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N° 15 - OCTOBRE-NOVEMBRE 2015 D 8,60 € - BEL 7,90 € - ESP 7,60 € GR 7,60 € - ITA 7,60 € - LUX 7,60 € - PORT CONT 7,60 € - CH 13,80 FS - TUN 7,40 TND - MAR 69 DH CAN 10,99 $ CAN - DOM 7,60 € - TOM SURFACE 1000 XPF - TOM AVION 1720 XPF - ISSN 1772-3809

N° 15 - OCTOBRE-NOVEMBRE 2015 LA CONSCIENCE

LA RECHERCHE HORS-SÉRIE www.larecherche.fr

HORS -SÉRIE

La conscience Ce que nous révèlent les scientifiques

Hypnose, méditation, rêves, hallucinations, coma…


6 3

Éditorial Entretien avec David Chalmers

« La conscience, concept universel comme le temps ou l’espace » propos recueillis par Marie-Laure Théodule

10

Perspectives

Un objet scientifique comme un autre ? par Anne Debroise

Entretien avec Lionel Naccache

14

« Nous avons entrouvert la porte de la subjectivité »

propos recueillis par Marie-Laure Théodule

l’inconscient cognitif 18

Entretien avec Thomas Boraud

« Nos décisions sont souvent automatiques » propos recueillis par Cécile Klingler

22

C  omment l’irrationnel guide nos choix par Mathias Pessiglione

Hors-série N° 15 OCTOBRENOVEMBRE 2015

28 

par Anne Debroise

33 

La mécanique des rêves en 8 questions

par Isabelle Arnulf

44 

L’hypnose, entre éveil et sommeil

par Sylvain Guilbaud

En couverture : © AARON FOSTER/ PHOTOGRAPHER’S CHOICE/GETTY Offre d’abonnement : p. 67

Qui dort apprend mieux

par Pierre-Hervé Luppi et Gaël Malleret

38  La Recherche est publiée par Sophia Publications, filiale de Sophia Communications

Vrais et faux souvenirs : un jeu de dupe

Les articles des pages 10, 18, 22, 28, 33, 38, 54, 58, 68, 76, 80, 84 et 88 sont les versions revues et corrigées par leurs auteurs, publiées dans La Recherche n°s 439, 454, 473, 477, 478, 483, 489, 493, et 494 .

4 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15


la perception du réel De quoi le bébé est-il conscient ?

50 

54

par Anne Debroise

Entretien avec Emmanuel Sander

« Notre pensée progresse par analogies »

propos recueillis par Sophie Coisne

Nos sens ne servent à rien, ou presque

58 

par Anne Lefèvre-Balleydier

La méditation amplifie la conscience

62 

par Anne Debroise

Le numérique questionne notre rapport au réel

68 

par Serge Tisseron

les maladies de la conscience 76

Entretien avec Steven Laureys

propos recueillis par Marie-Laure Théodule

80

« Détecter la conscience lorsqu’elle s’enfuit »

Améliorer

par Gautier Cariou

84

Sortir

le pronostic après un coma

de son corps : une illusion troublante

par Christophe Lopez et Olaf Blanke

Comment naissent les hallucinations

88 

par Arnaud Cachia et Renaud Jardri

Quand la moitié du monde disparaît

92 

97

par Philippe Lambert

Livres et Sur le Web

La

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Nº 15 • 2015 | Hors-série •

La Recherche • 5


ENTRETIEN AVEC…

DAVID CHALMERS

« La conscience, concept universel comme le temps ou l’espace » Dans les années 1990, l’imagerie cérébrale a ouvert la voie à l’étude des mécanismes cérébraux de la conscience. Pour le philosophe australien David Chalmers, cela ne suffit pas à expliquer l’énigme de la subjectivité. Les lois universelles de la conscience restent à découvrir. LA RECHERCHE : Selon vous, qu’est-ce que la conscience ? DAVID CHALMERS : C’est une expérience subjective de l’esprit. Quand nous percevons, nous pensons ou nous agissons, cela déclenche une cascade de mécanismes neuronaux que l’on peut mesurer de manière objective dans le cerveau : des signaux électriques et chimiques sont transmis entre les neurones qui s’activent, se concurrencent et se synchronisent ou pas. C’est ce que peut observer par imagerie cérébrale un expérimentateur. Et, simultanément, nous vivons une expérience subjective : notre moi intérieur a conscience de voir, d’entendre, de penser ou d’agir. Il fait l’expérience d’une couleur, d’une douleur ou d’une émotion. Mais l’expérimentateur n’accède pas directement à cette expérience subjective, au ressenti propre à chaque personne. Avec cette définition, pensez-vous que les scientifiques peuvent étudier la conscience, donc la subjectivité ? D. C. Bien sûr ! La psychologie a commencé à étudier la conscience au XIXe siècle. La technique employée alors était l’introspection : on faisait parler les

