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La gazette de la

lucarne

15 juin 2012 2 €

n  49 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lucarnedesecrivains.free.fr

chers objets

Éditorial « Prends garde à la douceur des choses » écrit le poète Jean Toulet. De la contemplation d’un chapelet ancien, austère objet de piété, mais gage d’amour d’une mère pour son fils incroyant, est née l’idée de cette Gazette consacrée aux objets. Certains racontent des histoires de famille ou de guerre. Ils évoquent les amis absents, témoignent d’un art de vivre, militent pour une civilisation. Des objets d’art suscitent un attachement passionné… L’appel à textes suggérait aussi la piste des convoitises. Toutes ces vilenies que les choses font commettre : tromperies, contrefaçons et autres larcins. Elle n’eut aucun succès. Seule votre dévouée servante s’est risquée à avouer ses erreurs et son aveuglement. Il faudra être plus explicite une autre fois… Donc, en attendant que quelqu’un nous propose, comme le fit le Dostoïevski, de raconter notre plus mauvaise action, j’ai le plaisir de vous présenter une gazette culturellement et moralement correcte. Bonne lecture. Catherine Neykov PS : Pour élargir le champ des rédacteurs, j’ai fait appel aux amis, notamment aux auteurs des éditions du Pierregord, jeune maison du Sud-Ouest qui donne leur chance aux débu­tants. Lisezles : ils ont du talent !

La pipe

de mon papa ne pue pas Bernard Gasco

M

on papa n’a jamais été pape ce qui explique que sa pipe ne pue pas. Ceci est une pipe, bois pour le foyer, traces des dents de mon papa sur la bakélite. Cette pipe mesure 14 centimètres et pèse 40 grammes. Mon papa a fait la guerre avec sa pipe entre les dents contre les Allemands autrement et mieux armés. La « drôle », d’abord, puis la triste. La première, ménage et lessive, a duré presqu’un an. La seconde seulement quelques jours parce que les Allemands étaient pressés et ne comprenaient pas les écrivains sauf le leur. Il faisait très beau. Il y a eu beaucoup de remue-­ ménage, beaucoup de cris et de malheur, ce qui prouve bien que la guerre est mieux en temps de paix. Mon papa était un Espagnol qui s’était fait naturaliser Français pour échapper à l’armée en déroute, mais qui avait mal choisi sa nouvelle équipe nationale même s’il a été

champion de France de football avec Sète. Mon papa ne faisait pas de politique, tellement des gens bien plus intelligents et instruits la faisaient pour lui, des démocrates. La politique l’a rattrapé dans les Ardennes le 10  mai 1940. Mon papa n’écrivait pas non plus, sauf sur sa pipe où je lis pour vous en faire part : « Nîmes – 1939… Nancy – Metz – Mur veaux – Martemont  – 1940… Stalag III B  – 1941 ». Mon papa savait graver sur sa pipe, mais faisait des fautes d’orthographe. Sur la pipe de mon papa, il y a aussi une étoile à six branches dans un croissant. L’étoile porte le chiffre « 96 » dont j’ignore la signification. Mon papa aimait son épouse, la mère de ses enfants, ma sœur et moi, et il a gravé ici mêlés à une fleur, une pensée, ces très beaux mots d’amour : « À Jane, Marie-José, Bernard ». Bernard, c’est moi. Je mords la pipe de mon papa, hume son parfum de tabac.

Suite page 5.


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Marcel Duchamp, contemplateur du ready-made, signataire de l’objet tout fait Marc Albert-Levin « Il y a quelques années, je dînais avec quelques amis à l’ancien Hôtel des Artistes, ici, à New York, et derrière nous se trouvait une gigantesque peinture désuète, une scène de bataille, je crois. J’ai sauté et je l’ai signée. »

C

L'Œuvre complète de Marcel ­Duchamp, dos du livre (ci-dessus) et recto (ci-contre).

hargé d’un cours sur le dadaïsme et le surréalisme à Cooper Union, New York, automne 1970, je ne connaissais guère de Duchamp que cette anecdote, rapportée par Dore Ashton dans une interview parue, en 1966, dans Studio international. Ou plutôt, c’est tout ce que je voulais en savoir. Rien ne me semblait plus véritablement « artiste » qu’une attitude visant non plus à reproduire, avec des ruses d’artisan, mais à « produire », en l’isolant, un petit morceau du réel, comme preuve des dialogues secrets qu’un esprit entretient avec les objets, malgré l’opacité à laquelle la vulgarité des usages quotidiens trop souvent les condamne. Pour moi, Duchamp avait découvert le readymade comme Christophe Colomb, l’Amérique. Découverte moins sanglante, certes, puisqu’elle ne mettait face à face que ces deux entités certes bien distinctes, mais pas nécessairement hostiles : le regardeur et le regardé. J’ai ramassé un panier à pêches dans une des poubelles débordantes de ce quartier de New York qu’est le Lower East Side. Et je l’ai posé sur un ­tabouret très semblable à celui sur lequel

