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LE SHAMROCK février 2012

ÉDITORIAL Ce mois-ci le Shamrock fait peau neuve. Jusqu’au dernier numéro, nous nous étions contentés d’une simple alternance entre articles relativement courts et d’autres articles plus longs. Les premiers avaient pour but de vous donner un aperçu rapide sur un album récent que nous avions apprécié et que nous souhaitions vous faire découvrir, sans distinguer les genres musicaux dans des rubriques appropriées. Les seconds, quant à eux, se devaient d’étudier plus en profondeur un artiste ou un album, afin de compléter les connaissances de ceux qui auraient pu le connaitre, et de donner une vision plus globale et plus détaillée à ceux qui n’y, il faut bien le dire, connaissaient rien. Du point de vue de la quantité potentielle de découverte, sans doute était-ce la une méthode efficace pour qui était désespérément avide de nouvelles écoutes. Mais il nous est apparu que tout ceci, cette orgie de nouveaux artistes était sans doute quelque peu indigeste, aussi avons nous décidé de changer l’organisation de ce mensuel afin de la rendre plus assimilable et surtout plus interactive. Il est vrai qu’à présent que le site d’ON AIR est en ligne depuis un mois déjà (http://onair-groupedhec.com, pour ceux qui n’auraient pas encore compris), vous disposez à présent d’un autre moyen de découvrir rapidement beaucoup d’artistes. Nous réserverons malgré tout quelques pages à ces traditionnels articles musicaux et cinématographiques dans les numéros précédents, mais ils ne constitueront plus le coeur du Shamrock. Première innovation : la majeure partie de ce mensuel sera désormais attribuée à un dossier dont le thème, toujours à dominante musicale, cinématographique ou plus largement culturel, changera à chaque nouveau numéro. Comme vous l’aurez sûrement remarqué grâce à cette couverture pour le moins explicite, le dossier de ce mois-ci portera sur l’apport de la musique au cinéma par le biais de ce qu’on appelle dans le jargon les Bandes Originales. Et si ce n’est pas encore le cas, vous verrez que leur utilisation et même leur forme diffère bigrement d’un film à l’autre, d’une époque à l’autre, qu’il

NOUVEAU ! Le Shamrock innove et devient interactif. D é s o r m a i s , p l u s i e u r s fl a s h c o d e s s e ro n t disponibles à la fin de chaque rubrique. Ils vous permettent d’accéder aux playlists correspondantes grâce à votre téléphone et par un simple clic. Il vous suffit de télécharger l’application Flashcode gratuitement, puis de flasher les codes présents sur ce Shamrock.

s’agisse de chansons populaires ou de morceaux orchestraux composés spécialement pour les besoins du film et de son réalisateur. Mais ne nous éternisons pas làdessus maintenant, puisque cinq pages y sont déjà entièrement consacrées dans ce journal. Quoi qu’il en soit, le but de la manoeuvre est, pour nous comme pour vous, d’apprendre plus et d’acquérir un savoir plus profond et moins superficiel sur ce que, d’une manière ou d’une autre, nous connaissons ou avons déjà rencontré. C’est donc au profit de cette première nouveauté et dans le but d’être mois rébarbatifs (chiants peut être) que, et c’est la mort dans l’âme que je l’admets, nous avons du considérablement raccourcir la place accordée habituellement à cet éditorial. Nous espérons en contrepartie que ces dossiers vous intéresseront et que vous prendrez autant de plaisir à les lire que nous en avons éprouvé à l’écrire Deuxième amélioration et deuxième changement majeur pour ce numéro, de nature purement technique, ludique également sans doute : Pour rendre plus vivants nos articles musicaux, nous avons décidé d’utiliser les progrès de la science, plus particulièrement en matière de téléphonie mobile (j’ai la désagréable impression d’être un vendeur Orange en utilisant cette expression) afin de vous permettre d’écouter les morceaux dont nous parlons au moment même où vous parcourrez les lignes de ces mêmes articles. Comment diable est-ce possible, me direzvous. Eh bien ni plus ni moins qu’en suivant scrupuleusement les indications en bas de page concernant cette nouvelle application (N.B. nous avons supposé en pré-requis que les internautes modèles et cultivés que vous êtes avez tous téléchargé la formidable application dénommée Spotify). Nous constituerons ainsi deux playlists : la première portera sur les premières pages dédiées aux articles musicaux, et la deuxième portera bien évidemment sur le fameux dossier propre à chaque numéro. Voilà, nous vous souhaitons donc une bonne lecture, un bon amphi très certainement aussi, et pour la première fois, une bonne écoute.

Lucas


LE SHAMROCK février 2012

Les sorties albums du mois Schoolboy Q - Habits & Contradictions La scène indépendante est définitivement en train de s’imposer dans le hip hop américain. Après l’explosion d’Odd Future l’année dernière, c’est au tour du collectif Black Hippy de faire méchamment parler de lui. Composé de 4 membres tous originaires de Los Angeles, ce collectif était jusqu’ici surtout associé à Kendrick Lamar, qui a cartonné en 2011 avec son excellent album Section.80. Mais c’était sans compter sur Schoolboy Q , qui vient tout juste de sortir son second album Habits & Contradictions. Produit par des beatmakers de talent, cet album aux multiples facettes s’impose déjà comme un incontournable de l’année à venir. Comme le laisse entendre le titre, Habits & Contradictions est avant tout un disque imprévisible, qui balance entre un rap très gansta frime et un rap beaucoup plus torturé et personnel. Schoolboy Q nous invite dans son univers un peu déjanté, et joue avec nos oreilles en changeant sans cesse de flow et d’ambiance. Avec des lyrics d’une simplicité très efficace et des instrus d’une richesse rare, Schoolboy Q semble avoir trouvé la recette parfaite pour nous faire voyager dans son quotidien, celui d’un vrai bad boy en quête de rédemption. Mélange de légèreté et de noirceur, cet album se démarque du rap west coast habituel, et ça fait du bien. Parmi les meilleurs morceaux, je citerais Sacrilegious, My Homie mais surtout Hands On the Wheel, sur lequel Asap Rocky déchire tout. Bref, ne passez pas à côté de cet album très prometteur, qui nous prouve une fois de plus que le hip hop excelle dans l’art du renouvellement.

Johanne

Chairlift - Something En 2008, ils avaient fait beaucoup parler d’eux notamment grâce au morceau ‘Bruises’ utilisé dans une pub pour Ipod. Depuis du temps a passé, le trio est devenu un duo, et Chairlift revient aujourd’hui avec son nouvel album ‘Something’. Le groupe nous propose une pop légère et envoutante. La chanteuse, Caroline Polachek a une très jolie voix, on en profite notamment sur les morceaux ‘Frigid Spring’ ou ‘Ghost Tonight’. Chairlift c’est aussi un univers à part entière, avec des créations originales, comme le titre ‘Amanaemonesia’ dont le clip a très surement été imaginé par quelqu’un sous l’emprise de la drogue. En résumé, ‘Something’ ne déçoit pas et Chairlift revient tout aussi bon, voire meilleur que sur son premier album.