gens sur leur ressenti. Mais, au début du XXe siècle, le courant ­béhavioriste s’est imposé. Il a jugé la conscience trop subjective pour qu’elle soit étudiée de manière scientifique. Et il a réduit la psychologie à une science du comportement. Cela a perduré un certain temps : lorsque les neurosciences ont commencé à se développer au milieu du XXe siècle et

Koch, ont signé une publication majeure intitulée « Vers une théorie neurobiologique de la conscience  ». Ils expliquaient que le temps était venu de chercher les corrélats neuronaux de la conscience, c’est-à-dire les changements neuronaux qui se produisent au moment où émerge la conscience. Car l’imagerie cérébrale allait permettre de voir ce qui se passe dans le cerveau. Et ils donnaient quelques pistes pour aller dans cette direction. Par exemple, se concentrer d’abord sur les corrélats neuronaux de la conscience visuelle des primates. Leur article a eu un tel retentissement que des psychologues, des neuroscientifiques, mais aussi des physiciens, des philosophes, des médecins ont recommencé à s’intéresser à l’étude scientifique de la conscience. P ourquoi faire appel à autant de ­disciplines : la conscience est-elle si difficile à étudier ? D. C. La difficulté tient à ce que le mot conscience revêt plusieurs significations. Ainsi, en tant que philosophe, je m’intéresse à la conscience phénoménale, expérience subjective de ce que l’on ressent et qui n’est pas directement

« Une grande part de l’activité cérébrale est inconsciente, et la conscience n’est que la partie émergée de l’iceberg »

6 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15

à s’intéresser aux mécanismes internes du cerveau, la conscience a été laissée de côté. Ce n’est qu’au tournant des années 1990 que la science a recommencé à s’intéresser à la conscience. Quels éléments ont déclenché ce retour en grâce ? D. C. Quelques événements ont fait changer le cours de l’histoire. Dans les années 1980, plusieurs articles ont été publiés sur la perception inconsciente ainsi que sur la mémoire et l’apprentissage inconscients. Puis, en 1990, deux scientifiques de renom, Francis Crick et Christof


PERSPECTIVES

Un objet scientifique comme un autre ? L’étude de la conscience a longtemps opposé dualistes et matérialistes. Les neurosciences ouvrent une nouvelle voie : la conscience n’est pas forcément matière, mais émerge de l’activité de cellules du système nerveux. PAR Anne

F

Debroise,journaliste.

aut-il chercher la conscience dans les neurones ? « Nous sommes faits de matière, et c’est de cette matière que naît la conscience », répond Richard Frackowiak, neurologue à l’université de Lausanne. La réponse ne surprend pas de la part de l’homme qui codirige le Projet cerveau humain (Human Brain Project, en anglais), projet international qui vise à simuler le fonctionnement entier du cerveau. De là à modéliser la conscience, il n’y aurait qu’un pas. Que franchit sans ambages Christof Koch, directeur scientifique de l’Institut Allen des sciences du cerveau à Seattle : « La majorité des neurologues est persuadée que la modélisation du travail des neurones permettra de simuler la conscience. » L’avis n’est cependant pas partagé par Steven Laureys, spécialiste du coma à l’université de Liège : « Je ne crois pas que le Projet cerveau humain simulera la conscience. » Il y a ne serait-ce que cinquante ans, ce débat aurait semblé complètement déplacé. La conscience était alors un objet d’études philosophiques et psychologiques, pas biologiques. Mais dans les années 1980, Francis Crick, Prix Nobel de biologie pour la découverte de la structure de l’ADN, jette un pavé dans la mare. Il affirme que la conscience peut être étudiée scientifiquement. C’est ce qu’il appelle son hypothèse stupéfiante [1]. Bientôt, d’autres ­neurologues, et notamment 10 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15

