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La gazette de la

lucarne

JUIN 2015 3 €

n  79 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

© elisabeth raffner

MODÈLE


no 79

juin 2015

© elisabeth raffner

L’artiste du mois : Elisabeth RAFFNER 

A

rchitecte de formation, Elisabeth Raffner dessine tout ce qui l’entoure depuis de nombreuses années. Elle a travaillé d’après modèle vivant au crayon, de façon régulière et souvent quotidienne, dans les ateliers d’art parisiens, en portant son regard sur le corps immobile ou en mouvement. Depuis deux ans, elle poursuit un travail sur le thème du livre, « Bibliothèques », exposé en 2014 à la Lucarne des Écrivains. Son champ d’expérimentation avec la technique du dessin s’élargit, ses compositions se détachent parfois du réel. Elle explore également des techniques d’estampe. « Je n’isole pas le modèle de son environnement en dessinant. J’ai toujours souhaité l’installer “durablement” dans un espace. J’ai cette volonté constructive, car dessiner l’autre confronte au temps qui passe, à l’éphémère. Composer avec la présence du modèle, le temps de la pose, dans les limites du format, est une expérience que

j’ai réalisée en m’entraînant pendant de longues heures chaque jour pendant plusieurs années. Le dessin d’après modèle – abréviation de modèle d’art, ou modèle vivant dans le jargon d’atelier, autrement dit “le nu” – ne consiste pas pour moi à réaliser une forme qui soit en conformité avec un modèle attendu, il ne s’agit pas d’apprendre à “bien faire un corps” – mes dessins se terminent lorsque cesse la pose du modèle. Je me suis intéressée non pas à l’apparence objective de celui-ci, mais à l’impression que me produisaient ses mouvements, au simple fait de son apparaître, au mystère de l’évidence de sa présence lorsque je l’observe sans à priori. Le regard n’est pas simple réception, il est une attention soutenue, intentionnalité. Le geste du dessin est parfois lutte, demande faite à celui qui prend la pose. Intensification de présences : Je cadre, fais le choix d’accentuer tel ou tel trait, d’ombrer ou pas. Je prends un parti de composition. Percevoir la forme sous la lumière, exprimer son 2

r­ essenti avec un crayon, c’est donner plus ou moins d’intensité à un monde existant. Transposer l’apparition d’une forme sur la feuille met en jeu des questionnements relatifs aux limites, aux fondements, à la géométrie, au commencement, à l’espace, à la présence… Pour l’éprouver, j’ai exploré des possibilités, j’ai copié les gravures de Rembrandt, Goya, tenté seulement de faire entrer dans la feuille ce que je vois du modèle en entier. Plus facile à dire qu’à faire ! Captations d’instants, reformulations successives… Le dessin sur le vif est un excellent outil pédagogique pour aborder les notions de rapports et de relations, de différence. Il m’a servi à explorer mes sites de projets dans ma formation d’architecte. Sur la feuille, le crayon relie différents éléments, crée un espace commun. Face au “modèle vivant”, dessiner permet de se confronter à l’altérité. On ne peut échapper à cette rencontre avec l’autre, en travaillant le portrait ».


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J

e diffusais ce texte, il y a quelques temps, afin de réveiller les consciences et les esprits : « 200 librairies en France, dont 80 librairies parisiennes, ont fermé ces quatre dernières années, dans le silence ou le tapage médiatique, toujours dans la détresse des intéressés et la stupeur des habitants. Cette année, on dépassera sans doute la centaine de librairies fermées rien qu’à Paris, dont certaines emblématiques comme La Hune au quartier latin… La Lucarne des Écrivains pourrait en faire partie… » À la suite de cet appel, de bonnes âmes ont envoyé des lettres personnelles aux responsables concernés. Car fermer les librairies et ouvrir les casernes, c’est un choix de civilisation. Car la culture de la guerre, c’est la guerre à la culture. Il est encore temps de choisir les librairies contre la barbarie. Armel Louis Voici une de ces missives, belle comme une bouteille à la mer. 

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SOMMAIRE Page 1 Dessin, Elisabeth Raffner Page 2 L’artiste du mois, E. Raffner Page 3 Librairie modèle ?, R. Maalouf Page 4-5 I

, elle était rousse !,

  mpossible

Librairie modèle ?