Laura

Leonard Cohen - Old Ideas Un album posthume de titres inédits ? Sûrement pas. Premièrement, M. Cohen est en excellente santé (moi aussi, je pensais qu’il était mort...), et deuxièmement, le bougre n’est absolument pas à court d’idées, en témoigne ce superbe album, inspiré et bluffant d’élégance. Bon bien sûr, sa voix est nettement plus caverneuse que sur ses succès d’antan (So Long Marianne, ou encore Suzanne), mais sa classe, elle, est intacte, peut-être même renforcée par la sagesse et les années, loins d’être un poids pour cet éternel songwriter. Sur cet album, on trouve des traces de Blues, sur Darkness par exemple, et une majorité de ballades au piano, à la guitare ou au banjo. Leonard Cohen n’est plus un chanteur, il est une voix et un poète. Les arrangements instrumentaux sont simples, sobres et sans artifices, sincères. Il utilise volontiers les violons, mais exclut toute tirade larmoyante. Cohen n’en fait jamais trop et nous envoûte littéralement à chaque nouveau titre de l’album. La Classe. Tout de même, il y en a qui sont increvables... À écouter aussi ce mois-ci : A.A Bondy, Oddfellow’s Casino (pop), First Aid Kit, Brooke Fraser, Mirel Wagner (folk), Chris Isaak, The Ting Tings, Django Django, Skip The Use - présents il y a deux ans au Père Noel Est-Il Un Rocker soit dit en passant - (rock), Professor Green, Speech Debelle (Hip Hop), Greg Brown (blues), Malia (Soul) Et la bouse du mois revient à : Van Halen, A Different Kind Of Truth


LE SHAMROCK février 2012

Les Chroniques Musicales Israël Vibration - Live !

Ma chronique sera un peu différente aujourd’hui. Je vais vous parler d’un style dont on parle moins, le Reggae. Le bon vieux reggae qui fait plaisir à écouter. Parfait pour se détendre. Qui n’aime pas écouter de temps en temps le légendaire Bob Marley  ? (si tu dis non, soit châtier). Et quand on pense Bob Marley, on pense Jamaïque, vieux reggae, rnard, non  ? Mais connaissez-vous Israël Vibration  ? Loin de moi l’idée de détrôner notre cher Bobby, mais il faut reconnaitre le talent de certains artistes Jamaïcains et ce groupe en fait partie. Israël Vibration c’est 3 amis, Apple, Skelly et Wiss. Ils sont nés dans les années 1950 avec la même maladie, la poliomyélite et se sont rencontrés dans un centre médical en Jamaïque quand ils avaient environ 5 ans. Ils commencent dans la rue et finissent par faire de petits concerts où Bob Marley les remarque et les fait jouer

en première partie dans deux de ses lives en 1979, le pied quoi. Aujourd’hui, ils continuent à faire des concerts mais seulement deux d’entre eux (Apple a quitté le groupe en 1996). J’ai eu la chance de pouvoir voir Israël Vibration en live et je voulais vous raconter un peu cette expérience assez magique. Pour vous remettre un peu dans le contexte, j’étais l’été dernier au festival de Dour en Belgique. 170  000 visiteurs sur quatre jours et un camping de 35  000 festivaliers, dont moi. Quatre jours où mon oreille a pu écouter 24h/ 24 du son d’une beauté innommable et de tous les styles différents. Nous voici le quatrième et

dernier jour de ce festival. La fatigue se ressent mais rien de mieux qu’un bon live pour se réveiller. Il est 19 heures et il a plu depuis bien cinq heures de suite. La boue remonte jusqu’au début de nos mollets, je ne vois même plus mes chaussures. Mais on prend ça avec amusement. En même temps on a eu le temps de se résigner, ca fait déjà trois jours que c’est comme ça. Ou presque. Heureusement, la plupart des concerts sont couverts sous d’énormes chapiteaux pouvant accueillir jusqu’à 15 000 petits malin(e)s. Je pars avec mes amis en direction de celui appelé « Dance Hall ». Drôle de nom pour aller voir du reggae, mais passons. Un autre chapiteau s’appelle bien  «  La Petite Maison dans la Prairie  »  ! On arrive avec un peu d’avance, il n’y avait pas de concerts avant, la soirée commence juste… Les gens sont assis et discutent. On se pose à dix mètres de la scène et on attend. Une fille assise à cinq mètres de mois ressemble étrangement à un lapin, scrutant tout ce qui bouge. Je ne m’étonne plus, c’est le Dour. La salle se remplit au fur et à mesure et rapidement un épais nuage de fumée obscurcit le chapiteau. C’est le Dour… Après une petite demi-heure d’attente, les voila enfin. Et je suis impressionné par leur arrivée. Deux gros rastas dépassant facilement la soixantaine et qui arrivent tous les deux en béquilles. La foule, déjà debout, crie devant ses deux maitres qui rentrent sur scène. Ils ont une telle prestance qu’ils arrivent à imposer un respect impressionnant. Les musiciens

s’installent et c’est parti pour 1h30 de live. J’ai adoré New York City ou encore Rude Boy Shufflin’, qui est une de leurs musiques les plus connues. Je me sentais emporter par ces musiques dans un mouvement très agréable. Payday aussi est une de celle que j’ai préférée en live, parfait pour une fin d’aprèm. Les percussions se ressentaient dans tout notre corps tellement nous étions proches de la scène. Le concert est passé à une vitesse folle et en un rien de temps, voilà Groundation qui enchaine derrière ! Plutôt bon aussi d’ailleurs. Il est 22h, il ne pleut plus. Finalement, un bon before avant le son qui fait un peu plus bobo aux oreilles. Mais surtout, une belle expérience que je conseille à tous  ! Ils passent encore de temps en temps en France si l’envie vous prenait.

Alexis


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Gramatik Ce mois-ci, petit voyage en Slovénie. En Slovénie  ? Oui, à la rencontre de Denis Jasarevic, bien plus connu sous le nom de Gramatik. Si ce nom ne vous dit peut-être encore rien, il en est tout autrement de l’autre côté de l’atlantique, où ce DJ/Producteur joue dans les plus grands et plus prestigieux festivals comme celui de Red Rock au Colorado. Son dernier album, Beatz & Pieces Vol.1, est d’ailleurs signé sur le label de Pretty Lights, autre sensation électro U.S., dont nous parlions dans le Sham de Janvier. Sa conception de la musique, aussi géniale que visionnaire, se résume dans sa phrase la plus connue  «  Good music is felt, not heard. », ainsi, l’histoire raconte que, déjà à l’époque, Madame Jasarevic tombait régulièrement sur son petit Denis de trois ans l’oreille collée sur les hauts-parleurs de la radio. Le marmot ressentait déjà un besoin quasivital de ressentir la musique vibrer en lui, aujourd’hui, le DJ partage sa passion et retourne des foules entières avec ses performances musicales. Sa vie sera donc la recherche constante d’une musique physique,

essayant de toucher autrement que par l’ouïe. C’est pourquoi il passera d’abord par le Rock pour s’orienter rapidement par la création de beats Hip-Hop, devenant la première personne à organiser un concert du genre dans sa ville natale. Par la suite, il agrémentera ses beats, composés d’instrus de base lourdes et simples, de rajouts empruntés à des styles musicaux toujours plus variés allant du Classique à la Dubstep en passant par la Soul, le tout créant un mélange souvent surprenant, mais surtout à chaque fois envoutant. A vous de vous faire une idée en écoutant son titre Muy Tranquilo. Selon moi, Gramatik a su atteindre ses objectifs, à savoir produire e t f a i r e e n t e n d r e u n e mu s i q u e

Rodrigo y Gabriela Il pleut dehors, il fait froid, c’est le temps ingrat de l’entre-saison. Tranquille au chaud dans mon appart, j’écoute de la musique. Et là sur une chanson, changement d’atmosphère : je me mets à penser aux vacances d’été, à l’Espagne, à ces soirées qui commencent si tard, qui fleurent bon les tapas, la danse, les chupitos, et j’essaie d’imaginer ce que pourrait être l’ambiance en Amérique

Latine. Cette chanson c’est « Tamacun » de Rodrigo et Gabriela. Je ne pense pas vous les faire découvrir, ils commencent à être bien connus, mais peut-être ne connaissez-vous pas toute leur histoire… pas encore du moins. Rodrigo et Gabriela, (Rod y Gab pour les intimes) sont deux guitaristes mexicains qui, malgré un apprentissage de la guitare très classique et marqué par le flamenco, ont d’abord commencé à jouer au sein d’un groupe de métal

révolutionnaire, une musique empreinte d’influences toujours plus variées, tout en suivant une ligne à la perfection, à savoir créer des beats vivants et qui font vivre le corps dans sa quasi-totalité. En ce moment mon coup de cœur va au titre Dream Big, une chanson parfaite pour vos retours de soirée, est-ce un hasard  ? Pas vraiment puisque Gramatik a été primé dans les catégories Best Chill Out artist et Best Chill Out song aux Beatport Music Awards de 2010. On espère pouvoir en profiter plus près de chez nous d’ici peu !