Jean-Pierre Changeux, à  l’Institut Pasteur, à Paris, lui emboîtent le pas. Ils remettent ainsi sur la table l’antique débat des matérialistes contre les dualistes : sommes-nous uniquement composés de matière ou la conscience exiget-elle un élément, immatériel, en plus ? Les neuroscientifiques font évoluer le débat. Ils n’affirment pas forcément que la conscience est matière, mais qu’elle « émerge » de l’activité des cellules du système nerveux. Et que la science peut étudier ce phénomène d’émergence. L’idée heurte alors les psychologues comportementalistes, pour lesquels la seule manière scientifique et objective d’étudier l’esprit consiste à observer ce qui est scientifiquement rapportable : le comportement, qui est la réponse de

L’essentiel >>IL Y A CINQUANTE ANS, 

aucun scientifique n’aurait osé affirmer que la modélisation
 du cerveau permettrait d’étudier la conscience.

>>POUR BEAUCOUP DE

NEUROSCIENTIFIQUES, l a conscience émerge de l’activité du système nerveux. Et la science peut observer ce phénomène.

>>L’IMAGERIE CÉRÉBRALE

l eur permet d’identifier les changements neuronaux concomitants à la prise de conscience.

l’esprit à un stimulus. L’esprit est considéré comme une boîte noire, insondable. Mais l’hypothèse de Francis Crick trouve un écho favorable chez les adeptes de l’intelligence artificielle. Depuis l’avènement des ordinateurs, certains scientifiques estiment, à la suite du mathématicien britannique Alan Turing, que les machines pourraient être un jour suffisamment perfectionnées pour être dotées d’une conscience.

Définition floue. Mais de quelle conscience parle-t-on ? Dans le langage courant, le mot recouvre plusieurs sens : on parle parfois de la conscience comme d’un état de vigilance qui s’oppose au sommeil. Il peut s’agir aussi de la capacité d’une personne à développer une pensée réflexive sur elle-même, à pratiquer l’introspection. Les psychologues, eux, étudient la conscience de soi, de son identité propre. En neurologie, la conscience désigne un processus mental qui hiérarchise et sélectionne des informations sensorielles en provenance, via les sens, du monde extérieur et intérieur pour en donner une représentation subjective par nature et unique. Ce processus permettrait au sujet conscient de focaliser son attention sur des tâches nécessitant une plus grande réflexion (par exemple des tâches nouvelles ou complexes), pendant que les tâches habituelles sont réalisées inconsciemment. Au-delà du processus mental, le mot conscience peut aussi faire référence aux sensations subjectives ainsi générées, ce que certains appellent les qualia : cette conscience


L inconscient

© RUSSELL KIGHTLEY/SPL/COSMOS

Les neurones dits « pyramidaux » joueraient un rôle dans l’accès à la conscience. Les dendrites reçoivent et conduisent le signal nerveux (en vert) vers le neurone, qui l’enverra vers un autre neurone (en rouge). 16 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15


cognitif

D

écider, regarder, apprendre ou marcher, nous croyons être conscients de nos actions alors que la plupart impliquent des processus cérébraux inconscients. Pour étudier ces opérations mentales, les neuro­scientifiques ont imaginé des expériences. Par exemple, ils ont mis en évidence l’impact des images subliminales et des émotions sur nos décisions. Ou encore celui du sommeil sur nos apprentissages. Ils étudient aussi notre activité cérébrale quand la conscience décroche, sous hypnose ou lorsque nous rêvons. Ils révèlent ainsi que beaucoup de processus inconscients sont déclenchés automatiquement dans les zones sous-corticales de notre cerveau.

Thomas Boraud : « Nos décisions sont souvent automatiques »

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propos recueillis par Cécile Klingler

Comment l’irrationnel guide nos choix

22 

par Mathias Pessiglione

Vrais et faux souvenirs : un jeu de dupe

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par Anne Debroise

Qui dort apprend mieux

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par Pierre-Hervé Luppi et Gaël Malleret

La mécanique des rêves en 8 questions

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par Isabelle Arnulf

L’hypnose, entre éveil et sommeil

44 

par Sylvain Guilbaud

Nº 15 • 2015

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L’INCONSCIENT COGNITIF

La mécanique des rêves en 8 questions Étrangeté des récits, rêve lucide, phases du sommeil, narcolepsie… Tour d’horizon des recherches les plus récentes pour comprendre quelles sont les régions du cerveau actives pendant les rêves. PAR Isabelle

Arnulf,  eurologue, n

chef du service des pathologies du sommeil à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.

