA NEMTSOVA

Politique & Société

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EN BREF ÉDUCATION UNE UNIVERSITÉ RUSSE PARMI LES MEILLEURES DU MONDE L’Université d’État de Moscou, connue sous le nom de MGU, vient pour la première fois d'apparaître dans le classement mondial des universités dressé par l’hebdomadaire British Weekly’s. Ce palmarès de référence des 200 premières institutions de la planète, établi à partir d’un sondage réalisé auprès de 13 000 universitaires du monde entier, n’avait inclus aucun établissement supérieur russe l’an dernier. MGU se classe cette année au 33ème

rang d’une liste illustrant l’hégémonie des établissements américains, qui occupent 45 places du classement, dont 7 des 10 premières. Cette domination est due à la fuite des cerveaux vers l’Amérique depuis la Russie comme de l’Europe, estime Alexeï Fedorov, vice-président d’un fonds de soutien à la formation. Le recteur de MGU, Victor Sadovnichii, a salué la reconnaissance que les « professionnels de la sphère académique mondiale » ont accordée à son université.

LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

SANTÉ TESTS OBLIGATOIRES POUR DÉPISTER LA DROGUE À L’ÉCOLE

REUTERS/VOSTOCK-PHOTO

Le Daghestan détient le triste record des attentats terroristes : 68 personnes assassinées en 2010.

défenseurs des droits de l’homme. « Votre maison est mise à feu, et vous disparaissez avec votre famille », accuse Tatiana Lokchina, de l’ONG Human Rights Watch à Moscou. « Ces méthodes brutales et l’absence de liberté d’opinion et de liberté de culte poussent les jeunes vers la clandestinité ». Lokchina explique que lorsque la police a communiqué au journal la liste des dites « veuves noires », personne ne s’est soucié des droits de ces femmes, ni des conséquences qu’un tel étiquetage aurait sur leur vie. Ce n’était qu’une tactique destructrice de plus dans un « sale conflit ». En 2010, le Daghestan avait le triste privilège de compter le plus grand nombre de victimes d’actes terroristes : 68 personnes tuées et 195 blessées dans 112 attentats, dont cinq commis par des kamikazes. L’organisation Human Rights Watch y a enregistré 20 enlèvements et huit assassinats de fondamentalistes musulmans par la police, au deuxième semestre 2010. Guennady Goudkov, le président du Comité de la sécurité de la Douma, estime que les législateurs ont besoin de prérogatives supplémentaires pour superviser la lutte anti-terroriste, le pré carré des services de sécurité. « Nous, les députés, n’avons actuellement pas le droit d’enquêter sur le travail du Comité, leurs méthodes sont classées ‘top secret’ », regrette-t-il.

Dès la rentrée prochaine, les lycéens et collégiens russes seront soumis à un dépistage toxicologique intégré à leur visite médicale annuelle. La mesure a déclenché une polémique qui porte notamment sur le caractère obligatoire ou facultatif de ces dépistages. Les modalités du test restent floues, mais il devrait être couplé aux analyses de sang lors de l’examen médical. Un écolier pourra toujours refuser le prélèvement sanguin mais sera alors

soumis à un contrôle spécial, selon la logique voulant qu’un refus est souvent un aveu de consommation. L’objectif de la mesure est de dépister au plus tôt d’éventuelles dépendances pour mieux les traiter. Les autorités sanitaires comptent aussi sur son effet dissuasif chez les jeunes. L’enjeu est capital : la consommation de drogue concerne 5 millions de personnes en Russie, dont une sur cinq a entre 11 et 24 ans, et elle cause chaque année 100 000 décès.

SPORT LES JEUX OLYMPIQUES DE SOTCHI ONT TROUVÉ LEURS MASCOTTES OKSANA USHKO

Zaira a récemment accouché d’un garçon. Mais hormis ses proches, les gens ne voient en elle qu’une tueuse potentielle et non une mère. La dernière fois qu’elle est allée faire des courses, raconte-t-elle, des gens l’ont montrée du doigt en lançant : « Voici venir la martyre ». La jeune femme avoue qu’elle préfère rester chez elle, plutôt que d’affronter les regards accusateurs des inconnus dans cette région largement musulmane de la Russie méridionale. Le cauchemar dans lequel est plongée Zaira a commencé au printemps 2010, quand deux femmes, également originaires du Daghestan, se sont fait exploser dans le métro de Moscou, tuant 40 personnes et en blessant plus de 100 autres. Leur principal point commun avec Zaira ? Elles sont toutes trois des « veuves noires ». Leurs époux ont été tués en combattant les forces russes dans le Caucase du Nord. Parmi les kamikazes qui ont attaqué Moscou ces dernières années, figurent nombre de ces « veuves noires », ainsi les médias russes les ont baptisées. Après l’attaque du métro, le quotidien populaire Komsomolskaya Pravda n’a pas fait dans la dentelle en publiant les photos de 22 « veuves noires », réelles ou potentielles, et des informations personnelles les concernant, comme leur lieu de résidence. La photo de Zaira y figurait. « C’est scandaleux de m’avoir incluse dans cette liste ! », s’insurge la jeune femme. « Si j’avais voulu commettre un attentat terroriste, je ne vivrais pas au vu et au su de tous dans la capitale du Daghestan. Je n’aurais pas envoyé mon fils à l’école ». Durant les dix dernières années, les services de sécurité russes ont eu tendance à faire un amalgame entre terroristes et musulmans fondamentalistes. Pour réprimer le mouvement indépendantiste et leurs bandes armées, les forces de l’ordre utilisent plus souvent qu'à leur tour des tactiques brutales régulièrement dénoncées par les

Zaira, ici en train de prier, craint quotidiennement pour sa sécurité.

ENTRETIEN AVEC ALEXANDRE KHLOPONINE

Comment sauver le Caucase ?

KOMMERSANT

Alexandre Khloponine, le représentant du gouvernement fédéral dans le Caucase du Nord.

Quelles sont vos priorités ? La lutte antiterroriste. Nous continuerons à détruire les nids de la guérilla, les personnes et les organisations qui les financent. Notre troisième but est de combattre la corruption et surtout de créer des emplois. Nous allons créer des postes dans le tourisme, la construction, l’agriculture et l’énergie. Quelle est votre date butoir ? Nous projetons de créer 400 000 emplois d’ici à 2025. Je sais que ça paraît ambitieux, mais nous sommes déterminés à faire de notre mieux et à y parvenir. Nous prévoyons que 30% des investissements viendront du secteur privé, contre 70% de l’État.

Suffit-il de résoudre les problèmes économiques pour mettre fin au terrorisme dans le Caucase ? Personne ne peut gagner cette guerre tant qu’elle sévit au Moyen-Orient. Le terrorisme auquel nous avons affaire n’est pas un phénomène russe, mais une menace internationale. Les terroristes caucasiens sont soutenus par les pays du Moyen-Orient.

Les JO d’hiver 2014 auront trois mascottes : un ours blanc, un lièvre et un léopard. C’est la décision prise fin février par le jury du scrutin organisé en direct sur la première chaîne de télévision. Plus d’un million de Russes ont voté par sms et chaque mascotte a été soutenue par une personnalité russe au cours de l’émission. Seul Ded Moroz, le Père Noël russe, s’est retiré de la compétition, préférant rester le symbole d’une autre fête. Les Jeux Paralympi-

ques auront deux logos, un rayon de soleil et un flocon de neige, choisis par des champions paralympiques. Les auteurs des idées retenues ont reçu une invitation à la cérémonie d’ouverture des Jeux. Le léopard a été proposé par un habitant de Nakhodka (extrêmeorient russe), l’ours blanc par un résident de Sotchi et le lièvre par un habitant de Tchouvachie (centre). Les logos des Jeux Paralympiques ont été proposés par un Moscovite et un Pétersbourgeois.

RIA NOVOSTI

Emploi La libéralisation du marché du travail stimule l'apparition d'entrepreneurs individuels

Les professions libérales ont le vent en poupe

OLGA RAZUMOVSKAYA THE MOSCOW TIMES

Polina Greus, jeune chercheuse en économie à l’Université d’État de Moscou, est devenue artisane indépendante par hasard en entrant dans un magasin de jouets. Elle est tombée sur une annonce proposant des cours de fabrication de poupées. Aujourd’hui, il lui faut deux semaines environ pour fabriquer une poupée, en travaillant de 9 à 17 h. Cette activité de travailleur indépendant complète agréablement ses revenus. « Ce n’est qu’une toute

petite fraction de mon salaire à l’université, dit Polina. Le travail indépendant est aussi une façon de m’exprimer ». Selon Denis Strebkov, sociologue à la Haute École d’Économie (HEE), parmi les 70 millions d’actifs en Russie, 500 à 600 000 sont indépendants à temps plein, soit trois fois plus qu’avant la récession de 2008. Cette proportion de 1% des travailleurs qui considèrent le travail indépendant comme principale source de revenus est faible comparée aux 30% enregistrés aux ÉtatsUnis et en Europe. Selon la HEE, 50% d'entre eux gagnent jusqu’à 660 euros par mois, 30% entre 650 et 1300 euros et 20% gagnent davantage. Beaucoup se définissent comme des « artistes libres ».

