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TECHNOLOGIE L’efficacité énergétique moteur d’innovation

ÉCONOMIE L’efficacité énergétique ne connaît pas la crise

SOCIÉTÉ « Comment changer nos comportements énergétiques ? », interview de Chantal Derkenne, sociologue à l’ADEME

Tous les deux mois, ce cahier La Recherche vous permet de comprendre les défis technologiques, économiques et environnementaux des énergies.

chercheurs d’énergies

L’efficacité énergétique 1.

Cahier spécial réalisé avec le soutien de la direction scientifique de


L’EFFICACITÉ ÉNERGÉTIQUE TECHNOLOGIE

L’efficacité énergétique, moteur d’innovation Voitures hybrides, matériaux à changement de phase, maquettes numériques… La course à l’efficacité énergétique voit émerger de nouvelles technologies dans les secteurs des transports et du bâtiment. Innovantes, ces solutions doivent être pensées en fonction des usages pour mieux exploiter les ressources.

Présenté comme le premier bâtiment à énergie positive de France, la Cité de l’environnement, située à Saint-Priest (Rhône), a été pensé pour récupérer le maximum d’apport solaire au sud. Le chauffage est assuré par une pompe à chaleur géothermique, et des panneaux photovoltaïques placés en toiture produisent de l’électricité.

L’

efficacité énergétique a le vent en poupe. Désignant les technologies qui permettent de produire les mêmes biens ou services en utilisant le moins d’énergie possible, elle est au cœur des efforts d’innovation actuels. « Dans un contexte de réduction des gaz à effet de serre, diminuer notre consommation reste le meilleur moyen de concilier augmentation de la demande énergétique et lutte contre le réchauffement climatique », explique Olivier Appert, président de l’Alliance nationale de coordination de la recherche pour l’énergie (ANCRE). Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’efficacité énergétique pourrait

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ainsi contribuer à hauteur de 45 % à l’effort global de réduction des émissions de CO2. Face à de tels enjeux, motivés par une réglementation de plus en plus contraignante et une facture énergétique en hausse, tous les secteurs économiques se lancent dans une course aux technologies vertes. Celui des transports, qui représente un tiers de la consommation totale de l’Union européenne, n’échappe pas à cette tendance. Une kyrielle de projets est en cours. L’utilisation de matériaux composites en aéronautique assu­re aujourd’hui des gains de poids importants. Des logiciels d’aide à la conduite sont développés afin d’optimiser la consommation de carburant.

Mais c’est la motorisation dans l’automobile, symbole de nos sociétés modernes, qui se trouve au centre des attentions. « Contrairement aux idées reçues, des gains énergétiques très importants sont attendus sur les moteurs thermiques classiques », assure Jean Delsey, conseiller scientifique à l’Institut national de recherche sur les transports et leur sécurité (INRETS). L’une des pistes explorées est l’injection directe, une technologie qui consiste à envoyer le carburant sous pression directement dans la chambre de combustion, via une pompe pilotée électroniquement. La répartition du carburant est ainsi mieux contrôlée, ce qui permet à la fois de l’économiser et d’augmenter le rendement du moteur. Une autre voie repose sur l’apport d’air comprimé dans la chambre de combustion : le mélange explosif devient alors plus efficace, d’où une puissance motrice supérieure. « Les estimations tablent sur une réduction de 20 % de la consommation de nos véhicules, grâce au déploiement de ces procédés », précise Jean Delsey. Au-delà de ces améliorations, c’est sur l’électrification des véhicules que les chercheurs misent pour limiter l’impact sur l’environnement et diversifier les sources d’énergie. On assiste actuellement à une véritable mobilisation autour des véhicules hybrides. Lancée en 1997, la Toyota Prius fait des émules, et tous les constructeurs se lancent les uns après les autres. Quel est le principe ? La technologie hybride associe une motorisation électrique avec une motorisation thermique à essence, et bientôt diesel. Lors des accélérations, la propulsion du véhicule est assurée par le moteur électrique. En régime de croisière, c’est le moteur thermique qui prend le relais. Dans les versions plus avancées, la récupération de l’énergie libérée lors des freinages contribuera à alimenter le véhicule en électricité. Ainsi, l’hybride offre d’importantes économies de carburant en ville, où l’on freine


Démonstrateur hybride rechargeable développé par IFP Énergies nouvelles.