1 Que se passe-t-il lorsque l’on s’endort ? Quand nous basculons tout doucement de l’éveil au sommeil, nous passons par une période de transition pendant laquelle nous voyons parfois défiler librement derrière nos paupières une imagerie variée. Cette rêverie est qualifiée d’« hypnagogique » (qui apporte le sommeil). Elle se compose de figures géométriques, de paysages ou de visages, mais aussi de sons et de sensations corporelles, la plus courante étant celle de tomber dans un trou. De façon concomitante, l’activité cérébrale se ralentit. Une étude récente vient de préciser l’origine cérébrale de ces rêveries d’endormissement. En 2010, l’équipe de Luis Garcia-Larrea, qui dirige l’unité Intégration centrale de la douleur de ­l’hôpital neurologique Pierre-Wertheimer, à Lyon,

L’essentiel >>TOUTES LES PHASES du sommeil comportent une activité mentale onirique, même si les rêves sont particulièrement étranges durant le sommeil paradoxal.

>>UN LOGICIEL « DÉCODEUR DE RÊVES » a été mis au point

par une équipe japonaise qui a réussi, en enregistrant l’activité du cortex visuel, à prédire la catégorie d’objets vus en rêve.

>>L’ACTIVITÉ CÉRÉBRALE est différente entre le rêve

et le rêve lucide, période où le dormeur est conscient de rêver.

38 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15

a en effet montré, à l’aide d’enregistrement des ondes cérébrales par électroencéphalographie, que le cerveau humain s’endort progressivement du centre à la périphérie. Le sommeil commence par les structures profondes du cerveau, notamment par le thalamus, noyau servant de carrefour entre les voies sensorielles et le cortex. Puis il gagne le cortex. Finalement, l’ensemble du cerveau est ralenti de façon homogène au bout d’une dizaine de minutes [1]. Pendant cette période, le cortex sensoriel reste encore très actif, tout en étant détaché de ses connexions sous-corticales habituelles. C’est cette activité sans connexion qui pourrait susciter l’imagerie hypnagogique.

2 Quand rêvons-nous ? On a longtemps pensé que les rêves ne survenaient que durant le sommeil paradoxal. Cette phase spécifique a été mise en évidence dans les années 1950 par les Américains Eugene Aserinsky et Nathaniel Kleitman, et par le Français Michel Jouvet. Le sommeil paradoxal survient cycliquement trois à cinq fois par nuit, toujours après une heure et demie d’une autre phase de sommeil qualifié de lent parce que l’activité du cerveau est ralentie. Durant le sommeil paradoxal, la musculature est relâchée, le dormeur difficile à réveiller, et l’ensemble suggère un sommeil très profond. Pourtant, le dormeur a des mouvements oculaires rapides sous ses paupières fermées, comme s’il regardait un film intérieur, sa respiration est irrégulière et son activité cérébrale est rapide, assez proche de celle de l’endormissement. Réveillé après 10 minutes de sommeil paradoxal, il rapporte dans 80 % des cas un souvenir de rêve. À cause de ces différentes caractéristiques, on a cru que le contenant (le sommeil paradoxal) et le contenu (le rêve) étaient équivalents. Pourtant, dès les années 1960, de nombreuses équipes ont montré que le dormeur réveillé en sommeil dit « lent » rapportait aussi des rêves dans 50 % des cas en moyenne. Il y a eu de nombreux débats : étaient-ce vraiment des rêves ou seulement quelques pensées  ? Finalement,


© NICK HANNES/COSMOS

La perception d

À première vue, cette femme semble planer au-dessus du sable. Mais en y regardant de plus près, nous prenons conscience que la scène est éclairée par la gauche et que l’ombre n’est pas celle de l’estrade, mais d’un drapeau. 48 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15


u réel

Q

ue se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous voyons un objet en ayant conscience de le voir ? L’électroencéphalo­ graphie dévoile la présence d’une onde qui se diffuse de l’arrière à l’avant du cerveau. Une onde qui existe aussi, bien qu’atténuée, chez le bébé de 5 mois. Mais on se demande à quoi elle correspond. Des travaux récents indiquent que notre cerveau reconstruit la réalité plus qu’il ne la perçoit. Une reconstruction dépendante de notre état intérieur et de nos émotions. Or nous pouvons contrôler ces états : décodée via le casque à électrodes, la méditation semble diminuer l’impact des émotions stressantes qui troublent notre perception.