Les sociologues eux, les désignent comme des « êtres nocturnes » car ils travaillent souvent l'après-midi et la nuit. En outre, ils sont 22% à être totalement indépendants en Russie, alors que 44% continuent à occuper par ailleurs un poste à plein temps, selon l’étude de Strebkov publiée l’an dernier par la HEE en coopération avec freelance.ru. Ce deuxième cas concerne

CHIFFRE - CLÉ

500

à 600 000 Russes travaillent à leur compte à plein temps, une proportion qui a triplé depuis 2008 et qui représente désormais 1% des actifs.

KIRILL LAGUTKO

Personne ne sait au juste combien d’indépendants travaillent en Russie. Une chose est sûre : le nombre de consultants et d’intérimaires grimpe à toute allure.

Polina Greus, avec une poupée de sa création.

également 18% des étudiants, 8% des entrepreneurs et 5% des femmes au foyer. Cette liberté a un prix : l’instabilité des revenus. Les délais de paiement peuvent être longs et les impayés fréquents. Et si en Belgique, le statut des « autoentrepreneurs » fixe les impôts et charges sociales qui leur incombent, les indépendants russes peinent à légaliser leur activité. Ils sont peu à payer leurs impôts ou à savoir que le système fiscal prévoit une taxe réduite à 6%. « Même si de nombreux indépendants craignent les autorités fiscales, la plupart ne se déclarent pas, précise Strebkov. Cette peur se nourrit du refus des Russes de perdre du temps avec la bureaucratie ».


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Économie

Le Kremlin s'accroche à l’énergie nucléaire

REUTERS/VOSTOCK-PHOTO

La centrale de Busher que la Russie achève de construire. SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

La Russie est en train de construire six centrales, qui viendront s’ajouter aux dix déjà en activité, pour une puissance totale de 24,2 GW. Ce qui est peu, à l’aune des 443 réacteurs répertoriés dans le monde par l’Association mondiale du nucléaire, dont 150 en Europe. Après la catastrophe de Tchernobyl, en 1986, la construction de nouvelles centrales en

Russie a été gelée. La « Renaissance atomique » a commencé au milieu des années 2000, avec l’adoption du programme pour le développement du nucléaire, qui prévoit que le nombre de réacteurs passera des 32 actuels à 58, en 2025, tandis que la part du nucléaire dans la production énergétique augmentera de 16 à 25%. Les experts justifient la nécessité de construire de nouvelles centrales par le manque énergétique

dont souffre l’industrie et par la volonté d’augmenter les exportations d’énergie. L’accident au Japon a provoqué un nouveau débat entre écologistes et partisans du nucléaire. « Nous sommes pour l’abandon des nouveaux projets de construction et pour la fermeture progressive des centrales en activité », a déclaré le directeur du département antinucléaire de Greenpeace Russie, Vladimir Tchouprov.

« Notre position est très simple : aujourd’hui, chaque centrale est un risque a priori, une menace, à l’instar de ce qui se passe au Japon ». Un ingénieur-atomiste de l’un des instituts qui avait développé le réacteur RBMK-1000 de Tchernobyl, confirme qu’il n’existe pas de réacteurs « totalement sûrs », mais il s’agit de réduire progressivement les chances de catastrophes industrielles. Le président de Rosatom, Serguei Kirienko, a qualifié ce qui s’est produit à Fukushima de « concours de circonstances extraordinaire ». C’est exactement ce qui s’est passé à Tchernobyl, remarque l’ingénieur-atomiste. Selon lui, l’accident japonais a mis à nu le principal problème de sûreté de l’énergie atomique, « le refroidissement des réacteurs en régime d’avarie, quand le système de refroidissement, qui demande énormément de puissance, est privé de courant ». L’ancien ministre de l’énergie nucléaire, Evgueni Adamov, reconnaît que la répétition du scénario de Fukushima en Russie est possible même sans tsunami. Actuellement, en Russie, onze réacteurs du type de Tchernobyl sont en activité, même si depuis 1986, on n’en produit plus. En 2010, 45 violations dans le fonctionnement ont été enregistrées, sur l’échelle internationale des incidents nucléaires, dont trois de niveau 1. Les centrales russes construites aujourd’hui sont adaptées pour supporter des séismes violents et la perte d’alimentation énergétique pendant 72h, explique Lokchine. En guise d’exemple, il cite la centrale en construction de Kundakulam, en Inde, sur la côte maritime. Cette zone a été frappée par le tsunami après le tremblement de terre de Sumatra, en 2004, et la population locale s’est réfugiée dans la centrale pour échapper à la vague. « Certes, les réacteurs doivent pouvoir supporter la chute d’un avion, mais ce n’est pas le problème. Personne ne parle du fait

Le discret retour du caviar noir sur les tables

que les générateurs des centrales sont prévus pour fonctionner 40, 50 ans au plus, tandis qu’il faut engager des dépenses énormes pour la construction de nouveaux réacteurs et la mise hors service des anciens », conclut l’ingénieuratomiste. Danilov-Danilian, lui, est convaincu qu’il faut « liquider ce qui existe, ne plus construire et se tourner vers les sources d’énergie renouvelable ». Néanmoins, un sondage effectué par la radio Écho de Moscou révèle que même après la catastrophe au Japon, 53% des Russes sont favorables au développement de l’énergie atomique. Vladimir Tchouprov regrette qu’il n’y ait pas, en Russie, de véritable débat : « Les médias sont saturés des positions de Rosatom, tandis qu’on ne donne la parole aux écologistes que pour lui donner de la légitimité ».

Le portefeuille de commandes potentielles d'ici 2030 s'élève à 25 réacteurs dans le monde entier

Les atomistes russes doutent d’un retour du « syndrome Tchernobyl » dans le monde, qui aurait pour conséquence la réduction des programmes de construction de nouvelles centrales, et donc de commandes russes à l’étranger. Les principaux clients pour les centrales russes, l’Inde et la Corée du Nord, ne sont pas prêts à changer radicalement leurs projets. La Turquie, où l'appel d'offres pour la construction de la première centrale a été remporté par Rosatom, reste optimiste, elle aussi, quant à l’atome pacifique. « L’accident au Japon aura indéniablement des conséquences sur le développement du nucléaire. Tout projet sera scruté de très près encore sur les questions de sécurité », estime le porte-parole de Rosatom Serguei Novikov. Ce surcroît de mesures de sécurité des centrales pourrait bien avoir pour conséquence une augmentation non négligeable des coûts, estimée à 20 ou 30% du coût initial des projets, note le président du groupe Atompromressources, Andreï Tcherkasenko.

Les projets de Rosatom dans le monde

NIYAZ KARIM

ENTRETIEN AVEC STEVEN VANACKERE

Une passerelle belge vers l'Europe

SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

CHIFFRE-CLÉ

2,5

tonnes de caviar pourront être exportées vers l'Europe chaque année par l'agence Rosrybolovstvo, alors que l'URSS en fournissait jusqu'à 1500 tonnes.

GETTY IMAGES/FOTOBANK

En 2002, la Russie avait mis fin aux exportations de caviar noir, avant d’étendre cette interdiction un an plus tard à la pêche à l’esturgeon. Mais le principal débouché commercial du braconnage restait ouvert : l’ensemble de la marchandise confisquée pouvait être écoulé légalement au prix de revente au détail. Cette lacune a été corrigée en 2007 : le gouvernement a ordonné la destruction de l’intégralité du caviar confisqué aux braconniers. En 2009, la pêche à l’esturgeon en mer Caspienne a été décrétée hors-la-loi. Résultat : la vente de caviar de contrebande a chuté. L’élevage a progressivement pris la relève du braconnage et la forte croissance de la demande a conduit à la multiplication des fermes piscicoles. Le caviar issu du braconnage bénéficie d’une « protection » de la part des autorités locales, affirme AlexeïVaïsman de WWF Russie. Même en comptant les potsde-vin versés aux fonctionnaires, le coût de production d’un kilo de caviar noir de la Caspienne, selon Roman Andreïev, reste en dessous de 35 euros, alors que sur les marchés, il en coûte au moins 1 100. L’expert estime que la production des fermes piscicoles russes, qui avoisinait 2,6 tonnes de caviar noir, aurait aujourd’hui triplé pour se situer entre 6 et 7 tonnes.