En associant deux types de motorisation, thermique et électrique, la technologie hybride permet d’optimiser le rendement global du véhicule. Cela se traduit par un gain de consommation de carburant et par une réduction d’émissions.

de repenser et de redéployer des infrastructures pour la recharge des batteries. L’une des solutions envisagées est le développement de véhicules plug-in hybrides (ou hybrides rechargeables) permettant, au choix, d’assurer un mode de propulsion tout électrique après recharge sur des trajets courts en ville, ou un mode hybride le reste du temps, sur de plus longs parcours, le week-end par exemple. Premier consommateur d’énergie en France et en Europe, le sec-

 imbio : Une maquette numérique S pour tout le bâtiment Utilisés pour concevoir, réaliser et exploiter les bâtiments, les outils numériques sont devenus indispensables pour s’assurer de l’efficacité énergétique des technologies mises en œuvre dans les conditions d’usage des bâtiments. Problème : ces logiciels sont souvent incompatibles. « Architectes, industriels, constructeurs ont tous des logiciels adaptés à leur métier. Malheureusement, ils communiquent mal entre eux », explique Jean-Christophe Visier, directeur Énergie du CSTB. Pour y remédier, le CEA, le CNRS et le CSTB se sont associés pour lancer le programme de recherche SIMBIO. L’objectif de ce projet, soutenu par l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), est de développer des actions de recherche, afin de proposer aux professionnels du bâtiment une suite logicielle innovante, permettant de faire le lien entre les différents acteurs impliqués et les logiciels qu’ils utilisent. Et ce pour leur donner la possibilité de mener de A à Z une opération immobilière, tout en répondant aux nouvelles exigences énergétiques. À ce jour, plusieurs briques logicielles ont déjà été conçues : outils de conception assistée par ordinateur ; accès aux bases de données répertoriant les innovations industrielles récentes ; dispositifs de modélisation de la consommation électrique ou du niveau de confort…

teur du bâtiment est l’autre grand défi énergétique. « Ses acteurs se trouvent face à des changements profonds dans les technologies de construction », affirme Jean-Christophe Visier, directeur Énergie du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Selon la Commission européenne, ces mutations devraient permettre d’économiser respectivement 27 % dans les logements et 30 % dans les autres édifices à usage commercial. Concrètement, les recherches menées à l’heure actuelle se concentrent sur chaque composant du bâtiment. « Le recours à des matériaux isolants plus performants est l’une des priorités », indique Jean-Luc Hubert, ingénieur-chercheur à EDF R&D. Ce dernier travaille notamment à la mise au point de panneaux isolants sous vide, dispositifs constitués d’un composite à base de silice nanostructuré offrant une isolation thermique comparable à celle de matériaux traditionnels pour une épaisseur jusqu’à sept fois inférieure. L’isolation extérieure, véritable seconde peau, gagne également du terrain, afin de limiter les effets de ponts thermiques (ruptures d’isolation au travers des jonctions paroisplanchers, par exemple). D’autres travaux concernent la conception de verres électrochromes qui adaptent leur teinte selon l’ensoleillement et la température extérieure, réduisant ainsi la quantité d’énergie consommée pour la climatisation. « Il faut repenser nos technologies en partant du principe qu’une maison reçoit plus d’énergie qu’elle n’en a besoin », explique Jean-Luc Hubert. Cette nouvelle approche se traduit par l’optimisation de l’apport solaire. Sont ainsi développés  les matériaux à changement de phase, notamment, capables de stocker la chaleur le jour, par exemple, en passant de l’état solide à l’état liquide, puis de la restituer le soir, en retournant >>> nº 452 • mai 2011 | La Recherche • 71

