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La gazette de la

lucarne

septembre 2015 3 €

n  82 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

Cultiver son jardin


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septembre 2015

© Santina Bertieux

L’artiste du mois : Jean-Paul Bertieux

Ci-contre : La Vague, première photo de Jean-Paul Bertieux, prise en 1955. Ci-dessus : Jean-Paul Bertieux photographié par sa fille Santina Bertieux.

P

as facile de porter un regard sur soi, alors qu’on est habitué à le porter sur les autres ! En 1955, j’avais 16 ans lorsque j’ai pris ma première photographie. Elle représentait une énorme vague venant se briser sur les rochers à Saint-Malo, pendant les grandes marées. J’avais alors un appareil photo de type box 6×9 Agfa, qui ne comportait pas de ­réglages. Rentré à Paris, j’ai été enthousiasmé en voyant l’image sur papier. J’avais donc le grand plaisir de pouvoir, en la regardant, « revivre l’émotion vécue » face à cette vague, si belle, si puissante. Depuis, j’ai toujours ressenti une grande émotion en prenant une photographie. La magie opère toujours en moi depuis soixante ans. C’est un peu de cette émotion que j’essaie de partager. Je me suis imprégné des grands maîtres de 2

l’École du Bauhaus, du photographe Harald Mante, mais aussi des conseils donnés par Vincent Van Gogh dans ses Lettres à son frère Théo concernant la peinture. Conseils également applicables à la photo. Ayant rencontré Jacques-Henri Lartigue, j’ai été fasciné par la manière dont il cadrait, réglait son appareil (un Pentax ME Super, à ce moment-là) et déclenchait, cela à une rapidité et à une précision stupéfiante. Il était alors très âgé, mais ses gestes, lorsqu’il prenait une photo, étaient ceux d’un jeune homme de 20 ans. Pour moi, une photographie est comme un concentré d’histoire où s’unissent rêves et réalité. J’aime particulièrement le portrait, car cela me permet d’aller à la rencontre des gens. J’aime aussi le paysage, car au-delà de l’horizon, j’imagine qu’il y a un ami qui m’attend. Jean-Paul Bertieux


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La Jardinière Fabienne Schmitt

Chaque jour sont semés Des sourires, des caresses Des projets achevés Des graines de tendresse

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SOMMAIRE Page 1 Photo, Jean-Paul Bertieux Page 2

Les nuits sont de velours Et le vent caressant Y balaie jusqu’au jour Tous les mistrals perdants Sur mon bord du chemin Il y a des herbes folles Des senteurs de jasmin Des elfes qui rigolent

Mais, quand il fait très froid Des plantes aux feuilles sombres Attendent aux abois Et grandissent dans l’ombre

Des fleurs y sont cachées Parfois inavouées Des secrets fatigués Luttent pour persister

Le sang tache les roses Et les démons repoussent C’est dans l’ordre des choses Disent les vieilles pousses

C’est un jardin fouillis Pas très discipliné Le jardin de ma vie N’est pas très bien rangé…

Parfois, par mauvais temps Un vieux mage sans âge Au regard souriant Soudain me dévisage

On y voit un grand chêne Aux racines profondes Et le saule qui pleure Tout le malheur du monde

Il vient pour désherber Mon jardin des souffrances Et m’aide à cultiver Celui de l’espérance…

L’artiste du mois, J.-P. Bertieux Page 3 

La Jardinière, F. Schmitt

Page 4-6 L’

, J.-L. Guitard

  inventeur 

Pour ta culture, J.-P. Klein

Page 7 

Jardin asilaire, M. Marcelly

Les douces, Danou

Page 8 Cultiver son jardin, question de survie ?,

Maryz

Page 9 

Côté Jardin, S. Desbois Métamorphoses du jardin,

 

M. Melquiond Page 10 

Dessine-moi un jardin, S. Mostrel

Cultiver son jardin…, E. Oberlé

Page 11 Un poème, M. [Vienne] Villacampa Page 12 Le jardin d’Halina, W. Olejniszack

Des mots tendres chuchotent Dans les branches moussues Les scarabées papotent Sur les amours déçues

Page 13 Une page cultivée, B. Larbouillat Page 14-15 Lucie, M. Rouhet

Le terreau est fertile Sous le décor pastel Le soleil, docile Bavarde avec le ciel

Page 16 « Au jardin », E. P. Guillon Page 17 Le jardin des songes, C. Yvans © Jean-Paul Bertieux

Page 18-19 Cultiver son jardin ?, L. Halère Page 20 Pierrot le jardinier, S. Josserand 3


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L’inventeur

Jean-Louis Guitard

Un homme, un jour, inventa un instrument. Un instrument de musique. Un instrument qui jouait seul. Tout seul. Il pouvait se poser n’importe où, au milieu d’une table, au bord d’un balcon, dans un hangar, par terre, sur les genoux, dans l’écume d’un fleuve en crue, sur la carriole d’un cul-de-jatte, sur le gibet d’un pendu… n’importe où… Il s’ouvrait à la main, on lui disait « Joue !… S’il te plaît, joue… » et l’instrument jouait. C’était pourtant un instrument simple. Très simple… L’homme l’avait fabriqué avec une casserole à bec, un entonnoir fêlé, un arrosoir rouillé, un peigne édenté, du sable, du sirop d’érable, un pédalier de machine à coudre, de la poudre à gratter, un pas de vis d’hélice, deux cageots plats, 4

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cinq boyaux de chats et trois oignons en pelure, le tout réduit à l’état de miniature et enduit de bave de crapaud… un instrument très simple… sans le moindre besoin de musicien… et qu’on pouvait transporter dans un sac à main ou un cornet en papier. L’homme, bouillonnant de joie devant sa découverte, après des années de recherches éperdues, ininterrompues, se précipita dans la rue, sous la pluie, en criant, en hurlant « … Ça y est !!!!… Ça y est !!!!… J’ai trouvé la machine à faire de la musique sans musicien !!!!… C’est magnifique !!!!… C’est magnifique, j’ai trouvé, j’ai réussi !!!!… » La pluie en fut éventrée, transpercée, prise à revers, ainsi que les réverbères, les parapluies, et toutes les habitations de pierre, de brique, d’acier, de ciment ou de moellon, qui traînaient dans les rues avec leurs cheminées sans fumée, leurs fenêtres fermées,