P. Merle

Roula Maalouf

Dessins, B. Larbouillat

Page 5 Modèles de tous les pays,

Cher Monsieur,

unissez-vous !,

Le saviez-vous qu’au 115 rue de l’Ourcq, des écrivains essaient de laisser une lucarne ­entrouverte ? À quoi me diriez-vous ? Et de vous répondre : Allez-y donc un jour, cher monsieur, faire la balade des mots grincants, inconvenants ou prévenants, des couleurs aux multiples d­ érives, des rondes d’écritures où toutes sortes d’âmes se retrouvent à l’écoute d’un crayon qu’on abat. Allez-y donc écouter les chansons de l’existence, les notes de théatre, les lectures de brins de vies, leurs voyages en couleur et leurs rimes dansantes. Allez-y humer l’odeur du papier au cœur de la forêt, celle de la poésie, de la culture, des contes et récits, des comptines, des histoires, des dessins et des croquis. Allez-y vous délecter du vin des hommes et des femmes qui chantent l’amour, la paix et la diversité. Attendez sa Gazette impatiemment, découvrez ses écrivains sur canapé, incongrus ou fêtant les morts. Regardez les yeux lumineux des enfants à la vue des carnets, des contes colorés, des cahiers qui attendent leurs petits poètes d’y dessiner quelques vers, écoutez leurs exaltations en feuilletant des pages multiples, leur joie de caresser tous ces crayons de couleurs. Laissez-vous surprendre par un libraire étrange et sans âge, aux yeux fatigués de mendier pour sauver l’art et la culture, au fond de cette lucarne de paix qu’il affectionne brillamment et que l’on veut fermer. Le saviez-vous qu’avec lui, des milliers d’auteurs seront perdus au fond de leur tiroir, que des éditeurs fidèles sans lecteurs seront orphelins ? Et que votre balade ainsi que la nôtre dénudée de tout sens aura une fin? C’est là, dans la rue à côté que çà se passe, non loin de vous, dans ce quartier aux ­diverses cultures, où cette lucarne apaise les conflits. Allez-y vite, monsieur, avant qu’il ne soit trop tard, ne dites pas que vous ne le saviez pas et que vous ne pouviez rien faire ; vous ne seriez que responsable de maintenir les hommes ignorants, et de par là-même violents. Ne rebroussez pas chemin, ne suivez pas le courant qui abat les forêts, qui explose les crayons de mines, n’abattez pas l’esprit des hommes et leurs élans, ne vous taisez pas, ne regrettez pas cette balade qui vous manquera, on vous l’aura dit ! 3

S. Balazard

Page 6 

Des mots d’elle, M. Albert-Levin

Un texte, M. Bérard

Page 7 

Oui, mais…, F. Schmitt

Un texte, M. Bérard

Page 8-11 

Le modèle, J.-L. Guitard

Page 12-13 S Renoir m’était chanté...,

 i

C. Merle 

Filet rouge, R. Lagoutte

Un texte, M.Bérard

Page 14 

Système, S. Durand

Modèle, H. M. Bourgeais

Page 15 

Modèle conjugal, F. Momal

Empreinte, R. Lagoutte

Page 16 Elle modèle, Maryz


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Impossible, P M elle était rousse ! ierre

E

lle s’appelait Joanna Hiffernan, dite Jo pour les intimes. Or, il se trouve que, parmi ses intimes, figurait un certain Gustave Courbet dont elle était un des modèles préférés. La preuve, Maître Gustave a exécuté pas moins de quatre portraits parfaitement identifiés de celle que l’on appelait aussi « La belle Irlandaise ». Certes, mais, pour beaucoup de spécialistes et autres experts, il en est très probablement un cinquième, non revendiqué comme tel par l’artiste mais connu dans le monde entier, et qui n’est pas autre chose que L’Origine du monde, ce fameux gros plan de foufoune brossé par Courbet en 1866 que l’on peut voir, contempler ou admirer (c’est selon) au musée d’Orsay. Lorsque le bruit que ce portrait pas tout à fait comme les autres ne pouvait être que celui de Joanna vue sous un autre angle commença à courir, le peintre américain James Whistler, qui entretenait jusque là de cordiaux rapports avec Courbet et de fort tendres relations avec la belle Irlandaise, prit ses cliques et ses claques et, vexé, humilié encore plus que meurtri, s’en retourna direct aux Amériques. Seul hic, mais de taille dans cette affaire, Joanna était rousse et Whistler était assurément un des mieux placés pour le savoir ; ce qui permet de penser que sa fuite fut surtout une réaction d’orgueil face à une rumeur persistante qu’il avait pourtant tout loisir de