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beaucoup. Sur route en revanche, ses performances sont celles d’un moteur à essence classique. À quand la voiture tout électrique ? Annoncée comme la solution la plus écologique dans les pays où la production d’électricité n’émet pas elle-même du CO2, elle se heurte aux mêmes inconvénients que la voiture hybride. « Les travaux actuels se concentrent sur des technologies de stockage de l’énergie électrique plus sûres, plus économiques et plus pérennes », indique Julien Bernard, chef de projet Batterie à IFP Énergies nouvelles. On cherche notamment à simuler le comportement électrique et thermique des batteries et à prédire leur vieillissement. Dans quel but ? « En utilisant des modèles prédictifs dans les systèmes de gestion embarqués chargés de piloter les batteries, on pourra être en mesure de réduire leur taille, aujourd’hui surdimensionnée par les constructeurs, de les changer moins fréquemment, de rouler plus longtemps et donc de réduire les coûts », explique Julien Bernard. La motorisation électrique n’atteindra jamais les performances d’une voiture thermique. Il faut aussi rappeler qu’elle nécessite


L’EFFICACITÉ ÉNERGÉTIQUE

TECHNOLOGIE

>>> à l’état solide. Même idée avec

les pompes à chaleur, qui offrent un rendement bien supérieur aux convecteurs électriques classiques. Le principe est comparable à celui d’un réfrigérateur, mais le but est ici d’augmenter la température. Il s’agit de transférer la chaleur du milieu le plus froid (eau, air ou sol) vers le milieu le plus chaud, grâce au changement d’état d’un fluide. Autre exemple : captée par des panneaux solaires ther-

« Ces solutions permettent déjà de concevoir des constructions à énergie dite positive, produisant plus d’énergie qu’elles n’en consomment pour leur fonctionnement. » miques, la chaleur du Soleil est aussi utilisée pour chauffer l’eau sanitaire. Éclairage naturel, membranes piézoélectriques en façade, autoproduction d’énergie…, la liste d’innovations est longue. Mais « l’enjeu, c’est aussi de bien associer toutes ces technologies, insiste Jean-Christophe Visier. La meilleure solution sur le plan énergétique doit être vue dans son ensemble. » Ainsi, tout comme en aéronautique, les bâtiments sont désormais dessinés virtuellement et leur comportement

énergétique modélisé en fonction des dispositifs intégrés. Ces « maquettes numéri­ques » s’adaptent aux usages – on ne chauffe pas une maison comme on chauffe une usine – et aux conditions extérieures : l’isolation n’a pas le même rôle en été qu’en hiver. C’est en intégrant tous ces paramètres que l’on évitera tout gaspillage. Mais cela implique un contrôle en temps réel de la performance énergétique. C’est l’objectif des systèmes intelligents de gestion d’énergie, ensemble de capteurs interconnectés et informant un système central sur l’état de consommation du bâtiment. Des algorithmes se chargent alors de prendre des mesures adaptées pour réduire la consommation sans affecter le confort des bâtiments. De

La maquette numérique est une représentation 3D permettant de décrire la composition d’un bâtiment et de le « désosser » virtuellement pour, notamment, tester différentes solutions énergétiques.

tels procédés font aujourd’hui l’objet d’un programme baptisé HOMES (Habitats et bâtiments optimisés pour la maîtrise de l’énergie et des services), associant plusieurs centres de recherches et plusieurs entreprises. « Combinés à la production d’énergies renouvelables, notamment le solaire photovoltaïque, ces solutions permet­ tent déjà de concevoir des constructions à énergie dite positive, produisant plus d’énergie qu’elles n’en consomment pour leur fonctionnement », assure Jean-Christophe Visier.

