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La gazette de la

15 février 2012 2 €

lucarne

n  45 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lucarnedesecrivains.free.fr

d ’é c o l e » s ir n e v u o S « l ia Spéc

Éditorial Chers lecteurs, Rédaction : « Vous êtes lecteur de la Gazette et avez quitté l’école depuis quelques temps. Tâchez d’écrire sur les souvenirs que vous en avez. » Interdiction de loucher et copier vos petits camarades… Dring ! Voilà, les copies ont été rendues et, si elles méritent les meilleures notes, c’est que nous avons été à bonne école : celle du goût de la littérature. Profitez de ces quelques pages inspirées par le sujet. Pour ma part, je me retire humblement et vais au piquet. Je sens qu’il y a une punition à laquelle, enfant, j’ai cru pouvoir échapper. Il est temps pour moi de purger ma peine et de méditer sur ce que je crois y avoir appris, sur mes petites bêtises, sur les coups de cœur, les coups au cœur, les coups de coude. Le dos tourné au reste de la classe, je penserai aussi aux mots en papier, au football avec des balles en mousse, aux blouses tâchées d’encre. Et peut-être découvrirai-je enfin pourquoi, quand j’entends des cris d’enfants dans une cour, j’ai un pincement au cœur, mais aucune envie de me retourner. Je ne comprends pas les enseignants, car eux y sont retournés. Ils sont pour moi d’un autre monde. Celui, bien lointain, de l’école.

Jean-Baptiste Féline

Conte J -M R métronirique ean

L

e métro, ce matin. Comme tous les matins, même heure, l’heure d’affluence. Je reste debout. Cela ne me peine pas, je suis un jeune garçon vigoureux. Quand je parviens à m’asseoir, il me faut souvent céder ma place à une vieille dame flageolante. Alors, autant ne pas s’asseoir. Je ­reconnais ceux qui, chaque matin, prennent cette rame, presque des connaissances. Parfois ils se parlent. Voici la longue plainte métallique des roues qui parcourent une courbe de la voie. Autrefois, cela m’inquiétant sourdement, je suspectais le bruit avant-coureur d’un déraillement. Ce n’est plus désormais que l’un des repères qui me permettent d’évaluer exactement la durée du trajet restant. Bientôt défileront sur les murs du tunnel les trois peintres Valentine et, un peu plus loin, le bégayant Dubo-DubonDubonnet. Comme chaque jour, normalement. Les portes exhalent leur soupir pneumatique et s’ouvrent. Durant l’arrêt, mon regard ­balaie distraitement les murs de la station, mais s’arrête net sur son nom. Je sais par cœur ceux de mon parcours et ne les lis même plus. En voilà un qui m’est

arie

enaud

i­ nconnu. Enfin, pas tout à fait. Si m p l e m e nt , il n’est pas à sa place. C’est celui d’une station lointaine, Saint-Fargeau, dans un quartier que je situe mal, où je n’ai jamais mis le pied. La rame démarre. Mais, comme si elle était sortie de ses rails pour vagabonder à travers tout Paris et même bien au-delà, voilà qu’elle dessert : Jasmin – Bobodioulasso – Botzaris – Ravine Vilaine – Kouassikouassikro – Cor visard – Mor ne Piteau – Télégraphe – Les Trois Cocus… Je remarque que je suis le seul à vivre ce bouleversement. Les passagers montent et descendent normalement, courent vers les escaliers, s’engouffrent dans les couloirs de correspondance. Je reste, moi, paralysé, attendant qu’apparaisse enfin le nom de ma station de destination. Je serai en retard. C’est pour monsieur Dubreuil, mon professeur de lettres, l’outrage suprême. Je le vois déjà, quand j’ouvrirai la porte et avant même que je puisse esquisser une excuse, pointer vers moi le javelot de son index menaçant et me refouler d’un tonitruant : « Allez donc voir si les troènes sont en fleurs ! »

Suite page 5.


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De la pédagogie à la poésie : sur les traces de Fernand Deligny « 1937 : je suis instituteur suppléant dans Paris et sa banlieue. Ma première suppléance a eu lieu dans une classe de perfectionnement, rue de la Brècheaux-Loups […]. J’avais affaire à des enfants anormaux experts en attitudes et manières d’être qui surprenaient le gamin que j’étais […]. Il arrivait que les heures se fassent longues, très longues. Je maniais une sorte de cadre qui se disait emploi du temps, mais qui s’avérait peu commode, comme un filet à papillons sans filet ; que le manche et le cercle. Avec un tel engin, les papillons sont concernés certes, mais ils n’y restent pas dans le cercle. Il suffit même que le cercle s’abatte pour qu’ils se tirent. Mais enfin, cet engin-là, ON m’en avait pourvu et gratuitement. » (extraits de la préface des Enfants ont des oreilles1) «  Écrivain, éducateur, pédagogue, chercheur, Fernand Deligny (1913-1996) a soutenu une tentative obstinée d’approche de la différence absolue de l’autre. C’est là qu’il est poète, à l’affût, dans les zones obscures et mystérieuses de la rencontre.2 » « L’écriture fut pour lui […] le laboratoire permanent de sa pratique d’éducateur. […] À partir de la fin des années 1960, il accueille des enfants autistes et invente de toute pièce un dispositif de prise en charge […]. Il engage [alors] une réflexion anthropologique contre la loi du langage.3 » Sa réflexion sur l’autisme influença nombre d’intellectuels. Elle irrigua la théorie du rhizome de Deleuze et Guattari. Françoise Dolto lui confiait régulièrement des enfants vacillants. Quant à François Truffaut, il se tourna vers lui pour achever Les 400 coups... « [De Fernand Deligny], il reste une œuvre abondante : plusieurs films et surtout une œuvre écrite, réunie en un volume aux éditions l’Arachnéen en septembre 2007. L’écriture, magnifique poétique, était son étoile et son navire.4 »