erle

juger, a priori, infondée. En effet, quiconque a vu ne serait-ce qu’une fois dans sa vie L’Origine du monde de Courbet comprendra le doute qui m’assaille ­aujourd’hui, car, sur la toile, la dame est incontestablement, indiscutablement, indubitablement, brune. Difficile de croire que Jo-la-Rouquine se soit amusée à se passer la crinière intime au cirage avant de prendre la pose. Peu probable, d’un autre côté, que Courbet ait voulu brouiller les pistes en donnant une couleur brune à ce qu’il voyait roux. Car où serait l’intérêt ? Du coup, et si l’on fait l’impasse sur l’hypothèse d’un modèle de hasard, l’option Jeanne de Tourbey (qui fut quelquefois avancée par le passé) revient en force. Jeanne de Tourbey, Marie-Anne Detourbay pour l’état civil, demi-mondaine pour qui, comme disait la belle Otero, « la fortune ne vient pas en dormant seule », grande amie des arts et des lettres (comprenez des peintres et des écrivains, entre autres de Flaubert), était en effet fort brune. De plus, elle était, à cette époque, la maîtresse en titre d’un diplomate turc grand amateur de tableaux érotiques et… commanditaire de L’Origine du monde. Troublant, n’est-ce pas ? Au secours, Sherlock, reviens ! Avec ou sans Watson, mais reviens ! Et n’oublie pas ta loupe, tu pourrais en avoir besoin. Ah, décidément, jusqu’où vont se nicher, parfois, les secrets des chefs-d’œuvre !…

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bernard larbouillat


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Modèles de tous les pays, unissez-vous ! S B imone

alazard

P

Mon premier modèle était une sorte de statue animée : grande, bien charpentée, presque trop facile à dessiner, même pour moi. On m’avait mise au fusain, idéal pour les débutants paraît-il. Et c’est vrai que le moindre trait au fusain a de l’allure, s’impose à l’œil. Je m’étais toujours demandé pourquoi les artistes peignaient ou sculptaient des nus (plutôt des hommes dans l’antiquité, plutôt des femmes dans les temps modernes.) J’ai très vite compris que le nu était le plus simple, car droites et courbes s’y enchaînent harmonieusement, sans tous les problèmes que posent les plis des habits et les innombrables fantaisies de la mode.

© elisabeth raffner

oussée par une amie, je m’étais inscrite à l’atelier des beaux arts de la ville de Paris. Une grande envie, depuis toujours, de dessiner, d’être du côté du faire et non plus seulement du regarder. Mais, contrairement à l’ingrate écriture, ma maîtresse de toujours, un faire qui était en même temps un regarder. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. L’atelier s’appelait « modèles vivants ». La semaine d’après vit arriver un autre modèle : une femme encore, mais très différente de la première, à la fois dans sa corpulence, plus menue, et dans son art : ses poses étaient plus acrobatiques et surtout elle utilisait quelques accessoires, bouquet de fleurs, foulards, rubans. Les semaines se suivirent avec parfois des hommes, souvent des femmes, petites, grandes, plutôt jeunes mais parfois moins. À la pause, elles se drapaient dans une longue étole et discutaient avec nous. Nous buvions un verre, grignotions un biscuit, en les écoutant nous parler de leurs expériences, dans d’autres lieux, d’autres écoles, et de leurs autres moyens de gagner leur vie. La pâtisserie m’étonna un peu, d’autant plus qu’une de mes connaissances, pas du tout modèle, l’avait également élue comme plan B. Un soir, le photographe d’un grand journal accompagna le modèle et nous demanda la permission de photographier l’atelier pour illustrer un article qui ­ paraîtrait 5

b­ ientôt. Car les modèles eux aussi, souffraient du plan d’austérité mis en place un peu partout. L’article parut, nous reconnûmes notre atelier ! C’était presque la gloire… J’admire énormément les modèles, car je serais totalement incapable de tenir la pose comme ils le font. Ce qui m’a toujours accablée dans l’école, dans les salles de théâtre ou de cinéma, dans les conférences et les concerts classiques, c’est qu’on doive y rester immobiles et silencieux. Mais tout de même pas autant que le modèle ! Heureusement pour eux (malheureusement pour nous), nos professeurs aiment bien nous proposer sadiquement des poses de cinq minutes, pour voir ce que nous arrivons à faire en ce court laps de temps. Les modèles peuvent donc s’ébrouer de cinq minutes en cinq minutes, mais ils ne perdent rien pour attendre, car ensuite les poses d’un quart d’heure, voire d’une demi-heure (une demiheure sans respirer !) vont compléter le cours. Et nous qui sommes de l’autre côté, pour qui sommes-nous des modèles ? Pour qui tenons-nous la pose ? Pour qui nous efforçonsnous d’être irréprochables ? Qui aidons-nous à voir mieux ?