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leurs codes chiffrés, leurs trottoirs inondés, leur ciel gris et le grondement constant de la ville… « … J’ai trouvé !!!!… » L’univers de la pluie résonnait de ses cris. Il sautait, dansait, courait… « … J’ai trouvé !!!!… » Et, de sautait en dansait, de dansait en courait, il fit irruption, explosion chez un autre homme, un ami, musicien comme lui, à qui il dit, dit et redit sa découverte… L’autre le regardait, l’écoutait… parfois murmurant « … Ah… Aaaaaah… » puis, au lieu de « … Ah… » soufflant « … Oui… Oui… C’est magnifique… Tu as raison, c’est magnifique… Veux-tu du thé ?… du café ?… » « Je veux bien, oui, je suis épuisé…

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épuisé… Quand l’inventeur eut avalé une théière, deux théières, une cafetière, deux cafetières, le musicien lui dit encore, à peine plus fort, « Personne avant toi n’avait réussi ce que tu as réussi… Ton jardin, tu l’as cultivé jusqu’à en extraire du génie… du génie… Ton jardin et tous les jardins de l’univers… Rentre chez toi… Rentre chez toi et repose-toi… Tu as réussi, tu as trouvé… tu as raison, c’est magnifique… » Et l’inventeur rentra chez lui, toujours sous la pluie, se jeta sur son lit en s’endormit tout habillé. Ses rêves l’emportèrent au paradis des anges musiciens, des jardins tournés, retournés sur des scènes illuminées de milliers de bougies, entourées de palmiers roses, de citronniers oranges, de ruisseaux argentés, face à des publics éblouis, médusés, fascinés, portant Dieu en leur milieu. Quand il se réveilla 5

Suite page 6.


Jean-Pierre Klein Essayiste, romancier, auteur dramatique. Auteur de Initiation à l’art-thérapie. Découvrez-vous artiste de votre vie, essai, éditions Marabout ; Scènes d’une cure ordinaire, roman suivi de son adaptation théâtrale, éditions HD.

il était entouré d’une trentaine de musiciens blêmes suintant, grimaçant, éructant de colère, de rage… « … Alors ?!!… On n’a plus besoin de nous ?!!… On n’a plus besoin de musiciens ?!!… Salaud !!… Salaud !!!… Fumier !!!!… » Et ils l’étouffèrent sous son oreiller. Il n’eut même pas le temps de se débattre, sa mort fut presque instantanée. Puis ils détruisirent la machine et brûlèrent ses débris. Quelques instants plus tard ils se sauvèrent, sans bruit, aussi discrètement qu’ils étaient venus, et se dispersèrent à travers les rues. La pluie avait cessé. Le jour se levait… Et Dieu, rouge de honte, dans ses nuages, dans ses soleils, dans ses jardins en jachère, dans son salpêtre et son carnaval en éclats, se dit « … En fin de compte peut-être que je n’existe pas… »

Pour ta culture Jean-Pierre Klein

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ependant que je creuse, je médite sur ce que je vais faire pousser dans mon jardinet, celui que je te dédie, mon cœur, ma vie. Des fleurs, par exemple, comme le jasmin dont tu ne supportes pas l’odeur ? Non ! Plutôt qu’une végétation répulsive, je choisis de confectionner un jardin qui te ressemble. Une plante carnivore comme le drosera ira très bien pour ses capacités à attirer, capturer et assimiler ses proies, comme tu l’as effectué pour moi ? Mais comment s’en procurer ? Des légumes  ? L’endive bien amère ? Il faudrait que je me renseigne sur la recette de la chicorée à partir de ses racines. J’abandonne, car je n’ai pas envie que tu me fasses encore travailler. Des citrouilles pour fêter Halloween, la fête des sorcières ? Trop ponctuel le 31 octobre alors que je veux t’évoquer continûment, au moins au début. Mieux vaut laisser le champ libre aux mauvaises herbes ! On verra bien lesquelles tu inspireras. Des ronces ? L’idée me plaît : elles correspondent bien à ton caractère. C’est en outre une plante envahissante. Elle pourrait même donner des mûres dont je composerai des gâteaux que je croquerai méchamment, en pensant qu’être mûre t’a toujours manqué. Se débrouiller pour que des orties s’ajoutent à leurs branches hérissées d’épines : ortie piquante ou ortie brûlante au choix, ou les deux. On sait qu’elles accumulent tous 6

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© Jean-Paul Bertieux

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les produits toxiques et les métaux lourds contenus dans le sol. Avec toi, elle n’en manquera pas. J’ai passé mon existence à me frotter à toi, quitte à me brûler à tous tes caprices. Je me mets à rire, la bêche à la main, le temps d’essuyer la sueur qui m’envahit les yeux. Je pense à l’églantine, dite communément gratte-cul, car elle donne du poil à gratter, ce que ton contact m’a provoqué jusqu’au sang. Un petit peu de ciguë peut-être aussi ? Non, elle a acquis ses lettres de noblesse avec Socrate et tu ne le mérites pas. Laiteron rude pour ta maigre poitrine, chiendent pour ta hargne coutumière, chardon pour ta façon d’être. J’ai trouvé enfin ce qui te caractériserait : l’herbe aux sorcières, hautement toxique, aux fruits à longs dards dressés. Son origine est mystérieuse. Ingérée, elle provoque des hallucinations et conduit à la mort. Moi, moi, je te porte en moi, constamment à mon esprit, nuisible, invasive de mon cœur, de mon sexe, de mes cauchemars réitérés, et pourtant, je ne peux me passer des poisons que tu as instillés en mon âme. Les alcaloïdes puissants que tu recèles m’empoisonnent le sang. Mon rituel actuel va-t-il te conjurer enfin ? Ta lente métamorphose agira-t-elle comme une cure de désintoxication pour disparaître progressivement de ma mémoire ? Je dépose ton corps au cou bleui dans le fond de la fosse.