« Ce matin, premier octobre mil neuf cent quarante-six, Adrien a décidé de ne pas aller à l’école. Il devrait y aller : tous les autres y vont. L’école est de grosses pierres blanches. Par la rue qui monte de la place, on voit le bâtiment de coin, un coin haut, solide, coupant : une vraie proue de bateau de pierre venu s’échouer en pleine colline. Il va embarquer sa cargaison de gosses pour les mois d’hiver et de printemps et d’été. Il n’a pas bougé depuis juillet dernier et pourtant il est là depuis ce matin seulement. Les enfants vont vers lui. Adrien déserte. Il faut qu’il évite le chemin qui passe le long du cimetière : il est plein de ceux qui descendent des baraques : ils pourraient l’attraper et le tirer par les poignets et par les pieds jusqu’à l’école. Adrien est parti pour aller loin. » (extrait de Adrien Lomme, 1958). La compagnie théâtrale « La scène buissonnière » fêtera ses quinze ans en présentant un travail de création sur les textes de Fernand Deligny. Elle propose à Paris et à Ivry, une série de manifestations (lectures, table ronde, expositions, spectacle, scène ouverte…) du 7 au 31 mars 2012. Dans le cadre du Printemps des poètes, La Lucarne des Écrivains ouvrira le « bal » avec des lectures d’extraits de Adrien Lomme, A comme asile et quelques historiettes des Enfants ont des oreilles, le mercredi 7 mars : accueil à partir de 19 h 30 et lectures à 20 h. Programme complet sur le blog : http://surlestracesdefernand deligny.hautetfort.com/

1.

Les enfants ont des oreilles, Fernand

Deligny, Le chardon rouge, 1949, réed. Maspero, 1976. 2. et 4.

Josée Manenti (texte distribué

avant le spectacle Le village de cristal de Fernand Deligny par la compagnie « Les endimanchés » en septembre 2011 au Théâtre de l’Échangeur. 3. Œuvres, Fernand Deligny, recueil réalisé par Sandra Alvarez de Toledo, éd.

Dessins de Fernand Deligny

l’Arachnéen, 2007.

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La Sainte Vierge et l’éléphant

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SOMMAIRE page 1

Édito, J.-B. Féline. et

Sylvie Servan-Schreiber

Conte métronirique, J.-M. Renaud. page 2

C

était une petite école catholique du quartier Latin à Paris, où nos parents nous avaient mises, ma sœur et moi, dès la onzième comme on disait alors, tout simplement parce qu’elle était au coin de la rue et avait bonne réputation. Le seul hic, c’est que nous n’étions pas catholiques. Plutôt juifs, s’il fallait une appartenance. La directrice, Mademoiselle Larthe, avait décrété que cela ne l’empêchait pas de nous inscrire, mais que nous serions ­naturellement « dispensées de prière ». Or, la prière était un rite à deux temps que chaque maîtresse observait avec le concours d’un enfant à tour de rôle. Le matin, le préposé du jour allumait les bougies et nettoyait l’autel sur la cheminée où trônait une sainte vierge en plâtre, puis toute la classe se levait et, bras croisés, lui récitait « Je vous salue Marie, pleine de grâce ». L’on se tournait alors vers le mur du fond où pendait un grand crucifix et l’on entamait « Notre Père qui êtes aux cieux… » Pour les avoir entendues tant de fois, même si j’étais dispensée de les réciter, je les sais encore par cœur, ces prières. En 1957, j’allais avoir 8 ans et j’étais dans la classe de Mademoiselle Baélen, en huitième. Un beau matin, elle me désigna pour nettoyer l’autel, un véritable honneur pour une élève dispensée de prières… Ça ne pouvait arriver qu’à moi : J’ai laissé échapper la sainte vierge qui s’est brisée aux pieds de la maîtresse, sous les yeux horrifiés de toute la classe. Je suis rentrée en pleurant à la maison, hoquetant : —  Maman ! J’ai cassé la sainte vierge ! Et l’on eut du mal à me consoler. Vers

le soir, furetant dans ce que nous appelions le cagibi, un réduit où l’on entassait tout ce dont on n’avait pas l’usage, mais dont il eut été malséant de se séparer, j’y dénichai… Un cadeau de mariage des parents, relégué là : un grand éléphant en bois – avec des trous sur le dos où se fichaient des piques à cocktail, perdues depuis longtemps – auquel manquait une défense. Je demandai à ma mère, qui n’y vit pas malice un instant, si je pouvais le prendre et pensant me faire oublier l’incident de l’après- midi, elle me donna volontiers l’éléphant. Le lendemain matin, dès que nous fûmes en classe, je me précipitai vers Mademoiselle Baélen et lui tendis l’éléphant en disant fièrement : — Maîtresse, j’ai cassé la sainte vierge, mais je vous ai apporté un éléphant pour la remplacer. C’est là que cela devint grandiose : au lieu de m’envoyer chez la directrice me faire expliquer la différence entre les saintes vierges et les éléphants et écoper en prime de lignes à copier, la maîtresse prit gravement l’éléphant, le posa sur la cheminée, me remercia de mon cadeau et me renvoya à ma place. Et jusqu’à la fin de l’année, la classe récita, moi exceptée, « Je vous salue ­ Marie, pleine de grâce » à un éléphant en bois avec des trous sur le dos et une seule défense. Mes parents furent consternés quand je leur racontai fièrement, le soir, comment j’avais réparé ma bêtise de la veille. — Tu n’as pas fait ça ? Et si, j’avais fait ça. Aujourd’hui, la tolérance religieuse, je sais ce que sais. C’est un souvenir d’école. 3

Fernand Deligny, Collectif. et La Sainte Vierge et l’éléphant, S. Servan-Schreiber. page 4

Classe moyenne, M. Bousquet. et À découvrir. page 5

Conte métronirique (suite), Cléôpatre, la reine des colles, A. Grimaud. page 6-7

Les pieds des Shadoks, A. Shleifer. et Les soirées de La Lucarne. page 8

Une nuit au pensionnat, O. De Jaeghere. et Retard, S. Hérout. ●

page 9-11

Scandale à l'école ! F. Blanchard. ●

page 12

L’école, ma maison, C. Sobienak.