Prolongement du n° 48

Duchamp avait perché sa Roue de bicyclette (original, Paris 1913, dont une reconstitution est actuellement visible dans les collections permanentes du Centre Pompidou à Paris. À mes étudiants ­artistes, dans le panier à pêches trouvé, j’ai proposé de déposer tout objet correspondant à ce qu’ils croyaient être un ready-made. Et si possible un bout de papier portant leur nom, la date, et leurs raisons d’avoir ou de n’avoir pas déposé un objet dans le panier. Rien de cette tentative n’a je crois survécu — pas même la déception des étudiants de ne pas avoir reçu de notes. Sauf un rectangle de bois blanc que je m’étais approprié à la bibliothèque de l’école. C’était un faux semblant de livre portant au dos une étiquette Marcel Duchamp, l’Œuvre complete, et la mention « Ask librarian » (demandez au bibliothécaire) suivie d’un numéro de catalogue. Bien des années plus tard, je l’ai agrémenté de collages : affiche déchirée au recto, Mona Lisa « rectifiée de sa rectification » autrement dit sans moustache, au verso. Au fil des ans, j’ai passé avec cet objet, pour moi seul précieux, un nombre considérable de frontières dans des conditions souvent fébriles et mouvementées. Et l’Œuvre complète de Marcel Duchamp a toujours excité la méfiance des douaniers. Au sortir de Jérusalem, ils ont même été jusqu’à la radiographier, pour voir si quelque substance illégale, à l’intérieur de ce bout de bois, n’était pas cachée ! Aujourd’hui, trente-huit ans plus tard, cet objet, je l’ai photographié pour illustrer la Gazette.

Dans Le Monde des Livres du vendredi 6 avril 2012, p. 5, sous la plume d’Éric Dussert, un article intitulé « Pour en finir avec les basbleus ». 2


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Céramiques d’István Erdõdi Françoise Espagnet

I

stván Erdõdi nourrit ses formes de lignes traditionnelles  : bouteilles, vases cylindriques hauts comme des cannettes ou surbaissés comme des pots à confiture, petits pots à salaison, marmites, toutes sortes de pyxides. La sobriété de ces volumes somptueusement parés d’émaux, confère un caractère précieux à chaque pièce soumise à l’impitoyable sélection du céramiste. István Erdõdi place ces plus beaux objets dans un écrin… Mais, les débarrasser de cette inutile parure, ne leur laisser que leur sensualité, leur vérité toute nue nous transmettre l’émotion des émaux, émaux soufrés en lèvres de linaire, bariolés en écharpe sur les bouteilles, en écaille chinée, en peau cutinisée de pomme mûre où les rouges et les jaunes soutiennent d’autres couleurs plus timides, mais qui, toutes embrassées, suggèrent des senteurs d’aldéhyde sur ces petites pièces fructiformes que l’on veut tenir, posséder dans le creux des mains, dont on se sépare avec une vraie douleur tant immédiate et

chaude se révèle leur ­présence et si froid le vide de leur ­dépossession, coupes en forme de plat de quête d’un gris encore fumant et vibrant de veinules radiées, toucher tendre et ­ sériciteux sous les doigts qui souffriraient de la moindre rugosité tant est prometteuse la découverte oculaire. Mais rien ne blesse ni ne trompe. István Erdõdi a prévu l’exigence de la main qui réplique à celle du cœur et le plat de quête devient plus nécessaire sous l’exploration digitale, y fait éclore des nuances de sensibilité que jamais matière n’éveille, augmente l’épiderme d’une dimension sensorielle ­ endormie ou ignorée… On repose ­ l’objet. On tente d’autres expériences. Avide, on y cherche l’erreur ; on y trouve une charpente saine, un squelette construit sur les rides spiralées du tour dans ces formes droites élancées comme des fûts cerclés, ces pièces qui bourgeonnent, celles ventrues où les ondes s’enroulent sur des galbes légers. Éternel ­recommencement du tournage qui, à travers la d ­ uplication, préserve la personnalité.

Le petit escalier

en. lier qui ne fait ri ca es tit pe le it fa On a e. onter et descendr On l'a fait po ur m t là. es va nulle part. Il le petit escalier ne sserait bien laisse. On s'en pa le on d en pr le On so in is to ujours ce be si on po uvait. Ma s. d'aller vo ir ailleur s et une fo is ba en e co m m là-haut n'est pas e, us qu'à re descendr là-haut, on n'a pl . s co m me en haut car en bas n'est pa . bien Po ur ça il es t très ccom moder. s'a à mal On a tellement de Michel Bérard 3