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Jardin asilaire

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Muriel Marcelly

40 m2 de pelouse grillagée, quelques chaises en plastique, une table, trois pots de terre ornés de plantes atypiques et sans attrait, deux bancs en fer. Une pause cigarette, à raison de deux toutes les quatre heures… Un double sas pour entrer et sortir, des chambres d'isolement, des chambres simples, rien que des chambres au premier étage. Au rez-de-chaussée, un réfectoire, une salle de babyfoot, une petite bibliothèque, tel est l'univers physique de la section psychiatrique où je me trouve ! Des coups contre les murs et des gémissements étouffés… La Sécurité qui vient maintenir des corps déjà sans vie… Des infirmières qui ricanent, des psychiatres qui rasent les murs… Tel est l'univers asilaire dans lequel j'évolue depuis trente ans.

Les douces

© emmanuelle sellal

Danou

Dans ta maison ton Jardin Tes secrets secrets Dans ta rivière Tu as posé toutes les racines des fleurs des arbres tu as caché tant de rêves temps de toi Marché doucement jusqu’à moi le son de tes vagues nous appelait déjà À revenir ici Dis-moi pourquoi tu ne voudrais pas Arrêter un instant le temps Je te dirai comment un jour on pourrait devenir transparent Assembler les plus précieux reflets quand tu appelles l’eau des Douces viens te laisser couler dans ma voix Glisser sous les doigts c’est une rivière immense infinie rivière Qui danse si tu voulais je t’emmènerais écouter chaque instant de lumière Quand tu viendras on construira un jardin aux mille heures Transparentes 7


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Cultiver son jardin, question de survie ? Maryz

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Je suis sur une branche auprès d’un ruisseau. Il fait déjà sombre. Les herbes en ce mois de septembre sont encore rares. Le virage ne se voit pas d’où je suis. Il y a de beaux cailloux dans ce ruisseau. J’aime y mettre les pieds mais il est si froid ! Les bruits de l’eau m’apaisent, je fredonne des mélodies mélangées. Je voudrais rentrer, mais personne ne m’attend. Rentrer pour quoi faire ? Le seul qui pouvait m’attendre est mort hier. Le silence est de mise là

Où est mon enfant intérieur ? Où est cet enfant qui parle à ma place à tout moment, surtout quand je suis le plus hors de moi ! Là, il prend ma place, car je le laisse faire, je ne le connais pas, je ne le nourris pas, je ne l’apaise pas. Quand je me plains du monde, quand je pleure ou que je crie de ce qui advient comme si tout à coup par la magie d’une lampe, un mage, un papa, une maman arriveraient pour tout régler. Régler la violence, régler les difficultés, rendre le monde paisible et bien rangé comme dans une maison de poupée ! Ah ! Qu’il est bon de rêver et de s’abandonner à l’irresponsabilité ! NON ! Que l’enfant se rassure, je ne veux pas l’abandonner dans ses divagations. Qu’il se rassure et garde sa place d’enfant, joyeux et insouciant. C’est moi qui vais affronter, non les chimères mais la vie. Le monde est. La vie est. Je le vois, je la vis. Désormais, je refuse de nier mon action.

où j’aimerais aller. Poser mon vélo, caresser le chien, s’il est d’humeur. Ouvrir le réfrigérateur, manger le camembert par morceaux. Le refermer, le remettre sur la même étagère. Monter dans la chambre. Allumer la radio. Chanter. Rêver. Qu’est-ce qui me retient ? Je n’ai pas de nom. On ne m’appelle pas. Je n’ai pas de place. On ne me voit pas. Que je rentre à 17 heures ou à 20 heures, ou à 7 heures du matin, qui cela intéresse ? L’important c’est que l’extérieur ne le sache pas. Que l’extérieur ne le voit pas. Il me faut donc des habits

© Jean-Paul Bertieux

ui, c’est la question de la survie qui génère l’action, qui permet l’audace de casser la glace, de s’affranchir de l’interdit tacite de chercher à se désaliéner ! C’est comme ça que j’ai compris le besoin de Candide. Comment supporter l’horreur du monde, si ce n’est en développant la connaissance de soi, de ses forces, de ces choix qui nous définissent et nous guident. Être au clair avec ce qui m’anime, me fait hurler, me nourrit ou me fait frémir !

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corrects, surtout pas n’importe quoi ! Ah ! Et une coupe de cheveux, des dents propres et qui ne se remarquent pas. De l’argent de poche, trop et déjà pas assez. Le reste, qu’importe ! Que je sois là, à 1 kilomètre ou à 30 kilomètres, quelle importance ! Que je mange ou que je ne mange pas, personne ne le sait. Tout changement vient de l’intérieur. L’intérieur. Et l’extérieur. Tu es morte et vivante à la fois. Tu es l’ombre tant que tu ne te cherches pas. Les questions restent sans réponses apparentes, mais les nuages prennent forme. Ils sont là depuis toujours. Ils sont les filtres. Ils embuent toute perception. Se réconcilier avec le passé. Faire table rase des préjugés. Utiliser toutes les méthodes d’approche, même les plus incontrôlées. Ce sont les plus efficaces. Vous êtes une survivante. Surpasser le passé. Devenir neuf et se sentir libre. Sortir de la sidération qui empêche de voir le monde en mouvement. Sortir de sa gangue et oser se fracasser pour exister. Oser se démultiplier pour se trouver. Sortir du binaire, du noir et blanc du passé, de l’amertume de ce qui n’a pas existé et être fier de ce qui a été surpassé. Être vivant sans l’ombre d’un quelconque masque mortuaire. Un vrai défi ! Une vraie victoire ! Cultiver mon jardin ? Bien m’en a pris !