L’AGV succède au TGV

A

près trente ans de bons et loyaux services, le TGV a désormais trouvé son remplaçant. L’AGV, pour Automotrice grande vitesse, devrait rentrer en service commercial en Italie, fin 2011. Construit par Alstom, il roulera plus vite, transportera plus de personnes et consommera moins d’énergie. Pour parvenir à un tel résultat, ses concepteurs ont entièrement revu sa motorisation. Contrairement au TGV classique, propulsé par deux motrices situées à l’avant et à l’arrière du train, les voitures de l’AGV disposent toutes d’un moteur installé sur chaque essieu. Un peu comme une voiture 4 x 4 en quelque sorte. Ainsi, la puissance motrice de la rame est maintenue

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quelle que soit sa longueur. Autre avantage, la possibilité de remplacer les motrices par des wagons passagers, d’où un gain de place obtenu de 30 % supplémentaire pour les places assises. Ces nouvelles rames auraient ainsi la capacité de transporter jusqu’à 650 personnes chacune, contre 510 maximum pour les TGV duplex actuels. En termes d’efficacité énergétique, Alstom annonce une consommation électrique réduite de 15 %. Pour en savoir plus sur l’évolution conjointe de la technologie et de l’organisation du chemin de fer, vous pouvez vous référer au supplément La Recherche n° 413 de novembre 2007, réalisé en partenariat avec Alstom.


L’efficacité énergétique ne connaît pas la crise Bénéficiant du soutien des pouvoirs publics ainsi que d’une prise de conscience liée au coût de l’énergie et aux enjeux environnementaux, le marché des économies d’énergie est en pleine croissance.

S

uite au premier choc pétrolier en 1973, la plupart des secteurs économiques ont cherché à réduire leur consommation énergétique pour améliorer leur performance économique. Ils ont alors investi dans des technologies plus « vertes ». Plusieurs dizaines d’années après, et malgré la crise économique, le marché de l’efficacité énergétique dans le bâtiment et les transports est en pleine croissance. Selon l’ADEME1, il aurait représenté 38 milliards d’euros en 2009. Il sera beaucoup plus important dans le monde selon les objectifs d’efficacité. Le marché le plus important reste celui de l’efficacité énergétique dans les transports, avec 25 milliards. Vient en deuxième position le secteur résidentiel, avec 13 milliards. « Pour autant,

le gisement d’économies d’énergie le plus important se situe dans le bâtiment », précise Thomas Gaudin, économiste à l’Ademe. Quant aux prévisions, elles tablent sur une croissance du marché de 7 % pour les travaux sur le bâti et de 20 % pour les équipements performants. En ce qui concerne les infrastructures de transport et les bus à haut niveau de service, la progression envisagée est de 20 %. Et avec 240 000 équivalents temps plein associés, cette progression se traduit aussi en termes d’emploi, « même si ces chiffres ne représentent que la somme des temps de travail consacrés à une activité d’amélioration de l’efficacité énergétique », relativise Thomas Gaudin, qui exprime par ailleurs que ce ne sont pas nécessairement de nouveaux emplois.

Comment expliquer cette vigueur ? Elle résulte de la spécificité de ces marchés, qui bénéficient notamment de soutiens publics forts. De nombreuses mesures ont ainsi été mises en place dans le cadre du Grenelle de l’environnement. Notamment, des avantages fiscaux comme l’éco-prêt à taux zéro pour la rénovation thermique des logements privés. Ou bien le système bonus/malus, qui doit récompenser ceux qui optent pour des voitures neuves émettant moins de CO2. Le Prebat (Programme de recherche et d’expérimentation sur l’énergie dans le bâtiment) soutient pour sa part des projets innovants de construction. Un autre instrument phare est le crédit d’impôt pour l’adoption d’équipements performants sur le plan énergétique.