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Des mots d’elle Marc Albert-Levin

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collage marc albert-levin

E

n juin 1968, elle m’a dit : « Si tu ne manques pas le dernier métro, je te ferai à dîner ». Puis : « Tu peux rester dormir ici, ma colocataire italienne ne rentre jamais ». Et quelques heures plus tard, quand Sandra contre toute attente est rentrée se coucher : « Il faudra que tu dormes avec moi. J’espère que tu fais bien l’amour. » J’ai fait de mon mieux, je le jure. Au matin, un ancien amant à elle, venu récupérer des livres qu’il lui avait prêtés, nous a trouvés au lit. Flagrant délit. Après ça, je n’ai plus jamais voulu la quitter. Nous avons vécu à Paris, à New York, à Puerto-Rico et en Haïti, jusqu’à ce qu’un jour, quatre ans plus tard, avec des larmes dans les yeux, elle m’ait dit : « Je ne suis plus amoureuse de toi ! » Vous n’imagineriez pas le nombre d’années qu’il m’a fallu pour accepter cette triste réalité. Sa beauté a fait d’elle un modèle. En anglais on ne dit pas « mannequin », on dit « modèle ». Elle a travaillé pour Ford, une des plus grandes agences new yorkaises. Et son intelligence lui a fait écrire un très beau livre sur la femme noire dans la mode intitulé Skin Deep (À fleur de peau), rebaptisé pour l’édition de poche Black Beauty (Noire Beauté). Il y a dedans de très belles photos d’elle, et même une d’entre elles avec notre fils Kimson, seulement âgé de quatre ans. Le 9 septembre 2014, elle venait d’avoir 70 ans. Le 13 octobre, j’ai reçu par e-mail ce dernier mot d’elle que je ne veux jamais oublier : « En plus de ce que tu écris et de ce que tu traduis, des cadeaux pour le monde, il y a ta chaleur et ta générosité qui sont des cadeaux pour tes amis et ta famille. Reste fort. Il y a encore tellement à donner et à faire ! Love, Barbara. » Il y a une formule automatique générée par l’ordinateur : Sent from above (envoyé du ciel) dont je n’imaginais pas ce qu’elle avait de prémonitoire. Elle préparait un voyage en Espagne. Elle avait laissé la clé de son appartement à sa sœur Dona pour arroser les plantes. Sa valise était ouverte mais elle ne l’a pas refermée. Elle a dû vouloir s’allonger. C’est comme cela que sa sœur l’a trouvée, sur son lit, endormie à jamais. Elle avait choisi pour adresse e-mail Pont 9, un lieu que, longtemps parisienne, elle avait toujours gardé dans son cœur. Avec Kimson er Abi, en avril 2015, nous y avons dispersé une partie de ses cendres, non loin du Vert-Galant.


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Oui, mais…

C’était un jeune homme modèle Aux yeux bleus et aux cheveux blonds Il était doux, un peu timide Ne parlait pas aux inconnus Le nez baissé sur ses chaussures Il rougissait quand on l’appelait En classe il travaillait très bien Parfois rêveur mais toujours calme Un garçon honnête et gentil Comme disaient ses parents aussi.

Fabienne Schmitt

© elisabeth raffner

C’était un jeune homme modèle Un peu bohême et solitaire Il aimait bien se promener Dans la campagne, longtemps marcher Faire de grandes randonnées. Il n’aimait pas beaucoup parler Et avait parfois l’air un peu grave Sans doute perdu dans ses pensées. Tout le monde l’aimait dans son quartier Même l’épicier, le boulanger. Un jour il l’avait vu passer Tout près de lui dans son lycée Grande, fine, aux longs cheveux si bruns Aux grands yeux verts comme des amandes La peau blanche et la jambe fine Il avait été envoûté, par sa pâleur et sa beauté Oui mais elle, elle ne voulait pas Elle ne le regardait même pas Oui mais elle, elle riait bien trop Avec l’autre, le grand, là, si fier C’était un jeune homme modèle Mais qui n’avait d’yeux que pour elle Un jour il la vit dans les bois Il la suivit, et lui parla Oui mais elle, elle ne voulait pas Il insista, la supplia Toujours plus fort et fort encore Il pleurait, implorait, criait Un jour on la retrouva là Couchée dans la mousse des bois C’était un jeune homme modèle Mais qui n’avait d’yeux que pour elle… 7

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Le modèle

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Jean-Louis Guitard

Il est jeune, le peintre. Ses yeux sont aussi noirs que ses cheveux. Il a la maigreur de ceux qui ne mangent pas à leur faim. Les croquis, les études, se sont accumulés depuis plusieurs mois… presque une année. Longue, large, maintenant tendue sur un châssis, la toile est posée sur une sorte d’échafaudage en guise de chevalet dans ce qui lui sert de demeure et d’atelier… un coin de vie en marge, mi-vieux hangar, mi-ancienne grange… De temps à autre une tuile se brise ou s’arrache dans le vent, un ange passe, la ramasse et la replace où elle doit être. À la surface de l’air et d’une vague brume de poussière surnagent un gros lavabo maculé de taches de peinture, un réchaud, un matelas, quelques couvertures en tas, par terre une assiette à potage mal essuyée, une porte, une fenêtre, et dehors, d’un côté les champs, de l’autre le village. Au bout de cette éternité d’esquisses le peintre vient d’inscrire sur la toile, en quelques traits de fusain, les éléments de son sujet… une femme jeune, nue, qui poignarde un homme sur le seuil d’une masure à la limite d’un champ et d’un groupe de maisons… 8