15 juin 2012

SOMMAIRE page 1 Édito, C. Neykov. et La pipe de mon papa ne pue pas pas, B. Gasco. page 2 Marcel Duchamp, M. Albert-Levin. ●

page 3 Céramique d'István Erdõdi, F. Espagnet. page 4 Le portillon, P. Le Divenah. page 5 Le hibou, A. Pontier. et Devinette. ●

page 6

Pédibus, J. Grieu. et Transistor, B. Lebrun. page 7 Les soirées de La Lucarne. ●

page 8 Le rapport à l’objet, I. Normand. page 9 Un stylo, J. Astruc. et Vert vert vert vase, S. Adriansen. page 10 Chaud et froid, S. Hérout. page 11 La pipe, J.-P. Raymond. page 12 Un égouttoir sans pied, C. Neykov. ●

page 3, 4, 8, 9, 10 Poèmes de M. Bérard. ●


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Suite de la page 1. J’ai fumé quelque temps la pipe de mon papa puis j’ai arrêté ayant l’intention de vivre plus longtemps que lui. Quand il a été libéré d’Allemagne, la France a offert à mon papa trente francs et un costume trop grand parce que, comme

beaucoup de gens de cette époque, pour ne ­parler que des survivants, il avait m ­ aigri. J’aime mon papa. Il est mort, mais ce n’est pas la seule raison. Le visage d’un Manolete qui aurait été beau, les épaules

de Marlon Brando, des silences, peut-être trop de silences. Quand j’en ai besoin, je prends la pipe de mon papa et je la serre très fort dans mes bras. B. Gasco

iot va pleure Mon p'tit char nd charivari rit dans l'gra er dument coch j'en suis éper Michel Bérard

Patrick Le Divenah

montage photo/Patrick le Divenah

Le portillon

E extrait de Spiralesques, inédit.

lle arrive elle se rapproche le portillon n’est pas loin elle arrive devant le portillon elle va passer le portillon c’est inéluctable on le sent on le sait c’est d’une logique imparable c’est écrit d’avance c’est prédestiné c’est réglé rien ne peut l’empêcher c’est programmé elle sort le ticket de son sac et le présente à la fente du bloc magnétique pour le laisser avaler et dégurgiter un peu plus loin libérant le système d’ouverture du portillon portillon à trois branches à fonctionnement pivotant attendant la poussée du ventre ou de la main pour déclencher l’ouverture de la porte de sécu4

rité qui se pousse sur la droite s’écarte ­vivement pour libérer l’accès au couloir qui mène aux marches qui mènent au couloir qui mène au quai qui mène à la rame de métro lorsqu’elle sera là lorsqu’elle est là elle a réussi l’épreuve c’était gagné d’avance elle a fait le parcours sans faute c’était prévisible on aurait pu le parier déjà hier elle l’a réussi déjà avant-hier elle l’a réussi déjà avant-avant-hier elle l’a réussi déjà avant-avant-avant-hier elle l’a réussi déjà avant-avant-avant-avant-hier elle l’a réussi déjà avant-avant-avant-avant-avant-hier elle l’a réussi déjà avant-avant-avant-avant-avant-avanthier elle l’a réussi elle l’a réussi elle l’a réussi elle


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Le

hibou

Arnauld Pontier

M

D E V I N E TT E

on oncle venait de mourir, et je me rendais chez lui dans l’idée de ne rien conserver. Un inventaire morne et rapide me convainquit d’ailleurs très rapidement que je ne garderais rien de tout son bric-à-brac : il n’y avait là que des meubles sans style et sans époque, des tableaux sans originalité, de vieilles malles remplies de lettres et de coupures de journaux, des bibelots, et quelques draps et costumes élimés : bref, la banalité des restes d’une vie et d’un univers qui n’étaient pas du tout les miens. L’oncle Claude… Une décennie s’était écoulée ­depuis la dernière visite que je lui avais faite, au lendemain de mon doctorat de médecine. Il m’avait accueilli fraîchement, d’ailleurs, bougonnant, vitupérant contre les charlatans de mon espèce, « qui ne savaient même pas guérir un ulcère ! » J’avais souri, alors, avec la condescendance de ma jeunesse. Et je n’avais pas cherché à le revoir. Aujourd’hui, après l’enterrement, je me sentais pourtant étrangement mal à l’aise dans cet intérieur sans relief, troublé même. Était-ce l’odeur du mobilier, encaustiqué, qui luisait faiblement dans la lumière de cette fin d’après-midi d’octobre ?

Était-ce l’empreinte du mort, son impalpable mais perceptible présence  ? Je n’aurais su le dire, mais je ne me décidais pas à partir. Haussant finalement les épaules, j’enfilai mon imperméable, que j’avais suspendu dans l’entrée à mon arrivée, jetai un dernier regard vaguement apitoyé autour de moi – me promettant bien de ne plus remettre les pieds ici et d’en faire tout emmener par un brocanteur – et sortis. Pourtant. Respect du mort ? Volonté inconsciente ? Obscure tradition familiale ? Je revins machinalement sur mes pas, hésitai et, comme guidé par une main invisible, saisis le vieux hibou empaillé qui trônait, à demi-déplumé, sur le coin du bureau ; un grand hibou aux yeux de verre jaunes, que je n ­ ’aurais sans doute jamais remarqué sans le rayon de soleil qui l’éclaira soudain, faisant luire ses p ­ upilles. Je le considérai un moment et marmonnai, avec une sorte de tendresse pour le moins insolite : — Après tout, tu seras aussi bien chez moi ! Quelque chose venait de se passer ; j’en pris conscience : la manifestation, fugace, de quelque puissance étrangère, à laquelle je n’avais pu qu’obéir…