L’ÉVOLUTION DES MARCHÉS EN 2009. Le marché intérieur et les exportations de biens et services contribuant à l’amélioration de l’efficacité énergétique et au développement des énergies renouvelables dépassent 54 milliards d’euros en 2009, en croissance de 52 % aux prix constants par rapport à 2006. Compte tenu des importations d’équipements et de fournitures, la production correspondante est de 45,4 milliards d’euros. Le nombre d’emplois directs dans les activités concernées est de 318 000 en équivalent temps plein. RÉPARTITION DES MARCHÉS EN MILLION D’EUROS

RÉPARTITION DES EMPLOIS DIRECTS EN ÉQUIVALENT TEMPS PLEIN

8300

25 300

Équipt EnR

AEE résidentiel

Ventes EnR

77900

ÉNERGIE D’ORIGINE RENOUVELABLE PRODUITE ET ÉNERGIE ÉCONOMISÉE EN KTEP*

52700

4720

7400

28 100

13200

159 000

AEE transports

Équipt EnR AEE résidentiel

Ventes EnR

AEE transports

6 090

Biomasse bois Autre EnR th. EnR élect.

8550

Sans oublier le certificat d’économies d’énergie imposé aux vendeurs d’énergie (pétrole, gaz, fuel…). « La vitalité de ces marchés s’explique aussi par d’importantes opérations de communication qui mènent à une prise de conscience générale de l’enjeu énergétique », explique Thomas Gaudin. C’est l’une des missions de l’Ademe. L’établissement public contribue par exemple au développement des bonnes pratiques, via le financement de projets et le conseil aux entreprises. Ses espaces Info Énergie ont attiré quant à eux 1,4 million de particuliers en 2009. « Ces nombreuses mesures sont utiles pour toucher différents usages, tous spécifiques », assure Gregory Chedin, économiste à l’Ademe. Enfin, « c’est aussi le caractère imprévisible et la violence de la montée des coûts de l’énergie qui poussent à investir », ajoute Thomas Gaudin. Ainsi, malgré une progression de 14,7 % de la production industrielle entre 1999 et 2007, la consommation énergétique de l’industrie est restée quasiment stable, mais il faut reconnaître qu’une partie a été exportée avec la mondialisation. En outre, ces mutations représentent aussi une véritable opportunité de croissance dans certains secteurs. « Les acteurs du bâtiment ont compris que l’efficacité énergétique allait leur ouvrir de nouveaux marchés », indique Jean-Christophe Visier, directeur Énergie du CSTB. Marchés, emplois et enjeu énergétique des activités liées à l’amélioration de l’efficacité énergétique et aux énergies renouvelables : situation 20082009 – Perspectives 2010.

1

3710 Éco. éner.

Marchés 2009 aux prix 2009 (marché intérieur et exportations). Équipt EnR : marchés des équipements pour le développement des énergies d’origine renouvelable, y compris installation. AEE : amélioration de l’efficacité énergétique (secteur résidentiel et transports). th. : thermique. élect. : électrique. Éco. éner. : Économies d’énergie. Les données sur les économies d’énergie correspondent aux économies théoriquement réalisées au cours de l’année 2009, du fait des mesures prises au cours des années 2005 à 2009. *KTEP : Millier de tonnes d’équivalent pétrole.

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L’EFFICACITÉ ÉNERGÉTIQUE ÉCONOMIE


L’EFFICACITÉ ÉNERGÉTIQUE société

Comment changer nos comportements énergétiques ? Pour consommer moins d’énergie, les solutions technologiques ne suffisent pas. Il faut aussi revoir nos habitudes, mais les résistances au changement sont encore fortes. La solution passe par une action coordonnée.

« Faire parvenir l’information au niveau des citoyens est une condition indispensable à l’évolution des pratiques. »

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Les pratiques économes en énergie se concrétisent-elles ? Chantal Derkenne. Cela dépend. Les enquêtes d’opinion montrent que la sensibilisation à l’environnement est une préoccupation très ancrée dans l’esprit des Français, même si la conjoncture économique et politique ne le favorise pas. Cela s’illustre notamment par les efforts consentis pour le tri des déchets, souvent considéré comme un acte de citoyenneté. En revanche, les personnes sont d’emblée moins préoccupées par une meilleure gestion

Chantal Derkenne

est sociologue au service Économie et prospective de l’ADEME.