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à ses pieds un petit panier duquel dépasse la poignée d’un couteau sertie d’un petit rubis, sans doute faux. Le peintre observe sa toile blanche, ses traits noirs. Il est parvenu à décider une fille du village de venir poser cet après-midi pour lui. Elle a entre dix-sept et vingt ans, un regard d’enfant, des seins amples, droits, ronds, des hanches larges et des jambes fortes. Il l’attend. Il attend son modèle assis sur une vieille banquette arrière de voiture adossée à un mur… Il attend… attend… se relève… reprend un fusain et précise l’angle d’un bras de la femme au couteau… puis, dans l’élan, précise aussi l’attache du cou… revient au bras, aux deux bras… au visage, au ventre, aux jambes… recule pour mieux observer son tracé… retourne à la toile, recule à nouveau… regagne sa banquette… « Tu t’arrêtes ? » Il tourne la tête à droite, à gauche… qui a parlé ?… « Tu t’arrêtes déjà ? » Au centre de la toile blanche la silhouette au fusain le dévisage en souriant… « …déjà ?… » « Mais je… » « Approche un peu…

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Termine mon bras… s’il te plaît… » Comme hypnotisé, dans un nuage, il s’approche, et d’un trait termine le bras de la femme… qui s’étire et descend de la toile… Sa nudité semble éclairer l’atelier. Elle enserre la taille du peintre… sa poitrine se tend… Elle rit… Ses jambes se mêlent aux jambes de l’homme qui hésite encore à la caresser… ils sont debout serrés l’un contre l’autre… Et leurs lèvres se rejoignent… En l’embrassant elle commence à le déshabiller… Sur le toit un rat de gouttière casse une tuile. À cet instant on frappe à la porte. Ils se figent. Ne répondent pas. De nouveaux coups. « J’y vais… Attends-moi… » Elle dit « Fais vite… » en remontant précipitamment dans la toile. Le peintre ouvre. Un ange remplace la tuile cassée par le rat de gouttière. Le modèle est là, sur le seuil. Il l’avait oublié. « Bonjour… Je ne suis pas en retard j’espère ? » Elle est nue… Au soleil… Devant la porte. Son regard d’enfant, ses seins amples, droits, ronds, ses hanches larges, ses jambes fortes… à ses pieds un petit panier duquel dépasse la poignée d’un couteau sertie d’un petit rubis, sans doute faux…

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Devant la porte, au soleil, nue. Elle sourit… Lui… « Non… Non… Pas en retard… Mais… Vous arrivez trop tard… » « Trop tard ? » « Oui… je suis désolé… Je n’ai plus besoin de vous… Trop tard… » Le rat de gouttière se rue sur l’ange et le dévore. « Vous avez tort… » Elle éclate de rire, se baisse, s’empare du couteau, le plante dans la gorge du peintre, et s’en va en riant toujours. Le cadavre aux cheveux et au yeux noirs dans son sang, reste devant la porte, étendu de tout son long. De sa gorge dépasse la poignée du couteau enfoncé jusqu’à la garde, sertie d’un petits rubis sans doute faux, sur lequel le soleil darde ses rayons.

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication et coordination du numéro : Armel Louis Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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Si Renoir m’était chanté...

«V

et chansonnettes transportaient Renoir jusqu’à marquer son art de peindre. Jeanne, l’un des modèles du Bal du Moulin de la Galette et de La Balançoire, venait de Montmartre pour poser dans l’atelier de Renoir, rue Cortot, et chantait les dernières nouveautés du caféconcert. C’était aussi le cas de Georgette Pigeot. Il y avait aussi Margot Legrand que l’on retrouve aussi dans Le Bal du Moulin de la Galette, dans Une Loge à l’Opéra, dans Femme au piano et dans La lecture du rôle. Le tableau Le Bal du Moulin de la Galette est un tableau où l’on peut voir, au fond, un orchestre. Dans le cadre d’une fête organisée en 1876 pour récolter des fonds et créer une « pouponnière  » Renoir avait d’ailleurs lui-même dirigé cette formation. Nini Lopez ou «  Nini gueule de raie » incarne la spectatrice dans La Loge ainsi que la jeune élève dans La Sortie du Conservatoire, tableau offert à Emmanuel Chabrier. La maison de Renoir a toujours été peuplée de femmes, car Renoir trouvait son plein épanouissement à leur contact. Les voix de femmes, disait-il, le reposaient. Tous ses modèles lui chantaient plutôt des airs populaires ou des chansons du caf’conc’, à l’exception de Renée Rivière. Elle avait une voix divine, idéale pour chanter Chérubin des Noces de Figaro de Mozart ou Cupidon d’Orphée aux enfers. Renée était la fille de © elisabeth raffner

ous savez, quand cela ne va pas, une chose m’aide beaucoup », dit Renoir, « c’est la musique. Vous avez l’air étonné, mais apprenez que j’avais autrefois une très jolie voix. Maintenant quand je boude la toile, chanter m’aide toujours. [...] Je fredonne des choses qui restent jeunes,