Pleine et déliée, ronde et anguleuse, je brille par ma blancheur. Blancheur exhaussée par la perle de café qui en ourle le bord. Au bout de ma tige fragile, un petit ovale doux, lisse, brillant. Ombre et lumière Un côté creux, l’autre bombé, à soupe ou à café, je mélange, touille, dose ou mesure. Porteuse de douceur comme d’amertume, selon que j’apporte dessert ou sirop, je fais sourire et grimacer. Pour la dînette, pour le pique-nique, je vais de la main à la bouche : une pour papa, une pour maman, et toutes pour bébé… Qui suis-je ? S. Hérout

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Pédibus Jacques Grieu

Transistor

Aussi bête qu’un pied ! Comme un pied, tu raisonnes M’ont dit de bonnes âmes à qui Dieu le pardonne. J’en prends le contre-pied et je la revendique, Cette comparaison qui se veut si critique ! C’est par un pied de nez que j’envoie ma réponse, Car mes pieds sont sacrés, c’est moi qui vous l’annonce. Même sans un neurone et dénués de cervelle, Ils sont intelligents, chaque pas le révèle. Quand ils se font la course à passer en avant Le droit devant le gauche et puis inversement, Sans craindre un croche-pied, je me sens plein d’allant. De la circulation, ils sont les bons agents. Aussi bête qu’un pied est alors phrase sotte Autant que coup de pied quand c’est l’âne qui botte. J’ai chaussure à mon pied, mais un pied à coulisse : C’est sans doute un soulier qui cause ce supplice ? Marcher à cloche-pied n’est pas la solution Et c’est au petit pied que je suis mes petons. Sur lequel pied danser, quand on a un pied bot ? Faire un peu pied de grue comme un pied de poireau ? Je n’ai pas les pieds plats, ne suis pas casse-pieds, Et de la tête aux pieds suis poli comme il sied. Attaquer du bon pied n’a rien de bien sorcier Il faut prendre son pied, mais jamais lâcher pied. Se lever du pied gauche n’est pas calamité : Vite se recoucher, du droit recommencer. Le pied à l’étrier, ce n’est pas du piston : Marche pied, pied-de-biche, il faut faire selon. Avoir un pied-à-terre avec les pieds dans l’eau, Nous fait toucher du… pied, l’étrangeté des mots. Pour créer mes poèmes il me faut d’arrache-pied Travailler nuit et jour en grattant du papier. Devant la page blanche, on est au pied du mur Mais au pied de la lettre, il ne faut de ratures. Sur mes doigts je les compte en faisant l’addition, Les douze pieds des vers dont certains font scission. Doigts de pied, doigts de main, je suis pauvre écrivain, Quand ainsi je perds pied dans mes alexandrins… 6

Bernard Lebrun

E

n un demi-siècle de complicité intime, tu ne m’as jamais fait défaut.

Tout commença dans l’Algérie des « événements », séjour indésiré, où je liai ton sort au mien. Tu fus à mon côté les soirs de déprime... « Si vous aimez la musique », le cher Pierre Spiers, le concerto pour harpe et orchestre de Boieldieu... Toi, mon « transistor », comme on disait alors. Cinquante ans plus tard, tu es toujours là. Un peu défraîchi, mais fidèle au poste. Pléonasme. Moi aussi. Moins fringant que toi, cependant. Notre rite est bien rodé : niché sur mon épaule, contre mon oreille, pour ne pas déranger autour de nous, tu m’entretiens en sourdine. Parfois, nous rigolons en douce. Personne n’entre dans notre bulle. J’ai une confidence à te faire : mon fils, plein de pudeur et d’un respect mystérieux, m’a suggéré que tu lui fasses l’honneur de devenir ton compagnon (il n’a pas osé dire ami) quand je ne serai plus. J’en serai très heureux pour toi. Mais ne t’alarme pas, ce ne sera pas avant cinquante ans au moins !


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Soirées de la Lucarne 

Jeudi 21 juin à 19 h 30

Histoire et réalités sociales Avec Sylvain Josserand pour Alambic des mots et Sur les traces du passé : Des Cévennes au Mexique ; et Aurore Altaroche alias Nicole Barrière pour Tu me demandes si j’ai connu la guerre : mémoires imaginés d’une femme au xxe et au début du xxie siècle. 

Vendredi 22 juin à 19 h 30

«Soirée Femmes »

En présence de Cécile A Holdbana pour Ciel passager ; Carole Granchamp Un moi(s) sans toi ; Florence Issac pour Il suffit d’un arbre. 

Samedi 23 juin à 19 h 30

Lectures littéraires

Les durs ont des oreilles, avec les éditions Pyramidion et Patrice Aba, Michel Charpateau Christophe Sigognault. 

Mardi 26 juin à 19 h 30

Soirée « La couleur dans la peau » Sabine Belliard (éd. Albin Michel). L’auteure montre, dans cet essai passionnant, comment notre psychisme se saisit de la couleur de la peau pour s’exprimer, et ce qu’il exprime à travers elle. Vue par notre inconscient, la couleur de la peau a un effet sur la qualité de l’échange entre celui qui regarde et celui qui est regardé. 

quelqu’un ; il est possible que devenu ombre à mon tour, je m’inscrive sur un mur ; pareillement, – ou que l’ombre de mon frère soit celle qui est là, cernée de soleil et de suie... » 

Soirée littéraire

Présentation de Écrire la ville SaintDizier de Henri-Pierre Jeudy et MariaClaudia Galera. En présence des éditions Châtelet-Voltaire, de Georges Preli et des auteurs. L’atavisme n’explique rien, le ter­ri­ toire de la ville se vit comme un défi. Nous avons choisi Saint-Dizier, ville atyp­ique, qui a vécu bien des méta­mor­ phoses urbaines ren­dant à ses attraits cette sin­gu­lar­ité d’une ville tou­jours en devenir. 