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Côté Jardin

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Sylvia Desbois

© Jean-Paul Bertieux

ôté Jardin, je lis les récits de la scène, les mœurs de la gent humaine… Pourquoi un coup de poignard, ce n’est pas humain ! Côté Jardin, il n’y a que des fleurs ! Ce serait plutôt côté Cour, mais est-ce noble, mon Roi ? La scène, la vie, c’est tutti frutti… Rencontrons-nous sur l’île de Houat, dans le jardin de l’abbé ! Des pieds-d’alouette ont bon pied bon œil. L’homme et la femme végétale… Aimons-nous sur cette île animée par les mots et les vents. L’histoire défile sur la scène. Lumière sur une enfant qui dessine avec son doigt un rond. Le projecteur se dirige vers ses pieds. Elle se lève, tourne en scandant cette phrase : « J’ai cousu le nez du chien ». Le sable de l’île de Houat est blanc, on dirait de la poudre. Sur la scène côté Jardin, les roses répondent : « L’être est une lecture de l’univers ». Le jardin de l’abbé est secret, on ne le visite pas, mais on peut imaginer les

fleurs qui odorent les allées. En fond de scène, des cœurs dans la salle, nous sommes en attente avec des personnages lumineux. Côté Jardin, nous sommes à l’Ouest, les soleils couchants nous donnent l’espoir de jours nouveaux et d’amours printaniers. Un fil pointe à la verticale, serait-ce une rencontre ? Du nord au sud, nos âmes se piquent d’une valse stellaire. Des fleurs jaillissent en cascade. Sur la scène parsemée de fleurs, des enfants jouent à colin-maillard : — Quelle fleur es-tu ? Quand je vous regarde, mon cœur est sur scène, je me fonds dans les interstices de vos pensées, mes sens sont à l’écoute et ma tête en ébullition. Mots fleurs jardins secrets enfouis dans les strates de l’inconscient. Le sable de l’île de Houat scintille sur nos corps…

Métamorphoses du jardin Madeleine Melquiond Il est des jours où ce jardin Que je cultive en mon for intérieur M’est labyrinthe Sans issue aucune Hors ses circonvolutions Stériles Blancs anneaux gluants Tapissés de poussière

Il est aussi des soirs magiques Où je repose en mon jardin Sur une mousse électrique Où les fées répandent Des effluves de jasmin De rose et de pivoine Qui m’endorment doucement Oh songe d’une nuit d’été !

Il est des heures où mon jardin Aspire la rosée Agapanthes, lys et gaillardes S’ouvrent dans une douce brise Dîtes-moi alors pourquoi un vent méchant Abat soudain toutes les fleurs Et me condamne à tâtonner Dans les allées exsangues ?

D’autres nuits encore L’orage se déchaîne Sous les éclairs phosphorescents Mon cerveau s’embrase Il veut, il sait, il sent Symphonie somptueuse Où sous la pluie battante Je renais à la joie. 9


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Dessine-moi un jardin « À droite, l’herbe est plus verte », s’écriait Mathilde, ulcérée. « Et à gauche, plus fournie », lui répondait Gérard qui tentait de garder son calme bon gré mal gré. Depuis que le couple avait décidé de vivre à la campagne, il ne se passait pas un jour sans qu’ils se disputent. « Les voisins au moins, ils ont une vraie tondeuse à gazon, pas comme la nôtre qui ne tond rien ! » criait-elle. « Oh, suffit ! », lâchait-il. « Et ton copain, lui, n’est pas à traîner comme toi dans les bars à pas d’heure ! », continuait-elle. « Tu es jalouse et aigrie », rétorquait-il. « Vampire ! » lançait-elle, s’appliquant chaque jour à lui trouver un nouveau nom d’oiseau. Triste, il s’éloignait. « Couard » hurlait-elle dans un dernier souffle, alors qu’il était déjà à 200 mètres à la ronde. La situation était devenue catastrophique. Gérard ne reconnaissait pas celle qu’il avait chérie. Pourtant, ce village, ils en avaient rêvé tous deux, comme un havre de paix pour finir leurs jours. Un repos bien mérité après un labeur acharné de quarante années. Mais Mathilde avait changé et grognassait sans cesse, tandis que son époux, tant bien que mal, s’adaptait, comme il l’avait toujours fait, « pour ne pas faire d’histoire », parce qu’« il faut se contenter de ce qu’on a. Point final ». Comment l’institutrice qui avait été si heureuse dans l’exercice de sa fonction et le chef d’entreprise en étaient-ils arrivés à un tel extrême ? Quand l’heure de la retraite avait sonné, ils avaient d’un commun accord décidé de s’exiler hors de Paris. Maintenant

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Sarah Mostrel

qu’ils avaient éduqué leurs enfants, ils n’avaient plus de raison d’y rester : Raymond, leur aîné, était parti en Nouvelle-Calédonie. Chantal, la cadette, médecin, s’était engagée dans une ONG et séjournait tous les mois dans une contrée différente. Quant à Sophie, la petite dernière, elle s’était mariée un an auparavant avec un expert-­comptable qu’elle avait rejoint à Nice, la ville dont il était originaire. « Nous sommes libres ! » s’étaient alors exclamés les époux que la capitale stressait. Et puis ce lieu, ils l’avaient connu quand ils étaient follement amoureux et ils ne pourraient qu’y couler des jours heureux… Mais rien ne s’était passé comme attendu. Deux mois après leur déménagement, Mathilde était devenue profondément irritable. Et s’ennuyait. Était-ce donc cela la ­retraite ? Plus d’échange, plus de but commun. Un déséquilibre installé par la vie qui n’avait pas tourné comme prévu s’était créé. Même les petits plaisirs qui excitaient la sexagénaire dans sa vie passée avaient disparu. Finies les virées improvisées au cinéma que Mathilde affectionnait tant, inexistants les rendez-vous au café que l’ex-citadine appréciait partager avec ses amies, ses collègues, ses enfants… « Mes enfants ! », s’exclama-t-elle en pleurant. Il n’y aurait plus rien maintenant pour remplir un quotidien qui se résumait à épier derrière une fenêtre les allers-retours d’un entourage guettant lui aussi le moindre événement extérieur qui égayerait quelque peu les journées interminables et monotones qui défilaient inlassablement. Le jardin rêvé n’était pas un Eden. Rien ne se ferait sans amour.