Catherine Merle est l’auteure d’une maîtrise sur PierreAuguste Renoir et la musique.

par exemple La Belle Hélène, que je connais entièrement par cœur. J’adore Offenbach. » Renoir aimait entendre ses modèles chanter pendant les ­ séances de pose. Il n’aimait pas travailler avec des modèles professionnels, mais plutôt avec des femmes qu’il connaissait  : ses amies, ses compagnes du moment, son épouse ou encore ses bonnes. Parmi les plus fidèles, on peut citer Jeanne, ouvrière de Montmartre, Georgette Pigeot, Margot Legrand, Nini Lopez, Renée Rivière, Gabrielle Renard, Marie Dupuis, Madeleine Bruno et Andrée Heuschling. Leurs chants

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Catherine Merle

Georges Rivière, fonctionnaire au ministère des finances, beaupère du fils de Cézanne et grand ami de Renoir. Après la mort de sa femme, Maria Eva Jablotska, Georges Rivière passe régulièrement l’été à Cagnes-sur-Mer, chez les Renoir, avec ses deux filles Hélène et Renée. Quatre modèles comptent également beaucoup pour lui à la fin de sa vie : Gabrielle Renard, Marie Dupuis, Madeleine Bruno et Andrée Heuschling qui faisaient partie de la maison des Colettes. Gabrielle Renard, encore appelée « Ga » par la famille est une amie intime des Renoir. Elle figurerait dans près de huit cents tableaux. Née en 1878, elle était une petite cousine éloignée d’Aline Renoir, également originaire d’Essoyes. Elle aide la famille au ménage et s’occupe des enfants de l’artiste : Jean, Pierre et Claude. On la voit entre autres dans L’enfant et ses jouets (Gabrielle et Jean), et aussi dans le diptyque Danseuse aux castagnettes et Danseuse au tambourin. Gabrielle Renard chantait un répertoire de chansons enfantines, de comptines simples. En outre, elle se chargeait de nettoyer la palette du peintre et s’occupait de lui faire entendre ses 78 tours préférés sur son phonographe. Marie Dupuis, « la boulangère », à été engagée comme modèle à partir de 1895. Elle chantait tout le temps et quand elle ne chantait pas c’est qu’elle était malade, disait Renoir. Un autre modèle, Madeleine Bruno, habitait au bas des Colettes et avait environ le même âge que Jean. Elle est le modèle qui s’est rendu le plus souvent chez les Renoir à Cagnes-sur-Mer, entre


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1908 et 1919. C’est elle qui pose pour Le Concert au côté de Andrée Heuschling et incarne de nombreuses nymphes et baigneuses. La comédienne Andrée Heuschling, plus connue sous le pseudonyme de Catherine Hessling, dite « Dédée », venue de Nice, posa beaucoup pour le peintre dans les dernières années de sa vie. Elle épousera Jean Renoir quelques ­années après la mort de son père. Elle serait représentée dans Le Concert, dans Jeune fille à la mandoline et dans Femme à la mandoline. Peut-être savait- elle jouer de cet instrument ? Pour sa part, Dédée servait à Renoir des refrains à la mode, bien qu’elle soit toujours représentée en sublime muse antique dans ses tableaux. Renoir a également pris sa propre épouse pour modèle. C’est Aline qui pose avec le petit chien pour Le Déjeuner des Canotiers. Là-bas les repas sont la plupart du temps bien arrosés et les canotiers entonnaient des refrains populaires dans un esprit convivial. Sans doute Aline, pianiste à ses heures, en connaissait quelques-uns… En somme, tous les modèles inspirèrent Renoir dans son art et son œuvre. Toute sa vie, Renoir gardera un véritable amour du chant, fidèle au petit garçon qui chantait sous les voûtes de Saint-Eustache, sous la baguette d’un certain Charles Gounod. Le bien-être ressenti à la vue des toiles serait-il aussi musical ? Le rythme de ses pinceaux aurait-il suivi quelque galop infernal ? Je vous laisse à présent vous replonger dans toutes ces toiles. Les ­regarder, bien sûr ; mais aussi, qui sait, écouter peut-être ?