de l’énergie à la maison, car elle y est invisible, non palpable, et que beaucoup d’usages sont routiniers. Doit-on en conclure que les discours actuels sont inefficaces ? Ch. D. Non. Faire parvenir l’information au niveau des citoyens est une condition indispensable à l’évolution des pratiques. En effet, comment penser à isoler son logement si l’on ne connaît pas l’état des déperditions thermiques de celui-ci ni les solutions techniques envisageables ? D’ailleurs, cela fonctionne. En France, les travaux de rénovation ont atteint un niveau record en vingt ans. Mais dans le même temps, la consommation de produits bruns, qui recouvrent tous les appareils audio et vidéo, augmente sans cesse. D’un usage à un autre, les comportements varient. N’oublions pas que tous ces discours sur la maîtrise de l’énergie sont récents. Nous sommes issus d’une génération ayant vécu dans l’abondance énergétique, qui engendre nécessairement des comportements de gaspillage. Du coup, changer les mentalités prendra du temps. On parle pourtant d’efficacité énergétique depuis le premier choc pétrolier de 1973… Ch. D. En effet, les premières politiques d’efficacité énergétique sont apparues en France à cette époque. Mais la situation était différente. On cherchait alors à réduire notre consommation de pétrole. Pour le grand public, cela se traduisit par des messages simples : optimiser et limiter le chauffage à la maison, utiliser sa voiture sciemment et avoir une conduite modérée. Aujourd’hui, on nous demande des efforts à tous les niveaux, quand on se déplace, à la maison, pour nos loisirs, au moment de nos achats courants mais aussi de nos investissements, ce qui donne un discours plus com-


Comment s’adresser aux consommateurs d’énergie ? Ch. D. En réalité, le « consommateur d’énergie » n’existe pas. Mieux vaut décliner les messages et les actions en fonction des usages, comme le chauffage ou la mobilité. De plus, ces derniers varient en fonction des cycles de vie. Nos comportements changent, selon que l’on soit jeune ou vieux, que l’on habite en ville ou à la campagne. Pour être pertinent, les discours doivent donc s’adresser à tous ces profils. Pour autant, les

plus informés n’adoptent pas forcément la meilleure attitude, selon plusieurs études. Pour quelle raison ? Ch. D. Rares sont ceux qui bouleversent leurs habitudes par cons­ cience environnementale. Cha­cun doit y trouver un intérêt : optimiser son budget, aller plus vite, améliorer son bien-être… Nous effectuons tous des arbitrages entre avantages et contraintes, d’autant plus que certains gestes sont loin d’être anodins. Dans le domaine des transports par exemple, ne plus utiliser de voiture représente très souvent un surplus de contraintes. L’isolation d’un logement coûte cher. En toute logique, ce sont les petits gestes quotidiens visant à économiser l’énergie à la maison, comme le remplacement des ampoules électriques ou de l’électroménager par des appareils plus performants, qui sont en croissance.

44 %

des ménages déclarent que c’est la question des coûts de l’énergie qui les poussent principalement à réduire leur consommation. Source : Enquête Sofres 10 000 ménages pour l’ADEME.

Qu’en est-il des nouvelles pratiques, comme l’autopartage ? Ch. D. On assiste à l’émergence, dans la sphère privée, d’initiatives comme l’autopartage, qui consiste à partager l’utilisation d’un véhicule dans un