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Classe moyenne

I

ssue de classe moyenne, j’ai toujours été une élève moyenne, mémorisant les dates de vacances scolaires plus facilement que celles de mes cours d’Histoire. Avec un bac mention passable, j’avais tout simplement eu la chance d’intégrer, en 1966, une de ces nouvelles classes préparatoires encore peu connues, ouvertes en banlieue sans sélection particulière. Avec, tout au long de ma scolarité, des appréciations du genre : « J’attendais mieux », « trop moyen », « peut mieux faire », « bonne volonté, mais décevant », « juste satisfaisant », « meilleure à l’oral qu’à l’écrit », « trop juste »… mieux valait briguer le prix de cama­ raderie ou être chef de classe. Je me revois en troisième sur l’estrade près de mon prof de

français tenter de négocier la note de ma rédaction, jugée trop basse à mon goût au regard du travail fourni, et m’être fait ­vertement rétorquer que c’était le résultat et non le temps passé qui était noté. Nul n’aspire à n’être que moyen, le terme évoquant plutôt la ­médiocrité que la position harmonieuse du juste milieu, mais la situation comportait néanmoins quelques avantages. D’abord, la satisfaction d’avoir toujours une marge de progression. Ensuite, de ne pas avoir à écraser les meilleurs de sa supériorité (ce qui n’est pas bien), de n’être jamais délogé des premières places (ce qui est vexant) et de n’avoir pas à trimer comme un malade pour s’y maintenir (ce qui est confortable)… Avec tous les moyens de mon acabit, j’ai échoué aux concours auxquels j’aspirais et, de guerre lasse, me suis rabattue sur les examens plus accessibles. Leur préparation me laissait du temps pour les vacances et

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Martine Bousquet

le loisir d’aller manifester avec les étudiants contestataires en criant « À bas la sélection ! » Mes échecs au CAPES et à l’agrégation m’ont conduite à réajuster mes prétentions et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, à choisir de devenir philosophe, plutôt que prof de philo. Ca tombait bien pour moi qui pensais que la philosophie était une manière de vivre et non une aptitude à analyser et décortiquer des textes plus ou moins obscurs. Moyenne en tout et spécialiste de rien, mes échecs m’ont finalement été bénéfiques. Ils m’ont permis de me diriger vers le métier plus généraliste (souvent méprisé) de « p’tite instit » qui me convenait mieux et me gardait de trop de prétention et d’élitisme. Ils m’ont aussi évité la tâche ingrate d’enseigner la philo à des élèves n’en voyant pas forcément l’intérêt, de corriger des paquets d’inepties après des cours exténuants dans un lycée de zone sensible…

À découvrir Claude Duneton a fait l’objet d’une soirée le 17 décembre 2011 à La Lucarne des Ecrivains pendant laquelle une douzaine de personnes ont raconté leur rencontre avec Claude. Un DVD couvrant l’ensemble des interventions en a résulté, intitulé comme la Gazette n°43, Si Duneton m’était conté, avec une mise en images et un montage de Jérémie Seban. On y découvre des auteurs : Bernard Gasco, Pierre Merle, Chantal Le Bobinnec ; des artistes : Thérèze, Anne-Lan, Catherine Merle  ; des amis  : Paul 4

Desalmand, Marc Albert-Levin, Pierre Dérat, Gisèle Joly ; une lectrice corrézienne, Myette Hebrant ; ou encore une ancienne élève, Annelise Signoret, tous ayant croisé, un jour, la route de Claude, pour le meilleur bien sûr... Durée : une heure et vingt-cinq minutes et un bonus inédit de deux minutes où Claude Duneton présente les livres de Chantal Le Bobinnec le 11 juin 2008. Prix : 15 e, frais de port compris, dans la limite des stocks (limités). Les livres de Claude Duneton sont également disponibles à La Lucarne des Écrivains, même les épuisés. Règlement à envoyer à la librairie pour les commandes postales (115 rue de l’Ourcq 75019 Paris).


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Suite de la page 1.

Conte métronirique Arrivé en bout de ligne, le métro se vide. Je reste seul, figé. Hébété, en sueur, je me laisse emporter sur les voies de garage. Les lumières s’éteignent, se rallument après quelques minutes. La rame repart en sens opposé. Mais le cauchemar persiste, les stations successives me restent inconnues. Il faut pourtant que je me libère. Au prix d’un

e­ ffort immense, presque douloureux, je franchis les portes. Le quai se métamorphose et devient ma chambre. Je me réveille à plus de soixante années d’écart du lycée et du métro parisien ­ qui s’en retournent tout au fond de leur tunnel. Jusqu’à la prochaine fois. Un sale rêve. Toujours semblable. Jean-Marie Renaud

Cléôpatre,

la reine des colles Agnès Grimaud

I

l y a quelque temps, j’avais un déjeuner professionnel dans un restaurant parisien qui a pour décor une ambiance d’école primaire, celle que j’ai connue petite, fin des années soixante-dix. Les murs sont habillés de cartes de France, aux tons pastel un peu passés. Les fleuves et les rivières veinent notre beau pays comme la main d’un vieillard. La France est riche d’eau douce. Mers et océan l’encadrent avec vigueur. La France est riche d’horizon bleuté. Les montagnes font des bosses sur les cartes en relief. La France est riche pour ceux qui veulent la lire en braille. Des règles de grammaire et de conjugaison sont écrites à la craie, sur le tableau noir que je rêvais d’effacer avec l’éponge humide de la maîtresse, à la fin de chaque cours. La langue française est un trésor. Les tables de multiplication, derrière la réserve de sel et de poivre, me rappellent qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas fait un simple calcul mental… Je ne me souviens pas de la conversation professionnelle. Seulement du plaisir que nous avons eu à échanger. Je ne me souviens guère de toutes les leçons apprises. Uniquement des maîtresses qui m’ont donné des bons points et des images (il fallait dix bons points pour avoir une image), ou bien de celle qui m’a

donné une fessée dont je parle encore, certains soirs qui incitent à des confidences. Entourés de ces droites parallèles qui désespèrent de se rencontrer un jour, de ce planisphère qui nous nargue avec ces pays que nous ne verrons jamais pour la plupart, de toute cette eau sur laquelle nous ne naviguerons que dans nos rêves, je repense à ce qui me reste de ce temps là : l’apprentissage de l’amitié et mes premiers émois du cœur. Car on peut tomber sérieusement amoureux à cet âge-là. Nous avons regardé nos montres. J’avais un autre rendez-vous et je me suis levée. Je me suis dirigée vers la caisse. Et là, une joie d’enfant, profonde, de celles que vous ressentez plus fort en fermant les yeux, m’a littéralement assaillie : des pots de colle Cléopâtre trônaient à côté des caisses. J’ai ouvert un pot et j’ai senti… Je ne savais pas que cela existait encore… C’était exactement la même odeur, comme quand on était petit. Et là, j’ai perdu pied… J’ai réglé, j’ai attendu que le patron s’éloigne de sa caisse, et j’ai chipé trois pots : un pour moi et deux pour mes collègues de bureau. Je suis partie bien vite, un peu honteuse, mais tout à fait satisfaite de mon butin. Un plus deux égalent trois.