Filet rouge roland lagoutte

Je me souviens de ton regard posé sur l’échancrure de mon corsage. Il y a si longtemps. Parfois, je t’aperçois encore, dans une ombre, au détour d’une émotion. Alors, tes mots graffitis jaillissent dans ma nuit, frémissent sur ma poitrine blanche jusqu’à rosir la noirceur de ma vie. Tu es là, enfin, retrouvé le temps d’une extase dérobée aux dieux. Oui, je me souviens de ton regard, amoureux, intrigué, posé sur ma première fois, sur ce filet rouge irriguant notre lit. Mon sein ruisselait de tes baisers, mes vingt ans venaient de naître. 13

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Système Samuel Durand

Modèle Hélène Marthe Bourgeais

Sans doute la vie appartient À ceux qui savent le matin S’orienter dans la direction De l’existence et de l’action

Maude, elle, avait pris pour exemple La lubie d’une vieille voisine Qui philosophe et contemple Sans sortir de sa cuisine.

Sans doute penser est agir Peut-être est-ce là le désir De tout être doué de raison Que de trouver dans sa maison

Puisqu’en chaque chose se tient le tout, C’en est d’ici comme de partout Et, calée derrière sa tambouille, Elle sait que le que le monde qui grouille

Les traces de cet infini L’insaisissable a priori Que recherchent les voyageurs Dans l’au-delà de la torpeur

À la senteur de ses épices. Plutôt que soulever des montagnes, Elle relève les plats.

L’étendue lasse du destin N’offre jamais qu’un bout de rien À nos regards sans volonté Perdus, dans le monde jeté

La dose juste propice. Si quelqu’un tire les ficelles, Il peut aussi faire la vaisselle.

Hélas il faut à l’âme humaine Une habitude, une rengaine Pour que se fixe l’opinion Par-delà toute appréhension Eh quoi ! Serait-il un modèle Auquel il faille être fidèle Pour arborer quelque victoire Envers nos larmes illusoires ? Aucun système ne suffit À juguler nos appétits Aucune prêtresse n’élude Le charme de notre inquiétude

© elisabeth raffner

Aucun modèle, aucun modèle Auquel il faille être fidèle Ne peut nous enseigner la loi Qui nous ramène jusqu’à soi 14


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Modèle Conjugal

François momal

© elisabeth raffner

Sur ta femme, regards amoureux tu porteras. Si elle rentre de chez le coiffeur, sur sa nouvelle coupe, remarque obligeante tu feras. Tous les quatorze février (au grand minimum) chez le fleuriste tu passeras. Tous les soirs la poubelle tu descendras. Des histoires le soir à tes enfants avec empressement tu liras. À ta belle-mère au téléphone, poliment tu répondras. Ton beau-père respectueusement et en hochant la tête, tu écouteras. Réunions familiales tu aimeras et remercieras en partant. Aux conversations à table, aimablement tu participeras. Aux réunions familiales, même si tu t’emmerdes, signal du départ point ne donneras. Arbres généalogiques mémoriser tu essaieras. Ton meilleur whisky à l’apéritif, tu offriras. Liste de courses intelligente tu feras. Yaourts 0 % de matière grasse tu achèteras. Cacahouètes uniquement en douce tu grignoteras. Pour la vinaigrette, deux cuillerées d’huile d’olive et trois de vinaigre tu mémoriseras. Pour les fritures huile de tournesol de chez Leader Price tu utiliseras. Ton taux de cholestérol, régulièrement tu surveilleras. Si ta femme passe une heure au téléphone avec ses copines, de remarque désobligeante point ne fera. Si le téléphone sonne, remarque du style « Qui vient encore nous emmerder ? » point ne feras. Sur le balcon uniquement tu fumeras. Films cochons point ne regarderas. Porte des toilettes fermée, tu pisseras. Sous les draps en attendant ton épouse, point ne pétera. Si néanmoins ton sphincter contrôler tu ne peux, en grand la fenêtre ouvriras.

Empreinte

« Parti sans laisser d’adresse », ce pourrait être le titre de cette non-romance. Ce qui est certain, c’est son visage dur, si magnifiquement dur. Sourcil en bataille, regard noir au fond du gouffre amer de ses yeux. Pommettes giflées, ombre du nez cassé. Lèvres, menton et joues irisés de balafres.

roland lagoutte

© elisabeth raffner

J’étais fascinée. D’autres auraient fui, d’autres auraient hurlé. Ce bloc rustre aux cheveux sans caresses arriva un soir d’orage. Pluie, chaude, violente. Juillet hoquetait de stupeur dans le ventre de la nuit. Ses mains calleuses, ma peau transparente. Son souffle de loup traqué eut raison de mes volutes d’encens. Son âme se déchira en moi et cette blessure me bouleverse encore aujourd’hui. 15