Clément


LE SHAMROCK février 2012

et toute leur production est quasiment enregistrée en live.

nommé Tierra Acida. Cela vous étonne  ? On a tendance à associer trop rapidement la musique latinoaméricaine au tango, à la salsa et à la rumba… Il faut savoir que la scène mexicaine a accueilli dans les années 1980-1990 de nombreux groupes de punk, hard rock et heavy métal, comme celui de Tierra Acida. C’est en 2001 que Rodrigo et Gabriela décident de former un duo de guitares acoustiques et d’abandonner un peu le genre métal pour se rapprocher de leur style d’origine : le flamenco. Il n’y a plus de voix, ni de batterie, ni de basse, toute la place est laissée à la rythmique, ce qui donne à leur son cette authenticité. La musique qu’ils créent est assez singulière  : c’est du flamenco, né du métal, influencé par le rock, le jazz et la salsa (et j’en passe…). Ils ont d’ailleurs quitté le Mexique pour s’installer en

Irlande et puisent dans ce pays de nouvelles sources d’inspiration. En fait, je trouve ça un peu dommage de vouloir les caser dans un ou plusieurs styles musicaux, ce qu’ils font est tout à fait inédit et décortiquer le style de leur musique la dénaturerait. C’est leur style, riche de leur histoire, voilà tout. Pour parler un peu de leur talent… comment dire… Ils sont monstrueux. Leur dextérité et leur rapidité sont impressionnantes, leur technique est plus qu’aboutie. Ils utilisent parfois leur guitare comme percussion pour appuyer des rythmes déjà très rapides, nous donnant l’impression qu’il y a bien plus que deux instruments. Rod y Gab libèrent une énergie incroyable sur scène. C’est d’ailleurs leur lieu de prédilection, ils font énormément de concerts (à partir de 2009, ils se lancent dans une tournée mondiale de deux ans)

Décès d’Etta James : Hommage Depuis un an, il semblerait que la nature s’obstine à prendre sa revanche sur les chanteuses soul et sur leurs excès. Après la perte regrettable mais prévisible de Amy Winehouse l’été dernier, c’est la (vraie ?) diva soul Etta James qui nous a quittés le 20 Janvier dernier, emportée par une leucémie en phase terminale qui était venue s’ajouter à Alzheimer, à une démence sénile, à une insuffisance respiratoire et à une dépendance aux anti-douleurs, sans jamais pour autant empêcher cette dernière de se raccrocher de toute ses forces à la vie grâce à sa voix. Revenons un instant sur la vie agitée de celle qui fut longtemps l’une des plus brillantes représentantes féminines de la soul.

Parlons-en de leur production d’ailleurs : le tandem a repris de grands classiques comme «  Stairway to heaven  » de Led Zeppelin ou encore «  Orion  » de Metallica, et plus récemment ils ont collaboré avec Hans Zimmer pour la bande originale du dernier Pirate des Caraïbes. Ils ont sorti en ce début d’année 2012 leur 8e album, Area 52, qui, même s’il reprend 9 de leurs titres (tels que Diablo Rojo, Tamacun ou encore Juan Loco), diffère totalement des autres. En effet, c’est la première fois que Rodrigo et Gabriela jouent avec d’autres artistes et que l’on entend dans leurs chansons d’autres instruments  : ils se sont entourés de 13 musiciens cubains réunis le nom de C.U.B.A. Et pour être totalement dans l’ambiance, ils ont enregistré cet album à Cuba. Le résultat est tout simplement génial. C.U.B.A. apporte une autre dimension aux titres phares du duo. J’aime beaucoup «  Ixtapa  », où certains rythmes rappellent l’Inde. «  Tamacun  » et «  Hanuman  » sont particuliè`rement sublimées par l’orchestre cubain. Alors tout ce que je peux vous conseiller, c’est de vous préparer un petit mojito bien frais, de mettre la musique à fond, et d’écouter cet album rythmé et chaleureux qui vous emmènera tout droit à La Havane.

Juliette


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De son vrai nom Jamesetta Hawkins, Etta James est née d’une mère alors âgée de 14 ans et d’un père inconnu (ça commence bien…) en 1938. Très vite livrée à elle même et trimballée de foyer en foyer, elle commença cependant à entrevoir ce qui sera son salut en fréquentant l’église baptiste avec ses grands parents. Elle y sera en effet vite intégrée à la chorale de l’église, jusqu’à être même repérée à l’âge de 16 ans au sein de son trio The Creolettes pour sa voix tonitruante par une pointure indéniable en la matière, j’ai nommé le producteur Johnny Otis. C’est à partir de cette date, 1954, que ce même collectif va rencontrer de plus larges succès. Voulant ensuite néanmoins voler de ses propres ailes, Etta tentera à partir de 1955 de percer en solo et va enchainer pendant cinq ans les échecs pour sombrer peu à peu et comme beaucoup d’autres dans la dépendance à l’héroïne. Cette addiction va la maintenir au fond du trou jusqu’à son plus grand succès, obtenu en 1961 avec le titre phare At Last. L’ensemble de la vie d’Etta James sera à l’image de cette même décennie, ponctuée de grands succès, des plus grandes joies aux plus profondes dépressions, et ce sont d’ailleurs ces périodes difficiles et de souffrance qui ont nourri l’ensemble de son œuvre, depuis ses premiers succès jusqu’à sa mort. C’est également cette vie faite des plus hauts sommets et des gouffres les plus abyssaux et des sentiments les plus extrêmes, qui empêchait d’ailleurs sa musique de basculer dans la facilité et l’amenait ainsi toujours à crier avec sincérité toute sa douleur dans le micro, même lorsque la maladie aurait pu l’en empêcher. Malgré des thèmes somme toute assez classiques et

des mots simples, Etta James laissera derrière elle une émotion débordante et le désespoir de ceux que seule la souffrance maintient en vie, qui resteront tous deux à jamais gravée dans le vinyle. Si je devais faire ressortir trois titres pour représenter au mieux l’œuvre d’Etta James, je choisira At Last, Tell Mama, et I’d Rather Go Blind. Le premier car il s’agit sans la moindre contestation possible de son plus grand succès. Le second car il s’agit pour moi d’un petit bijou de soul rythmée et dansante. Le dernier, enfin, parce que je n’ai rien trouvé de plus beau et de plus poignant dans la discographie d’Etta James.