Cultiver son jardin… ans un charmant studio citadin, le sien est bien petit ! Suspendu derrière la porte-fenêtre, soutenu dans le vide, celui-ci ne connaît pas le vertige. Il vient de loin, de très loin… Piqués çà et là au gré des déménagements, les petits pieds de menthe sont nés en Afrique du Nord. Son goût, son odeur et la tradition du thé aidant, ils furent sacrés par tous les passants et distribués ainsi largement (bien entendu, à ceux qui les aimaient vraiment !). Amoureuse et amie fidèle, Lou est donc devenue l’heureuse propriétaire d’un jardin mentholé s’épanouissant au-dessus de la tête des voisins, qui, par amour de la nature ou bien simple défaut de vue, ne s’en sont pas encore plaint…

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Elodie Oberlé

C’est avec passion qu’elle les arrose chaque jour où le ciel ne fait pas tomber la pluie sur la terre de Normandie. Et chaque soir, quelques feuilles viennent se noyer dans un bouillon mielleux, parfumé et onctueux qui réchauffe les corps du soleil de leur origine. Mais ce petit jardin n’est qu’un détail… Car savez-vous qu’il ne peut exister qu’à la condition d’une culture précieuse du quotidien dans lequel chacun fait de son mieux !… Métier de jardinier bien plus difficile que de savoir nourrir et abreuver la vie de quelques graines de folie, d’un torrent de douceur, d’une oreille attentive et d’un cœur ouvert et généreux. De la qualité de ce jardin-là dépendent la richesse amicale et le jus délicieux de la vie à deux !…


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Terre assoiffée bambou qui boit boule de thym lavande aspic Roses trémières « je pousse où j’veux » une guêpe vrille juste une paupière.

© emmanuelle sellal

Maïté [Vienne] Villacampa

C’est lui qui me cultive mon jardin j’y dîne-déjeune pas de hulotte mais une corneille bête à becqueter l’air bec ouvert moi je ne cultive rien c’est le jardin qui me jardine me dépoussière me butine c’est le vent qui tourne les pages du livre à écrire. La belle vie ! S’éveille en douce S’enlace aux brises S’agace du monde Dessine un bateau sur ma ligne de chance. J’ai le monde bien en main quand partirai-je ?

Un matin de rhododendron frappe à ma fenêtre Je pourrais défaillir un soir de camélia Reprendre mes couleurs un midi d’anémones Remets les racines à plus tard bouge encore, bouge ! mon bout d’jardin t’as pas fini d’en voir des vertes et des plus mûres des histoires d’amour sans saveur et sans sève mangées par les pucerons planqués dans les bourgeons. Mais que vivent les années semis les heures plantées là comme des oubliées Qu’elles volent les hirondelles en frôlant le bonheur Pleure pas, dit le souvenir c’est qu’un jardin c’est rien

Thèmes des prochaines gazettes : - Octobre - Gazette n° 83 : Fin de vie / faim de vie textes, à envoyer avant le 23 septembre inclus. - Novembre - Gazette n° 84 : textes libres (pas de thématique), à envoyer avant le 23 octobre inclus. - Décembre - Gazette n° 85 : Libraires et librairies, à envoyer avant le 23 novembre inclus.

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septembre 2015

Le jardin d’Halina

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ille du bortsch et du malossol, le mot jardin évoque instantanément pour moi les inlassables cultures de ma mère. À vouloir coûte que coûte produire des betteraves rouges et des cornichons, son seul lopin de terre n’y suffisait pas. Lui vint alors l’idée de solliciter toutes les friches en jachère, dédaignées par leurs propriétaires. À ma grande surprise, elle obtint gain de cause, et son patrimoine devint de plus en plus important. La Cité où nous vivions s’enrichit ainsi de ces curieux légumes, très prisés par les peuples des contrées slaves, mais peu connus d’un voisinage majoritairement auvergnat. Soudainement, les ogourkis prirent possession de ces lieux trop longtemps déserts. Ils étiraient langoureusement leurs longs sarments ornés de petites fleurs orange. Bientôt, ils finiraient leur éclosion dans une cuve de saumure et d’épices et feraient le régal de nos tables. À l’instar des cornichons, les betteraves avaient très bonne mine aussi dans la splendeur de leurs fanes vert sombre et leurs racines charnues d’un rouge carmin si profond… parfaite illustration de notre typique soupe bortsch.

Lorsqu’elles n’étaient pas réduites en bouillie, nos betteraves passaient l’hiver au chaud, dans des cavités creusées dans le sol du jardin remplies de sable, afin que jamais la sensation de manque ne puisse être ressentie. Mme Halina, maman, put ainsi établir une passerelle potagère et culturelle avec son environnement peu enclin à l’échange. Le cucurbitaceae et l’amanranthaceae permirent de gommer les peurs inhérentes des locaux installés dans leurs habitudes, face à l’étrange étrangère ! Au fil de ma vie, j’ai pu observer que la culture des jardins occasionnait très souvent un rapprochement citoyen. Mais il arrive aussi parfois qu’elle installe la division entre voisins… J’habite dans un passage paradisiaque où règne une certaine harmonie entre des habitants, qui au demeurant, ne se sont pas choisis. Dans ce climat propice à l’entente, des liens se sont tissés, des idées communautaires se sont développées et nous sommes arrivés très naturellement à l’élaboration de jardins collectifs, mais non partagés. Cette si subtile appellation a déchaîné la colère de certains ­ habitants, qui ne souhaitent pas cultiver en commun, mais seulement disposer de leur pré carré, avec leurs propres fleurs, leur eau d’arrosage, bref juste pour eux et rien que pour eux ! L’histoire prend parfois une tournure désolante, lorsqu’ils vont jusqu’à engager des procédures répressives, dans leur obstination désespérante à refuser d’aimer les fleurs cultivées par un voisin… 12

Ainsi, l’aspect général du passage dans lequel nous vivons s’est divisé en deux parties distinctes : d’une part le jardin « à la française », avec ses haies taillées au carré, son austérité, entretenu par le logeur, et d’autre part, l’autre côté, beaucoup plus fantaisiste « à l’anglaise », dirait-on, cultivé par une association de quelques locataires. Cette partie-là demande une attention constante, afin que « l’ennemi », qui trouve qu’elle fait désordre, ne la détruise pas manu militari. Il faut pourtant beaucoup de soin pour que cette bordure de plantes et de fleurs ait l’air tout à fait naturel et fouillis : comme si un magicien veillait sur ces platesbandes avec bienveillance. Moralité : Je veux continuer à croire que le partage de la culture d’un jardin quel qu’il soit, ne peut être qu’un enrichissement personnel et un profit pour tous. Cultivons-nous les uns les autres !