Juin 2015


no 79

Elle Modèle Maryz

Je restais coite. Génial, mais… Comment travailler à la commode ? Elle est trop haute ! Cela, je ne le disais pas. Je le gardais pour moi. Mes yeux reprochaient et pleuraient. Pourquoi aije une commode ? J’ai mérité une autre dose de colère maternelle. Puis peu à peu, grâce à ce meuble incongru, je me suis aménagé un coin d’appropriation dans cette chambre qui était tienne. J’avais donc ce coin pour moi. À moi ? Alors, pour marquer cette prise de territoire, j’ai demandé si je pouvais le décorer. Enfin, j’ai cru l’avoir demandé. Et, comme toi quand tu ­accrochais avec tant de soin les photos de tes chanteurs préférés, j’ai mis tout mon entrain à coller ma collection d’images de Vache qui rit, et celle des Malabar et des Carambar achetés le mercredi matin, après le catéchisme. J’étais fière. Je trouvais mes collages sur tous les tiroirs très accordés. L’ensemble me plaisait vraiment ! Je me questionnais, mais finalement je me disais « La commode est vraiment plus jolie ainsi ! » Ensuite, il y a un vide. Je ne me rappelle pas, sinon ce sentiment de plénitude. Je te ressemblais. Je décorais mon lieu, comme toi le tien. J’étais fière. Je te ressemblais, tu allais aimer, tu allais m’aimer ! Vint alors l’orage. Un ouragan de cris. Un ensemble de cris, de rejets, de propos violents et de mépris. Je restais incomprise. Longtemps, j’ai tenté d’enlever ces décorations. Je ne sais combien d’années il m’a fallu pour ne pas apprécier mon œuvre. Certes, une fois les images à moitié décollées, l’effet était désolant. Les critiques sont devenues récurrentes. Ma renommée était faite. Dans la famille, je n’avais aucun goût. De ton côté, tu ne supportais pas ce meuble. Tu t’en plaignais toujours. Je ne sais ce qu’il est devenu. Cette chambre était ton royaume. Je n’avais pas le droit d’y rester. « Je n’ai toujours pas de chambre à moi », clameras-tu pendant deux décennies. Je t’écoutais. J’écoutais aussi les silences qui appuyaient ta plainte comme une fatalité. Oh, que tu étais à plaindre ! Je n’avais pas de mots pour en demander une. Tu étais Reine. © elisabeth raffner

M

on modèle. Tu devais l’être. Sans l’être. Je savais que cette idée ne menait à rien. Je l’ai vite oubliée. Pourtant je ne pouvais m’en départir complètement. Tu étais la reine de la maison. De toute la famille. Comment ne pas l’être pour moi ? Ne faisais-je pas partie de la famille ! Oui, sans nul doute tu étais mon modèle ! J’étais à ton service, je te louais en silence, je te regardais sans te parler, sans te saouler, sans te déranger. Ah, cela c’était impossible, n’est-ce pas ? C’était ainsi. Dans la chambre, il n’y avait que toi. Sur les étagères, c’était tes livres. Dans l’armoire, c’était ton armoire. Sur les murs, tes posters. Je me rappelle des posters de Podium, le magazine que tu recevais par abonnement, mon rêve. Claude François, Frédéric François, France Gall… Je trouvais cela insolite et je les trouvais vraiment pas beaux, mais tu étais Reine, alors je me devais de comprendre le sens de ces accrochages réguliers. C’est moi qui avais tort, c’était certain. Puis ce fut, dans un temps record, d’autres dont une ­reproduction d’un dessin de Lob Druillet. Une sorte de cou d’un mort dont on ne voyait pas la tête et qui s’enfonçait dans un sol sec, vide de plantes. Tout cela dans des tons rouge sang, marron, noir. Que du bonheur ! Le poster mesurait au moins un mètre de haut. Je détestais cette image. Elle me terrifiait. En même temps elle me fascinait. Si tu l’aimais, je devais l’aimer. Si tu l’appréciais, je devais trouver à l’apprécier. Je traçais dans ma tête les lignes de cette forme informe si nauséabonde simplement à la regarder. Elle faisait face à la commode et au bureau. Le bureau. Un bureau. Les parents avaient acheté un bureau pour toi, et trois bureaux pour les trois garçons. Je n’ai jamais eu de bureau. Ah, mais j’ai eu une commode ! Un jour que je me plaignais, ça, je savais le faire. Un jour donc, la réponse maternelle m’a enchantée et m’a d­ éboussolée. Maman m’a dit : « Tu as une commode ! » — Ah la commode est à moi ? Tous les ­tiroirs ? — Évidemment, petite sotte !

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juin 2015

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La Gazette de la Lucarne n° 79 - juin 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

La Gazette de la Lucarne n° 79 - juin 2015  

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