Le braconnage profite parfois d'une protection des autorités locales.

PAROLE À L'EXPERT

La solution de l'élevage Alexeï Vaïsman EXPERT DE WWF RUSSIE

Mettre fin à la contrebande est difficile car la pratique s’appuie sur une situation économique très problématique. Au Daghestan et en Kalmoukie (les deux principales régions touchées par la contrebande), le taux de chômage est très élevé et la pêche est l’une des ressources principales de la population. Les braconniers peuvent au moins faire vivre leur famille et ils n’ont souvent pas d’autre choix pour échapper au chômage. Favoriser l’élevage d’esturgeons est une

solution envisageable, permettant de faire un pas vers la restauration de la population d’esturgeons en conditions naturelles. Dans le commerce, on remplace le caviar issu du braconnage par du caviar d’élevage, et plus les exploitations sont grandes, moins les prix sont élevés, rendant le braconnage moins lucratif. Mais existe aussi le risque, en cas d’inondations par exemple, que les alevins, accidentellement libérés, menacent les populations naturelles. Les élevages utilisent en effet des formes hybrides qui, si elles se mélangent aux esturgeons sauvages, peuvent détruire les génotypes des variétés indigènes.

Dorénavant, Rosrybolovstvo (l’Agence fédérale pour la pêche de la Fédération de Russie) est autorisée à exporter vers l’Europe 2,5 tonnes de caviar noir par an. Un niveau dérisoire quand on sait que l’Union soviétique en fournissait jusqu’à 1 500 tonnes aux pays européens. Moscou mise sur l’élevage d’esturgeons pour reconquérir ses positions perdues. Le prix est une arme : le caviar issu de l’aquaculture russe vaut 730 euros le kilo, environ un tiers de celui de la variété européenne. Malgré tout, le caviar russe "légal" doit encore arriver en Europe. Même la Chine, qui s'est lancée dans l'exportation de caviar noir d'élevage l'année dernière, ne peut s’aligner sur des prix aussi modérés. Le problème, explique le restaurateur et traiteur Arkady Novikov (Russia Caviar House), c’est que la Russie n’a pas encore signé le document européen réglementant les produits de l’aquaculture : « Faute de cela, pas une seule compagnie russe ne peut fournir de caviar en Europe » . La signature et la conformité aux normes européennes seraient la suite logique à la levée de l’interdiction des exportations.

LA BELGIQUE CONDUIT DÉBUT AVRIL UNE MISSION ÉCONOMIQUE EN RUSSIE Le VicePremier ministre et ministre des Affaires étrangères belge Steven Vanackere.

REUTERS/VOSTOCK-PHOTO

Une délégation de 300 sociétés belges et plusieurs ministres doivent arriver début avril à Moscou et Saint-Pétersbourg. Qu’attendez-vous de cette mission ? Nous voulons savoir quels secteurs seront les plus propices au développement de nos relations commerciales. Sur la liste des pays partenaires leaders en termes d’échanges commerciaux, la Russie se situe à la 17ème place. Et elle occupe la 12ème place des principaux pays exportateurs vers la Belgique. Ces deux chiffres peuvent être encore améliorés. Quels domaines de coopération constituent une priorité pour la Belgique ? Bon nombre de ces 300 entreprises exercent dans le BTP. Nous voulons participer à la Coupe du Monde de football de 2018. Le secteur de l’innovation occupe également une place importante dans nos relations.

Quelsautressecteursdel’économie russe vous intéressent ? Le transport et la logistique. La construction du terminal gazier et pétrolier devient peu à peu une réalité. Je citerai également l’industrie pharmaceutique et l’industrie du diamant. Cherchez-vousdesinvestissements russes en Belgique ? Durant notre visite, nous avons l’intention de promouvoir la Belgique en tant que centre d’investissement. Une entreprise qui a du succès en Belgique cherchera à pénétrer les marchés étrangers. Pour les entreprises russes, il ne s’agit pas seulement de pénétrer le marché belge, mais d’avoir accès à toute l’Europe. Sur ce point, quels problèmes majeurs rencontrez-vous ? Nous recevons des plaintes concernant les barrières non tarifaires en Russie. J’ai dit à mon homologue Sergueï Lavrov que dans certains secteurs, les entreprises belges étaient aptes à fournir des prestations de meilleure qualité à un coût moindre, et que nous étions surpris qu’on ne leur donne pas cette chance. Actuellement, il existe encore des barrières administratives, des problèmes liés à la corruption, des difficultés au niveau des autorités locales… Pavel Tarasenko, Kommersant


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Économie

Automobile Marussia acquiert un terrain en Belgique pour la construction d'une usine

EN BREF

Le dernier bolide futuriste vient de l’Est La Marussia est une sorte de Ferrari « low cost » à environ 120 000 dollars, soit environ deux fois moins chère que la concurrence. Qui veut frimer à la russe ?

Une « supercar » presque à portée de tous... SUR LES 300 VOITURES PRODUITES PAR AN, FOMENKO NE PRÉVOIT D’EN VENDRE QUE 150 EN RUSSIE. L’EUROPE EST L’AUTRE MARCHÉ DES B1 ET B2 QUI SERONT EXPOSÉES DÈS L’ANNÉE PROCHAINE À LONDRES, MONACO, BERLIN ET FRANCFORT.

TIM GOSLING BUSINESS NEW EUROPE

RUSLAN SUKHUSHIN RIA NOVOSTI

IL L’A DIT

Les multiples facettes de Fomenko RUSLAN SUKHUSHIN

Fin 2008 en Chine, Nikolaï Fomenko, chanteur, acteur et animateur TV, mais aussi pilote de course automobile, abîmait son bolide, une Aston Martin, lors de la course de qualification du championnat FIA GT. Dans la nuit, les partenaires de l’équipe chinoise parvenaient à remplacer phares, ailes et pare-chocs du véhicule pour seulement 250 dollars. Assis dans un petit bureau du nord de Moscou, les yeux de Fomenko brillent lorsqu’il raconte qu’en Angleterre, « cela aurait coûté 7 000 dollars ». La vitesse et le coût de production furent une révélation, à l’origine de sa troisième carrière. Presque immédiatement, Fomenko lance Marussia Motors, premier constructeur automobile russe de voitures ultra sportives, et 18 mois plus tard, ses premières supercars, Marussia B1 et B2, sont fièrement exposées à moins de 100 mètres du Kremlin. Marussia est une production haut de gamme à petit tirage. Tournant seulement à 300 voitures par an, Fomenko ne prévoit d’en vendre que 150 en Russie cette année. À terme, en

Nicolaï Fomenko est né le 30 avril 1962 à Léningrad. Il est diplômé de théâtre, de musique et de cinéma. Il a créé le groupe de musique Sekret, qu’il a quitté en 1996.

Nikolaï Fomenko

Acteur de théâtre et de cinéma, il a notamment joué dans les films L’Orpheline de Kazan (1997), Luna Papa (1999), Vieilles carnes (2000), Douze Chaises (2005), Le Jour de la radio (2008) et dans les spectacles Cœur de chien, L’Opéra de quat’sous et Une Fortune exorbitante. En tant que pilote de course, il a participé au championnat international FIA GT. Le premier showroom Marussia Motors a ouvert le 10 septembre dernier à Moscou.

"

C’est très ambitieux [de mettre au point 4 modèles en ces temps difficiles], mais je veux que Marussia soit une source de montagne, pas un marécage. J’espère que nous réussirons sur les 30 prochaines années".