De quoi le bébé est-il conscient ?

50 

par Anne Debroise

Emmanuel Sander : « Notre pensée progresse par analogies »

54 

propos recueillis par Sophie Coisne

Nos sens ne servent à rien, ou presque

58 

par Anne Lefèvre-Balleydier

La méditation amplifie la conscience

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par Anne Debroise

Le numérique questionne notre rapport au réel

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par Serge Tisseron

Nº 15 • 2015

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LA PERCEPTION DU RÉEL

De quoi le bébé est-il conscient ? L’imagerie permet aujourd’hui de traquer, jusque dans le cerveau des nouveau-nés, la présence de structures qui supportent l’émergence de la conscience individuelle. PAR Anne

Debroise,

journaliste.

Lorsqu’il se regarde dans un miroir, un bébé de 10 mois sourit à son image, la touche. Ce n’est que vers 20 mois qu’il comprendra que ce reflet, c’est lui.

50 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15


J

udith adore se regarder dans un miroir. La fillette de 6 ans se coiffe, rajuste sa robe et teste son sourire. Ce comportement, a priori banal, est en réalité le résultat d’un lent processus d’émergence de la conscience individuelle chez l’enfant. La conscience individuelle est celle qui permet de se percevoir comme un individu distinct des autres et interagissant avec le monde extérieur. Elle émerge par étapes. Ainsi, ce n’est que vers 20 mois que Judith a compris que ce reflet dans le miroir, c’était elle. Et qu’elle a commencé à jouer avec son image. Mais les premières lueurs de conscience émergent bien avant cet âge, comme commencent à le montrer les psychologues. Hugo Lagercrantz, pédiatre à l’Institut Karolinska de Stockholm, est l’un des pionniers de ce domaine. Cela fait des décennies qu’il traque l’apparition des premiers signes objectifs de conscience chez le très jeune enfant : « Ce que nos recherches nous montrent avant tout, c’est que la conscience apparaît de manière progressive, avec des étapes qui correspondent à la mise en place de ses différentes composantes. » Il s’est surtout intéressé à sa composante la plus primitive : la conscience perceptive. Il s’agit de la capacité à percevoir des sensations, la douleur, les stimuli visuels, les sons, le toucher, le goût et les odeurs.

évaluer chez le bébé avec des tests non verbaux : quand celui-ci prend conscience d’une image insolite, par exemple, son regard marque un temps d’arrêt que l’on peut mesurer. Mais, de l’autre côté, « chez les tout-petits, l’étude de la conscience individuelle ne va pas de soi », admet Ghislaine Dehaene, qui dirige l’unité « bébé » du laboratoire de neuro-imagerie du centre NeuroSpin, à Saclay. Car, ajoute-t-elle, « le bébé ne parle pas, il ne dit pas ce qu’il ressent et sa communication non verbale elle-même reste approximative ». Les psychologues se sont donc ingéniés tout au long du XXe siècle à inventer des tests permettant de déduire l’état subjectif de l’enfant. Le plus connu d’entre eux consiste à observer la réaction d’un enfant face à son image dans le miroir. Ce test a été développé dans les années 1930 par le psychologue français Henri Wallon, puis exploité, notamment par Jacques Lacan et Françoise Dolto, pour définir des stades du développement psychologique. Bien que l’on reproche à ce test de laisser une trop grande place à l’interprétation, celui-ci est devenu un standard de la mesure de la conscience de soi. Ainsi, on a montré qu’entre 4 et 6 mois, le petit huma i n c ommence à s’intéresser à son image dans le miroir. Entre 6 et 12 mois, elle suscite en lui une réaction sociale : il lui sourit, la touche avec les mains ou la bouche. Entre 13 et 19 mois, l’attirance laisse place à la gêne : il évite de regarder le miroir. Enfin, entre 20 et 24 mois, l’enfant semble s’y reconnaître, s’amusant à gesticuler devant son image. C’est à cet âge qu’il réussit le test de la tache. Il porte la main à son propre front pour toucher la marque colorée que l’expérimentateur y a dessinée sans qu’il s’en rende compte, et qu’il remarque dans le miroir. S’il le fait, c’est sans doute qu’il >>>