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Les pieds des Shadoks

E

Dessin de Mathieu Carron de la Carrière

n ce temps reculé des années soixante, les Shadoks faisaient rage et le fait d’avoir la tête ou les pieds en haut ou bien en bas était d’une banalité à toute épreuve. Ils avaient bouleversé notre r­egard sur le monde. Le long des avenues perpendiculaires à la mer, dans lesquelles le vent du Nord s’engouffrait, le chemin de l’école était long lorsque pointait l’automne. Nos bonnets tourbillonnaient sur notre tête et parfois le vent coquin arrachait le cartable du bout de nos doigts. À chaque sortie de classes, Nicole me demandait avec son petit ­accent normand : « tu fais route ? » Et moi de lui répondre avec celui des parisiens déracinés en Normandie : « d’accord ». Nous n’étions pas amies. Nicole parlait peu et souriait rarement. Nous habitions à une centaine de mètres l’une de l’autre. Je m’arrêtais la première et bien souvent je lui proposais de monter à la maison pour goûter. Ma grand-mère préparait toujours pour mon frère et moi un chocolat chaud, des tartines quand elle n’avait pas eu le temps de faire un gâteau aux pommes ou bien des beignets. J’ôtais mon manteau et le jetais sur la banquette de l’entrée sous les remontrances de ma grandmère. Pendant ce temps, Nicole déboutonnait lentement sa ­ ­vareuse bleu marine, mettait ses gants de laine dans les poches et posait délicatement son vêtement sur le dossier d’une chaise,

vérifiant qu’il ne prendrait pas de faux pli. Alors que mon frère et moi dévorions les tartines beurrées, elle les dégustait lentement humant le chocolat chaud avant d’en prendre une gorgée. Puis l’heure des devoirs sonnait et Nicole repartait dans la nuit vers sa maison. Nous ne savions rien d’elle si ce n’est que ses parents rentraient tard et qu’elle n’avait ni frère ni sœur. Un jour, les cours de l’après-midi furent suspendus à cause d’une grève des professeurs. Nous rentrâmes donc la maison à l’heure du déjeuner et je lui proposais de se joindre à nous ; elle ne se fit pas prier. Mes parents étaient déjà installés à table et ma mère découpait un rosbif accompagné de pommes de terre. Lorsque la tranche de viande rouge ­atterrit dans l’assiette de Nicole, elle nous regarda tous d’un air apeuré. — Tu n’aimes peut être pas la viande rouge, est-elle trop saignante ? lui demanda-mon père, lisant l’inquiétude dans ses yeux. Je n’en ai jamais mangé, répondit-elle. — Goûte et tu nous diras ce que tu en penses, dit ma mère. Nicole aima tant qu’elle en redemanda à plusieurs reprises. Un jour de printemps, alors que nous rentrions de l’école, je lui dis : — Et si tu me montrais ta maison ? Elle hésita un instant, tortillant l’écharpe bleue qu’elle portait. Après un moment d’hésitation elle me dit « d’accord, viens, mais ce n’est pas comme 6

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Arlette Shleifer

chez toi, tu sais ». La centaine de mètres qui séparait nos maisons fut rapidement franchie. Nous pénétrâmes dans un petit immeuble de trois étages en briques rouges. Point de hall, mais un étroit couloir qui menait à l’escalier dont les marches étaient en bois ciré. Alors que je me dirigeais vers la première marche, elle m’arrêta : « ce n’est pas là, suis moi » dit-elle d’un ton ferme que je remarquai pour la première fois. À gauche de la cage d’escalier, une petite porte faite de planches de bois rafistolées était à peine entrouverte. Nous descendîmes dans l’escalier de la cave. Point de lumière car l’unique ampoule cassée n’avait pas été changée. Je m’agrippais au mur prudemment. Le sol était en terre battue ; une odeur d’humidité me saisit. De chaque côtés du couloir, des box telles des stalles étaient alignés, remplis de charbon. De grands seaux et de longues pelles étaient alignés devant chaque tas. Je la suivis, dans cette quasi-obscurité, au bout du couloir noir de suie. Nicole sortit sa clé ; la porte grinça et elle dut la pousser s’aidant de son épaule. En pénétrant chez elle, une bouffée suffocante se dégagea. À un clou était pendue une veste en ciré jaune qui exhalait une terrible odeur de poisson. Elle remarqua ma réaction de rejet alors que je portais ma main devant mon nez. — Mon père est pêcheur, ditelle. Au bout de la petite pièce une


no 45 ouverture sur la rue courait d’un mur à l’autre. Un réchaud à gaz, une glacière, une table recouverte d’une toile cirée, ­ trois tabourets, quelques casseroles accrochées au mur constituaient le mobilier. Mes yeux s’étant habitués à la pénombre. —  Regarde par la fenêtre, comme c’est drôle ! lui rétorquai-je. Nicole ne comprenait pas et me regarda d’un air étonné. Qu’y avait-il de drôle à ne voir que des pieds passer sur le trottoir ? Je m’approchai de cette unique ouverture sur le monde et découvris les pieds des passants. Des chaussures : des rouges, des blanches, des noires, des plates, des hautes ! Que des souliers pressés car la rue de Nicole menait à la gare. Et comme il y en avait des chaussures qui couraient, qui volaient  ! Les ­petits pieds tentaient de rattraper les grands en vain. Aucun son ne parvenait car la vitre était épaisse. C’était une histoire sans parole. Une histoire de pieds à l’endroit. — On assiste à un vrai ballet, fis-je remarquer à Nicole. Il ne manque plus que la musique. Regarde-les à l’envers, lui dis-je et tu verras les Shadoks. Je compris qu’il n’y avait pas la télévision et qu’elle n’avait jamais regardé par la fenêtre haute. Nous devions avoir douze ans et je réalisai pour la première fois qu’un autre monde existait, sombre et difficile et qui n’avait rien d’un cocon douillet comme le mien. À l’issue de cette visite, mon père me fit comprendre, pour la première fois, ce qu’était la conscience politique, le dur labeur et la précarité. Nicole n’avait rien compris aux Shadoks, mais avait entrevu un monde absurde.