Vendredi 29 juin à 19 h 30

« Regard sur les relations, sur le monde » Rue des promenades, Anne Dubosc présente du You cannot be serious de Jérôme Karsenti. Présentation de Manifeste du caprice par Martin Rahin, Un regard « humide d’idéal détrompé » sur l’intime et sur le monde, une voix qui s’affirme. Dans l’interstice, le poète crypte la réalité, et il dégage ses ailes de la gangue du cocon originel, affute son langage, le plie à son dire. 

Mercredi 27 juin à 19 h 30

Jeudi 28 juin à 19 h 30

Samedi 30 juin à 19 h 30

Soirée théâtre

Lecture poétique

Le Jour de Jean Miniac (éditions Bleu d’Encre). « Regarde cette ombre, comme elle est douce : ce n’est rien qu’une cheminée et pourtant elle me rappelle

L’escalier du bonheur, une pièce de Victoria Thérame lue par René Haddad. Fifine a des peines sentimentales. Dans l’escalier où elle essaie de vendre ses encyclopédies, les portes restent fermées. Ça n’aide pas à

oublier. Alors sur le palier désert, elle pense à sa vie... Elle pense tout haut... Mais Fifine entend des bruits derrière cette porte. Des bruits mal identifiables. Elle commence à imaginer un drame qui se noue, là, et ressemble au sien… 

Mardi 3 juillet à partir de 18 h

Vernissage de « Voyages » Exposition des peintures de LNA en juillet et août. 

Mercredi 4 juillet à 19 h 30

« La crise des relations globales » Le livre de Nicolas Capelluto, présenté par les éditions Science Marxiste. 

Jeudi 5 juillet à 19 h 30

« Art brut, Art singulier, Art populaire » Autour de la revue Empreintes. Le bestiaire d’Etienne Ruhaud. Les Lettres républicaines de Touchatout. Des dessins de Victor Soren. L’invention de l’Hyménologie par Jean Hurpy. Des inédits de Jean-Paul Mesters, d’Alex Alexian et de Jehan van Langhenhoven. « Le mur de l’année 2011 », art singulier en Espagne. Le Trocadéroscope, revue tintamarresque de l’Exposition universelle de 1878. 

Vendredi 6 juillet à 19 h 30

Soirée Atelier de l’Agneau Lectures de Une phrase juste de Denis Ferdinande (préface de Noémie Parant). Présentation de la revue L’Intranquille n° 2 avec une lecture des poèmes de Friederike Mayröcker par Lucie Taïeb et Françoise Fravetto.

Plus de détails sur : http://lucarnedesecrivains.free.fr La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51.

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Le rapport à l’objet

J’

ai, sur des étagères, dans des tiroirs ou dans ­ des boîtes, un nombre incalculable d’objets, bijoux, minéraux, fèves de galettes des Rois, statuettes africaines, t­ ableaux, livres, casseroles, plats, verres, ustensiles de cuisine, de ­maquillage, de couture, couteaux, boîtes de toutes tailles. À un moment ou à un autre, ils m’ont paru indispensables. C’était presque un kit de survie. Et puis je m’aperçois que s’il me fallait partir nue, sans bagages, je n’en prendrais aucun.

présence et l’absence, ­l’absence qui n’est pas forcément le manque mais qui peut l’être, à savourer aussi pour le froid de la lame enfoncée dans la chair, la chair du manque, la lame qui tranche, le froid de la séparation.

Peut-être un avant-goût de la mort et du renoncement, détachement des pesanteurs de la vie matérielle pour mieux en ­savourer la saveur et le suc, la

Un jour, on porte en soi tous ces objets sans plus avoir besoin de les voir, de les avoir, de les ­toucher.

Dans mes bagages, il y a les objets disparus dont la présence est ainsi lourde de l’histoire ­racontée et transmise à leur propos ou à travers eux, quelque chose qui flotte autour d’eux, qui en émane au-delà de leur disparition. Une histoire de famille en quelque sorte. Les objets sont peut-être reflet, sourire, rappel, ombre d’un temps que le temps a rendu transparent.