LA PLAYLIST DU SHAMROCK Pour mieux apprécier nos articles et les artistes dont ils parlent, téléchargez l’application flashcode et scannez ce symbole pour accéder à la playlist Spotify et pouvoir écouter la playlist du Shamrock tout en lisant nos articles

Lucas


LE SHAMROCK février 2012

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dossier : les Bandes Originales

Il est assez amusant de constater qu’à l’origine, les bandes originales et la musique jouée par le seul pianiste ou l’orchestre dans la salle de cinéma (comme on peut le voir au début de notre film champion de l’année The Artist) n’était là que pour couvrir les parasites sonores et le bruit du projecteur quand on sait qu’aujourd’hui, la musique fait partie dans tous les festivals des raisons pour lesquelles un film peut être récompensé. Peu à peu, la musique a en effet pris une importance considérable dans le septième art. Nous nous proposons dans ce numéro de réfléchir aux différentes manières d’appréhender la musique dans le cinéma, qu’elle soit une composition originale ou une compilation. Nous discuterons également de la place diégétique (au coeur de la narration, entendue par les personnages) de la musique dans certains films.

L’image et la musique se complètent et se chevauchent parfois, même souvent. Car si l’action et l’interaction entre les personnages emplissent l’écran, la sensation créée dans nos petites têtes prend en compte l’environnement sonore. Entrent en scène alors des artistes plus ou moins spécialisés, reconnus pour leur faculté d’adaptation de la musique au cinéma, dont le rôle est d’accompagner le travail des scénaristes et du directeur pour rajouter une dimension émotionnelle au film.

Parmi ces compositeurs, une tendance lourde s’est rapidement installée  : de John Williams à Danny Elfman, respectivement les poules aux œufs d’or de Steven Spielberg et Tim Burton, on dénote un influence Brucknérienne, voire Wagnérienne. Aujourd’hui la 5ème Symphonie de Bruckner évoque plus un voyage à bord d’un X-Wing en compagnie de R2D2 au beau milieu du système Dagobah que le folklore autrichien. Des orchestres bien garnis ont longtemps été vus comme la meilleure manière de faire appel aux sens du spectateur sans entraver le rôle de l’image. De tels morceaux se prêtent à merveille aussi bien à une scène de course poursuite qu’à un moment déchirant. L’ampleur et la dominance des cuivres, les chœurs instrumentaux plus puissants les uns que les autres sont presque omniprésents, dans les grandes productions comme les petites.

Et c’est ainsi qu’on reconnait le talent de ces compositeurs : ils sont capables de recréer des sensations précises grâce à la profondeur spirituelle que permet une telle orchestration. Ainsi le talent de John Williams est dû au fait qu’il est capable de nous faire pleurer dans La Liste De Schindler, peur dans les Dents De La Mer. Les violons sont parmi les mieux placés pour chanter aussi bien notre désespoir que notre bonheur, encore faut-il pouvoir les maîtriser. Certaines de ces œuvres sont moins complexes et parfois même excessivement répétitives. L’Adagio pour violons de Samuel Barber, par exemple, est relativement simple, mais d’une beauté émouvante qui lui vaut de revenir très régulièrement dans le film Platoon d’Oliver Stone. Ce morceau se prête si bien à la tristesse qu’il est fréquemment recyclé. On le trouve dans Eléphant man de David Lynch, on l’a passé pour l’enterrement du président Roosevelt et celui de Grace Kelly, et il est même utilisé dans certaines émissions télévisées débiles qui ne seront pas mentionnées ici par respect pour l’artiste qui, décédé depuis trente ans, n’a malheureusement plus son mot à dire. D’autres œuvres, composées pour un film en particulier, peuvent être plus complètes, non seulement musicalement mais aussi dans leur rapport à l’histoire, au scénario et aux personnages. Le fameux thème de Nino Rota s’imbrique si bien dans la trilogie du Parrain, évoque avec tant de force les paysages de Sicile, le fratricide, la haine et l’amour qu’il semble résumer l’histoire toute entière. On a refusé de lui donner l’Oscar car il s’était trop inspiré d’une œuvre existante. Dommage, il l’aurait bien mérité. Parmi les compositeurs qui méritent d’être cités, le japonais Joe Hisaishi au style très particulier, aux expressions plus marquées entrecoupées de contre-chants mystérieux, très Stravinskiens, ponctuées de sonorités nippones plutôt subtiles étant donné l’utilisation d’une orchestration manifestement européenne. Son travail avec Miyazaki ou avec Takeshi Kitano est à l’origine d’œuvres sublimes. Les musiques de Princesse Mononoké ou du Château Ambulant s’appliquent avec douceur à des mondes fantastiques. La nostalgie est omniprésente, voire envahissante.


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Un détail est commun à une grande partie de ses compositions  : l’emphase des sentiments du spectateur. Or on se trouve clairement dans l’excès, et les musiques grandioses accompagnent inlassablement des films médiocres pour les rendre spectaculaires. Et ça marche. Dans beaucoup de productions désormais, la musique est si puissante qu’elle crée, sans pour autant être remarquable, des sensations fortes d’attachement à l’histoire fortes mais artificielles. C’est le cas pour une importante partie des grandes productions, pour qui ces même bandes originales servent de machine à produits dérivés  : ces musiques sont vendues en album, les droits loués à d’autres productions qui veulent aussi bénéficier d’une telle aubaine : pourquoi s’emmerder à faire des films intéressants si il suffit de coller des violons et des trompettes au grand public pour le faire vibrer  ? Je vous laisse méditer là-dessus pour évoquer d’autres compositeurs qui se détachent un peu des autres. Vangelis Papathanassius, rentré dans l’histoire et ancré dans notre mémoire musicale avec Les Chariots De Feu et 1492  : Christophe Colomb. Un autre grand, qui lui a marqué le cinéma français  : Vladimir Cosma. Compositeur attitré pour les films d’Yves Robert (notamment La Gloire De Mon Père, Le Château De Ma Mère, Le Grand Blond Avec Une Chaussure Noire…) on lui doit aussi la musique des Aventures De Rabbi Jacob, ainsi que La Boum. Il existe également des compositions plus originales, dans lesquelles l’artiste est bien plus libre de s’approprier le sens du film, et par conséquent d’en donner une version musicale plus personnelle mais étrangement bien plus pertinente (enfin, pas tout le temps). C’est le travail de Neil Young, dans Dead Man, qui improvise à la guitare électrique devant les scènes surréalistes de Jim Jarmusch. Parmi les films qui ont choisi ce procédé, on peut citer Ascenseur pour l’échafaud de

Louis Malle avec la trompette de Miles Davis, L’Argent de Michel L’Herbier et le piano cinglé de Jean-François Zygel, ou encore Walker d’Alex Cox, film délirant avec la musique délirante de Joe Strummer6. Tout récemment, le groupe Air vient de sortir son septième album qui sert de bande-originale au film de 1902 de Georges Méliès, Le Voyage Dans La Lune. Un ensemble de morceaux assez planant, qui donne une allure psychédélique à un film qui est déjà relativement étrange. L’orchestration électronique s’applique avec merveille aux images. Et pourtant le film n’est pas encore disponible et je n’ai pu que les regarder séparément pour l’instant, l’ablum étant composé pour une nouvelle version du film encore inédite7. Comment oserai-je parler de grands compositeurs de bandes originales sans en mentionner le meilleur représentant ? J’en viens à présent en effet à celui qui fait incontestablement partie des grands maitres du genre, et qui a multiplié les chefs d’œuvre atemporels depuis plus de quarante ans : Ennio Morricone. Grâce au travail de ce dernier et à celui du réalisateur Sergio Leone (le réalisateur qui l’a fait connaître du grand public), la bande originale et son rôle dans la narration sont entrés, comme le western d’ailleurs, dans une autre dimension. Tout à coup, au milieu des années 1960, la musique ne se contenta plus d’accompagner simplement l’action, elle se mit à s’en imprégner et à en faire partie intégrante. D’abord avec Pour Une Poignée De Dollars, mais surtout avec les immortels Le Bon, La Brute et Le Truand et Il Était Une Fois Dans l’Ouest, le couple Leone / Morricone va marquer l’histoire du cinéma en faisant jouer à la musique un rôle à part entière. Le genre Western et sa mythologie toute entière, bastions

CLINT...