© VOISIN/PHANIE

Juste avant la naissance, les fœtus réagissent déjà au toucher, au goût et aux sons

Le test de la tache. Allant à l’encontre du postulat longtemps répandu que les bébés ne ressentent pas grand-chose et notamment pas la douleur, Hugo Lagercrantz a démontré que leurs capacités de perception émergent très tôt [1] : « Même les fœtus, juste avant la naissance, réagissent déjà au toucher, au goût et aux sons. On peut observer l’expression très caractéristique de leur visage par échographie. » À la naissance, ces capacités se développent et leurs progrès s’observent plus facilement. Les bébés se montrent sensibles aux odeurs, aux sons et aux sensations tactiles. Ils reconnaissent même les visages, distinguent leur langue maternelle des autres langues, ce qui témoigne que leur cerveau traite des perceptions complexes. Et ils réagissent en conséquence : si on leur tire la langue, ils font de même ! Pour Hugo Lagercrantz, cette conscience perceptive constitue le socle sur lequel se construit la conscience individuelle, capacité à se ressentir comme une personne dotée d’un seul corps, qui perçoit le monde et interagit avec lui. Or d’un côté, la conscience perceptive est relativement facile à

L’essentiel >>VERS 20 MOIS, u n enfant se reconnaît dans un miroir, c’est le début de la conscience de soi.

>>MAIS UN EMBRYON de conscience perceptive apparaît p ­ robablement beaucoup plus tôt : les structures cérébrales de cette composante primitive de la conscience seraient en place avant la naissance.

>>LA CAPACITÉ À ACCÉDER à cette conscience perceptive se m ­ ettrait en place progressivement dès 5 mois, selon une étude d ­ ’imagerie cérébrale.

Nº 15 • 2015

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© AMÉLIE BENOIST/BSIP

Les maladies d

L’imagerie permet de mieux comprendre les mécanismes cérébraux et d’améliorer les diagnostics, lors de comas prolongés notamment. 74 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15


e la conscience

C

oma prolongé, schizophrénie, épilepsie… le grand défi du XXIe siècle est de vaincre les maladies du cerveau. Beaucoup d’entre elles perturbent la conscience. Et beaucoup d’espoirs reposent sur les avancées dans la compréhension des mécanismes cérébraux qui les déclenchent. Certains obstacles ont déjà été franchis. Ainsi, on sait évaluer si une personne dans le coma a des chances de revenir à la conscience. On a identifié la zone du cerveau qui déclenche les expériences de sortie du corps, dont sont parfois victimes les épileptiques. Reste à trouver des moyens d’agir sur ces mécanismes cérébraux, pour rétablir la conscience et atténuer les effets de ces troubles.

Steven Laureys : « Détecter la conscience lorsqu’elle s’enfuit »

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propos recueillis par Marie-Laure Théodule

Améliorer le pronostic après un coma

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par Gautier Cariou

Sortir de son corps : une illusion troublante

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par Christophe Lopez et Olaf Blanke

Comment naissent les hallucinations

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par Arnaud Cachia et Renaud Jardri

Quand la moitié du monde disparaît

92 

par Philippe Lambert

Nº 15 • 2015

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LES MALADIES DE LA CONSCIENCE

Quand la moitié du monde disparaît Certaines personnes perdent partiellement ou totalement conscience de la moitié gauche de leur espace. Mais il est possible de leur apprendre à explorer à nouveau cette partie de leur monde. PAR P  hilippe journaliste.