Portrait Entretien avec celui qui a apporté McDonald’s à la Russie

Tous sur la même longueur d’onde Un accord inattendu a été signé début mars par les trois grands opérateurs de téléphonie mobile russes pour le développement conjoint d’une infrastructure 4G (4ème génération). INNA EROKHINA, ALEXANDRE MALAKHOV KOMMERSANT

Big Mac a ouvert la voie au Cirque du Soleil Les Cohon père et fils ont lancé McDonald’s et Coca-Cola en Russie. Aujourd’hui, le duo monte une entreprise de spectacles à grande échelle. ARTEM ZAGORODNOV LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

En 1976, George Cohon, un Américain président de McDonald’s au Canada, croise une délégation soviétique lors des JO de Montréal. La rencontre inédite va avoir pour conséquence l’introduction des frites et des « fast food » en URSS. Même si Cohon n’avait pas prévu qu’il lui faudrait cajoler pendant 14 ans la bureaucratie communiste pour ouvrir son premier restaurant. Lors de l’inauguration du premier « McDo » à Moscou, sur la place Pouchkine en 1990, plus de 30 000 person-

nes sont venues se jeter sur le sandwich « capitaliste ». Aujourd’hui, l’importateur gère 280 restaurants et 25 000 employés dans toute la Russie. Il note fièrement que 80% de la marchandise est produite localement. Son fils Craig était cadre supérieur chez Coca-Cola lorsque la marque a pénétré les nouveaux marchés d’Europe de l’Est, dans les années 1990. Père et fils ont récemment choisi de se diversifier. Leur dernier projet, le spectacle Zarkana du Cirque du Soleil, représente 41 millions d’euros d'investissement. « Il nous a fallu 14 ans pour importer McDonald’s en Russie, quatre pour organiser la distribution et la production de Coca-Cola et seulement huit mois pour lancer le Cirque du Soleil », explique George Cohon.

Selon Craig, la clé du succès en Russie repose sur trois éléments : un engagement sur le long terme, des relations personnelles et une gestion locale. Les Cohon affirment qu’on ne leur a jamais extorqué de pot-de-vin, pratique dont se plaignent pourtant beaucoup d'hommes d’affaires. « C'est parce que nous sommes ici sur le long terme, nous construisons des relations, nous embauchons des locaux, et nous aidons au développement d’autres secteurs, comme l’agriculture », explique Craig. Dmitri Boutrine, qui dirige la rubrique économique du quotidien Kommersant, confirme : « McDonald’s vend une marque, installée en Russie depuis longtemps. C’est pourquoi ses responsables ne se heurtent pas à la corruption ».

revanche, Marussia espère produire jusqu'à 1000 véhicules par an. Et ce n'est pas tout. En Belgique, le constructeur a acquis début mars un terrain de 4.600 m2 dans la commune belge de Blanchimont, près du célèbre circuit de Spa-Francorchamps, un site destiné à localiser la production de 200 à 300 véhicules Marussia par an pour la distribution sur le marché européen. Les ventes en Grande Bretagne devraient démarrer dès cet été. Il y a quelque chose de faussement modeste dans la réponse du constructeur lorsqu'on le questionne sur les autres brochures que les clients de Marussia auront l’occasion de parcourir : « Nous nous fichons de la compétition, nous serons nousmêmes ». Avant d’admettre que ce sont les supercars Lamborghini, Ferrari et McLaren que Marussia espère devancer. Esquissant un large sourire, Fomenko ose même une hypothèse audacieuse, suggérant que « dans l’avenir, les conducteurs de Lamborghini seront invités à courir à bord d’une Marussia ». Toutefois, la société ne compte pas séduire le marché de Lamborghini tant que le partenariat F1 et Virgin Racing ne sera pas bien installé. Mis à part le prix (autour de 120 000 dollars au détail, soit la moitié du prix de ses concurrents), Fomenko assure que la vitesse avec laquelle Marussia conçoit ses voitures de luxe constitue un autre atout de poids. Les deux modèles lancés en septembre ont été construits, depuis la conception sur le papier jusqu’aux finitions, en à peine un an. Mais si en termes de projets tout semble rouler pour la société pour les douze mois à venir, quelques questions de trésorerie demeurent en suspens. Fomenko assure pourtant que Marussia présentera six modèles lors du Salon automobile de Francfort en septembre, dont deux 4x4.

Télécoms Les rivaux s’unissent pour la 4G AP

En 1990 le fast-food a trouvé une brèche dans le mur soviétique.

05

Les groupes MTS, Megafon,Vimpelcom (la « troika » des opérateurs mobiles russes), étaient jusqu’ici à couteaux tirés et chacun concevait dans son coin ses stratégies pour créer son réseau 4G. Et voilà que, sans crier gare, ils annoncent le 3 mars, à l’issue d’une signature supervisée par le Premier ministre Vladimir Poutine, un accord sans précédent de coopération. L'opérateur fixe Rostelecom, qui est contrôlé par l'État russe, s'est invité dans l'opération et c'est un cinquième larron, Skartel (marqueYota, spécialisée dans la fourniture d’accès Internet sans fil), qui réalisera l’infrastructure du réseau 4G et louera ses capacités aux quatre opérateurs déjà cités. Ces derniers ont en outre lancé une option pour devenir copropriétaires de Skartel (à hauteur de 20% chacun) d’ici à 2014. Les 20% d’actions restantes seront conservés par Rostekhnologuii, la holding russe des hautes technologies (qui détient actuellement 25,1% de Skartel). Yota continuera d’offrir ses services Internet jusqu’en 2014. Skartel a été créé en 2007 et son principal actionnaire est l’entrepreneur Sergueï

Adoniev, avec 74,9% du capital. Yota compte 700 000 abonnés à Moscou, Saint-Pétersbourg, Oufa, Sotchi et Krasnodar. Le chiffre d'affaires de l'opérateur au cours des neuf premiers mois de 2010 à atteint 92 millions de dollars pour un bénéfice nul. La dette de la compagnie atteint 145 millions de dollars. En trois ans, Skartel n'est pas parvenu à dégager le moindre bénéfice, ce qui n'est pas surprenant vu les investissements nécessaires. Skartel était depuis le début 2011 en négociation avec Rostelecom et la banque russe Sberbank sur la vente de 25% de l'opérateur. Les opérateurs pourront utiliser l’infrastructure de Skartel, tandis que ce dernier construira le réseau. La concurrence entre les opérateurs passe de la lutte pour la fréquence et l’infrastructure à une entente sur la politique tarifaire, le service et l’innovation, selon le PDG de Skartel, Denis Sverdlov. Ce dernier estime aussi que la construction d’une infrastructure commune permettra d’améliorer le rendement des investissements pour la mise en place des réseaux 4G et de réduire substantiellement les frais de fonctionnement. La construction du réseau fédéral 4G se chiffrera autour de 1,43 milliard d’euros. Un montant comparable aux dépenses de MTS et de Vimpelcom pour la mise en place du réseau 3G. Megafon, en revanche, y avait englouti 4 milliards d’euros. Qui fera le plus d’économies cette fois-ci ?

Bourse : appel à 19 conseillers étrangers Le président Medvedev a décidé d’asseoir 19 grands noms internationaux de la finance parmi les 27 membres du comité des conseillers chargés de faire de Moscou un Centre financier international. L’agence Bloomberg rapporte que plusieurs célébrités de Wall Street comme Jamie Dimon (J.P. Morgan Chase), Vikram Pandit (Citigroup) et Lloyd Blankfein (Goldman Sachs) dispenseront leurs bons conseils au président russe. Ce dernier a fait de la création du Centre financier international l’un de ses principaux objectifs. Parmi les Russes désignés figurent le très influent Alexandre Volochine, directeur du « Comité pour le développement des marchés financiers », ainsi que les patrons de grands établissements russes comme Sberbank, VnechTorgBank et Troika Dialog.

Les ventes d'armes en augmentation

ITAR-TASS

La Russie a exporté pour 8,6 milliards de dollars d’armements en 2010, a indiqué le monopole d’État RosOboronExport. La Chine reste le principal client de Moscou : elle accueille 10% des exportations russes. La Russie bat un nouveau record, dépassant de peu son chiffre de 2009 (8,5 milliards de dollars) et conserve sa deuxième place dans le classement mondial des exportateurs d'armes, derrière les États-Unis. Le résultat est cependant loin de la barre des 10 milliards de dollars que RosOboronExport voulait franchir en 2010. Au total, le carnet de commande du monopole d’État s’élève à 40 milliards de dollars, mais un certain nombre de contrats restent en suspens, notamment ceux avec la Libye.