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Soirées de la Lucarne 

Mercredi 15 février à 19 h 30

Révolution trahie ?

Soirée-débat organisée à l’occasion de la parution de l’autobiographie de Paul Frölich. Avec Damien Lhomme, ingénieur chez Thalès. Autobiographie 1890-1921, Parcours d’un militant internationaliste allemand : de la social-démocratie au Parti communiste.

Vendredi 17 février à 18 h 00

Vernissage de l’exposition « La gravure dans tous ses états ! » de Mathias Perez. Et présentation du livre de poèmes les Quatre caisses d’espace de Christian Prigent, illustré des encres de Mathias Pérez. Exposition du jeudi 16 au samedi 25 février. 

Samedi 18 février à 19 h 30

Jeudi 1er mars à 18 h 00

Vernissage de l’exposition de peintures « Noces » de Wolf Exposition du lundi 27 février au samedi 10 mars. 

Vendredi 2 mars à 19 h 30

Lève-toi et crie ta nuit ! Lectures-spectacle de Marianne Aurícoste. Femmes poètes arabes d’aujourd’hui d’Algérie, d’Égypte, du Liban, du Maroc, de Palestine, de Syrie et de Tunisie. 

Mercredi 7 mars à 19 h 30

Soirée Spectacle !

De la pédagogie à la poésie sur les traces de Fernand Deligny, la compagnie théâtrale « La scène buissonnière » fêtera ses quinze ans en présentant un travail de création sur les textes de Fernand Deligny. Lectures d’extraits de Adrien Lomme, A comme asile et quelques historiettes des Enfants ont des oreilles.

L’univers du slam

avec Le Robert pour un enfant qui rêve, Victor Zarca pour Sexy sexa, Donna Vickxy pour Rien de particulier en présence de leur éditeur Sebastien Bollinger.

Autour de L’écorchure des nuits de Jack Küpfer aux éditions Bruno Doucey.

Mercredi 29 février à 19 h 30

Soirée contes illustrés

Présentation de la collection « Contes Illustrés » de l’association Le Jardin d’Essai, avec des lectures d’extraits du premier volume paru : Le Rendez-vous des mois de Simone Balazard (illustrations Jean-Pierre Lagrue) et du plus récent Le Pays dans le ventre du serpent d ­ ’Isabelle Boistard Nautre (illustrations Evelyne Nouaille).

Vendredi 9 mars à 19 h 30

Soirée poésies Extrait :

La cendre est un nid pour oiseaux de passage Hommes oiseaux de terre trempés jusqu’au sang navigateurs de l’aurore en route vers l’immense embrasement du cœur.

Jeudi 15 mars à 18 h 00

Vernissage de l’exposition des peintures de Meyer Sarfati. Exposition du lundi 12 mars au samedi 31 mars. À 20 h : Lectures poétiques de Brigitte Gyr.

Plus de détails sur : http://lucarnedesecrivains.free.fr La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51. 7


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Une nuit au pensionnat

C

olportée par les externes, la nouvelle s’était répandue, galopant dans les couloirs du pensionnat, jusque dans la salle d’étude où l’on chuchotait derrière les pupitres relevés : La nuit de ce 1er mars 1950, une météorite devait vraisemblablement entrer en collision avec la Terre ! Nous pensions, Nicole, ma sœur jumelle, et moimême, que mourir de cette façon le jour de nos 15 ans serait d’une originalité folle, d’un romantisme absolu. Ce soir-là, nous avions mis nos plus belles chemises de nuit, frissonnantes nous nous tenions par la main. Avions-nous vraiment peur ? Ou était-ce une peur de plaisir comme celle du loup dans les histoires d’enfants ? Cependant, nous attendions l’évènement avec fébrilité. Dans le dortoir, il y avait des visages à chaque fenêtre, des yeux écarquillés scrutaient le ciel. Verrions-nous arriver une masse venue de l’infini, qui nous anéantirait ? Ou serions-nous pulvérisées sans avoir eu le temps d’y croire ? Le silence était lourd, celui de l’angoisse d’une mort possible, mettant les nerfs à vif...

Retard

Sylvie hérout

L

a cour est vide. L’enfant est en retard. L’horloge aux yeux furibonds pointe ses ­aiguilles : 8 h 10, menace-t-elle. L’enfant cavale, d’un galop silencieux. Le nez se pince et s’effile. L’air, opaque, ne pénètre plus par les narines. Hautaine, dressée, fermée, la porte de la classe surgit au détour du couloir. Prévisible. L’enfant tourne la clenche doucement et pousse la porte en même temps. La clenche s’accroche dans la main de l’enfant ; elle colle. L’enfant pousse la porte et la retient, à peine entrouverte. Il voudrait se faufiler par l’entrebâillement ainsi ménagé, mais le cartable ventru force l’ouverture. Il pèse de tout son poids de cahiers et de livres. L’enfant se voudrait invisible pour rejoindre sa place au banc du deuxième rang, mais il peine, il trébuche. La porte résiste, le cartable insiste. Les jambes s’arc-boutent, les bras s’insurgent. La clenche cède et claque, sèche, nette. La porte toise l’enfant. Le maître est gris, la craie suspendue, le silence compact. 8