La porte

15 juin 2012

Isabelle Normand

C’était le violon d’enfant de mon père. Je ne l’ai jamais vu, ou une fois, de loin. Il l’a vendu à la mort de sa mère avec les autres objets que ma mère disait ne pas vouloir garder, encombrée qu’elle était déjà par ses souvenirs. Il regretta longtemps de ne pas l’avoir conservé, trace de son enfance qui lui avait échappé. J’ai ressenti si violemment son manque que l’instrument m’a brûlé la mémoire d’une manière indélébile. Juste savoir qu’il existe, qu’il a le poids d’amour d’un enfant pour son père, pour l’enfant qu’il était, pour le père que je suis, pour la mère infinie en moi qui accueille tous les enfants, leurs souffrances et leurs rêves. Le violon de mon père est ainsi partition inachevée, une mémoire sans fin, un écho que le vent jamais ne brisera.

porte/ rte/tu frappes la tu frappes à la po pond pas/ et la porte ne ré i au dire/d'être ains elle po ur rait te m sée là/ po l'a n po ur ça/o it fa en ri n'a le frappée/el tu dis/ rsonne/d'ailleurs mais elle n'est pe e n'y a personne/ vrais dire/la Port de u /t ne on rs pe e tu l'as vue il n'y a aisir de savo ir qu pl tit pe un it ra grands secrets ça lui fe us leurs petits et to en bi e rd ga le rs là qu'elle exis te qu'el là La Porte to ujou rs ou uj to t es le el derrière derrière/qu'elle, oi d devant chau d et l'hiver elle a fr et derrière/ t de l'été devant an ûl br il le so le et le vent leurs histoires encore to ujours Michel Bérard

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Vert vert vert vase le port e-plum e ne sa plus s'i vait l était la port o u la p e lume. I l s'es t o uvert e to ute grande et s'en vo le. Michel Bérard

Un stylo Jacques Astruc

« À quoi ça sert un stylo ? Un clavier c’est tellement mieux ! Avant on offrait un stylo à plume pour les anniversaires, pour la majorité. Les plus beaux avaient une plume en or. Maintenant on offre « une tablette tactile ». « Ça fait tout », m’assure-t-on. « Sauf le rêve », je réponds. « Il faut être de son temps », me disent les jeunes. « Je préfère prendre mon temps », je réponds. « Tu peux rêver pareil ». « Je n’aime pas les images présélectionnées ». « C’est pratique pour voyager. » « Un stylo est la plus belle invitation au voyage. » « Tu es réac ! » « Non j’aime glisser sur les feuilles, poussé par le vent… » « Sur écran tu as le monde entier ! » « En technicolor. » « Tu es vraiment un dur à cuire ! » « Un vieux con, dis-le ! » « J’ai rien dit ! » « Tu allais le dire ! » « Avec toi on n’irait pas loin ! » « Je vais où je veux ! »

Sophie Adriansen

C

e vase est vert vert vert. Vert citron, vert gazon, vert céladon. Fines bandes horizontales bombées comme si l’on avait empilé les uns sur les autres des bracelets de diamètres variés, laque brillante comme du bonbon. Vert vert vert, le titre d’une chanson. Un jour est arrivée une nouvelle collègue. Elle a apporté des éléments pour personnaliser son bureau, un peu, dans la limite de ce que l’entreprise tolère. Une photo de désert encadré. Une boule à facettes en cristal. Un vase vert vert vert. La collègue est devenue une amie. Dans le vase elle a placé une tige de bambou à laquelle on avait donné une forme de spirale. La collègue est partie suivre son mari dans l’est de la France. Avant de s’en aller, elle a laissé le vase à une autre collègue amie, bambou compris. Après Noël, l’autre collègue amie m’a annoncé sa décision : elle démissionnait pour aller travailler dans une autre entreprise, dans un autre secteur d’activité, et même dans un autre pays. Elle a déposé sur mon bureau le vase vert vert vert et son bambou. Pendant quelques mois, le vase a apaisé de sa verticalité le fatras des dossiers, le bambou a oxygéné les heures asphyxiées. Un jour, je suis à mon tour partie pour de nouveaux horizons. Le vase a fait un arrêt dans mon salon – et n’en est plus sorti. Lors d’une soirée, un ami a fait un geste trop brusque, qui a fait chuter le vase, le bambou, l’eau. La moitié du vase en morceaux sur le sol, l’eau sur le canapé, la tige de bambou échouée au hasard. Mortifié comme il aurait pu l’être si le vase était venu de loin ou avait été transmis de génération en génération, il a proposé une invitation au restaurant pour se faire pardonner. Je l’ai rassuré, lui ai affirmé que c’était disproportionné, et lui ai dit que si le vase avait été si précieux je l’aurais placé en lieu sûr. J’ai jeté les morceaux. La moitié de vase restante est toujours au même endroit ; le bambou à découvert se dresse juste un peu moins droit. Son histoire ne finira pas là. 9

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Chaud et froid

C’

était une drôle de boîte noire en tôle ­ émaillée, armoirette ajourée, appli­ quée contre le mur où s’enfonçaient des tuyaux. Sur la peinture brune des murs que la lumière pâlotte du globe n’arrivait pas à ensoleiller, je ne voyais qu’elle et sa petite flamme bleutée qui veillait en son cœur. Dès qu’on ouvrait la porte de la salle de bains, la flamme vacillait sans s’éteindre. Dès qu’on tournait un certain robinet, une multitude de flammèches jaunes surgissaient, explosant dans un souffle de tonnerre. Très vite le ­ grondement

Sylvie Hérout

s’étouffait, remplacé par une rumeur de feu courant, qui couvrait le bruit de l’eau déversée à jets saccadés au fond de la baignoire par le bec au chrome terni. Blanche, courbe, campée sur ses quatre pieds aux cannelures léonines, la baignoire accueillait l’eau fumante tandis qu’une odeur douceâtre se répandait par les ouïes noires de la boîte. Longtemps le chaud puis le froid coulaient avant de recouvrir le fond et de m’autoriser à enjamber le rebord arrondi. Dédoublée par la tiédeur de l’eau jusqu’au nombril et la fraîcheur de l’air au-dessus, je tournais sans fin la savonnette pour en exhaler l’arôme et en multiplier la mousse. Les odeurs de quiche ou de soupe qui entraient par la vitre à bascule ouverte sur la cuisine, commandaient la durée du bain.