AFFAIRES À SUIVRE SOMMET UE-CEI : NOUVELLES OPPORTUNITÉS DE PARTENARIAT STRATÉGIQUE 4 AVRIL, 1 WHITEHALL PLACE, WESTMINSTER, LONDRES Le séminaire "EU-CIS : New opportunities for strategic partnership" s'intéresse aux principales problématiques de la coopération entre les ex-pays soviétiques et ceux de l'Union Européenne. Ce sommet débutera avec un panel de discussions centrées autour de la régulation des marchés financiers. Plusieurs autres secteurs seront également explorés : celui de l'énergie, des transports ou encore des télécommunications et nanotechnologies. Parmi les intervenants figurent le ministre des Finances Alexeï Koudrine et le directeur général de RosNano Anatoli Tchoubaïs. › www.eurosummit.co.uk

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Opinions

LE LIBÉRATEUR INCOMPRIS

LE RÉGIME DEVRAIT DIRE MERCI À SES OPPOSANTS

Pavel Palajchenko SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Maxim Trudoliubov

L

e monde entier apprécie Gorbatchev mais en Russie, il reste profondément sous-estimé. Loin d’en vouloir aux gens, l’intéressé explique qu’on peut les comprendre : la transition vers la démocratie s’est avérée une épreuve pénible pour des millions de citoyens russes. Le dernier président de l’URSS ne nie pas non plus sa part de responsabilité. Quand il est arrivé au pouvoir, tout le monde voulait des changements, sans réellement savoir de quelle sorte. Les Russes espéraient un « tsar bienveillant ». Toute action énergique du nouveau dirigeant, quelle qu’elle fût, était perçue comme un début de transformation. On ne peut pas dire que Gorbatchev n’ait pas eu le choix. À l’époque, au Parti, l’idéologie en vogue consistait en un alliage de nationalisme russe et de géopolitique impérialiste. Le choix logique aurait été un durcissement conduisant à un régime « à la Ceausescu ». Mais Gorbatchev, avec l’accord d’un politburo conservateur, a fait un choix aux antipodes. Il voulait que la perestroïka, introduite par le haut, éveille un soutien à la base, non pas sous la forme d’une acceptation passive mais par suite d’une émancipation de l’esprit d’initiative de millions de citoyens. Au début, il a cherché à réaliser ce projet dans le cadre du système existant, mais rapidement, il a opté pour la démocratie. Cette idée aussi, il est parvenu à la faire accepter par le politburo, qui avait déjà un peu évolué sans être toutefois prêt aux changements radicaux qu’impliquait une telle réforme. Personne d’ailleurs n’y était prêt. En obtenant de plus en plus de liberté, les citoyens continuaient à compter non sur eux-mêmes mais sur un miracle et un dirigeant énergique. C’est ce qui explique la popularité de Boris Eltsine. Profitant de la zizanie provoquée par les réformes, les dirigeants des républiques ont signé en hâte la dissolution de l’Union Soviétique alors qu’aucune des républiques n’avait eu le temps de former des institutions

VEDOMOSTI

C

es derniers temps, les dirigeants chinois sont passés en mode de gestion de crise : renforcement de la censure sur Internet, interception des informations provenant du monde arabe, retrait de la vidéo de Hu Jintao chantant la chanson traditionnelle chinoise « Le jasmin », et vagues d’arrestations préventives, dont celles de quelques blogueurs chinois populaires. Le roi Abdallah d’Arabie saoudite, depuis plusieurs mois en convalescence à l’étranger, a regagné son royaume et annoncé 36 milliards d’aides sociales pour apaiser les tensions. Le peuple devrait bénéficier de plus de prestations sociales, d’une augmentation des allocations de chômage, ainsi que de subventions à l’éducation et au logement. En Russie, évoquant les révoltes dans le monde arabe, le Président Dmitri Medvedev a déclaré qu’« on nous avait déjà concocté un tel scénario », et que « désormais, plus que jamais, ils essaieront de le mettre en œuvre ». Qui sont « ils » ? Qu’avaient-ils préparé et que vontils de nouveau essayer ? La peur est mauvaise conseillère. Qu’il s’agisse de la Chine, de l’Arabie saoudite ou de la Russie, les forces au pouvoir n’ont aucune raison apparente de s’inquiéter. « Il est frappant de voir que le gouvernement chinois, si riche et autoritaire, et qui connaît un succès économique fulgurant, s’abandonne si facilement à la peur », écrit Fei-Ling Wang, professeur en affaires internationales au Georgia Institute of Technology (USA). Un tel comportement peut paraître suspect : les dirigeants en savent-ils plus que nous ? La situation est-elle pire qu’il ne semble ? Les politiques traitent les révolutions de manière hystérique. C’est le principe du « tout ou rien », c’est « eux ou nous ». Pourtant, il serait bien plus productif de se pencher sur les actions à engager pour changer la donne. Ainsi, on verrait qu’il n’est nul besoin d’une nouvelle répartition des rôles et des pouvoirs, mais en revanche d’institutions et de valeurs nouvelles. Contrairement à la Chine et à l’Arabie saoudite, l’époque soviétique en Russie a représenté une expérience unique en son genre, accompagnée d’une modernisa-

Les révolutions les plus réussies de l’histoire mondiale sont les « révolutions par la négociation »

Interdiction du jasmin en Chine et dispersion des opposants en Russie : la mauvaise réponse politique

tion partielle, notamment du monde agricole. Nous sommes devenus une société urbanisée, avec un secteur industriel fort, une éducation et des valeurs caractéristiques des pays développés. Mais la modernisation était délibérément partielle. Restent les objectifs clés non réalisés : la construction d’un État moderne, l’allégement de la bureaucratie, le passage d’une « gouvernance par la loi » à la prééminence du droit, l’établissement d’une véritable représentativité. Autant de tâches faisant appel à la créativité et dont l’exécution repose sur des hommes politiques irréprochables pouvant se prévaloir d’expériences positives, notamment à l’étranger. Il faut du sang neuf pour renouveler cette institution archaïque qui a pour raison d’être le bien de ses fonctionnaires et que l’on appelle « État ». La société russe est prête à se battre pour les valeurs nouvelles qu’elle revendique. Il est probable que cette lutte se fera en douceur. D’ailleurs, les révolutions les plus réussies de l’histoire mondiale sont les « révolutions par la négociation », comme la restauration de Meiji au Japon, les accords passés entre les travailleurs

et les syndicats en Suède, la transition démocratique espagnole, la chute de l’apartheid en Afrique du Sud. Révolutions de par leurs conséquences, ces mutations sont le fruit de négociations, non d’une explosion violente. Chacune a conduit à de profonds changements. Un processus loin de ce que nous avons vécu en 1917, ou de ce que connaît l’Égypte en ce moment. L’interdiction du jasmin en Chine et la dispersion des manifestants en Russie sont une mauvaise réponse politique qui tend à radicaliser l’opposition. Il faut promouvoir les réseaux sociaux, autoriser le jasmin et le porter à la boutonnière. Il faut permettre à l’opposition de se développer, afin qu’elle devienne une force capable d’œuvrer pour l’avenir de son pays. Dmitri Medvedev etVladimir Poutine devraient considérer leurs opposants avec gratitude et espoir. Les manifestants devraient avoir accès à tous les grands lieux de rassemblement, car ils incarnent l’aspiration à un avenir meilleur, à une révolution par la négociation, sans mauvaise surprise. Maxim Trudoliubov est éditorialiste à «Vedomosti ».

Préparé par Veronika Dorman

DIPLOMATIE INSTINCTIVE

HALTE AUX CROISÉS

Vladimir Soloviev

Alexandre Loukine

Stanislav Minine

KOMMERSANT

VEDOMOSTI

NEZAVISIMAÏA GAZETA

Vladimir Poutine a qualifié la décision de l'ONU de "déficiente". Dmitri Medvedev a appelé à rester prudent dans le choix des mots. Cette résolution, aussi imparfaite soit-elle, reflète la position de l'État russe. Ce n'est pas la première fois que le président et le Premier ministre ne sont pas d'accord sur les problèmes de politique extérieure ou intérieure. Mais jamais auparavant les dissensions n'ont surgi dans un laps de temps aussi court. Reste à savoir si cet échange d'opinions relève des "divergences stylistiques" propres au tandem, ou s'il s'agit de contradictions réelles, accentuées par l'approche des élections présidentielles et la nécessité d'en désigner le candidat.

L'entre-deux chaises est totalement incompréhensible. La Russie n'a pas bloqué l'opération militaire, tout en la critiquant. C'est une position perdante, que les opposants gagnent ou non. La décision a été prise non pas dans l'intérêt réel du pays mais en vertu des instincts de l'élite : un antiaméricanisme soviétique résiduel et les intérêts de la Russie en Occident, sans lequel toute la stratégie innovatrice s'écroule. Les intérêts financiers de l'élite russe ne sont pas dans le monde arabe non plus. Les relations avec l'Occident ne s'amélioreront pas, et la position de la Russie dans les pays arabes risque de faiblir car la Ligue arabe soutient l'action militaire et déteste Kadhafi.