15 février 2012

Odile de Jaeghere

Tout à coup un mugissement venu du fond des âges, amplifié par notre anxiété, déchira ce s­ ilence, déferla en ondes tragiques, s’éternisant dans des vibrato de désespoir. Une voix s’éleva alors, grave et solennelle. — Mes sœurs, entendez-vous les trompettes de Jéricho ? La fin du monde est proche, recueillezvous et priez, car nous allons mourir ! Silence sépulcral. Nous étions tétanisées et attendions la catastrophe imminente. ll fallut un bon moment avant que certains rires ne fusent en reconnaissant la voix d’une pensionnaire et cette clameur prolongée, bien connue, la sirène d’un bateau en partance ou saluant son arrivée dans le port de Bordeaux ! ll n’y eut cette nuit-là, ni l’Apocalypse annoncée ni la moindre désintégration dans le cosmos, mais quelle idée géniale cette imprécation, cette mise en scène burlesque et improvisée qui nous mit toutes en émoi gravant dans nos mémoires le souvenir d’une nuit extravagante. Cependant, vierges sages ou vierges folles, soyez toujours prêtes, car personne ne connaît ni la date ni l’heure. L’enfant, blanc, roux, minuscule, fond de seconde en seconde. Il chancelle. Les murs aussi. L’estrade roule et tangue. Le maître tient bon, raidi, dressé. Il est de pierre. Le plafond ploie, les fenêtres se verrouillent. Rien ne circule plus. Toutes les têtes alignées au-dessus des pupitres se braquent sur l’enfant. Les yeux s’arment. Une balle fuse : Entrez ou sortez, hurle le maître ! Les jambes de l’enfant fléchissent. Il se tourne vers la porte. Il voudrait partir, mais ses jambes renâclent. Elles lui tournent le dos, s’enfoncent dans le plancher. L’enfant ne peut plus ni avancer ni reculer, ses yeux rivés aux yeux du maître. Il voit le nez trembler au-dessus de la lèvre, colère bâillonnée avant d’exploser. Il devrait s’excuser, s’expliquer. Les phrases restent au fond de sa gorge. Le tableau noir, vide, sévère, attend. Une clameur gonfle ses oreilles. Son front est rouge, ses joues aussi. Le sang circule de nouveau jusqu’au bout de ses pieds. Il peut glisser jusqu’à sa place. Le p ­ upitre l’escamote. Le maître abaisse la craie, pointe un index vers le tableau, apostrophe l’enfant, libère le flot de sa fureur. L’enfant croule. L’enfant coule.


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Scandale à l’école !

T

out est arrivé… à cause d’une porte… Sûrement celle du Paradis ? Celle de Barbe bleue ? Tire la bobinette des souvenirs et la chevillette cherra… C’était hier, il y a si longtemps que c’était hier, avec tant de neige sur la neige, les grands sapins de la forêt du père Noël, les longs jours d’hiver qui se traînent chez nous jusqu’au printemps. Chez nous, c’est un petit village de montagne en Haute-Savoie, les années cinquante, La Guerre des boutons tous les jours, les tabliers noirs, les encriers renversés sur le bois des tables, déjà les graffitis des garçons du certif, les cahiers la maîtresse au milieu, le poêle à bois qui fume, les gants et les écharpes de laine qui rôtissent tout autour, la neige qui gigote à la fenêtre, les coups de sabots contre le mur pour enlever la croûte de glace sous la semelle… Chez nous, l’hiver, c’est le silence, l’odeur chaude du fumier qu’on sort, la paille des étables, une silhouette au loin, le chien qui aboie et le monde s’endort sur les heures longues des nuits de décembre. Quelques jours avant Noël, la maîtresse d’école, Alice, nous dit qu’un monsieur très important va venir nous rendre visite un jour ou l’autre et inspecter le travail des élèves, alors, il faudra bien soigner les cahiers, astiquer la classe, se tenir tous à carreau, mains, pieds et tabliers propres… comme pour la visite médicale ! On ne sait pas quand le monsieur arrivera, c’est une visite-surprise. On ne savait pas encore que le téléphone arabe fonctionnait par monts et par vaux et sifflait dans les oreilles de tous les maîtres du canton : le « loup » était à l’orée du bois et notre Alice assurait ses arrières.

On attendait donc « quelqu’un ». Avec la peur du monsieur ­inconnu qui va venir, un étranger, vous pensez ! Il ne se passait pas grand-chose chez nous, la vie tournait seulement autour du facteur, de l’heure de la messe, du jour de la cuti, du jour du cochon… de la promenade scolaire au bord d’un lac bleu… Tout imprévu nous inondait le cœur, on voulait vivre quelque chose de pas ordinaire et on ne ­savait pas que ça arriverait un jour. La classe était grande et nous entrions toujours par une petite porte annexe, celle de sous le préau qui s’ouvrait sur un vestibule sombre toujours encombré de nippes oubliées, pendues de travers aux patères de bronze. La vraie porte d’entrée, de chêne, belle comme un cercueil, la Grande porte comme on disait, se trouvait au fond de la salle de classe et laissait voir par le fenestron la place de la mairie avec son tilleul et un poilu dressé sur le monument aux morts. On ouvrait cette porte uniquement dans les grandes occasions, lors des élections ou de quelque visite de préfet aux champs, quand la classe était réquisitionnée pour servir de salle électorale ou de concours de belote. Moi, cette porte de Barbe bleue, je l’ai toujours vue condamnée : les élèves punis y étaient mis au coin, dos tourné, les mains en couronne sur la tête ; ils restaient plantés là, le nez contre le bois de chêne à renifler l’odeur sucrée de la cire tout en chipant une ou deux pommes pour améliorer le « quatre-heures ».