Le cinéma pour la musique, ou quand le procédé s’inverse – Fantasia de Walt Disney En 1936, Walter Disney s’est lancé dans un projet merveilleux, qui allait repousser encore plus loin les limites de l’esthétisme et de l’imagination. En voulant adapter un poème de Goethe, L’Apprenti Sorcier (Der Zauberlehrling pour les intimes) à la vie de son personnage préféré, accompagné de la composition qu’avait inspiré ce même poème au musicien Paul Dukas, Disney s’est rendu compte que l’image pouvait tout à fait émerger de la musique. C’est alors que Casse-noisette de Tchaïkovski donne naissance à un ballet de fées, de champignons et de fleurs absolument époustouflant, qui de l’été à l’hiver se métamorphosent dans une ambiance digne d’un gros voyage sous LSD. Dans un registre plus biblique, Une Nuit Sur Le Mont Chauve de Modest Moussorgski nous dessine un diable terrifiant et des démons dansant au son des accords perturbants du compositeur, qui disparaissent finalement au son de l’Ave Maria. Le meilleur morceau de ce chefd’œuvre reste pour moi l’adaptation du Sacre Du Printemps d’Igor Stravinsky. Disney voulait à tout prix qu’un morceau incarne les origines de la vie, et la tonalité cosmogonique de l’œuvre de Stravinsky laisse place ici à un ballet extraordinaire, de la création à la destruction, d’une Terre calme et sans vie à une Terre en furie, des origines de la vie jusqu’aux dinosaures, du règne de ces der niers jusqu’à leur mort, inévitable et violente. Fantasia est une acrobatie artistique fabuleuse qui s’approprie avec subtilité les ponts musicaux pour en tisser de nouveaux avec l’image, donnant naissance à un s u b l i m e u n i v e r s o n i r i q u e, c a r paradoxalement réaliste. Tout n’est pas parfait, comme on peut le constater avec le massacre à la fois de La Symphonie Pastorale de Beethoven ainsi que de la mythologie grecque, dans une interprétation stupide et immonde des Bacchanales.


LE SHAMROCK février 2012 traditionnels des John Ford, Howard Hawks et consorts, va donc par voie de conséquence s’en trouver lui aussi transformé à jamais. Longtemps en effet, les personnages de western sont restés des icônes de virilité et d’intégrité protégeant l’opprimé des bandits, faisant régner l’ordre dans la ville et avancer la civilisation au-delà de la fameuse « frontière » avec le monde sauvage. L’archétype de ce symbole du «  bon  » cowboy est l’inusable John Wayne. Ce courant de pensée et cette manière de filmer les Westerns se prolongera des années 50 au début des années 60, jusqu’à l’arrivée sur le devant de la scène de Sergio Leone qui va bouleverser non seulement le symbolique du genre, mais aussi (et c’est cela qui nous intéresse ici) son esthétique, et sa musique. Ainsi, les hommes n’ont plus leur noblesse d’esprit et délaissent leur côté chevaleresque. Chez Sergio Leone, ils ne sont souvent que des gredins imprévisibles même lorsqu’alliance il y a, et uniquement mus par l’appât du gain. Le fait le plus révélateur de cette tendance est sans nul doute l’évolution du statut du sheriff, qui passe de sauveur de la paix à planqué de première. De même, la bande originale d’un western se devait auparavant de rester relativement classique et de répondre aux standards du genre, avec des rythmes très cavaliers et des mélodies évoquant le côté optimiste des aventures vécues par les personnages (on peut trouver cette tendance jusque dans Les Sept Mercenaires, de John Sturges). Avec la fameuse trilogie du dollar et Il Était Une Fois Dans l’Ouest, Morricone va faire voler en Éclat tous ces carcans : il va ajouter dans ces musiques les fameux sifflets, une guitare électrique, un harmonica, une guimbarde, des trompettes, des chœurs, mais aussi des sons de cloche, des coups de fouets ou de pistolet, là où ses prédécesseurs se contentaient d’arrangements orchestraux passe-partout, d’une importance secondaire. Cela donne des morceaux d’une puissance inégalée, évoquant les grands espaces, une nature impitoyable et hostile à l’homme, une terre aride et sans lois (« where life had no value, death, sometimes, had its price », For a Few Dollars More), un soleil brûlant, des vautours qui tournoient dans le ciel... Le tout rend la narration infiniment plus vivante et plus intense que dans tout ce qui s’était fait auparavant. Cet élargissement musical chez Morricone correspond naturellement à une volonté d’élargissement esthétique de l’image chez Leone. La manière de filmer correspond en effet tout à fait à cette nouvelle «  philosophie  » qu’apporte le Western dit «  spaghetti  », avec des gros plans sur les regards impassibles de Charles Bronson,

Lee Van Cleef ou encore Clint Eastwood, d’interminables scènes de duels d’une intensité insoutenable, rythmées tantôt par les plaintes lancinantes d’un harmonica (Il Était Une Fois Dans L’Ouest), tantôt par la mélodie d’une montre à gousset (Carillon, Et Pour Quelques Dollars De Plus), ou encore par la répétitions de notes martelées au piano et agrémentées de roulements de tambours (Ecstasy Of Gold, Le Bon, La Brute et Le Truand), jusqu’à l’explosion du premier coup de feu qui rétablit aussitôt un silence de mort. Dans tous les Western régis par le couple Leone / Morricone, celui qui regarde le film n’est plus seulement un simple spectateur, témoin de l’histoire (surtout pour ceux qui ont eu la chance de voir ces films au cinéma à l’époque). On imagine aisément l’émotion ressentie lors de ces scènes filmées au plus près des personnages, presque à la troisième personne, sur un fonds de désert immense et de paysages grandioses. Bien évidemment, l’œuvre de Morricone ne s’arrêta pas à ces quelques films et se prolongea sur près de cinquante ans, ponctuée de nouveaux coups d’Éclats réguliers. Il eut l’occasion d’exprimer son talent au cours de ces décennies dans des registres musicaux radicalement différents. Parmi eux, on peut citer Les Moissons Du Ciel, de Terrence Malick, ou encore The Mission, de Roland Joffé, dans lequel les mélodies célestes de Morricone semblent vouloir monter vers l’Éternel et illustrent à la perfection le paradis sur terre éphémère que constitue dans le film, la mission du Frère Gabriel (Jeremy Irons).

Dans d’autres films, le réalisateur peut être amené à choisir, plutôt que de faire appel à un compositeur, de rassembler des chansons populaires adaptées au thème et aux situations du film pour appuyer la narration. Ce choix est rarement anodin, car si une bande

originale «classique», c’est-à-dire orchestrale, reste neutre et dépourvue de message politique ou non, et n’a aucune valeur autre que l’appui qu’elle apporte à l’image, toute chanson a en elle-même un sens explicite. D’une certaine manière, on peut dire que les deux approches de la bande originale sont diamétralement opposées : la première ne fait qu’évoquer par la mélodie et suscite l’émotion, la deuxième, quant à elle, raconte une histoire et interpelle la raison. C’est pourquoi certains réalisateurs choisissent d’utiliser ces chansons comme fond sonore représentatif de l’époque de la narration et des idées politiques qui lui correspondent.