Caillo u

oires s'est chargé d'hist li po ou ill ca tit Pe la fronde n'est pas caillou très anciennes. Il ont. it écrit sur son fr de Davi d ça sera sta seul plus caillou qui re Il n'est pas non po uillée. ante d'Agathe dé bl em tr n ai m la hibo u dans ou es t to mbé du ill ca e qu t di re Gram mai le jo ur is je l'ai retrouvé dans les choux. Ma temps gardé galette. je l'ai long la ns da is Ro s de là to utes il aura fréquenté e. ch po a m de au fond rdus. ies de papiers pe sortes de monna oires. st cher d'autres hi Il es t reparti cher Michel Bérard 10

15 juin 2012

Soudain ma grand-mère ouvrait la porte d’une main ferme, réveillant la lueur a­ ssagie. Elle venait pour l’étrillage, portant haut ses cheveux du même gris que sa robe dont on apercevait le lainage feutré sous le tablier à carreaux. Entraient avec elle les craquements de la TSF disant les nouvelles du soir. Otage consentant, malgré mes gesticulations joyeuses, je savourais l’enlèvement que suivaient de peu le frottage de la serviette rêche et pelucheuse, et la friction vigoureuse du gant de toilette imprégné d’eau de Cologne. Ébrouée, bouchonnée, enveloppée, cheveux longuement brossés, je me laissais harnacher de ma chemise de nuit avant de faire mon entrée, princesse ignorée, dans la cuisine.

le petit c ochon ch ilien de Jorge tu d isais o n n e pe ut pas en faire un cendr ie r. Il do it n e ser vir à rien ce petit c ochon en ter re no ire de Jorge, il r e s tera dans la maison, sans Jorg e, l'ami m ort. Michel Bé rard


no 49

15 juin 2012

La pipe Jean-Claude Raymond

C

harles réprima un cri. Du fond du trou d’obus dans lequel il avait somnolé, il regardait le ciel. Dépassant du bord de l’entonnoir, le bras de Jean lui faisait signe. Non que Charles perçut le moindre mouvement, mais le membre était figé en un dernier geste d’adieu ou de bienvenue en enfer. Les galons de lieutenant cousus sur la manche luisaient faiblement au soleil levant. La main était crispée autour du fourneau d’une pipe, brun et rond comme une châtaigne. Bouleversé, Charles se hissa avec peine vers le jour naissant et cueillit l’objet. Une demi-heure avant l’assaut le lieutenant Jean D. lisait Les Fleurs du mal, en fumant la pipe. « Quel drôle de titre, mais que sa bouffarde sent bon ! » se disait Charles. Il n’était pas fumeur et distribuait aux poilus sa ration réglementaire de « gros cul », un pétun aux parfums de feu de bois qui lui rappelaient l’odeur du foyer tutélaire des cantous. Trente minutes plus tard il franchissait le parapet de la tranchée derrière son lieutenant. Jean, suivi par sa section, courait au-devant d’une guirlande d’éclairs blancs. Il brandissait sa pipe telle une arme de poing. Dans l’autre main, son pistolet d’ordonnance avait quelque chose de dérisoire. À trois cents mètres des parallèles de départ, son crâne s’ouvrit en une corolle rouge. « Fleur du mal » ! Quand Charles plongea dans le cratère, ces mots fulgurèrent dans sa tête. Il se brisa le nez sur la paroi caillouteuse et passa la

matinée les pieds dans l’argile humide, une cheville foulée. Pour retourner vers les lignes amies mon grand-père dut ramper pendant deux heures. Sa cheville l’empêchait de courir. Et c’était bien ainsi, car des frelons gainés de cuivre vrombissaient encore dans l’air tiède de ce printemps 1918. L’attaque avait échoué. Tandis que l’infirmier lui bandait le pied, Charles polissait avec son mouchoir la bague d’argent réunissant le tuyau et le fourneau de la pipe. Un nom apparut. En juin 1972, je retrouvai cette pipe dans un tiroir en compagnie d’un cahier d’écolier, d’une croix de guerre et d’une médaille Pierre-1er-de-Serbie. L’argent de la bague était oxydé, presque noir mais je pouvais y lire le nom gravé : Emma, qui attendait sans doute le retour de Jean depuis une éternité. Lors d’une permission à Paris, Charles avait voulu restituer la pipe à la famille de Jean. Les larmes aux yeux, la mère du sous-lieutenant pria mon grand-père de conserver l’objet. Madame  D. n’avait jamais entendu parler d’Emma…