Lambert,

S

i vous demandez à François de reproduire le dessin d’une maison, il n’en dessinera que la moitié droite, comme si le bâtiment avait été coupé en deux par une scie. Et si vous l’invitez à barrer des petits traits semés un peu partout sur une feuille de papier, il ne rayera que ceux de droite. À l’instar de François, plus de 50 % des patients ayant subi un accident vasculaire cérébral (AVC) au niveau de l’hémisphère droit se comportent durablement comme si leur conscience de la moitié gauche de l’espace s’était effritée, voire, dans les cas les plus graves, avait disparu. Ces personnes souffrent, à des degrés divers, de négligence spatiale unilatérale, plus communément appelée ­héminégligence. Un trouble qui demeure largement méconnu, y compris des cliniciens, bien qu’il puisse affecter jusqu’à 85 % des patients au cours des premiers jours (phase aiguë) suivant un AVC. Les malades les plus sévèrement atteints se cognent aux meubles et aux murs situés à leur gauche, omettent de se raser ou de se maquiller le côté gauche du visage, négligent de manger les aliments occupant la moitié gauche de leur assiette… Certains ont même le regard et la tête constamment tournés vers la droite. Chez d’autres, le déficit est plus subtil et moins invalidant. Ainsi, 92 • Hors-série • La Recherche | 2015 • Nº 15

dans une forme du trouble baptisée extinction, les patients disposent encore d’une capacité attentionnelle suffisante pour prendre conscience d’un stimulus se manifestant à gauche, à condition qu’aucun autre stimulus n’apparaisse simultanément dans la partie droite de leur champ visuel. « Quand il y a compétition entre deux stimuli situés ­respectivement à gauche et à droite, celui de droite polarise ­l’attention au point de toujours l’emporter », précise le neurologue Paolo Bartolomeo, directeur de recherche Inserm à l­ ’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), à Paris. Les signes que présentent les patients héminégligents disparaissent rapidement ou persistent durant des mois, des années ou toute la vie. L’amélioration spontanée de la négligence est donc

L’essentiel >>L’HÉMINÉGLIGENCE e st

une perte partielle ou totale de la conscience du côté gauche de l’espace. Elle peut devenir chronique et très invalidante.

>>CE TROUBLE serait dû à un déficit de l’attention visuo-spatiale lié à des lésions cérébrales dans l’hémisphère droit, après un AVC. >>LE RÔLE de l’hémisphère

gauche, suractivé en cas d’héminégligence, fait l’objet de débat. On se demande s’il faut ou non diminuer cette suractivité pour traiter le trouble.

loin d’être la règle : dans au moins un tiers des cas, les désordres observés en phase aiguë persistent plus d’un an après l’apparition des lésions cérébrales à l’origine du trouble qui risque alors de s’installer définitivement.

Représentation mentale. À quoi ce trouble est-il dû ? Dans les années 1950, il fut attribué à tort à une hémianopsie, perte de la vision touchant une moitié du champ visuel à la suite d’une lésion du cortex visuel ou d’une déconnexion entre ce dernier et le reste du système visuel. En 1970, les travaux de Marcel Kinsbourne, aujourd’hui professeur de psychologie à la New School University, à New York, changèrent la donne  [1]. Depuis lors, en effet, l’héminégligence est appréhendée comme un trouble cognitif impliquant plusieurs déficits de base, dont essentiellement un déficit de l’attention visuo-spatiale. Les travaux réalisés chez le sujet sain ont mis en évidence que l’attention est centrale dans le phénomène de la conscience. Le cas des patients héminégligents le confirme puisqu’ils ne sont pas conscients d’une partie de ce qu’ils voient. « Il ne suffit pas de voir quelque chose pour en être conscient », insiste Paolo Bartolomeo. En 1978, des travaux conduits par Edoardo Bisiach, professeur à l’université de Milan, avaient toutefois semé le doute quant à la nature exacte de l’héminégligence [2]. Était-elle bien un trouble attentionnel, comme on le postulait depuis l’étude de Marcel Kinsbourne ? Edoardo Bisiach avait demandé à deux

Hors-série La Recherche n°15 - La conscience, ce que nous révèlent les scientifiques  

La conscience, ce que nous révèlent les scientifiques : hypnose, méditation, rêves, hallucinations, coma...

Hors-série La Recherche n°15 - La conscience, ce que nous révèlent les scientifiques  

La conscience, ce que nous révèlent les scientifiques : hypnose, méditation, rêves, hallucinations, coma...

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