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et espoirs mais également ses nombreux excès, notamment liés à la drogue. La rencontre avec Nicholson dans la prison où sont enfermés Fonda & Hopper un court moment marquera d’ailleurs le début d’une descente aux enfers. Plusieurs musiques dites psychédéliques rythment cette épopée, l’étrange If you want to be a bird donne littéralement des ailes, la chanson country rock Don’t bogart me accompagne la douceur de la route un pétard à la main et pour finir Kyrie Eleison / Mardi Gras, ma préférée dans ce style avec les voix hypnotisantes et les envolées lyriques des Eletric Prunes, signe l’arrivée dans à la Nouvelle Orléans, la rencontre des prostituées dans le bordel conseillé par Nicholson et la fameuse scène de trip sous LSD dans le cimetière. Que peut-on trouver de mieux pour illustrer cette partie que la toute première bande originale compilée de l’histoire du cinéma  ? Easy Rider pour les incultes, est un road movie subversif des années 60, où l’on suit Peter Fonda et Dennis Hopper traverser les Etats-Unis d’Ouest en Est avec pour ultime destination le carnaval de la Nouvelle-Orléans. Ces deux anticonformistes partent pour une chevauchée vers l’est, à l’inverse des mythes fondateurs westerniens, où ils rencontreront des hippies, des culs-terreux bornés du Sud, un fermier qui fait vivre sa famille nombreuse grâce aux produits de sa terre, un avocat déjanté en la personne de Nicholson et des prostituées  : une sorte de négation subversive du rêve américain. Pour en revenir à la musique, Fonda a sélectionné des titres qui lui plaisaient et qui correspondaient à l’ambiance et au message véhiculé dans le film, et a ainsi conçu une des bandes originales les plus appréciées de l’histoire du cinéma. On est certes loin des grandes compositions décrites précédemment, mais il n’empêche qu’elle dégage quelque chose de fort, à l’image d’une époque à part. Les chansons ne se contentent pas de fournir un fond sonore aux images, elles les commentent. C’est un film avare en dialogues, il laisse place à des séquences où l’on peut contempler les grands espaces éternellement sauvages du Midwest. Et par là, ce fond sonore qui opère une parfaite synthèse avec l’image fait naître un sentiment d’évasion physique et psychique… Fonda et Hopper posent sur la nature un regard émerveillé, qui témoigne de leur profond attachement pour une Amérique d’antan – une Amérique qui n’existe peut-être plus que par ses paysages.

Enfin viennent les trois musiques contestataires écrites par Dylan et Hendrix, surement les deux plus grands représentants de la contreculture des années 60. Le coup de gueule d’Hendrix contre les «  white collared conservatives  » est grandiose dans If 6 was 9. On voit nos deux «  freaks  » traverser une petite ville du Midwest, et les symboles chers à cette Amérique conservatrice défilent  : grandes propriétés, églises, magasins, station essence, cimetières de l’armée… le plan s’achève sur des zones isolées où les noirs vivaient, reclus dans leur taudis. Le film se termine sur It’s alright Ma et Balad of easy rider. La première est une reprise et l’autre aurait été inspirée d’une phrase de Bob Dylan à Robert Mc Guinn, alors que celui-là exprimait son dégoût pour l’intolérance, le bellicisme ambiant, les mensonges des dirigeants au peuple… Bob Dylan n’a d’ailleurs pas voulu participer à la bande originale car la fin ne lui plaisait pas. Si Easy Rider est considéré comme le chant du cygne du mouvement hippie et peut-être comme celui de cette dernière utopie sociale, beaucoup lui reprochent un fatalisme trop prononcé. L’assassinat des trois personnages principaux par des représentants de cette Amérique «  aveuglée par le système  » ne laisse pas d’espoir et montre à quel point cette philosophie de vie jure avec la culture ambiante. Nicholson, dans un discours magistral lâché à Hopper autour d’un feu, pointe du doigt l’impossibilité de vivre dans un pays où les hommes ont précisément peur de cette liberté et de ce que représentent ces hippies  : une vie sans contraintes, en dehors de la société, une vie où seule l’existence compte et où la liberté prend tout son sens.

Le thème des bikers est surtout un prétexte pour exprimer leur goût pour une liberté sauvage. Born to Be Wild de Steppenwolf et The Weight de Smith (reprise de The Band) véhiculent cette culture de la Harley, du voyage, des rencontres et de la nature. A savoir, la plupart des acteurs présents dans ce film sont des amateurs rencontrés sur la route qui ont joué leur propre rôle, une manière de donner forme à ce goût pour la spontanéité et la simplicité des rencontres. Pour financer leur voyage, nos deux marginaux vont se procurer une quantité importante de cocaïne pour la revendre ensuite. Cet épisode qui constitue la première scène du film se déroule avec, en fond, The Pusher Man de Steppenworth histoire de rappeler qu’on aime bien s’évader certes, mais que les dealers sont des pourritures («  they sell a lot of dreams… but ruin your body…he’ll leave your mind to scream ») et que ces substances nous bouffent. Fonda et Hopper ont eu l’intelligence de présenter le mouvement hippie en montrant à la fois son influence, son intelligence, ses principes, ses plaisirs

Easy Rider a vraiment marqué son temps et c’est bien sûr également le cas de sa bande originale. Ce film raconte une époque de manière intelligente et reste malgré tout intemporel, puisqu’il touche à ces grands principes que sont la liberté et la lutte de l’individu contre la masse et l’ordre.


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Au registre des grandes épopées cinématographiques qui traversent les époques, et donc les musiques qui leurs correspondent, on se doit également de citer le film aux six oscars Forrest Gump, pour sa bande originale irréprochable et qui couvre le sud des Etats-Unis sur une période de vingt ans, depuis Hound Dog d’Elvis (qui selon la légende tire son fameux pas des armatures orthopédiques du jeune Gump). Jusqu’au fameux Go Your Own Way des Fleetwood Mac (1977). Des balbutiements du rock aux Doors, Forrest aura tout connu, Joan Baez, Creedence, Bob Dylan, les Beach Boys, The Mamas and The papas, Buffalo Springfield, The Doors, Simon & Garfunkel, Jefferson Airplane, les Byrds, The Supremes, Lynyrd Skynyrd avec ce plan d’anthologie mettant en scène une jeune fille au bord du gouffre sur un fond de Freebird, Jimi Hendrix, autant dire du solide. Si l’on en croit le délicieux conte qu’est ce film, Forrest aurait même inspiré Imagine de Lennon (c’est sur qu’on a du mal à croire que ca vienne de Yoko). Robert Zemeckis voulait dans ce film retracer trente ans d’histoire des Etats-Unis (voire plus puisque le nom du héros provient du fondateur du Ku Klux Klan, soit il y a environ 150 ans) vus au travers des yeux d’un simple d’esprit, peut être pour les rendre plus supportables, refusant de voir la vérité d’une Amérique qui a perdu son innocence. De la même manière, les morceaux choisis pour ce film retracent 30 ans d’histoire du rock. Mais, ce qui est intéressant dans Forrest Gump, c’est que ces morceaux sont rarement mis en évidence, on ne les entend jamais en entier et ils sont toujours couvert par la narration incessante de la voix off de Forrest. Ils ne sont jamais la priorité et ne constituent qu’un fond spatio-temporel culturel servant de support à l’histoire. Et si l’accent n’est jamais mis sur ces morceaux, c’est tout simplement parce que Forrest, lui, n’y prête absolument aucune attention. Pour lui, rien n’importe au fond à part sa mère et Jenny, tandis qu’il traverse les pires épreuves qu’un homme de l’époque pouvait vivre, avec une mère cancéreuse, la guerre du Vietnam et une femme atteinte d’une maladie alors inconnue, le SIDA. La musique concrètement, il l’entend mais ne l’écoute pas. C’est le spectateur qui retrouve à travers ces artistes subtilement suggérés la représentation d’une époque et de ses idées. On gardera par exemple en tête le Hey Joe de Hendrix lors de la réunion des Black Panthers dans laquelle le jeune vétéran de guerre Forrest sème le trouble malgré lui.