Appels à textes De toutes les rubriques possibles, ma favorite reste Ad lib, locution latine qui signifie « jusqu'à pleine satisfaction », ou, « à loisir ». Abordez librement tout thème qui vous plairait. La Gazette, on le sait, accepte des collaboratrices et collaborateurs de 7 à 97 ans. Maximum 2 000 signes + une image s’il y en a une à laquelle vous tenez particulièrement, et si vous en faites le commentaire. Date butoir d’envoi des textes : le 8 mars 2012.  Marc Albert-Levin ●

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frédéric Bisson/wikimedia commons

Françoise Blanchard


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Le sapin de Noël avait toujours sa place, là, au dos de la Grande porte, au milieu de cette provende. Personne ne trouvait rien à redire à cette curieuse coutume de transformer la salle de classe en marché des quatre-saisons. Nous, les gamins, nous profitions pleinement de la douceur des effluves, nous baignions dans des parfums de confiture et de goûts sucrés, de miel, de tartines, de compote ; un élève pendant le service était chargé de faire le tri des fruits trop mûrs ou pourris et nous d ­ evisions d’horticulture, de moisissures et autres bactéries, asticots, vers blancs, moucherons ailés, pour un cours de sciences naturelles plus vrai que nature sur le motif. Cette année de mes huit ans, le garde champêtre, aidé du cantonnier, avait installé un sapin immense, dix mètres de haut… N’est-il grand que dans mon souvenir ? Le sapin est raide comme un piquet au fond de la classe, bien calé contre la Grande porte, il a fallu balayer les épines, laver le plancher avec eau et sciure, pousser un peu les tables, faire de la place tout autour avec les bancs des petits. On a fabriqué des boules en papier d’argent du chocolat, on a découpé des ribambelles de papa Noël dans du crépon de couleur, les ­papillotes dansent au bout de la ficelle ; pas de p ­ etit Jésus, ni d’étoile du Berger : la maîtresse nous a expliqué des mots tout neufs, gravés au-dessus de la Grande porte en lettres majuscules : École laïque. Étoile ou pas, notre sapin était le plus beau des sapins. Ce qui nous exaltait, c’était la promesse du goûter de Noël avant les belles vacances de luge, de ­mitaines, de nez gelés, de ce matin-pyjama où on déchire les papiers cadeaux, cadeaux modestes, des oranges dans du papier de soie blanc, une poupée qui ferme les yeux, un mécano, des grues 10

tarabiscotées, un parapluie, un puzzle de BlancheNeige pailleté de mille étoiles dans un ciel d’encre. Et nous, nous en oubliions la crainte de la visite de monsieur l’inspecteur parce que le bonheur allait passer tout près de nous. Ah, oui, le sapin ! La maîtresse en était fière, elle félicitait le garde champêtre, un homme sombre tout en pèlerine noire sur le dos, toujours à nous pister sur son vélo biscornu, les jours de ­maraude aux cerises. Nous admirons notre beau sapin, « Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verduuureeeeee, les petits ­répètent quand par l’hiver boizéguérêts… » On est tous en rond, les yeux aussi, sages, chacun a accroché comme il a pu sa babiole confectionnée dans le secret, on attend mains croisées et sac sur la table, l’heure de la sortie dans le silence solennel des veilles des grands jours… Tout à coup, on frappe à grands coups de boutoir à la porte défendue ! Un cliquetis fait tourner les têtes du côté du fond de la classe, la porte de Barbe bleue s’ouvre en grand dans un fracas de fin du monde : les caisses de pommes s’écroulent, le sapin s’écrase sur le sol, touché en plein cœur et dépouillé de ses attraits. L’arbre déchu est couché ventre à terre comme un moribond, aucun espoir de réanimation, ni pour lui ni pour les cagettes cul en l’air… Deux ombres s’approchent enjambant ce qui peut être enjambé tout en évitant de glisser sur les pommes qui roulent comme des billes dans un piteux état parmi des branchages hirsutes : monsieur le maire se précipite les bras au ciel vers la maîtresse : — Je vous présente monsieur l’inspecteur. Il nous fait l’honneur de sa visite aujourd’hui, dans notre commune. jonathan billinger/wikimedia commons

Vous allez savoir pourquoi cette place d’infamie derrière la porte était convoitée : la maîtresse profitait de ce coin béni que lui autorisait gratis le service public pour y installer ses… réserves de pommes, infects croëson et carmaniule, reinettes grises, poires maude et poires curé. Elle empilait des caisses de prunes cul de poulet, de coings, de châtaignes, de chanterelles, de bolets, elle faisait couver ses oignons de tulipes et de crocus dans de la paille, on se serait cru au marché du jeudi croulant sous les endives, les bottes de poireaux sur un beau chou pommé.

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La maîtresse est au bord des larmes, elle triture son coin de blouse. On la voit expliquer avec des gestes de désespoir que la porte est condamnée depuis des lustres, qu’on passe par la petite porte de la cour, que c’est à cause du froid, des rôdeurs, des colporteurs, elle se démène, il ne fallait pas passer par là, je ne savais pas, si j’avais su, mon Dieu ! Elle bafouille, elle bredouille des trucs ­incompréhensibles, elle va se mettre à ­pleurer, alors on se met tous à pleurer, les petits ont abandonné la ritournelle et font des grimaces de


no 45 s­ anglots, ils ont peur de l’inspecteur avec son long manteau noir comme un monsieur de la ville, il va nous mettre en prison. Les grands costauds du certif s’approchent, on ne sait jamais, la bagarre, ça les connaît un peu les soirs de bal, on n’a jamais vu un intrus qui défonce une porte et saccage un sapin… On se croirait dans une scène de western, où un shérif de pacotille fait l’inventaire des chaises cassées. Monsieur l’inspecteur reste digne dans son grand manteau noir, il demande le silence et qu’on ferme la porte, il dit qu’il ne fait pas chaud là-dedans, il garde son chapeau sur la tête, on dirait le duc de Bourgogne de notre livre d’Histoire. Le maire n’est pas à la noce, il apporte la chaise de la maîtresse tout sourire par-devant… et fait les gros yeux par-derrière… — C’est quoi cette classe où les portes pleuvent des sapins, des pommes, des noix et des champignons ?… C’est le silence, on attend la parole et la sentence. Le monsieur prend une longue respiration, toussote, se racle la gorge, tente deux ou trois sons et… finit par éclater de rire, il ne peut pas se retenir, c’est un rire de Gargantua ! Il n’a jamais vu de sa vie d’inspecteur une affaire pareille : — Je ne savais pas que j’avais le pouvoir de faire choir les sapins ! « Choir » les sapins ! On n’avait jamais lu un grand mot comme ça, même dans le dictionnaire ! Et il rit de bon cœur l’inspecteur, il se laisse aller à rire et nous en faisons autant. L’inspecteur rit ! Alors, on peut s’autoriser à toutes les facéties quand le roi s’amuse. Le rire est tellement contagieux qu’on ne sait plus si les larmes de notre maîtresse sont du lard ou du cochon, la classe est pleine de gloussements, de perles de voix dans la gorge, les petites se font pipi dessus, se roulent par terre, crient, se bousculent, tombent dans les pommes,