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis. Coordination du numéro : Catherine Neykov. Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 49

Un égouttoir sans pied

Ç

a s’était annoncé comme un petit service : collecter des vieilleries pour aider Lucie à garnir sa brocante. Rien à gagner, pas d’amour propre en jeu, une partie de rigolade, en somme. Elle me l’avait bien dit pourtant : il y a des gens qui ne savent pas où se trouve la poubelle. Très vite, ça avait pris des allures de chasse au trésor, avec envoi de courriers aux amis, photos des dons remarquables et citation des meilleurs à l’ordre du mérite. Frisson délicieux à l’ouverture des paquets. Divines surprises devant les porcelaines du siècle dernier, les aquarelles, les bronzes, les épingles à chapeau en cristal taillé. Impatience dans l’attente du colis suivant : la brocante, on y devient accro, c’est addictif. Quand une vague relation m’informa qu’une de ses amies avait des choses à donner, j’accourus au plus vite. La donatrice, une petite blonde au visage énigmatique, me dit être artiste peintre. Elle m’aida à hisser dans la voiture, un lourd balluchon emmailloté de sacs en plastique. Je fantasmais déjà sur son contenu. Depuis le parking, j’entrepris de remonter chez moi l’énorme colis, dont l’emballage bricolé se défit aussitôt. Des ferrailles poussiéreuses et cabossées s’éparpillèrent sur le ciment dans une cacophonie qui sonna comme un rire diabolique. Je devinais déjà le commentaire de Lucie : pas vendable… Je me débarrassai de plusieurs kilos de casseroles noircies, de faïences ébréchées et autres faitouts, théière et moule à gaufres, sales et carbonisés. Ne resta du mètre cube initial qu’un égouttoir ancien, en aluminium, avec des poignées de bois, qui, curieusement, n’avait pas de pieds… Je décidai de lui donner sa chance. Il y a une volupté à nettoyer, décrasser, polir, comme une chasse au trésor dans la chasse au trésor. Comment sera l’instrument revenu en l’état d’origine ? Alliera-t-il l’éclat du neuf au charme de l’ancien ? J’avais vu aux puces de Vanves des récipients magnifiquement lustrés qui avaient une ­allure folle et se vendaient fort cher… Je commençai par faire tremper le mien. Entre le fond plat et les bords arrondis, s’étaient accumulées des ­dizaines d’années de crasse alimentaire, grasse et malsaine.

15 juin 2012

Catherine Neykov

Je ­m’escrimai dessus, avec le détergent et le tampon vert, à m’en arracher la peau des doigts. Je passai des heures à caresser l’engin, l’astiquer, le faire reluire. Ce fut jouissif. Lutiné dans les moindres recoins de ses parties intimes, il brillait sous le jet d’une lueur orgasmique. J’eus tout le temps de méditer sur l’absence de pieds et ­l’explication m’apparut évidente : Dans les temps anciens, on ne jetait pas l’eau de cuisson des légumes. On la récupérait comme bouillon aromatique pour la cuisson des viandes ou la préparation des sauces, voire pour un usage médicinal. Chaque « eau de » (poireaux, chou, asperge, etc.) avait ses vertus digestives, purgatives ou aphrodisiaques. Des adeptes de la médecine douce les préconisaient même dans le traitement du cancer, pour combattre les effets secondaires de la chimio. Aucun doute : Je me trouvais en présence de la forme la plus primitive, la plus pure, la plus authentique, de l’égouttoir. Quelques jours plus tard, Lucie vint expertiser mes trouvailles. Elle qualifia l’égouttoir de… Le mot injurieux ne s’imprima même pas dans ma mémoire tant j’étais sûre de mon fait : je lui clouai le bec d’un discours savant. Bonne fille, elle colla sur le fondement de la bestiole une étiquette « Passoire 10 euros » et passa au suivant. Dix euros… La somme m’apparaissait malingre pour une antiquité culinaire d’une telle rareté. Comment est-ce qu’elle avait dit, au fait, que ça s’appelait ? Le soir même, je filai sur E-bay. Mais tous les égouttoirs et passoires étaient pourvus de manches ou de pieds, aucun ne présentait ces petites poignées attendrissantes… Je réessayai avec « aluminium » et la vérité m’apparut dans toute son horreur : ce que j’avais pris pour un égouttoir était en réalité la partie supérieure d’un couscoussier. Banale. Inutilisable sans le reste. Sans rien d ­ ’ancien qui témoignât de l’admirable s­ agesse de nos ancêtres. Quand, à la visite suivante, devant la surabondance de la collecte, Lucie proposa de le jeter, je refusai. Il ne se vendit pas, bien sûr. Pauvre chose. Mais j’y étais encore trop attachée pour l’abandonner sur place. Il aurait été incongru dans le salon, il ne tenait pas sur les étagères de la cuisine, je le rangeai dans la cave, en attendant je ne sais quoi… Il y a des gens qui ne savent pas où se trouve la poubelle.

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La Gazette de la Lucarne n° 49 - 15 juin 2012  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris. http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

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