Pour clore cette réflexion sur les musiques de films, nous vous proposons de réfléchir un moment aux films pour lesquels la bande originale est au centre même de l’histoire du film : on dit alors qu’il s’agit d’une musique diégétique, c’est à dire qu’elle fait partie de la narration, et que les personnages l’entendent aussi bien que les spectateurs.

Choisir une comédie musicale pour introduire cette partie n’apporterait a priori pas grand-chose. Bien évidemment, dans une comédie musicale la musique est au centre du film, dès lors que celui-ci est entrecoupé de scènes où les acteurs chantent et dansent. Si nous avons pris cette décision, c’est que nous essayons de nous intéresser ici à des films où la frontière entre la musique et le cinéma est plus floue, où la musique donne plus qu’un rythme au film. The Blues Brothers parait alors totalement adapté puisque ces deux musiciens-comédiens cherchent leur rédemption par la musique. Histoire de situer les choses, The Blues Brothers est un groupe américain fondé par les comédiens Dan Aykroyd et John Belushi en 78, qui s’est donné pour but de reprendre des standards de blues et de soul. Ils se font rapidement connaître grâce à un show télé appelé le Saturday Night Live diffusé sur la NBC. Belushi, ou plutôt « Joliet » Jake Blues, était le chanteur leader et Aykroyd, avec comme nom de scène Elwood Blues, jouait de l’harmonica et accompagnait Jake aux chants. Ils s’entourèrent de musiciens reconnus comme Lou Marini au saxo, Crooper à la guitare ou encore Alan Rubin à la trompette. Vêtus de noir avec leur chapeau et Wayfarer si connus, ils sortirent un premier album, Briefcase Full of Blues qui connaitra un grand succès. Cette volonté de faire revivre une musique noire américaine va rapidement donner naissance à un scénario écrit par Dan Aykroyd, que John Landis n’aura plus qu’à suivre. Dans le film, à la sortie de prison de Jake, les deux acolytes se rendent à l’orphelinat où ils ont été élevés. L’orphelinat a besoin de 5000 dollars pour continuer d’exister, et la sœur qui le dirige gratifie les deux joyeux lurons de cette mission divine, trouver l’argent. Le chemin vers la rédemption passera donc par la reconstruction du groupe -celui des Blues Brothers, et une tournée providentielle, qui permettra de récupérer les fonds et la réhabilitation nécessaires. Cette mission a également une autre finalité, celle de faire revivre la musique noire-américaine à une époque où la disco et les synthés régnaient. Les Blues Brothers se sentaient en effet investis d’un autre devoir, faire découvrir le monde du blues à des générations qui n’auraient peut-être pas eu l’occasion de le rencontrer en d’autres circonstances. Ils reprennent des standards de Rythm and Blues, de Rock’n roll, de soul, de country et de gospel sur différentes scènes et nous offrent des lives de grande qualité, qui nous forcent aussi à constater la puissance scénique et la voix si particulière de Jake. Nos deux hommes en noir rencontreront d’ailleurs de nombreux obstacles dans leur tournée : l’ex de Jake, incarnée par Carrie Fisher en mode bazooka, une bande de néo-nazis, la police de l’Illinois ou encore l’armée nationale. Une véritable course poursuite s’installe sur le rythme entrainant et récurrent de Peter Gun Them. Les scènes sont très souvent hilarantes tant nos


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deux lascars sont sereins et presque invincibles (« We’re on a mission from God »), ce qui apporte un lot de loufoqueries qui vous fera sourire tout au long de ce périple. La tournée sera marquée par des grands moments de musique avec des morceaux comme She Caught The Katy, composition sublime de Taj Mahal, la version grisante de Sweet Home Chicago, Everybody Needs Somebody to Love ou encore Jailhouse Rock pour finir en beauté et en bonne humeur. Des très grands du blues et de la soul nous livrent des moments mémorables de musique : on voit un James Brown illuminé qui met en transe toute l’église avec sa version de Old Landmark, pour ensuite découvrir Ray Charles, dans son magasin de musique, nous régalant avec un magnifique Shake A Tailfeather. L’épopée musicale continue avec un des grands maitres du blues et également grand oublié de la bande originale, John Lee Hooker, qui nous livre dans ce film une version parfaite de Boom Boom, dans les rues bondées de Chicago, juste devant le Soul Food Cafe où Aretha Franklin offre son étonnante version de Think. On retrouvera également Cab Calloway au meilleur de sa forme, dans un live mythique de Minnie the Moocher où toute la salle l’accompagne. On regrettera tout de même que la bande originale occulte les titres qui passent à la radio de leur fameuse « bluesmobile » et le grand John Lee Hooker, pourtant le seul des artistes de renom présents dans le film à faire uniquement du blues. Je ne peux que vous conseiller d’éviter la seconde version des Blues Brothers sortie en 2000, qui a perdu tout le cachet de la version d’origine avec un John Goodman incapable d’égaler Belushi mort d’une overdose. Les Blues Brothers ont redonné vie à une musique noire prolifique des années 60 tout en lui apportant une touche impressionnante d’énergie, grâce à un swing inspiré et un groove infernal. La musique de film se déroule parfois dans le film lui-même, avec un rôle plus ou moins central. L’effet d’une telle mise en abîme permet de se rapprocher des personnages, de l’action, ou intervient lorsque la création musicale est au cœur même du scénario.

très bien, mettant en scène de manière touchante les diverses difficultés de la création musicale et exagérant, de manière sombre mais drôle et subtile, les coulisses ingrates de la grande production (le grand méchant du film est Swan, directeur de Death Records). L’interprétation d’une œuvre splendide et profonde accompagne l’intrigue, qui elle-même tourne autour du parcours de cette composition qui change de main, change de visage, disparaît puis reparaît, suscite la jalousie et la haine alors qu’elle émane de sentiments amoureux. La musique qui préoccupe les protagonistes est aussi celle qui les encadre, et c’est une sensation tout à fait particulière pour le spectateur qui s’émeut profondément pour l’artiste. Dans O’Brother Where Art Thou, des frères Cohen, une bonne partie des musiques sont aussi celles entendues par les personnages, des prisonniers en fuite durant les années 1930.

Cette Odyssée moderne (les clins d’œil abondent, en commençant par le prénom du personnage principal, Ulysse) est ponctuée de blues, de gospel, de chœurs de l’époque et de bonne vieille country. Le chant des sirènes devient Didn’t Leave Nobody But The Baby, et les Lotophages se transforment en baptistes qui chantent un magnifique Down To The River To Pray. En plus de cela, la troupe est amenée complètement par hasard à devenir des célébrités sous le nom des Soggy Bottom Boys en chantant, à l’improviste dans le film, un folk archientraînant. La création musicale n’est pas au centre du film mais elle s’impose comme remède magique et ultime. Ici s’achève ce dossier consacré aux bandes originales , sans lesquelles, vous l’aurez compris, tout film ne serait plus que défilement d’images nues et sourdes. Il est évident que ces six pages ne peuvent suffire et nous permettre de rendre une copie exhaustive, mais nous aurons au moins essayé. Pour les indécrottables pinailleurs qui pourraient s’être glissés parmi vous, NON, nous avons pas oublié les Kubrick, les Hitchcock, les Tarantino et consorts, on vous donne rendez vous très bientôt sur notre site !