© emmanuelle sellal

© emmanuelle sellal

Wanda Olejniszack


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Une page cultivée

septembre 2015

Bernard Larbouillat

Même dans un pavillon de banlieue, on fait son jardin réel et métaphorique : il faudrait écrire les reflets ­culturaux et culturels qui s’échangent grâce au miroir d’un potager.

Pour livrer une première récolte opérative et spéculative, en contact donc avec les 2 matières premières, j'ai sollicité mes 5 sens, un mot particulièrement productif de sens…

Et cultiver son jardin, n’est-ce pas tenter de trouver du sens dans la jungle primaire de la nature humaine, tout en fraternisant avec son bout de terrain ?

Candide certes, mais pessimiste, ai-je retrouvé dans ces plates-bandes dessinées, la simple philosophie du vieux jardinier stambouliote ? 13


no 82

Lucie

Michèle Rouhet

© emmanuelle sellal

L

ucie était une petite fille mali­cieuse, têtue et terriblement curieuse. Elle détestait donc terriblement tous les murs plus hauts qu’elle qui l’empêchaient de voir ce qu’il y avait derrière.

septembre 2015

Un jour… je m’en souviens très bien, elle est entrée par la grille rouillée, branlante, immobile et béante depuis si longtemps sur le jardin oublié, envahi de ronces et de branches cassées. C’est là que je vis, moi, le chêne quadricentenaire portant encore beau, et fier de ma ramure pépiante de petits coquins à plumes. Je vis là tout au fond, juste à côté d’un vieux puits couvert de mousse verte et du silence de bien des ans. Je l’ai vue s’approcher, écartant ronces et lianes emmêlées. Elle était haute comme deux champignons, mais rien ne l’arrêtait, cette minuscule et téméraire gamine. Elle doit être grande maintenant et ne se souvient sans doute plus de ce qui lui est arrivé, mais moi j’ai tout vu, je sais ce qui s’est passé.

se penche pour voir, mais elle ne voit rien, rien d’autre que du noir, épais, absolu. Alors, peut-être sans le savoir, sans le vouloir, juste pour sonder le destin, elle se laissa tomber dans l’espoir de voir ce qu’il y avait au-delà de tout ce noir.

Ne pouvant voir ce qui se cachait derrière le mur arrondi du vieux puits, elle s’agrippa avec fureur au lierre grimpant. Je ne sais si vous avez remarqué qu’une certaine fureur, plus un entêtement certain, peuvent vaincre les montagnes. Voilà, elle y est arrivée. Assise à califourchon sur le rebord de la margelle, Lucie, les fesses calées sur un coussin de mousse, contemple le paysage alentour avec la satisfaction d’une reine sur son trône. Puis elle se penche,

Lucie oublia sa chute dans le puits de l’oubli. Elle grandit et parcourut sa vie comme un kangourou en sautant d’un caillou à un autre. Entre chaque caillou, il y avait un trou noir qu’elle ignorait superbement. Elle sautait d’un caillou à l’autre comme ça, sans y penser, sans s’attarder. Au caillou suivant, elle avait déjà oublié le précédent. Quand on est jeune, on est leste, on peut enjamber l’univers sans même s’en rendre compte.

Même moi le chêne, je ne suis jamais allé assez loin pour le savoir. J’ai quand même essayé, remarquez bien. En cachette du puits, j’ai poussé quelques racines à boire l’eau noire du puits aussi loin que j’ai pu. Mais j’ai dû renoncer. Le vieux puits m’avertit : « Attention, chêne puissant, tu sais bien que je suis le puits de l’oubli ! Ta mémoire va devenir comme une passoire ; si tu bois de mon eau, tu ne pourras plus raconter des histoires.

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Tout alla plutôt bien pendant longtemps. Sur chaque caillou elle rencontrait plein de gens passionnants, grimpait sur les montagnes, riait de bonheur, traversait les mers, se tordait les chevilles, sanglotait devant son cœur en morceaux et repartait explorer le monde poussée par une soif ­jamais apaisée de voir et de savoir. Un jour, elle arriva sur un caillou occupé par un seul habitant qui vivait dans une cabane au fond d’un jardin envahi par les ronces. Devant la cabane, il y avait un vieux puits couvert de mousse et un peu plus loin un immense chêne. — Tu as l’intention de rester longtemps ? Tu vois bien que ce caillou est trop petit pour deux, grogna l’unique habitant, sur un ton rogue. L’habitant unique de ce caillou n’eut pas de chance, Lucie bourlinguait depuis longtemps, elle était fatiguée et voulait se reposer, là, tout de suite, poser son baluchon et sa tête pleine de vitesse et de bruit. Et puis quelque chose d’autre lui donnait envie de s’arrêter ici. Elle ne savait pourquoi, mais elle se sentait chez elle dans ce jardin, irrésistiblement attirée par le puits et le chêne, comme si elle les avait déjà vus. Elle resta et entreprit d’amadouer le grincheux, elle qui était si peu patiente. Il s’adoucit pourtant, et même finit par devenir curieux lui aussi. — Raconte-moi tous ces pays où tu es allée, ces gens que tu as rencontrés, tout ce qui t’est arrivé, lui demanda-t-il.