À chaque fois que les leaders russes ou l'opinion s'indignent de "l'image négative de la Russie en Occident", on a envie de demander : "mais qui vous tire par la langue ?" Rien ni personne n'oblige les dirigeants russes à s'assoir entre deux chaises. Aucun contexte, aucune "mentalité particulière" du peuple russe ne le force à avoir de la compassion pour Kadhafi et à haïr les Américains. Le peuple russe n'a que faire de la Jamahiriya, de Kadhafi ou de Benghazi, d'Obama ou de l'opération "Aube de l'Odyssée", tant qu'un leader ne se pointe pas avec des discours sur la forteresse assiégée et le droit souverain des dictateurs fous de tirer sur leurs propres citoyens.

droits et libertés obtenus pendant la perestroïka. Les libertés d’entreprendre et de quitter le territoire, de culte, de parole et de rassemblement sont perçues comme allant de soi. On peut s’indigner, comme l’a fait Soljenitsyne, de ce que « tout a été détruit par la glasnost de Gorbatchev ». Soljenitsyne n’est pas le seul à ignorer la contradiction entre les exigences immédiates du début des années 1990 et les reproches qui se sont abattus sur Gorbatchev après qu’il a quitté le pouvoir. Et ce départ qui a épargné au pays des bouleversements tragiques est sous-estimé par le peuple et par l’élite, pour qui les grandes figures sont Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Staline ; non Alexandre II, qui a libéré les serfs. Il ne convient pas d’accuser le peuple. L’histoire nous a faits tels que nous sommes. La mentalité et les particularités nationales ne changent pas du jour au lendemain. Le décalage entre l’appréciation de Gorbatchev en Russie et en Occident est un problème, indéniablement. Ce n’est pas un problème de Gorbatchev, mais un problème russe. Un rapprochement des points de vue avec le reste du monde serait un grand pas vers l’intégration de la Russie dans la communauté mondiale. Pavel Palajchenko est l’interprète personnel de Gorbatchev.

LES RUSSES PENSENT QUE LA CAUSE PRINCIPALE DES ÉMEUTES DANS LE MONDE ARABE EST AVANT TOUT D’ORDRE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL, ET ILS ESPÈRENT VOIR TRIOMPHER LES MANIFESTANTS.

Selon un récent sondage mené par le Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTSIOM), la plupart des Russes sont informés des événements dans le monde arabe (86%). Parmi eux, 35% ont étroitement suivi le déroulement des conflits, et 51% sont au courant dans les grandes lignes. Selon 38% des Russes ces événements vont déboucher plutôt sur un changement positif : le pouvoir va tenir compte de l’avis du peuple, 24% croient que le pouvoir va resserrer les vis et 19% partagent l'avis qu'il ne faut attendre aucun changement. NIYAZ KARIM

La Russie s'est abstenue de soutenir la résolution de l'ONU sur l'intervention militaire de l'Occident en Libye, mais n'a pas opposé son veto. Le premier ministre Vladimir Poutine a comparé la décision de l'ONU à "un appel aux croisades du Moyen-Age", provoquant le mécontentement du président Dimitri Medvedev. Pour la première fois, l'entente parfaite du tandem semble se fissurer.

DISSENSION AU SOMMET

Quand il est arrivé au pouvoir, tout le monde voulait des changements, sans savoir de quelle sorte

Les révolutions arabes vues de Russie

LU DANS LA PRESSE POSITION RUSSE SUR L'INTERVENTION EN LIBYE

démocratiques, une société civile ou une économie de marché.Vingt ans plus tard, la désagrégation de l’URSS n’a pas accéléré mais freiné le développement de ces institutions. Pour les ex-républiques satellites de Moscou, l’effondrement soviétique a été remplacé par un réveil national. Rien de tel en Russie, où la chute de l’URSS est ressentie comme une défaite. Le coupable est tout désigné : Gorbatchev. Dans le même temps, les gens jouissent aujourd’hui des

Chiffres fournis par www.wciom.ru

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ITAR-TASS

La Russie avance avec ses partenaires internationaux, car « L’avenir est dans la coopération ».

RIA NOVOSTI (2)

veaux interposés. L’alunissage américain en juillet 1969 a éclipsé tous les autres accomplissements. En financement brut, les 2,15 milliards d’euros du budget annuel russe ne peuvent pas rivaliser avec les 13,6 milliards américains. Mais des fonds supplémentaires ont été alloués ces dernières années, tandis que les revenus du gaz et du pétrole augmentaient. La Russie est à la tête du marché de lancement de satellites commerciaux, qui permet de nourrir son industrie spatiale. Et tandis qu’aux États-Unis les espoirs d’une lune humanisée et des missions sur Mars ont été entamés par l’administration d’Obama, la Russie garde au fond d’un tiroir ces projets à long-terme, en espérant établir une base sur la Lune d’ici 2030 et envoyer une mission sur Mars peu après, assure le directeur de l’agence Roskosmos, AnaLe 12 avril le Manneken Pis toly Perminov. revêtira un scaphandre. MUSÉE DE LA VILLE DE BRUXELLES

SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE

Cette incursion, brève mais épique, dans l’espace a inspiré des millions de gens sur le globe, et a déclenché, entre les superpuissances en guerre froide, une course qui n’était pas explicitement orientée vers la destruction réciproque. « Aucun psychologue ni homme politique n’aurait pu prévoir l’effet que le vol de Gagarine a eu sur le monde », explique Alexei Leonov, un autre membre de l’équipe originelle des 20 cosmonautes soviétiques. « C’était la plus belle compétition que les hommes aient jamais organisée. Qui construirait le meilleur

Gagarine avec ses deux filles.

vaisseau spatial, la meilleure fusée… Personne n’en a souffert, au contraire, les gens étaient occupés à parfaire ces équipements plutôt qu’à fabriquer des armes ». Gagarine est mort dans un accident d’avion en 1968 et ses restes sont enterrés près de la tombe de Lénine, sur la place Rouge. Il n’a rien perdu de son statut d'icône. Un sondage récent révèle que 35% des Russes considèrent Gagarine comme leur modèle, « un homme ordinaire, mais aussi le meilleur de notre nation, une star », comme le décrit Leonov. Deux décennies durant, les deux camps ont lutté par meilleurs cer-

Un centre d'entraînement spatial qui rêve d'un avenir touristique VLADIMIR ROUVINSKIY LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

La Cité des étoiles, c’est 6 700 habitants, une légende de l’astronautique et la plus grande concentration de Héros de l’Union Soviétique et de la Russie (plus haut titre honorifique) au kilomètre carré. Cet ancien « coin communiste », comme on l’appelait à l’époque soviétique pour la qualité de la vie qu'il offrait, est situé à 25 km au nord-est de Moscou. À l’approche, la carte de la région disparaît de l’écran du GPS, la ville est encore aujourd’hui « fermée », secrète. En y pénétrant, on se rend compte que le temps a contourné la Cité des étoiles. Jadis fierté nationale, c’est devenu un musée de l’architecture soviétique. Au cœur de la ville, protégé par un check-point, se trouve le centre d’études Gagarine. C’est ici que sont formés les astronautes et que se trouvent les représentations permanentes de la NASA et de l’Agence spatiale européen-

ne. Ayant traversé un immeuble de trois étages, nous pénétrons dans un immense hangar qui abrite des maquettes grandeur nature du vaisseau spatial Soyouz. « Ce sont des simulateurs, précise Oleg de la Cité, une équipe internationale est en train de passer des examens dessus, deux Russes et un Américain ». À l’heure actuelle, la Station spatiale in-

Le maire rêve de transformer la ville en Mecque du tourisme, attirer des investisseurs et construire des hôtels ternationale (ISS) n’est accessible qu’en Soyouz. « C’est pour cela que le gros de la préparation et des entrainements se fait ici », dit le directeur du bureau local de la NASA, Marc Polanski. Ils sont une trentaine d’astronautes à s'entraîner au centre Gagarine, explique le maire de la ville Nikolaï Rybkine. Parmi eux, 3-5 spécialistes sont des étrangers, des Américains, Canadiens, Japonais, Allemands, mais aussi la quatrième femme-astronaute russe, Elena Sazonova. La préparation des cosmonautes russes

talité qui n’est pas toujours facile à concilier avec notre mentalité peut-être un peu plus cartésienne d’Européens. Pouvez-vous nous raconter une anecdote intéressante liée à votre expérience des Russes ? J’aimais beaucoup rejoindre de temps en temps le côté russe de la station pour y boire du thé. C’est assez comique parce que je ne fais pas ça d’habitude au sol. Ainsi, chaque soir, après le dîner, j’appelle mon épouse, mes enfants et puis avant d’aller dormir je passe toujours voir mes amis russes pour boire un thé. On discute autour d’une table de tous les problèmes du monde. J’ai toujours été accueilli avec beaucoup de chaleur du côté russe de la station.

Le spationaute belge Frank De Winne s'est rendu à deux reprises à la Station spatiale internationale, en 2002 et en 2009.