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écrasent les aiguilles de pin et le bruissement crisse comme du pain frais sur le plancher. Il y a à ce moment de l’histoire un blanc dans ma mémoire, je ne sais pas le temps que ça a pris pour que le silence revienne sur nous. Je me rappelle seulement le sourire de l’inspecteur ; il a souri, il nous a souri, d’un bon sourire d’homme heureux, alors notre cœur a pu retrouver sa chanson. La maîtresse a mis son mouchoir dans son tablier, elle a voulu dire des excuses, expliquer les choses en commençant par le début : — Non, ne dites rien. Monsieur l’inspecteur est tout chose. Il prétexte une longue route à faire avant de prendre congé, il annonce qu’il reviendra plus tard, dans le courant du mois de janvier, « quand le sapin sera défait », il préfère ! Quant aux pommes, il en voudrait bien quelques-unes pour la route… On se précipite, on remplit à ras bord une cagette de fruits aussi rouges que nos joues enflammées. Il dit que ce sera sûrement son plus beau cadeau de Noël et il s’en va sur ces mots : — Les enfants, vous pourrez raconter cette histoire… les petits dessineront des pommes. Je ferai publier le meilleur texte dans le Bulletin officiel ! Quel joli souvenir ça nous fera ! Les deux hommes en noir s’éclipsent par la bonne petite porte avec la caisse de pommes dans les bras. Ils s’éloignent vite dans la nuit déjà tombée, on ne les voit déjà plus, il neige, une neige douce et silencieuse, nous restons interdits de paroles, anéantis de fatigue. On se demande ce qui s’est passé, si ça s’est vraiment passé, si c’est vraiment arrivé comme ça… Bien sûr que si, puisque notre maîtresse a de grosses larmes sur ses joues toutes roses, elle nous dit que « c’est rien, c’est rien », que ce sont des larmes de joie. F. Blanchard

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis. Coordination du numéro : Jean-Baptiste Féline. Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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L’école, ma maison Chantal Sobienak

L’

école, c’était ma maison. En vrai. Fille d’instituteur, je vivais dans une école depuis ma naissance. D’abord dans deux pièces d’une maisonnette basse et sombre, sans chauffage, sans eau, en plein milieu d’un petit village du causse corrézien. Le terrible hiver cinquante-six a décidé mes parents à revendiquer plus de confort. Nous avons alors passé des ­dimanches à sillonner le département dans notre Peugeot 203 pour visiter les futurs postes vacants avec pour seul objectif de dénicher un logement de fonction décent. Et nous l’avons finalement trouvé. C’était Versailles ! Dans cette pauvre commune de cinq cent habitants, les édiles des années vingt avaient fait construire un véritable château républicain, école et mairie, dont ils étaient très fiers. D’ailleurs, si jamais un automobiliste échappé de la nationale 20 avait voulu conserver un souvenir de son passage, il trouvait dans l’unique épicerie-café-tabac une carte postale colorisée qui représentait ce monument. Les villageois vouaient un grand respect à l’instituteur, par nature également secrétaire de mairie. Ils l’appelaient le Monsieur. L’institutrice, c’était la Dame. Cette imposante bâtisse s’élevait, comme par défi, juste vis-à-vis du vieux château dont deux tours pointaient au-dessus des arbres. Pour accéder au bâtiment sur la façade duquel trois mosaïques ­indiquaient « Garçons – Mairie – Filles », un escalier double partait de la place de l’église à l’assaut d’un haut mur qui donnait accès à la cour de récréation des filles. C’était l’entrée noble, celle des cortèges de mariages, des électeurs endimanchés. Les jours ordinaires, les élèves devaient arriver par l’arrière, sorte d’entrée de service qui donnait sur une rue en pente. À l’étage, l’appartement était immense. En fait, suite à une suppression de poste, il résultait de la réunion de deux logements. Nous avions une salle à manger, quatre chambres, des W.-C. et deux

c­uisines dont l’une fut aussitôt sommairement transformée en salle de bain. Comble du luxe, l’eau coulait au robinet, froide, certes, mais c’était déjà un miracle. Il y avait aussi deux caves, un vaste grenier poussiéreux où la machinerie d’une pendule s’était à jamais arrêtée sur six heures, un bûcher, un poulailler, un garage et deux potagers. Deux préaux bétonnés étaient parfaits pour le ­patin à roulettes et deux grandes cours ombragées de tilleuls idéales pour zigzaguer à vélo. Mais le plus merveilleux, c’est que les jeudis ou pendant les vacances, je pouvais aller librement dans les salles de classe piocher dans les bibliothèques. Mes rares camarades de cette campagne dépeuplée vivaient dans des fermes éloignées et moi j’étais une princesse dans son donjon, éternellement plongée dans des livres lus et relus ou pédalant en rond dans les deux cours. Et puis, l’année de mes onze ans, je suis partie comme pensionnaire au lycée de filles de Brive distant d’une vingtaine de kilomètres, qu’un vieux car poussif mettait presque deux heures à parcourir. Plus de classe unique où l’on était quatre à cinq par cours, mais une volière de blouses bleues ou roses, d’interminables heures d’étude, des promenades en rang par deux, jupe bleu marine et béret écossais. En plein centre de cette ville animée, nous vivions cloîtrées dans de vieux bâtiments disposés de sorte à tourner le dos au monde extérieur. Je me grisais de cette nouvelle existence sans réaliser qu’en fait de nouveauté, j’allais encore habiter dans une école pendant sept longues années. 12

La nouvelle école, l’école communale de Saint-Pardouxl’Ortigier.

La Gazette de la Lucarne n° 45 - 15 fevrier 2012  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris.

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