no 82

Elle contempla sa vie ; embarrassée, perplexe, elle s’aperçut que sa vie était comme une toile tissée de brume mouvante. Ici et là flottaient un visage, un paysage, le son d’une voix. Mais, ce paysage, c’était où ? Ce rire perlé, c’était à qui ? Entre ces quelques bribes de vie, il y avait de grands trous noirs. Elle essaya de se rappeler de les aligner dans l’ordre du temps. Tâche difficile et incertaine. Elle réussit à fixer quelques morceaux du passé, mais il y avait plus de vides que de pleins. Lucie était restée aussi curieuse et furieuse de ne pas voir ce qu’il y avait au-delà du noir. Seulement, maintenant, elle était moins courageuse que pendant sa folle jeunesse, un peu plus paresseuse, enfin, pour tout dire, elle avait un peu peur. Un jour qu’elle était adossée pensive contre le mur du puits, il lui sembla qu’il lui souriait et lui murmurait : — Vas-y, tu sauras ce que tu veux savoir. La curiosité fut plus forte que sa crainte. Elle s’approcha du bord du caillou, ferma les yeux et se laissa tomber dans le trou noir. Après chaque voyage, moi le grand chêne, je la voyais revenir avec un filet chargé de bribes de temps, de morceaux d’événements, du bruit de pas qui l’avait

accompagnée autrefois, de ­regards qu’elle avait aimés, de rires, d’amours furieuses, de trahisons, de sanglots, d’oiseaux, de fleurs. Elle accrocha tout ce petit monde sur sa toile de brume avec une étiquette. Maintenant, elle se méfiait de sa mémoire. Quand elle ressortait, elle s’ébrouait, dormait, racontait une histoire à l’unique habitant presque plus grincheux, l’histoire décrochée du portemanteau de l’oubli et finissait toujours par retourner là-bas. Ses plongeons dans le puits du passé continuèrent ainsi tout au long de sa vie. Et voilà qu’un jour, elle revint sans rien rapporter. Toute déconcertée, elle se sentit bizarre, ­inquiète, un peu comme un enfant qui, soudain, aurait perdu la maison qui l’abritait. Pourtant, elle avait bien travaillé. Le puzzle de sa toile était presque fini, il ne restait plus qu’un seul endroit vide. Il n’était pas bien grand, juste assez pour qu’elle puisse y passer la tête. De temps en temps, poussée par une force inconnue, elle passait la tête dans cet endroit vide et regardait de l’autre côté. Mais elle ne voyait rien, rien d’autre que du noir épais, absolu. En ce tempslà, la petite Lucie était devenue une très vieille dame percluse de rhumatismes, mais elle était toujours aussi curieuse. Cet endroit vide, là,

sans rien, ce noir qui la narguait, finit par l’agacer bougrement. Un jour enfin, elle décida de tenter le tout pour le tout. Après avoir passé la tête par le trou, elle poussa, tira, poussa, écartant les bords. Ils cédèrent sans résistance. Elle se pencha et se laissa basculer de l’autre côté. On la trouva morte et souriante au pied de sa toile de brume sur laquelle tout avait disparu, sauf un morceau de miroir sans tain qui s’encastrait exactement à l’endroit où elle n’avait rien trouvé à accrocher. Curieusement, il manquait un petit bout, là, sur le bord… Dans la main à peine refermée de la vieille dame, un petit morceau de miroir brillait. Le vieux chêne quadricentenaire pencha ses branches basses pour l’entourer d’un berceau de verdure. Le puits moussu avertit les grenouilles qui vinrent, au soir, se rassembler et chanter leur chant de nuit pour elle. Le vieux compagnon solitaire décida d’aller voir les mondes dont elle lui avait parlé. On raconte que depuis ce tempslà, les soirs de pleine lune, l’eau noire du puits devient si transparente, si claire, si lumineuse que l’on peut y voir un autre monde où vit une vieille dame qui raconte des histoires d’oubli et de mémoire.

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septembre 2015

ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication et coordination du numéro : Armel Louis Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 82

« Au jardin »

septembre 2015

Emmanuel P. Guillon

J’étais lasse des cultures du jardin. Cela n’avait plus grand sens pour moi. Peu à peu, sans s’être vraiment concertés, sans plan d’ensemble, mon mari et moi nous avons remplacé les légumes par des fleurs, des tulipes, de petits buissons de buis aux coins des allées. La grand-mère avait planté, peu de temps avant de mourir, un petit sapin, ramené de la forêt. Il était longtemps resté tout petit, derrière son grillage. Et puis, brusquement, il se mit à grandir, à sortir des branches. C’est à partir de là que le jardin changea d’allure : une pelouse, un banc bleu…

© emmanuelle sellal

I – C’était dans les années 1930. Je n’étais pas encore mariée. Aux beaux jours, le dimanche, on allait « au jardin ». À notre arrivée l’oncle posait délicatement les bouteilles au frais, dans la rivière, sans quitter son canotier ; la tante, elle, disposait les paniers sous les arbres. Mes sœurs se chuchotaient des mystères, puis pouffaient, la main sur la bouche. Parfois, une barque passait, où des couples se séparaient précipitamment en nous voyant les regarder. Haut dans le ciel, les hirondelles volaient, très vite, très haut, en trissant.

II – C’était dans les années 1940. Nous avions trois beaux enfants, qui ne se ressemblaient guère. La maison qu’on louait, en pleine ville, était au fond d’un grand jardin. On y faisait pousser des légumes, des tomates, des poireaux, des choux, mais on y soignait aussi des groseilliers à grappes, une vigne, deux poiriers. C’était la guerre. Ce n’était pas vraiment, alors, un jardin d’agrément : j’y élevais des poules, des lapins, pour les manger – sans état d’âme. Les chats des voisins aimaient le traverser précautionneusement, d’un mur à l’autre, sans miauler, à l’affut d’une improbable souris, d’un moineau distrait. La nuit, de grands faisceaux lumineux balayaient le noir du ciel, accompagnés parfois par le bruit des sirènes. Avant les bombes. III – C’était dans les années 1950. Le grand cerisier hébergeait les plus jeunes des enfants, retour de l’école – mon mari y avait installé une balançoire.