Que symbolise pour vous ce 50ème anniversaire du premier vol spatial habité ? Je serai en Russie pour célébrer cet anniversaire avec les collègues russes avec lesquels j’ai volé. Ce fut le début de la grande course vers l’espace, vers la lune d’abord et cela s’est poursuivi avec la station spatiale MIR chez les Russes. C’est une grande fête pour nous tous.

De quoi vous occupez-vous maintenant et quels sont vos projets pour l’avenir ? Ce dont je m’occupe pour le moment c’est surtout du soutien des vols habités dans notre cadre européen, des opérations dans le module Colombus, les expériences scientifiques que l’on fait. L’ATV [vaisseau européen d’approvisionnement de la Station internationale, ndlr] constitue un grand programme dans l’exploitation de la Station spatiale internationale et je soutiens ce programme. Je pense aussi au futur. Il faut dès maintenant construire les plans de ce qu’on va faire après la Station spatiale internationale. La station va fonctionner jusqu’en 2020-2028, mais il faut penser au-delà.

Visitez-vous souvent la Russie ? Qu’est ce qui vous plait dans notre pays ? Et ce qui vous plait moins? Ce sont les gens qui me plaisent. Les Russes sont très accueillants, ils sont hospitaliers. La mentalité russe est de temps en temps proche de la mentalité belge, c'est-à-dire qu’on essaie toujours de trouver des solutions. Il est vrai qu’on se heurte encore parfois au système bureaucratique présent depuis des années et il reste encore un peu de cette men-

Propos recueillis par Nikolaï Ramenskiï

La chocolatière qui s'est promenée sur la Voie lactée En répondant à une annonce pour les astronautes en herbe, en 1989, la britannique Helen Sharman à balisé la route pour les voyageurs de l'espace amateurs. JEFFREY MANBER LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

RIA NOVOSTI

La Cité des étoiles ou « ville de Gagarine », située à proximité de la capitale russe, ne figure sur aucune carte, et pourtant, c’est là que sont formés les astronautes des différents pays.

Où trouver du bon thé dans l'espace ?

La gigantesque piscine où les sorties dans l'espace sont simulées.

dure entre trois et cinq ans contre six mois et un an pour les étrangers. Selon Polanski, les différences sont surtout culturelles. « Ici, on organise de grandes interrogations orales, pendant une heure ou deux une importante commission ‘’torture’’ l’astronaute, lui pose des questions », sourit Polanski. « Aux États-Unis ce système n’existe pas, tout est moins formel, on privilégie les exercices pratiques ». Rybkine rêve de transformer la ville en Mecque du tourisme, attirer des investisseurs, construire

des hôtels, des centres d’affaires et de divertissement, fonder un lycée Gagarine pour les futurs astronautes, relier la capitale en train... Au premier abord, tout cela semble irréalisable, d’autant plus que la municipalité conserve le statut de « ville fermée », inaccessible aux non-résidents sans autorisation spéciale. Mais le maire reste confiant. C’est surtout grâce aux touristes que la ville a survécu après la chute de l’URSS. « Les cheikhs ou les Européens payaient des salaires à la ville entière », affirme-t-il.

Dans les siècles à venir, partout dans le système solaire, les enfants apprendront, au côté des noms de Youri Gagarine et Neil Armstrong, celui d'Helen Sharman. Elle a été la première touriste de l'espace, sélectionnée pour y aller simplement parce qu'elle le pouvait. Née à Sheffield, la chocolatière a consacré sa carrière au perfectionnement de la saveur alpine de son chocolat adoré. Elle n’avait rien d’une astronaute, ce qui tombait bien. En 1989, un groupe de fonctionnaires de l’espace soviétiques se sont ralliés à la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev en lançant le « Projet Juno ». Les agences de publicité britanniques et les médias avaient été sollicités pour attirer une personne ordinaire qui voulait partir dans l’espace, et pour lever les fonds nécessaires. Quinze mille personnes ont répondu à l’appel. Sharman a entendu l’annonce pendant qu’elle était au volant, à la radio : « Recherchons astronaute. Expérience non nécessaire ». Dix-huit mois d'entraînement plus tard, la jeune femme de 27 ans était prête à partir. Le 18 mai 1991, elle s’est en-

REUTERS/VOSTOCK-PHOTO

Juste avant le vol historique.

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ENTRETIEN AVEC FRANK DE WINNE

AFP/EASTNEWS

Un demi-siècle de vols habités

Après la chute de l’URSS en 1991, Moscou et Washington ont mis leurs ressources en commun pour les missions de la station spatiale russe Mir, qui a servi pendant 15 ans avant d’être sabordée et de tomber dans l’océan Pacifique en 2001. Pendant ce temps, l’assemblage de l’ISS avait commencé en 1998, et le complexe habité en permanence comprend aujourd’hui 14 modules pressurisés. Plus de 500 hommes et femmes de 38 pays sont partis dans l’espace. Mais l’ISS seule devrait coûter plus de 72 milliards d’euros en 15 ans, et l’exploration spatiale demeure une activité extrêmement onéreuse et dangereuse, avec des pertes estimées à 300 ou 400 personnes en 50 ans. Après avoir servi pendant trente ans et effectué 135 lancements, la flotte spatiale de la NASA a fait son dernier voyage vers l’ISS, le mois dernier. Quand les navettes américaines se retireront définitivement plus tard cette année, la station dépendra de vaisseaux russes plus petits pour l’acheminement d’hommes et du ravitaillement. Tandis que la Russie avance avec ses partenaires in ternationaux, les contours de la vision de l’exploration de l’espace deviennent plus nets. « L’avenir est dans la coopération », a affirmé Perminov à la radio Golos Rossii. « L’exploration spatiale à venir implique des équipements industriels robotisés pour extraire et traiter les minéraux des satellites de notre système solaire ; ce qui veut dire que la construction de centrales électriques alimentera l’industrie dans l’espace, comme sur la Terre. Par conséquent, notre planète pourra être débarrassée de la production industrielle et notre biosphère purifiée et restaurée ». Un demi-siècle après avoir admiré d’en haut notre monde précieux et fragile, Gagarine aurait certainement applaudi un objectif aussi noble. « En tournant en orbite autour de la Terre, j’ai vu comme notre planète était belle », avait-il déclaré en atterrissant. « Camarades, préservons et développons cette beauté, au lieu de la détruire ! ».

Espace

Sharman fut la première cosmonaute amateur.

volée à bord de Soyouz vers la station spatiale Mir. En Occident, beaucoup pensaient que le concept d’envoyer des gens ordinaires dans l’espace était une blague, et de nombreux professionnels s’inquiétaient du fait que les « amateurs » ne seraient pas capables de supporter la dureté de l'entraînement et la pression psychologique des missions. Mais Sherman a gagné le respect de ses collègues et prouvé au monde entier que le rêve de s’envoler dans les étoiles pouvait devenir réalité. Sharman a confié récemment qu’elle vivait une autre vie maintenant, mais « quand je vais à la piscine, parfois je laisse mon corps flotter sur l’eau, je ferme les yeux et j’imagine que je suis de retour là-bas, dans l’espace ».


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Culture

Théâtre Un nouveau courant dramatique russe insuffle une vague de réalisme radical

CHRONIQUE LITTÉRAIRE

Les planches brûlent sous la glace conservatrice

Attentat à l'auteur

MICHAEL GUTERMAN

Alexandra Rebenok et Daniil Vorobiev dans « La vie m’a souri », sur un texte de Pavel Priajko.