 ’autoproduction d’énergie incite-t-elle L à plus de sobriété ? Ceux qui produisent leur propre énergie par l’intermédiaire de panneaux solaires ou d’éoliennes sont-ils plus économes ? On pourrait s’y attendre, en partant du principe que ces investissements technologiques témoignent d’une plus grande sensibilisation aux problèmes environnementaux. En réalité, c’est loin d’être évident. Cette conclusion ressort d’une étude sociologique menée par l’ADEME, GrDf et GDF SUEZ-Crigen (Comité de recherche et d’innovation gaz et énergies nouvelles). À cette occasion, les pratiques des ménages qui sont équipés d’une unité de production décentralisée d’énergie ont été analysées. D’après les résultats obtenus, un peu moins de la moitié des personnes rencontrées ont déclaré ne pas avoir modifié leurs habitudes de consommation d’énergie. Autrement dit, ceux qui avaient des pratiques économes affichent toujours une demande décroissante, et les personnes motivées par des intérêts financiers ne font toujours pas le lien entre production et maîtrise de l’énergie. Un peu plus de la moitié des ménages ont en revanche déclaré avoir modifié leurs comportements depuis qu’ils sont équipés. On observe deux cas de figure très différents. Certains se disent plus attentifs à leur consommation et adoptent des pratiques plus économes. À l’inverse, d’autres profitent d’une énergie plus propre et moins chère pour accroître leur confort : des bains au lieu de douches, une piscine de plus en plus chauffée… Toujours selon l’étude, l’un des moyens de lutter contre cet effet rebond serait l’installation de dispositifs de suivi de production, qui affichent la quantité d’énergie produite, les économies réalisées mais aussi l’impact environnemental.

groupe d’individus. D’autres optent pour le cohousing, visant à mettre en commun plusieurs pièces à vivre entre voisins. Dans la plupart des cas, ce sont des groupes pionniers qui en sont à l’origine, poussés par leurs idéaux, dynamiques et ayant un certain goût du risque. Mais la maîtrise de l’énergie n’est pas forcément une fin en soi. Pour preuve, l’autopartage permet à certaines personnes d’utiliser une voiture alors qu’elles utilisaient un autre mode de transport avant. De quoi relativiser le bénéfice environnemental. Quoi qu’il en soit, l’influence de ces groupes peut être grande en tant que promoteurs d’une innovation sociale. Tout processus d’innovation nécessite cependant, dans un deuxième temps, la production d’un nouveau cadre normatif. À cette condition, comme le souligne Dominique Desjeux, « ce qui était connu initialement comme marginal, voire déviant, devient alors une nouvelle norme sociale ». Autrefois inédite, l’installation de panneaux solaires est devenue banale. Comment susciter de nouveaux comportements énergétiques ? Ch. D. La solution miracle n’existe pas. Mais c’est en agissant à plusieurs niveaux que l’on fera évoluer les choses, tout en comprenant que ce n’est pas au citoyen de porter seul la responsabilité de nos choix sociétaux. Aux pouvoirs publics de montrer la voie du développement durable sans oublier les plus démunis, tout en proposant une véritable vision d’aménagement du territoire. Des alternatives technologiques cohérentes sont aussi indispensables. Sans oublier l’information, nécessaire pour réfléchir et déclencher le passage à l’acte. Sans cohérence entre tous ces éléments, cela ne peut fonctionner. PROPOS RECUEILLIS PAR Jérôme Viterbo

Ce cahier spécial a été réalisé avec le soutien de la direction scientifique de Comité éditorial : Jean-François Minster, Total - Olivier Appert, IFP Énergies nouvelles et ANCRE - François Moisan, ADEME - Bernard Salha, EDF - Bernard Tardieu, Académie des technologies Jean-Michel Ghidaglia, La Recherche. Rédaction : Jérôme Viterbo Conception graphique et réalisation : A noir, Crédits photographiques : Alstom, Pôle Solère, IFP Énergies nouvelles, CSTB Retrouvez ce cahier spécial en français et en anglais sur le site

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plexe, touchant à de nombreuses situations. Or, la perception de notre consommation varie d’un usage à un autre. Dans le cas de nos déplacements en voiture, les consommations sont relativement faciles à appréhender : celles-ci disposent d’un réservoir que l’on doit remplir régulièrement, et dont on perçoit les limites. À l’inverse, l’électricité ou l’eau chaude sont distribuées en continu. Dans ce cas, le lien entre activité et consommation d’énergie est rarement fait. Pour nos achats, le lien est encore plus difficile à établir, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle s’ouvre le grand chantier de l’étiquetage environnemental.

L'efficacité énergétique  

Cahier spécial réalisé avec le soutien de la direction scientifique de TOTAL

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