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Les soirs d’été, nous sortions la grande table pour dîner aux bougies. Les enfants en avaient les yeux brillants. Au dessert, nous cherchions à identifier les étoiles, la Grande Ourse, ou bien, quand elles étaient très nombreuses, on essayait de les compter. IV – C’était dans les années 1960. La famille s’était peu à peu dispersée. Les enfants étaient loin, désormais. Mariages, voyages. Ils vivaient d’autres vies. Nous étions souvent seuls, devant le jardin couvert d’herbes folles. On entretenait cependant la pelouse et la vigne. L’allée de la rue était empruntée, avec nos cannes, surtout pour aller au marché, ou bien pour aller chercher le courrier à la grille. V – … Ces derniers temps, je reviens de plus en plus souvent, je crois, « au jardin », au jardin de ma jeunesse, au bord de la rivière, au jardin d’avant mon mariage, avec, dans le ciel, le vol des hirondelles. Je crois entendre le temps passer, comme des barques.


no 82

Le Jardin des songes

© Jean-PAUL Bertieux

Claude yvans

Rêves Rêves essentiels Ouvre tes ailes Envole-toi Un monde se lève Dans une épaisse brume Un jardin des songes m’apparaît La terre soudain s’enfume Toute réalité disparaît Des orchidées s’avancent Des lutins bleus Me font voir la mer Voici des lys qui dansent Sur des pavots Couvrant le parterre Ce n’est plus un narguilé Qui me cause ces apparitions Ni de l’absinthe consommée Aphrodite Lance des passions Mille regards se posent Sa seule image fait irruption Visage au teint d’osmose Qui jaillit D’une longue naissance d’une Revenance D’une renaissance Jaillir ici Dans la brousse du rêve Le crépuscule rosé Au carillon des campanules En ce jour va se noyer Dans l’aurore de ma destinée J’ai traversé mon rêve La nuit est tombée Je suis venu te dire J’ai trouvé mon chemin Entre les ronces Et les arbres morts Ton Eden 17

septembre 2015


no 82

septembre 2015

Cultiver son jardin ? Lydia Halère

Dans un moment d'extase Du texte juste écloses

Bouquet de

1 000 roses

Extrait de cette base

Du mot fleurit la chose

Doux parfum de ma prose.

« ... Tout existe excepté le monde. »

Markus Gabriel

Allez voir si les choses

r Errantes, vagabondes Le Réalisme gronde, Je veux penser la rose

© Jean-Paul Bertieux

Existent ho s de ce monde

Avant que tout n'explose.

L'éphémère beauté

Des cerisiers en fleurs, Je m'en vais la fêter J'aime à me balader Sur les chemins bordés De leur blanche splendeur. 18


no 82

septembre 2015

beaux jours d'Hanami La nature frémit Les sakura en fleurs Du printemps la fraîcheur Les

La joie mêlée aux pleurs, Délicate alchimie. Carpes Les carpes de lumière © Jean-Paul Bertieux

De ce jardin d'hiver S'élèvent à la nage Et ces AMOURS en cage

Que le rêve libère Luisent dans les branchages.

Dame à la licorne À mon A le visagé morne De l'oisive pâleur Piqué de mille fleurs Que le désir affleure,

© Jean-Paul Bertieux

La

Garance, sois ma norme.

fleurs Dépose leur couleur Sur du papier cousu

Elle frotte des

////////////////////////////////////////////////////////////////////////

ê

Théâtre prot cteur

v

Les rê es ont le dessus

e

Sur l s amours déçues. 19

Textes issus de La Fleur des maths de Lydia Halère (éditions Stellamaris),


no 82

Pierrot le jardinier

septembre 2015

© emmanuelle sellal

Sylvain Josserand

J

e veux bien tel Candide cultiver mon jardin. Mais je ne sais pas s’il me faut de la terre de bruyère, de la pouzzolane ou du compost de choux verts et de fumier de cheval. Il me faudra probablement le mettre en fumure, pratiquer l’écobuage et le laisser reposer par assolement triennal pour alterner salade et pommes de terre. Le terrain ne devra pas être trop ensoleillé, ni trop à l’ombre et pour m’éviter toute fatigue d’arrosage, je devrai prévoir des canaux d’irrigation avec des vannes placées à intervalles réguliers, et récupérer l’eau de pluie dans des baignoires hors d’usage. Cette installation apportera sa touche artistique à mon potager. Marcel Duchamp exposait bien des urinoirs ! Ensuite, il me faudra du purin d’ortie, de la bouillie bordelaise, et élever des coccinelles en batteries, car

je refuse en bon écolo-bobo l’herbicide Roundup et autres pesticides, fongicides, et parasiticides… Je ne veux que de la semence paysanne voulant échapper au géant Monsanto et à toutes les formes de cultures génétiquement modifiées. Je voudrais que les papillons volètent sur mon jardin parsemé de fleurs multicolores où bruissent des nuées d’abeilles. Que la terre soit plus grumeleuse que des grains de couscous, plus odorante que de l’humus forestier, plus riche en bestioles industrieuses qu’une fourmilière. Que la terre respire et subisse une cure de jouvence grâce à une armée de vers de terre. Je voudrais être un jardinier de la Terre tel Pierre Rabhi, mais je vis dans le XVIIIe arrondissement et ne dispose que d’une petite terrasse polluée par les gaz d’échappement du boulevard Ney. Voltaire n’avait

pas prévu tous ces désagréments. Et encore moins toute la sueur du sarcleur, du bêcheur et du faucheur en suggérant à la fin de son conte philosophique de « cultiver son jardin ». Normal, il était chaudement assis dans son bureau à défendre Jean Calas et à essayer en vain d’éclairer nos Lumières. L’affaire Calas semble aujourd’hui un fait dérisoire au regard de la multitude des crimes et des attentats terroristes commis au nom de la Religion. Quand aux Lumières et à leurs utopies collectivistes, je leur préfère, pour agir sur la marche du monde, cette sage pensée de Jung « ce n’est pas en regardant la Lumière que l’on devient plus lumineux, c’est en portant un regard sur sa propre obscurité. » J’aurais en fait mieux aimé que Voltaire me demande de décrocher la lune. Cela paraît plus simple au Pierrot que je suis.

D’autres textes sur le thème, sur le site de la Lucarne des Écrivains. 20

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La Gazette de la Lucarne n° 82 - septembre 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

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