Samuel, Malcolm et Lucas

La playlist du dossier : Dans Phantom Of The Paradise2 de Brian De Palma on assiste au terrible destin de Winslow Leach, compositeur d’une cantate chantée de 300 pages qu’il ne parvient à exécuter qu’après avoir vendu son âme au diable. Le film est en effet une étrange adaptation de Faust, avec à l’intérieur une adaptation de Faust. Le genre de truc qui donne mal au crâne. Mais le film se passe


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Les Chroniques Cinéma A History of Violence David Cronenberg, 2005

Tom Stall, patron d’un petit restaurant, abat deux truands qui menaçaient la vie de ses employés et de ses clients. Il est tout de suite encensé pour cet acte héroïque dans les médias locaux. Alors qu’il essaie de continuer sa vie de famille presque idyllique, un certain Carl Forgaty se présente à lui, convaincu de retrouver son ennemi juré Joey Cussack, malfrat ultra-violent qui lui aurait crevé un œil autrefois. Tom Stall nie en bloc et semble convaincu de ne pas être ce Joey mais Forgaty reste persuadé de sa vraie identité et n’a de cesse de le provoquer, ce qui poussera la famille de Tom à se défendre. Tom finira par avouer sa vraie identité, celle

qu’il avait essayé d’oublier depuis de nombreuses années. Je me suis permis de vous dévoiler la réelle identité du personnage principal puisque l’intérêt du film ne réside pas dans un suspens d’un vulgaire thriller américain. David Cronenberg s’intéresse davantage à la question de la violence, selon lui inhérente à la nature humaine. Les scènes d’affrontement diffèrent des scènes esthétisantes auxquelles le cinéma américain nous a habitués. Ici, les coups sont impressionnants de brutalité et non chorégraphiques, la violence est décrite dans sa forme brute et ne relève en rien d ’ u n s p e c t a c l e. To m S t a l l e s t l’incar nation de cette brutalité dérangeante par son réalisme. Son long combat pour la vaincre – il dit avoir passé plusieurs années à essayer d’oublier son ancienne personnalité – montre à quel point elle est enfouie dans notre être et pratiquement impossible à évacuer complètement. Son combat c o n t re s e s a n c i e n s d é m o n s, e n l’occurrence les malfrats qu’il fréquentait, est la sombre illustration de cette violence qui jaillit à nouveau. Tom Stall est un personnage à multiples facettes, il est à la fois un père de famille rangé et un meurtrier au regard effrayant de folie. On a d’ailleurs l’impression que celle-ci dégouline de ses yeux dès qu’il doit l’utiliser : le regard bienveillant et incroyablement doux de Tom Stall devient celui de Joey Cussack, aveuglé par la fureur. Il tient à la fois de l’innocent hitchcokien pourchassé à tort et du meurtrier

incapable d’échapper à sa condition cher à Fritz Lang. Ce rapprochement audacieux, voulu par Cronenberg, suscite le trouble chez le spectateur qui ne saura, même à la dernière scène, cerner cet homme tiraillé entre deux mondes. Dans ce film, Cronenberg nous montre à quel point la violence fait partie de la nature humaine. Si le titre le laissait présager, le scénario le prouve d’une manière assez directe. La brutalité meurtrière de Tom Stall est encensée par tout le pays et gagne finalement le fils de Tom. De nature plutôt calme et réservée, ce dernier se retrouve à abattre dans la douleur un ennemi de son père et à frapper violemment un camarade de classe. La violence contamine donc la vie et l’entourage de Tom, devenu tristement célèbre. Indirectement, nous autres spectateurs devenons aussi complices de cette célébrité, dès lors que

nous prenons un plaisir malsain à les voir basculer. Heureux voyeuristes que nous sommes… Cronenberg nous permet de nous plonger au plus profond des pensées des acteurs, qui ont totalement embrassé leur rôle, et qui rendent cette plongée dans leur âme d’autant plus passionnante et dérangeante. A H i s t o r y o f Vi o l e n c e constitue certainement l’œuvre la plus aboutie de Cronenberg et le meilleur rôle de Viggo Mortensen: le réalisateur a réussi ce tour de force de proposer un thriller poignant et rythmé, adapté au grand public, et de lui donner en même temps une profondeur inouïe et une justesse rarement atteinte dans ce type de cinéma.

Malcolm


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J. Edgar C. Eastwood tout en finesse Clint Eastwood aura attendu sa maturité pour relever le défi le plus grandiose de sa carrière  : redonner vie à l’écran à J.Egar Hoover, directeur du FBI de 1924 à sa mort en 1972, et l’un des personnages les plus controversés de l’histoire des Etats-Unis. Grand protecteur de la sécurité intérieure contre la menace communiste pour certains, mégalomane paranoïaque et manipulateur pour d’autres, Hoover a exercé un contrôle sans partage sur un « Bureau » fédéral d’investigation dont il a rationalisé le fonctionnement et moralisé les mœurs jusqu’à l’excès, pour en faire l’instrument de son pouvoir politique. Mais ce film ne porte pas sur Hoover, il s’intéresse à J.Edgar. Bien évidemment le contexte historique est sous-jacent, et permet de suivre le cheminement d’une vie exceptionnelle. Mais derrière l’institution, car Hoover et FBI ne semblent ne faire qu’un, Clint Eastwood vient débusquer l’homme, il tente de briser le miroir, de trouver la faille dans cet édifice monolithique. L’analyse psychologique est convaincante, bien que sûrement simpliste  : une mère castratrice, une homosexualité refoulée ; soit un cocktail explosif qui conduit à la répression des passions des autres, au secret comme règle d’or, et à la discipline comme purgation. Hoover accumule les secrets des autres pour masquer celui qui le ronge, son amour pour son bras droit, Clyde Tolson. On dit qu’il fut l’un des hommes les plus

influents des Etats-Unis, mais seulement par l’intermédiaire d’obscures méthodes d’écoutes illicites. Il aurait notamment piégé J.F Kennedy en compagnie de Marylin Monroe. Pourtant le film

suggère que cette emprise souterraine, de même que ses exploits policiers, sont en partie fantasmés par un homme s’appuyant sur l’intangible, la puissance du mensonge et de la diffamation.

Di Caprio interprète à merveille ce paradoxe qui déchire le personnage. Machiavélien en public, il est légèrement bègue et maladroit avec les femmes en privée. La palette d’émotion développée par l’acteur est remarquable  ; à l’antipathie provoquée par une posture intransigeante et autoritaire succède une lueur de fragilité qui suscite la compassion. On souffre pour un être qui rêve d’un pouvoir illimité sur les autres sans même réussir à assumer ses vrais sentiments. La scène de dispute avec Clyde marque l’apogée d’une tension émotionnelle insoutenable, proche du point de rupture. Mais ici encore le refoulement restaure sa chape de plomb sur celui qui s’est résigné à la solitude et à l’insatisfaction. Néanmoins on regrette que l’aspect historique passe tant au second plan. On trouve seulement quelques allusions des pressions exercées par Hoover, de ses attaques racistes contre Martin Luther King, alors que l’intrigue se concentre sur une homosexualité qui n’est historiquement corroborée par aucun témoin sérieux. Eastwood a réalisé un film subtil, mais il laisse passer une chance de dénoncer la face sombre d’un homme et d’un pays terrorisé par le marxiste. Pour certains Hoover fit plus de mal au pluralisme politique américain qu’il n’assura la sécurité nationale. La trame psychologique finit par s’épuiser, et l’absence de thèse défendue par l’auteur prive ce film du rythme haletant qu’un Scorsese aurait peut-être pu lui insuffler.

Paul


Le Shamrock - Mars 2012