EMMANUEL GRYNSZPAN LA RUSSIE D’AUJOURD’HUI

Vous pensiez peut-être que la nation qui a enfanté Tchekhov, Gogol et Griboïedov s’était endormie sur ses lauriers ? Qu’on pouvait résumer le théâtre russe actuel à des relectures « avant-gardistes » de textes classiques par des metteurs en scènes acclamés comme Dodine ou Fomenko ? Que nenni. Il y a bien eu un trou au début des années 90, mais une flopée de jeunes dramaturges armés d’une langue acérée et épris de réalisme social a brisé la glace. Chaque soir, une trentaine de mordus descendent dans la cave du Teatr.doc, un lieu désormais culte à Moscou, pour voir les principales créations du mouvement. Depuis Dostoïevski, on sait que dans le sous-sol russe naissent des idées

capables d’ébranler le monde. Dans cette cave de Teatr.doc, on se sent un peu comploteur, on attend une explosion. Et la chimie fonctionne, malgré le dénuement du lieu. Le décor est souvent réduit au strict minimum, comme dans Jizn oudalas (La vie m’a souri), où le public est assis en face de quatre rangées de chai-

ses entre lesquelles les quatre acteurs se meuvent et s’engagent dans des rapports affectifs d’une expressivité peu commune. La langue est crue, les émotions sont à vif, le drame se noue au bout d’à peine quelques minutes et atteint une intensité féroce jusqu’à la dernière seconde. Ici s’illustre un principe du mouvement : peu

TITRE : JOURNAL SECRET AUTEUR : ALEXANDRE POUCHKINE ÉDITIONS : BELFOND

Disons-le d’emblée : ce « journal » va casser les pieds – et je suis poli – aux dévots du poète. Et ajoutons qu’il ulcérera ceux qui ne peuvent lire un texte sans fantasmer sur son auteur. Car dans le cas du journal secret d’Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, la question de l’authenticité est centrale. Il est bien difficile de croire qu’il ne s’agit pas d’un faux. Comment croire en effet qu’un texte écrit par un auteur déjà profondément révéré de son vivant, ait pu rester caché si longtemps ? Le journal secret de Pouchkine aurait été écrit dans les jours précédents le duel du poète avec le militaire français d’Anthès. Lequel se solda par la mort de Pouchkine. Le « plus grand poète russe de tous les temps », rongé par la jalousie – il prêtait à d’Anthès l’intention de séduire son épouse Natalia – envoya une lettre d’insulte au père adoptif de d’Anthès afin de provoquer ce duel. La préface du journal, sous la plume du très fameux éditeur Jean-Jacques Pauvert, ne fait pas l’impasse sur cette controverse de l'authenticité. Elle souligne surtout l’intérêt littéraire de ce texte qui nous est parvenu de manière si rocambolesque dans les bagages d’un dis-

« C’est un processus vivant et largement incompris »

ITAR-TASS

Une lame de fond baptisée « Le Nouveau Drame » a pris position dans plusieurs salles moscovites. Combien de temps les directeurs de grands théâtres vont-ils l’ignorer ?

de moyens, efficacité maximum. Chaque première de Teatr.doc déclenche des secousses telluriques qui zèbrent peu à peu le stuc vieillissant des théâtres. « Le théâtre doit être contemporain », tempête Marat Gatsalov, un acteur et metteur en scène phare du mouvement. « Les théâtres étouffent sous les textes anciens mais ils nous claquent la porte au nez », s’insurge celui qui a monté Jizn oudalas et Khlam (Bric-à-brac). « Contemporain » est un mot qui revient comme un leitmotiv. Une demi-heure après la création de sa pièce Sentiments mêlés le 5 mars dernier, la dramaturge ukrainienne Natalia Vorojbit nous donnait sa définition du Nouveau Drame : « Ce sont des gens qui écrivent sur le monde contemporain avec un regard et une langue contemporains. Nous n’avons pas peur d’être provocateurs. Notre écriture doit être émotionnelle ». La reconnaissance n’est peut-être pas loin. Cet hiver a vu le Nouveau Drame redoubler d’activité en montant des spectacles au rythme effarant d’une à deux créations par semaine. Le virus du Nouveau Drame est virulent. On ignore simplement la durée de l’incubation avant l’épidémie.

Daria Ekamasova partage sa carrière entre le cinéma et les planches de Teatr.doc.

Est-ce que vous vous sentez appartenir au « Nouveau Drame » ? Je suis entrée en contact en 2005 avec le mouvement. J’y ai trouvé des gens extrêmement talentueux. Je suis très sensible à ce qui s'y

passe. En tant qu’actrice, c’est un travail passionnant. Est-il plus intéressant et stimulant de jouer une pièce du « Nouveau Drame » que de jouer dans un grand théâtre moscovite ? Pour moi, le plus important, ce n’est pas la scène, c’est le texte. J’ai une faim dévorante pour les rôles intéressants et complexes. Malheureusement, ils sont rares.

Quels sont vos dramaturges favoris dans le mouvement du « Nouveau Drame » ?

Mes auteurs favoris sont Kourotchkine, Ougarov, Dournenkov, Gremina, Rodionov, Bondarenko. Quelque chose de profond jaillit d’eux.

Quelle est votre définition du « Nouveau Drame » ? C’est un mouvement entièrement neuf qui ne possède pas pour l’instant de cadre très défini. La seule délimitation claire, c’est qu’il n’y a pas un kopek dans ce mouvement. Pour le reste, c’est un processus vivant, libre et largement incompris.

sident soviétique. Ce sont des confessions érotiques farcies d’épisodes libertins, d’aphorismes sur la sexualité des femmes, l’agonie du mariage et les affres de la jalousie. Dans son journal, Pouchkine se dépeint comme un érotomane incorrigible, plus soucieux de ses exploits au plumard que de ses talents de plume. On connaît certes les vers licencieux du poète, il en existe des milliers dont la véracité est indiscutable. Mais les gens de bonne vertu seront horrifiés de lire page 47 « Moi qui me glorifiais tout autant de mon prestige d’amant que de ma célébrité de poète ». Ce n'est pas tout. Il souffre aussi d'un vif sentiment d’insécurité. Le Tsar Nicolas 1er l’humilie en convoitant ouvertement son épouse Natalia. Cette figure menaçante est elle-même éclipsée par celle de d’Anthès. Pouchkine perçoit une fatalité dans l’apparition du militaire « beau comme un ange ». Il y voit une forme de justice, puisqu’il écrit page 37 en référence à son épouse : « J’avais tout le temps l’impression de tricher avec la nature : moi, un nain avec un visage de singe, possédant une déesse ». Plus on pénètre dans le texte, plus on sent qu’il a été rédigé par un auteur doté d’un amusant coup de plume, comme le reconnaît Pauvert, mais écrit dans un style bien différent du Pouchkine qu’on connaît. Un polisson ravi de déculotter l’idole et de faire éclater aux yeux du grand public ses fantasmes, certain d’y arriver grâce à la signature d’une figure adorée de tous. Pouchkine n’est peutêtre ici que le véhicule transportant une bombe obscène au milieu de la foule. Significatif : le journal secret de Pouchkine est introuvable en Russie, où il déclencherait fatalement, même 150 ans après la mort du poète, un tsunami de haine contre l’éditeur. Car il n’est pas de figure plus sacrée aux yeux des Russes. Il n’en est guère d’autre qui fasse l’unanimité. Emmanuel Grynszpan Découvrez d’autres chroniques sur larussiedaujourdhui.be

Religion En Russie, le jeûne orthodoxe fait recette

En Russie, la religion orthodoxe est très présente dans le domaine public. En cette période de Grand Carême, cette présence s'amplifie et se ressent jusque dans les menus des restaurants. VERONIKA DORMAN SPÉCIALEMENT POUR LA RUSSIE D'AUJOURD'HUI

Les relations entre l’Église et l’État sont réputées bonnes en Russie. Selon les sondages, 60% des Russes se disent culturellement orthodoxes. Les grandes

églises des centres-villes ne désemplissent pas. Et même si, comme partout en Europe, la pratique réelle, régulière et approfondie de la religion orthodoxe ne dépasse guère les 4-5%, la sphère publique russe est de plus en plus envahie par le religieux. En ce moment, surtout. Depuis le 6 mars, les chrétiens orthodoxes du monde sont entrés dans la période du Grand Carême : en mémoire des errances du Christ dans le désert, ce sont quarante jours d’un jeune

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rigoureux et de la multiplication des offices, pour se préparer, corps et esprit, à la grande fête de Pâques. Le carême orthodoxe, c’est une affaire sérieuse : tous les aliments d’origine animale sont proscrits (viande, poisson, laitages, œufs). « Il ne s’agit pas que d’une diète », prévient le père Vladimir, recteur d’une paroisse dans le centre de Moscou. « Le Carême est avant tout un cheminement spirituel, il s’agit de se débarrasser de ce qui est superflu

dans notre vie, de se purifier pour se préparer à la Résurrection du Christ ». Si la vie spirituelle reste à la discrétion des prêtres et des fidèles, entre les murs de l’église, le régime alimentaire, lui, fait l’objet d’un vaste effort public. Depuis deux semaines, des étalages « carémiques » ont fait leur apparition dans les supermarchés, proposant un « panier du jeûneur », avec assortiment de ratatouilles, conserves, fruits secs. Tous les restaurants offrent un « menu ca-

ITAR-TASS

Grand Carême : un fumet de sainteté dans les assiettes

Les orthodoxes sont entrés le 6 mars dans le Grand Carême.

rémique », en première page, dans lequel sont regroupés les plats végétariens de la carte. L’initiative est bien accueillie par ceux à qui elle s’adresse, même si son caractère éminemment

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